SUBIACO ET SAINT BENOIT
Subiaco vient du mot latin Sablaqucum, ainsi nommé parce que autrefois on voyait un peu audessus de cette ville trois petits lacs aujourd'hui desséchés. Sublaqueum a été changé en Subiaco.
Subiaco, ville de la Sabine est située à cinquante milles au sud-est de Rome ; elle renferme 6,000 âmes, et offre, comme le dit Robello, un grand intérêt aux artistes par son délicieux paysage, aux industriels, par ses nombreuses usines, et aux philosophes, par les souvenirs de saint Benoît. Son site est charmant. Entourée de montagnes qui portent leurs cimes grisâtres jusqu'aux nues, et bâtie sur une colline de forme pyramidale, elle regarde de tous côtés un vallon profond, où la nature se plait à étaler ses trésors. Bocages verdoyants, jardins ^émaillés de mille fleurs, promenades délicieuses, rien n'y manque. Les édifices, d'une apparence assez médiocre, sont groupés au tour du mamelon, formant ainsi une espèce d'amphithéâtre. Le palais épiscopal est, comme un nid d'oiseau, perché sur le sommet et domine toute
la ville. A la première vue on le prendrait pour un château-fort capable de soutenir un long siège. Les églises sont au nombre de huit ; la cathédrale seule peut attirer notre attention. Les rues, comme celles des autres villes des Etats de l'Eglise, sont étroites et d'un aspect qui demande beaucoup d'améliorations sous le rapport de la propreté. Nous avons une faible idée de la topographie du Subiaco ; passons maintenant aux souvenirs que renferme cette ville :
Le premier souvenir qui frappe le regard du voyageur est celui de Néron, ce démon sous la forme humaine. L'aurait-on cru ? Tout de même, ce n'est que trop vrai. Enchanté du magnifique paysage dont je viens de parler, Néron avait fait construire des bains artificiels et une somptueuse villa à un mille de la ville, sur les rives de l'impétueux Anio. Il ne pouvait se fixer en un endroit plus favorable , pour ses orgies nocturnes, et pour satisfaire les passions de son cœur gangrené. Il existe encore aujourd'hui quelques ruines — disséminées ça et là — des édifices élevés par cet empereur capables tout au plus de nous donner une juste idée de la magnificence que déployaient les anciens Romains dans la construction de leurs palais.
Le second souvenir qu'on rencontre est l'anti-
pode du premier. Ce souvenir est cher aux habitants de la ville de Subiaco, cher à toute l'Italie, cher enfin à l'Eglise catholique. Je viens de nommer saint Benoît, de la famille d;Anicia, ce jeune praticien qui, fuyant les honneurs et les délices du monde, vint se réfugier dans une grotte, où les rayons d'un soleil bienfaisant ne pénétraient jamais. Le paganisme avait souillé cette contrée de sa bave immonde. Le christianisme, quatre siècles plus tard, chasse pour toujours ce monstre infernal, et plante la croix à l'endroit même où ce dernier avait établi sa demeure. Benoît fut l'instrument dont se servit la Providence pour remporter cette victoire à jamais mémorable, qui produisit dans l'univers des fruits si abondants. Ce grand saint, ne voulant pas laisser son œuvre incomplète, forma un ordre qui fut chargé de continuer ce qu'il avait commencé, c'est-à-dire travailler au salut des âmes. L'ordre des Bénédictins s'augmenta avec rapidité, et fonda un vaste monastère sur la grotte même dans laquelle saint Benoît passa trois longues années sans voir aucun être humain. C'est ce monastère, commencé par saint Benoît et parachevé par l'abbé Humbert, que nous allons étudier ; mais, auparavant, suivons avec attention le joli sentier qui conduit au Sagro Spcco, afin d'admirer les monuments qui se présentent à l'admiration pendant cette excursion aérienne.
Le premier monument que le chrétien s'empresse de visiter, c'est une chapelle circulaire, élevée en l'honneur de saint Maur, disciple de saint Benoît. On rapporte le fait suivant dans la vie de ce dernier : " Un jour, le jeune Placide, fils d'un sénateur romain, alla puiser de l'eau dans un petit lac, aujourd'hui desséché, et à peu de distance de la villa de Néron. Pendant que le jeune homme était penché sur le bord de l'eau, le poids de l'amphore l'entraîna, et Placide tomba dans l'abîme. Il allait périr, lorsque saint Benoît ordonna à saint Maur de voler au secours de Placide. Maure obéit ; il marche sur les eaux comme autrefois Notre Seigneur sur le lac de Génézareth, et retire du gouffre l'enfant qui n'a plus qu'un souffle de vie." Pour perpétuer la mémoire de ce miracle éclatant, les habitants de Subiaco élevèrent cette chapelle que nous avons devant nous. Plus loin s'élève le couvent de sainte Scholastique, sœur de saint Benoît. Ce monastère a été construit au VI siècle. On y a réuni une ioule d'objets de l'antiquité provenant de la villa de Néron. Ce sont des religieux cloîtrés qui l'habitent aujourd'hui.
L'église qui touche au couvent est d'une grande beauté. L'âme se sent à l'aise en pénétrant dans ce temple et respire librement les parfums des vertus qui y sont pratiquées. Dans la crypte, on
admire deux grottes profondes, habitées autrefois par deux saints : Pierre et Honorât. Le corps du vénérable Bède repose dans ce lieu. Son nom est gravé sur un marbre avec l'inscription suivante : " O vénérable Bede ! Illustrions doctor of the english nation vouchsafe to obtain, the retum of that people to the truc ehureh and peace and ivelfare for myself who corne t hit her in pilgrimage to tJiy shrine. "
A deux pas du couvent de sainte Scholastique, il existe une chapelle visitée par une foule innombrable de pèlerins. En gravissant cette montagne, saint Benoît rencontra le moine Romain, plus tard saint Romain, qui le dépouilla de ses habits et le revêtit d'une peau de bête. Cette chapelle est là pour rappeler aux pèlerins cette circonstance de la vie de saint Benoît.
Nous traversons ensuite un petit bois odoriférant, connu sous le nom de bois sacre. Ce riant bocage a été sanctifié par la présence de saint Benoît, de cet homme de diamant, comme l'appelle le pape Zacharie. Le touriste, fatigué de cette /pénible ascension, s'arrête volontiers un instant ' sous cet épais feuillage pour reprendre haleine, respirer l'air pur et ranimer ses forces chancelantes.
Nous arrivons enfin au monastère de saint Benoît, au célèbre Sagro Speeo, placé sur des
rochers à pic, menacé par des masses énormes de pierres qui le dominent, et suspendu sur le bord d'un précipice. Ce couvent est adossé à la montagne, à la paroi qui, comme le peint si bien de Montalembert, fait face au midi et domine en surplombant le cours bondissant de l'Anio séparant, en cet endroit, la Sabine du pays habité jadis par les Eques et les Herniques. Le sanctuaire du Sagro Speco compte sept étages et quatorze autels.
Au second étage se trouve la grotte sainte. Une statue d'une beauté et d'une expression merveilleuses représente le patriarche à genoux et les yeux tournés vers le ciel. A côté de la statue, on remarque un panier et une clochette. L'ermite Romain seul connaissait le refuge du saint qu'il nourrissait du reste de ses jeûnes. Mais il ne pouvait pas parvenir jusqu'à lui, il lui glissait chaque jour un morceau de pain, au moyen d'un panier attaché à l'extrémité d'une corde ; et au panier était fixée une clochette qui, par ses tintements réitérés, avertissait l'anachorète de l'arrivée de son frugal repas. Vous devez comprendre facilement l'énigme du panier et de la clochette que renferme la grotte sainte. Ces souvenirs ne sont qu'une imitation, mais c'est un fac-similé qui parle éloquemment au cœur du chrétien. Les Bénédictins con-
servent les originaux dans une chapelle avec un soin tout religieux. On voit aussi le lit sur lequel saint Benoît, succombant à l'épuisement, prenait quelques heures de repos. Sa couche n'était pas aussi molle que celle des rois fainéants de la Gaule. Une simple pierre, et encore était-elle passablement raboteuse, voilà le lit du grand saint de Subiaco.
Au septième et dernier étage, existe une autre grotte, dans laquelle saint Benoît composa la règle de son ordre, sous l'autel qui la décore ; le saint a laissé l'empreinte de ses pieds parfaitement gravés dans le roc. Cette grotte et la première que nous avons visitée sont fobjet d'une tendre dévotion. Les fidèles y accourent de toutes les parties du monde. L'évêque de Montréal, Mgr Bourget, est venu lui-même, le jour de la fête de saint Benoît, célébrer le divin sacrifice de la messe dans le Sagro Speco. Sa Grandeur était accompagnée de MM. les abbés Gravel, Godin et de notre digne aumônier, qui tousvont eu le même bonheur que notre vénéré prélat canadien.
L'histoire rapporte que, lorsque saint Benoît vivait dans son obscure retraite, il fut violemment tenté par le démon de l'inpureté. Pour éteindre le feu qui le dévorait, le moine se roula, le corps nu, sur des épines qui croissaient auprès de sa
grotte. Les épines se changèrent en roses. Les bons Bénédictins donnent toute leur attention à ces rosiers miraculeux, dont les feuilles portent au centre la figure d'un serpent ; ils se font un plaisir de procurer à chaque visiteur ce qu'on appelle polvere prodigiosa délie rose di santo Benetto. Le révérend Père Bruno, qui était alors mon directeur spirituel, a bien voulu me faire cadeau de cette poudre prodigieuse toutes les fois que je suis allé prier au Sagro Speco.
Nous venons d'applaudir l'héroïsme de saint Benoît, triomphateur de la volupté, en faisant un miracle. Transportons-nous maintenant sur un autre théâtre, où la sainteté de Benoît brille continuellement. En arrière du monastère, se dresse un énorme rocher taillé perpendiculairement, et dominant l'illustre retraite des Bénédictins. C'est sur ce rocher que vivait saint Romain, et c'est aussi de ce haut rocher qu'il remplissait le rôle de pannetier à l'égard de saint Benoît. Un jour, un fragment considérable de ce rocher se détache et descend avec une vitesse incroyable. De son poids il allait écraser le couvent et les moines qui l'habitaient, lorsque tout à coup il s'arrête, restant adossé à la montagne, sans aucun appui pour le soutenir ; il ne touche à la montagne que par la base, la partie supérieure est inclinée vers le monastère et
séparée de la montagne par une distance de plusieurs pieds. Quelle est donc la puissance qui l'a retenu, et qui le retient encore suspendu pour ainsi dire dans l'espace? Saint Benoît, ni plus ni moins ; le miracle est visible. Il ne suffit que d'ouvrir les yeux pour s'en convaincre. En mémoire de ce miracle vivant, opéré en faveur de leur ordre, les Bénédictins ont élevé, au pied du rocher, une statue à leur bien-aimé fondateur. Cette statue a les regards dirigés vers la pierre menaçante ; la main droite est levée comme pour commander au rocher de s'arrêter.
Sur le piédestal qui la supporte, on lit l'inscription suivante : "Ferma o rupe ? non danneggiare i figli mieir Pour éviter de l'embarras, au lecteur, je me permettrai d'en donner la traduction : " Arrête-toi, ô rocher ! ne fais pas de mal à mes enfants."
Il n'y a pas que Subiaco qui nous parle de saint Benoît. Il existe encore plusieurs autres villes qui publient sans cesser les vertus du patriarche des moines d'Occident.
Affile, petite ville située à quatre milles au sud de Subiaco, conserve le crible en terre brisé et rendu à son premier état par l'entremise de saint Benoît.
Royate, à 5 milles d'Affilé, bâtie au milieu des
montagnes dont le sommet est couvert de neiges éternelles, possède le rocher sur lequel saint Benoît passa la nuit lorsqu'il se rendit à Subiaco. Ce rocher porte l'empreinte du corps du grand Benoît > et, une chapelle, riche en ornements, couvre l'endroit où ce miracle s'est opéré.
Vicovaro, placée sur la voie qui conduit de Subiaco à Tivoli, et à six milles environ de cette dernière, nous montre saint Benoît préservé providentiellement d'un grand péril. Les religieux d'un monastère de cette ville l'avaient appelé pour le mettre à la tête de leur institution. Mais, ne pouvant supporter la sévérité de sa règle, ils résolurent de le faire mourir. Ils lui apportèrent donc une coupe remplie de poison. Benoît, inspiré du Ciel, fit le signe de la croix sur la coupe qui se cassa et tomba par terre. Le rocher lui-même sur lequel le vase tomba, vola en éclats. On peut voir encore les traces de cet autre miracle. Les religieux, effrayés et repentants, se précipitèrent aux genoux du saint qui leur pardonna de grand cœur. Mais Benoît ne voulut pas demeurer plus longtemps dans cette ville, il retourna s'ensevelir dans sa sombre caverne, bien décidé de ne plus apparaître aux regards des humains. Cependant, la renommée de sa haute sagesse se répandit avec une telle rapidité dans toute l'Italie, qu'un grand
— toi —
nombre de personnes vinrent se réfugier auprès de lui pour vivre de sa vie de sacrifices et de jeûnes. Bientôt il surgit douze monastères dans ces parages sauvages, autour du Sagro Speco. Après avoir nommé des supérieurs aux douze monastères qu'il avait fondés, saint Benoît quitta Subiaco, en 520, et alla se nicher sur le mont Cassin, où il termina sa brillante carrière, en l'année 543.
Ce sont là les connaissances que j'ai pu acquérir sur Subiaco et le sanctuaire de saint Benoît, lorsque j'ai eu le bonheur d'être en garnison dans cette ville. Je dis bonheur, et je ne crois pas me tromper ; car n'est-ce pas un bonheur que de contempler "cette caverne et ce buisson d'épines, dit l'auteur des Moines d'Occident, d'où sont issues les légions de moines et de saints dont le dévouement a valu à l'Eglise ses conquêtes les plus vastes et ses gloires les plus pures."