TIVOLI ET SES SOUVENIRS
Tivoli, l'ancienne Tibur d'Horace, est située à i 8 milles à l'est de Rome, et mérite d'être étudiée sous le rapport du site et sous le rapport de l'antiquité.
Envisagé sous le premier rapport, Tivoli ne laisse rien à désirer de mieux. Placée à la rencontre de trois montagnes, elle est assise sur le flanc d'une de ces montagnes et envoloppée d'immenses bosquets d'oliviers ; elle regarde :
Au nord, Monticelli, petite ville élevée sur les ruines de Curniculum ; Santo Angelo, bâtie sur l'emplacement de Canina ; Monte-Rotondo qui nous rappelle le brigandage exercé par les vendales de i 867 ; et enfin, Mentana, où l'armée pontificale défit, dans le mois d'octobre 1867, les >^ chemises rouges commandées par Garibaldi, connu plus communément sous le nom de général Montreton- do s ;
A l'orient, les trois montagnes auxquelles je viens de faire allusion ;
Au sud, Palestrina, autrefois Praeneste ; Fras-
cati, Rocca-Priora, anciennement Corbion, et Albano ;
A l'occident, la campagne romaine et Rome, la Ville sainte, la Ville éternelle, la Ville des martyrs. Une riche vallée sépare Rome de Tivoli. Lorsque la voûte céleste est sans nuage, la Ville des Papes apparaît dans toute sa splendeur. Si, au contraire, une trop grande quantité de vapeur remplit l'atmosphère, Rome disparaît ; mais la coupole de Saint-Pierre ne fuit jamais le regard. C'est le phare lumineux qui guide le voyageur sur la mer orageuse du monde et lui fait éviter les écueils qui sont semés sur son passage.
Sous le rapport de l'antiquité, Tivoli me semble digne de figurer après Rome, à cause des nombreux souvenirs qu'elle renferme. Il serait trop long de décrire chacun de ses monuments en particulier, je me contenterai d'en faire l'énumération :
Nous remarquons les ruines d'un grand nombre de temples consacrés aux dieux païens, tels que ceux de Vesta, de la Sybille, d'Hercule ; les grottes de Neptune et de la Sirène ; plusieurs villas délabrées ou l'emplacement qu'elles ont occupé : nous voulons dire les villas de l'empereur Adrien ; de Caïus Marius, homme de grand mérite et contemporain de Cicéron ; de M. Scipion ; de Lépide, célèbre triumvir; de Virgile, le cygne de Mantoue ;
de Quintilius Varus, qui a tant fait souffrir Auguste ; il vous en souvient : " Varus, qu'as-tu fait de mes légions ? " ; de Cassius, qui, de concert avec Crassus, a soutenu la guerre contre les Parthes ; de Brutus, qui suivit d'abord le parti de Pompée et se soumit ensuite à César ; de l'empereur Trajan ; de Salluste, célèbre historien ; de Catulus, consul qui défit les Cimbres conjointement avec Marius ; du poète Horace, qui a tant détesté l'ail et tant aimé le vin ; de Pison, qui a été consul sous Auguste, gouverneur de Syrie sous Tibère, et fit mourir Germanicus ; de Mécène, le favori d'Auguste, et qui ne pouvait s'endormir qu'au bruit des cascatelles ; de Plaute, poète comique ; de Zénobie, reine de Palmyre ; de Sifax, roi de Numédie, qui fut vaincu par Scipion, dans la seconde guerre punique ; de Plancus, consul, l'an 712 de Rome, et 42 avant Jésus- Christ, et de plusieurs autres. Une aussi grande multitude de villas, habitées par les hommes les plus célèbres de Rome païenne parlent beaucoup en faveur de Tivoli et sont une preuve vivante de son ancienne gloire. Aujourd'hui encore, les familles nobles de Rome chrétienne ne dédaignent pas le séjour de la patrie d'Horace.
Les églises de Tivoli méritent une mention toute spéciale, et j'invite le lecteur à pénétrer avec moi dans ces pieux asiles de la sainteté,
Les principales églises sont celles de Saint- Laurent, de Saint-Sylvestre, de Saint-Biaise, de Saint-Pierre, de Saint-André, de Sainte- Symphorose, appelée aujourd'hui Chiesa del Gesu, de Saint- Vincent, de Sainte-Marie Majeure et de Saint-Jean l'Evangéliste.
L'église du Gesu est celle que j'aime le plus. Tout plaît dans ce temple. La richesse qu'on y a déployée et les magnifiques tableaux qui ornent la nef sont tous d'un prix élevé et attribués à des artistes les plus renommés. Ces peintures apportent dans l'âme, je ne sais quoi de suave, et l'invite à détourner ses désirs de cette vallée de larmes et à les tendre vers la suprême Beauté.
La basilique de Saint-Laurent occupe l'emplacement du temple d'Hercule. Cette coïncidence nous met en mémoire la victoire du catholicisme sur le paganisme. En posant le pied dans cette basilique, on aperçoit à droite une belle statue de l'Immaculée-Conception, due au génie du Bernin. Elle est en grande vénération à Tivoli, et c'est avec raison. En 1656, la Madona a préservé les Tiburtins de la peste qui sévissait partout et causait de cruels ravages.
L'église de Saint-Vincent est construite sur la grotte de sainte Symphorose. Dans cette église se trouve un beau tableau représentant le martyre
de cette sainte et de ses sept fils ; et puis, vers le milieu de la nef, à droite, un escalier conduit à une cellule souterraine. C'est dans cette grotte que s'est cachée la sainte femme avec ses sept enfants pour se dérober à la persécution de l'empereur Adrien. Mais, comme vous le savez déjà, sa retraite a été ensuite découverte, et l'héroïque mère est morte martyre ainsi que tous ses enfants. L'église de Saint Pierre, bâtie sous le pontificat de saint Simplicius, s'élève sur les ruines de la villa de Metellus Scipion et appartient à la Confratemita délia Carita. C'est une des plus anciennes églises de Tivoli.
L'église de Saint-Biaise, située au milieu de la place de la Reine et desservie par cinq Dominicains, remplace le temple de Junon. Elle a été détruite et rebâtie plusieurs fois, de sorte qu'elle porte encore les traces des tristes phases qu'elle a eu à traverser.
En arrière de la place de Trevi, on rencontre l'église de Saint-André, qui fut fondée par S. Silvia-Anicia-Probina, mère de Grégoire le Grand, sur les ruines du temple de Diane.
L'église de S.iint-Jeaft l'Evangeliste est près de la porte du même nom. En 1729, elle est devenue la propriété des religieux nommés Eratc Bene- Fratelli, qui l'ont réparée et lui ont donné l'appa-
rence qu'elle conserve de nos jours. Les peintures de cette église sont les plus remarquables de Tivoli. Les fresques de la tribune sont attribuées à Pinturrichio ; celles de la nef et du sanctuaire et le tableau de saint Marc l'Evangeliste, à Salviati. Le maître-autel est dominé par la statue de saint Jean, due au ciseau de Vincent Léoni, qui est regardé comme le restaurateur de l'église de Saint-Biaise.
Enfin, jetons un coup d'œil rapide sur les ruines de la villa d'Horace. Qu'y voit-on ? Une petite église dédiée à saint Antoine de Padoue. Encore l'erreur qui cède le pas à la vérité. Le site ne pouvait être mieux choisi. Véritablement, comme dirait un ancien représentant du peuple canadien, Horace aimait la belle nature. C'est l'endroit le plus délicieux qu'on puisse voir. Nous sommes en dehors et à douze arpents de la ville, en face des cascatelles, Sur le flanc d'une montagne et au milieu d'un bosquet touffu d'oliviers. Tel est le lieu où le poète latin se livrait à ses débauches et à ses plaisirs éphémères. Le poète n'est plus ; mais un grand saint lui a succédé, et sa main protectrice s'élèvera sur les Tiburtins jusqu'à la consommation des siècles.