‹ Souvenirs de vingt ans de séjour à BerlinChapitre 40 sur 60 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Classe de belles-lettres.

Comme le marquis d'Argens, directeur de la classe de belleslettres, a dans cet ouvrage un article particulier et même assez long, je me bornerai à dire ici qu'il a eu pour successeur M. Mérian , qui, du vivant de son prédécesseur, était déjà notre bibliothécaire, et qui de plus a succédé à M. Formey dans la place de secrétaire perpétuel. M. Mérian est de Bâle , où sa famille est aussi estimée que connue. Il vint jeune à Berlin; M. de Maupertuis fit en lui une excellente acquisition pour l'Académie, et l'y attacha par une pension qui s'est toujours accrue. Cet académicien a plus que rempli les espérances de ce président^ du public et du roi. C'est aujourd'hui , et depuis longtemps, un des plus savants littérateurs de l'Europe. Mais, s'il n'a eu à se plaindre ni de la fortune qui ne l'a jamais maltraité , ni de la nature qui lui avait donné une constitution saine et robuste et les dispositions les plus heureuses, il faut avouer aussi qu'il a su toute sa vie profiter et jouir de ses avantages, sans jamais abuser d'aucun (1). 11 a eu des mœurs douces et agréables, une marche sage et égale , des procédés honnêtes , et de l'empressement à rendre justice à tout le monde : aussi a-t- il été généralement aimé et estimé , particulièrement dans sa famille et

(I)Son goût pour la pipe forme à cet égard une sorte d'exception, quoiqu'il ne paraisse pas que sa santé en ait souffert. Tl fumait jusqu'à trente-deux pipes par jour, c'est-à-dire qu'il fumait presque continuellement. Ses dents étaient devenues noires comme du charbon, et ses lèvres, alors même qu'il ne fumait pas, conservaient le mouvement d'un homme qui fume. Bon Thiébault.

parmi ses confrères. II a beaucoup étudié : dès sa jeunesse il a également su et cultivé l'hébreu , le grec , le latin , l'anglais , l'italien, le français et l'allemand. « Si le monde savant venait « à perdre les poèmes estimés que l'on possède dans les plus cé- « lèbres de ces langues, » disait avec vérité l'abbé Michélessi , « M. Mérianseul nous les rendrait « Je ne parlerai pas de tous ses ouvrages. Il a traduit en français les œuvres philosophiques de David Hume et le poème de Claudien , avec des remarques aussi judicieuses qu'instructives; il a aussi traduit différents ouvrages allemands, et il a donné à TAcadémie, outre plusieurs dissertations, deux suites de mémoires qui sont également précieux , les uns sur le problème de Molineux , et les autres sur la question de savoir si la philosophie est utile ou nuisible à la poésie. Cette double série de mémoires forme deux ouvrages complets , dont le premier présente, avec autant de clarté que d'ordre , les opinions des philosophes modernes sur Tune des questions les plus curieuses et les plus abstraites qui soient du domaine de la métaphysique. Dans le dernier, Fauteur parcourt les sciences et la littérature chez tous les peuples el dans tous les siècles oii on les a cultivées. A chacune de leurs époques il débute par faire connaître ce que le génie poétique a produit; ensuite il trace la route que la philosophie a suivie : c'est une galerie d'analyses exactes et critiques, et de parallèles variés, piquants et très-instructifs. Cet ouvrage convenait à M. Mérianplus qu'à personne, vu qu'il serait difficile de trouver un homme qui réunît au même degré que lui la totalité des connaissances indispensables pour bien traiter ce sujet , et la sorte de talent nécessaire pour les bien employer. On pourrait comparer ces mémoires aux parallèles du P. Rapin ; mais le résultat de la comparaison serait tout à l'avantage de l'académicien de Berlin.

M. de Franche ville, dont j'ai déjà parlé, nous a donné un grand nombre de dissertations sur je -ne sais combien de sujets absolument différents , mais il faut convenir qu'il y a peu de profit

à en tirer, parce que M. deFrancheville, fort savant d'ailleurs, avait beaucoup trop de bonhomie pour que Ton pût avoir une véritable confiance dans tout ce qu'il rapportait ou affirmait. M. de Francheville est parvenu à un assez grand âge. Il a eu beaucoup d'enfants. J'ai parlé de son fils aîné; je ne dirai rieu des autres , que je n'ai pas connus , si toutefois j'en excepte sa fille aînée, morte à Potsdam, lectrice de madame la princesse de Prusse, aujourd'hui reine douairière. M. de Francheville est mort pauvre ; il avait entrepris une gazette littéraire peu estimée , et qui par conséquent ne lui était pas d'un grand secours.

Un autre membre de la même classe, que j'ai trouvé à Berlin, et qui datait encore des vieux temps , était M. Sussmilch , pasteur d'une église allemande , et alors attaqué d'une paralysie dont il est mort un an ou deux après. Je ne connais de lui qu'un assez long ouvrage sur les probabilités de la vie moyenne des hommes, ouvrage fait avec beaucoup de soins, après une infinité de recherches , et assez estimé pour être encore aujourd'hui cité par les auteurs qui traitent de ces matières. M. Sussmilch était , à ce qu'il m'a paru , un bon confrère et très-brave honmie.

C'est ici que se représente M. Toussaint. Je serai encore fort court sur son article , parce que j'en ai déjà parlé ailleurs , et que j'aurai à y revenir lorsque j'en serai à l'école civile et militaire. Nous avions vécu plus politiquement que confidemment ensemble; mais au moins nous n avions point eu de querelles. Lorsqu'il eut la fièvre lente et continue qui nous l'enleva après sept à huit mois de remèdes inutiles et de souffrances, je lui offris , et à sa famille , les secours qui pouvaient dépendre de moi. La veille de sa mort, son fils vint, de sa part, nous prier, ma femme et moi , de vouloir bien nous rendre le lendemain à dix heures du matin chez lui , pour assister, comme témoins , à une cérémonie religieuse. Le lendemain, nous trouvâmes chez lui le curé catholique ; nous les laissâmes seuls durant quelques minutes, après quoi nous rentrâmes ainsi que sa femme

et ses enfants : nous nous mîmes tous à genoux, et le curé se disposa à lui administrer les sacrements. En ce moment, M. Toussaint, ayant fait relever ses coussins de manière à être presque assis dans son lit , pria M. le curé d'attendre un moment , et dit à son fils, alors âgé de quinze à seize ans, d'approcher et de se placer sous ses yeux. « Mon fils, lui dit il ensuite , écoutez <^ bien, et retenez ce que je vais vous dire. Je suis prêt à pa- « raître devant Dieu , et à lui rendre compte de ma vie ! Je l'ai « beaucoup offensé, et j'ai grand besoin de sa miséricorde. « Pour cela , mon fils , est-ce assez de mon repentir et de ma « confiance? Ah ! sans doute, ce serait assez , tant la bonté de » Dieu est infinie, si je n'avais à me reprocher que mes propres « faiblesses et mes fautes! Mais si j'ai scandalisé, mais si j'ai « offensé d'autres personnes, ne faut-il pas encore que ces perte sonnes intercèdent en quelque sorte pour moi auprès de Dieu, « en me pardonnant elles-mêmes.^ Eh bien ! je compte encore « sur cet acte de charité de la part de ceux qui peuvent avoir « eu à se plaindre de moi ! J'ai eu des torts envers votre mère ; « et sa piété, qui m'est connue , me répond qu elle me les par- «c donne , comme je l'en supplie! Je suis coupable de bien des « négligences envers vos sœurs; second article sur lequel « j'aurais des regrets désespérants , si je ne considérais qu'à « leur âge les impressions sont encore faibles et que votre « mère saura et voudra réparer ce mal par l'éducation solide « et chrétienne qu'elle leur donnera. Il n'y a donc que vous, « mon fils, qui , au moment où j'expire, soyez pour moi le su- « jet des plus affreuses inquiétudes! Je vous ai scandalisé par « ma conduite trop peu religieuse et par mes maximes beau- « coup trop mondaines ; me le pardonnerez- vous ? Ferez- vous « ce qu'il faut pour que Dieu me le pardonne? Arriverez-vous « de vous-même à d'autres principes que ceux que je vous ai ^< donnés ? Par malheur, vous atteignez à un âge où l'on est « trop enclin à oublier les leçons les plus sages : puis-je me « flatter que vous n'oublierez que celles qu'il est si désolant

<• pour moi de vous avoir données? Écoutez bien, mon fils, les « vérités tardives que je vous déclare en ce moment. J'atteste « le Dieu que je vais recevoir, et devant qui je vais paraître , « que si j'ai paru peu chrétien dans mes actions , dans mes dis- « cours et dans mes écrits , ce n'a jamais été par conviction ; « que ce n'a été que par respect humain , par vanité , et pour « plaire à telles ou telles personnes. Si donc vous avez quelque « confiance en votre père , ne vous servez de cette confiance « que pour rendre plus respectable à vos yeux tout ce que je « vous dis en ce moment. Puissiez- vous graver dans votre âme « et vous rappeler toujours plus vivement cette dernière scène « de la vie de votre père ! Mettez-vous à genoux , mon fils ; « joignez vos prières à celles des personnes qui m'entendent « et qui vous voient ; promettez à Dieu que vous profiterez de « mes dernières leçons ; et conjurez-le de me pardonner ! »

Ce discours m'étonna singulièrement : je ne m'y attendais pasdu tout; et j'admirai avec quelle force, quelle présence d'esprit , cet homme mourant et si affaibli le débita. Après que le curé l'eut administré, nous nous retirâmes, ma femme et moi, en convenant que nous ne parlerions à personne de ce que nous venions de voir et d'entendre , attendu que c'était aux parents à le dire , si cela pouvait leur convenir : je le dis aujourd'hui , parce que les circonstances et les intérêts ne sont plus les mêmes. Je conçois néanmoinsque je serai blâmé par les anti-chrétiens de l'avoir dit , et surtout d'avoir mis à ce récit toute la fidélité dont ma mémoire est capable, et toute la simplicité que peut comporter un tel sujet; de même que je serai blâmé par les chrétiens de ne l'avoir pas dit plus tôt. Je viens d'indiquer la réponse que je puis faire à ceux-ci : je recule autant qu'il le faut ou que je le puis la publication des vérités utiles , mais qui peuvent déplaire à ceux qu'elles concernent ; j'écris à présent les détails de la mort de M. Toussaint , parce que ce n'est plus qu'une anecdote littéraire, sinon étrangère, du moins indifférente à sa famille; et que, d'autre part , ces détails appar-

tiennent à l'histoire de l'esprit humain. Je répondrai aux antichrétiens , que, bien décidément ennemi de tout esprit de parti, et invariablement ami de la vérité , je ne crois jamais pouvoir mettre trop de fidélité et de simplicité dans mes récits.

Le prince Henri prit le jeune Toussaint pour lecteur : il s'attacha de même la mère et les filles^ quand leur éducation fut finie. Il y a quelques années que la mère est morte : les filles «e sont successivement établies, et le fils, qui s'était aussi marié, et qui est veuf, est resté au service du prince jusqu'à la mort de ce dernier, et du reste toujours aimé , estimé , et bien venu de toute cette cour.

Celui qui fut reçu immédiatement après moi, dans la classe de littérature, fut M. Bitaubé, aujourd'hui membre de l'Institut de France, et qui, alors, venait de publier à Paris sa première traduction d'Homère. Neveu, par sa mère, du conseiller Jordan , qui voulut en diriger les études et l'éducation , il épousa une de ses cousines, la plus digne femme, parente et amie que l'on puisse désirer ; chérie et respectée de tous ceux qui l'ont connue , et ayant l'esprit juste , naturel et ingénu , le caractère doux, égal et indulgent, et toutes les vertus qui tiennent à la bienfaisance, à l'aménité et à l'honnêteté. M. d'Alembert me fit faire leur connaissance à Paris , dans les derniers jours de 1764 ; et lorsqu'ils revinrent à Berlin, près d'un an après que j'y étais arrivé, je retrouvai en M. Bitaubé un nouveau et honorable confrère et un ami précieux , qui , peu d'années après , contracta avec moi une liaison plus étroite , en devenant l'un des parrains de mon fils , et qui depuis quarante ans m'est toujours devenu plus cher.

M. Bitaubé, né de parents français, ne s'est jamais regardé que comme Français lui-même ; ui. penchant invincible dirigeait toutes ses pensées vers la France , et l'y ramenait luimême aussi souvent et pour aussi longtemps qu'il le pouvait; enfin, après plusieurs voyages semblables, il y est revenu en core, et s'y est fixé en 1785 , peu après mon retour. Je ne

ACADÉMIE EOYALE.

détaillerai pas tout ce qu'il a souffert de notre révolution. A l'aurore de cette révolution , il s'était déclaré avec loyauté pour des principes que tant d'hommes de bien professaient ; et ce n'était qu'avec la joie la plus franche qu'il en voyait les progrès. Qui pouvait s'imaginer que ce bel horizon se chargerait sitôt de nuages sinistres , et qu'à des espérances si flatteuses succéderaient les désastres les plus cruels? Qui pouvait s'imaginer que tous les crimes fussent si près de se déchaîner, à la suite des cris de prospérité publique ? Bientôt la déclaration des droits fut suivie de la violation de tous les principes de justice et d'humanité ; la France devint la proie de tigres altérés de sang ; et la démence, substituée à la philosophie, ne rêva plus, ne souffrit plus que bouleversements, destructions et victimes humaines! M. Bitaubéétaitde ceux qui auraient dû échapper le plus aux regards des tyrans : n'ayant occupé aucune place , ami de tout ce qui est bien , naturellement modéré et tranquille , aussi bien que sage et bienfaisant, il ne pouvait causer d'inquiétude à personne. Je me trompe : le crime ne peut souffrir aucune sorte de vertu ; et lorsqu'il ne faut plus qu'un prétexte au scélérat tout-puissant pour perdre l'honnête homme , le prétexte est bientôt trouvé. Un Français, en dînant chez M. Bitaubé, dit que Robespierre était un monstre : une demoiselle , toute dévouée à Robespierre, entendit ce mot, en fut indignée, se leva de table, et s'en alla, malgré tout ce qu'on put faire et dire pour la calmer et la retenir. Elle fit son rapport ; et M. et M™^ Bitaubé furent enlevés au milieu de la nuit suivante , et conduits au Luxembourg, où ils passèrent neuf mois à attendre la guillotine. Jerédigeai, de concert avec M. Loyseau, avocat, et quelques autres amis , une pétition que je fis copier par leur vieux domestique, nommé Leclerc, lequel alla, fondant en larmes, la présenter en son propre nom à la section assemblée. Ce spectacle toucha tous les cœurs : ce fut un mouvement d'enthousiasme plus facile à concevoir qu'à décrire. Trois députations furent sucftessivement nommées pour aller au comité de la conventioD

demander réiargissement de M. et M"*^Bitaubé, et répondre d'eux au nom du peuple. On ne leur accorda rien, et Ton linit par imposer silence à leur honnête serviteur. Vingt personnes eurent le courage de s'adresser pour le même objet à Robespierre luimême, qui les écouta d'un air fatigué et sévère, et ne leur répondit pas un mot. Je me trompe encore : il répondit à l'un par un mouvement de tête et par un geste de la main qui exprimaient énergiquement la sentence de mort. M. etM™^Bitaubé furent en effet inscrits sur les listes de proscription; et ils n'étaient plus qu'à trois jours du terme qui leur était assigné , lorsque Robespierre lui-même et ses principaux suppôts subirent le sort de leurs propres victimes, et consolèrent par leur supplice l'humanité trop longtemps immolée à leur férocité.

Depuis cette époque, M. et M™^ Bitaubé ont été rendus à l'amitié , et lui-même s'est de nouveau livré à ses études accoutumées. Quant aux ouvrages dont il a enrichi notre langue, qui ne connaît son Histoirede Joseph, tableau si frais et si naïf des mœurs patriarcales; sa Fondation de la liberté des Bataves, ouvrage d'un genre plus moderne, et non moins noble ou naturel; Homère^ ouvrage qui, jusqu'à lui, était resté à traduire en français , et qu'il a , pour ainsi dire , naturalisé chez nous ; ses dissertations insérées dans les Mémoires de l'Académie de Berlin, et de l'Institut de France; son Analyse si bien conçue et si bien exécutée de la Politique d'Aristote ; et sa traduction d'un poème intitulé Dorothée , composé par un des premiers poètes allemands de notre époque?

Frédéric avait lu dans sa jeunesse les Lettres sur les phij^ sionomies, imprimées sous le nom de M. l'abbé Pernety ; et il en avait été assez content, pour n'oublier ni l'ouvrage ni celui qui , à tort , se donnait pour en être l'auteur, du moins d'après ce que ma bien positivement affirmé l'abbé Mat. Cet ex-jésuite, chargé dans sa jeunesse de l'éducation de M. le marquis de Pons- Saint-Maurice , qui , avec son élève , avait résidé à Louis-le- Grand, et y avait connu le P. Bougeant, déjà vieux, et l'abbé

ACADÉMIE BOYALE.

Pernety, alors gouverneur de M. de Boulogne , m'a , en effet, raconté que le P. Bougeant , ayant fait les trois Lettres sur les /Physionomies, n'avait pas osé les faire imprimer sous son nom, de peur d'être encore exilé par ses supérieurs à la triste maison de la Flèche , comme cela lui était arrivé pour son petit et ingénieux ouvrages sur le Langage des Bêtes; et que cependant , ne voulant pas renoncer au plaisir de voir ce que le public dirait de ses lettres, il s'était adressé à ce jeune abbé Pernety , en qui il avait remarqué autant de modération et de discrétion que d'honnêteté , et avait conclu avec lui un marché d'honneur et de confiance , dont les conditions furent que le manuscrit serait remis an jeune abbé , et que celui-ci le ferait imprimer sous son propre nom, et s'en dirait l'auteur; les deux contractants se promettant d'ailleurs l'un à l'autre de garder le secret nécessaire en pareil cas. Ce qui achève de rendre cette anecdote vraisemblable, c'est qu'il est difficile de concevoir qu'un homme capable de faire dans sa jeunesse une brochure aussi ingénieuse que les Lettres sur les Physionomies, ait vécu dans le repos et la tranquillité jusqu'à plus de quatre-vingts ans, sans avoir produit aucun autre ouvrage ; car cet abbé Pernety n'est mort chez M. de Boulogne, son élève, que vers la lin de 1776, etil avaitalorsbien plus que l'âge que j'indique ici. D'aillieurs , la sorte d'esprit et le style de ces lettres portent tout à fait le cachet de l'auteur du Langage des Bêtes.

Frédéric, trouvant un M. Pernety parmi les financiers que M. Helvétius lui avait envoyés et se ressouvenant des Lettres .sur les Physionomies, lui demanda s'il était parent de M. l'abbé Pernety ; à quoi le financier répondit : « C'est mon frère, » faisant ainsi, de bonne foi et sans le savoir, un véritable quiproquo : car le roi n'avait en vue que l'abbé soi-disant auteur des Lettres; et le financier ne parlait que de dom Pernety , qui avait donné au public les Antiquités égyptiennes, et la Relation du Voyage de M. de liougainfulle aux îles Malouims. Ce second abbé Pernety était cousin du premier, et beaucoup plus

CLASSE DE BELLES- r.ETlHES.

jeune. Le monarque ainsi trompé chargea M. Pemety de proposer de sa part, à son frère, la place de premier bibliothécaire de la bibliothèque publique et royale de Berlin, avec le titre d'académicien, et douze cents reisdalers d'appointements. Le bénédictin accepta , et devint ainsi notre confrère.

Quand il fut arrivé à Potsdam, M. le Catt, qui, comme le roi, et d'après lui, le prenait pour l'auteur des Lettres, ne lui parla que de la science physionomique, et lui proposa d'examiner à fond si cette science devait être considérée comme réelle ou non : il fut convenu entre eux que le secrétaire et lecteur du roi soutiendrait la négative , et que le bibliothécaire lui répondrait. Cet accord produisit une lutte qui nous valut plusieurs mémoires de ces messieurs, mais sans procurer aucune idée neuve. L'ennemi de la science physionomique s'enfonça dans une métaphysique vague et sèche où il se perdit. Le défenseur de cette même science se noya dans les détails anatomiques et moraux qui ne nous donnèrent ni moins de sécheresse ni plus de lumières. Comme l'un et l'autre ne disaient que ce que l'on savait déjà , il arriva qu'ils ne se convertirent ni l'un ni l'autre , et qu'en terminant enfin cette lutte , ils laissèrent la question aussi indécise qu elle l'avait été avant eux. Il n'en résulta qu'une épigramme contre l'un et contre l'autre : on jugea que M. le Catt devait chercher à répandre du doute sur la science dont il s'agissait , ayant une physionomie qui n'était ni bonne ni belle (1), et que l'abbé, qui avait au contraire une très-bonne physionomie , devait plaider en faveur d'une thèse qui lui était favorable , et qui , de plus , était devenue une opinion de famille pour lui et pour les siens. Il est en effet assez singulier , ou du moins très-remarquable , que le cadeau

(I) A propos de celle assertion, M. le comte de Horst, qai, sans le savoir, était dans le même cas, soulint un jour que M. îe Catt avait uneexoellenl^e physionomie, et répondit a ceux gui conlestèrenl ce fait : Mais elle esl fcmss€y perfide et basse, et par conséquent excellente^ puisqu''elle ne trompe personne.

fait par le P. Bougeant à un jeune homme ait, en quelque sorte^ infusé le goût des observations physionomiques à toute la famille de ce dernier : le financier lui-même m'a paru s'en être sérieusement occupé. Je me rappelle qu'à propos des dissertations de son frère et de M. le Catt, il me disait un jour que l'on devrait , au lieu de raisonnement , ne s'attacher qu'à observer ; que , de cette sorte , on arriverait à la science par une voie plus utile , plus sûre et moins pénible ; que , par exemple, il avait observé que ceux qui ont le nez petit et retroussé sont orgueilleux et insolents ; que ceux qui ont des lèvres grosses , et surtout celle d'en bas, sont bavards ; que ceux qui ont 1& menton de galoche , ont peu d'esprit , «t sont indiscrets , etc. « Que tout le monde, ajoutait-il, vérifie ces observations, il « arrivera qu'au bout de quelque temps , elles seront démon- « trées vraies , ou démenties et démontrées fausses. »

Notre abbé Pernety ne se borna pas à nous parler de physionomies : il réfuta M, l'abbé de Paw, qui prétendait que les Américains étaient une race dégénérée ; réfutation ennuyeuse par le style , mais assez solide pour que l'abbé de Paw, qui ne doutait de rien, n'ait pu y répondre. Cette même réfutation fut suivie de deux autres ouvrages : 1" une traduction des Rêveries de M» Swedenbourg sur l'autre monde ; et 2° un traité fort long, intitulé : De la connaissance de V homme moralpar celle de Vhomme phijsique.

Ceux mêmes qui ont bien connu dom Pernety ne conçoivent pas qu'il ait sérieusement regardé comme importantes les absurdités et le délire de Swedenbourg sur la manière dont les hommes existent dans l'autre monde après leur mort : cependant c'est ce dont on est convaincu quand on lit son livre.

L'ouvrage sur la connaissance de l'homme eut un débit trèsprompt : bonne fortune qu'il ne faut attribuer qu'au titre. Ce titre est en effet heureux et piquant ; mais c'est tout ce qu'il y a de bon dans les trois volumes consacrés à le remplir.

En général l'abbé Pernety, mon confrère , était très- savant (je parle de la science qui tient à la mémoire); mais sa science n'était que rudis indigestaque moles; du reste, c'était un excellent homme , ayant un caractère de modération et de bonhomie tel que jamais il ne se brouillait avec personne ; que même il obligeait quand il le pouvait; qu'il était habituellement d'one complaisance précieuse dans la société , et qu'enlin il croyait tout ce qu'on voulait , et ne disputait jamais sur rien. « Pensez-vous que votre abbé Pernety croie en Dieu ? » me demanda un soir, en riant, M. Hainchelain. « Non, lui répon- « dis-je , il est trop crédule pour cela. »

Il est vrai que ce savant croyait à toutes les rêveries des temps passés : il croyait à la pierre philosopliale , à la cabale , aux revenants , aux Patagons , aux sortilèges et enchantements, aux races des géants, et<;. Et à quoi ne croyait-il pas? Mais, malgré cette faiblesse inconcevable et ridicule , tout le monde l'aimait, d'autant plus qu'à ses autres qualités sociales il joignait une discrétion à toute épreuve : jamais un mot de sa bouche n'adonné lieu à la moindre explication ou brouillerie. On lui reprochait seulement une dose assez forte d'avarice ; mais c'était une occasion de rire à ses dépens , et non un titre pour lui en vouloir. Quand Paul P*^ fit son entrée à Berlin comme grand-duc de Russie , les dames de notre sociél é française annoncèrent à cet abbé que ce serait chez lui qu'elles se réuniraient pour voir cette pompe extraordinaire , vu que son logement était très-heureusement placé pour cela; et, comme la chaleur alors était excessive , on lui notifia que l'on comptait y trouver en abondance de la limonade et des fruits choisis. L'abbé offrit en effet tout ce qu'on lui avait demandé : mais, par économie, il fit sa limonade avec de la crème de tartre ; et il fit son marché avec la fruitière , de manière qu'il n'eut à payer que les fruits que l'on mangea , et qu'elle fut obligée de reprendre les autres.

Il revint en France en 1783 , un an avant moi. Plusieurs de

nos amis communs avaient déjà quitté la Prusse : Berlin devenait un peu désert pour nous. D'ailleurs M. Stoss , second bibliothécaire , attirait à Tabbé toutes les tracasseries ou mortifications qui dépendaient de lui.

Tous les jours dom Pernety venait après son dîner me prendre pour la promenade , ou passer la soirée chez moi, à dix heures , après mon souper, il se retirait : voilà comment s'est écoulée la dernière année de son séjour à Berlin. Quand il partit, il me laissa beaucoup d'effets à vendre et surtout des tableaux, que le public estimait bien moins que lui : je fis de mon mieux, et lui rapportai moi-même les objets que je n'avais pu vendre et le prix de ceux que j'avais vendus.

Après avoir vécu quelque temps chez son frère , directeur des fermes à Valence , l'abbé Pernety s'est retiré dans la ville d'Avignon , où il a traversé la révolution coamie il a pu , ne se mêlant de rien , ne disant rien , ne se montrant pas , et cependant mis et retenu je ne sais combien de mois en prison , toujours et plus que jamais occupé de la pierre philosophale, et bien assuré qu'il vivrait des siècles entiers. Je suis persuadé qu'au moment où il a expiré de vieillesse en cette ville , en l'an VIII ou IX (1800 ou 1801 ), il ne s'est point cru du tout en danger : en mourant , il n'aura cru faire autre chose que s'endormir.

Un homme extraordinaire, connu dans le monde sous le nom de comte de Saint- G er main , vint à Berlin , où il resta plus d'un an. L'abbé Pernety se hâta de le voir en qualité d'adepte, et vint nous en dire des merveilles. M le comte était un vieillard dont on ignorait î'âge et la patrie; mais il était encore très- vigoureux, quoique peu chargé d'embonpoint. 11 avait disait-on , le secret de faire de l'or, et même des diamants ; il vivait , ce qui est bien plus précieux, depuis je ne sais combien de siècles: c'était le juif errant; c'était tout ce queil'on imaginait de plus merveilleux, d'autant plus qu'il parlait trèsbien toutes les langues de l'Europe. M. le comte de Saint-Ger-

main prit un petit appartement dans une des premières auberges de Berlin : il y vécut fort retiré, avec deux domestiques, ayant à sa porte une voiture de remise qui y passait la journée tout entière , qu'il payait bien, mais dont il ne se servait jamais. Le vieux baron de Rnyphausen s'empressa de le venir voir, comme ancienne connaissance , et l'invita instamment à dîner chez lui. « Je le veux bien , répondit M. de Saint-Germain , mais à « condition que vous m'enverrez votre voiture. Je ne puis a me servir des remises : ce sont des voitures trop mal sus- H pendues. » 11 faut remarquer que cet inconnu ne donnait au baron d'autre titre que celui de mon fils. La princesse Amélie voulut le voir, et il fut exact au rendez- vous. « Monsieur, lui « dit-elle , de quel pays êtes- vous ? — Je suis, madame , d'un « pays qui , pour souverains , n'a jamais eu d'hommes d'une « origine étrangère. « Ce fut avec cette adresse, et de cette manière énigmatique, qu'il répondit à toutes les questions que lui lit son altesse royale, qui en fut à la fin interdite, et le renvoya sans en avoir rien appris. Madame du ïroussel voulut aussi le voir : l'abbé Pernety négocia cette grande affaire; et le comte vint un soir chez elle, et y soupa avec nous. On hasarda de lui parler delà pierre philosophale : il se contenta d'observer que ceux qui s'en occupaient faisaient , pour l'ordinaire, une gaucherie bien étonnante , en ce qu'ils n'employaient guère d'autre agent que le feu , ne songeant pas que le feu divise et décompose , et qu'il €St par conséquent absurde d'y recourir quand on cherche à former une composition nouvelle : il insista beaucoup et assez longuement sur cette idée , après quoi on parla de choses indifférentes. Cet homme, que j'examinai pendant toute cette soirée, avait la physionomie fine et spirituelle : on voyait en lui l'homme bien né et de bonne société. Il a été , dit-on, le maître du fameux Caghostro , si connu pour avoir mystifié à Paris le cardinal de Rohan et tant d'autres : mais jamais le disciple n'a valu le maître. En effet , celui-ci s'est maintenu jusqu'à la mort sans aucune fâcheuse aventure ; au lieu que Cagliostro ,

plus téméraire , a souvent tout hasardé, et a terminé sa carrière dans les prisons deTinquisition à Rome ; destinée triste, sans doute , mais plus douce encore que celle qu'il avait méritée. Dans l'histoire du comte de Saint-Germain, on voit un charlatan plus prudent et plus sage ; elle n'offre aucun trait qui blesse directement Thonneur; rien n'y est contraire à la probité; il y a partout du merveilleux, mais il n'y a ni bassesse ni scandale. S'il est vrai qu'il ait dit à des dames qui pleuraient à la tragédie de Marianne : « Et que serait-ce donc , « mesdames , si vous l'aviez connue comme moi , et si vous « aviez vu combien elle était aimable, intéressante et belle! » s'il est vrai qu'il ait dit, en parlant de la Passion de Jésus-Christ, a C'est bien de sa faute ; et je l'avais averti qu'il finirait mal , « à moins qu'il ne changeât de plan ; » ce sont là des propos ridicules, mais, dans l'ordre social, ce ne sont pas des crimes.

Dans le temps que cet homme singulier était à Berlin , je hasardai un jour de parler de lui à l'envoyé de France, M. le marquis de Pons Saint-Maurice. Je lui témoignai être en particulier fort surpris que cet homme ait eu des liaisons particulières et étroites avec des personnes de haut rang , telles que le cardinal de Bernis , dont il avait, disait-on , des lettres confidentielles , écrites à l'époque où ce cardinal avait le portefeuille des affaires étrangères , etc. M. de Pons ne me répondit rien sur ce dernier article ; mais il me fit une suite de suppositions dont l'application était facile et sensible, a Je suppose, me dit-il, « qu'un homme vraiment original résolve de se créer et de a jouer dans le monde un rôle extraordinaire, un rôle qui « étonne les esprits et fasse unje sensation générale ; je suppose •« que cet homme , uniquement occupé de cette idée , et s'y

livrant tout entier, ait de l'esprit, des connaissances , et au- « tant d'attention aux moindres circonstances , que de persé- 't vérance à suivre son plan ; je suppose surtout qu'il sache

habilement donner le change sur tout ce qui le concerne , et

« que jamais la présence d'esprit et la souplesse ne lui man- « quent ; enflnje suppose qu il ait acquis ou reçu une fortune <' aisée , vingt-cinq mille livres de rentes , par exemple , voyons a la conduite que cet homme pourra tenir. 11 ne parlera , du <( moins avec franchise , ni de son âge , ni de son pays , ni de » sa personne , et étendra le voile le plus épais sur tout ce qui « le concerne. Il aura épargné quelques années de ses revenus ; « disposant de cette sorte d'un capital qu'il confiera à des banquiers sûrs et bien connus, il arrivera à Berlin, ayant ses fonds « à Leipsick, par exemple ; un banquier de Berlin aura ordre de « lui payer vingt mille francs ou plus : il les recevra, les ren- « verra de suite à un banquier de Hambourg , qui les lui fera a repasser sans délai. Il aura le même jeu à faire jouer par des « banquiers de Francfort et de quelques autres villes ; ce sera u toujours le même argent , sur lequel il ne perdra que quelques « pour cent, et il aura rempli son objet; car on saura que « chaque semaine il reçoit des sommes considérables , et l'on a ne concevra pas l'emploi qu'il en fait, vu que d'ailleurs il fera très-peu de dépenses , et ne se mêlera d'aucune affaire. Tous u les autres faits merveilleux que l'on cite de ces hommes inu connus et extraordinaires peuvent aussi facilement être ra- « menés à des explications naturelles que celui des sommes « que le comte de Saint-Germain reçoit continuellement. »

Vers le même temps où nous arriva dom Pernety, qui , par la protection du cardinal de Bernis , avait été nommé abbé de l'abbaye de Burgel in partibus infideliumy la classe de littérature fit une autre acquisition en la personne de M. Wéguelin, cidevant pasteur à Saint-Gall en Suisse , et devenu professeur d'histoire et de géographie à l'école civile et militaire de Berlin.

M. Sulzer, qui le connaissait , l'avait proposé au roi , et le roi l'avait agréé pour la chaire qu'il occupait chez nous. Le premier ouvrage que ce nouveau professeur donna au public fut une brochure assez peu volumineuse , ayant pour titre : Observations sur les différentes formes de gouvernement. Cet écrit

donna au roi une très-haute idée de l'auteur, et valut à celui-ci rentrée de l'Académie. « Je vous félicite, me dit à ce sujet ce « monarque, d'avoir en M. Wéguelin un collègue d'un très- « rare mérite. Cet homme m'a envoyé un petit ouvrage qu'il « a composé sur les gouvernements. En le recevant je l'ai laissé « dans un coin , sans même l'ouvrir, persuadé que ce n'était « qu'une de ces productions de collège , qui ne peuvent guère « intéresser que des pédants. Je vous demande bien pardon ^ « monsieur, de juger si mal les œuvres de messieurs les pro- « fesseurs : c'est un tort impardonnable, je le sens et je le « confesse; mais le préjugé est contre vous. J'oubliai donc la « brochure de votre collègue; cependant le hasard la repro- « duisit devant moi, dans un moment oii je n'avais rien à faire ; « je l'ouvris, et la lus tout entière. Ma conclusion est, mon- « sieur, que , malgré le style dur, serré et incorrect de cet « homme, et tout ce qu'il faut de courage pour le lire , sa « brochure est un grand et bon ouvrage , qui m'en a plus appris « que beaucoup de livres très-volumineux. M. AVéguelin est tt un homme de génie : je n'exagère point , c'est un second « Montesquieu. »

Cet auteur tarda peu à nous donner un ouvrage plus volumineux que ses Observations sur les gouvernements : ce furent les Caractères des douze premiers Césars , en deux volumes in-8® fort épais. Toujours des vues profondes, mais aussi toujours un style barbare et presque inintelligible. Il nous a donné un grand nombre de mémoires insérés dans la collection de l'Académie, et qui sont tous marqués au même cachet: il y en a plusieurs qui concernent le grand schisme d'Orient.

Après la mort de M. Toussaint , M. d'Alembert nous envoya , pour lui succéder à l'Académie des sciences, et à l'École civile et militaire , M. Borrelly, qui n'est revenu en France qu'environ sept ans après moi. Comme il est fait mention de lui en plusieurs endroits de mes Souvenirs , et que l'on y voit quelle étroite amitié il y a eu entre nous , me contenterai de dire

m qu'il a enrichi les Mémoires de l'Académie de plusieurs dissertations , aussi utiles que bien écrites , sur Fart oratoire , et autres branches de la littérature , sans compter une Correspondance littéraire qu'il a continuée durant plusieurs années; un Journal d'instruction publique imprimé en France; un autre Journal relatif à l'économie en général ; une Logique aussi sage que bien adaptée aux écoles ; et une Introduction à la connaissance et au perfectionnement de l'homme physique et moral, l'un des ouvrages les plus méthodiques , les plus complets et les plus dignes d'être étudiés par tous ceux qui ont à s'occuper de l'éducation de la jeunesse.

Je n'ai plus à citer qu'un membre acquis de mon temps par la classe des belles-lettres , c'est M. l'abbé Denina. Frédéric l'engagea sur la réputation que cet abbé s'était faite par ses deux ouvrages historiques , l'un sur les révolutions d'Itahe , et l'autre sur l'histoire de la littérature italienne. Comme je l'ai peu vu, j'en dirai peu de chose. 11 débuta en abbé sémillant, élégant , aimable , et ne cherchant qu à se répandre dans toutes les sociétés. Peu à peu il quitta l'équipage , et reprit le ton plus simple de ses confrères. Je n'ai rien appris de ses travaux littéraires à l'Académie , sinon qu'il a fait, il y a peu d'années, un discours dont l'objet est de réduire la littérature française à rien , c'est-à-dire de la mettre infiniment au-dessous de ceHe des Espagnols, et surtout des Italiens. Il ne tient pas à lui que nous ne soyons pour jamais rabaissés à la classe des perroquets les plus vains et les plus ineptes ; mais il ne faut ni s'en scandaliser ni s'en alarmer : celui qui, dans ses Révolutions d'Italie avance et soutient , par exemple , que Charles-Quint a été un brave plus franc et plus loyal , un chevalier plus digne de confiance que François P', ne devait-il pas nous refuser les talents ainsi qu'il avait refusé les vertus à nos héros? Ce qui doit au reste nous consoler, c'est que demain quelques circonstances .louvelles peuvent le porter à remettre à nos pieds ceux qu'il a tant élevés au-dessus de nos têtes. Je ne serais pas même

surpris qu'il en vînt jusqu'à nous déclarer la première nation du monde , sous tous les points de vue qu'on peut réputer honorables (1).

Depuis mon départ , plusieurs hommes très-estimables , célèbres même , ont été nommés à l'Académie. N'ayant pas eu de relations avec ces messieurs, je ne parlerais d'aucun d'eux , si je n'avais à citer, sur M. Ramier, deux anecdotes qui trouvent i i leur place.

J'étais encore nouveau venu à Berlin, lorsque M. le comte de Reichenbach, officier dans le corps des gendarmes, m'invita à un souper où j'eus pour compagnie une douzaine des officiers les plus instruits et les plus considérés du même corps. On ne parla que de littérature : quelques-uns des convives vantèrent extrêmement ce M. Ramier, qui déjà passait pour un des plus grands poètes de toute l'Allemagne. M. de Reichenbach se leva de table, alla prendre un volume d'odes composées par ce poète, et, en le présentant à la compagnie, il pria ses convives de vouloir bien lui expliquer la première strophe d'une de ces odes. Le volume passa par les mains de tous ces messieurs : on discuta beaucoup et longtemps, et l'on finit par convenir unanimement qu'il n'y avait ni construction, ni sens ; et que la première loi de quiconque veut écrire, étant d'avoir quelque chose à dire, et de savoir l'exprimer de manière à être entendu , il était juste de rayer cette ode de la liste des productions admissibles.

Dans une autre occasion , un Allemand me cita , avec une sorte d'orgueil national , le talent que M. Ramier avait eu de traduire Horace vers pour vers, et toujours dans la même mesure. .Te répondis que nous avions eu, il y avait à la vérité longtemps , de ces tours de force en assez grand nombre, et sous

(I) Si Ton incriminait cet article, je répondrais que je n'ai fait que venger M. Denina, Français, de M. l'abbé Denina, Italien. Je ne puis donc attendre que des remercîments de sa part, aujourd'hui qu'il se gloritie d'appartenir à la grande nation.

différents noms; mais qu'heureusement le siècle de Louis XIV et le bon goût en avaient fait justice.

Il reste deux classes d'académiciens dont je ne crois pas devoir m'occuper; savoir, les associés ou membres étrangers, et quelques personnes de la cour ou de l'entourage de Frédéric , qui , tels que Quintus-Icilius,ne paraissaient jamais à l'Académie, et ne lui appartenaient que par le titre. On peut néanmoins excepter de cette dernière classe M. le Catt, qui parfois est venu à nos séances , et qui , indépendamment de ses mémoires sur la science physionomique , nous a fourni sur le beau des dissertations, à la vérité abstraites, décharnées, et sans agrément comme sans utilité; le comte deHertzberg, qui a publié divers ouvrages ; et le marquis de Luchesini, président actuel de cette Académie.

Après avoir, pour ainsi dire , esquissé la partie anatomique de ce corps de savants, si l'on me demande comment vivaient entre eux les académiciens qui composaient véritablement l'Académie, je répondrai que c'était fort pacifiquement. J'ai remarqué cependant quelques nuances assez curieuses à observer. On pouvait diviser, démon temps, l'Académie de Berlin en trois classes, celle des Allemands, celle des Suisses, et celle des Français, contenant chacune sept, huit ou neuf personnes. Les Allemands , plus flegmatiques et accoutumés à un gouvernement absolu, ne demandaient qu'à être traités avec justice et politesse : que l'on eût pour eux les égards convenables, ils étaient contents, ne se mêlaient de rien, et laissaient faire aux autres. Les Français ne différaient des Allemands qu'en un point, savoir, qu'ils ne voulaient pas être dominés. Quant aux Suisses , ils étaient généralement dominateurs, et se mettaient à la tête de toutes les affaires, ou plutôt voulaient les conduire seuls. Je sais qu'il y a des exceptions à tout : Lambert, par exemple, et Mérian, agissaient bien plus comme les Français que comme les Suisses. Beausobre était Suisse à cet égard, et non Français ; mais ma distinction reste généralement vraie. J'ai vu Sulzer, Béguelin, WéguelLn, etc., gouverner toute l'Académie ; j'ai vu

les Allemands ne pas songer à s'en plaindre, et les Français ne faire qu'en rire, pourvu que le joug ne pesât pas sur eux. Ne dira-t-onpas avec moi que TAllemand, fait à un gouvernement sévère, n'aspire qu'à être traité avec de justes ménagements ; que le Français, né sous un régime où ces ménagements avaient lieu, recherchait l'égalité; et que le Suisse, ayant joui de cette égalité dès son enfance, voulait dominer; et tout cela, parce que l'homme, à quelque cran qu'il soit placé, a toujours besoin de monter à un cran plus élevé? Ainsi, l'Allemand tend à jouir des droits de la nature ; le Français, des privilèges de la liberté ; et le Suisse, de l'autorité absolue.

Avant de quitter l'Académie, j'aurai encore à citer quelques anecdotes qui appartiennent au corps entier. La première a pour objet la question sur l'universalité de la langue française. Je m'opposai d'abord à ce qu'ellefût admise ; mais M . Mérian, qui l'avait proposée, l'emporta, d'autant plus que je ne voulais pas indiquer le motif qui me déterminait à la rejeter : ce motif résultait de la crainte que cette question ne donnât lieu à quelque satire désagréable contre notre langue , contre notre littérature , et même contre notre nation. Je ne fus tranquille à cet égard que lorsque l'événement prouva que j'avais eu tort. Entre vingt et une pièces qui nous vinrent, il y en eut deux qui fixèrent d'abord tous les suffrages : une française, qui n'avait guère que vingt-cinq pages in-4^; et l'autre allemande, qui contenait cent une pages in-folio. Les Allemands s'accordèrent entre eux pour donner la préférence à celle-ci ; ils formaient le plus grand nombre. Le prince Henri, qui voulut lire les pièces, déclara que l'Académie se déshonorerait si elle ne couronnait pas la française. Dans rassemblée où nous eûmes à donner nos voix, je me trouvai le premier à opiner, vu que M. Mérian, mon ancien, ne devait opiner que le dernier, ayant, en sa qualité de directeur, à recueillir les suffrages - je me bornai à lire mon avis que j'avais écrit et motivé, déclarant que je ne répondrais à aucune objection, et requérant le directeur de déposer aux archives, cet avisque j'a-

vais daté et signé. Cette marche extraordinaire et imprévue intimida quelques-uns de mes confrères, et le prix fut partagé entre les deux pièces. J'avais dit que, selon moi, la pièce française, riche d'idées brillantes, prouvait que l'auteur n'avait voulu s'arrêter qu'à ce qui était neuf et saillant; que Tauteur allemand, au contraire , semblait avoir voulu épuiser la matière, et que , d'après cette distinction, je comparais l'un à Tacite, et l'autre à Tite-Live. Le jour de la séance publique, nous apprîmes que la pièce française était de M. de Rivarol , que nul de nous ne connaissait alors, et que la pièce allemande était de M. Schwabbe, professeur de philosophie à l'université de Stuttgard. La traduction de cette pièce avait été faite par mon fils, en 1785, mais elle ne fut pas imprimée, je ne sais comment. Une nouvelle traduction de cette dissertation vient d'être publiée par M. Robelot, et^ malgré un si grand retard, elle est reçue avec l'intérêt que mérite le sujet et le talent de M. Schv^abbe, aussi impartial dans cette question qu'un étranger puisse l'être.

A la suite de cette anecdote je vais en rapporter une qui concerne la classe philosophique. L'Académie n'a qu'un prix à décerner par an; ce n'est donc que successivement que les quatre classes qui la composent choisissent les questions qui, chaque année, sont annoncées dans le programme de cette Académie , comme sujets des prix à distribuer deux ans après. Le tour de la classe de philosophie spéculative étant venu, Sulzer et Béguelin, qui en étaient membres, firent adopter une de ces questions métaphysiques que l'on a reléguées dans le nord de l'Europe, vers lesquelles Leibnitzet Wolff ont tourné les esprits en Allemagne , et qui maintenant forment le domaine particulier deKanth et de ses partisans. D'Alembert eut le courage de dire à Frédéric que son Académie avai-t tort de s'arrêter à des questions qui ne tiennent qu'à une science futile et inaccessible, que l'on ne peut traiter qu'en s'égarant dans des conceptions: plus raffinées que transcendantes, et qu'en finissant toujours par ton) ber dans le galimatias ou la battologie. Ce fut avec franchise, et

ACADÉMIE EOYALE.

même avec humeur, qu'iT blâma les académiciens de chercher ainsi à maintenir un travers national peu honorable, et de paraître dédaigner des questions qui feraient honneur à leur sagesse, en même temps qu'elles contribueraient directement à l'amélioration de l'ordre social. Pour donner un exemple de ces questions vraiment dignes d'être adressées au monde savant par une académie que protège un roi philosophe, d'Alembert proposa de demander sHl peut jamais être permis de tromper te peuple, Frédéric, frappé des raisons alléguées par le philosophe parisien, et désirant faire tomber dans le discrédit une sorte de métaphysique qui n'était propre qu'à jeter du ridicule sur les savants de son pays, ordonna à son Académie d'annoncer pour sujet du prix de philosophie la question indiquée ci-dessus ; et l'Académie se hâta de se conformer à des intentions qui lui étaient manifestées par une lettre fort sèche, oii l'on retrouvait en partie l'humeur que d'Alembert avait mise dans la sienne.

Lorsque l'Académie eut à prononcer entre les concurrents, elle prouva , du moins pour cette fois, qu'elle se connaissait en politique pratique aussi bien que d'Alembert en politique morale. Après avoir déclaré que les académies, quand elles couronnent des discours ou mémoires, ne couronnent que les recherches et les talents, et qu'elles n'épousent point les opinions des auteurs^ elle partagea le prix entre les deux pièces qui prouvaient le mieux , l'une , que l'on pouvait quelquefois tromper le peuple, et l'autre qu'on ne le pouvait jamais.

11 n'en fut pas de même dans la circonstance dont je vais parler.

Catherine II avait-elle désiré de se voir comptée parmi les membres de cette Académie, ou Frédéric avait-il deviné qu'elle en serait flattée, et avait-il voulu , par galanterie , lui en faire la surprise? Ce que je sais, c'est que nous reçûmes ordre de la nommer notre confrère par acclamation, et de la placer sur notre liste , hors de tout rang , en grosses lettres , et avant toute

indication d'autres académiciens, soit honoraires , ordinaires, associés ou étrangers. Nous procédâmes à cette nomination : nous fîmes réimprimer notre liste de la manière indiquée cidessus ; on fit faire un magnifique diplôme bien respectueux pour sa majesté impériale ; et l'on joignit à ces différentes pièces une lettre toute en admiration pour elle, pour son gouvernement, et pour le projet de code de lois que son génie lui avait dicté, en conformité de son zèle pour le bonheur de ses peuples. On y joignit de plus un exemplaire complet de nos Mémoires, magnifiquement relié , et à ses armes. Le tout fut ensuite envoyé au ministre de Prusse résidant à Saint-Pétersbourg, pour être humblement offert à sa majesté. Une seule chose causa de cruels embarras : il y a six ou sept volumes des Mémoires de l'Académie de Berlin , depuis 1748 jusqu'en 1754 ou 1755, qui manquent dans la librairie ; on ne les trouve absolument dans aucun magasin ; aucun de nous ne les avait ; et l'envoi était prêt à manquer, si la princesse Amélie , sœur de Frédéric, ne les avait eus, et n'avait bien voulu nous les donner, à condition de les lui rendre aussitôt que nous le pourrions.

L'impératrice reçut gracieusement notre hommage, et nous envoya en retour une carte de la mer Caspienne , levée sous ses yeux , et vérifiée par elle, tant en ce qui concerne la forme, la position et rétendue de cette mer, qu'en ce qui tient à la profondeur des eaux, dans tout son pourtour, et même dans un grand nombre de points éloignés du rivage , tous sondés en sa présence. L'Académie, dont les revenus se composent du produit des almanachs et de celui des cartes géographiques , ne songea d'abord qu'à ses intérêts. On calcula combien cette carte bien gravée pourrait rapporter, et l'on décida qu'il fallait se hâter d'en profiter, si pourtant la politique n'y opposait aucun obstacle. Pour lever les doutes que cette dernière clause pouvait donner, on écrivit au roi , dont la réponse fut qu'il voyait bien que son Académie savait mieux juger de ses intérêts que des convenances ; que c'était , non son propre agrément , mais

ACADEiHlE ROYALE.

celui de sa majesté impériale, qu'il faudrait avoir pour publier la carte dont il s'agissait , et qu'il était impossible de solliciter une semblable permission ; d'où il concluait qu'il fallait précieusement conserver son cadeau, comme très-honorable pour l'Académie, et n'en faire d'ailleurs aucun usage.

Peu de temps après cette illustre association , il y eut une place vacante dans la classe de philosophie spéculative : le roi demanda une liste de trois candidats, parmi lesquels il nommerait celui qui lui paraîtrait le plus digne d'être élu. Les membres de la classe formèrent cette liste , qui fut envoyée à Potsdam : mais le roi n'y répondit que par une lettre dure , dans laquelle il recommandait de mettre plus de soin aux listes qu'on lui adressait , et ordonnait d'en former une nouvelle. La seconde liste fut presque semblable à la première : il n'y eut qu'un nom de changé ; et le roi nomma le dernier qu'on avait proposé, sans d'ailleurs faire l'honneur à son Académie de lui écrire. Ce qui , en cette occasion , causait la mauvaise humeur du roi , c'est qu'on avait mis à la tête des candidats , dans l'une et l'autre liste , le juif Mosès Mindleson , et que cette nomination était la première qu'on ait eu à faire depuis celle de l'impératrice de Russie. Frédéric était révolté de l'idée que le premier académicien admis depuis l'acceptation de sa majesté impériale,, pût être un juif : il était même fâché qu'on le lui eût proposé, non pas qu'il n'estimât Mosès Mindleson comme philosophe , ou qu'il fût lui-même esclave des préjugés , mais parce qu'il craignait qu'une accolade de cette sorte ne fût regardée comme un sarcasme , ou au moins comme une très-grande irrévérence en Russie , et même dans les autres cours de l'Europe. La classo de philosophie ne voulut pas s'arrêter à ces considérations politiques, qui m'avaient fait dire que l'impératrice fermerait notre porte à ce juif : ainsi mes collègues, surtout M. Béguelin, persistèrent à le présenter le premier, même dans la seconde liste, ce qui ne servit qu'à irriter encore plus le roi. On alla presque jusqu'à me regarder comme homme à préjugés, parce qu" tu

cette occasion j'avais deviné que Frédéric aurait égard à ceux du public. M. Béguelin se permit même de me demander si je rougirais d'avoir pour collègue un juif respectable par sa moralité ainsi que par ses connaissances et ses talents : ce que mon confrère gagna à la chaleur qu'il montra dans cette affaire, c'est que le directeur de la classe de philosophie étant uiort , il n'obtint pas sa place, qu'il méritait à tous les titres, et que, par une suite du ressentiment qu'il en eut , il cessa de venir à nos séances.

Je dois dire ici ce que je sais du juif Mosès Mindleson, petit homme très-contrefait, né fort pauvre, chargé d'une nombreuse famille, et ne devant rien qu'à lui-même. Recueilli dès sa jeunesse par MM. Bernard, famille juive , riche, et faisant un assez grand commerce à Berlin , il s'était toujours si bien conduit et s'était formé de lui-même , au point qu'il s'était acquis une estime générale, et que, chez ces MM. Bernard, il avait successivement passé de l'état de balayeur du magasin , à ceux de commissionnaire, d'employé aux registres , et enfin de chef de la caisse et de presque tout le commerce des Bernard. Il avait en même temps été l'instituteur de tous les enfants de la maison . Sa réputation s'était étendue parmi ceux de sa nation , et peu à peu parmi les chrétiens. On l'avait chargé de faire des règlements pour l'école juive de Berlin ; il avait de plus composé pour cette école, dont on lui avait confié l'inspection, une sorte de catéchisme dont on vantait beaucoup la sagesse. Quant à ses ouvrages littéraires, je n'ai connu que son Phédo.n, ou Dialogue de Socrate sur l'immortalité de Vâme y petit volume in- 12, dans lequel on trouve moins encore la forme des dialogues de Platon , et le fond de la doctrine de cet ancien philosophe , que des développements et une force de raison qui n'appartiennent qu'à Timitateur, et qui, dans le temps, lui ont fait une grande réputation. C'est en se prévalant de cet ouvrage qu'un pasteur protestant , Lawater ( si je ne me trompe , ou quelqu'un sous son nom ) , fit imprimer et lui adressa une assez

longue lettce où il le sommait d'embrasser le christianisme, ou de prouver que la religion juive valait mieux. Mosès Mindleson y répondit par un écrit assez court, auquel tous les sages applaudirent , et où il observait que le gouvernement sous lequel il vivait, tolérant la religion dans laquelle il était né , personne n'avait le droit de lui demander compte des motifs qui l'engageaient à y persister ; que , dans cette hypothèse , sa persévérance était un point dont il n'était comptable qu'à Dieu ; que ce ne serait qu'autant qu'il s'attacherait à un autre culte qu'il pourrait se croire obligé , par respect pour la société , de faire connaître les raisons qui c\,uraient déterminé sa préférence ; et que si l'on n'avait pas le droit de l'interroger sur ses principes, tant qu'il restait tel qu'il était né, il espérait qu'on le dispenserait de répondre à ceux qui s'arrogeraient mal à propos le droit de le sommer publiquement de satisfaire à leur indiscrète curiosité.

Pour montrer quelle était l'honnêteté et la délicatesse de ses sentiments , il suffira de citer le trait suivant. Un juif nommé Ephraïm, qui, dans la guerre de Sept ans, avait gagné dix millions de bien, lui dit un jour : « Messieurs Bernard ne vous « donnent que quinze cents écus par an; vous avez une famille « nombreuse , pour l'établissement de laquelle cette somme ne « peut être que d'un faible secours : venez remplir chez moi « les fonctions que vous remplissez chez eux, et je vous don- « nerai le double. » Mindleson lui répondit : « Messieurs « Bernard ont eu soin de moi lorsque je ne leur avais encore « rendu aucun service, et qu'il était douteux si je leur en ren- « drais jamais ; leurs bontés ne se sont point démenties ; ils « ont toujours plus fait que je n'ai mérité. Aujourd'hui, qu'il « y a dans cette famille beaucoup de mineurs, il me semble « que je leur suis nécessaire. Je ne les quitterai donc pas : ils « me donnent assez pour moi et les miens ; s'ils m'en croyaient, « ils me donneraient moins. Quant à mes enfants, il faudrait « qu'ils valussent bien peu si cette famille les abandonnait. »

CLASSE DE BELLES-LEITKES. 3lS

Je terminerai cette notice par un autre trait, moins honorable sans doute, puisqu'il servira à prouver que les philosophes les plus sages ont encore des préjugés et des faiblesses. Un Français , philosophe et savant , devint amoureux d'une demoiselle juive , et parvint à lui plaire. Il se détermina à demander sa main, sous la condition qu'ils continueraient à suivre chacun la religion de ses pères. Mais sachant quel était le crédit de Mosès Mindleson parmi les juifs, et ne doutant pas qu'on ne le consultât en cette circonstance , il vint le trouver avant de faire d'autres démarches, et lui demanda s'il lui serait favorable ou contraire. Mosès Mindleson donna sa parole d'honneur qu'il ne dirait rien qui pût détourner les parents de consentir à ce mariage. Le Français forma donc sa demande, qui d'abord fut fort bien reçue, et qui, quelques jours après, fut rejetée avec emportement, injures et menaces, par le père de la demoiselle. « Vous voudriez, lui dit le Français, que je m'échauf- « fasse jusqu'à vous frapper, pour pouvoir rompre vos engagett ments : eh bien, je n'en ferai rien ! »

Dans le cours de cette dispute, le père avoua que toute la nation juive , et surtout le sage Mosès Mindleson , blâmaient hautement cette alliance ; sur quoi notre philosophe amoureux alla revoir cet oracle de la synagogue , et après lui avoir rappelé leur premier entretien, et reproché le peu de bonne foi que lui Mosès avait montré en cette affaire, il lui dit : « Le public m'a- « vait persuadé que vous étiez un philosophe, mais votre con- <• duite me prouve que vous n'êtes qu'un juif. — Cela est vrai^ » répondit humblement Mindleson. C'est ainsi que le mariage fut rompu, et que l'on put se convaincre qu'il y avait autant d'exagération dans l'enthousiasme des partisans de ce juif, qu'il y aurait eu d'injustice à lui refuser un mérite rare, et à lui contester plusieurs traits d'une vertu plus rare encore.

AMIS DE FRÉDÉRIC LE GRAND

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