CASCADES DE TIVOLI ET LA VILLA D'ESTE
Avant de nous éloigner de Tivoli, allons visiter les cascades et la villa d'Esté. Commençons par les premières.
Sans être comparables à celles de Niagara et de Montmorency, les cascades de Tivoli reçoivent néanmoins la visite de plusieurs personnages importants, voire des rois et des reines, des princes et des princesses. En parcourant la longue liste des illustres touristes dont le nom est gravé sur un marbre, placé à l'entrée des tunnels qui traversent le mont Catillo, j'ai remarqué, à ma grande surprise, le nom du prince de Galles, notre futur roi. Ces cascades ont un cachet de beauté qui les fait aimer. La nature, dans le voisinage, a pris mille formes diverses sous la main de l'Artiste universel, et offre un spectacle enchanteur.
On distingue deux cascades, l'ancienne et la nouvelle. Le lit de l'ancienne est presque desséché, et cela date de 1835. Avant cette époque, c'était l'unique cascade. L'eau y coulait par conséquent en très grande abondance, surtout à l'époque des
pluies torrentielles. En 1826, le torrent se grossit à un tel point que l'onde s'élança hors de ses digues, inonda la ville — les cascades touchent à la ville — et emporta dans sa course furibonde plusieurs beaux édifices, qui furent complètement démolis. Ce désastre répandit la terreur dans toute la ville. On commença alors à penser aux remèdes qu'il fallait apporter au mal. Léon IX fit donc construire de nouvelles digues pour mettre un frein au torrent dévastateur. Mais ces murs parurent encore insuffisants. Neptune ne voulait pas conclure la paix à si bon marché. Grégoire XVI mit la main à l'œuvre, et le dieu s'avoua vaincu. Pour obtenir son but plus sûrement, le pape Grégoire résolut de détourner le cours de l'Anio, en faisant percer le mont Catillo ; ce qui présentait de sérieuses difficultés. Cependant Grégoire le voulait, et la chose se fit ; car pour ce grand pape vouloir et faire étaient synonymes. On pratiqua deux tunnels à travers le mont. Les eaux y pénétrèrent, pour la première fois, le 7 octobre 1835, en présence de Sa Sainteté Grégoire XVI, de la reine des Deux-Siciles, de plusieurs cardinaux, etc., et formèrent ce que nous appelons maintenant la nouvelle ou la grande cascade. On peut parcourir les deux tunnels à pied d'un bout à l'autre; car dans chacun d'eux se trouve une
plateforme ou galerie sur laquelle le promeneur se balade à son aise.
En revenant des cascades, entrons dans la villa d'Esté, qui apparaît à notre gauche. Après l'avoir examinée avec soin, nous aurons une idée plus ou moins juste des nombreuses résidences princières qui entourent Rome.
La villa d'Esté a été construite en i 5 5 1 par les soins du cardinal Hypolite d'Esté, qui, dit-on, dépensa en cette occasion un million de scudi (le scudo vaut 5 francs 7^ sous). Comme vous le voyez, c'est une somme assez ronde, mais je dois ajouter que l'argent a su produire le beau. Le palais, qui sert de résidence aux cardinaux de cette illustre famille, n'offre rien de remarquable. Passons outre et volons dans le jardin qui l'avoisine ; nous serons contents de notre petite visite.
Bien des fois, il m'a été donné de voir des jardins, mais je n'ai jamais vu autant de beautés réunies dans un même lieu. L'œil ne se lasse jamais de contempler ; à chaque pas que l'on fait, on aperçoit une multitude de petits êtres qui flattent la vue Ici, ce sont des statues que le paganisme a fait naître ; là, de splendides sculptures exécutées par le génie chrétien ; plus loin, des myriades de jets d'eau sous différentes formes, et puis, un nombre prodigieux de gracieuses fontaines.
Mon épithète gracieuse doit vous surprendre. Je veux seulement dire que le dieu ou la déese, qui est préposée à la garde de telle ou de telle fontaine, a un extérieur gracieux. Enfin pour compléter le tableau, ce jardin renferme des arbres de toute sorte qui croissent à une hauteur prodigieuse, tels que le cyprès, le platane, le cèdre du Liban, etc. Rien n'y manque. L'intelligence a présidé à l'œuvre.
Nous avons maintenant une vue d'ensemble ; mais examinons encore plus en détails. En un mot, faisons le tour du jardin. A l'orient, on remarque la fontaine nommée en langue italienne de rOvato, que Michel -Ange Buonarotti décore du titre pompeux de reine des fontaines. Quatre fragments de rocher surperposés forment le mont Elicon. Sur la crête du mont repose le cheval ailé ou Pégase ; à la base surgit l'eau écumante qui représente l'Hyppocrème. Les rochers ont une légère cavité sur le flanc ; c'est dans ce creux qu'est assise la statue de la Sibella Albunea, de dix-sept palmes de haut, et qui caresse, de sa main droite, la jeune Tivoli. A chaque côté de la Sybille se dressent deux autres divinités, à gauche, l'Anio, et à droite, Hercule, qui sont mollement étendues sur la verdure et semblent, à vrai dire, prendre peu d'intérêt à l'humanité souffrante ; du pied de
ces dernières statues jaillissent deux torrents qui versent d'abord leurs eaux agitées dans une immense coupe, et de là dans un riche réservoir de forme ovale. Une foule de petites créatures (statues) figurant les Naïades, sont placées en face du grand réservoir, sur une seule ligne et en demicirconférence, et forment un tout complet avec le reste du dessin. Mais un peu d'ombre, dit-on, dans un tableau ne nuit pas à sti beauté ; tel est le cas pour la fontaine que nous étudions. Des platanes séculaires répandent à l'entour un ombrage toujours frais ; leur cime altière semble percer la nue et regarde avec dédain le joli bocage de lauriers qui enveloppent l'Elicon.
De la fontaine de YOvato, je pénètre dans l'allée des cent fontaines, qui traverse le jardin dans toute son étendue, de l'est à l'ouest. Cette allée doit son nom aux cent jets d'eau qui la bordent. A l'extrémité de cette voie, j'aperçois la Girandola. La première chose qui frappe ma curiosité, c'est une petite colline sillonnée en mille endroits par les flots argentés de l'onde bondissante, de l'onde qui tombe, se relève, rebondit et retombe dans un vaste bassin. On dirait, à première vue, que l'eau est portée de main en main, comme la langue italienne l'exprime si poétiquement : " Acqua sollevavasi di mano in mano" Le torrent, en frap-
pant les pointes aïgues du rocher, produit un grand bruit, sourd et saccadé, semblable au mugissement du lion delà forêt. Cette circonstance a'.fait donner à la fontaine, la dénomination de Fontaine de Dragon. C'est le cardinal Luigi qui a fait construire cette superbe fontaine à l'occasion du séjour de Grégoire XVI dans le palais même du cardinal. Trois jours ont suffi pour créer ce merveilleux ornement de la ville d'Esté, et Grégoire a pu contempler un nouveau chef-d'œuvre avant de retourner au Vatican. Si jamais les armes de la maison Buoncompagni vous tombent sous les yeux, vous y verrez figurer les dragons. Alors, vous vous rappelerez la courte description que je fais aujourd'hui de la fontaine des dragons, et vous aurez la solution du problème.
A la droite de la fontaine des dragons, le regard se fixe — permettez-moi l'expression — sur un amas de beautés, auquel on décerne le nom de Romctta, petite Rome. C'est une représentation, en petit, des principaux monuments de l'antique Rome. La plus grande partie, il est vrai, est dépouillée de ses somptueux ornements et a été détériorée par le temps ou par l'eau. Au milieu des ruines éparses, on distingue encore, d'une manière assez confuse, le capitole, le panthéon, le mausolée d'Auguste, le môle d'Adrien, etc. Sur une vaste terrasse
s'élève la statue de Rome, entourée de trophées ; à côté, la louve allaite Romulus et Rémus, et en face, se dresse le pont triomphal. Nous avons devant nos regards plusieurs pages de l'histoire romaine. Nous voyons grandir Romulus et Rémus ; nous assistons à leur querelle, à leur séparation, au meurtre de Rémus par son frère, à la fondation de Rome, à l'enlèvement des Sabines, à la mort du premier roi des Romains, etc. Comme au mont Elicon, de grands arbres ceignent d'une couronne verdoyante la tête de Rometta. De la terrasse que nous occupons, la vue embrasse tout le jardin* C'est donc un panorama grandiose qui se déroule devant nous.
La villa d'Esté possède plusieurs autres monuments et plusieurs autres chefs-d'œuvres, mais il serait trop long de les faire connaître ici. J'ouvre donc la porte du jardin, et je gagne la caserne, au pas accéléré, afin de ne pas ennuyer davantage le lecteur.