LE CHEVALIER MASSON
du roi , qui depuis ce jour ne le regarda plus que comme un original qui n'avait pas le sens commun , et qui ne pouvait lui servir que de bouffon.
Peu après , madame la princesse Amélie , sœur du roi , passa par Potsdam en revenant de prendre possession de son abbaye et principauté souveraine de Quedlinbourg. Frédéric voulut retenir sa sœur auprès de lui pour un jour ou deux; il lui donna même un repas de cérémonie , comme à une princesse souveraine, et il y fit inviter M. Masson, dans l'idée que celui-ci pourrait aider à la conversation , et peut-être égayer la compagnie par quelques originalités inattendues. Le roi, en cette circonstance , ne se trompa qu'à demi : M. Masson fut trèsoriginal, mais il ne fît rire personne. « Madame, » dit-il à la princesse Amélie, vers la tin du repas, dans un de ces moments de silence d'où il crut devoir retirer la compagnie , « lorsque M. le duc d'Orléans, regent de France, donna l'abbaye « de Chellesà mademoiselle d'Orléans , sa fille, il lui dit : Ma « fille, vous ferez trois vœux : le vœu d'obéissance, et vous « commanderez ; le vœu de pauvreté , et vous serez riche ; « enfin le vœu de chasteté , et vous le garderez si vous le » pouvez. » A ce propos, qui ne pouvait manquer de rappeler de trop cruels souvenirs , tout le monde baissa les yeux ; le silence fut plus profond qu'auparavant, et l'on attendit le moment de se lever de table pour quitter M. Masson , et ne le revoir jamais. En effet, depuis ce dîner, il n'a plus été appelé; on a même cessé de parler de lui , il a été oublié , c'est comme s'il avait disparu. Il n'a pas tardé de son côté à sentir à quel point il était déchu , et il a pris son parti en homme aussi décidé que Frédéric. Il n'a plus vu personne ; il n'a plus reçu ni rendu aucune visite; il s'est renfermé chez lui dans une solitude profonde; et c'est tout au plus s'il a pris l'air quelquefois. Il s'est enfoncé au milieu de ses livres , et ne les a plus quittés. II ne s'est plus fait faire aucun habit, car il ne lui a plus fallu qu'une robe de chambre , ou une mauvaise redingote. Une
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vieille femme a eu soin de sou petit ménage : réduit h une parcimonie presque incroyable , il n'a plus vécu que de quelques herbages. On prétend , en un mot , que jamais sa dépense n'a outre-passé la somme de dix sous par jour. C'est ainsi qu'il a vécu pendant plus de vingt ans. Il était parvenu à se faire tellement oublier, qu'on ne le connaissait plus à Potsdam, et que c'eût été bien en vain qu'on y eût demandé de ses nouvelles ; il était aussi parvenu à tellemeut oublier le monde , qu'il n'a pas su un mot de cette guerre de Sept ans qui a rendu Potsdam désert autour de lui pendant si longtemps ; car, quelqu'un parlant de cette guerre en sa présence , après qu'on en fut revenu , il demanda de quelle guerre on parlait , et l'on vit son étonnement, et la peine qu'il avait à croire qu'il eût été seul durant tant d'années.
Je l'ai rencontré un jour cbez un libraire à Berlin , oii il était venu pour remettre le produit de ses épargnes à un banquier bien affidé bien discret , et chargé de les faire passer en France. Il soutint quelques opinions frappantes parleur originalité , et qui furent cause qu'après son départ je demandai qui il était. 11 avait un habit noir, bien déformé , bien usé , et même rapetassé ; et l'on m'assura qu'il ne lui en restait pas d'autre.
Enfin , après tant d'années de retraite , le roi raya son nom sur les états de payement , et lui fit dire qu'il était libre d'aller où il voudrait. « Je sais bien , » disait à ce sujet M. Masson , « que je suis absolument inutile au roi, mais ce n'est pas moi « qui ai demandé à lui être attaché ; c'est lui qui m'a sollicité : « il ne m'a donné que l'équivalent de ce que j'avais en France, « et je lui ai sacrifié de plus mes espérances : car à quel grade K serais-je parvenu , si j'avais continué de servir mon roi? De « combien mon sort ne pourrait-il pas être amélioré ? En me « renvoyant comme il le fait, me donne-t-il seulement la peu-
sion de retraite que j'aurais eue chez moi ? Il ne me donne « rien; et je puis dire, sous tous ces rapports, qu'il commet « une injustice manifeste , quelque inutile que je lui aie été. »