‹ Souvenirs de voyage d'n soldat de Pie XIChapitre 9 sur 38 · CHASSE AUX BRIGANDS. — EXÉCUTION · texte numérisé non relu

CHASSE AUX BRIGANDS. — EXÉCUTION

La cinquième compagnie du 1er bataillon du régiment des zouaves pontificaux était en garnison à Velletri bien longtemps avant nous, trois mois, je crois,et faisait presque tous les jours des patrouilles dans la campagne et sur les montagnes pour mettre fin aux courses dévastatrices des brigands. Il arriva qu'à deux reprises différentes, cette compagnie parvint à arrêter ou, pour être plus conforme à la vérité, à tuer quelques-uns de ces monstres à forme humaine. Pendant une expédition, les zouaves tuèrent trois brigands et en blessèrent un, qui prit la fuite dans l'épaisseur des bois et disparut sans donner scn adresse. Pendant une patrouille, deux brigands tombèrent sous les balles des défenseurs du Pape.

Je vais vous donner ici quelques détails concernant cette première expédition.

Ayant appris par des paysans que certains brigands habitaient une forêt depuis quelques jours, les zouaves pontificaux, au nombre de quarante, partirent aussitôt pour les chasser de cet endroit. Deux

gendarmes les accompagnaient, l'un à pied et l'autre à cheval. Pendant les patrouilles, nous étions toujours escortés par quelques-uns de ces braves Romains faisant partie de la gendarmerie pontificale. Les gendarmes appartenaient à l'élite de la société ; et leur bravoure et leur fidélité au Saint- Siège n'ont jamais été mises en défaut.

Après deux jours de marche à travers la forêt même, qu'ils fouillèrent dans tous les sens, les zouaves ne trouvèrent, ni ne rencontrèrent les brigands précités. Et par surcroît de malheurs, une pluie abondante ne cessa de tomber sur ces nobles jeunes gens, qui supportaient sans murmurer toutes leurs privations et leurs fatigues. La faim même commençait à se faire sentir chez un bon nombre d'entre eux, qui n'avaient pas emmagasiné dans leurs sacs une quantité suffisante de vivres. Que faire en pareille situation ? Va-t-on abandonner la chasse ? se demandèrent les zouaves. Les uns se montraient encore disposés à continuer leur poursuite, mais plusieurs inclinaient à la retraite.

Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi sur le parti qu'ils devaient prendre, un' léger bruit se fait entendre sur la lisière de la forêt. D'un bond, tous les zouaves ont gagné le lieu d'où est parti le bruit ; mais quel désappointement ! ils se trouvent

face à face avec un pauvre berger qui agite tranquillement sa houlette, pendant que son troupeau broute l'herbe tendre des champs. Tous alors de rire en voyant ce brigand d'un new style, comme dirait l'Anglais. Je n'ai pas besoin d'ajouter que le berger en fut quitte pour un tribut assez considérable qu'il paya à la peur. Mais l'air enjoué des soldats pontificaux le ramena bientôt à son état normal. Après avoir échangé quelques paroles avec le vieux paysan, les zouaves résolurent de retourner sur leurs pas et de se déployer en tirailleurs sur toute la lisière de la forêt.

On pourrait bien se demander pourquoi ce changement si subit survenu dans tous les esprits, et pourquoi cet empressement à obéir au commandement de " peloton en tirailleurs " . Le mot de l'énigme est facile à trouver. Pendant leur conversation avec le berger, les zouaves prirent des informations sur le lieu où devaient se trouver les brigands ; et le bon vieillard, qui les avait vus de ses propres yeux, il y avait deux jours, leur dit que les brigands devaient passer parvtel chemin le lendemain matin C'est moi, ajouta-t-il, qui leur ai recommandé de suivre cette voie pour échapper à votre poursuite. Ils m'avaient demandé auparavant si je vous avais vus. Sur ma réponse affirmative, ils ont voulu savoir quelle direction vous, prendriez. Alors je

leur ai indiqué une direction toute contraire à celle que vous suiviez, pensant par là les faire tomber dans le piège. Mais je me suis trompé dans mon attente. Demain, cependant, j'espère que mes vœux seront exaucés, et voici pour quelle raison : En s'éloignant de moi, ils ont répété deux fois les paroles suivantes : •' Au revoir, dans deux jours nous viendrons te voir en passant par le chemin que tu nous as montré. Mais, sois bien averti : si tu nous trahis ou si tu dévoiles le lieu de notre retraite, ta vie sera la rançon de ton infâme conduite." Ils dirent, et puis ils disparurent dans l'épaisseur des bois.

Il était huit heures du soir lorsque les zouaves reprirent leur faction ; chacun se plaça au pied d'un arbre pour se garantir de la pluie qui ne diminuait pas, et attendit en silence. La nuit fut assez belle néanmoins ; car, vers minuit, les nuages se dissipèrent et la lune se montra à travers le feuillage, mollement agité par une légère brise du midi. Le beau temps ranima le courage des zouaves, mais aussi, il leur emporta un doux sommeil vers les trois ou quatre heures du matin. C'était la première fois que, depuis leur départ, ils prenaient un peu de repos. Il faut l'avouer, l'heure n'était pas bien choisie pour se livrer au sommeil ; mais les forces de ces preux jeunes gens étaient complète-

ment épuisées par les marches et les veilles. Ainsi, point de reproches.

Cependant les heures s'écoulent rapidement/ et personne ne se présente. Il est un adage populaire qui dit : " Vous ne perdez rien pour attendre. Or, c'est ce que rirent les chasseurs de brigands. Ils attendirent jusqu'à sept heures, toujours sommeillant légèrement, un œil fermé et l'autre ouvert, et assis au pied des arbres avec leurs carabines sur les genoux. Enfin les espérances vont être exaucées. Voilà qu'une détonation se fait entendre. Aussi prompts que l'éclair, les zouaves se lèvent et épaulent leurs carabines. " Qu'y a-t-il ? crie-t-on de toutes parts ? " — " Cinq brigands, répond un gendarme. Les voilà à dix pas de nous. Le chef est à cheval"

Un zouave du nom de Marchand, qui se trouvait à cinq pas du chef, ajuste ce dernier et presse la détente, mais le fusil rate. De son côté, le chef des brigands met le zouave en joue et fait feu. Et le coup ne part pas non plus. Marchand fait une volte-face et se cache derrière un arbre pour armer de nouveau. Le chef épaule une autre carabine — les brigands en ont toujours deux, — mais au mo ment où il tirait la détente, une balle lancée par un caporal, connu sous le nom de Petit Jean,

vient l'atteindre au cœur et le renverse à terre

baigné dans son sang. Au même instant, deux autres brigands succombent sous une grêle de balles. Un quatrième est encore blessé par Petit Jean, mais il trouve son salut dans la fuite. Le cinquième était disparu au commencement de la mêlée. Il n'est pas nécessaire de vous faire connaître la conclusion : que les zouaves étaient contents de leur chasse. Si, tous les jours, nous pouvions obtenir un semblable résultat, nous ne compterions pour rien les fatigues et les privations que nous avons à supporter.

Lorsque nos camarades furent de retour à Velletri, avec le gibier qu'ils avaient tué, nous prîmes les trois cadavres et nous les exposâmes sur la plus grande place de la ville, afin de jeter la terreur dans le cœur de la population ; car les brigands ont des affiliés dans toutes les villes et à Velletri plus qu'ailleurs. Un seul fait nous prouve la vérité de cette dernière proposition ; le voici : Quelques jours avant la bataille de Mentana, onze \ | cents hommes sont sortis de cette ville pour aller s'enrôler sous l'étendard de Garibaldi.

Cette exposition humaine a eu les plus beaux résultats ; car, depuis cette époque, on n'a plus entendu parler de vols, de pillages, de meurtres, etc.

Le 1 8 juillet, nous avons assisté à un bien triste spectacle : deux brigands, qui étaient retenus

prisonniers à Velletri, furent fusillés à quelques arpents de la ville. Ils méritaient bien ce terrible châtiment, car l'histoire de leur vie fait horreur. Le plus âgé des deux a poussé le crime jusqu'à ses dernières limites ; il a eu la barbarie même de massacrer celle qui lui avait donné le jour. Et puis, dire que ces deux monstres ont attendu jusqu'à la dernière minute pour se convertir ! C'est horrible.

Quand on met un soldat à mort pour désertion, en temps de guerre ou pour un autre délit grave, on le fusille debout et en pleine poitrine, pour lui donner une dernière marque d'honneur et faire entendre qu'on le considère encore comme appartenant à la société humaine. Mais les brigands n'ont point cette faveur. On les met à genoux et le dos tourné à l'escouade chargée de faire feu sur eux. Ce ne sont plus des hommes, mais bien de véritables monstres, pour ne pas dire démons.

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