Souvenirs de voyage (Italie)
Il y a cinq choses qui sont particulièrement désagréables au roi de Sardaigne : le tabac qu'il ne fabrique pas lui-même, les étoffes neuves et non taillées en vêtements , les journaux libéraux , les livres philosophiques, et ceux qui font les livres philosophiques ou non. Je n'avais pas de labae, tous mes habits avaient été portés , les seuls journaux que je possédasse étaient trois numéros du Constitutionnel qui enveloppaient mes bottes; mes seuls livres étaient un Guide en Italie, et une Cuisinière bourgeoise, et mon nom avait l'honneur d être parfaitement inconnu du chef de la douane ; il en résulta que j'entrai beaucoup plus facilement en Sardaigne que je n'étais sorti de France.
îl y avait bien au fond de ma caisse à fusils deux
ou trais cents cartouches , pour lesquelles je tremblais de tout mon corps ; mais Sa Majesté le roi Charles-Albert, étant prince de Carignan, avait fait , à ce qu'il paraît , une connaissance trop intime avec la poudre pour en avoir peur. Les douaniers ne firent pas même attention à mes cartouches.
Au reste, je ne sais pas trop pourquoi le roi Charles-Albert en veut tant aux révolutions : il est peut-être le prince qui ait le moins à s'en plaindre. Il y a quelques centaines d'années que ses aïeux , les ducs de Savoie, étaient de braves petits ducs sans importance, qu'on appelait tout bonnement messieurs de Savoie, lorsque, lassée des révolutions qui suivirent la mort de la reine Jeanne , Nice se donna corps et biens à Amé VII , surnommé le Rouge. En 1815, il en fut de Gênes comme il en avait été de Nice en 1388, avec cette différence que Nice s'était donnée et que Gênes fut prise. Ces deux bouchées que les anciens ducs et les nouveaux rois ont mordues à droite et à gauche , arrondissent assez confortablement la souveraineté sarde , et en font une petite puissance européenne , qui, grâce à l'esprit belliqueux de son roi , ne laisse pas d'avoir bon air sur la carte militaire de l'Europe.
Cependant les princes de Savoie ne jouirent pas toujours seuls de cette belle maîtresse provençale qui s'était donnée à eux. En 1543, les armées combinées des Turcs et des Français assiégèrent
Nice ; Barberousse et le duc d'Enghien sommèrent le gouverneur, André Odinet de Montfort , de se rendre ; Mais André Odinet répondit : Je me nomme Montfort, mes armes sont des pals, et ma devise : II faut tenir. Quoi qu'il fît en brave soldat pour ne pas mentir à cette réponse tout héraldique , André Odinet fut forcé de se retirer dans le château, et Nice capitula.
En 1691 , Catinat assiégea Nice et la prit , grâce à une bombe qui fit sauter le donjon du château où était le magasin à poudre. En 1706 , le duc de Berwick prit le château à son tour, comme Catinat l'avait pris, et pour épargner à ses successeurs la peine que cette forteresse avait donnée à ses prédécesseurs,, il la démolit tout à fait. Aussi , en 98 , Nice fut conquise sans résistance et devint, jusqu'en 1814, le chef-lieu du département des Alpes-Maritimes. En 1814, Nice retourna pour la quatrième fois à ses amants éiernels , les ducs de Savoie et les rois de Sardaigne.
Nice est représentée sous l'emblème d'une femme armée , portant le casque en tête , ayant la poitrine découverte et la croix d'argent de Savoie empreinte sur le cœur ; sa main droite porte une épée nue; sa main gauche un bouclier d'argent avec une aigle de gueules aux ailes éployées ; ses pieds s'appuient sur un écueil de sinople que baignent les vagues de la mer. Enfin , à ses pieds , on voit un chien , symbole
de la fidélité , avec ces mots : Nicœa fidelis. Quelque flatteur que soit cet emblème pour la ville de Nice, elle serait mieux représentée, à notre avis, sous les traits d'une belle courtisane , mollement couchée au bord de son miroir d'azur , à l'ombre de ses orangers en fleur , avec ses longs cheveux abandonnés aux brises de la mer, dont les flots viendraient mouiller ses pieds nus ; car Nice, c'est la ville de la douce paresse et des plaisirs faciles. Nice est plus italienne que Turin et que Milan , et presque aussi grecque assurément que Sybaris.
Aussi rien n'est plus charmant que Nice par une belle soirée d'automne , quand sa mer, à peine ridée par le vent qui vient [de Barcelone ou de Paîma , murmure doucement, et quand ses lucioles , comme des étoiles filantes, semblent pleuvoir du ciel. 31 y a alors à Nice une promenade qu'on appelle la Terrasse, et qui n'a pas peut-être sa pareille au monde, où se presse une population de femmes pâles et frêles , qui n'auraient pas la force de vivre ailleurs , et qui viennent chaque hiver mourir à Nice. C'est ce que l'aristocratie de Paris , de Londres et de Vienne a de mieux et de plus souffrant. Les hommes , en revanche , s'y portent à merveille , et ils semblent être venus là , conduits par un sublime dévouement , pour céder une part de leur force et de leur santé à toutes ces belles mourantes , que lorgnent en passant de charmants petits abbés, car à Nice coin-
inencent les abbés, non pas de gros vilains abbés, comme à Naples ou à Florence , mais de jolis petits abbés comme on en rencontre parfois au Monte- Pincio à Rome , ou sur la promenade de la Marine à Messine , de vrais abbés de ruelle , comme il y en avait au petit lever de madame de Pompadour et au petit coucher de mademoiselle Lange; de délicieux abbés , enfin , nourris de bonbons et de confitures , à la chevelure propre et parfumée , à la jambe rondelette, au chapeau coquettement inclinésurl'oreille, et au petit pied mignardement chaussé d'un soulier verni à boucle d'or.
Je vous demande un peu si tout cela donne à Nice l'air d'une Minerve armée de pied en cap , et si son épithète de fidelis doit se prendre au pied de la lettre.
Pour les habitants de Nice, tout voyageur est Anglais. Chaque étranger, sans distinction de cheveux, de barbe, d'habits, d'âge et de sexe, arrive d'une ville fantastique perdue au milieu des brouillards , où quelquefois par tradition on entend parler du soleil, où l'on ne connaît les oranges et les ananas que de nom , où il n'y a de fruits mûrs que les pommes cuites, et que par conséquent on appelle London.
Pendant que j'étais à l'hôtel d'York , une chaise de poste arriva : un instant après, l'aubergiste entra dans ma chambre.
— Qu'est-ce que vos nouveaux venus? lui demanda i-je.
— Sone cerli Inglesi, me répondit-il , ma non saprai dire si sono Francesi ou Tedeschi. Ce qui veut dire : Ce sont de certains Anglais , mais je ne saurais dire s'ils sont Français ou Allemands.
11 est inutile de dire que tout le monde paye en conséquence de ce que chacun est appelé milord.
Nous restâmes deux jours à Nice ; c'est un jour de plus que ne restent ordinairement les étrangers qui ne viennent point pour y passer six mois. Nice est la porte de l'Italie , et le moyen de s'arrêter sur le seuil quand on sent à l'horizon Florence , Rome et Naples.
Nous fîmes prix avec un voiturin qui se chargea de nous conduire à Gênes en trois jours par la route de la Corniche. Je connaissais le mont Cenis, le Saint-Bernard , le Simplon , le col de Tende , les Bernardins et le Saint-Gothard. C'était donc la seule route , je crois , qui me restât à parcourir.
La première ville qu'on rencontre sur la route est Villa-Franca , dont le port , ouvrage des Génois et creusé par le conseil de Frédéric Barbêrousse, n'est séparé de celui de Nice que par la roche de Mon t- Albano. A une demi-lieue au delà de Villa-Franca on entre dans la principauté de Monaco, qui s'annonce formidablement aux voyageurs par une ligne de douanes. Le prince de Monaco, Honoré V, actuellement régnant , est le même qui , en revenant en 1815 dans ses Étals , rencontra Napoléon au golfe
Xuan. La douane du prince perçoit deux et demi pour cent sur les marchandises , et seize sous sur les passe-ports. Or, comme Monaco est sur la route la plus fréquentée d'Italie , cette double contribution forme la partie la plus claire de son revenu. Au reste , le prince de Monaco est né pour la spéculation , quoique toutes les spéculations ne lui réussissent pas, témoin la monnaie qu'il a fait battre en 1837, et qui s'use tout doucement dans sa principauté, attendu que les rois ses voisins ont refusé de la recevoir.
Parmi les choses que le roi Charles-Albert a en antipathie , nous avons mis au premier rang le tabac à fumer et le tabac en poudre , autrement dits , en termes de régie , le Scaferlati et le Macouba.
Or, puisque moi, qui demeure à trois cents lieues du roi de Sardaigne , je connais son antipathie , il n'est point étonnant que le prince Honoré V, dont les Etats sont enclavés dans les siens, en ait été informé. Ce prince réfléchit un instant, et, trouvant cette haine injuste , il résolut d'en tirer parti. En conséquence , il fit planter force tabac , et annonça pour l'année suivante des cigares à un sou, qui, vu l'heureuse position du terrain , vaudraient ceux de la Havane.
Cette annonce mit en émoi toutes les contributions indirectes sardes. Le roi Charles-Albert vit ses États inondés de cigares ; il avait bien une douane
ou deux comme son voisin Honoré V; mais ces douanes sont sur les routes et non point tout autour de la principauté. D'ailleurs, eût-il dans toute sa circonférence une ligne aussi épaisse et aussi vigilante qu'un cordon sanitaire , cinq cents cigares sont bientôt passés. Un carlin cousu dans la peau d'un caniche en passe à lui seul trois ou quatre mille, et la principauté de Monaco est peut-être la seule où il reste encore des carlins. Il n'y avait qu'un parti à prendre , c'était d'abaisser le prix de ses cigares au prix des cigares d'Honoré V, ou de traiter avec lui de puissance à puissance. Le roi Charles-Albert préféra traiter ; baisser le prix de ses cigares , vu la répugnance que les peuples ont en général pour l'administration des droits réunis ? lui eût semblé une concession politique.
Il fut donc établi un congrès entre les deux souverains , pour régler cette importante question de commerce , mais , comme les prétentions du prince de Monaco paraissaient exagérées au roi de Sardaigne , à l'instar du congrès de Rastadt , le congrès de Monaco traîna en longueur ; si bien que le temps de la récolte arriva.
Le prince de Monaco donna une livre de tabac de gratification à chacun de ses cinquante carabiniers, et les envoya fumer sur les frontières du roi Charles- Albert. Les soldats sardes flairèrent la fumée des pipes de leurs voisins les monacois; c'était , comme
l'avait dit le prince dans son prospectus , une véritable fumée havanaise , sans aucun mélange de ces herbes inouïes que les souverains ont l'habitude de vendre pour du tabac. Les Sardes étaient connaisseurs, ils accoururent sur les frontières d'Honoré V, et demandèrent aux carabiniers du prince où ils achetaient leur tabac ; les carabiniers répondirent que c'étaient des plants que leur souverain bien-aimé avait fait venir de Cuba et de Latakié , et dont, outre leur solde, qui était égale à celle des soldats sardes, ils recevaient une livre par semaine. Le même jour, vingt soldats du roi Charles-Albert désertèrent et vinrent demander du service à Honoré V, lui offrant, s'il les acceptait, de faire déserter aux mêmes conditions tout le régiment.
Le danger devenait pressant , le régiment pouvait suivre les vingt hommes , et l'armée suivre le régiment. Or, comme la monarchie du roi Charles- Albert est une monarchie toute militaire , qui n'a pas encore eu le temps de se creuser des racines bien profondes dans le peuple , il vit d'un seul coup d'œil que , si l'armée désertait ainsi en masse , ce serait Honoré V qui serait roi de Sardaigne ; quant à lui , il serait bien heureux si on le laissait même prince de Monaco. En conséquence , il passa par toutes les conditions qu'exigea son voisin , et le traité fut conclu moyennant une rente annuelle de 50,000 francs , que le roi Charles-Albert paye à
Honoré V, et une garnison de trois cents hommes qu'il lui prête gratis pour étouffer les petites révoltes qui ont lieu de temps en temps dans ses petits États. Quant à k récolte , elle fut achetée sur pied moyennant une autre somme de 30,000 francs, et mêlée aux feuilles de noyer que Ton fume généralement de Nice à Gênes et de Chambéry à Turin , si bien qu'il en résulta chez les Piémontais, qui n'étaient pas habitués à cette douceur, une grande recrudescence de popularité pour le roi Charles-Albert.
La principauté de Monaco a subi de grandes vicissitudes, elle a été tour à tour sous la protection de l'Espagne et de la France, puis république fédérât! ve , puis incorporée à l'empire français , puis rendue, comme nous lavons vu, à son légitime propriétaire en 4 814, avec le protectorat de la France; puis, remise, en 1815, sous le protectorat de la Sardaigne. Nous allons la suivre dans ces différentes révolutions, dont quelques-unes ne manquent pas d'une certaine originalité.
Monaco fut, vers le xe siècle , érigée en seigneurie héréditaire parla famille Grimaldi, puissante maison génoise qui avait de& possessions considérables dans le Milanais etdans le royaume de Naples. Vers 1550, au moment de la formation des grandes puissances européennes , le seigneur de Monaco , craignant d'être dévoré d'une seule bouchée par les dues de Savoie ou par les rois de France , se mit sous la
protection de l'Espagne; mais , en 1641, cette protection lui étant devenue plus onéreuse que profitable Honoré II résolut de changer de protecteur et introduisit garnison française à Monaco. L'Espagne, qui avait dans Monaco un port et une forteresse presque imprenables , entra dans une de ces belles colères flamandes , comme il en prenait de temps en temps à Charles-Quint et à Philippe II, et confisqua à son ancien protégé ses possessions milanaises et napolitaines. Il résulta de cette confiscation que le pauvre seigneur se trouva réduit à son petit État. Alors Louis XIV , pour l'indemniser, lui donna en échange le duché de Valentinois dans le Dauphiné , le comté de Carlades dans le Lyonnais , le marquisat de Baux et la seigneurie de Buis en Provence ; puis il maria le fils d'Honoré II avec la fille de M. le Grand. Ce mariage eut lieu en 1688 , et valut à M. de Monaco et à ses enfants le titre de princes étrangers. Ce fut depuis ce temps-là que les Grimaldi changèrent leur titre de seigneur contre celui de prince.
Le mariage ne fut pas heureux. La nouvelle épousée , qui était cette belle et galante duchesse de Valentinois , si fort connue dans la chronique amoureuse du siècle de Louis XIV , se trouva un beau matin, d'une enjambée, hors des États de son époux, et se réfugia à Paris , tenant sur le pauvre prince les plus singuliers propos. Ce ne fut pas tout : la
duchesse de Valentinois ne borna pas son opposition conjugale aux paroles, et le prince apprit bientôt qu'il était aussi malheureux qu'un mari peut l'être.
A cette époque , on ne faisait guère que rire d'un pareil malheur; mais le prince de Monaco était un homme fort bizarre , comme l'avait dit la duchesse, de sorte qu'il se fâcha. Il se fit instruire successivement du nom des différents amants que prenait sa femme , et les fit pendre en effigie dans la cour de son château. Bientôt la cour fut pleine et déborda sur le grand chemin ; mais le prince ne se lassa point et continua de faire pendre. Le bruit de ces exécutions se répandit jusqu'à Versailles. Louis XIV se fâcha à son tour, et fit dire à M. de Monaco d'être plus clément. M. de Monaco répondit qu'il était prince souverain , qu'en conséquence il avait droit de justice basse et hante dans son État , et qu'on lui devait savoir gré de ce qu'il se contentait de faire pendre des hommes de paille .
La chose fit un si grand scandale, qu'on jugea à propos de ramener la duchesse à son mari. Celui-ci , pour rendre la punition entière, voulait la faire passer devant les effigies de ses amants ; mais la princesse douairière de Monaco insista si bien , que son fils se départit de cette vengeance , et qu'il fut fait un grand feu de joie de tous les mannequins, c Ce fut, dit madame de Sévigné, le flambeau de ce second hyménée. »
On vit bientôt cependant qu'un grand malheur menaçait les princes de Monaco. Le prince Antoine n'avait qu'une fille , et perdait de jour en jour l'espoir de lui donner un frère. En conséquence , le prince Antoine maria , le 20 octobre 1715, la princesse Louise-Hippolyte à Jacques-François-Léonor de Goyon-Matignon , auquel il céda le duché de Valentinois, en attendant qu'il lui laissât la principauté de Monaco , ce qu'il fit , à son grand regret , le 26 février 1731. Jacques-François-Léonor de Goyon-Matignon, Valentinois par mariage, et Grimaldi par succession, est donc la souche de la maison régnante actuelle , qui va s'éteindre à son tour dans la personne d'Honoré V et dans celle de son frère , tous deux sans postérité masculine et sans espérance d'en obtenir.
Honoré IV régnait tranquillement, lorsque arriva la révolution de 89. Les Monacois en suivirent les phases avec une attention toute particulière; puis, lorsque la république fut proclamée en France, ils profitèrent d'un moment où le prince était je ne sais où, s'armèrent de tout ce qu'ils purent trouver sous leur main , et marchèrent sur le palais, qu'ils prirent d'assaut et dont ils commencèrent par piller les caves qui pouvaient contenir douze à quinze mille bouteilles de vin. Deux heures après , les huit mille sujets du prince de Monaco étaient ivres.
Or, à ce premier essai de liberté, ils trouvèrent t. m. 2
ipie la liberté était une bonne chose, et résolurent à leur tour de se constituer en république. Seulement, comme Monaco était un trop grand État pour donner naissance à une république une et indivisible, comme était la république française, il fut résolu entre les fortes têtes du pays , qui s'étaient constituées en assemblée nationale , que la république de Monaco serait , à l'instar de la république américaine , une république fédérative. Les bases de la nouvelle constitution furent donc débattues et arrêtées entre Monaco et Mantone , qui s'allièrent ensemble à la vie et à la mort. Il restait un troisième village , appelé Roque-Brune ; il fut décidé qu'il appartiendrait par moitié à l'une et à l'autre des deux villes. Roque-Brune murmura ; il aurait voulu être indépendant et entrer dans la fédération ; mais Monaco et Mantone ne firent que rire d'une prétention aussi exagérée. Roque-Brune n'était pas le plus fort; il lui fallut donc se taire ; seulement , à partir de ce moment, Roque-Brune fut signalé aux deux conventions nationales comme un foyer de révolution. Malgré cette opposition , la république fut proclamée sous le nom de république de Monaco.
Mais ce n'était pas le tout pour les Monacois que d'être constitués en république ; il fallait se faire dans les États qui avaient adopté la même forme de gouvernement des alliés qui les pussent soutenir. Us pensèrent naturellement aux Américains et aux
Français. Quant à la république de Saint-Marin , les républiques férédatives de Monaco la méprisaient si fort , qu'il n'en fut pas même question.
Toutefois , parmi ces deux gouvernements , un seul était à portée, par sa position topographique , d'être utile à la république de Monaco : c'était la république française. La république de Monaco résolut donc de ne s'adresser qu'à elle. Elle envoya trois, députés à la convention nationale pour lui demander son alliance et lui offrir la sienne. La convention nationale était dans un moment de bonne humeur; elle reçut parfaitement les envoyés de la république de Monaco , et les invita, à repasser le. lendemain pour prendre le traité.
Le traité fut dressé le jour même. Il est vrai qu'il n'était pas long , il se composait de deux articles.
« Art. 1er. — Il y aura paix et alliance entre la* république Française et la république de Monaco.
« Art. 2. — La république française est enchantée d'avoir fait la connaissance de la république de Monaco. »
Ce traité , comme il avait été dit , fut remis aux ambassadeurs , qui repartirent fort contents.
Trois mois après , la république française avait emporté la république de Monaco dans sa peau de lion. On n'a pas oublié sans doute comment, grâce à madame de D**\ le traité de Paris rendit en 1814,
au prince Honoré V , ses États , qu'il a heureusement conservés depuis.
Au reste , le prince Honoré V, toute plaisanterie à part , est fort aimé de ses sujets , qui voient arriver avec une grande inquiétude l'heure où ils changeront de maître. En effet , malgré le mépris qu'en fait Saint-Simon (1), ils habitent un délicieux pays, dans lequel il n'y a pas de recrutement et presque pas de contributions , la liste civile du prince étant presque entièrement défrayée par les 2 et demi p. 100 qu'il perçoit sur les marchandises, et par les 16 sous qu'il prélève sur les passe-ports. Quanta son armée , qui se compose de cinquante carabiniers , elle se recrute par les enrôlements volontaires.
Malheureusement nous ne pûmes jouir, comme nous l'aurions voulu , de cette charmante orangerie qu'on appelle la principauté de Monaco , une pluie alrocenous ayantprisà la frontière et nous ayantaccompagnés avec acharnement pendant les trois quarts d'heure que nous mîmes à traverser le pays. Il en résulta que nous n'aperçûmes la capitale et sa forteresse , dans laquelle tiendrait la population de toute la principauté , qu'à travers un voile. Il en fut ainsi du port , où nous distinguâmes cependant une
(1) « C'est, au demeurant, la souveraineté d'une roche, du milieu de laquelle on peut pour ainsi dire cracher hors de ses étroites limites. » {Mémoires du duc de Saint-Simon.)
felouque , laquelle , avec une autre qui , pour le moment , était en course , forme toute la marine du prince.
En traversant Mantone, une enseigne nous donna une idée du degré de civilisation où en était venue la république fédérative Tan de grâce 4835. Audessus d'une porte on lisait en grosses lettres : Mariait e Casanove vend pain et modes.
A un quart de lieue de la ville , nous retombâmes dans une seconde ligne de douanes et dans un second visa de passe-ports. Le passe-port n'était rien, mais la visite fut cruelle , et nous pûmes nous convaincre que , dans les États du prince de Monaco , l'exportation était aussi sévèrement défendue que l'importation. Nous voulûmes employer le moyen usité en pareil cas , mais nous avions affaire à des douaniers incorruptibles , qui ne nous firent pas grâce d'une brosse à dents , de sorte qu'il nous faillit , nous et nos effets , recevoir une contre-preuve du déluge, attendu que, sous le prétexte de la beauté du climat , il n'y a pas même de hangar. Je profitai de ce contre-temps pour approfondir un point de science chorégraphique que je m'étais toujours proposé de tirer au clair à la première occasion. Il s'agissait de la monaco , où , comme chacun sait , l'on chasse et l'on déchasse. Je fis en conséquence , pour la troisième fois depuis que j'avais passé la frontière , toutes les questions possibles sur cette
contredanse si populaire par toute l'Europe ; mais , là comme ailleurs , je n'obtins que des réponses évasives , qui redoublèrent ma curiosité , car elles me confirmèrent dans ma première opinion , à savoir , que quelque grand secret où l'honneur du prince et de la principauté se trouvait compromis, se rattachait à cette respectable gigue. Il me fallut donc sortir des États du prince aussi ignorant sur ce point que j'y étais entré , et perdant à jamais l'espoir de découvrir un mystère que je n'avais pu éclaircirsur les lieux.
Quant à Jadin, il était absorbé dans une préoccupation non moins importante que la mienne : il cherchait à comprendre comment il pouvait tomber une si grande pluie dans une si petite principauté.
La première ville que nous rencontrâmes sur notre chemin , après avoir dépassé les frontières des États de Monaco, est Vintimiglia, YAlbentimilium des. Romains , dont Cicéron parle dans ses Lettres familières, livre VIII, ep. xv, et à laquelle Tacite s'arrête un instant pour enregistrer un fait historique digne d'une Spartiate. Une mère ligurienne , interrogée par les soldats d'Othon pour qu'elle indiquât la retraite où était caché son fils qui avait pris les armes contre cet empereur, avec cette sublime impudence antique dont Agrippine avait déjà donné un si magnifique exemple , montra son ventre en disant : Il est là , et mourut dans les tortures sans pousser d'autre cri que ce cri de maternité.
Une lettre d'Ugo Foscoîo, la plus éloquente peut-
être de toutes celles qu'il a écrites , complète l'illustration de Vintimiglia.
Nous dînâmes dans celle petite ville; on nous servit des lapins de l'île de Galinara : au dessert , nous eûmes un peu d'inquiétude , en voyant qu'on nous portait pour la somme de 20 sous un chat sur la carte. Explication demandée et reçue, nous apprîmes que c'était le dîner de Milord.
Nous continuions notre route enchantés de l'explication , lorsqu'en sortant de Borduguerra nous fûmes distraits de ces idées par l'aspect du charmant petit village de San-Remo avec son ermitage de Saint-Romulus tout entouré de palmiers. Nous nous arrêtâmes un instant pour reposer sur cette belle végétation orientale nos yeux fatigués de ces éternels oliviers grisâtres et rabougris ; en ce moment un paysan s'approcha de nous , et , voyant avec quelle satisfaction nous nous étions arrêtés dans cette petite oasis , il nous dit que le moment était mauvais pour regarder les palmiers de San-Remo , et qu'à celte heure nous les voyions à leur désavantage. En effet, ils venaient d'être dépouillés de leurs plus belles palmes, qui avaient été envoyées à Rome pour la fête de Pâques. Je lui demandai alors à quel litre les palmes étaient envoyées à Rome i et si les habitants liraient de cet envoi quelque profil temporel ou spirituel , et alors j'appris que c'était un droit de la famille Bresca qui lui avait été concédé pat;
Sixte-Quint et quelle avait maintenu depuis. Voici à quelle occasion.
En 1586, il y avait encore, à l'endroit où Pie VI a fait bâtir la sacristie de Saint-Pierre , un magnifique obélisque élevé autrefois par Nuncoré , roi d'Egypte , dans la ville d'Héliopolis , transporté par Caligula à Rome , et placé ensuite dans le cirque de Néron au Vatican , sur l'emplacement duquel Constantin fit élever sa basilique. Or, jusqu'en 1586, c'est-à-dire jusqu'à la seconde année du pontificat de Sixte-Quint, cet obélisque était resté debout au milieu des constructions successives qu'avaient fait faire Nicolas V, Jules II, Léon X et Paul V, lorsque ce grand pontife , qui fit plus en cinq ans que cinq autres papes n'ont jamais fait en un siècle, résolut de faire transporter le gigantesque monolithe (î) sur cette belle place , que soixante et dix ans plus tard Bernin devait étreindre de sa magnifique colonnade.
Ce fut l'architecte Fontana , le plus habile mécanicien de son temps , qui fut chargé de celle grande opération ; il disposa ses machines en homme qui comprend que les yeux de toute une ville sont fixés sur lui. Le pape lui dit de ne rien négliger pour réussir. Fontana opéra en conséquence. Le transport seul, quoiqu'il fût de cent cinquante pas à peine, coûta 200,000 fr.
(1) 11 a 76 pieds tic haut, et la croix qui le surmonte 26,
Enfin, tous ses préparatifs achevés, Fonlana indiqua le jour où il comptait dresser l'obélisque sur son piédestal , et ce jour fut publié à son de trompe par toute la ville. Chacun pouvait assister à l'opération , mais à la condition du plus rigoureux silence. C'était un point qu'avait réclamé Fontana , afin que sa voix , à lui , le seul qui eût le droit de donner des ordres dans ce grand jour, pût être entendue des travailleurs. Or, comme Sixte-Quint ne faisait pas les choses à demi , la proclamation portait que la moindre parole, le moindre cri, la moindre exclamation seraient punis de mort , quel que fût le rang et la condition du coupable.
Fontana commença son travail au milieu d'une foule immense ; d'un côté était le pape et toute sa cour sur un échafaudage élevé exprès , de l'autre était le bourreau et la potence ; au milieu , dans un espace réservé , et que faisait respecter un cercle de soldats, étaient Fontana et ses ouvriers.
La base de l'obélisque avait été amenée jusqu'à son piédestal. Ce qui restait à faire, c'était donc de le dresser. Des cordes attachées à son extrémité devaient, par un mécanisme ingénieux, lui faire perdre sa position horizontale pour l'amener doucement à une position perpendiculaire. La longueur des cordes avait été mesurée à cet effet ; arrivées à leur point d'arrêt , l'obélisque devait être debout.
L'opération commença au milieu du plus profond
silence. L'obélisque, lentement soulevé , obéissait comme par magie à la force attractive qui le mettait en mouvement ; le pape , muet comme les autres , encourageait la manœuvre par des signes de tête ; la voix de l'architecte donnant des ordres retentissait seule au milieu de ce silence solennel. L'obélisque montait toujours ; un ou deux tours de roues encore, et il était établi sur sa base. Tout à coup Fontana s'aperçoit que le mécanisme ne tourne plus , la mesure des cordes avait été exactement prise , mais les cordes avaient été distendues par la masse , et elles se trouvaient maintenant de quelques pieds trop longues ; nul force humaine ne pouvait suppléer à la force qui manquait , c'était une opération avortée , une réputation perdue. Fontana pressait les ordres, multipliait les commandements. Du moment où les cordes n'attiraient plus l'obélisque, l'obélisque pesait d'un double poids sur les cordes. Fontana porta la main à son front ; il sentait qu'il devenait foù. En ce moment un des cables se brisa.
Tout à coup un homme s'écrie dans la foule : — Aqua aile corde! de l'eau aux cordes! et, traversant l'espace , va se remettre aux mains du bourreau.
Le conseil est un trait de lumière pour Fontana. Sur toute la longueur des cables , il fait aussitôt verser des seeaux d'eau , les cordes se resserrent naturellement et sans effort; et, comme par la main de
Dieu , l'obélisque se remet en mouvement et s'assied sur sa base au milieu des applaudissements de la multitude.
Alors Fontana court à son sauveur, qu'il trouve la corde au cou et entre les mains du bourreau ; il le prend dans ses bras, l'entraîne, l'emporte aux pieds de Sixte-Quint, et demande pour lui une grâce déjà accordée ; mais ce n'était pas le tout d'accorder la grâce, il fallait une récompense. Le pape demande à l'étranger de fixer lui-même celle qu'il désire. L'étranger répond qu'il est de la famille Bresca qui est riche et qui par conséquent n'a point de faveurs pécuniaires à demander; mais qu'il habite San- Remo, fameux par ses palmiers , et qu'il demande le privilège d'envoyer tous les ans gratis les palmes nécessaires pour la fête de Pâques à Rome. Sixte- Quint accorda ce privilège et y ajouta une pension de six mille écus romains affectée à l'entretien des palmiers.
Depuis ce temps la famille Bresca qui existe toujours , jouit du privilège d'envoyer tous les ans à Rome un vaisseau chargé de palmes ; et depuis deux cent quarante-cinq ans que ce privilège a été accordé, elle en a joui sous la protection visible du ciel ; car jamais le moindre accident n'est arrivé à aucun des deux cent quarante-cinq vaisseaux qui ont héréditairement et annuellement transporté la sainte cargaison.
Nous arrivâmes à Oneille à neuf heures du soir, car notre vctlurino, nous ayant promis de nous déposer à Gênes , le troisième jour à deux heures , à la porte de l'hôtel des Quatre-Nations, faisait ses journées en conséquence. 11 en résulta que, comme nous repartîmes d'Oneille le lendemain au point du jour, nous n'en dirons pas grand'chose , si ce n'est qu'elle a vu naître le grand André Doria , ce qui n'empêche pas, à en juger par celles où nous couchâmes , que ses auberges ne soient détestables.
Au point du jour, nous nous remîmes en route. Nous commencions à nous réveiller, lorsque nous traversâmes Alessio, où nous vîmes pour'la première fois les femmes coiffées du mezzaro génois , voile blanc qui , sans le cacher, encadre leur visage. Quant aux hommes , c'étaient autrefois de hardis marins, qui prirent part avec Pizarre à la conquête du Pérou , et avec don Juan d'Autriche à la victoire de Lépante. Nous nous arrêtâmes pour déjeuner à Albenga , ville au doux nom, mais à laquelle ses remparts croulants et ses tours en ruine donnent un aspect des plus sombres. C'est à Albenga , s'il faut en croire madame de Genlis , que la duchesse de Cerifaîco fut enfermée pendant neuf ans dans un souterrain par son mari. Un autre point historique plus sérieusement arrêté , c'est que ce fut à Albenga que naquirent ce Proculus qui disputa l'empire à Probus , et Decius Pertinax , qu'il ne faut pas t. m. 5
confondre avec le Pertinax qui devint empereur.
Albenga possède deux monuments antiques , son baptistère , qui remonte , assure-t-on , à Proculus * et son fonte longo, qui fut bâti par le général romain Constance. Une chose remarquable au reste , c'est que les habitants d' Albenga, l'ancienne Albingaunum, s'étant alliés avec Magon, frère d'Annibal, furent compris dans le traité de paix qu'il fit avec le consul romain Publius iElius , et depuis ce temps jusqu'au xne siècle , en vertu de ce traité , se gouvernèrent par leurs propres lois , frappant monnaie comme un État indépendant. Au xne siècle , les Pisans , en guerre avec les Génois , la prirent et la saccagèrent. Rebâtie par les Génois , elle resta depuis ce temps en leur pouvoir sans être brûlée , c'est vrai , mais aussi sans être rebâtie , ce qui fait qu'Albenga aurait grand besoin d'être brûlée une seconde fois.
La route continuait au reste d'être délicieuse et pleine d'accidents plus pittoresques les uns que les autres. Nous avions la mer à notre droite , calme comme un lac et resplendissante comme un miroir, et à notre gauche , tantôt des rochers à pic , tantôt de charmants vallons avec des haies de grenadiers et de grosses touffes de lauriers-roses: tantôt de grandes échappées de vues, avec quelque village pittoresque se détachant sur ces fonds bleuâtres comme on n'en voit que dans les pays de montagnes.
M en résulta que sans fatigue aucune nous arrivâmes à Savone , où nous devions coucher.
Savone est une espèce de ville à qui il reste une espèce de port que les Génois ont laissé se combler peu à peu , malgré les réclamations des habitants , afin que le commerce de Savone ne nuisît point au commerce de Gênes. Savone est donc à peu près ruinée. Comme toutes les puissances tombées et forcées de renoncer à leur avenir , la ville est tout orgueilleuse de son passé. En effet , Savone a donné naissance à l'empereur Pertinax , à Grégoire VII , à Sixte IV, à Jules II et à Chiabrera , qui passe pour le plus grand poëte lyrique que l'Italie moderne ait jamais eu. De toutes ces grandeurs , il reste à Savone la façade du palais de Jules II, attribuée à l'architecte San-Gallo, et le bas-relief de la Visite de la Vierge à sainte Elisabeth , l'un des meilleurs du Bernin. Le sacristain montre en outre aux voyageurs un tableau de la Présentation de la Vierge au temple comme étant du Dominiquin. Défiez- vous du sacristain de Savone ; payez comme s'il vous avait montré un Vasari ou un Gaëtano , et vous serez encore volé.
A trois ou quatre lieues de Savone , nous trouvâmes Cogoletto , petit village qui prétend mieux savoir que Colomb lui-même où Colomb est né , et qui réclame le grand navigateur comme un de ses enfants , quoiqu'il ait dit dans son testament : Que
siendo yo nacido en Genova como nalural (Sella porque de ella sali y en ella naci. L'argument eût peut-être été concluant pour tout autre que Cogoletto , mais Cogolelto est entêté , et il répondit à Colomb en écrivant sur la porte d'une espèce de cabane qu'il prétend être la maison du grand navigateur :
Provincia tlî Savona, Communa di Cogolelto , Patria di Colombo, Scopritor del nuovo mondo.
Puis , à tout hasard , et comme ne pouvant pas faire du mal , il ajouta ce vers latin de Gagluiffi :
Unus erat mundus : duo sint, ait iste : frère (1).
Enfin , pour accumuler les preuves, on déterra un vieux portrait qui représentait le visage vénérable de quelque bailli de Cogoletto , et on l'installa en grande pompe à la maison communale, comme étant le portrait de Colomb.
À partir de Cogoletto, Gênes vient pour ainsi dire au-devant du voyageur ; Pegli , avec ses trois magnifiques villas , n'est qu'une espèce de faubourg qui passe par Cestri di Ponente, et se prolonge jusqu'à Saint-Pierre d'Arena, digne entrée de la villequi s'est donné à elle-même le surnom de la
(1) « Il n'y avait qu'un monde. Qu'il yen ait deux, dit Colomb; rt ils furent. »
Superbe, et que, depuis six ou sept lieues déjà, on aperçoit à l'horizon , couchée au fond de son golfe avec la nonchalante majesté d'une reine. Un seul mot explique ce luxe presque inexplicable de palais, que le voyageur trouve éparpillés sur sa route, avec la même profusion que les bastides des environs de Marseille. Les lois somptuaires de la république , qui défendaient de donner des fêtes , de s'habiller de velours et de brocard, et de porter des diamants, ne s'étendaient point au delà des murailles de la capitale : c'était donc à la campagne que s'était réfugié le luxe de ces turbulents et orgueilleux républicains.
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La première chose quenousaperçûmes en arrivant à Gênes et en traversant , pour nous rendre à notre hôtel , la Porta di Vacca , qui est située près de la Darse , c'est un fragment des chaînes du port de Pise , rompues par les Génois en 1290. Depuis six cents ans , ce témoignage de la haine des deux peuples , haine que leur chute commune n'a pu éteindre , est étalé à la vue de tous. Ce fut Conrad Doria , sorti de Gênes avec quarante galères, « qui, secondé de ceux de Lucques , dit l'historien Accinelli, attaqua Porto Pesano, le pilla, et, se tournant ensuite contre Livourne , détruisit les fortifications et la ville , à l'exception de l'église Saint-Jean. >
Ce n'est pas la seule preuve de haine que les Génois aient donnée aux autres peuples de la pénin-
suie. En 1262, l'empereur grec ayant donné aux Génois un château qui appartenait aux Vénitiens, les Génois, en haine de ceux-ci , dont ils avaient reçu je ne sais quelle insulte , démolirent le château , en transportèrent les pierres sur leurs navires , ramenèrent ces pierres à Gênes , et en bâtirent l'édifice connu autrefois sous le nom de banque de Saint- George, et aujourd'hui sous celui de la douane. Ce monument de vengeance renferme un monument d'orgueil : c'est le griffon génois étouffant dans ses serres l'aigle impériale et le renard pisan, avec cette inscription :
GrIPHUS UT HAS ANG1T ,
Sic hostes genua frangit.
Du port si l'on monte à la douane , on y trouvera les anciennes bouches de dénonciation , qui , dans les dernières révolutions, à ce qu'on assure, ne sont pas toujours restées vides.
Notre hôtel était tout près de la Darse ; tandis qu'on nous préparait à dîner, j'eus donc le temps d'aller, Schiller à la main, faire ma visite au tombeau de Fiesque.
Par la même occasion , je parcourus l'arsenal de mer. Dans la première enceinte , Gênes , encore aujourd'hui, arme, désarme ou répare ses vaisseaux. A celte enceinte a succédé une seconde , desséchée aujourd'hui , et qui n'est autre que le vaste chan-
lier maritime où la république construisait ces fameuses galères longues de trente-huit mètres, larges de quatre , qui coûtaient chacune 7,000 livres génoises, et qui, montées par deux cent trente hommes , parcouraient victorieusement toute la Méditerranée. Celte seconde enceinte sert aujourd'hui d'atelier à sept ou huit cents galériens , qui traînent leurs boulets sous ces belles voûtes bâties au xine siècle , d'après les dessins de Boccanegra.
Dans un coin de l'arsenal est un ex-voto sarde avec cette inscription : Brigantino sardo , la Fenice , commandato da capitari Felice Peire , notte dai 15 ai 14 fehbrajo 1835, essendosi aperta unintestalura di lavola Calo a Picco a V isola di Laire. Un tableau représente l'événement : le navire sombre, îa chaloupe s'abandonne à la mer, et la Vierge qu'elle invoque , et qui apparaît dans un coin de la toile , calme la tempête d'un signe.
En allant de l'arsenal de mer au vieux palais Doria , on trouve sur son chemin la porte Saint- Thomas. Une petite porte s'ouvre dans la grande ; c'est en franchissant le seuil de cette petite porte que Gianettino , neveu du doge , fut tué.
Avant d'arriver à la porte Saint-Thomas, on traverse la place d'Aqua-Verde. C'est en ce lieu que Masséna, après avoir tenu soixante jours, avoir épuisé toutes ses ressourceset avoir mangé jusqu'aux selles des chevaux , mangés eux-mêmes depuis long-
DUMAS. NOUV. IMNl, — • T. 11U 4
temps, ayant signé au pont de Cornigliano, avec l'amiral Keith et le baron d'Ott, sa belle capitulation qu'il intitula convention , rassembla le reste de sa garnison , douze mille hommes à peu près , qui pendant trois jours y chantèrent, entourés d'Autrichiens , tous les chants patriotiques de la France.
Le palais Doria est le roi du golfe; il semble, à le voir, que c'est pour le plaisir des yeux de ceux qui l'ont habité que Gênes a été bâtie ainsi en amphithéâtre. Nous montâmes les larges escaliers que le vieux doge balayait , à quatre-vingts ans, de sa robe ducale , après avoir été , comme le dit l'inscription de son palais , amiral du pape , de Charles-Quint , de François Ier et de Gênes. En montant cet escalier , on n'a qu'à lever les yeux pour voir au-dessus de sa tête de charmantes fresques imitées des loges du Vatican , et peintes par Perino del Vaga, un des meilleurs élèves de Raphaël , que le sac de Rome , par les soldats du connétable de Bourbon, fit fuir de la ville sainte. A cette époque , il y avait toujours des palais ouverts pour le poète ou l'artiste qui fuyaient le pinceau ou la plume à la main. Perino del Vaga trouva le palais Doria sur sa route. Il y fut reçu par le vieux doge comme eût été reçu l'ambassadeur d'un roi , et il paya son hospitalité en couvrant de chefs-d'œuvre les murs qui lui offrirent un abri.
Le palais Doria est entre deux jardins ; l'un de
ces jardinsest situé de l'autre côté de la rue et s'élève avec la montagne : on y arrive par une galerie; l'autre est attenant au palais lui-même et conduit à une terrasse de marbre qui commande le golfe. C'est sur cette terrasse qu'André Doria donnait aux ambassadeurs ces fameux repas , servis en vaisselle d'argent , renouvelée trois fois , et qu'après chaque service on jetait à la mer ; peut-être bien y avait-il quelques filets cachés sous l'eau , à l'aide desquels on repêchait le lendemain plats et aiguières ; mais c'est le secret de l'orgueil ducal , et il n'a jamais été révélé.
Près de la statue colossale de Jupiter s'élève le monument funéraire du fameux chien Radan, donné par Charles- Quint à André Doria , et qui , étant trépassé en l'absence de Doria , fut enterré au pied de cette statue, afin, dit son épitaphe, que tout mort qu'il était, il ne cessât point de garder un dieu. Doria revint de son expédition , trouva l'épitaphe toute simple et la laissa comme elle était. Quant à André Doria lui-même , il est enterré dans l'église de Saint-Mattei.
Ma religion pour l'histoire m'avait d'abord conduit où m'appelaient mes souvenirs ; mes dettes avec Doria , avec Fiesque et avec Masséna acquittées , je jetai un regard sur la lanterne bâtie par Charles VIII , et en longeant pendant dix minutes le rempart, je me trouvai à la porte de l'arsenal, où
était îe fameux rostrum antique qui fut retrouvé dans le port de Gènes et qu'on suppose avoir appartenu à un vaisseau coulé à fond dans le combat naval qui eut lieu entre les Génois et Magon , frère d'Annibal. Près de ce rostrum , qui date de Tan 524 de Rome , est un canon de cuir cerclé de fer , pris sur les Vénitiens au siège de Chiozza , en 1379 , et qui, par conséquent, est un des premiers qui aient été faits après l'invention de la poudre. Quant aux trente-deux cuirasses de femmes portées en 1301 par les croisées génoises , et dont la forme a fait élever au président Desbrosses un doute si injurieux sur ces nobles amazones (î) , elles ont été en 1815 vendues dans les rues, au prix de la vieille ferraille, par les Anglais qui tenaient Gênes. Une seule a échappé à cette spéculation de laquais , et encore ne m'a-t-elle point paru bien authentique.
De l'arsenal , il n'y a qu'un pas au bout de la rue Balbi , l'une des trois seules rues qui existent à Gênes , les autres méritant à peine le nom de ruelles. Il est vrai aussi que ces trois rues , que madame de Staël prétendait être bâties pour un congrès de rois , et qu'Alfieri appelait un magasin de palais , n'ont peut-être pas leurs pareilles au monde.
Sur tous ces palais , le temps a passé une couche
(l) Au moment de citer l'opinion du spirituel président , je n'ose , cl me contente de renvoyer à l'ouvrage lui-même.
de tristesse incroyable. Quelques-uns se fendent, les autres s'écaillent, les débris qui en tombent sont poussés du pied dans les ruelles qui les séparent , où ils s'amassent avec d'autres décombres. C'est un mélange douloureux de plâtre et de marbre , de grandeur et de misère, et l'on devine qu'au dixième du prix qu'ils ont coûté , on aurait palais, meubles, tableaux, et la duchesse môme, s'il faut en croire le proverbe génois. Le proverbe n'est point comme l'investigation scientifique du président Desbrosses , et peut se citer. Le voici tel qu'il a couru de tout temps : « Mare senza pesci, monti senza ligno , uomini senza fede , donne senza vergogna. » Ce qui signifie : mer sans poisson, montagnes sans bois , hommes sans foi , femmes sans vergogne. C'est ce proverbe qui faisait sans doute dire à Louis XI : « Les Génois se donnent à moi, et moi je les donne au diable. » Il n'y a qu'une petite observation à faire , c'est que je crois le proverbe pisan , et non génois. Bridoison dit avec beaucoup de justesse qu'on ne se dit pas de ces choses à soimême , et jamais un Génois n'a passé pour être plus bête que Bridoison.
La slrada Balbi nous mena à la strada Nuovissima, et la strada Nuovissima à la strada Nuova. C'est dans cette dernière rue, terminée par la place des Fontaines amoureuses , tout encadrée dans ses maisons à fresques extérieures , que se trouvent les
plus beaux palais. Parmi ceux-ci nous en visitâmes deux , le palais Doria Tursi et le palais Rouge, l'un propriété publique appartenant à l'État et l'autre propriété privée appartenant à M. de Brignole, ambassadeur du roi Charles-Albert à Paris.
Le palais Tursi , dont on attribue à tort l'architecture à Michel-Ange, fut commencé par le Lombard Roch Lugaro , ornementé à la porte et aux fenêtres par Thaddei Carloni , et achevé par Randoni. Les peintures sont du chevalier Michel Canzio. Au reste, l'un des plus riches au dehors , il est l'un des moins beaux en dedans.
Il n'en est point ainsi du palais Rouge. Son extérieur est peu élégant , quoiqu'il ne manque pas d'un certain grandiose ; mais il renferme la plus belle galerie de Gênes peut-être, sans en excepter la galerie royale. On y trouve des Titien, des Véronèse, des Palma-Vecchio , des Paris-Rordone , des Albert Durer, des Louis Carrache , des Michel-Ange Caravage, des Carlo Dolci, desGuerchin, des Guide, et surtout des van Dyck. Il est inutile de dire que le palais Brignole n'est point de ceux qui sont à vendre.
Après avoir visité la tombe de Fiesque, il me restait à voir la place où était situé son palais. Je m'y fis conduire. Cette place , toujours vide , est située près de l'église de Santa-Maria-in-Via-Lata. Cette inscription , sans nommer le conspirateur, indique à
quelle époque le terrain est devenu une propriété de l'État :