‹ Souvenirs de voyage d'n soldat de Pie XIChapitre 16 sur 38 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

BOLSENE MONTEFIASCONE VlTERBE. *

En quittant Subiaco, ma compagnie — il ne faut . pas croire que j'étais capitaine pour parler ainsi — se dirigea sur Rome, où elle séjourna pendant onze mois. Dans cet intervalle, j'ai eu la consolation d'assister à l'imposante cérémonie des noces d'or de Pie IX, et à l'ouverture du concile du Vatican. Ces deux faits glorieux dans la vie du successeur de Grégoire XVI méritent un chapitre séparé. J'y reviendrai donc plus tard. En attendant j'invite le lecteur à me suivre dans la province de Viterbe, afin de jeter un coup d'œil sur quelques villes. Après avoir fait cette course, nous aurons parcouru presque tous les Etats de l'Eglise. J'ai eu occasion de visiter Civita Castellana, Soriano, Orvieto, Montefiascone, Bolsene et Viterbe. Pour abréger mon récit, je me contenterai de dire un mot de ces trois dernières villes.

Je commence par Bolsene, qui se trouve au nord et à cinq jours de marche de Rome, pour un zouave voyageant avec le sac au dos et la carabine en bandoulière.

Bolsene, l'ancienne Vulsinii, renferme une population de 1,000 âmes tout au plus. C'est une des douze lucumonies eu capitales des Etrusques. A quelques pas de cette ville, s'étend un joli lac du même nom, si vanté par le Dante. Vous n'avez pas oublié sans doute les anguilles qu£ ce poète a chanté avec tant de grâce.

Bolsene est célèbre par les longues luttes qu'elle a eu à soutenir sous la monarchie romaine, mais surtout par le miracle éclatant qui s'y est opéré au treizième siècle. Voici comment un écrivain français raconte ce fait :

"Vers le milieu du XIII siècle, le pape Urbain IV se trouvait avec tout le sacré collège à Orvieto, voisine de Bolsene. Dans cette ville, un prêtre, en célébrant le saint sacrifice à l'église, encore existante, de sainte Catherine, laisse tomber, par mégarde, quelques gouttes du précieux sang sur le corporal. Afin de faire disparaître les traces de l'accident, il plie et replie le linge sacré de manière à étancher le sang adorable.

Le corporal est ensuite rouvert ; et il se trouve que le sang a pénétré tous les plis, et imprimé partout la figure de la sainte hostie parfaitement dessinée, en couleur de sang. Sur l'ordre du souverain pontife, le linge miraculeux est transporté solennellement à Orvieto, et on le garde encore

aujourd'hui avec un profond respect dans la cathédrale. Le reliquaire qui lé renferme est un chefd'œuvre d'orfèvrerie, orné de peintures en émail, et la cathédrale, bâtie en mémoire du prodige, est un des plus splendides et des plus anciens monu ments de l'art en Italie ; elle date de 1290. Ce miracle fut un des motifs qui, en 1262, déterminèrent le même pontife à instituer la solennité de la Fête-Dieu. Bolsene montre encore dans une humble église l'endroit où le sang coula, et qui a été couvert d'une grille."

Montefiascone est située à huit ou neuf milles de Viterbe sur une colline à pente douce. C'est la ville aux vins par excellence. Les Italiens de cette province ne jurent que par les vins de Montefiascone. L'eau leur en vient à la bouche quand on leur en parle. Voici un trait qui établit clairement la renommée des vins de cette ville.

Il y a quelques années, un riche Allemand voyageait en Italie. A son retour de Rome, il passa par Montefiascone. Avant de descendre de voiture, il commanda à son domestique d'aller s'informer s'il y avait du bon vin dans cette ville. Si le domestique réussissait dans sa mission, il devait répondre : Est. Le domestique était chargé de voir aussi si le vin était de qualité supérieure, et, dans le cas affirmatif, de répondre Est. En

troisième lieu, le serviteur devait s'enquérir si le vin était excellent, et de répondre encore Est. Le fidèle domestique s'empresse d'obéir aux ordres de soa maître. Bientôt il revient tout joyeux et s'écrie : Est, Est, Est. L'Allemand, au comble du bonheur, saute de voiture, entre dans une trattoria et boit tant de vin qu'il en meurt sur le champ. Sur sa tombe qui a été déposée dans l'église de

saint Flavien, on lit l'inscription suivante :

Est, Est, Est

Et propter nimium est,

Johannes de Fuger,

Dominus meus,

Mortuus est ,

Cette mort fait honneur aux vins de Montefiascône, mais non à celui qui en a été la victime.

Viterbe, la ville aux belles fontaines, comme on la désigne ordinairement, est assise au pied du mont Cimino, l'ancien Cyminus. Sa population est de 20,000 âmes. Cette ville entourée de hautes murailles, était, en 1869, sous la garde des troupes françaises. Là, sont réunis une foule d'objets d'art qui étonnent les étrangers. Non loin de Viterbe, on rencontre le petit village de Canino, devenu célèbre par la retraite^de Lucien Bonaparte, et par la découverte de vases et de statues étrusques.

Les habitants de Viterbe ont une grande dévotion pour le bienheureux Crispino et pour sainte

Rose. Lorsque l'Eglise célèbre la fête de ces deux saints, le peuple accourt en foule se prosterner devant les précieuses reliques du frère capucin et de la jeune vierge. Crispino, ou Crispin, est un frère de l'ordre des capucins qui a rempli l'humble fonction de quêteur du couvent, pendant quarante ans, et dont le corps miraculeusement préservé de la corruption, repose dans le campo santo du couvent de la Conception, à Rome. Rose est une jeune fille, morte à dix-huit ans en odeur de sainteté, au treizième siècle.

J'invite les personnes qui ont eu la force de m'accompagner dans mes marches forcées, de venir avec moi dans quatre autres villes, et nous irons ensuite nous reposer à l'ombre du drapeau pontifical qui flotte sur le fort Saint- Ange.

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