‹ Souvenirs de voyage d'n soldat de Pie XIChapitre 7 sur 38 · UNE JOURNÉE DE ZOUAVE — UN ÉPISODE · texte numérisé non relu

UNE JOURNÉE DE ZOUAVE — UN ÉPISODE

Depuis mon retour au Canada, on m'a posé bien souvent la question suivante : " Quelles étaient vos occupations journalières, lorsque vous viviez à l'ombre du drapeau jaune ? " La réponse est celle-ci : Nos occupations étaient nombreuses et variées. Généralement, le réveil sonnait à cinq heures. Ici, tout se fait au moyen de sonneries ; le clairon est notre principal commandant. Le cuisinier-en-chef et son assistant parcourent alors les différentes chambrées pour faire la distribution du café noir ; chaque zouave en reçoit un demilitre environ, et c'est là tout son déjeûner. Néanmoins, ce café a la propriété de décoller la paupière et de faire circuler le sang dans les veines.

Dix minutes après le réveil, le sergent-major fait l'appel des soldats de sa compagnie à la porte de la caserne, et l'officier de semaine passe ensuite dans les rangs pour faire l'inspection. Cette revue est le cauchemar du zouave ; car c'est alors que les punitions abondent. La moindre tache sur sa tenue et un peu de poussière sur sa giberne ou ses

souliers suffisent pour faire donner au soldat deux

jours de consigne ou quatre corvées à l'œil. Deux

jours de consigne signifient que celui qui a mérité

cette punition est obligé de rester à la caserne

pendant ce laps de temps, et de répondre à l'appel

du caporal de garde toutes les fois que celui-ci

juge à propos de rassembler les consignés. Si un

consigné se paie la fantaisie d'aller faire une

promenade dans la ville et qu'il soit vu par un

sous-officier, qui en fasse rapport au commandant

de la compagnie, le délinquant sera, pour cette

nouvelle faute, mis au clou, c'est-à-dire à la salle

de police. Les corvées à l'œil n'empêchent pas

de sortir, mais elles ont l'inconvénient d'exposer

le coupable à faire des travaux peu enviables,

tels que les corvées de quartier. Cette dernière

besogne est ordinairement le partage des soldats

punis de salle de police et de consigne.

L'inspection une fois terminée, nous partons pour l'exercice, soit de peloton, soit de compagnie, soit enfin de bataillon. Cet exercice dure presque toujours trois heures. C'est passablement long et fatigant ; mais les heures s'écoulent bien vite quand on manœuvre. Et puis, les recrues nous donnent parfois beaucoup d'agrément, surtout les Bretons qui, comme vous le savez, ont la tête dure. Les instructeurs consacrent des semaines

entières à leur faire apprendre tête droite, tête g-aucfie, et encore ils n'y réussissent pas toujours. En France, les sergents qui sont chargés des recrues bretonnes emploient, m'a-t-on dit, un moyen mécanique très ingénieux pour faire exécuter ces premières notions de l'école du soldat. Au lieu de commander tête droite ou tête gauche, ils placent à la droite de la recrue une botte de foin et à sa gauche, une botte de paille, et après avoir pris ces précautions, les instructeurs crient : Foin, quand il s'agit de regarder à droite, et paille pour la direction opposée. De cette manière on parvient à faire quelques progrès. Cette méthode ne laisse pas que d'être très comique ; on doit se croire dans un gras pâturage.

Après l'exercice, nous retournons à la caserne pour recevoir les ordres du jour, qui nous sont communiqués par les sergents-fourriers. Nous savons alors ce que nous aurons à faire le reste de la journée. Quant à la 3 me compagnie de dépôt, son programme variait rarement: nous étions certains que tous les jours, de onze heures à midi, il y avait inspection des tentes par le capitaine de Kermoal, et malheur à ceux qu'il trouvait en défaut !

Vers neuf heures, et toujours au son du clairon, nous courons à la cuisine chercher nos gamelles

remplies de soupe. Cette soupe est faite au pain avec quelques brins de légumes, et une apparence de morceau de bœuf. Voilà pour notre dîner. Pour des Canadiens, c'est-à-dire des hommes habitués à vivre sous un climat froid, ce n'est pas assez ; passe pour des Italiens, qui font un bon repas avec une demi-livre de pain et un verre de vin. Aussi, dans nos premiers mois de service, plusieurs d'entre nous eurent-ils à souffrir de la faim ; mais nous supportions tout avec résignation, en répétant à chaque contrariété qui nous arrivait : " C'est pour la bonne cause."

Depuis midi jusqu'au rata, c'est-à-dire jusqu'à trois heures, nous étions maîtres de notre temps, excepté durant les chaleurs tropicales de l'été, pendant lesquelles personne ne pouvait sortir de la caserne. Les troupes étaient consignées de midi à quatre heures. Les Romains avaient la coutume de dire qu'on ne voyait alors, dans les rues de Rome, que les chiens et les étrangers. Nous employions le plus souvent ces moments de loisir à nettoyer nos armes et nos accoutrements ; nous aimions à être propres, car c'est à la propreté qu'on reconnaît un bon soldat.

Le rata ou repas de l'après-midi, qui remplace le souper, consiste en légumes, tels que haricots, pommes de terre, etc. ; le tout humecté d'une

sauce à l'eau claire. Le beurre et la graisse brillaient souvent par leur absence. Il faut bien que le caporal d'ordinaire fasse un peu de fotirbi> s'il veut prendre une cuite ou deux par semaine.

Après cette légère collation, nous allons encore faire l'exercice jusqu'à six heures. C'est le dernier article enregistré sur la liste du service journalier, et je crois que cette liste est suffisamment remplie. Il n'y a aucune porte pour donner accès à la paresse.

La retraite sonne à 9^ heures, et une demiheure plus tard, a lieu l'extinction des lumières, ce qui veut dire : Couchez-vous, fermez les yeux et dormez.

Tel est le thème sur lequel roulait notre musique au 3ème dépôt ; il y avait parfois quelques petites variations, mais elles étaient si peu originales qu'il ne vaut guère la peine de les mentionner.

Lorsque je servais comme zouave pontifical, j'ai été témoin de différents épisodes qui m'ont agréablement amusé. Je vais vous en raconter un, que je prends au hasard :

Nous étions encore au Janicule. Les jours et les nuits se passaient comme je viens de le décrire. Donc, de dix heures du soir à cinq heures du matin, tous les zouaves se livraient au sommeil, excepté les sentinelles préposées à notre garde.

Celles-ci avaient reçu l'ordre formel de faire feu sur tout individu qui, ne répondant pas au troisième cri de "qui vive" ! continuerait de s'avancer. Par une belle nuit du printemps, toute la caserne est mise en émoi par la détonation d'une arme à feu ; chacun prend sa carabine et se dirige à la course vers la porte. C'est une alerte générale. On s'informe auprès de la sentinelle et on lui demande d'où vient la détonation qui a jeté l'alarme dans la compagnie. La sentinelle, toute tremblante de peur, répond comme suit : "Je me promenais lentement en portant les yeux de tous côtés, lorsqu'un bruit inusité se fait entendre dans les broussailles. Je m'arrête, et je prête l'oreille ; le bruit continue. Bientôt, j'aperçois un homme tout de blanc habillé. Je crie : "qui vive"! pas de réponse. Je répète ma question, même silence ; et mon individu se tient debout à quelques pas devant moi. Je pousse pour la troisième fois le cri de "qui vive" ! et l'écho seul répond à ma voix. J'arme alors ma carabine et fais feu sur cet entêté. Regardez dans cette direction, ajouta le jeune soldat, en désignant l'endroit avec sa carabine ; vous voyez un objet blanc, n'est-ce pas ? Eh bien ! c'est mon homme, à qui j'ai flanqué une balle dans la tête." Tout le monde de courir alors à l'endroit indiqué ; mais devinez ce que l'on voit ?... Une

borne en bois fraîchement peinte et transpercée d'une balle. Vous pouvez voir d'ici la binette que fait la sentinelle, quand elle se trouve en face de sa victime.

Dans les chapitres qui vont suivre, je parlerai d'abord des différentes villes que j'ai visitées, lorsque j'étais en garnison en dehors de Rome, et en dernier lieu de Rome ancienne, de Rome pendant les persécutions et de Rome actuelle. J'ai en* qu'il était préférable de suivre cette marche, afin d'éviter la confusion. Du reste, il me semble qu'il est tout naturel de jeter un regard sur ce qui entoure un édifice, avant de pénétrer dans l'intérieur.

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