CHAPITRE II
Classe de physique.
Observer que l'Académie préféra M. Margraff à M. Potte , pour la place de directeur de la classe de physique, c'est établir le mérite de ce dernier. Sa réputation d'ailleurs est fondée sur des ouvrages assez importants pour ne laisser aucun doute. Je me contenterai donc de remarquer qu'il était d'un caractère si modéré et si honnête , que je n'ai vu aucun de ses confrères qui n'eût pour lui plus d'attachement encore que de considération. M. Margraff est mort dans un âge très-avancé , et bien des années après mon arrivée à Berlin (1).
M. Gleditsch a aussi l'avantage ae n'avoir pas besoin de mes éloges ; sa célébrité , fort grande parmi les botanistes , porte sur des travaux estimés et nombreux. On cite , en particulier, ses recherches sur les mousses, dont il a, pour ainsi dire, créé Thistoire. Il a constamment eu un grand nombre d'élèves, qui tous lui étaient fort dévoués.
Peu de temps après la mort de M. de Maupertuis, M. Gleditsch , qui était obligé de traverser la salle des séances de l'Académie pour aller au cabinet d'histoire naturelle, dont il avait la garde, ayant quelques arrangements à faire en ce cabinet, et voulant s'en occuper un jeudi avant la séance, aperçut, en entrant dans la salle , M. de Maupertuis debout et immobile dans le premier angle à sa gauche , et ayant les yeux fixés sur
(!) M. Margraff est le premier qui ait tiré du sucre de la; betterave, et découvert que l'on pouvait en extraire de diverses plantes européennes.
Bon THIEBAULT
ACADÉMIE BOYALE. CLASSE DE PHYSIQUE. 2o9
îixi. Il était environ trois heures après midi. Le professeur d'histoire naturelle était trop bon physicien pour imaginer que son président , qui était mort à Bâle , chez les MM. Bernouilly, se retrouvât à Berlin. Il ne regarda donc cette apparition que €omme un dérangement dans ses propres organes , et alla à son objet sans s'arrêter à ce phénomène plus qu'il ne le fallait pour le bien constater ; mais il raconta cette vision à ses confrères , et assura qu'elle avait été aussi nette et parfaite que si la personne eût été présente. M. Gleditsch a vécu au moins autant que M. Margraff , son directeur.
M. Mekel ( ou Mékélius) était le médecin du quart des habitants de Berlin : on le regardait comme le plus habile après M. Mussel-Stoss ( ou Mussélius ) , célèbre élève de Boerhaave. Pour suffire à toutes ses courses , il avait toujours six chevaux des meilleurs qu'il pût trouver, encore les usait-il en peu d'années. M. Mekel laissait chez lui la liste des visites qu'il avait à faire , afin qu'on pût toujours savoir oii le trouver. C'était l'homme qui perdait le moins de temps. Toujours hors d'haleine , il entrait chez son malade en riant , écoutait pendant une minute ou deux ce qu'on avait à lui dire , examinait le malade, écrivait sa recette, et partait en riant. Je n'ai pas connu de plus grand droguiste, aussi a-t-on prétendu qu'il avait une part dans les profits des apothicaires qu'il recommandait. Il est mort encore assez jeune , et a laissé une belle fortune à ses enfants , deux fils et une fille. Il était ennemi juré de M. Mussélius , et néanmoins ce fut M. Mussélius qu'il fit appeler lorsqu'il se jugea lui-même assez mal pour avoir besoin de secours étrangers. M. Mussélius espérait le sauver ; mais ce malade peu docile s'obstina à prendre un remède que son confrère lui déconseilla tant qu'il put , et il expira un jour ou deux après. M. Mekel ira à la postérité , non comme médecin, mais comme anatomiste. Il a été l'homme de son temps qui a fait le plus de découvertes , surtout en ce qui tient au cerveau , à la poitrine , etc. Ce furent les rêves de Maupertuis qui l'engagèrent à pousser
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ses recherches si loin sur l'organisation du cerveau • il voulait s'assurer s'il était possible de découvrir par cette voie l'origine des idées obscures , objet sur lequel M. de Beausobre , son ami ^ nous donna quelques mémoires qui ne nous ont pas rendus plus savants que nous ne Tétions.
M. Mekel voulut un jour me prouver que le sable du Brandebourg était très- favorable à la poitrine, parce que les grains, vus au microscope le plus parfait, en sont reconnus si sphériques et si polis, qu'ils ne peuvent que balayer les poumons, sans y occasionner aucune plaie. Je lui répondis, en riant, qu'il y avait au moins une chose qu'il me prouvait très-bien, c'est qu'il était fort zélé patriote.
Il semblait se soucier peu de traiter les maladies des enfants ; aussi négligeait-il les miens , d'oii il arriva que , malgré mon attachement pour lui , je l'abandonnai pour prendre le bon et honnête M. Fritz , qui , sans avoir autant de célébrité , était ^ à mon sens, meilleur praticien que lui.
L'aîné de ses fils a suivi la même carrière que son père, et s'y est fait une réputation honorable dès sa jeunesse. Quant au père, nous lui donnâmes pour successeur à l'Académie M. Walter, qui avait été son démonstrateur, auquel même on a prétendu qu'il avait été redevable d'une partie de ses découvertes. Ce qu'il y a de bien constaté aujourd'hui, et depuis longtemps, c'est que M. Walter, qui a un fils très-capable et très-digne de le remplacer, est un des anatomistes vivants les plus renommés ; c'est, de plus, un excellent confrère. Son cabinet est un des plus curieux et des plus riches qu'il y ait en Europe. Je ne dirai rien de ses travaux : ils sont connus et justement estimés des savants.
M. Lambert était aussi digne d'occuper une place dans la classe de mathématiques ou de philosophie spéculative, que dans celle de physique : c'est ce que prouvent ses ouvrages. Fils d'un pauvre tailleur deMulhausen, ville libre en Alsace, il fut occupé,, dans sa première jeunesse, à aider, de grand matin, sa mete
dans les soins du ménage, et à travailler avec son père durant fe reste du jour. Cependant son génie se manifestait de manière à frapper tout le monde. Le pasteur de Mulhausen, homme mstruit et zélé à faire le bien, obtint enfin que ce jeune homme lui fût remis, et voulut être son précepteur.
Avant même de quitter son père, Lambert avait déjà acquis quelques connaissances; car, dès qu'il pouvait jouir d'un moment de liberté, il l'employait à faire de petites images, qu'il vendait un ou deux liards à d'autres enfants ; et , dès qu'il avait quelques sous, il achetait une chandelle, et passait, en grand secret, les nuits entières à dévorer les livres qu'il trouvait à emprunter. Il fît chez son pasteur de plus grands progrès encore qu'on ne s'y était attendu ; et il était déjà très-savant , lorsqu'un marquis de Salis, du pays des Grisons, s'adressa à ce pasteur pour avoir un jeune homme à qui il pût confier l'instruction de ses enfants. Lambert fut proposé et accepté : il se rendit chez M. de Salis, et s'y livra tout entier à ses devoirs et à l'étude. Au bout de quelques années, il voyagea avec ses élèves, en Italie, en France et en Allemagne. Ce fut à Munich qu'ils sortirent de ses mains. Il donna au public un ouvrage de philosophie, intitulé Novum Organum, et qui lui fit une très-grande réputation, par l'ordre qui y règne et les idées neuves qu'il renferme. Il fut chargé de proposer des statuts pour l'académie de Munich, et nommé directeur de cette académie : mais la jalousie et la rivalité ne tardèrent pas à lui susciter des tracasseries qui, au bout de quelques années, lui firent prendre le parti de quitter cette ville, et d'aller tenter fortune en Russie. Dès son arrivée à Berlin, en 1764, on résolut de l'arrêter, et de l'y fixer, si l'on pouvait. Ce fut M. Sulzer, bon Suisse, et homme de mérite, qui conçut ce dessein, et le fît adopter à ses confrères. On présenta donc M. Lambert aux savants^ et l'on écrivit à Potsdam, à milord Marschal, au marquis d'Argens, à le Gatt, à Quintus, à tout ce qui entourait le roi : ce fut une vraie conspiration. Frédéric, sur tout ce qu'on lui dit de merveilleux de cet
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homme, répondit qu'il voulait le voir. Ce mot fut un coup de foudre; cependant il fallait ou obéir, ou tout perdre. Lambert partit donc de Berlin pour Potsdam , chargé de lettres dont il ignorait le contenu, mais où l'on disait qu'il fallait absolument, et à tout prix, écarter cette entrevue ; la figure, la mine, la vaille, et surtout l'air, les manières, le ton et le maintien de cet liomme ne pouvant que le perdre sans ressource dans l'esprit du roi; ce fut toutefois à quoi l'on ne put réussir. « Sire, diti on à Frédéric, M. Lambert ne peut être présenté à Votre Ma- « jesté^ parce qu'il n'a pas encore sa malle, et qu'il n'est qu'en « simple voyageur. — Vous vous moquez de moi, messieurs ; « et depuis quand s'imagine-t-on que ce sont les habits que je « veux voir, et non les hommes? — Eh bien, Sire, il faut tout « dire à Votre Majesté : cet homme , qui a un mérite si rare, « est loin d'avoir un extérieur qui l'annonce ; d'autant plus « qu'étant né fort pauvre, il n'a pas eu cette première éduca- <c tion qui corrige un peu le fond par les formes. — Messieurs, « ceci est une sorte de persécution ; mais je vais vous donner '< le moyen d'accorder ma juste demande avec tous vos «■ scrupules : vous m'amènerez ce M. Lambert quand il sera « nuit; nous ôterons les bougies; je ne le verrai pas , et je « l'entendrai : êtes-vous contents ? » Il fallut se rendre; Lambert vint ; on n'ôta point les bougies ; le roi le vit et l'entendit. « Bonsoir, monsieur, lui dit-il, faites-moi le plaisir « de me dire quelle est la science que vous avez plus particu- « lièrement étudiée? — Toutes , Sire. — Vous êtes donc aussi « savant mathématicien? — Oui, Sire. — Et quel est le pro- « fesseur qui vous a enseigné les mathématiques? — Moi-mê- « me, Sire. — Vous êtes donc un second Pascal ? — Oui, Sire. » A ce dernier mot, le roi tourna le dos, et rentra dans son cabinet, ayant une peine infinie à s'empêcher de rire. Il dit à ses convives, quand il fut à souper : « Imaginez, messieurs, que « mes amis ont voulu, ce soir, me faire nommer à mon aca- « démie le plus grand imbécile que j'aie vu de ma vie. » On
lui répliqua que cet imbécile n'en était pas moins un homme de génie ; mais il fallut bien du temps , de la persévérance et du courage, pour le vaincre à cet égard. Pendant cet intervalle, les amis de M. Lambert craignaient surtout qu il ne leur échappât, et ne partît pour la Russie. « Monsieur, lui disait le pasteur " Achard, il ne faut pas vous impatienter, le roi vous nommera « certainement à son Académie ; mais en ce moment il est fort « occupé. — Oh, monsieur ! je n'en suis pas inquiet : il y va « de sa gloire ; et s'il ne m'y nommait pas, ce serait une tache « dans son histoire. » Frédéric céda enfin aux sollicitations unanimes de tout le monde, et donna à M. Lambert une pension de cinq cents reisdalers.
Le nouvel académicien, que d'ailleurs le roi ne revit jamais, s'occupa d'abord de son discours de réception, et décida d'y résoudre une question importante sur la réflexion de la lumière: mais il lui restait à faire quelques expériences , pour lesquelles lîl avait besoin d'une grande glace, et il n'avait, dans tout son mobilier, qu'un très-petit miroir de poche, qui suffisait à peine pour mettre sa perruque. 11 prit donc le parti de se rendre, par un temps clair, à un café, le premier de la ville, placé en face ■du château, au coin de la grande rue. En entrant dans la salle, au premier étage, il salua cinq ou six officiers et quelques bourgeois qui jouaient au taroc, mais les salua à sa manière, sans les regarder, et en jetant diagonalement sa tête de gauche à droite. Après cette espèce de salut, il se plaça devant une glace assez grande et bien exposée : là, il tira son épée, dirigea la pointe de cette arme vers la glace , la porta en avant et en arrière; recula, se rapprocha; menaçant cette glace, tantôt par une tierce , tantôt par une quarte ; s'arrêtant, méditant profondément , et recommençant le même jeu pendant une bonne demi-heure, sans s'apercevoir que tous ces messieurs , qui, ne le connaissant pas , et ne sachant que penser de cet exercice , l'avaient pris pour un fou et l'entouraient , disposés à le saisir ^t à le désarmer s'il en était besoin. Quand il eut bien fait ses
essais et ses réflexions , il remit tranquillement son épéedans le fourreau, jeta un coup d'œil indifférent sur ceux qui l'environnaient, leur fit le même salut qu'à son arrivée , et s'en alla rédiger un mémoire digne de l'admiration des savants.
Ce que je viens de dire indique le caractère simple, naïf et ingénu de M. Lambert; on y tro-uvera aussi de quoi soupçonner qu'il devait avoir des tics particuliers : aussi n'en manquait-il pas. Lorsque je me trouvais en société avec lui, ou que je le rencontrais à la promenade, je ne manquais guère de lui proposer quelque question qui pût m'intéresser, car, lorsqu'une fois il avait entamé une discussion, quelle qu'elle fût, il n'était plus possible de l'arrêter ou de l'interrompre : on était sûr que dès le début il voyait si bien le plan qu'il avait à suivre, et y était si fidèle, que rien ne pouvait l'en détourner. L'ordre de ses idées était toujours régulier. Si on lui faisait quelques objections, il ne s'arrêtait qu'autant qu'il fallait pour laisser dire ce que l'on voulait, mais jamais il n'y répondait ; il reprenait la suite de son raisonnement, comme si on ne l'eût pas interrompu, parce que l'objection qu'on lui avait faite devait se retrouver dans un mo-^ ment et dans un ordre plus convenable , et que la discussion n'aurait eu qu'à perdre à s'écarter du plan qu'il s'était tracé d'abord. Je l'ai mis cent fois à l'épreuve à cet égard, et jamais je n'y ai été trompé. C'était vraiment une machine à dissertations^ mais une machine parfaite. Je le priai un jour de me classer^ selon son idée, les plus célèbres géomètres vivants « Le preu mier géomètre vivant, me répondit-il, c'estM. Euler et M. d'A- « lembert ou M. d'Alembert et M. Euler : je les place au « même rang, et n'en fais pour ainsi dire qu'un seul de tous les « deux, non pas qu'ils se ressemblent en tout, mais parce que a chacun d'eux a des qualités éminentes qui compensent celles « de l'autre : M. Euler a plus de naïveté et de facilité, peut-être « même plus d'abondance ; M . d'Alembert a plus de finesse, de « sagacité et d'élégance. Tous deux sont féconds et profonds au « même degré : il n'est pas possible de préférer l'un à l'autre, et
« il faut, comme je le fais, dire de chacun d'eux qu'il est, sans « contredit, le premier des géomètres vivants. M. de Lagrange « est aujourd'hui le second : j'ajoute ici le mot aujourd'hui^ « parce qu'il y a tout lieu de s'assurer qu'il tardera peu à les « atteindre. Le troisième, c'est moi : je ne porte pas cette clas- " sifîcation plus loin, vu que je n'en vois aucun autre qui mé- « rite d'être cité avec nous. »
Un jeune homme , professeur de mathématiques des élèves de l'artillerie, ayant rencontré M. Lambert, voulut aussi résoudre la même question, et se plaça lui-même au troisième rang, comme avait fait M. Lambert : celui-ci , à ce mot, s'avance devant lui comme pour lui barrer le chemin , le regarde bien fixement en face , puis éclate de rire et le quitte.
Les ouvrages de M. Lambert ayant enfin convaincu le roi que, malgré tous les ridicules qu'il pouvait avoir, c'était un homme d'un mérite très-rare, Sa Majesté le nomma conseiller au grand directoire, dans la partie des bâtiments, avec une nouvelle pension de cinq cents reisdalers. Cette nomination annoncée dans les gazettes, j'en fis, dès le jour même, mon complimenta mon confrère. <t Mais, me dit-il, il est fort sin- « gulier que le roi publie une semblable nouvelle sans me con- « sulter. Au bout du compte, cela me regarde , et l'on devait <( avant tout s'informer si je voudrais ou non de cette place : « il n'est pas sûr que je l'accepte , vu surtout que je n'en ai pas « besoin. » 11 fallut en effet toutes les exhortations de ses amis pour la lui faire accepter. Lorsqu'il s'y fut décidé, il se rendit au directoire pour s'y faire installer, et dit aux ministres d'État : « Messieurs, il ne faut pas que vos excellences s'attendent à me « voir vérifier des calculs ordinaires de bâtisse : c'est un travail « que vous pouvez faire faire par des commis, si vous n'aimez « mieux le faire vous-mêmes : pour moi, je ne me mêlerai pas « des choses qui sont à la portée de tant le monde , et qui , par « conséquent, seraient une perte de temps. Mais lorsque vous 0 aurez à vaincre des difficultés de ce genre qui vous embar-
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« rasseront, vous n'aurez qu'à m'adresser les pièces, je m'en « chargerai volontiers. Ce que j'ai voulu vous dire en ce mo- « ment, c'est que je n'accepterais jamais une place dont les « fonctions me rabaisseraient au niveau de vos commis. »
Je consultai M. Lambert sur le plan de mon Traité du Style; j'ai encore sa réponse écrite de sa main. Je lui avais proposé quatre manières différentes de diviser et sous-di viser ce sujet, et ce fut celle que j 'avais indiquée la première qu'il me conseilla de suivre, en m'avouant qu'il n'en imaginait lui-même aucune qui dût être préférée.
Cet homme avait en général autant de sagacité que de jugement ; cependant il s'est trompé en deux circonstances, et l'une de ces erreurs lui est devenue funeste.
Il engagea l'Académie à proposer pour prix de la classe de physique, la question de savoir quelle était la meilleure théorie des transplantations. Ceux même qui n'étaient pas physiciens lui annoncèrent que ce sujet vaste et si peu connu ne ferait faire aucun mémoire digne d'être couronné. Il s'obstina à maintenir cette question , qui fut en vain proposée trois ans de suite , et qu'il fallut abandonner.
Sa seconde erreur lui coûta la vie : il eut un rhume considérable qu'il voulut traiter à sa manière : par malheur ce physicien si habile n'était point médecin : sa poitrine se remplit d'abcès, et il continua son régime. Il n'avait plus, selon son propre compte, qu'environ huit mille petits abcès à expectorer, et par conséquent il se portait beaucoup mieux qu'auparavant , lorsqu'il mourut victime de sa confiance en lui-même, et n'ayant environ que cinquante ans.
Frédéric en agit très-bien envers ses parents , à qui l'on fit passer toute sa succession sans aucune retenue : elle leur devint d'autant plus précieuse, qu'ils étaient fort pauvres, et qu'il avait toujours très-peu dépensé. Je me rappelle lui avoir vu une joie d'enfant , si je peux me servir de cette expression , dans une occasion où des voleurs avaient pénétré chez lui , et n'avaient
trouvé que peu de chose à lui dérober même en forçant ses serrures. « Ah ! disait-il du ton d'un homme qui triomphe, ils n'ont « pas trouvé cent îouis en or que j'avais dans ma chambre ! « C'est que j'avais bien deviné l'endroit où ils n'iraient pas a fouiller. Je les avais simplement mis sur une tablette , der- « rière mes livres, bien convaincu que ce n'est pas aux livres (( que les voleurs s'arrêtent. Il n'y a rien de commun entre les « livres et les voleurs. »
La classe de physique avait acquis M. Lambert quatre ou cinq mois avant mon arrivée. Depuis cette époque , elle a également reçu, outreM. Walter, dont j'ai parlé, M. Guérhardet M. Achard; celui-là très-habile minéralogiste , et celui-ci chimiste célèbre très-connu en Europe. Je n'ai aucune anecdote particulière à citer sur le premier, toujours et uniquement adonné à ses devoirs. Le second m'offre une mine beaucoup plus riche à exploiter : mais qui ne devinera la manière de vivre d'un homme qui a tant entrepris de travaux? Je l'ai vu passer neuf fois vingtquatre heures de suite sans quitter son laboratoire, pour suivre une même expérience (1); je l'ai vu braver toutes les intempéries des saisons, et passer les journées entières à suivre ses procédés pour perfectionner la culture du tabac, et former ainsi, au milieu des champs , vingt-trois mille règles de trois sur les résultats qu'il obtenait; je l'ai vu nous offrir un plan de quarante mille expériences à faire pour parvenir à décomposer et recomposer à volonté toutes les sortes de pierres connues : je l'ai vu enfin présentera l'Académie beaucoup de machines aussi ingénieuses et aussi soigneusement travaillées qu'utiles.
(1) Pour faire éclore des poulets à l'aide de la chaleur d'un four.
Bon Thuîbault.