SUR LA MÉDITERRANÉE ET ARRIVÉE A ROME
Le 14, le temps et le vent continuent de favoriser notre marche sur la Méditerranée. Je passe la journée sur le pont du bâtiment, et pendant que je prends mes ébats sous les rayons bienfaisants du soleil, je fais connaissance de deux anciens zouaves de l'armée pontificale, qui vont se ranger de nouveau sous l'étendard du Pontife-Roi. Leurs noms sont : MM. de Lauzon et de Nolhac. Le premier se dit être un des descendants de M. de Lauzon qui gouverna le Canada depuis 165 1 jusqu'à 1656. En pareille compagnie, le temps passe vite. Nous causons pendant plusieurs heures des affaires de l'Italie en général, et de la bataille de Mentana en particulier. Ces deux braves avaient pris part à ce combat ; ils pouvaient par conséquent me donner des renseignements précis sur ce beau fait d'armes.
Cependant, la conversation n'absorbe pas toutes mes heures de loisir. Il faut aussi que je laisse
agir la vue, qui est suffisamment exigeante en pareille circonstance. D'un côté, s'élèvent les côtes de la Toscane et l'île d'Elbe ; de l'autre, l'île de Corse et plusieurs autres îlots dont j'ignore les noms. La Corse et l'île d'Elbe ! que de souvenirs classiques vous rappelez à ma mémoire ! La première voit naître cet homme qui, du grade de petit caporal, est monté, par son génie et son audace, sur le trône d'un vaste empire, sur le trône de la fille aînée de l'Eglise, cet homme que la Providence avait choisi pour châtier les peuples, cet homme enfin qui fit trembler l'Europe. La seconde est le témoin muet de la chute du même conquérant, de ce grand Napoléon qui eut la témérité de mettre la main sur le Pape. Les Napoléon sont morts dans l'exil et loin de la France ; la papauté vit encore et, du Vatican, elle gouverne le monde. Tous les conquérants et les persécuteurs de l'Eglise passeront, mais le Pape restera. Le sort du héros d'Austerlitz et de Wagram devrait faire réfléchir tous ceux qui s'attaquent à l'Eglise catholique ; que ceux-ci comprennent donc que tous leurs efforts n'aboutissent qu'au triomphe de l'épouse du Christ. En passant près du lieu du premier exil de Napoléon, on ne peut s'empêcher de s'écrier : " sic transit gloria mundi" Le I 5, à cinq heures du matin, nous arrivons à Civita-Vecchia, la ville la plus fortifiée des Etats-
Pontificaux. Comme son nom l'indique, c'est une vieille ville, et à part ses fortifications, son bagne et son beau port, elle n'offre que peu d'intérêt. Nous y passons néanmoins une grande partie de la journée, le train du matin partait comme nous - mettions le pied dans la gare. Fâcheuse déception ! Mais prenons patience, la vie est remplie de contrariétés.
A trois heures P. M., le convoi nous emporte vers la Ville sainte. Nous approchons donc du terme de notre voyage. Il me semble que je respire maintenant un air plus pur. Le silence de la campagne romaine répand dans l'âme un baume des plus délicieux. Nous sommes dans une grande plaine bornée, d'un côté, par la mer, et de l'autre, par de hautes montagnes. Le Tibre se joue dans cette campagne en décrivant mille sinuosités. Des troupeaux de buffles et de mulets errent dans ces solitudes. Quelques trattorie, disséminées, ça et là, indiquent seules que ce pays est habité.
Bientôt nous découvrons la superbe coupole de Saint- Pierre et le fort St-Ange. La basilique de St-Paul s'offre ensuite à nos regards. Enfin nous entrons dans la gare des Termini, nous sommes dans la capitale du monde chrétien, dans la ville des Pontifes, le centre de l'unité catholique. Ah ! quelle joie ineffable j'éprouvai en ce moment
suprême ! Toutes mes fatigues et toutes mes peines s'évanouirent à l'instant.
A sept heures P. M., nous avons le bonheur de presser la main de notre cher et digne aumônier, M. l'abbé Moreau, que Mgr de Montréal avait choisi pour conduire à Rome le premier détachement des zouaves canadiens. Vu l'heure avancée de la soirée, nous remettons au lendemain notre entrevue avec nos aimables castors, nom par lequel le lt-colonel de Charette distinguait souvent nos compatriotes des autres nations, et nous descendons à l'hgtel de la Minerve, où un bon souper et un bon lit nous attendaient.
Le matin suivant, aussitôt que le jour commence à poindre, nous volons vers la basilique de St-Pierre, où, agenouillés près de la confession, nous remercions la Vierge Immaculée et son divin Fils de nous avoir accordé un aussi heureux voyage.
En revenant de notre excursion matinale, nous passons par le mont Janicule, où se trouvaient casernes nos amis. Mais encore un désappointement : les Canadiens étaient à faire l'exercice. Néanmoins notre ennui ne fut pas de longue durée ; car bientôt nous voyons apparaître dans la magnifique allée d'arbres qui bordent la caserne, une compagnie de zouaves commandée par le
capitaine de Kermoal. Gauche, droite, emboîtez, conservez le pas, halte, à droite alignement, face à droite, rompez vos rangs ! Ce sont les Canadiens qui arrivent.
Quelques-uns de nos compatriotes nous ont déjà reconnus ; car, malgré la rigueur de la discipline, ils n'avaient pu s'empêcher de tourner la tête vers nous. L'apparition de deux pékins à la porte de la caserne les intriguait. Les rangs une fois rompus, nous nous voyons, en un instant, entourés de nos amis et de tous les zouaves canadiens, empressés d'accueillir de nouveaux compagnons d'armes.
Vous raconter la scène qui se passa alors est au-dessus de mes forces, et ne saurait, du reste, trouver place dans un simple récit de voyage. L'un s'informe de son vieux père. " Quand je suis parti du Canada, dit-il, il n'était pas bien portant. Comment va-t-il maintenant ? Dieu lui a-t-il rendu la santé?" L'autre demande des nouvelles de sa bonne maman : lui a-t-elle écrit ? lui envoie-t-elle quelques baïoqnes pour prendre un petit café au lait de temps en temps ? Un troisième veut savoir si sa petite sœur Clara, le Benjamin de la famille, est mariée. Un quatrième, qui n'a ni père, ni mère, ni frère, ni sœur, nous interroge sur monsieur le curé de la paroisse. Un cinquième nous souffle
cette parole dans le tuyau de l'oreille : " Je désire vous voir en particulier." Nous étions heureux d'avoir une raison quelconque de nous éloigner du groupe qui nous entourait ; car nos poches, qui étaient remplies de lettres et de commissions, étaient vides, et, sans cet incident, nous aurions été obligés de nous procurer une machine à réponses pour satisfaire tout le monde.
Ami lecteur, si vous vous êtes absenté quelque temps de votre patrie, vous devez savoir que le moindre détail, concernant la famille et le pays, réjouit le cœur et lui donne de la force et de l'énergie. La plus petite nouvelle intéresse et prend alors une importance majeure. On veut tout connaître, et l'on craint toujours d'oublier quelque chose. Je fis donc, dans cette première rencontre avec mes chers zouzous, tout ce que je pus pour satisfaire leur curiosité. Si j'ai un reproche à m'adresser, c'est de n'avoir pas fait assez honneur au déjeûner que nous présentèrent nos camarades. Qu'on me pardonne ce péché mignon, je n'avais pas le goût préparé au macaroni et aux haricots des Romains.
Le 18 mai, nous sommes les plus heureux des mortels. Nous avons signé notre engagement comme zouaves pour deux années, et nous portons la livrée des défenseurs de la papauté. Pie IX sera désormais notre roi. Nous aurons certainement à
supporter beaucoup de privations ; mais comme l'exprime si bien le zouave, ce sera pour la bonne cause, la cause de l'Eglise catholique. Nous sommes casernes sur le Janicule avec tous les autres Canadiens.