‹ Souvenirs de vingt ans de séjour à BerlinChapitre 42 sur 60 · AMIS DE FRÉDÉRIC. — LE CONSEILLER JORDAN · texte numérisé non relu

AMIS DE FRÉDÉRIC. — LE CONSEILLER JORDAN

agréable. Lorsque ce prince fut sur le trône, il désira prendre Jordan auprès de lui, et l'engagea à quitter l'état eoclésiastique : ce qui ne paraît pas avoir été un sacrifice difficile à obtenir. Il échangea de cette sorte le titre de pasteur contre celui de bibliothécaire particulier du roi et de conseiller privé , qui , en ce pays, est dans Tordre civil le premier titre après celui de ministre. 11 fallait joindre à ces beaux titres quelques appointements, le patrimoine de Jordan ne suffisant pas pour vivre à la cour. Pour régler cet objet, le roi lui demanda combien il désirerait avoir pour ne plus former de vœux à cet égard. « Si ^< j'avais 2,000 francs de rentes de plus que je n'ai, répondit « .Tordan, je serais très-content. — Ah! mon Dieu ! reprit Fré- « déric, que vous avez peu d'ambition ! mon cher Jordan ; je « ne vous aurais jamais cru l'âme si étroite ! » Malgré cette exclamation^ les souhaits de Jordan ne furent pas outre-passés de beaucoup ; mais jamais il ne lui est arrivé de rien demander de plus.

Dès 1733;, Jordan avait publié un volume in-12, intitulé : Recueil de littérature, de philosophie et d'histoire. Cet ouvrage fut suivi d'une dissertation latine sur la vie et les écrits de Jordano Bruno , et de l'histoire de son voyage, imprimé en 1735. Il a également publié en 1741 une histoire de la vie et des ouvrages de M. la Croze.

Je vois aussi que, dans un de ses ouvrages, il en cite un autre que je ne connais pas, et qu'il appelle son Realis de Vienna.

On voit, par une lettre latine que lui adressa, en 17 23, un professeur de Grypswalde, combien il s'était occupé de recherches savantes dès sa première jeunesse.

L'âme droite, simple et loyale de ce courtisan^ qui n'aura guère d'imitateurs, n'était point faite pour se plier à quelque manège que ce fût. Il osa vouer une amitié franche et sincère à son roi, qui de son côté sentit le prix d'un ami semblable, et fut assez grand pour lui rendre une pleine et entière justice. Frédéric ne craignit aucun abus de faveur de la part de Jordan,

AMTS DE FBÉDERIC.

qui honora assez son maître pourn'en craindre aucune injustice ou abus de puissance. Ils furent amis, et le furent jusqu'à la mort; exemple si rare , que, pour en trouver d'autres, il faut remonter jusqu'aux temps fabuleux. Il n'est peut-être rien de plus beau dans la vie de Frédéric , que sa constante amitié pour Jordan ; comme il ne peut rien y avoir de plus glorieux pour celui-ci, que d'avoir toujours été digne de ce sentimeut.

Lorsque Frédéric fit ses premières guerres, Jordan resta à Berlin, mais journellement occupé d'une correspondance dans laquelle il rendait compte de mille faits particuliers, pour lesquels le roi lui accordait la plus entière confiance. Un jour, le baron de Poëllnitz trouva chez lui plusieurs brochures imprimées contre ce monarque , et si injurieuses que ce baron en fut en quelque sorte effrayé. « Comment avez-vous le courage^ (' lui dit-il , de garder chez vous des libelles aussi répréhensi- « bles? — Je ne les garderai pas longtemps, car demain je les « envoie au roi. — Quoi ! vous osez lui envoyer de pareilles « diatribes? — Pourquoi ne l'oserais-je pas? Il sait bien que je « n'en suis pas l'auteur, il sait bien que je-ne les approuve pas ; » il sait bien enfin qu'en les lui envoyant je ne fais que lui ^ obéir. — Oh ! mon ami , il est toujours à craindre que l'hu- « meur qu'il en aura ne retombe sur vous. — C'est, je vous " assure, de quoi je n'ai pas peur; d'ailleurs, je fais mon de- (i voir, w

Je vais citer une circonstance où notre conseiller privé montra plus de courage encore. Le nouveau roi avait été trop frappé de la conduite d'un père, plus intolérant que dévot, et plus dévot que religieux ; il sentait trop bien tous les motifs qu'il avait de tenir dans un état de calme et de tranquillité toutes les religions établies dans ses États , pour ne pas chercher les moyens les plus propres à le conduire à ce but salutaire. Il conçut, à cet effets un projet qui. lui parut infaillible, celui d'élever dans sa capitale, comme chez les Romains, un panthéon consacré h toutes les religions , un panthéon où toutes viendraient , chacune

LE CONSEILLER JORDAN

à son tour, exercer publiquement leur culte. Pour mieux en assurer le succès , il voulait que ce temple fût un des plus beaux monuments de larchitecture moderne , et que tous y trouvassent ce que pouvaient requérir leurs cérémonies religieuses, et que même les ornements y fussent somptueux : il se persuadait que , par là, il ferait bientôt déserter les autres temples ; ce qui hâterait les progrès de l'esprit de fraternité. C'est dans ces veus qu'il avait choisi la forme ronde , parce qu'elle donne la facilité de distinguer, clore , et tourner vers le point de l'horizon que l'on peut vouloir, son autel, son tabernacle, sa table de communion et son sanctuaire.

De' tous les courtisans, Jordan fut le seul qui n'accueillit pas cette idée avec l'admiration ordinaire à la flatterie : mais pouvait-il être rangé parmi les courtisans , cet homme q.ui , toute sa vie , a dit avec tant de vérité à ses parents et à ses amis les plus intimes : « Ce n'est pas le roi que j'aime en lui, c'est « l'homme : si je considérais la dignité et la puissance du roi , « je n'aspirerais qu'à me tenir loin de lui ; mais ses qualités per- « sonnelles , tant celles de l'esprit que celles du cœur, voilà ce a qui m'attache à lui sans réserve comme sans crainte. » Quoi qu'il en soit, vivement frappé en cette occasion, des conséquences funestes qu'on pouvait craindre du projet du roi , il osa représenter au monarque qu'il ne réussirait probablement qu'à scandaliser toutes les religions, qui sont naturellement inconciliables ; qu'il ranimerait les haines , fortifierait les antipathies , et fournirait de nouveaux aliments à ce zèle religieux qui est essentiellement exclusif: il osa examiner ce que l'Europe entière penserait de cette entreprise ; il demanda si le monde était assez écbiré pour profiter de cette idée philanthropique, si, dans les cabinets des rois , on pardonnerait une démarche aussi hardie à un monarque qui , après avoir attiré sur lui l'attention de tous les politiques , entreprendrait de descendre dans les consciences de ses sujets , et de les plier à son gré ; si l'envie manquerait cette occasion de réveiller ses serpents , et de s'at-

AMIS DE FRÉDÉRIC

tacher au char d'un roi, qui , après avoir fait de grandes choses , semblait en annoncer de plus grandes encore ; et si enfin ce ne serait pas compromettre sa gloire et cette réputation de sagesse qui est si nécessaire à ceux qui gouvernent. Frédéric ne put tenir contre la solidité et l'importance de tant de raisons : le plan de l'édifice qu'il avait projeté fut abandonné , au moins sous ce premier point de vue, car, dans la suite de son règne , on l'a exécuté en petit pour les catholiques de Berlin.

En même temps que le conseiller Jordan combattait le projet dont nous venons de parler, il en méditait un autre auquel il a beaucoup sacrifié , et qui a fait un très-grand bien dans la ville de Berlin, tant qu'il a vécu , qui même, s'il en fait moins aujourd'hui , en fait encore beaucoup : je veux parler de l'établissement qu'on appelle le Oksenkop : c'est une vaste maison où l'on place tous les gens désœuvrés , et oii ou les fait travailler, en même temps que l'on fournit à tous leurs besoins. C'est vraiment une maison de secours pour ceux qui n'en ont point d'autre à attendre : c'est là que l'on conduit les vagabonds , jusqu'à ce qu'ils soient connus ; l'administration commence toujours par avoir soin d'eux, mais en même temps elle voit ce qu'ils savent ou peuvent faire, et elle les occupe même forcément , ne négligeant rien de ce qui peut leur être utile. Jordan , auteur de cet établissement, l'a dirigé tant qu'il a vécu , et y a mis tout ce que le zèle, la constance et sa fortune ont pu lui permettre d'yconsacrer.

Comme cet homme respectable ne quittait presque jamais le roi, il n'est pas douteux qu'il ne fût habituellement des soupers de Sans-Souci. Je n'en rapporterai cependant qu'une seule anecdote. On parlait de la religion chrétienne, et c'était à qui développerait de plus fortes objections contre la doctrine qu'on y professe , ou contre les faits et les preuves sur lesquels elle se fonde. Jordan écoutait avec attention , mais ne disait rien. A la fin , le monarque s'aperçut de ce silence et lui en fit la guerre. « Messieurs , dit-il aux autres convives, ne voyez-vous pas que

LE COiNSElLLER JORDAN. 321

« Jordan se moque de nous? Nous lui faisons pitié, et il ne « nous croit pas même dignes de participer à ses lumières.

M. Jordan, nous savons que vous êtes très-habile théologien, .« et nous rendons tous hommage à votre savoir éminent. Vous « connaissez très-bien les langues orientales ; vous avez étudié « et apprécié les plus célèbres docteurs ; mais ce ne sont pas « là des raisons pour dédaigner de nous instruire. Nous ne « sommes ici que des ignorants ; eh bien , monsieur, éclairez- « nous. Nous tombons dans des erreurs graves, faites-nous-les « connaître; nous raisonnons mal, montrez-nous comment on « doit raisonner. — Sire, je supplie Votre Majesté de ne pas me « presser de parler ; j'écoute , je m'instruis , et je n'ai rien à « dire. — Ah , monsieur, mauvaise défaite ! Il n'est pas pos- « sible que vous n'ayez rien à dire sur ces matières ; mais vous « ne nous croyez pas dignes de vous entendre. — Ce que je di- « rais , Sire, serait peut-être déplacé , et pourrait déplaire. — « Pour le coup, monsieur, voilà une grande injustice, et il « faut vous en convaincre : ainsi, dites-nous ce que vous pensez « de tout ce que vous venez d'entendre. — Sire , l'ordonnez- <« vous? — Vous savez bien qu'ici je n'ordonne rien; mais je « vous en prie. — Eh bien, Sire, il est vrai que, par tout ce <i que vous avez allégué contre la religion , vous m'avez tous « prouvé que ce sont des matières que vous ne connaissez que « superficiellement : vous avez travesti plusieurs faits, et il n'y « a pas un de vos raisonnements qui n'ait été péremptoirement « réfuté mille fois pour une. » Jordan reprit tout ce qu'on avait dit, et démontra qu'on n'en pouvait rien conclure, ou que l'on ne s'était appuyé que sur des bases fragiles et insuffisantes ; ensuite il ajouta : « Vous n'avez donc rien établi contre la re- « ligion, tout en prouvant beaucoup contre vous-mêmes. Pour « ne plus avoir de pareils torts à vous reprocher, je vais main- « tenant vous montrer comment il faut vous y prendre, si vous « voulez discuter ces choses d'une manière qui vous fasse hon- « neur. » Il considéra alors les opinions religieuses sous leurs

AMIS DE FRÉDÉRIC

rapports les plus essentiels avec les faits qui leur servent de preuves, avec les intérêts de la société, avec les règles invariables du bon sens et de la raison humaine, et avec mille faits incontestables qui tiennent à l'histoire physique du monde.

Ce fut de ces différents points de vue qu'il rapprocha les dogmes et les préceptes, ainsi que les interprétations qu'on en donne ^ les modifications qu'on y admet, et les conséquences qui en résultent. L'anecdote ajoute qu'il ne parut pas plus chrétien que les autres, et que ce fut peut-être pour cela qu'on lui pardonna la hardiesse de sa réfutation.

Jordan n'avait pas la poitrine bien forte, et l'on peut croire que son genre de vie auprès de Frédéric ne servit qu'à l'affaiblir encore. 11 eut plus essentiellement à s'en plaindre vers 1744; bientôt il ne lui fut plus possible de sortir; malgré tous les se- ■ cours de l'art, il ne fit plus qu'empirer; et enfin, le 4 août 1745. il mourut, après environ un an de langueur, de dépérissement et de souffrance. Durant toute cette année, Frédéric ne manqua pas un jour, autant du moins qu'il put être à Berlin, de venir seul , même sans page ou domestique, passer une bonne heure auprès de son ami, logé de l'autre côté de la place du château. La première fois qu'il y vint, il dit aux frères, sœurs, enfants ou autres parents qui se trouvaient auprès du malade : Je vous « prie de me laisser seul avec lui , mais n'en ayez aucune in- « quiétude : je le soignerai et le servirai autant qu'il pourra en « avoir besoin ; ce sera comme si vous l'assistiez vous-mêmes. >> Depuis ce moment, et dans la suite, on ne manqua pas de se retirer quand on le vit venir. Je ne connais aucun"trait semblable dans l'histoire des rois.

La dernière fois que Frédéric vint voir Jordan , il ne put pa ? douter que cet ami ne fût près de sa fin. Celui-ci le sentait iuimême, et ce fut sur cette idée qu'il se détermina à faire en quelque sorte ses adieux à Sa Majesté, et à lui témoigner combien était vive et profonde la reconnaissance qu'il emportait pouF toutes les bontés qu'il en avait reçues.

LE CONSEILLER JORDAN

« Je vois bien, répondit Frédéric, que vous êtes dans une crise < pénible : elle peut cependant se terminer heureusement , et « j'espère encore que demain vous serez mieux. Comme toute- « fois les événements ne sont pas toujours conformes à nos « vœux, je ne différerai pas davantage à vous dire une chose <c qui me fait une véritable peine : vous êtes mon plus sincère « ami, et je n'ai rien fait pour vous ; jamais vous ne m'avez rien « demandé! Dites-moi donc , pour ma propre consolation , ce ^< que je pourrais faire qui vous fût agréable, soit par rapport à vos « enfants, ou sous quelque autre rapport que ce fût. — Sire, je « n'aipour enfants que deux filles encore bien jeunes, et je n'ai " guère à leur laisser que mon mobilier et ma bibliothèque; mais je <c ne vous demande rien pour elles, parce que je suis sûr qu'elles « ne manqueront de rien, .l'ai des parents qui, s'ils n'ont pas une « grande fortune , sont pourtant dans l'aisance qui convient à '( leur état. Or, mes parents ont tous des sentiments purs et <i de5 qualités honnêtes , une sensibilité naturelle , des vertus « enfin qui sont bien supérieures à la fortune. Ils auront donc « soin de mes enfants, comme si c'étaient les leurs, j'en suis « assuré : mais j'ai un domestique qui m'a servi avec autant de « zèle que de fidélité , et j'avoue que j'ai un vrai regret de ne « pouvoir pas reconnaître ses bons services. J'ose le recom- « mander. Sire, à vos bontés. — Soyez certain, mon cher ami, <t que j'aurai soin de votre domestique : j'en fais mon affaire, « et je n'oublierai pas vos enfants. »

Le roi , en sortant de la chambre de Jordan , avait l'air fort triste : il ne dit que deux mots , qui , de même que sa physionomie, annoncèrent son peu d'espoir et son affliction. Le conseiller Jordan expira dans la nuit. Son frère, Pierre Jordan, père de la digne et respectable madame Bitauhé, vint le niann annoncer cette douloureuse nouvelle à Sa Majesté, qui le fit entrer dans son cabinet. Pierre Jordan fut d'abord frappé de voir le portrait de son frère dans ce cabinet ; et ce fut à cette vue , si propre à ranimer ses remets, qu'il fut obligé de détailler toutes

324 AMIS DE FREDERIC

les circonstances de l'agonie et de la mort de son frère. Pendant ce récit, îl vit plusieurs fois les yeux du roi se mouiller de larmes. A la fin , ils ne purent, ni l'un ni l'autre , résister à la vive affliction qu'ils éprouvaient, et les derniers détails furent comme étouffés dans leurs sanglots. Cependant Sa Majesté, faisant effort sur elle-même, chercha à se vaincre. Pierre Jordan fut successivement interrogé sur tout ce qui concernait les deux filles , sur leur âge , et sur les arrangements que la famille allait prendre à leur égard ; et les promesses faites au père furent renouvelées. Le roi ajouta que, quand le temps serait venu de les marier, il désirait être instruit d'avance des partis qui se présenteraient pour elles ; et, avant de renvoyer Pierre Jordan, ce monarque alla prendre dans sa chatouille et lui remit la somme de six mille reisdalers pour la fille aînée , qui voulut la partager avec sa sœur cadette ; mais celle-ci mit à refuser ce partage encore plus de fermeté que sa sœur n'en put mettre à le vouloir.

Frédéric était trop sensible à cette perte pour surmonter si promptement sa douleur : il voulut au contraire la légitimer^ en prouvant combien Jordan avait mérité de lui être cher ainsi qu'à la société ; il composa l'éloge de son ami, tel qu'on le retrouve dans les mémoires de l'Académie de Berlin, dont Jordan avait été le président avant M. de Maupertuis. On ne sait à qui cet éloge fait le plus d'honneur ou de Jordan qui l'avait si bien mérité, ou du roi qui, par un exemple unique jusqu'alors, célébrait et consacrait ainsi les talents et les vertus d'un de ses sujets.

Le domestique de feu le conseiller Jordan, nommé Dieu . fut placé comme visiteur à la douane. Dans les temps subséquents , le roi , qui ne l'a jamais perdu de vue , l'a successivement promu aux places de sous-inspecteur, d'inspecteur, de directeur, et enfin il l'a fait conseiller privé, ainsi que l'avait été son maître. Il faut convenir que ce M. Dieu a toujours rempli ses devoirs avec autant d'exactitude que de simplicité y et que de plus il a

LE CONSEILLER JORDAN

-eu toute sa vie assez de sens et d'honnêteté pour ne jamais éviter foccasion de parler de son brave et digne maître , monsieur le conseiller Jordan , pour la famille duquel il a toujours témoigné autant d'attachement que de respect.

Le roi avait sans doute l'intention de donner six mille reisdalers à la cadette des demoiselles Jordan , ainsi qu'il les avait données à l'aînée , mais la guerre de Sept ans survint, et il fut loin de pouvoir consacrer quelque somme que ce fût à de semblables destinations. Dans un des quartiers d'hiver qu'il passa à liCipsick , il demanda des nouvelles de ces demoiselles au fils aîné de Pierre Jordan , celui qui aujourd'hui est connu sous le nom d'André Jordan, et qui était venu à la foire de Leipsick comme tant d'autres Berlinois. M. Jordan lui dit que l'aînée de ses cousines paraissait disposée à épouser M. Mérian, membre de l'Académie ; mais qu'on avait sursis à ce mariage , parce qu'on n'avait pas cru devoir le conclure sans l'agrément de Sa Majesté , que, vu les circonstances actuelles , on n'avait pas osé interrompre pour un semblable objet. Frédéric approuva fort ce mariage , disant qu'il lui faisait plaisir, et ajouta qu'on ferait bien de le terminer tout de suite. Il ne fut pas question alors de la sœur cadette , dont il n'a plus reparlé.

C'est ainsi que se fit le mariage de M. Mérian. Il n'avait certainement pas besoin de l'appui de sa femme ; cependant il est naturel de penser que cette alliance n'a pas nui à sa fortune. Son épouse , du reste , n'était pas moins savante entre les femmes que lui entre les hommes : elle savait au moins cinq ou six langues , et suivait avec plaisir, et sans en être fatiguée , îes lectures et les discussions les plus abstraites ; mais il fallait avoir appris d'ailleurs qu'elle avait ces connaissances , car jamais femme n'a été plus attentive à le cacher. Elle portait la solidité de l'esprit jusqu'à ne jamais être en société qu'au niveau des personnes avec qui elle se trouvait. M. Mérian l'a perdue il y a déjà plusieurs années, et n en a pas eu d'enfants.

Sa sœur cadette , qui vit encore , a épousé dans le temps un

326 AMIS DE FfiÉDÉRTG.

très-honnête homme , nommé Charles Lautier, qui a trouvé le bonheur, dont il était digne , dans sa famille , et dans Testime et l'attachement de ceux qui l'ont connu. Ses enfants son parfaitement bien établis. Son épouse, qui n'avait pas eu l'occasion de faire les mêmes études que sa sœur aînée , a toujours été remarquée pour ïa délicatesse et le naturel de son esprit. On la comparait au bon la Fontaine , et l'on a eu en effet à citer un grand nombre de reparties qui pouvaient avec raison lui faire appliquer ce vers de Favart :

Et sans qu'elle y songe, elle pense.

Je n'ai plus que deux mots à dire du conseiller Jordan : c'est lui qui a dirigé les premières études de son neveu, M. Bitaubé , membre de l'Académie de Berlin et de l'Institut de France , homme si cher à ses amis , par l'aménité de ses mœurs et l'excellence de son caractère.

Après la mort du conseiller son oncle , on fit une vente de son mobilier, dont le principal objet était la bibliothèque : elle était assez nombreuse et très-bien choisie. Au frontispice de chaque volume se trouvait une feuille en blanc, portant ces deux mots, qui peignent si bien son âme : Jourdani et amicorum. La haute estime que le public a eue pour lui a été cause que personne , entre les acquéreurs , n'a voulu ôter cette sorte de cartouche, et que si ces livres reparaissent dans de nouvelles' ventes , elle devient un titre de plus pour y mettre l'enchère.

Page 1