AMIS DE FRÉDÉRIC. LE CHEVALIER MASSON
dit être le père de d' Alembert, était alors ministre de France à la cour de Prusse. Il sut la négociation entamée par M. deGotter, et la réponse de M. Masson; et il crut devoir en donner avis à sa cour, et observer qu'il serait toujours très-important d'avoir auprès du roi de Prusse des Français qui en fussent bien venus, et sur l'attachement desquels on pût compter. En conséquence de cette dépêche, le ministre de la guerre écrivit à M. Massop que Sa Majesté Très-Chrétienne ayant appris que le roi,de Prusse désirait l'avoir auprès de lui, elle lui faisait dire qu'elle verrait sans aucune sorte de peine qu'il aceptât les offres qu'on lui faisait, supposé d'ailleurs que ce parti et les conditions lui convinssent, et qu'en ce dernier cas on lui donnerait un congé motivé comme il le désirerait. M. Masson, alors, écrivit à M. Gotter qu'il était aux ordres du roi de Prusse , auprès duquel il allait incessamment se rendre.
Pour peu que l'on se fasse une juste idée du caractère de Frédéric II, on concevra qu'il n'eut rien de plus pressé, à l'arrivée de M. Masson , que de le mettre à diverses épreuves , afin de le connaître, de le juger, et même de profiter de ses talents, si cet homme avait réellement tout le mérite qu'on lui attribuait; mais il ne fut pas longtemps à se convaincre que ce n'était pas à des gourmands qu'il fallait s'en rapporter pour remplacer Voltaire.
M. Masson était , sous tous les rapports, beaucoup trop audessous de celui dont on l'établissait le successeur. Voltaire brillait presque également par tous les talents qu'il avait le bonheur de réunir ; et M. Masson n'a jamais prouvé, que je sache, qu'il en ait eu aucun. Il est vrai néanmoins qu'il était savant et homme d'esprit; mais son esprit était plutôt singulier et original que juste et solide, et sa science n'embrassait guère que \es auteurs classiques et les critiques estimés ; il semblait qu'il sût par cœur les uns et les autres. Aussi sa bibliothèque , qui était assez nombreuse, n'embrassait-elle, avec ces deux sortes de livres, qu'une très-grande collection de journaux littéraires.
AMIS DE FRÉDÉRIC
Quant à son esprit , on en jugera par les deux ou trois anecdotes que je vais rapporter.
Je ne sais à quel propos je parlai de lui à M. le comte d'Esterno , ministre de France à Berlin, vers 1782, c'est-à-dire longtemps après que ce M. Masson nous eut quittés. Il se trouva que M. d'Esterno, qui lui-même était Franc-Comtois, le connaissait; et voici l'un des traits qu'il eut à m'en raconter : « M. Masson , jeune encore , mais déjà officier, eut quelques « courses à faire dans sa province avec son père. Ils prirent « place dans une de ces voitures publiques qu'on nomme dili- « gences, et qui alors s'appelaient coches. Là, ils ne trouvèrent « d'autre compagnie que celle d'un jésuite, qui lui-même « était de Franche-Comté. La conversation tomba sur la pro- « viuce qui les intéressait si directement tous les trois , et le « jeune Masson avança et soutint avec chaleur et persévérance •i que dans leur province il n'y avait que des bêtes; que c'était
tout au plus si l'on pouvait s'y élever jusqu'à la sphère du « sens commun le plus matériel ; que jamais elle n'avait pro- « duit aucun homme célèbre ou digne de l'être, dans quei- 't que genre que ce fût , au moins dans ceux qui tiennent aux « talents et au génie ; qu'il suffisait, pour s'en convaincre , <t de parcourir la liste de ceux qui se sont le plus distingués « dans les sciences et dans les lettres , liste oij l'on ne trouve pas « un Franc-Comtois. Le père combattit ce paradoxe injurieux « autant qu'il le put : il cita des auteurs que le fils critiqua et « maltraita. Alors le jésuite prit la parole à son tour, et dit au « jeune détracteur de leur patrie : Monsieur, quelque éloi- « gné que je sois de penser comme vous sur ce point, je re- « marque néanmoins que vous vous défendez avec tant d'a- « dresse , qu'il est impossible de ne pas convenir que , tout « Franc-Comtois que vous êtes, vous avez infiniment d'esprit. « Vous ne me nierez pas que monsieur votre père en a beau- « coup aussi ; tous ceux qui ont l'honneur de le connaître en « conviennent ; et vous êtes , monsieur, trop bien né, trop bon
LE CHEVALIER M/SJON.
« fils et trop juste , pour vous élever ici contre une réputation
< si bien établie. Pour moi , qui suis également votre compa- « triote, vous êtes trop poli pour me dire en face que je ne suis » qu'une béte : ainsi, monsieur, nous voici trois Francs-Comtois « que le hasard a réunis dans cette voiture, et ces trois Francs- « Comtois sont même à vos yeux trois hommes d'esprit ! Avouez « que cela ne se peut trouver que dans les pays oii il y en a « beaucoup. — Le jeune Masson fut obligé de noyer sa mau- « vaise thèse dans les formules de la politesse. »
Frédéric, toujours pressé d'évaluer l'esprit des autres, et d'en tirer paiti, avait tous les jours M. Masson à dîner; et, de plus, il ne manquait guère , après le repas , de causer pendant quelque temps avec lui , en se promenant dans le salon voisin de Ja salle à manger. Dans un de ces derniers entretiens, le roi lui dit un jour : « Faites-moi le plaisir de me dire quel est, selon « vous, le plus grand capitaine qu'il y ait eu au monde? Je « me suis souvent fait cette question à mol -même, et n'ai jamais « pu la résoudre d'une manière précise et définitive. A la vé-
< rité , je me suis , en dernier résultat , arrêté surtout à trois « hommes , Alexandre, Annibal et César. Je crois voir assez
clairement que ceux-là l'emportent sur tous les autres ; mais « lequel des trois s'est élevé au-dessus de ses rivaux? C'est là « 011 gît la difficulté. Je vous dirai bien encore que je penche « fort à préférer Annibal et César au grand Alexandre. Celui-ci « avait d'habiles généraux et d'excellents soldats contre des « peuples efféminés ou barbares : je suis loin d'oublier com- « bien il était digne décommander aux uns et aux autres : je « ne méconnais ni sa brillante valeur, ni son extrême activité, « ni son génie rare et toujours grand ; cependant il me paraît in- « férieur aux deux premiers, quant à l'étendue et à la fécondité / de ce même génie, pour ce qui concerne la science militaire. « Il reste donc à prononcer entre ces deux derniers , et c'est « là ce qui m'arrête. A la vérité , Annibal me semble encore * assez souvent supérieur même à César, mais je n'ose me lais-
AMIS DE FRÉDÉRIC
« ser aller à cette opinion. Ainsi je reprends ma question dans « sa généralité, et je vous demande quel est l'homme de guerre « que vous regardez comme le plus grand capitaine qui ait « existé ? — Sire , le plus grand capitaine qu'il y ait jamais « eu , selon moi , c'est Henri IV. » Cette réponse fit sur l'esprit de Frédéric l'effet que produit sur nous une grande surprise , une plaisanterie déplacée , ou bien une ineptie. Cependant il se modéra par respect pour Henri IV , et se contenta de répliquer que personne au monde n'estimait et ne chérissait Henri IV plus que lui ; qu'il le regardait comme homme d'esprit et très-aimable , comme chevalier preux et très-galant homme, comme excellent roi et père de ses peuples , mais que ce prince n'avait fait la guerre qu'accidentellement et par nécessité ; que la qualité de guerrier n'avait été chez lui qu'une qualité secondaire, et que comme ce n'était pas son premier trait caractéristique , il ne fallait pas le porter ici en ligne de compte ; d'où il arrivait que, revenant à sa question, il retombait toujours sur Annibal. « Et moi, Sire, reprit Masson, sur Henri IV. )> En tout autre moment , le roi se serait probablement fâché : heureusement pour son chambellan, il se trouva de bonne humeur. La scène lui parut comique, et il résolut de s'en amuser durant quelques moments. Il prit donc l'air et le ton d'un homme qui , réfléchissant bien profondément sur ce qu'il va dire, fait plusieurs pas en silence, et finit par ces mots : Oui^ tout bien considéré, Annibal; et Masson, qui marche à côté de lui un demi-pas en arrière, imite le même jeu, et redit à son tour : Oui, Henri IV . La promenade, le silence, tout continue de la même manière, l'un répétant de temps en temps : Annibal \ et l'autre répliquant bien fidèlement , Henri IF; jusqu'à ce qu'enfin Sa Majesté rentrât dans son cabinet, en redisant encore avec un grand éclat de rire : Annibal; sur quoi Masson ne manqua pas , avant de s'en aller, de faire répéter aux échos du salon : Henri IF. Cette scène fit beaucoup perdre à M. Masson dans l'esprrt