‹ Souvenirs de voyage d'n soldat de Pie XIChapitre 3 sur 38 · DÉPART ET TRAVERSÉE · texte numérisé non relu

DÉPART ET TRAVERSÉE

Nous sommes au 24 avril 1868. Le printemps remplit la nature de ses plus suaves parfums. Notre globe terrestre semble prendre une nouvelle vie. Tout le monde porte sur la figure l'empreinte de la plus vive allégresse. Un seul mortel apparaît avec un regard sombre et préoccupé. On le voit debout sur le pont du steamer, le St-Georgey les yeux fixés sur le séminaire et les tours de la cathédrale de Québec. Il essuie de temps en temps une larme fugitive qui lui sillonne la joue. Le souvenir de ses parents et de ses amis, qu'il va quitter hélas ! peut-être pour toujours, lui ronge

le cœur ; la sainte vocation, qu'il avait embrassée et qu'il abandonne tout à coup, est pour lui un bien cruel bourreau. Quelquefois vous le voyez dans l'attitude d'un homme qui est sur le point d'entreprendre une action éclatante, mais qui déploie une grande hésitation à l'accomplir. Quelquefois vous le voyez se composant un extérieur fier et sérieux et tenant le monologue suivant : "Adieu mes parents ! adieu mes amis ! adieu mes braves compatriotes ! je pars pour Rome, je vole au secours de l'immortel Pie IX. La religion m'appelle, le sacrifice est fait."

Il dit, et le sifflet du traversier annonce le départ ; encore quelques secondes, et l'auteur de ces lignes aura quitté la vieille cité de Champlain. Je vous l'avoue franchement, cher lecteur, c'est à cette heure solennelle que j'ai parfaitement compris qu'il n'y a rien de plus fort que l'amour de la famille et celui de la patrie. Il m'a fallu montrer un courage presque surhumain pour supporter autant d'émotions à la fois, et pour ne pas fondre en pleurs comme une autre Madeleine, lorsque le bateau s'est éloigné du quai du Grand-Tronc.

A huit heures du même soir, je pars de Lévis — en compagnie d'un brave défenseur de la papauté, M. Charles Paquet dit Lavallée, qui occupe aujourd'hui un poste dans la gendarmerie

pontificale — pour me rendre à Portland, Etats- Unis. Le voyage entre ces deux villes est passablement ennuyeux et monotone, puisqu'il se fait pendant la nuit. Mon ami et moi, nous chantons des cantiques dédiés à la Mère de Dieu, pour attirer sur nous les bénédictions du Ciel, afin de faire une heureuse traversée sur l'océan ; c'est ce qui a porté un correspondant à publier dans Y Union des Cantons de V Est, du 25 avril 1868, les quelques remarques qui suivent :

Page 1