‹ Souvenirs de voyage d'n soldat de Pie XIChapitre 8 sur 38 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Velletri — Brigandage en Italie.

Le 1 8 juin, nous étions en garnison à Velletri, ville importante des anciens Volsques, et située à 36 milles environ au sud de Rome. Cette ville, entourée d'une riche campagne, est bâtie sur une colline élevée qui présente l'aspect d'une immense coupole. La population était à cette époque de 8,000 âmes.

Velletri, capitale de la province du même nom, a joué un grand rôle dans l'histoire ,de l'empire romain ; car, outre l'honneur d'avoir été la patrie d'Auguste, plusieurs empereurs, entre autres Tibère, Nerva, Caligula et Othon firent de cette ville leur séjour favori, et l'enrichirent de plusieurs villas

superbes. Bien qu'elle ait suivi le mouvement de

décadence de ce vaste empire, l'ancienne Veliternœ a encore ses beautés et ses charmes. On y admire plusieurs monuments religieux et profanes, qui frappent l'attention du voyageur. Les principaux sont : la colonne du pape Urbain VIII, sur la place du marché ; le palais Lancelotti, où se trouve un magnifique escalier en marbre ; l'église Ste-

Marie DelV Orto, qui renferme plusieurs bons tableaux. Les fontaines publiques sont d'une construction solide, mais le temps les a un peu vieillies. A quelque pas de distance de la ville, on voit encore l'endroit où fut trouvée la Pal las Velitema, l'une des plus belles statues du musée de Paris.

Velletri, grâce à son site, présente un coup d'œil enchanteur. Le touriste, placé sur la partie la plus élevée de la colline, embrasse d'un seul regard :

Au nord, la petite ville de Civîta-Lavigna, les montagnes du Latium et les marais Pontins, lesquels forment une vaste plaine de huit lieues de longueur sur une largeur de trois lieues. Ces marais sont compris entre le pays des anciens Rutules et celui des Volsques. Lorsque les Romains étaient à l'apogée de leur grandeur, on comptait 23 villes ou villages dans les marais Pohtins ; aujourd'hui on n'y rencontre que quelques petits villages isolés. ,

A l'occident, les marais Pontins, le cap Circé, célèbre dans la fable par la métamorphose des compagnons d'Ulysse ; la ville de Cisterna, où les chrétiens, partis de Rome, vinrent à la rencontre de l'apôtre saint Paul.

Au sud, les petites villes de Sermonetta et de Cori, l'ancienne Cora. Cette dernière est renom-

mée pour ses temples d'Hercule, de Castor et Pollux ; Varea du premier est occupée par le baptistère d'une église catholique, dont j'oublie le nom. Cori passe pour être la patrie de Ponce- Pilate. Si cette tradition n'est pas vraie, je m* en lave les mains ; ce sont les paysans de l'endroit qui me l'ont transmise. A gauche de ces deux villes, s'élève le village de Rocca-Massina, construit sur une montagne à une grande élévation au-dessus du niveau de la mer. Au pied de la même montagne, et dans la vallée qui s'étend de Velletri à Rocca, se trouve le joli village de Juliano.

A l'orient, les hautes montagnes de la Sabine, dont le sommet est couvert d'une neige éternelle. Dans la même direction, la vue tombe sur la ville de Valmontone, qui domine un petit vallon. En vous dirigeant de Valmontone à Rome, vous rencontrez, à une courte distance de la première ville, le champ de bataille sur lequel Fabius Ambustus défit les Herniques, l'an de Rome 393. Le terrain n'est guère propre pour la cavalerie ; car c'est une plaine de peu détendue et resserrée entre des montagnes. Aussi, l'histoire nous apprend-elle que la cavalerie romaine avait été obligée de mettre pied à terre et de combattre à la tête de l'infanterie.

Non loin de là, on voit le lac Santa Prasseda,

autrefois appelé lac Régille. A ce lac se rattache le nom du dictateur Aulus Posthumius qui, trois ans après le combat dont je viens de parler, rougit les eaux de cet étang du sang des Latins, inhumainement massacrés.

Comme vous pouvez le constater, la perspective, dont nous jouissons à Velletri, ne laisse rien à désirer de mieux.

Pendant que nous étions en garnison dans cette ville, nous avons fait connaissance avec une classe d'hommes sans foi, sans honneur et sans religion, des hommes qu'on désigne sous le nom de brigands, mais à qui on pourrait décerner le titre de garibaldiens. Ces deux qualificatifs sont synonymes. Il ne tiendrait qu'à citer le vandalisme qu'ont exercé les chemises rouges, au mois d'octobre 1867, dans la principale église de Monte-Rotondo pour prouver que les amis de Garibaldi sont de véritables brigands. Personne n'a de doute sur ce point.

Le brigandage en Italie est une véritable plaie et s'y pratique sur une grande échelle. De tous temps, les souverains ont travaillé à faire disparaître ce fléau, mais ils ont toujours échoué dans leurs courageuses entreprises, et il n'y a rien de surprenant, si l'on fait attention à la conformation de ce pays qui, par ses nombreuses chaînes de montagnes, offre un refuge assuré aux brigands.

Les brigands, qui se tiennent cachés dans les montagnes avoisinant Velletri, sont assez nombreux. Ces voleurs de grands chemins n'ont pas de demeure fixe. Un soir, ils s'installeront dans une grotte profonde, et, un autre jour, ils seront à plusieurs milles de distance dans une autre habitation caverneuse. Ils ont acquis une connaissance parfaite de toutes les montagnes ; crevasses, grottes, cavités souterraines, défilés, tout leur est familier. Voilà pourquoi il est aussi difficile de saisir les brigands que les cerfs dans nos forêts. Vous vous élancez à leur poursuite lorsque vous les voyez à quelques arpents devant vous, et, tout à coup, ils disparaissent comme par enchantement. Vous avez beau fouiller partout pour découvrir les traces de leur passage, vous ne rencontrez aucun vestige, aucun indice qui puisse vous guider. Admettons que vous trouviez l'entrée de leurs nombreux repaires. Admettons que vous pénétriez dans leurs antres ténébreux ; vous n'en serez pas plus avancés pour cela. Pendant que vous serez occupés à sonder tous les coins, toutes les sinuosités et toutes les fissures de cet édifice pierreux, le gibier prendra son essor par une issue secrète, qui sera parfois placée sur le flanc opposé de la montagne.

Dans le cas où l'on parviendrait à connaître la retraite habituelle de ces êtres inhumains, il n'y

aurait qu'un moyen de mettre la main dessus : il s'agirait tout simplement de faire cerner la montagne qu'ils occupent, et, une fois le cercle formé par plusieurs compagnies de zouaves ou d'autres militaires, de gravir lentement la montagne en rétrécissant la circonférence.

L'exécution d'une pareille entreprise offre encore peu de succès. En effet, je suppose que quelqu'un vienne vous dire aujourd'hui : "Les brigands sont sur une telle montagne ; je les ai vus ce matin." Aussitôt, un bataillon part pour emporter la montagne d'assaut. Mais, quand il arrive au but désiré, il n'y a plus de gibier dans le fourré ; le brigand a vu s'opérer le mouvement militaire, ou bien, certain ami fidèle, vivant au milieu même des habitants de la campagne, est venu pendant l'intervalle donner l'éveil aux montagnards ; et, ceux-ci ont levé le pied légèrement, ils sont allés se percher sur une autre montagne. Voilà ce qui arrive généralement. Maintes et maintes fois nous en avons fait l'expérience, et presque toujours nos démarches ont été sans résultat. Si nous avons pu en arrêter quelques-uns, c'est qu'ils ont été surpris au milieu de leurs festins ou de leurs bacchanales, ou qu'ils ont été trahis par leurs compagnons ruraux. J'appelle de ce nom les paysans que la crainte d'être immolés à la fureur des bri-

gands rend muets, quand on veut avoir des informations sur les faits et gestes de ces barbares des temps modernes. La plupart des paysans et des bergers d'Italie, résidant près des montagnes, sont de petits brigands ; on peut dire qu'ils font cause commune avec les grands brigands.

En général, la population qui habite la frontière méridionale de la province de Velletri est d'un caractère très remuant et manie avec art le couteau et le poignard. Le carbonarisme a déjà fait des ravages incalculables dans ce coin de l'Italie.

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