‹ Souvenirs de vingt ans de séjour à BerlinChapitre 43 sur 60 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Voltaire

L'article de M. de Voltaire doit uaturellement être un des plus longs de cet ouvrage : il est au moins vrai qu'il ne peut être qu'au nombre des plus intéressants. Si , du reste , je le place parmi mes Souvenirs , ce n'est pas que les anecdotes qu'il contient soient toutes arrivées de mon temps : il y avait près de douze ans que cet homme célèbre avait quitté Frédéric quand ce roi m'appela dans ses États ; mais les hommes du mérite de ce grand écrivain sont longtemps présents aux lieux qu'ils ont habités; il semblait , à mon arrivée à Berlin, au commencement de 1765 , que M. de Voltaire n'en fût parti que la veille , ou même qu'il y existât encore : on ne me parlait que de lui , tout le monde en avait quelques particularités à me raconter ; en un mot, tout était plein de lui, je le retrouvais partout! Mille personnes, et jusqu'à des militaires, conservaient des copies de diverses pièces manuscrites qui avaient circulé pour ou contre lui : le brave colonel d'artillerie M. du ïroussel m'en donna un jour une pacotille tout entière.

Frédéric et Voltaire étaient faits pour s'admirer et se rechercher : chacun d'eux était trop grand pour ne pas inspirer à l'autre une sorte d'enthousiasme ; mais ils n'étaient point faits pour vivre ensemble , et lorsqu'ils se sont flattés de pouvoir jouir de cet avantage , ils ont donné une grande preuve qu'ils étaient fort loin de se connaître , et tous deux encore susceptibles d'erreurs. Frédéric , sans doute , pouvait se dire : « liCS « chants du cygne de la Seine achèveront de porter ma gloire

AMIS DE FRÉDÉRIC

« au bout du monde. « Voltaire pouvait se persuader que la gloire du Salomon du Nord ajouterait un nouveau lustre à la sienne. C'étaient là de puissants motifs de se rechercher et de se faire mutuellement une sorte de cour ; oui , de puissants motifs de se rechercher, mais non des moyens de s'accorder. On n'enchâsse pas des diamants dans des diamants ; il faut y employer des métaux solides sans doute, mais ductiles ; or, cette ductilité était incompatible avec le génie et le caractère de ces grands hommes. Lequel des deux eût été capable de se sacrifier, de s'immoler à l'autre ? Lequel des deux pouvait subir le joug? ? Descendre de son propre char, de ce char brillant où l'on a mérité d'être élevé, en descendre pour s'atteler au char d'autrui, et le traîner en esclave aussi humilié qu'illustre, ah ! ce rôle ne pouvait convenir ni à Frédéric ni à Voltaire. Pour vivre ensemble , il ne suffit pas en effet de se charmer et de se louer beaucoup. 11 y a dans la vie des moments d'humeur, de faiblesses et de caprices ; il y a des intérêts qui se croisent : l'un demande delà condescendance au moment où l'autre en exige : chacun se la croit due : ces sortes de conflits se renouvellent souvent ; et , avec de la vivacité, de Ténergie et de l'irritabilité , on s'obstine, on ne se désiste de rien, on s'irrite des refus ou des obstacles, on crie à l'injustice ou à l'inconvenance; on se plaint avec amertume, on s'offense mutuellement, et l'on se sépare brouillé, au moins intérieurement , pour le reste de la vie : car si la politique ou la prudence amènent des rapprochements , ils ne sont qu'apparents , et le fiel reste déposé au fond du cœur. Voilà l'histoire de la liaison, de la brouillerie et du raccommodement de Frédéric et de Voltaire : les détails n'en montrent que le mode et la forme ; quant à la véritable cause , elle a existé dans l'incompatibilité de leurs caractères et dans la supériorité de chacun d'eux.

Voltaire avait déjà acquis une grande célébrité , que Frédéric , beaucoup plus jeune , et n'étant encore que prince de Prusse , végétait ignoré, ou du moins peu connu auprès de son

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père semi-barbare , ou dans sa prison de Custrin , ou dans son désert de Rheinsberg ; mais l'âme de ce prince , agitée du besoin de savoir et de s'iUustrer, se tourmentait dans le cercle étroit où il était retenu , et faisait chaque jour de nouveaux efforts pour l'étendre ; chaque jour, et dans le plus grand secret , il formait de nouvelles liaisons avec ceux dont les lumières et les talents pouvaient lui devenir utiles ; et c'est ainsi qu'il adressait des lettres si honorables et si flatteuses aux Rollin , aux d'Argens et à tant d'autres. Vers ce même temps , un de ses futurs sujets , Jordan, revint des voyages qu'il avait faits en Suisse , en Angleterre , en Hollande et en France, partout Jordan s'était attaché à voir les hommes célèbres ou dignes de l'être par leur science ou leurs talents : Voltaire était un de ceux qu'il avait le plus courtisés à Paris , et dont il parla le plus à Frédéric, lorsque celui-ci , ayant appris son retour à Berlin , en 1733 , voulut le voir, et contracta avec lui cette amitié qui fait tant d'honneur à tous deux. Jordan forma donc le premier anneau de la chaîne qui a si étroitement uni les noms de Voltaire et de Frédéric. Bientôt une corespondance suivie s'établit entre ces deux grands hommes; et bientôt, madame du Châtelet et Maupertuis entrèrent également en relation avec Frédéric. Cirey devint l'endroit du monde qu'il envia le plus : sciences, littérature, philosophie, compliments, esprit et amitié , tout passait en prose et en vers , de Cirey à Rheinsberg , et de Rheinsberg à Cirey.

Maupertuis fut le premier qui sut ou voulut tirer un profit réel de cette correspondance, qu'il cultiva séparément, et qui le conduisit à la présidence de l'Académie de Berlin : madame du Châtelet et Voltaire , qui n'éprouvaient pas les mêmes besoins , et qui se suffisaient l'un à l'autre , ne songèrent qu'à s'en réserver la fleur. Mais après s'être tant écrit , tant admiré de loin, il devenait impossible que l'on ne cherchât pas à se voir. On devait éprouver le désir le plus vif de se connaître , et il était naturel qu'on l'exprimât avec plus de vivacité encore^

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Aussi , au premier voyage que Frédéric fit sur les bords du Rhin et de la Meuse , Voltaire se hâta-t-il d aller lui rendre hommage. Ce vo3^age et un autre encore, fait en 1743 après la première guerre de Frédéric , ne sont pas ce qui me scandalise : il était juste et nécessaire quêtant d'amitié produisît cet empressement ; et c'était à celui qui était le plus libre à franchir l'intervalle qui les séparait. Mais il me semble que chez l'un et chez l'autre il devait y avoir loin du désir et du plaisir de se voir, à l'idée de s'unir, avec promesse de ne plus se séparer. C'est cependant là où leurs cajoleries mutuelles les conduisirent : ce qu'il y a de moins pardonnable dans cette dernière détermination , c'est qu'ils la prirent et l'exécutèrent en 1750, époque où déjà il leur était si facile de comprendre qu'elle ne pourrait pas avoir une issue heureuse.

Durant les dix premières années du règne de Frédéric, combien ne s'était-il pas passé de choses propres à refroidir l'enthousiasme de ce roi guerrier et philosophe, et de son ami, philosophe^ poëte et littérateur ?

Le temps apaise, calme et dissipe les transports de ces passions qui n'ont subi aucune épreuve. La réflexion, d'ailleurs, suffit pour modérer la chaleur des premières impressions pour désenchanter sur les illusions les plus fortes, nous faire douter de ce qui nous avait paru le plus certain , et nous porter, d'une part, à mieux calculer ou sentir nos intérêts, de l'autre, à nous défier davantage de nous-mêmes et des autres. Enfin, entraînés à de nouveaux objets, par de nouveaux sentiments, nous arrivons insensiblement à contracter même de nouvelles inclinations : d'où il résulte qu'en 1750 nos deux amis n'étaient plus l'un pour l'autre ce qu'ils avaient été, et il ne leur était pas permis de l'ignorer.

Après les deux premières guerres de Frédéric, l'Europe entière, et la France surtout, retentissaient des clameurs que le dépit, la crainte ou la jalousie élevaient contre lui : parlent l'ignoranae, la prévention ou la mauvaise foi répétaient à l'unani-

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mité les accusations les plus graves. Il était, disait-on, l'ennemi de tous, et n'était l'ami de personne. Disciple de Machiavel, et plus rasé que son maître, il avait abandonné ses alliés et trahi la France : il se jouait également des principes de la morale, de ceux de la politique et de la nature : il feignait les plus beaux sentiments, sans en éprouver aucun, et n'avait tant de génie et de talents que pour en abuser; enfin, les philosophes eux-mêmes, qu'il était si attentif à caresser, n'étaient pour lui que des trompettes auxquelles il confiait le soin de publier sa gloire et de le venger de ses ennemis. Voltaire avait pu d'abord repousser tous ces propos injurieux, mais ils se reproduisaient tous les jours et partout : ne devaient-ils pas à la fin faire quelque impression sur lui-même. La cour de France en favorisait sous main les propagateurs, et Voltaire n'était-il pas influencé par cette autorité, pour laquelle il a eu plus de déférence que bien d'autres? Ne lui était-il pas arrivé de penser et même de parler comme le publie, ou du moins s'était-il toujours abstenu de mêler aux plus graves reproches la plaisanterie et les bojis mots, plus cruels parfois que les déclamations ? Or, est-il vraisemblable qoe Frédéric n'ait appris aucune des gaietés de cette espèce ? Qu'on se rappelle l'araignée du général Buddenbrock! Si donc Frédéric savait les propos, ou quelquesuns des propos attribués à Voltaire, que devait-il lui rester de son ancienne amitié?

Voltaire nous apprend lui-même que son second voyage, celui de 1743, avait eu pour principal objet de remplir une mission secrète du cabinet de Versailles. Accepter une mission semblable, s'en occuper avec autant d'adresse que de zèle, travailler h ramener son ami roi dans tous les périls de la guerre, n'est-ce pas cacher le rôle de courtisan politique et ambitieux sous le masque de l'amitié? Cette dernière idée n'est-elle pas celle que Frédéric devait se faire de la démarche de Voltaire , quand même celui-ci aurait débuté par lui annoncer franchement la vérité ? Mais il ne paraît pas qu'il ait fait cet aveu à

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Frédéric, ou qu^il l'ait fait assez tôt et avec assez de franchise. Aiusi, de quelque manière que le roi de Prusse ait été instruit du motif secret du second voyage de Voltaire, je demande ce qui devait en résulter lorsqu'ils se réunirent ? I.a confiance du monarque pouvait-elle être la même? son amitié était-elle exempte de soupçons? ne devait-elle pas être refroidie ? et de plus ( car les griefs s'attirent et s'enchaînent en ces sortes de rencontres), Frédéric approuvait-il l'animosité de Voltaire contre Piron et contre Jean-Baptiste Rousseau ? Ignorait-il l'épigramme très-gratuite, dans laquelle le marquis d' Argens est ridiculisé sous le nom de Juif errant "i^e, savait-il pas, et approuvaitil les plaintes réciproques qui avaient eu lieu à la cour du roi Stanislas, entre Voltaire et Aillaud? Combien d'autres traits^ combien de querelles tr-ès-connues alors, que Frédéric ne de vait pas ignorer, et qu'il pouvait très-bien ne pas approuver î Je ne parle pas, au reste , des querelles de libraires, dans quelques-unes desquelles Frédéric pouvait cependant apercevoir autre chose que des chicanes suscitées par la friponnerie à un homme si justement célèbre ; je ne parle pas même de tant de querelles littéraires, sur le fond desquelles Frédéric ne pensait pas comme Voltaire ; mais, à ne considérer que ce que j'ai signalé, qu'est-ce donc qui a pu réunir ces deux hommes à une époque où leurs dispositions étaient devenues si équivoques, et^ sous quelques rapports, ne pouvaient manquer d'être hostiles ?

Ce qui les a réunis , c'est la suite de leurs anciennes protestations, et l'idée de ce que chacun d'eux pensait gagner à cette réunion. Enfin, trop avancés l'un et l'autre pour reculer, ils ont risqué le tout pour le tout. Et en effet, si l'on examine bien dans quelles dispositions ils se sont rapprochés, on verra qu'ils n'ont pensé qu'à se tromper mutuellement, en feignant des sentiments qu'ils n'avaient plus, du moins au même degré : c'était donc à qui serait le plus habile à en imposer ; épreuve peu loyale de part et d'autre, et très-déplacée chez Voltaire. Ainsi chacun d'eux s'était dit : « Je recueillerai seul les fruits

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« de raaiitié, et je n'en donnerai que les fleurs. » Ils méconnaissaient tous deux que , dans ce genre d'éciiange, les fleurs ne sont qu'artificielles, inodores, et trop tôt fanées, quelque brillantes qu'elles paraissent au premier coup d'œil. Chacun d'eux oubliait qu'il avait affaire à un homme trop délié et trop attentif, pour espérer qu'il pût le tromper longtemps. Mais quel exemple précieux à recueillir par les moralistes ! les deux plus beaux génies de leur siècle n'ont pu réussir à se tromper, et n'ont eu qu'à se repentir de l'avoir tenté î

Dès le début, on voit ces deux hommes accumuler les protestations les plus exagérées. Quelle joie ! quelle satisfaction ! quel bonheur ! quel dévouement ! quelle reconnaissance ! Frédéric, dit-on, est allé, dans des mouvements d'admiration et d'enthousiasme , jusqu'à baiser la main de Voltaire. En ce cas, tant pis pour celui-ci; car on peut bien croire qu'un roi si fier et si délicat sur les convenances ne se sera point pardonné ce moment d'oubli ; il en aura rougi, et dès lors malheur à l'idole ! A la place de Voltaire, je me serais dès lors regardé comme perdu, et n'aurais songé qu'à me retirer.

Au reste , les premières causes qui ont amené des mécontentements entre eux ont été des articles tenant à l'économie. On sait que Voltaire y regardait de près alors, et que Frédéric y a regardé de près toute sa vie. Le premier s'était fait , et a suivi à cet égard un plan dont on chercherait vainement un autre exemple. Né avec une fortune aisée, et qui s'est encore accrue par un héritage, il a travaillé dès sa jeunesse, et pendant cinquante ans, à l'augmenter. De vingt mille livres de rentes, il est parvenu à en avoir plus de cent mille; et c'est alors, dans un âge avancé, qu'il n'a plus voulu vivre qu'avec noblesse et grandeur ; mais il n'avait pas atteint ce but, et par conséquent il suivait encore la première partie de son plan quand il vint à Berlin. Dans l'accord qu'il avait fait avec le roi de Prusse, celuici lui avait promis la clef de chambellan et la croix du mérite ! mais de plus, et ce que le gentilhomme de la chambre du roi

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de France estimait surtout, les appointements ordinaires d'un ministre d'État, c'est-à-dire près de vingt mille francs par an, appartement au château, la table (1), le bois de chauffage, deux bougies par jour, et par mois tant de livres de sucre, café, thé et chocolat. Or, il arriva qu'on ne remettait à M. de Voltaire que du sucre mal raffiné, du café mariné, du thé éventé, et du chocolat mal fabriqué. Il put bien soupçonner que Frédéric n'était pas si mal obéi sans le vouloir, et soit pour éclaircir ce doute, soit par tout autre motif, il se plaignit de ces vilenies. « Ce que vous me dites, répondit le roi, méfait une peine in- " finie. Un homme comme vous, traité chez moi de cette ma- « nière, tandis que l'on connaît mon amitié pour vous ! En vé- « rité, cela est affreux ! Mais voilà les hommes : ce sont tous « des canailles! Cependant vous avez très-bien fait de m'en par- « 1er ; soyez assuré que je donnerai des ordres si positifs, qu'on « se corrigera. » Quels que fussent les ordres que Frédéric donna, on ne se corrigea point, et Voltaire, plus indigné qu'au-

(i) « Le vieux comte de Nesselrode disait que des ordres avaient été donnés par le roi pour que chaque jour une lable décente, et de six couverts, fût servie chez le poète. Voltaire avait la malice de prier huit ou dix personnes. On trouvait de quoi mauger;mais les gens de l'office n'étant pas prévenus, il manquait toujours quelques articles, soit café, soit sucre, soit liqueurs. Voltaire s'égayait alors par des railleries et par des épigrammes sur l'humeur parcimonieuse de son hôte royal. A l'en croire, la peau du lion laissait échapper les aiguillettes du pourpoint d'Harpagon. » (Pr. Éd.)

Quand on songe aux nombreux motifs que les sujets prussiens les plus dévoués avaient de pallier les lésineries dont il s'agit, on est forcé de devenir difficile sur les assertions qui les révoquent en doute. Si donc le fait que l'explication du vieux comte de Nesselrode révèle était exact, comment n'eùt-il été dit par personne durant les vingt ans que mon père resta en Prusse, et surtout à l'époque où il arriva à Berlin, et où les alentours de Frédéric, la cour et la ville, ne parlaient en quelque sorte que des détails et des anecdotes du séjour de Voltaire à Polsdam?

C'est une terrible autorité que celle d'un homme qui, au-dessus de toutes les considérations humaines, n'ajamaisditouécritun mot qu'il ne l'ait cru également juste et vrai I

Bon Thiébault.

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paravant , ne manqua pas de renouveler ses plaintes. « 11 est « affreux, répliqua le roi, que l'on m'obéisse si mal. Mais vous « savez les ordres que j'ai donnés ; que puis-je faire de plus? Je « ne ferai pas pendre ces canailles-là pour un morceau de « sucre ou pour une pincée de mauvais thé ; ils le savent et se « moquent de moi. Ce qui me fait le plus de peine, c'est de « voir M. de Voltaire distrait de ses idées sublimes pour de sem- « blables misères. Ah ! n'employons pas à de si petites baga- <• telles les moments que nous pouvons donner aux muses et « à Tamitié ! Allons, mon cher ami, vous pouvez vous passer <c de ces petites fournitures, elles vous occasionnent des sou- <c cis peu dignes de vous : eh bien ! n'en parlons plus ; je don- « nerai ordre qu'on les supprime. «

Cette conclusion étonna Voltaire, et par elle-même, et par iJa tournure que son royal ami sut y donner. « Ah ! se dit- il en

lui-même, c'est donc ici sauve ou gagne quipeut ! En ce cas « sauvons et gagnons ce que nous pourrons ! Le pire , en ces « rencontres , est d'être dupe. Ce fut ainsi, et dès cette époque , qu'il fit revendre en paquets les douze livres de bougies qu'on lui donnait par mois ; et que , pour s'éclairer chez lui , il avait soin, tous les soirs, de revenir plusieurs fois dans son appartement sous différents prétextes , et de s'armer à chaque fois de l'une des plus grandes bougies allumées dans les salles de l'appartement du roi, bougies qu'ilnerapportait pas, et dont il aurait pu dire au besoin : Cest mon sucre et mon café.

Je prie le lecteur de considérer un moment quelle impression ces faits devaient produire dans l'âme des deux amis ! Certes , ils devaient être plus près du dépit , de la rancune et de la liaine, que de l'amitié : au moins est-il certain que la méfiance, assez naturelle à tous deux , devait s'être bien accrue. Comme ils devaient s'épier et se tenir sur leurs gardes ! Cependant ils ne se quittaient pas, si on en excepte la matinée, que le roi donnait tout entière au gouvernement , et le temps de quelques ♦dîners; mais les soupers les réunissaient tous les jours à ceux

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qui étaient appelés à les admirer, et là on voyait la philosophie^ la littérature et la poésie régner ensemble ou tour à tour. Chaque minute amenait des sentences précieuses : tout était raison ou esprit dans ces réunions ; et l'on pouvait y admirer également le choix ainsi que l'abondance vraiment intarissable des saillies.

Souvent les matinées de M. de Voltaire étaient remplies par d'autres soins : les frères et sœurs du roi apprenaient ses belles tragédies. Dès son second voyage, on s'était occupé de ce genre d'étude : c'est ainsi qu'à l'une ou à l'autre de ces deux époques on passa en revue , uniquement pour soi , et sans autres spectateurs que les affidés, OEdîpe , Marianne ^ Zaïre, le Duc de FoîXy Adélaïde du Guesclin, Âlzire, Mérope, SémîramiSy Oreste y et surtout la Mort de César, Brutus , Mahomet, et Catîlîna. Il n'y avait rien, dit-on, de plus animé que les répétitions de ces pièces. Voltaire , qui était seul et pour tous le maître et professeur de déclamation, était toujours en action et hors d'haleine , et faisait tous les rôles à la fois ; il criait et grondait quelquefois toute la troupe royale , et loin de s'en fâcher, on riait de sa colère. Dans une circonstance où il commençait à en vouloir à Baculard d'Arnaud, il lui donna le rôle d'un garde qui n'avait que quatre ou cinq vers à dire dans toute la pièce (c'était , je crois, dans Marianne). D'Arnaud, peu flatté d'avoir un rôle aussi insignifiant, débita ces vers avec froideur et insouciance , et Voltaire indigné lui en fit un reproche amer. « Ce rôle-là ne mérite rien de plus , répliqua d'Arnaud : pour « deux mots aussi peu marquants, quelle déclamation ne serait « pas ridicule ? — Et ce rôle , reprit Voltaire , est encore au- « dessus de vos talents. Vous ne savez pas même dire ces deux « mots comme il convient. » Et là-dessus il se met à lui prouver que c'est sur ces deux mots que porte^tout le nœud de la pièce , et qu'enfin c'est le rôle le plus important. Cette petite querelle^ et cent autres semblables , amusaient ceux qui en étaient les témoins ; aussi peut-on dire qu'il y a peu d'époques qui aient

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fourni à la famille royale de Prusse plus de souvenirs agréables et de plaisirs à rappeler. Du reste , le prince Henri est celui à qui cette école a le plus profité ; il devint le premier acteur de la famille, et a conservé toute sa vie un goût très-dicidépour le théâtre.

Pendant le même temps on faisait des vers : Voltaire , le roi et d'Arnaud s'en occupaient très-sérieusement. Mais peut-on parler de poésie sans parler d'amour? Lors du second voyage de Voltaire auprès du roi de Prusse, la princesse Ulrique (d'autres disent la princesse Amélie ) lui avait demandé un jour de lui faire une déclaration d'amour oii le mot amour ne se trouvât pas , et le poète galant lui débita sur-le-champ , et comme par inspiration , ces vers si connus :

Souvent un air de vérité

Se mêle au plus grossier mensonge...

Mais ces jolis vers eurent du malheur à plusieurs égards. D'abord Frédéric trouva fort mauvais qu'on Ht, sous quelque forme que ce pût être , une sorte de déclaration à l'une de ses sœurs , et il ne crut pas devoir le souffrir, même de la part de Voltaire. Ainsi , il répondit au madrigal par une prétendue épigramme , où il mit plus de fiel que de talent ; vers détestables, où il dit que l'on peut concevoir qu'un chien veuille prendre la lune aux dents, mais qu'un faquin de Français veuille parler d'amour à une grande princesse , c'est une extravagance qui passe toute permission (1). En second lieu, on découvrit que le madrigal fait pour la princesse était une imitation d'un madrigal italien que l'on eut soin de citer dans le temps. Enfin, le fils aîné de l'académicien M. de Francheville, très-jeune homme, qui plus d'une fois avait servi de secrétaire à l'ami de Frédéric , s'était aperçu que celui-ci, après avoir écrit ce même jour quelques lignes sur un quart de feuille de papier, les avait bien relues et bien examinées avant de se rendre à la cour, et avait déchiré

(I) On trouve celle épigramme refaite dans les Œuvres de Piron,

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en cent petits morceaux de papier en partant, de sorte que le jeune copiste, curieux, spirituel , espiègle , plus que discret et délicat , en cette oocasion du moins, avait ramassé avec empressement tout ces petits morceaux, et, en les rajustant , était parvenu à retrouver ou à refaire la pièce tout entière , ce qui démontra que ces vers étaient un impromptu fait à loisir, et surprit d'autant plus de monde, que certainement personne n'avait moins besoin de cette petite supercherie que Voltaire.

Je ne parle pas de son zèle ou de sa complaisance à retoucher les vers du roi : on sait que, durant son séjour en Prusse, il y consacra une partie de son temps , et que ce travail lui déplaisait infiniment. Au surplus, comme il existe encore dans les œuvres du philosophe de Sans-Souci mi trop grand nombre de vers qui auraient eu besoin d'être corrigés , on peut en conclure qu'il y mit plus de résignation que de soin ; mais ce qui me fournira le plus d'anecdotes , et ce que le lecteur attend sans doute avec le plus d'impatience , c'est Thistoire des querelles qui se sont élevées sur ce théâtre de gloire et de petites passions, et les faits particulièrement relatifs à la Beaumelle, à d'Arnaud et à Maupertuis.

La Beaumelle n'offrira qu'un article très-court : ce fut une délation de Maupertuis qui éleva entre lui et Voltaire cette longue guerre qui a duré jusqu'à la mort de l'un et de l'autre. La Beaumelle venait de Copenhague : à peine arrivé à Potsdam , Maupertuis lui persuada que Voltaire était son ennemi , et l'accusait d'avoir eu , dans quelques-unes de ses pensées , une intention qui devenait une offense pour le roi et pour toute sa société. Voltaire et la Beaumelle eurent tort de faire tant d'attention aux propos tracassiers de Maupertuis ; c'était assurer son triomphe : la Beaumelle , en particulier, ne devait-il pas sentir que la vivacité de Voltaire était excusable ? Cette querelle, au reste , ne fit pas une grande sensation à Berlin, vu que Frédéric ayant fait dire à la Beaumelle qu'il n'avait pas besoin de ses services, celui-ci différa peu son départ pour la France.

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Baculard d'Arnaud occupa plus longtemps les amateurs d'anecdotes, et sa brouillerie avec Voltaire parut d'autant plus grave, qu'il était vrai, et que tout le monde savait qu'il lui avait de ces obligations dont le souvenir ne doit jamais s'effacer. Mais il faut être juste : le premier tort vint moins de d'Arnaud que du roi. Celui-ci, toujours malin , et secrètement indisposé contre Voltaire , imagina , pour le mortifier indirectement, d'élever jusqu'aux nues quelques-uns des vers du plus jeune de ces deux poètes : c'était dans un tête-à-tête, et d'un air confidentiel , qu'il disait à Voltaire , avec une sorte de conviction simulée et perfide : « Il faut avouer que d'Arnaud « a vraiment le génie poétique : tel de ses vers vaut seul tout « un poème , etc. » Ceci n'aurait sans doute aigri Voltaire que contre le roi , mais d'Arnaud ne fut pas insensible aux cajoleries qui suivirent cette déclaration ; il eut l'air de s'en prévaloir, et voilà ce qui le perdit. Voltaire résolut de l'en punir, c'est-à-dire de le faire renvoyer, ou de se retirer lui-même. Il intéressa dans sa cause la plupart de ceux qui entouraient Frédéric, et comme celui-ci , en voulant mortifier l'un , était loin de le rabaisser au niveau de l'autre , il n'est pas étonnant qu'à la fin il ait sacrifié celui auquel il avait précédemment donné des louanges si exagérées. Un accident , sans doute involontaire , mais que la malignité interpréta autrement , annonça d'abord à toute la cour la disgrâce de d'Arnaud. Dès que la reine-mère, qui vivait à Montbijou, se mettait au jeu, vers les six heures du soir, les dames d'honneur et toute la jeunesse attachée à leurs pas se rendaient, sur de petits batelets fort élégants , de l'autre côté de la Sprée , en une promenade dite /a Chaussée, promenade fort déserte le reste du jour, mais très-brillante depuis ce moment jusqu'à l'heure du souper. Ce fut là que l'on trouva un billet conçu en ces termes : « Enfin , nous l'emportons : d'Arnaud est renvoyé ; on vient « de lui faire signifier l'ordre de partir. D'Arget. m D'Arget était le secrétaire des commandements du roi. Le billet n'avait

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point d'adresse : il avait été envoyé sous une enveloppe que Tonne trouva point. Ainsi la nouvelle du renvoi de d'Arnaud fut répandue dès le jour ; et l'on ne put attribuer sa disgrâce qu'à un complot 011 l'on voyait d'Arget figurer en première ligne , d'autant plus que l'on ne pouvait hasarder que des conjectures douteuses sur celui à qui le billet avait été adressé.

En arrivant à Maupertuis , je dois observer qu'il y eut entre Voltaire et lui une longue série de querelles qui les conduisirent enfin à une brouillerie complète. Ce qui amena , au moins en apparence, la première scission entre eux deux, fut un propos déplacé de la part du président , et que Voltaire repoussa durement. Tous deux revenaient de Sans-Souci à Potsdam , vers une heure et demie après minuit, dans un des carrosses du roi, lorsque Maupertuis dit d'un air de jubilation : « Il faut avouer « qu'aujourd'hui la soirée a été charmante. — Je n'en ai jamais vu de si sotte, » répliqua Voltaire. Pour bien entendre le propos et la répHque , il faut se rappeler que M. de Voltaire avait habituellement un esprit si heureux et si brillant , qu'il écrasait tous les autres convives; il n'y avait que Frédéric qui pût lutter avec quelque succès : mais cet homme extraordinaire avait de temps en temps des jours où , soit par indisposition ^ soit pour quelque autre cause , il n'était que taciturne, froid^ et presque nul. Maupertuis , au contraire , qui , en général , avait beaucoup moins d'esprit que Voltaire , en avait tous les jours également , et même assez pour plaire lorsque Voltaire ne se montrait pas. Or, au souper d'oij ils sortaient , Voltaire avait été dans ses humeurs nébuleuses , et Maupertuis avait brillé ; ce qui montre que son propos n'était qu'une jactance puérile que Voltaire avait pu prendre pour un sarcasme et une injure. Ce qu'il y a de certain , c'est que, depuis cette soirée , ils ne se sont ni ménagés ni rapprochés. Le roi, qui lui-même se permettait si facilement les petites méchancetés, et qui s'amusa souvent de celles de Voltaire contre Maupertuis , ne voulant pas néanmoins que l'on portât les choses jusqu'à une rupture

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éclatante et scandaleuse , entreprit plus d'une fois de racconimoder ces deux hommes , et jamais n'en obtint qu'une paix simulée ou plutôt qu'un silence rancunier.

Telles étaient les dispositions des esprits , lorsque Frédéric apprit que Voltaire avait fait , sous le titre du Docteur Akakîa, une satire sanglante contre Maupertuis, et qu'il allait la faire imprimer. Un billet très-galant invita l'auteur à venir au château , et dès qu'il y fut arrivé, Sa Majesté lui dit du ton le plus amical : a On dit que vous avez fait un ouvrage aussi agréable que « piquant contre M. de Maupertuis : je vais , à ce sujet, vous « parler avec franchise, et comme on peut le faire avec un « ami. Mon intention n'est pas de vous dire que Maupertuis « n'ait point de torts envers vous , ou que vous en ayez envers « lui; je conviens au contraire que vous avez droit de vous « plaindre, en un mot, je sens et j'avoue que vous avez raison : « ainsi je vous l'abandonnerais sans difficulté , si je ne cousi- « dérais que lui ; mais je vous prie d'observer que j'ai appelé « cet homme à mon service , que je l'ai placé à la tête de mon « Académie, que je lui ai accordé le même traitement qu'à mes 't ministres d'État, que je l'ai admis dans ma société la plus fa- « milière, et que je lui ai permis d'épouser une des dames d'hon- « neurde la reine, fille d'un de mes ministres, une demoiselle de « Bredow , c'est-à-dire appartenant à l'une des plus anciennes

et des plus considérables familles de la noblesse de mon a royaume. J'ai tant fait pour lui, au su et vu de toute l'Europe,. « que je ne puis plus consentir à son entier avilissement , sans « me compromettre moi-même . Si vous le couvrez d'opprobres, « j'en recevrai nécessairement des éclaboussures ; si je le souf- « fre , je donne un vrai scandale : on me blâmera , et la no- » blesse de ce pays y trouvera pour elle une autre mortifica- « tion qu'elle m'imputera. Pesez bien , je vous en prie , toutes « ces circonstances , et voyez ce que je dois solliciter de votre « amitié , et ce que vous devez accorder à la mienne. Je sais « combien il peut en coûter à un auteur de sacrifier un de

AMIS DE FRÉDÉRIC

« ses ouvrages , surtout quand l'idée en est heureuse , et que « les détails en sont aussi agréables qu'ingénieux , mais à qui « un sacrifice semblable devrait-il moins coûter qu'à vous ? « Ce qui, en ce genre, serait irréparable pour tout autre, n'est « rien pour M. de Voltaire, l'homme du monde qui a le génie « le plus fécond et le plus beau. Vous êtes si riche en idées « et en talents ! Votre gloire est établie sur tant d'autres pro- « ductions plus importantes! Et que vous faudra-t-il de plus « que la volonté pour en créer encore qui soient toujours « aussi dignes de vous ! Ne doutez pas néanmoins qu'en me « sacrifiant le roman allégorique dont il s'agit vous ne me don- « niez une des preuves d'amitié qui , vu tant de considérations , « puissent m'être les plus chères. Je ne crains pas de vous l'a- " vouer : vous me rendrez un service essentiel, et dont je vous <c aurai toute ma vie la plus vive reconnaissance. — Eh bien! « répondit Voltaire, je vais chercher le manuscrit de mon Doc- « teur Akakia^ et le remettre à Votre Majesté ; je vous ai tou- « jours été trop dévoué , Sire , pour ne pas échanger contre <^ l'assurance de vos bontés cette petite vengeance qui m'a- « vait paru juste : je vous ferais certainement, et avec plaisir, « des sacrifices bien plus grands encore , s'il en était besoin. « — Allez donc ; je vous attends : rien ne doit différer l'exé- « cution d'un si noble dessein. »

On voit que le plaisir d'avoir réussi avait substitué la gaieté à la supplication. Voltaire partit, et revint promptement, sou manuscrit à la main. « Sire , s'écria-t-il en riant , voilà l'in- « nocent qui doit périr pour le peuple ! Je vous le livre : or- « donnez son supplice. — Ah ! mou ami , quel sort plus cruel « que le mien ! Ordonner des supplices pour ceux qu'on de- « vrait couronner ! Eh bien ! subissons au moins notre destinée « avec dignité ; soyons aussi justes que nous le pouvons ; ven- « geons la victime en l'immolant. Lisez-la : j'en sauverai ce « que je pourrai , et ce sera un dépôt que ma mémoire con- « servera précieusement. Lisez , et qu'à la flamme qui eu

VOLTAIRE

« consumera toutes les pages, survive ma légitime aduiira- « tion ! 0 Vulcain ! on ne te fit jamais un plus grand et plus « mémorable sacrifice ! » Voltaire lut le conte tout entier : à chaque moment il était interrompu par les applaudissements du monarque, qui trouvait que tous les traits en étaient aussi gais que justement appliqués ; on éclatait de rire , et à la fin de chaque cahier, lorsqu'il fallait le jeter au feu , on renouvelait les regrets. » Allons , du courage ! 0 Vulcain ! dieu cruel et « vorace, voilà ta proie! « Et tandis que le cahier brûlait, on formait des danses antiques et sacrées devant le foyer. Ce fut ainsi qu'on lut et qu'on brûla le Docteur Akakia , jusqu'au bout : jamais peut-être ces deux hommes ne se sont permis de facétie plus comique.

Certainement , s'ils avaient encore eu les sentiments qu'ils avaient si bien manifestés à des époques antérieures , Frédéric aurait tout fait pour dédommager Voltaire d'un pareil sacrifice , et celui-ci aurait persisté dans Tacte de dévouement auquel il avait paru se résoudre. Mais il ne leur resfait à tous deux que le vieux langage ; les sentiments que ce langage exprimait si bien étaient éteints chez l'un et chez l'autre. Frédéric «raignit que la victoire qu'il avait remportée ne fût une feinte perfide, et il surveilla de près celui qui s'était avoué vaincu. Voltaire ne pouvait plus croire à l'amitié qui avait servi de titre pour lui demander ce sacrifice : Frédéric n'avait été à ses yeux, ^n cette occasion comme en tant d'autres , qu'un acteur trèsadroit , qui en se mettant en scène , profite habilement de ses avantages. Voltaire se regarda donc comme un homme joué ; il vit la morgue de Maupertuis, qui, assuré d'une si grande protection, n'en affichait que plus de fierté et d'arrogance. Voltaire conclut qu'il était dupe, et cette idée, insupportable pour une âme telle que la sienne, le révolta. Ainsi , il ne fut bientôt plus question pour lui que d'oublier les promesses qu'on lui avait arrachées , et de revenir à ses oremiers plans de vengeance.

AMIS DE FRÉDÉRIC

Le brouillon de son Docteur Âkakia lui restait; il se hâte de le faire imprimer. Frédéric , qui le suit des yeux , découvre ce qui se passe, attend que l'édition soit finie, et la fait saisir et enlever. Voltaire , qui , de son côté, avait deviné ce que Frédéric pourrait faire , avait eu soin de se faire remettre quatre exemplaires de chaque feuille, à mesure qu'on les avait tirées, et avait envoyé ces quatre exemplaires en Hollande . Frédéric , irrité de ce qu'on lui a manqué de parole , et de ce qu'on a voulu le jouer chez lui , fait brûler l'édition saisie , par l'exécuteur des hautes oeuvres, le dimanche vers les trois ou quatre heures du soir, au milieu de la plus grande place de Berlin , qu'on appelle la Place des Gendarmes ; et Voltaire , qui voit cet autoda-fé de chez son ami M. de Francheville , qui logeait sur cette place , et chez lequel lui-même allait descendre quand il voulait secouer la poussière du château , se met à la fenêtre , et crie de toutes ses forces : « Ah ! voyez-vous l'esprit de Mauper- « tuis qui s'en va tout entier en fumée ! Oh ! quelle fumée noire « et épaisse ! Maiscombiea de bois de perdu î et ces quatre pau- « vres petits déserteurs , qui courent la poste , et se sauvent « en Hollande ! »

En cette affaire si grave , les rieurs furent pour M. de Voltaire , il faut l'avouer. Frédéric , qui n'a jamais fait brûler aucun autre ouvrage par la main du bourreau , n'eut que du regret d'avoir fait brûler celui-ci : il n'y gagna rien , que d'avoir élevé entre lui et Voltaire un mur de séparation qu'il n'était plus possible d'abattre. On peut dès ce moment regarder ces deux hommes comme ennemis déclarés et irréconciliables : il n'y a plus de masques à prendre, ni de douceursà se dire, ni de promesses à se faire ; l'offense est réciproque , le scandale public est complet. Déjà , et dans d'autres circonstances , il y avait eu , à la suite de querelles moins graves, des moments oii Voltaire n'avait pu se contenir. La Mettrie lui avait rapporté que le roi , après avoir dit de lui qu'il en avait encore besoin, avait ajouté : On suce l'orange , et on en jette ensuite récorce. Ce rapport

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acheva d'exaspérer Voltaire ; et , en effet , montrant un jour des vers de ce monarque , il s'écria : Cet homme-là est César et rabbé Cottiii ! Dans june autre occasion , il répliqua à ceux qui lui parlaient du roi : « Le roi^ dites le maréchal des logis! » dans une autre époque encore, il lut avec indignation les mots Au Château, sur l'adresse d'une lettre qu'on lui remettait ; et saisissant une plume, il barra ces deux mots, en y substituant ceux-ci , qu'il répéta plusieurs fois, Au corps de garde ! Il s'était également permis de se plaindre à plusieurs personnes du dégoût qu'il éprouvait à corriger les pièces de vers de Sa Majesté, et il s'était servi d'une expression encore plus offensante que la plainte elle-même , en disant qvi'il n'était occupé qu'à blanchir le linge sale du roi. Tous ces propos étaient de nature à blesser vivement Frédéric , qui n'avait pas de moindres torts à se reprocher. Cependant de très-puissantes raisons les retenaient tous deux : en effet, comment se brouiller avec éclat? Quelles en seraient les suites ? et que deviendraient toutes les belles idées dont on avait tant aimé à se flatter? Quel scandale n en résulterait-il pas dans toutes les cours et dans toute l'Europe ? On voit qu'ils avaient pris sur eux de beaucoup oublier, ou plutôt de dissimuler beaucoup. Mais enfin cette dernière aventure avait mis lecomble aux injures précédentes; il n'était plus possible de reculer : il ne devait plus être question que de savoir comment chacun d'eux pourrait tourner leur brouillerie à son avantage , et c'est aussi de quoi ils s'occupèrent. Frédéric voulut y mettre de la modération et de la dignité , et Voltaire ne songea qu'à se montrer indépendant, fier et ferme. D'après ces premières idées, Voltaire ne reparut à la cour qu'autant qu'il y fut invité , et il y reporta rancune et colère. On se vit peu, ou l'on ne sévit pas; on s'écrivit des billets oij l'on ne s'épargna pas les vérités, et même quelquefois les injures ; il y eut des occasions oii c'était à qui dirait les choses les plus dures.

Ce fut dans l'un de ces moments , et au plus fort de la querelle, que Frédéric envoya, par son premier page de la chambre,

AMIS DE FRÉDÉRIC

à M. de Voltaire, qui logeait au-dessous de lui , c'est-à-dire au rez-de-chaussée , un billet rempli d'amertume, et qui se terminait par cette phrase : « Vous avez le cœur cent fois plus affreux « encore que votre esprit n'est beau. » Il est difficile de se figurer la fureur où ce billet mit Voltaire. M. Moulines, présent à celte scène, qu'il m'a contée, en était encore effrayé plus de douze ans après ; il n'y eut, en effet , aucune épithète odieuse , aucun reproche grave qui ne fussent fait ou donnée au roi , et tout ce que Voltaire disait, il le criait en quelque sorte en marchanta grands pas dans sa chambre, avec tous les symptômes de la plus extrême agitation. Le pauvre page, qui attendait pour savoir si on lui donnerait une réponse , l'écoutait pâle et tremblant, ne pouvant que lui répéter sans cesse : Monsieur ! monsieur! A la fin, ce page, âgé d'environ quinze à seize ans^ s'approche de lui , tout hors de soi , et lui dit du ton de l'effroî et du désespoir : « Monsieur! rappelez-vous donc et songez qu'il « est roi, que vous êtes chez lui, et que moi, qui vous entends, « je suis à son service ! » Ces mots frappent Voltaire : à l'instant, il prend le page par le bras, et lui crie : « Eh bien, mon- « sieur, c'est vous que je prends pour juge entre lui et moi. « Cherchez, et dites-moi quel est le tort que j'ai envers lui? Je « n'en ai qu'un seul , mais il est irréparable ; un seul , celui de « lui avoir appris à faire les vers mieux que moi! Allez, et por- « tez-lui cette réponse, w Le page remonta chez le roi , qui n'était guère plus tranquille , et qui , en attendant son retour, se promenait d'impatience dans son cabinet. « Avez-vous remis « mon billet? » dit-il au page dès qu'il Taperçut. « Oui, Sire. — « L'avez-vous remis à M. de Voltaire lui-même? — Oui , Sire, 't — L'a-t-il lu devant vous? — Oui, Sire. — Qu'en a-t-il fait « après l'avoir lu , et qu'a-t-il dit? » Ici le page reste immobile et muet. « Je vous demande ce que M. de Voltaire a dit après « la lecture de mon billet? » Silence profond. « Ne m'euten- « dez-vous pas ? Je vous ordonne de me dire s'il a parlé , et « ce qu'il a dit et ce qu'il a fait? » Même silence encore. « Répé-

VOLTAIRE

terez-vous ce qu'il a dit , » reprit le roi. « Parlez : je le veux ! « Dites, ou tremblez! » Enfin, le page vaincu par la terreur, s'arrêtantà chaque mot, et plus tremblant encore qu'il ne l'avait été chez Voltaire, se mit à raconter, sans oser lever les yeux y tout ce qu'il avait vu et entendu. A mesure qu'il avançait dans son récit, le roi allait et venait à grands pas; il s'arrêtait et attachait ses regards sur son page , son visage s'enflammait, son œil était terrible , et l'on ne pouvait qu'attendre une grande explosion, lorsque le page arrivant aux derniers mots proférés par Voltaire , ce monarque devint subitement calme , se mit à sourire en haussant les épaules, et termina cette grande affaire par ces mots : C'est un fou! Ainsi le compliment non mérité par où Voltaire avait ^eu l'adresse de couvrir ses injures , calma la colère du roi , et sauva du moins encore quelques apparences.

Je l'ai déjà dit , et on le voit, il ne pouvait plus être question que du moyen le plus convenable de se quitter. Voltaire n'eut plus d'autre sujet de méditation. Toutes les lettres qu il écrivit alors à ses parents et à ses amis ne peignaient que le désir trèsardent de revenir en France. Il voulut toutefois ne paraître déterminé que par des raisons de santé et d'affaires : ce furent là les titres sur lesquels il se fonda en demandant son congé, et en renvoyant à Sa Majesté son brevet de pension , la clef de chambellan , et la croix du mérite , qu'il eut l'adresse d'accompagner de ces quatre vers si galants :

Je la reçus avec tendresse, Et je la rends avec douleur.

Comme un amant dans sa fureur Rend le portrait de sa maîtresse.

Le roi lui Yemoya toutes ces bagatelles, ou mieux toutes ces marques de servitude , ainsi que Voj^taire les appelait, et y joignit , pour rétablir sa santé', une bonne dose de quinquina. Cette plaisanterie ne devait pas guérir l'esprit de Voltaire, mais elle le

AMIS DE FRÉDÉRIC

détermina à prendre une autre voie pour recouvrer sa liberté. Il écrivit qu il avait besoin d'aller aux eaux de Plombières : on lui répondit qu'il y en avait d'aussi bonnes vers la Silésie. Alors il demanda à voir le roi ; sa présence semble tout effacer et tout réparer : familiarité, gaieté, tout renaît; Maupertuis même est abandonné à sa vengeance , et enfin il sort de Potsdam , avec la permission d'aller aux eaux de Plombières , sous la condition cependant de revenir à Berlin. 11 se hâta dès lors de faire ses préparatifs, et expédia , par rouliers , une partie de ses effets. Prêt à partir, il se rendit à Potsdam pour prendre congé de Sa Majesté. Le roi était à la parade lorsqu'on lui dit : « Sire , voilà « M. de Voltaire qui vient recevoir les ordres de Votre Majesté. » Le roi se tourna de son côté en lui disant : « Eh bien , M. de « Voltaire, vous voulez donc absolument partir — Sire, des « affaires indispensables , et surtout ma santé , m'y obligent.

— Monsieur, je vous souhaite un bon voyage. » Le dialogue ne fut pas plus long ; Voltaire se retira , et il fut évident qu'ils ne devaient jamais se revoir, et que leur dernière entrevue , si cordiale et si gaie , n'avait été qu'une scène parfaitement bien jouée.

Ici se présentent plusieurs faits remarquables. Je vais d'ahord suivre Voltaire jusque sur les bords du Rhin, ensuite je reviendrai à Potsdam.

Voltaire s'arrêta quelques jours à Leipsick, où il reçut le cartel si ridicule de Maupertuis (1) : de Leipsick il vint à Gotha,

(I) Voici ce cartel, la réponse que fit VoUaire, et une noie insérée à ce sujet dans le journal de Leipsick de cette époque. Ces pièces, que j'ai trouvées dans les papiers de mon père, sont trop curieuses et trop peu connues pour que j'hésite à les placer dans cette édition.

Bon Thiébault.

Lettre de M. de Maupertuis à M. de Foltaire.

Avril, 1753.

« Les gazettes disent que vous êtes demeuré malade à Leipsick ; les nouvelles particulières assurent que vous n'y séjourniez que pour faire

VOLTAIRE

OÙ la duchesse le garda autant qu'elle put : de là il se rendit à Hesse-Cassel.

imprimer de nouveaux libelles. Pour moi, je veux faire savoir des nouvelles certaines de mon état et de mes desseins.

u Je n'ai jamais rien fait contre vous, rien écrit, rien dit ; j'ai trouvé même indigne de moi de répondre un mot à toutes les impertinences que vous avez répandues; et j'ai mieux aimé laisser courir les histoires de M. de la Beaumelle, dont j'avais le désaveu de lui par écrit, et cent autres faussetés que vous avez débitées pour tâcher de colorer votre conduite à mon égard, que de soutenir une guerre indécente. La justice que m'a faite le roi de vos pièces écrites, ma maladie, et le peu de cas que je fais de mes ouvrages, ont pu jusqu'ici jusUher mon indolence.

rt Mais s'il est vrai que votre dessein soit de m'attaquer encore, et de m'attaquer, comme vous l'avez déjà fait, par des personnalités. Je vous déclare qu'au lieu de vous répondre par des écrits, ma santé est assez bonne pour vous trouver partout où vous serez, et pour tirer de vous la vengeance la plus complète. Rendez grâce au respect et à l'obéissance qui ont jusqu'ici retenu mon bras, et qui vousontsauvédela plus malheureuse aventure qui soit jamais arrivée.

« M\UPERTUIS. M

Réponse de M. de Foliaire à M. de Maupertuis, « M. le Président,

« J'ai reçu la lettre dont vous m*avez honoré. Vous m'apprenez que vous vous portez bien, que vos forces sont entièrement revenues, et vous me menacez de venir m'assassiner. Quelle ingratitude envers votre pauvre docteur Akakial... Non content d'ordonner qu'on ne paye point son médecin, vous voulez le tuer? Ah ! monsieur, ce procédé n'est ni d'un président d'académie, ni d'un bon chrétien tel que vous êtes.

« Je vous fais mon compliment sur votre bonne santé, mais je n'ai pas tant de force que vous; je suis au lit depuis quinze jours, et je vous supplie de différer la petite expérience de physique que vous avez projetée I Vous voulez peut-être me disséquer,? mais songez que je ne suis pas^géant des terres Australes, et que mon cerveau est si petit, que la découverte de ses libres ne vous donnera aucune émotion de l'âme. De plus, si vous me tuez, ayez la bonté de vous souvenir que M. de la Beaumelle m'a promis de me poursuivre jusqu'aux enfers, et il ne manquera pas de m'y aller chercher. Quoique le trou que l'on doit creuser, par votre ordre, jusqu'au centre de la terre, et qui doit mener tout droit en enfer, ne soit pas encore commencé, il y a d'autres moyens d'y aller, et il se trouvera que je serai malmené dans l'autre monde, comme vous m'aurez persécuté dans celui-ci.

« Voudriez- vous, monsieur, pousser l'animosité si loin? Ayez encore

AMIS DE FRÉDÉRIC

Le baron de Poëllnitz, qui était allé aux eaux, et qui ne savait rien de ce qui s'était passé à la cour depuis son départ , fut très-

la bonté de faire une petite attention. Pour peu que vous vouliez exalter votre àme pour voir clairement l'avenir, vous verrez que, si vous venez m'assassiner à Leipsick, où vous n'êtes pas plus aimé qu'ailleurs, et où votre lettre est déposée, vous courrez quelques risques d'être pendu, ce qui sans doute avancerait le moment de votre maturité, mais serait peu convenable à un président d'académie.

«. Je vous conseille d'abord de faire déclarer la lettre de la Beauraelle forgée et attentatoire à votr-e gloire, dans une de vos assemblées, aprùs quoi il vous sera plus permis peut-être de me tuer, comme perturbateur de votre amour-propre. Au reste, je suis encore bien faible ; vous me trouverez au lit, et je ne pourrai que vous jeter à la tête ma seringue et mon pot de chambre ; mais dès que j'aurai un peu de forces, je ferai charger mes pistolets cum pulvere pyrea, et en multipliant ensuite la masse par le carré de la vitesse, jusqu'à ce que l'aclion et vous soyez réduits à zéro, j.e vous mettrai du plomb dans la cervelle : elle paraît en avoir besoin. Il est triste pour vous que les Allemands, que vous avez tant vilipendés, aient inventé la poudre, comme vous devez vous plaindre de ce qu'ils ont inventé l'imprimerie.

« Adieu, mon cher président.

« A Leipsick, le lo avril lyoS.

« Voltaire.

(c p. s. Comme il y a cinquante à soixante personnes qui ont pris la liberté de se moquer prodigieusement de vous, elles demandent quel jour vous prétendez les assassiner. Madame Gotscher se flatte que vous pardonnerez à son esprit en faveur de son sexe, et que vous aurez la générosité de lui donner une sauve-garde. »

Article extrait des gazettes de Leipsick.

Un quidam ayant écrit à un habitant de Leipsick une lettre par laquelle il menace ledit habitant de l'assassiner', et les assassinats étant visiblement contraires aux privilèges de la foire, on prie tous et un chacun de •Jonner connaissance dudit quidam, quand il se présentera aux portes de Leipsick. C'est un philosophe qui marche en raison composée de l'air distrait el de l'air précipité ; l'œil rond et petit, la perruque de même, le nez écrasé, la physionomie mauvaise , ayant le visage plein et l'esprit plein

> La lettre est conçue en ces termes : « Je vous tléclare que ma santé est asser « boiirio, etc. »

VOLTAIRE

étonné , en arrivant en cette dernière ville , lors de son retour, d'apprendre que Voltaire , venant de Berlin , était à l'auberge où lui-même descendait : il n'eut rien de plus pressé que de demander à lui parler, et de se rendre chez lui , dès que la réponse fut venue... «'Jamais, » me disait ce baron en me parlant de cette entrevue , « je n'ai vu une plus violente colère. « Votre roi m'a traité indignement , me répétait-il sans cesse : « mais dites-lui bien que je ne l'oublierai jamais ; dites-tui que « je m'en vengerai ! oui, je m'en vengerai ! La postérité le saura ! « il aura lui-même longtemps et inutilement à s'en repentir ! « Je serai vengé ! dites-le-lui , etc. »

Ce fut en sortant de Cassel qu'il se rendit à Francfort, oii de Douvelles aventures l'attendaient.

Depuis son arrivée à Berlin , Voltaire avait habituellement eu chez lui en un volume grand in-4® les poésies manuscrites du roi : ce volume lui avait été remis pour qu'il pût les examiner à loisir, et proposer ensuite à l'auteur les corrections qu'il croirait y être nécessaires. On peut admettre à la rigueur qu'un volume semblable que l'on a depuis trois ans , soit confondu avec d'autres livres , par des domestiques surtout , et dans le moment où l'on emballe tout à la hâte ; on peut également croire que M. de Voltaire , dans l'extrême agitation où il était, se mit peu en peine de ce volume , et même l'oublia : mais cette manière d'expliquer les faits, manière qui d'ailleurs repose sur plus de possibilité que de vraisemblance , n'est pas celle qui plaît à la malignité. Le manuscrit fut emballé avec d'autres livres , et l'on imagina que le dépositaire avait eu dessein de se l'approprier. On prétendit même qu'il y avait eu peu de délicatesse à

de lui-même, portant toujours scalpel en poche pour disséquer des géants de haute taille.

Ceux qui en donneront- connaissance auront mille ducats de récompense, assignés sur les fonds de la ville latine que ledit quidam fait bâtir, ou sur la première comète d'or ou de diamant qui doit tomber incessamment sur la terre, selon les prédictions dudit quidam, philosophe et assassin.

AMIS DE FRÉDÉRIC

ne pas le remettrt'» à sou auteur, dès riuslant où la brouillerie était devenue sérieuse ; et en cela on avait eu tort , attendu que Voltaire n'aurait pu se presser ainsi de le renvoyer, sans afficher une sorte de dédain , et par conséquent sans commettre une offense très-grave. Quoi qu'il en soit , Frédéric se ressouviot trèsbien de son volume au moment de l'adieu ; mais il se persuada qu'il aurait été confié à quelque ami pour lui être rendu. Cependant, surpris le lendemain de n'en avoir aucune nouvelle, il en envoya demander chez tous ceux avec qui Voltaire avait été lié dans ces derniers temps : la réponse fut que personne n'en avait ouï parler. Dès l'instant un courrier part , et va porter à Francfort ordre au chargé d'affaires de Sa Majesté de faire arrêter M. de Voltaire , jusqu'à ce qu'il eût rendu la croix du mérite, la clef de chambellan , le brevet de pension et surtout le volume qui ne lui avait été confié qu'à titre de dépôt. Cette vivacité de la part du roi était principalement , dit-on , une suite des suggestions de Maupertuis. Le chargé d'affaires, ancien major, requiert le magistrat de faire faire cette arrestation. Madame Denis, qui était venue jusque-là au-devant de son oncle , fut arrêtée avec lui , sous le prétexte que , restant libre, elle aurait pu partir et emporter en France le fatal volume. Ce prétexte n'était qu'une injure déplacée : mais les anciens militaires ne s'embarrassent pas de cela, et les vrais diplomates ne s'y arrêtent qu'autant qu'il le faut pour justifier le fond par la forme. La vérité est que le manuscrit royal , cheminant vers Francfort , ainsi que d'autres livres , avec la lenteur des rouliers ordinaires , n'était pas encore arrivé , et que même il n'arriva qu'assez longtemps après Voltaire. Du reste , que cet homme si vif, irrité de tous ces contre-temps, aitfait une prison de l'auberge où on lui donna des sentinelles , et qu'il ait transformé M. le major Freitach en bas officier, on ne doit pas en être surpris , après qu'on l'a vu faire d'un château un corps de garde, et d'un grand roi un maréchal des logis ; et s'il a reproché au premier d'avoir parlé le français aussi mal que tant deFran-

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çais parlent rallemand, il n'y a là tout au plus que de quoi rire, à charge de revanche. Dès que les malles et caisses furent arrivées , M. de Voltaire remit le volume , comme il avait d'abord remis les autres objets réclamés , et alla vite avec sa nièce mettre le Rhin entre le roi de Prusse et lui , et composer sous le nom de Testament la relation que Beaumarchais a publiée si longtemps après , et qui dans le temps était destinée à assurer la vengeance tant annoncée au baron de Poëllnitz.

Je reviens à Potsdam, où Frédéric, toujours espiègle, ne songea , en quittant Voltaire , qu'à lui préparer, opour son arrivée en France , quelque mortification secrète. Pour cela , il fit écrire par un tiers à d'Arnaud, qui se trouvait à Dresde, une lettre oia , sous le voile de l'amitié , on lui annonçait le départ de Voltaire , et où l'on ajoutait que certainement le roi lui ferait le plus favorable accueil s'il reparaissait à sa cour; mais que si cette idée lui convenait , il ne pouvait point arriver trop tôt, et n'avait pas un moment à perdre. D'Arnaud part à l'instant, et vole à Potsdam : alors on envoya à tous les gazetiers un article portant que tel jour M. de Voltaire était parti pour retourner en France, et que tel jour M. Baculard d'Arnaud était arrivé de Dresde à la cour du roi de Prusse. Après cet envoi on parut ignorer l'arrivée du revenant ; et après quelques jours , lorsque celui-ci se fit annoncer, on lui fît dire qu'on n'avait pas besoin de ses services : ainsi il repartit pour Dresde sans avoir eu même une audience. Je parlerai ailleurs d'un chevalier Masson, que F'rédéric prit à son service vers la même époque , parce qu'on lui assura qu'il avait des connaissances bien plus étendues et autant d'esprit que Voltaire; épreuve assez triste, et qui prouva à ce roi politique et philosophe qu'il y a des hommes qu'on ne remplace jamais.

Le séjour de Voltaire à Berlin a fourni trois anecdotes assez curieuses , quoique étrangères à ses liaisons avec Frédéric , et que par conséquent je pense devoir au moins indiquer ici : l'une concerne un marchand nommé Fromery , et qui était établi

351 AMIS DE FBÉDÉRIÇ.

SOUS les arcades près du château ; une . autre roule sur un procè >, qui fit grand bruit à Berlin , et dans lequel M. de Voltaire avait un juif pour partie adverse; la troisième a pour objet la querelle de Koënig avec Maupertuis.

Je ne m'arrête point à des facéties telles que Fétourderie d'une des femmes de charge du château , qui , croyant un matin que Voltaire était reparti avec le roi pour Potsdam, vint reprendre le linge qui leur avait été donné, et ne voyant pas Voltaire , qui dormait enfoncé tout entier sous ses couvertures, tira les draps avec une telle voileuce, qu'ellele jeta sur le parquet.Que l'onjuge de la surprise de l'un et de l'autre ! Voltaire eut néanmoins plus de peur que de mal.

L'aventure de Fromery n'est guère plus importante, mais on en a tant parlé, qu'il est bon de la présenter telle qu'elle s'est passée. Voltaire, arrivé un jour de Potsdam avec le roi, se trouva invité à souper chez la reine-mère ; or, c'était à l'époque d'un deuil de cour, et Voltaire n'avait point d'habits noirs à Berlin. Son embarras fut d'autant plus grand, que la reine-mère était sévère observatrice de l'étiquette. Le domestique de notre courtisan dit à son maître qu'il connaissait un brave et honnête négociant qui, comme tout bon réformé, avait un habit noir pour aller à la communion, et que ce marchand se ferait certainement un plaisir de le prêter à un homme tel que M. de Voltaire. Celuici permit à son domestique d'aller en faire la demande , qui eut tout le succès que l'on pouvait désirer. Mais l'œil du domestique l'avait induit en erreur, en jugeant que l'habit fait pour l'un irait bien à l'autre; il n'avait deviné juste que pour la taille. Fromery avait beaucoup plus d'embonpoint et son habit, juste pour lui , était ridiculement ample pour Voltaire. Cette difficulté non prévue ne déconcerta point le zèle du domestique , qui promit de faire promptement, rentrer le coutures , sans d'ailleurs nuire à l'habit. Par malheur, il s'adressa à un tailleur qui n'y fit pas tant de façon, et qui coupa tout ce qu'il y avait de trop. L'habit fut rapporté avant le souper, il alla fort bien,

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et le lendemain on le rendit à M. Fromery , en le remerciant beaucoup. Ce ne fut que quelques temps après, lorsque ce marchand voulut s'en servir pour ses actes de religion , qu'il se convainquit qu'il ne pouvait plus se servir pour communier de l'habit avec lequel Voltaire avait soupé. Il rit lui-même de cette aventure^ et ne s'en plaignit point. Vingt ans après il conservait encore cet habit par curiosité. Ceux qui ont voulu tirer de cette petite histoire des conséquences défavorables à Voltaire n'ont pas dit , ce qui pourtant est vrai , que le domestique ayant eu soin de laisser ignorer la faute du tailleur à son maître, celui-ci n'a eu aucune part au léger tort qui fut fait à Fromery.

L'histoire du procès est, au fond , plus grave, et, dans le fait, {jIus amusante que celle de l'habit. Voltaire eut quelques payements à faire à Paris dans un moment oii l'argent lui manquait ; tm juif lui donna des lettres de change, et prit un fort beau diamant en nantissement. Les lettres de change furent pro testées : le juif fut obligé de les reprendre, et de rendre le diamant, mais M. de Voltaire s'aperçut que le diamant qu'on lui remettait était faux, et il soutint que c'était une friponnerie de la part du juif. Celui-ci n'avait qu'un seul moyen de défense , c'était d'assurer que c'était bien la même pierre qu'on lui avait donnée. On n'avait aucun acte , aucun titre , qui pût faire preuve pour l'un ou pour l'autre : on ne pouvait donc que décider auquel des deux on déférerait le serment. M. le chancelier entreprit d'abord de ménager un accommodement entre les deux plaideurs : il les prêcha successivement, mais en vain. Quand ensuite on parla du serment à M. de Voltaire , il demanda sur quel livre on le lui ferait prêter ; et lorsqu'on lui répondit que « ce serait sur la Bible : « Comment , s'éeria-t-il , sur ce livre « écrit en si mauvais latin ! Si c'était sur Homère ou Virgile , encore passe ! « Lorsqu'on lui observa que s'il répugnait à prêter « le serment lui-même, on le déférerait au juif. Quoi ! reprit-il, « vous voulez que je m'en rapporte à ce misérable qui a cruciGé « Notre- Seigneur? » On a cité dans le temps plusieurs re-

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parties semblables, qui prouvent que Voltaire, sous l'air d'une feinte colère , se faisait un plaisir secret d'embarrasser les juges , et néanmoins ne voulait se départir en rien de ses droits. Le juif cependant accéda à des conditions qui démontrèrent que la pierre fausse venait de lui.

Maupertuis prétendit avoir fait une découverte , la loi du minimum. M. Koënig, savant, et bibliothécaire à Hanovre, produisit la copie d'une lettre de Leibnitz , où la même découverte était annoncée. Koënig ne put pas représenter la pièce originale , qu'il n'avait jamais eue ; mais l'authenticité de sa copie était telle qu'il semblait impossible qu'elle pût être contestée. Cependant le crédit de Maupertuis le fit condamner par l'Académie de Berlin, comme fabricateur ou fauteur de pièces fausses , et il fut rayé de la liste des académiciens. Voltaire , qui était brouillé avec Maupertuis , et qui avait connu Koënig à Cirey , ne resta pas simple spectateur de cette querelle ; il défendit la cause de l'accusé avec autant de persévérance que d'esprit ; il couvrit de ridicules l'Académie et son président, en quoi il n'eut pas cependant tout le succès qu'il avait espéré , puisque Koënig fut rayé. Je ne m'étendrai pas davantage sur cette anecdote littéraire, suffisamment développé dans le Docteur Akakia.

Frédéric et Voltaire semblaient s'être brouillés pour la vie : chacun d'eux cependant était encore et toujours le premier homme dumondepour l'autre. Ainsi, ense séparant de manière à ne jamais se revoir, ils se conservaient tous deux, au fond de 1 ame , des sentiments d'estime, ou mieux d'admiration, qui devaient les disposer à se réconcilier, du moins en apparence , lorsque le temps aurait affaibli leurs ressentiments mutuels. Ils avaient, l'un et l'autre, trop d'esprit , trop de talents , trop de génie , pour que ce retour n'eût pas lieu jusqu'à un certain point; d'ailleurs ils tenaient aux mêmes principes de goût et de philosophie ; ils marchaient, à ces deux égards, sous les mêmes bannières ; tout ce que l'un soutenait était applaudi par l'autre ;

YOLTAIRE.

enfin les événements les ramenèrent à leur ancienne et première idée , en leur prouvant que la gloire du poète ne pouvait que gagner à s'associer à la gloire du héros. Telles sont les véritables causes qui rendirent peu à peu Frédéric à Voltaire, et Voltaire à Frédéric , et même recommencèrent en partie leurs anciennes cajoleries.

Lorsque la fabrique de porcelaine de Berlin fut arrivée à un point de perfection qui pût satisfaire Frédéric , ce roi y fit faire une buste de Voltaire , qu'il envoya comme étrennes à Ferney. Ce roi avait ordonné de mettre sur le piédestal , l'inscription en lettres d'or : rir îmmortalîs. Voltaire, enchanté de ce cadeau , le fit placer dans sa chambre. Un voyageur qui avait la vue basse , prenant sa lorgnette pour considérer ce morceau déplus près. Voltaire lui dit : « Monsieur, vous voyez « là une admirable copie d'un hideux original. » Et lorsque le voyageur se baissa pour lire l'inscription : « Ah! pour cela, re- « prit Voltaire, c'est la signature de celui qui me l'a envoyé. Je me suis servi du mot cajoleries, parce qu'il n'y eut plus que cela entre eux. Frédéric, à une autre époque , lui envoya également un service tout entier de la même fabrique , service oii l'on avait peint des lyres et autres symboles des sciences et des arts ; et Voltaire disait que ces symboles étaient les armes, et le cachet du donateur. Malgré toutes ces gentillesses , Voltaire avait des jours oii toute sa colère semblait renaître ; et si, en parlant à Frédéric, on reprochait quelques défauts à Voltaire, celui-là était loin de s'en fâcher, pourvu toutefois qu'on ne voulût pas en rabaisser le mérite. J'ai vu, dans le temps, quelques lettres de Voltaire qui prouvaient combien il cherchait encore à plaire au roi. J'ai eu à copier quelques-unes des réponses du monarque, qui contenaient les plus précieux témoignages d'amitié, de bienveillance et de considération; mais on ne retrouvait ni dans les unes ni dans les autres la franchise , l'épanchement et l'enthousiasme des temps plus anciens. Telles ont été à mes yeux les dispositions de Frédéric , lorsqu'il a fait

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réloge de Voltaire; lorsqu'iLnVa ordonué de faire célébrer en son honneur un service funèbre ; lorsqu'il en a acquis le buste en marbre, fait par le célèbre Houdon, et lorsqu'il a permis à l'orfèvre Dupuis de transporter à travers ses États, avec exemption de tous droits ^ un superbe ouvrage que cet orfèvre avait fait chez Voltaire, et à ses frais. Arrêtons-nous un instant à ces deux dernières anecdotes, assez curieuses pour être recueillies.

Quelque temps après la mort de Voltaire, d'Alembert écrivit à Frédéric que le sculpteur Houdon avait fait pour l'Académie française un buste de Voltaire qui était un chef-d'œuvre, tant par la ressemblance que par la perfection du travail ; que ce digne artiste ne mettait à ce buste que le prix très- modique de mille écus, et qu'il n'en demandait pas davantage pour le refaire une seconde fois, et que lui-même se croyait obligé d'informer Sa Majesté de ces faits, parce qu'un" si grand roi, qui avait si bien connu le mérite du patriarche de la littérature française et de la philosophie moderne, un roi qui avait eu une amitié si honorable et si juste pour cet homme célèbre, croirait sans doute qu'il était de sa gloire, et de la protection qu'il a toujours accordée aux sciences et aux lettres, de posséder chez lui et d'y conserver une image si parfaite , qui lui serait chère à lui-même, et deviendrait pour tous un puissant objet d'émulation. Le monarque répondit à sou ami, qu'il désirait vivement de posséder le buste dont il lui parlait, mais que l'état de ses finances ne lui laissant, pour cette année, aucune somme dont il pût disposer, il se voyait, à son grand regret, forcé de renvoyer cette jouissance à l'année suivante ; qu'en attendant, Houdon pourrait préparer le buste qu'il lui destinerait, et l'expédier, quand le temps en serait venu, à l'adresse de son sculpteur Tassaert, à Berlin. Tout se fit conformément à ces dispositions, et lorsque le roi fut averti que le buste était en route, Tassaert eut ordre de le recevoir, et de le placer sur un piédestal, dans un endroit convenable de la salle des séances do

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r Académie , ce qui fut exécuté. €'est, en effet, de l'angle qui touche à la porte du cabinet d'histoire naturelle que Voltaire semble voir, écouter, et épier tous les académiciens rassemblés devant lui, ce qui me faisait dire, en regardant son rire malin : « Pouvons-nous ne pas convenir qu'il se moque de « nous? » Ce qu'il y a de remarquable ici, c'est que Frédéric n'a jamais vu ce buste, et n'a pas même voulu le voir : car la caisse qui le contenait fut envoyée par mer, nous arriva par l'Elbe, le Hawel et la Sprée, et traversa Postdam sans y être ni visitée ni arrêtée.

Peu après la guerre de la succession de Bavière, d'Alembert, dans une longue lettre à Frédéric, se plaignit avec amertume de l'injure que l'on avait faite à la mémoire de Voltaire, en défendant à FAcadémie française de faire célébrer pour cet homme de génie , qui avait tant illustré son siècle, le service funéraire dont ce corps de savants avait coutume d'honorer tous ceux de ses membres que la mort lui enlevait. Dans la même lettre, le philosophe de Paris racontait comment l'Académie, justement indignée, avait, par une délibération solennelle, arrêté qu'à l'avenir elle ne ferait plus célébrer de ces sortes de services pouraucundes membres qu'elle perdrait ; mais, ne jugeant pas que cela put suffire, et se prévalant de l'amitié que ce monarque avait toujours eue pour Voltaire, et de ce qu'il y avait une église catholique à Berlin, il suppliait Sa Majesté de faire célébrer dans cette église le service qui n'avait pu avoir lieu à Paris , observant combien cette manière de venger la mémoire d'un grand homme était digue d'un grand roi, et combien les amis de la vraie philosophie en recevraient de consolation.

Frédéric, quels que fussent ses motifs secrets, résolut d'accéder aux désirs de d'Alembert, et m'écrivit en conséciuence de faire célébrer, en l'honneur de feu M. de Voltaire, nn service solennel, par les prêtres attachés à l'église ratholifjue de Berlin Avant de faire aucune démarche , j'eus riioimeurde

AMIS DE FREDERIC

répondre au roi que je me voyais arrêté par une difficulté que lui seul pouvait lever ; qu'en effet, il fallait que ce service fût annoncé comme célébré delà part de quelqu'un; que, si je ne présentais au public que mon nom , la démarche ne paraîtrait plus que singulière, et, en tout cas, très- peu honorable pour. M. de Voltaire ; que cette démarche aurait, au contraire, un caractère infiniment respectable, si je faisais annoncer les intentions et les ordres de Sa Majesté ; mais que lui seul pouvait décider si la politique ne s'opposerait pas à cette annonce ; et que si cela était je ne voyais plus à lui proposer que de faire célébrer ce service aM nom des académiciens catholiques de V académie royale des sciences et belles-lettres de Prusse. On me remercia de l'attention avec laquelle je m'occupais de cette affaire, et l'on m'autorisa à suivre le dernier plan que j'avais indiqué. Alors j'allai trouver le curé, et lui fis part des ordres que j'avais reçus. Il me fit d'abord quelques objections que je réfutai ; après cela, je reçus de lui la note de ce que le service coûterait, et lui recommandai bien de parler et d'agir comme si nous ne nous étions pas encore vus , lorsque je me présenterais avec les autres académiciens catholiques, pour lui faire la demande officielle de ce service. Revenu chez moi, je marquai au roi ce que ce service coûterait, selon la note détaillée que je joignis à ma lettre. J'avais aussi précédemment témoigné que je désirais connaître le cachet de M. de Voltaire^ et avoir quelque pièce qui pût prouver, au besoin, que l'Église ne lui avait point refusé les honneurs de la sépulture, et j'avais reçu en réponse: r une enveloppe de lettre oii le cachet de Voltaire était trèsbien conservé ; 2« le procès- verbal de ce qui s'était passé à ScelUères, lors de son inhumation ; pièce que d'Alembert avait eu la précaution d'envoyer au roi, tant pour le mieux instruire de ce qui s'était fait que pour prévenir les difficultés qu'il pensait qu'on pourrait opposer à sa demande.

L'état des dépenses de ce service montait à environ soixante reisdalers; mais comme j'avais observé que, selon l'usage

VOLTAIRE

général, on délivrait des aumÔDes aux pauvres en ces sortes de cérémonies, le roi, ainsi que je l'avais prévu, m' envoya la somme ronde de cent reisdalers (360 fr.), sur lesquels il y en eut environ quarante que je fis changer contre des pièces de huitgroschen (24 sous). Le jour de la cérémonie, je distribuai ces pièces aux académiciens au nom de qui cette cérémonie se faisait, et ce fut en nous retirant à la fin, et sur le perron de l'église, que MM. de la Grange, de Franclieville, Borrelly, Perneti et moi, tous les cinq en grand deuil, nous distribuâmes ces pièces aux pauvres qui se présentèrent. Ces aumônes furent encore accrues par une circonstance que je n'avais pas dû prévoir, et que voici. Le roi avait fait venir d'Italie un célèbre décorateur, nommé Gagliari^ pour renouveler les décorations de l'Opéra. Soit par zèle de religion, soit par amour-propre, cet homme avait eu la générosité de peindre gratis l'intérieur de la voûte de notre église. Il avait avec lui un neveu qu'il avait formé, et qu'il nous laissa en nous quittant, et ce fut à ce neveu que je m'adressai pour les peintures dont j'avais besoin. Flatté de la préférence que je lui accordais, et tout glorieux d'être employé pour le service d'un aussi grand homme que Voltaire , il ne voulut aucun payement , de sorte que la part des pauvres s'accrut encore des trente pièces de vingt-quatre sous que je lui avais destinées.

Lorsque j'eus ainsi préparé tout ce qui put l'être en secret, j'allai chez mes confrères les académiciens catholiques : je leur fis part des intentions du roi et des ordres que j'avais reçus. Ils crurent que notre rôle , à eux et à moi , avait été tracé par Frédéric et d'Alembert eux-mêmes, et consentirent volontiers à figurer dans cette cérémonie.

Jour et heure pris , nous allâmes chez le père Henri , curé catholique de Berlin. « Nous venons, lui dit Borrelly en riant, (( vous prier, monsieur le curé, de délivrer, de notre part, une « âme du purgatoire, — Et qui donc, messieurs? — Une âme « qui en vaut beaucoup d'autres, celle de M. de Voltaire. — Bien

A^^IS DE FREDERIC

« volontiers, messieurs, si je le puis. — 11 n'y faut rien épar- « gner, monsieur le curé, ni chant, ni cloches, ni jeu d'orgues, « ni luminaire , ni tout ce qui peut alléger ou éteindre les feux « qui le brûlent. — Mais, messieurs , vous êtes tous de trop « braves gens pour vouloir me compromettre : on a dit que le « clergé de France lui avait refusé la sépulture. » Ce fut alors que je pris la parole, et que je lui mis sous les yeux le procès-verbal, en bonne forme, de tout ce qui s'était fait à Scellières ; sur quoi il convint qu'il n'aurait plus rien à nous opposer, si depuis si longtemps toute l'Europe n'avait pas constamment regardé M. de Voltaire comme excommunié. Ici, je me chargeai encore de la réponse. « Je ne suis pas théologien, lui dis-je, eepen- « dant je sais, et certainement vous le savez mieux que moi,

que l'on distingue deux sortes d'excommunications; les unes « où les personnes ne sont pas nommées, et les autres, plus ^ directes, où l'on nomme les coupables. Or, monsieur le curé , « nous sommes tous si fragiles, qu'il n'est peut-être aucun de « nous qui n'ait encouru quelque excommunication de la pre- « mière espèce. Mais l'Eglise ne refuse pas ses secours spiri- « tuels à ceux qui ont eu ce malheur, parce qu'elle n'a garde « d'autoriser par son exemple les jugements téméraires et « hasardés : elle laisse à Dieu ses secrets, et elle aime mieux « sauver que damner. Si donc M. de Voltaire a eu le mal- « heur d'encourir ou non quelque excommunication sem- « blablc, c'est sur quoi nous devons imiter la discrète Église, « et nous garder de prononcer. Quant aux excommunications » nominales, et par conséquent directes et personnelles, les « seules pourlesquelle, l'Église soit plus sévères, il est denoto- « riété publique que feu M. de Voltaire y est aussi étranger que « vous et moi. — Cela étant, messieurs, vous n'avez qu'à me « dire ce que vous désirez de moi. « Ce fut alors que nous convînmes du jour, de l'heure et des détails.

Quelques jours avant cette cérémonie , je la fis annoncer dans plusieurs journaux et gazettes.

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jour venu, nous nous rendîmes tous les cinq à l'église. En attendant le service, nous nous arrêtâmes un instant sous le portail. Parmi les dévots ou curieux qui se succédaient, j'aperçus M. Liston, homme d'un esprit fin et réservé, c'est-à-dire bon diplomate, alors secrétaire de la légation anglaise à Berlin, et depuis ministre en Espagne et ailleurs : je fis quelques pas à sa rencontre, et lui demandai en riant s'il était de la religion de Voltaire, lui qui venait à son service. « Non, me répondit-il ; « au reste, il parlait beaucoup de religion , et je n'en parle « jamais. »

Nous nous plaçâmes tous les cinq dans le banc de droite le plus proche de la balustrade qui sépare le chœur de la nef, c'està-dire dans l'endroit le plus apparent. L'affluence des assistants fut très-grande, l'église convenablement décorée, et la cérémonie faite avec autant de pompe que les circonstances pouvaient le permettre. De retour chez moi, j'expédiai pour le roi, pour les gazetiers de la ville, pour le Courrier du Bas-Rhin et quelques journaux étrangers, des copies toutes préparées d'avance de la relation qui suit :

« Berlin, 30 mai 1780.

« Aujourd'hui, à neuf heures et demie du matin, on a célé- « bré en l'église catholique de cette ville, avec toute la pompe « convenable, un service solennel pour l'âme de feu messire « François-Marie Arouet de Voltaire, en son vivant gentilhom- « me ordinaire de la chambre de Sa Majesté Très-Chrétienne, « académicien de l'Académie royale des sciences et belles-lettres <' de Berlin, l'un des quarante de l'Académie française, et « seigneur de Ferney, Tourney, Prégny et Chambesy au pays « de Gex, décédé à pareil jour, en 1778. Un très-grand uom- « bre de personnes pieuses de la même religion, et distinguées « par leur rang et leurs fonctions, ont assisté à cette cérémonie « religieuse, au sortir de laquelle on a distribué des aumônes « aux pauvres. Ce service a été demandé par les académiciens

AMIS DE FRÉDÉRIC

« catholiques de Berlin; et ils Font obtenu de M. leur curé, « avec d'autant plus de facilité, de justice et de raison, qu'ils (( ont produit des preuves authentiques que feu M. de Voltaire « a fait, peu avant sa mort, une profession de foi très-ortho- « doxe ; qu'il s'est confessé ; qu'il a édifié les âmes chrétiennes « par des aumônes considérables et autres bonnes œuvres, et « qu'il a eu à l'abbaye de Scellières, au diocèse de Troyes en « Champagne, tous les honneurs de la sépulture ecclésiastique ; « de sorte que c'est méchamment qu'on a fait courir le bruit « que le clergé français aurait voulu les lui refuser ; chose que ce « clergé si respectable n'eût pu faire sans violer les lois de la « justice, sans blesser les principes de la bonne police, et sans « donner à des haines particulières une influence incompatible « avec la charité chrétienne, et avec toutes les vertus sincères et « véritables. »

Pour me témoigner la satisfaction que ma conduite lui avait donnée en cette circonstance, le roi me fit remettre une caisse contenant un cabaret complet de porcelaine de Saxe pour café et chocolat. Des présents que j'ai reçus de lui, c'est le seul que j'aie conservé (1).

Je passe à l'orfèvre Dupuis.

Le roi de Sardaigne avait projeté de faire de sa petite ville de Carouges, en Savoie, sur le lac de Genève, et à une lieue de cette dernière ville, un point de réunion pour les arts, et une rivale d'industrie contre les Suisses. Son ministre à Paris, ayant ordre d'engager pour cet établissement différents artistes, s'était adressé, entre autres, à un garçon orfèvre, nommé Dupuis, petit homme maigre et boiteux, ayant peu de mine, et cependant les yeux très-animés, le caractère vif et décidé, et exer-

(I) Ce service, que ma sœur possède encore, a cela de curieux, qu'il a fait partie des acquisitions que Frédéric a faites à' Meissen, pendant ses campagnes de la guerre de Sept ans. Il était placé dans les appartements du roi à Berlin, où mon père l'avait admiré quelque temps avant qu'il lui fût donné. Bon Thiébault.

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çant son art avec un succès peu commun. Dupuis, qui n'était à Paris qu'un simple ouvrier, accepta sans peine les propositions de M. l'ambassadeur, et partit pour Carouges, environ deux ans avant la mort de M. de Voltaire. Cet homme pouvait d'autant moins passer près de Ferney sans s'y arrêter, qu'il était admirateur et enthousiaste de ce grand homme au point d'* savoir, pour ainsi dire, ses ouvrages par cœur : il parcourut donc en observateur et le château et les jardins, si bien que M. de Voltaire voyant par ses fenêtres ce petit boit^îux si attentif, fut curieux de savoir qui il était, et le fit appeler. « Mon- « sieur, lui dit ce vieillard, oserais-je vous demander qui vous « êtes? — Je suis Dupuis, orfèvre de Sa Majesté sarde. — Ah ! « monsieur, être orfèvre d'un roi, c'est une chose bien glo- « rieuse î — 11 y aurait bien plus de gloire, monsieur, à être « l'orfèvre de M. de Voltaire. — Comment ! » répliqua Voltaire, surpris et flatté de cette réponse, « est-ce que vous quit- « teriez un roi pour moi ? — Avec joie ! Je serais au comble « de mes vœux si je pouvais vous être agréable! » De là des propositions, et bientôt marché lait et conclu. Voltaire logea son orfèvre, en attendant qu'il lui eût fait bâtir une maison, et lui paya exactement la pension qu'il lui avait promise. Dupuis débuta par fondre en or la tète de son protecteur sur environ un pouce de hauteur, et à la faire enchâsser dans un médaillon dont le revers présente toutes les lettres des noms de Voltaire, tracées en filigrane. La tête est très- ressemblante : aussi M. de Voltaire en fut-il enchanté; si bien qu'il ne manquait pas de dire aux étrangers qui passaient par Ferney : « Allez voir « mon Dupuis; il est aussi habile fondeur qu'habile orfèvre ; il « mérite d'être connu. » Dupuis leur montrait sa tête et son chiffre en or, le tout dans deux petits médaillons : tout le monde voulait en avoir, et c'était toujours autant de louis que cet orfèvre ajoutait à ses appointements.

te Ah çà, » lui dit Voltaire au bout de quelque temps, « il K faut, mon cher Dupuis, songer à faire quelque ouvrage qui

366 AMIS DE FRÉDÉRIC

« soit digae de vous. Cherchez, creusez votre tête, et venez me « rendre compte de ce que vous aurez imaginé de mieux. — Le « projet et le plan de cet ouvrage, monsieur, sont tout arrêtés « dans ma tête, et j'espère que vous en serez content. — Com- « ment donc, mon ami? Et qu'est-ce que c'est? — Un déjeu- « ner, monsieur, dont vous ferez présent à l'immortelle Cathe- « rine II. — A merveille! Et comment sera fait ce déjeuner?

— Picprésentez-vous, monsieur^ un plateau en argent à an- « gles coupés, et ayant environ vingt pouces en carré : les « huit angles porteront sur la table par des sortes de massifs <' ou de pieds ; au milieu de chaque côté de ce plateau, ainsi élevé « d'un pouce et demi , se trouveront des sortes d'escaliers « inclinés qui poseront par leur extrémité extérieure sur la « table, et tiendront au plateau par l'extrémité la pins élevée ; « ces pièces, composées de trois marches , seront mobiles, et « serviront de mains pour le transport du déjeuner : le reste « du pourtour sera garni d'une balustrade élégante, soutenant « seize figures, savoir, une à chaque angle, et deux au milieu » de chaque face. La superficie du plateau formera un parterre « divisé en quatre parties, séparées les unes des autres par des « allées : les parties du parterre présenteront en filigrane , et « dans des proportions agréables, les titres des principaux ou- « vragesdontvous avez enrichi les siences, l'histoire, la philoso- « phie et la littérature. Les aWées et le pourtour seront en aru gentmassif et enblanc sablé : lemilieudu plateau aura quatre « colonnes de même métal, qui formeront un petit carré ; les « intervalles compris entre ces colonnes seront occupés par di- « vers emblèmes des sciences et des arts. Le centre offrira un « autel assez élevé, sur lequel brillera la flamme du génie; on « verra au-dessus le nid du phénix, qui renaît de ses cendres. Le « dôme qui couvrira cet autel, et qui portera sur les quatre co- « lonnes,sera surbaissé et ouvert au milieu; là sera une gloire « au-dessus du phénix. Les pièces nécessaires à un déjeûner de « quatre personnes seront de formes et de proportions agréa-

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« bles : les tasses, cafetière, théière, chocolatière et pot au lait « seront placées dans les huit divisions du parterre ; et le su- « crier posera sur la coupole au-dessus de la gloire. »

Ce projet, à l'appui duquel Dupuis produisit ses plans et ses dessins, plut beaucoup à Voltaire, qui se hâta de lui procurer l'or et l'argent dont il avait besoin. On concevra que le travail devait être long, si je dis qu'il se formait d'environ six mille pièces. Par malheur, il n'était pas achevé, et la maison de Dupuis n'était pas faite, quand Voltaire vint mourir à Paris. Cette mort ruina le pauvre orfèvre : il se retira à Lausanne pour y achever son déjeuner, et il était à peu près fini lorsque le secrétaire de feu M. de Voltaire fut chargé de transporter la bibliothèque de ce grand homme à Saint-Pétersbourg. Ce secrétaire, qui s'intéressait au sort de Dupuis, lui proposa de faire avec lui le voyage de Russie, lui pron>ettant de présenter à l'impératrice le déjeuner comme un ouvrage entrepris pour être offert à Sa Majesté, Dupuis accepta ; mais au milieu de ses préparatifs il tomba malade, et le secrétaire fut obligé de partir sans lui. A peine notre pauvre artiste fut-il guéri, qu'il courut après lui, arriva trop tard au Havre, s'y embarqua pour Pétersbourg, fît naufrage sur les côtes de Suède, et eut peine à se sauver avec son déjeuner, c'est-à-dire son trésor. Gustave III, le même qui depuis a été assassiné , entendit parler de ce morceau , désira le voir, en fut enchanté, et en demanda le prix à l'infortuné Dupuis, qui eut la maladresse de répondre qu'il avait été commandé et travaillé pour être offert à l'impératrice. Gustave se borna donc à procurer à l'artiste les facilités désirables pour le reste de sa route. Quand Dupuis arriva eu Russie, le secrétaire de Voltaire en était reparti ; ainsi le premier n'eut plus rien à attendre que de lui-même. Il s'adressa au prince Potemkin, le seul en effet par lequel il fût possible d'arriver jusqu'à Catherine II. Le favori tout- puissant trouva le déjeunersi beau, qu'il résolut de le garder pour lui-même, non cependant en le payant, carPotemkin ne payait rien. Bientôt donc Dupuis n'eut

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plus aucun accès : il écrivit et sollicita en vain; il n'obtenait ni son déjeuner, ni audience, ni réponse. A la fin, cet homme au désespoir vint déposer toutes ses peines dans le sein de l'envoyé de France, M. le marquis de Vérac : celui-ci fut touché des malheurs de ce Français, et indigné de la rapacité effrontée du satrape. 11 tâcha de consoler le pauvre Dupuis, et lui promit ce qu'il pourrait pour lui faire rendre justice. Monsieur l'envoyé sentit bien qu'il ne fallait compter sur aucun succès, s'il ne frappait un coup hardi : c'est pourquoi il profita d'un moment où le salon du prince Potemkin était rempli des grands de l'empire et des autres ministres étrangers ; et ce fut en présence detoutce monde qu'il redemanda le déjeuner de ce malheureux Dupuis, en faisant entendre qu'autrement lui-même serait obligé d'en faire l'objet d'une demande officielle , ce que sans doute monsieur le prince ne voudrait pas. Potemkin, irrité, répondit qu'il y avait trop longtemps que ce morceau l'embarrassait. L'envoyé le prit au mot, et lui proposa d'ordonner qu'il lui fût remis ; ce qui en effet fut exécuté, tant la colère est une belle chose chez ceux qui n'ont plus aucun mobile de justice ou de retenue !

Dupuis , rentré en possession de son déjeuner, n'eut rien de plus pressé que de se sauver. Arrivé à Varsovie , il travailla quelque temps pour se remettre en fonds, et continuer sa route : c'est ce qu'il faisait partout oii l'argent lui manquait, et il ne lui était pas difficile de trouver du travail , parce qu'il avait réellement autant de goût que d'habileté et d'industrie. De Varsovie , il arriva aux frontières des Etats prussiens, où l'attendait un nouvel embarras? on lui montra, en effet, une loi qui ne permettait le transit des ouvrages en argent et en or, qu'en payant cinquante pour cent de leur valeur. Dupuis laissa son déjeuner, sa femme et sa fille aux frontières, et vint à Berlin de.nander grâce. M. de Lahaye de Launay, régisseur général des finances de Frédéric , ajouta à la déclaration de ses employés que lui-même n'avait pas le pouvoir de dispenser du

VOLTAIRE

payement de ce droit; mais il conseilla àDupuis d'écrire au roi, ^et me l'adressa avec prière de lui faire sa lettre. Je fis un si heureux rapprochement de Voltaire , de Frédéric et de Catherine, que le roi envoya la lettre à M. de Launay avec ces mots : « Permettre le transit de cet ouvrage , avec dispense des « droits à payer. » Dupuis n'eut rien de plus pressé que de faire venir tout ce qu'il avait laissé aux frontières, et de monter son déjeuner pour nous le faire voir. M. de Launay lui donna une grande pièce, et lui permit d'en faire un atelier pour s'occuper jusqu'au printemps : nous étions en plein hiver, et le froid était excessif. Dupuis travailla donc deux à trois mois à Berlin, surtout pour M. de Launay, qui l'occupa beaucoup , plus par bienfaisance que par aucun autre motif. Dupuis nous quitta ensuite pour Hesse-Cassel , espérant que le landgraff achèterait son déjeuner. Je n'ai plus ouï parler de lui depuis son départ ; mais j'ai précieusement conservé un des chiffres et une des jolies petites têtes de Voltaire, dont il eut à Berlin un grand débit , et que je fus un des premiers à lui acheter.

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