‹ Souvenirs de vingt ans de séjour à BerlinChapitre 39 sur 60 · IG · texte numérisé non relu

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ACADÉMIE BOYALE.

raatiques à un libraire nommé M. Zaeharie, lequel y prit tant de goût, que souvent il s'en occupait avec elle jusque bien avant dans la nuit , et que la savante maîtresse eu fut à la lin incommodée : un jour, elle eut des coliques très- violentes, qui néanmoins se calmèrent, tant monsieur son mari mit de zèle à lui chauffer des serviettes dans une pièce voisine. Il en résulta une petite fille, qui fut baptisée comme fille de M. Zacharie et de madame Daube^ traduction allemande du mot français, Pigeon, Cet enfant avait près de sept ans quand M. de Prémontval fut emporté en deux jours par une fièvre chaude, suite d'une révolution que lui occasionna le célèbre Euler, cinq ou six mois avant mon arrivée à Berlin. Ces deux messieurs avaient très-bien dîné chez l'envoyé de Russie ; et, au sortir de ce repas, le géomètre bâlois eut la malice d'annoncer au philosophe français la vocation et prochaine arrivée de Panage ou Toussaint, qui, dans son supplément au Livre des Mœurs, avait fort maltraité M. de Prémontval, persuadé que celui-ci était un des anonymes qui l'avaient le plus critiqué, 't Préparez-vous à « de nouveaux combats, lui avait dit M. Euler : vous allez « avoir pour confrère un antagoniste qui ne vous fera grâce <' sur rien : philosophie, style, grammaire, il vous chicanera « surtout; et il a toute F Encyclopédie pour lui. » La conscience de M. de Prémontval fut bouleversée à cette nouvelle. Il s'en retourna chez lui, disant à ceux qu'il rencontrait : Estil vrai que Toussaint nous arrive^. Son agitation était extrême : à peine fut-il rentré, qu'il fallut le mettre au lit ; le délire survint, et il expira le surlendemain. Comme il ne se connaissait point de progéniture, il ne fit point de testament : sa femme hérita de tout, et profita peu de son héritage, car elle mourut six mois après lui, ayant oublié et M. Zacharie et son enfant, ou bien les sacrifiant à M. Moulines, auquel elle légua tout ce qu'elle avait. M. Zacharie eut plus de mémoire qu'elle : il attaqua le testament, et présenta la petite fille, âgée alors d'environ huit ans. M. Moulines se récria contre la calomnie, et

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protesta hautement qu'il soutiendrait le procès, non pour la succession, quoique la bibliothèque fût un objet assez propre à tenter, mais pour venger la mémoire de la femme la plus vertueuse qui eût existé à Berlin. Ainsi le procès fut suivi dans toutes les formes ; et il fut démontré que ce modèle de sagesse avait eu un enfant à l'insu de son mari, qui chauffait encore des serviettes après que cet enfant eut disparu par un escalier dérobé. Mais il avait été confié à sept ou huit personnes différentes et successives, toujours aux dépens de M. Zacharie; et de toutes ces maisons, il s'en trouva une où tout le monde était mort avant le décès de madame de Prémontval. Ainsi la chaîne était rompue, et il fut impossible de prouver que la petite fllle présentée par son protecteur fût bien certainement celle qu'on avait emportée par le petit escalier. Il fut donc démontré que M. Moulines avait eu tort de se déclarer le chevalier de la vertu de madame de Prémontval : il n'avait plus de motifs pour en défendre la cause ; il était évident que la succession appartenait à la petite que l'on avait présentée ; et, dans Je doute, monsieur le pasteur ne pouvait, sans scandale, profiter du bénéfice de la sentence. Il en profita cependant ; et dès lors il ne fut plus à mes yeux et aux yeux de tous les gens honnêtes, qu'un odieux hypocrite. Et voilà l'homme à qui je ne sais que manège a valu des titres de noblesse ! Mais en pareil cas, que produit l'abus de la faveur? Les titres sont souillés, et la tache, loin d'en être effacée, n'en devient que plus sensible. M. Moulines avait d'ailleurs de l'esprit aussi bien que de l'adresse ; cependant je ne connais de lui que sa traduction d'Ammien Marcellin. Il y a un autre sujet qu'il aurait pu traiter avec succès, je veux dire l'Examen de la doctrine et des systèmes des philosophes grecs : il m'a paru les avoir étudiés avec soin. Cet homme est devenu et est mort fou : est-ce l'ambition, sont-ce les remords? Je l'ignore.

Je reviens à Prémontval et à ses ouvrages. Il a occupé beaucoup de monde de lui de son vivant , et il n'a rien laissé qui ,

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après sa mort, pût le rappeler. Son âme ardente, son caractère exagéré et violent, son esprit inquiet et fougueux, le précipitaient sacs cesse vers les idées qui s'offraient à lui, pour les tourmenter, sans jamais les agrandir. Dans les sociétés où allait cet Aristarque, personne à la fin n^osait plus parler. A la moindre négligence contre la langue, on l'entendait se dire à lui-même : Je proteste contre y et ces protestations coupaient la parole à tout le monde. Il entreprit un journal critique sous le titre de Préservatif contre la corruption de la langue française ; un nommé M. Mauvillon^ maître de langue en Allemagne, avait fait un ouvrage en deux volumes fort épais, sous le même titre. Mauvillon avait vu toute l'étendue de sa matière , et avait fait un livre estimé : Prémontval n'eut que M. Formey en vue, et ne fit qu'une satire . Il poursuivit sa victime avec si peu de ménagement , que le chancelier et le fiscal général défendirent de continuer l'impression de ce journal ; et M. Prémontval voulant encore publier un septième ou huitième numéro, fut obligé de le faire graver, ce qui lui coûta trop cher pour qu'il eût le courage d'aller plus loin. C'est dans ces numéros que l'on retrouve tout le scandale des propos les plus indécents que M. Formey se soit jamais permis, surtout en chaire et dans ses écrits.

Ces deux hommes si différents l'un de l'autre se sont accolés dans leur histoire, comme ils l'étaient à l'Académie : il est donc naturel que je les rapproche dans mes Souvenirs, M. Formey a prodigieusement écrit : on compte près de six cents volumes dont il a gratifié le public, sans même y comprendre les Mémoires de l'Académie, dont il était le secrétaire , le traducteur et l'éditeur ; mais il n'a jamais travaillé pour la gloire : aussi n'a-t-il pas un seul ouvrage qui doive lui survivre. Les protestants ont vanté dans un temps son Philosophe chrétien y dont on ne parle plus , et qui ne vaut guère mieux que le reste. « Si « j'en avais eu le dessein, » me disait-il un jour où nous nous promenions seuls , après un dîner qui lui avait donné plus de

franchise qu'à Tordinaire, « j'aurais bien pu comme d'autres « composer un ouvrage ou deux qui m'eussent survécu d'un « siècle ; mais cela aurait emporté tout mon temps , et je n'ai « pas cru que la gloire en valût la peine : je n'ai donc travaillé « que pour donner un peu d'aisance à mes enfants. » Il y a trèsbien réussi, puisque sa succession est montée à cent mille écus de France. On disait qu'il gagnait régulièrement cinq ducats par jour : un au jeu le soir, car il jouait parfaitement et heureusement tous les jeux de société ; un à ses compositions littéraires , faisant au moins sa feuille dans sa matinée, et ne la vendant pas moins d'un ducat ; deux par ses appointements à l'Académie ; et un comme professeur de philosophie au collège français de Berlin. Je ne compte pas ce qu'avait pu lui valoir la place de pasteur, qu'il abandonna bientôt.

La reine de Suède eut la malice de lui demander un jour s'il était vrai que le jeu lui valût chaque jour un ducat. « Madame, « répondit-il, on exagère toujours : personne ne sait ce que je « gagne, et je ne le compte pas moi-même; je conviens néan- « moins qu'en général je gagne plus que je ne perds. » Il a laissé sept enfants , cinq filles et deux fils, dont l'un est médecin, et l'autre employé dans les affaires étrangères. Un de mes compatriotes et amis me chargea de lui demander une de ses filles en mariage. «M. N*,merépondit M. Formey, fait beaucoup d'hon- « neur à ma fille, et je suis persuadé qu'il la rendrait heureuse ; « mais il est catholique , et dès lors la religion met entre lui et «• moi un fossé qu'il ne franchira pas ni moi non plus. »

Nous avons fort bien vécu ensemble ; cependant, lorsque l'on vit les bontés que Frédéric avait pour moi , il ne sut pas d'abord résister à la jalousie que tant d'autres en conçurent, et se permit à ce sujet quelques propos qui furent si vertement relevés, qu'il se contint dans la suite.

J'ai dit qu'il n'avait travaillé que pour de l'argent, et en cffat c'était son véritable objet. Il s'emparait volontiers des ouvrages les plus estimés, et les faisait réimprimer, ne manquant pas d'y

ajouter quelques mots , et une épître dédicatoire qui lui valait pour l'ordinaire , un présent. Quand il apprit que Ton s'occupait à Paris de la première édition de l'Encyclopédie, il écrivit aux éditeurs de cette grande entreprise qu'il avait conçu le même projet et déjà réuni beiiucoup de matériaux, et qu'il allait faire publier ses annonces si l'on ne le dédommageait : de cette sorte, il sut tirer parti d'une affaire qui lui était tout à fait étrangère.

Au surplus, il faut lui rendre justice : non-seulement il était vraiment érudit, mais il avait une facilité peu ordinaire. Lorsque M. Wéguelin fut nommé 5 l'Académie, M. Formey le pria de lui envoyer, deux jours d'avance, son discours de réception, afin de pouvoir préparer la réponse qu'il aurait à y faire. M. Wéguelin ne lui envoya son discours que la veille assez tard. Le lendemain M. Formey eut à faire sa classe de philosophie , et quelques visites qui lui prirent le reste de son temps , lorsqu'à près dîner il voulut lire le cahier de son nouveau confrère , il ne put en déchiffrer l'écriture , qui en effet était trèspeu lisible. 11 vint donc à la séance publique , ne sachant ni ce qu'on allait nous dire ni ce qu'il pourrait répondre ; et ce fut à mesure que M. Wéguelin parlait, que, sur quelques notes prises pendant la séance même, il composa une réponse agréable, très-convenable et même ingénieuse , en un mot, une des meilleures qu'il ait faites.

On était d'autant plus empressé de l'entendre, qu'il ne manquait guère de semer ses discours de quelques traits singuliers, inattendus, et plus que hardis. A notre première assemblée publique, après la mort de Louis XV, il ouvrit la séance par cette phrase : « Louis XV est mort, messieurs, et Frédéric est n à la brèche. » On sait que l'un était né en 1710, et l'autre en 1711.

Si on oublie le mauvais ton que M. Formey s'était fait et la teinte de cynisme qu il avait prise , on n'aura pas de peine à concevoir comment il était parvenu à se faire aimer; en effet

il était doux , modéré et tolérant. « Je vous comparerais vo- « lontiers à Fontenelle, lui dis-je un jour. — Je vous avoue , ^< me répondit-il , que le rôle de Fontenelle est le seul que j'aie « ambitionné; et le compliment que vous me faites est celui « qui peut me flatter le plus, o Ainsi que Fontenelle, il est parvenu à un âge fort avancé. 11 n'est mort que longtemps après mon retour en France.

Parmi les acquisitions que l'Académie a faites depuis mon départ, je nommerai ici deux nouveaux académiciens, ou plutôt trois : M. Erman, homme de mérite, dont je parle ailleurs; et messieurs Ancillon , père et fils ; le premier connu à Berlin comme profond métaphysicien, et plus encore comme l'un des. plus estimables hommes que l'on puisse rencontrer ; le second, très-digne de son père du côté des mœurs, supérieur à lui par les connaissances et les talents, mais dont les premiers essais sur l'histoire et la politique sont assez remarquables pour faire regretter qu'il ne se défie pas davantage d'opinions qui , en partie, peuvent n'être que des préjugés, et de raisonnements qui ne sont pas toujours exempts de sophismes.

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