H^EC JANUA LNTUS ET EXTRA
PUBLICAM PROPRIETATEM 1NDICABAT EX DECRETO P. P.
COMMUNIS D1EI 18 JDLY
Dans tout autre pays, cet emplacement, de trente pieds carrés à peine , donnerait une pauvre idée de la richesse et de la puissance du propriétaire ; mais, à Gênes, les palais s'étendent moins en largeur qu'en hauteur. Les plus riches, à l'exception de celui d'André Doria et de deux ou trois autres peutêtre , n'ont de jardins que sur leurs terrasses et sur leurs fenêtres.
Un autre souvenir du même genre se trouve à quelque dix minutes de chemin du premier, près de la petite église romane de San-Donato , où l'on vient de découvrir, sous le badigeon qui les recouvrait, comme le reste de l'édifice, quatre charmantes colonnes de granit oriental , les plus belles et les mieux conservées peut-être qu'il y ait dans toute la ville de Gênes, qui est cependant la ville des colonnes. Ce souvenir, qui date de 1360, se rattache à la conspiration Raggio. Le palais a été rasé comme celui de Fiesque ; mais l'inscription a été enlevée par un descendant du conspirateur, ministre de la
police et portant le même nom. Cette conspiration , moins connue que celle de Fiesque, parce qu'il ne s'est point trouvé de Schiller qui en fît un chefd'œuvre tragique, ne faillit pas moins être aussi fatale que l'autre à la république , et fut découverte par un hasard non moins remarquable que celui qui fit échouer les projets de Fiesque.
Le marquis Raggio était le chef de cette conspiration. H faisait creuser de son château au palais ducal une galerie souterraine , de laquelle devaient sortir, à une heure convenue , trente conjurés parfaitement armés et résolus , lorsqu'un tambour, qui était de garde au palais, ayant par hasard posé sa caisse à terre , remarqua qu'elle frémissait , comme il arrive lorsqu'on creuse quelque mine. Il appela aussitôt son officier, qui prévint le doge. On contremina , et l'on trouva les travailleurs. La galerie souterraine conduisait droit à la maison du marquis Raggio ; il n'y avait donc point à nier. D'ailleurs, le coupable était trop fier pour en avoir même l'idée, 31 avoua tout , et fut condamné à mort.
Au moment où il marchait au supplice , et comme il était arrivé à moitié chemin du Caslellaccio où il devait être exécuté, il demanda comme grâce suprême de mourir en tenant à la main un crucifix rapporté, dit-il, par un de ses ancêtres de la terre sainte, et dans lequel il avait une grande foi. A cette époque de croyance , on trouva la demande toute
simple , et l'on se hâta de l'accorder au condamné ; un prêtre fut en conséquence dépêché au palais Raggio, et le cortège funèbre fit halte pour l'attendre; au bout d'un quart d'heure, le prêtre revint apportant le crucifix. Le marquis baisa avec amour les pieds du Christ ; puis, tirant la partie supérieure du crucifix , qui n'était autre que la garde d'un poignard dont la lame rentrait dans la partie inférieure comme dans une gaine , il se l'enfonça tout entière dans la poitrine , et mourut sur le coup.
De San-Donato, nous allâmes visiter le pont de Carignan ; c'est une curieuse bâtisse, destinée, non pas à joindre les deux bords d'une rivière, mais à réunir deux montagnes : il se compose de sept arches, dont les trois du milieu ont, je crois, quatrevingts pieds de hauteur ; ce qu'il y a de certain , c'est qu'il passe au-dessus de plusieurs maisons à six et sept étages. C'est une promenade fort fréquentée dans les chaudes soirées d'été, attendu qu'à cette hauteur on est toujours à peu près sûr de trouver de l'air.
Le pont de Carignan conduit à l'église du même nom, bijou du xvie siècle, bâti par le marquis Sauli, sur les dessins de Galeas Àlessio. Voici à quel événement cette église, l'une des plus riches de Gênes, doit son existence. Le marquis Sauli , l'un des hommes les plus riches et les plus probes de Gênes, avait plusieurs palais dans la ville, et un entre autres
qu'il habitait de préférence , et qui était situé sur remplacement même où s'élève aujourd'hui l'église de Carignan. Comme il n'avait point de chapelle à lui, il avait l'habitude d'aller entendre la messe dans celle de Santa-Maria-in-Via-Lata , qui appartenait à la famille Fiesque. Un jour, Fiesque fit hâter l'heure de l'office, de sorte que le marquis de Sauli arriva quand il était fini ; la première fois qu'il rencontra son élégant voisin , il s'en plaignit à lui en riant.
— Mon cher marquis, lui dit Fiesque, quand on veut aller à la messe, on a une chapelle à soi.
Le marquis Sauli fit jeter bas son palais, et fit élever à la place l'église Sainte-Marie-de-Carignan.
Une partie de ces beaux palais, qui feraient honneur à des princes, et de ces belles églises, qui sont dignes de servir de demeure à Dieu, ont été bâties par de simples particuliers. Le secret de ces fondations, dans lesquelles des millions ont été enfouis, est dans les lois somptuaires du moyen âge, qui défendaient le jeu, les fêtes, les diamants et les étoffes de velours et de brocart. Alors, tous ces aventureux commerçants qui , pendant vingt ans , avaient sillonné la mer en tous sens , et qui avaient amassé chez eux les richesses des deux mondes , se trouvaient en face de monceaux d'or dont il fallait bien faire quelque chose : ils en faisaient des églises et des palais.
L'église Saint-Laurent est la première en date sur le catalogue des curiosités de Gènes. Néanmoins, comme nous marchions devant nous sans suivre aucun ordre, ni chronologique ni aristocratique, nous la visitâmes une des dernières. C'est une belle fabrique du xie siècle , toute revêtue de marbre blanc et noir, comme le sont la plupart des églises d'Italie , mais qui a sur beaucoup de ces églises l'avantage d'être achevée. Entre autres choses curieuses, l'église de Saint-Laurent renferme le fameux plat d'émeraude sur lequel Jésus-Christ fit, dit-on, la cène , et qui avait été donné à Salomon par la reine de Saba ; il était, dit-on, gardé à Jérusalem dans le trésor du temple, et est connu sous le nom de Sacro Catlino. Que l'on discute ou non l'antiquité de l'origine, la sainteté de l'usage et la richesse de la matière , la manière dont il tomba entre les mains des Génois n'en est pas moins merveilleuse , et rien que la façon dont ils l'acquirent suffirait pour expliquer les précautions dont la république l'avait entouré, dans la crainte qu'il ne lui arrivât malheur.
Ce fut en d 101 que les croisés génois et pisans entreprirent ensemble le siège de Césarée. Arrivés devant la ville, ils tinrent un conseil de guerre pour savoir comment ils l'attaqueraient; plusieurs avis avaient déjà été émis et combattus , lorsqu'un des soldats pisans , nommé Daimbert , qui passait pour prophète , se leva et dit : Nous combattons pour la
cause de Dieu, ayons donc confiance en Dieu; il n'est besoin ni de tours, ni d'ouvrages, ni de machines de guerre. Ayons la foi seulement, communions tous demain , et quand le Seigneur sera avec nous, prenons d'une main notre épée, de l'autre les échelles de nos galères, et marchons aux murailles. Le consul génois, Caput Malio, appuya l'avis, tout le camp y répondit par des cris d'enthousiasme. Les croisés passèrent la nuit en prières, elle lendemain, au point du jour , ayant communié et sans autres armes que leurs épées, sans autres machines que les échelles de leurs galères, sans autre exhortation que le cri de Bien le veut, guidés par le consul et le prophète , Génois etPisans, se pressant à l'envi, prirent Césarée du premier assaut. Puis , la ville prise , les Génois abandonnèrent aux Pisans toutes ses richesses, à la condition que ceux-ci, en échange , leur laisseraient le Sacro Caltino.
Le Sacro Caltino fut en conséquence rapporté de Césarée à Gênes , où dès lors il fut en grande vénération , tant par les souvenirs religieux que par les souvenirs guerriers qu'il réveillait. On créa douze chevaliers clavigeri, qui devaient, chacun à son tour et pendant un mois, garder la clef du tabernacle où il était renfermé et d'où on ne le tirait qu'une fois l'an pour l'exposer à la vénération de la foule. Alors un prélat le tenait par un cordon, tandis que tout autour de la relique étaient rangés ses douze
gardiens. Enfin, en 1476, parut une loi qui condamnait à la peine de mort quiconque toucherait le Sacra Catlino avec de For, de l'argent , des pierres, du corail ou toute autre matière : « Afin, disait cette loi, d'empêcher les curieux et les incrédules de faire un examen pendant lequel le Sacro Caltino pourrait souffrir quelque atteinte ou même être cassé , ce qui serait une perte irréparable pour la république. » Malgré cette loi, M. de La Condamine, qui avait cru remarquer dans le Sacro Catlino des bulles pareilles à celles qui se trouvent dans le verre fondu , cacha un diamant sous la manche de son habit, afin d'éprouver la dureté de la matière, le diamant devant mordre dessus si le plat était de verre, et demeurer impuissant s'il était d'émeraude. Heureusement pour M. de La Condamine, qui peut-être au reste ignorait cette loi, le prêtre s'aperçut à temps de son intention, et releva le Sacro Catlino au moment même où l'indiscret visiteur lirait son diamant. Le moine en fut quitte pour la peur, et M. de La Condamine resta dans le doute.
Les juifs de Gênes étaient moins incrédules que le savant français , ils prêtèrent , pendant le siège , quatre millions sur ce gage. Les quatre millions furent probablement remboursés , car le Sacro Catlino fut transporté à Paris en 1809, et y resta jusqu'en 1815, époque à laquelle il fut rendu à la ville, avec les différents objets d'art que nous lui avions t. m. 5
empruntés en même temps. Le voyage fut fatal à la sainte relique , car elle fut brisée entre Gênes et Turin , et un morceau même en fut perdu , de sorte qu'aujourd'hui le Sacro Cattino est non-seulement privé de ses honneurs , de ses gardes et de son mystère 7 mais encore il est ébréché comme une simple assiette de porcelaine* Jadin demanda la permission d'en faire un dessin , permission qui lui fut accordée sans aucune difficulté.
Il résulte de tout cela que Gênes ne croit plus que le Sacro Cattino soit une émeraude. Gênes ne croit plus que cette émeraude ait été donnée par la reine de Saba à Salomon. Gênes ne croit plus que dans cette émeraude Jésus-Christ ait mangé l'agneau pascal. Si aujourd'hui Gênes reprenait Césarée , Gênes demanderait sa part du butin, et laisserait aux Pisans le Sacro Cattino , qui n'est que de verre. Mais aussi Gênes n'est plus libre , Gênes a une citadelle toute hérissée de canons dont les bouches verdâtres s'ouvrent sur chacune de ses rues. Gênes n'est plus marquise , Gênes n'a plus de doge , Gênes n'a plus de griffon qui étouffe dans ses serres l'aigle impériale et le renard pisan , Gênes a un roi , et c'est tout bonnement la seconde ville du royaume. La force n'est bien souvent autre chose que la foi. Peutêtre Gênes serait-elle encore libre si elle croyait toujours que le Sacro Cattino est une émeraude.
Nous revînmes à notre hôtel par le Port-Franc,
espèce de ville à part dans la ville, avec ses institutions, ses lois et sa population. Cette population , toute bergamasque , fut fondée, en 1340, par la banque de Saint-George , qui , sous le nom arabe de Caravane, fit venir douze portefaix de la vallée de Brembana; ces douze portefaix avaient leurs femmes , qui venaient accoucher au Port-Franc , ou qui retournaient accoucher aux villages de Piazza ou de Zugno , pour donner à leurs enfants le privilège de succéder à leurs pères. La compagnie s'est ainsi perpétuée depuis cinq cents ans, s'élevant jusqu'au nombre de deux cents membres , et se léguant de père en fils de telles traditions de probité , que jamais , de mémoire de police , une seule plainte n'a été portée contre un portefaix bergamasque. Les caravanas sans enfants peuvent vendre leurs charges à leurs compatriotes ; il y a de ces charges qui valent jusqu'à 10 ou 12,000 francs.
Pendant toute notre course et à chaque coin de rue , nous avions trouvé des affiches annonçant en grande pompe la représentation , au théâtre Diurne, de la Mort de Marie Stuart , avec costumes nouveaux. Nous n'eûmes garde, on le comprend bien , de manquer une si bonne occasion. Nous nous donnâmes un coup de brosse et nous nous rendîmes au bureau , qui s'ouvrait à deux heures et demie.
Le théâtre Diurne est une tradition des cirques antiques; de même que les spectateurs grecs ou
romains , les spectateurs modernes sont assis sur des gradins circulaires , à peu près comme chez Franconi. La seule différence, c'est que l'édifice n'a d'autre voûte que la coupole du ciel ; il en résulte que , comme il est bâti dans un quartier assez fréquenté , au milieu de charmantes villas et ombragé par des peupliers et des platanes , il y a autant de spectateurs sur les arbres et aux fenêtres qu'il y en a dans le théâtre ; ce qui ne doit pas laisser de faire un certain tort à la recette. Comme on le comprend bien , nous ne tentâmes aucune économie sur les douze sous que coûtait le billet d'entrée, et nous nous exécutâmes bravement, Jadin et moi , de nos soixante centimes par tête.
Au fait , le spectacle valait bien cela. Comme l'annonçait le programme , les costumes étaient nouveaux , un peu trop nouveaux même pour l'an 1585, où se passe l'action, car les costumes remontaient tout bonnement à 1812.
Hélas! c'était la défroque tout entière de quelque pauvre petite cour impériale en Italie, peut-être celle de cette gracieuse et spirituelle grande-duchesse Élisa. 11 y avait les robes de velours vert brochées d'or, avec leurs tailles sous les épaules et leurs longues queues traînantes. Il y avait les costumes des princes et des pairs avec leurs chapeaux à plume à la Henri IY, et leurs manteaux à la Louis XIII ; seulement les culottes avaient manqué à ce qu'il
paraît , et les acteurs intelligents y avaient suppléé par des pantalons de soie rose et bleue , auxquels ils avaient , pour leur donner l'air étranger, fait des ligatures au-dessus des genoux et au-dessus des chevilles. Quant à Leicester, au lieu d'une jarretière, il en avait deux , façon ingénieuse d'indiquer sans doute le crédit dont il jouissait près de la reine.
La représentation se passa sans accident et à la vive satisfaction des spectateurs ; seulement , au moment où elle allait signer l'arrêt de sa rivale , un coup de vent emporta la sentence des mains d'Elisabeth. Élisabeth, qui, comme on lésait, aimait assez à faire ses affaires elle-même , au lieu de sonner quelque page ou quelque huissier , se mit à courir après , mais un second coup de vent envoya la sentence dans le parterre. Nous fûmes au moment , Jadin et moi , de crier grâce en voyant que le ciel se déclarait aussi ouvertement pour la pauvre Marie ; mais en ce moment un speciateur ramassa le papier et le présenta à la reine , qui lui fit une révérence en signe de remercîment , alla se rasseoir à la table, et le signa aussi gravement que s'il n'était rien arrivé. Marie Stuart , définitivement condamnée , fut exécutée sans miséricorde à l'acte suivant.
Nous rentrâmes à l'hôtel , où nous attendait notre dîner , tout en philosophant sur les misères humaines , lorsqu'au dessert on m'annonça qu'un homme de la police désirait me parler. Comme je
ne croyais pas qu'il y eût de secrets entre moi et la police sarde, je fis prier l'émissaire du buon governo de se donner la peine d'entrer. L'émissaire me salua avec une grande politesse , me présenta mon passeport visé pour Livourne , et me dit que le roi Charles-Albert , ayant appris mon arrivée de la veille dans la ville de Gênes, m'invitait à en sortir le lendemain. J'invitai l'émissaire du buon governo à remercier de ma part le roi Charles-Albert de ce qu'il voulait bien m'accorder vingt-quatre heures , ce qu'il ne faisait pas pour tout le monde , et je lui exprimai combien j'étais flatté d'être connu de son roi, en qui j'avais vu jusqu'alors un roi guerrier, mais non pas un roi littéraire. L'émissaire du buon governo me demanda s'il n'y avait rien pour boire ; je lui donnai quarante sous , tant j'étais flatté que ma réputation fût parvenue au pied du trône de Sa Majesté Sarde, et l'émissaire du buon governo se retira en me baisant les mains.
J'eus grand'peur que cet événement n'enflât fort le prix de la carte , vu l'impression qu'il avait dû produire sur l'esprit de l'hôte des Quatre-N allons , qui nécessairement devait me prendre pour quelque prince constitutionnel déguisé ; heureusement j'avais affaire à un brave homme , qui n'abusa point de ma position et qui me fit payer à peu près comme paye tout le monde.
Le lendemain matin , l'émissaire du buon governo
eut la bonté de venir en personne me prévenir que, le bateau français le Sully parlant à quatre heures , le roi Charles-Albert verrait avec plaisir que je choisisse la voie de mer au lieu de la voie de terre. Cela s'accordait à merveille avec mes intentions , attendu que par la voie de terre je rencontrerais les États du duc de Modène, que je ne me souciais pas de rencontrer ; aussi je fis remercier Sa Majesté de cette nouvelle prévenance, et je donnai à son représentant ma parole qu'à quatre heures moins un quart je serais à bord du Sully. L'émissaire du buon governo me demanda s'il n'y avait rien pour la bonne-main ; je lui donnai vingt sous , et il s'en alla en m'appelant Excellence.
Nous allâmes faire un dernier tour dans la strada Balbi , la slrada Nuovissima , et la strada Nuova ; Jadin prit une vue de la place des Fontaines amoureuses , puis nous tirâmes notre montre ; il n'était que midi. Nous visitâmes alors les palais Balbi et Durazzo , que nous avions oubliés dans notre première tournée , et cela nous fit encore passer deux heures. Puis je me rappelai qu'il y avait à l'ancien palais des Pères du Commun une certaine table de bronze antique contenant une sentence rendue l'an 633 de la fondation de Rome , par deux jurisconsultes romains , à propos de quelques différends survenus entre ceux de Gênes et de Langasco , et trouvée par un paysan qui piocha.it la terre dans la
poluvera ; nous nous rendîmes donc à l'ancien palais des Pères du Commun. Cela nous prit encore une demi-heure. Je copiai le jugement, non pas, Dieu merci , pour l'offrir à mes lecteurs , mais pour faire quelque chose , car le temps que m'avait accordé le roi Charles-Albert commençait à me paraître long , et cela nous fit gagner encore un quart d'heure. Enfin , comme il ne nous restait plus qu'une heure un quart pour faire nos paquets et nous rendre au bateau , nous regagnâmes l'hôtel , nous réglâmes nos comptes , et nous montâmes dans une barque, partageant parfaitement l'avis de ce bon et spirituel président Desbrosses , qui prétend que , parmi les plaisirs que Gênes peut procurer , les voyageurs oublient ordinairement de mentionner le plus grand, qui est celui d'en être dehors.
La première personne que j'aperçus en montant à bord du Sully fut mon émissaire du buongoverno, qui venait s'assurer par ses propres yeux si je quittais bien réellement Gênes; nous nous saluâmes comme de vieux amis , et j'eus l'avantage d'être honoré de sa conversation jusqu'au moment où la cloche du paquebot sonna. Alors il m'exprima tout son regret de se séparer de moi , et me tendit la main ; j'y déposai généreusement une pièce de dix sous, l'émissaire du buon govemo m'appela monseigneur et descendit dans sa chaloupe , en m'envoyant toutes sortes de bénédictions.
Gènes est vraiment magnifique vue du port. À l'aspect de ces splendides maisons bâties en amphithéâtre avec leurs jardins suspendus comme ceux de Sémiramis , on ne peut s'imaginer quelles ruelles infectes rampent à leur pied de marbre. Si, au lieu de me faire sortir de Gênes, Charles- Albert m'avait empêché d'y entrer , je ne m'en serais jamais consolé.
Je m'éloignais donc avec un sentiment profond de reconnaissance pour Sa Majesté Sarde, lorsque je sentis que , malgré la conversation attachante de mon voisin, M. le marquis de R**% qui me racontait la première de ses trois émigrations en 92, un vague malaise s'emparait de moi. La mer était grosse et le vent contraire, de sorte que le bâtiment, outre cette odieuse odeur d'huile chaude que tout paquebot se croit le droit d'exhaler, avait encore un roulis dont chaque mouvement me remuait le cœur. Je regardai autour de moi , et je vis que, quoique nous fussions partis depuis deux heures à peine et qu'il fit encore grand jour, le pont était presque vide. Je cherchai des yeux Jadin , et je l'aperçus fumant sa quatrième pipe et marchant à grands pas suivi de Milord qui ne comprenait rien à cette agitation inaccoutumée de son maître; je crus remarquer que, malgré la fermeté de la démarche, le teint de Jadin devenait pâle et l'œil vitreux. Je compris cependant que le mouvement devait être une réaction
bienfaisante contre l'engourdissement qui commençait à s'emparer de moi, et je demandai à M. le marquis de R*'* s'il ne pourrait pas continuer son récit en marchant ; il paraît que peu importait au narrateur pourvu qu'il narrât; car, sans s'interrompre, il se mit aussitôt sur ses jambes. Je voulus en faire autant , mais je sentis que la tête me tournait. Je retombai sur le banc, en demandant d'une voix plaintive un citron. Cette demande fut répétée avec une basse-taille magnifique par le marquis de R**\ qui se rassit auprès de moi , et passa de sa première à sa seconde émigration.
On m'apporta le citron. Je voulus mordre dedans ; mais pour mordre, il faut ouvrir la bouche , ce fut ce qui me perdit. Celui qui n'a jamais souffert du mal de mer, ne sait pas ce que c'est que de souffrir. Quant à moi , j'avais la tête complètement étourdie ; j'entendais mon émigré , qui , dans tous les intervalles de mieux que j'éprouvais , continuait son récit. J'aurais voulu le battre , j'aurais même donné bien des choses pour cela , mais je n'avais pas la force de lever le petit doigt. Cependant je fis un effort violent, et je me retournai ; j'aperçus alors Jadin dans une position non équivoque, Milord le regardait avec de gros yeux hébétés. Tout cela m'apparaissait comme à travers une vapeur , quand un corps opaque vint se placer entre Jadin et moi. C'était mon diable de marquis , qui ne voulait pas
perdre le récit de sa troisième émigration , et qui , voyant que je m'étais retourné , venait de nouveau se placer à ma portée.
La réunion de ces deux supplices me sauva , l'un me donna de la force contre l'autre: un matelot passait à ma portée ; en ce moment je le saisis au bras , en demandant ma chambre. Le matelot avait Thabitude de ces sortes de demandes , il me prit , m'emporta je ne sais comment, et je me trouvai couché. J'entendis qu'il me disait que du thé me ferait du bien, et je répétai machinalement : — Oui, du thé.
— Combien? me demanda-t-il. — Beaucoup, répondisse. Puis, je ne me souviens plus de rien, si ce n'est que de cinq minutes en cinq minutes j'avalai force liquide , et que cette inglutition dura quatre ou cinq heures. Enfin , moulu , brisé , rompu , je m'endormis à peu près de la même façon dont on doit mourir.
Quand je me réveillai le lendemain , nous étions dans le port de Livourne. J'avais dévoré trois citrons, bu pour vingt-huit francs de thé, et entendu raconter les trois émigrations du marquis deR**\
Je montai sur le pont pour chercher Jadin , et je le trouvai dans un coin , insensible aux caresses de Milord , et aux consolations d'Onésime , tant il était humilié d'avoir rendu les nations étrangères témoins de sa faiblesse.
Quant à moi, je ne pus toucher un citron de six semaines, je ne pus boire de thé de six mois, el je ne pourrai revoir le marquis de Pt*** de ma vie.
Churowe.
j'ai visité bien des ports , j'ai parcouru bien des villes, j'ai eu affaire aux portefaix d'Avignon , aux facchini de Malte et aux aubergistes de Messine , mais je ne connais pas de coupe-gorge comme Livourne.
Dans tous les autres pays du monde , il y a moyen de défendre son bagage , de faire un prix pour le transporter à l'hôtel, et, si l'on ne tombe pas d'accord , on est libre de le charger sur ses épaules , et de faire sa besogne soi-même. A Livourne , rien de tout cela.
La barque qui vous amène n'a pas encore touché terre , qu'elle est envahie ; les commissionnaires pleuvent vous ne savez pas d'où : ils sautent de la jetée, ils s'élancent des barques voisines, ils se lais ts m. 6
sent glisser des cordages des bâtiments; comme vous voyez que votre canot va chavirer sous le poids, vous pensez à votre propre sûreté , vous vous cramponnez au môle comme Robinson à son rocher; puis , après bien des efforts , votre chapeau perdu , vos genoux en sang et vos ongles retournés , vous arrivez sur la jetée. Bien , voilà pour vous ; quant à votre bagage, il est déjà divisé en autant de lots qu'il y a de pièces : vous avez un portefaix pour votre malle , un portefaix pour votre nécessaire , un portefaix pour votre carton à chapeau , un portefaix pour votre parapluie, et un portefaix pour votre canne ; si vous êtes deux , cela vous fait dix portefaix ; si vous êtes trois , cela en fait quinze. Comme nous étions quatre , nous en eûmes vingt ; un vingt et unième voulut prendre Milord ; Milord, qui n'entend pas raillerie , lui prit le mollet : il fallut lui pincer la queue pour qu'il desserrât les dents. Le portefaix nous suivit en criant que notre chien l'avait estropié, et qu'il nous ferait condamner à une amende ; le peuple s'ameuta , et nous arrivâmes à la Pension suisse avec vingt portefaix devant nous , et deux cents personnes par derrière.
Il nous en coûta quarante francs pour quatre malles , trois ou quatre cartons à chapeau, deux ou trois nécessaires , un ou deux parapluies et une canne , plus , dix francs pour le portefaix mordu , c'est-àdire cinquante francs pour faire cinquante pas à peu
près, juste autant (thé à part) qu'il nous en avait coûté pour venir de Gênes.
Je suis retourné trois fois à Livourne ; les deux dernières, j'étais prévenu , j avais pris mes précautions, je me tenais sur mes gardes; chaque fois, j'ai payé plus cher. En arrivant à Livourne, il faut faire , comme en traversant les marins Pontins , la part des voleurs. La différence est qu'en traversant les marains Pontins , on en réchappe quelquefois , souvent même ; à Livourne , jamais.
Ce ne serait encore rien si, en arrivant à Livourne, au lieu de descendre dans une de ces infâmes tavernes qui usurpent le nom respectable d'auberge , on faisait venir un voilurin , on montait dedans , et, n'importe à quel prix , on partait pour Pise ou pour Florence ; mais non : puisqu'on est à Livourne , on veut voir Livourne. Or, ce nest guère la peine, car il n'y a que trois choses à voir dans cette ville : les galériens , la statue de Ferdinand Ier et la madone de Montenero.
Les galériens sont mêlés à la population, et s'occupent de toutes sortes de travaux : ils balayent, ils équarrissent des planches, ils traînent des brouettes ; ils sont vêtus d'un pantalon jaune , d'un bonnet rouge et d'une veste brune dont il serait difficile de spécifier la couleur primitive. Sur le dos de cette veste est indiqué le crime pour lequel le premier propriétaire de l'habit a été condamné ; mais, comme
il arrive souvent que le bagne use le criminel avant que le criminel use l'habit , la veste passe avec son étiquette sur le dos de celui qui lui succède. 11 en résulte que , pour les galériens toscans , la veste est une grande affaire; c'est une demi-grâce ou une double condamnation. Comme les galériens sont les seuls à Livourne qui demandent et qui ne prennent pas, la question pour l'industriel est d'avoir une veste qui éveille la commisération publique. Or il y a des crimes que tout le monde méprise , tandis qu'il y en a d'autres que tout le monde plaint : personne ne fait l'aumône à un voleur ou à un faussaire ; chacun donne à un assassin par amour. Aussi celui à qui tombe une pareille veste n'a plus à s'occuper de rien que de la brosser : chacun l'arrête pour lui faire raconter son aventure. Nous en vîmes un qui faisait pleurer à chaudes larmes deux Anglaises, et peut-être nous allions pleurer comme elles , lorsque son camarade, à qui il avait refusé probablement un intérêt dans sa recette , nous le dénonça comme un voleur avec effraction. Le véritable assassino fer amore était mort il y avait huit ans, et sa veste avait déjà fait la fortune de trois de ses successeurs. Je donnai un demi-paul à ce brave homme , qui portait écrit en grosses lettres sur le dos le mot voleur, hasard qui l'avait ruiné , car il avait beau dire qu'il était incen diaire, personne ne voulait le croire : aussi, dans sa reconnaissance d'une aubaine aussi inattendue et
aussi rare , promit-il bien de prier Dieu pour moi. Je revins sur mes pas pour l'engager à n'en rien faire , présumant que mieux valait pour moi arriver au ciel sans recommandation qu'avec la sienne.
C'est sur la place de la Darse que s'élève la statue de Ferdinand Ier. Comme je n'ai pas grand' chose à dire sur Livourne , j'en profiterai pour raconter l'histoire de ce second successeur du Tibère toscan, ainsi que celle de François Ier son frère, et de Bianca Capello sa belle-sœur. Il y a plus d'un roman moins étrange et moins curieux que cette histoire.
Sur la fin du règne de Corne le Grand , c'est-àdire vers le commencement de l'an 1563 , un jeune homme, nommé Pierre Bonaventuri , issu d'honnête mais pauvre famille , était venu chercher fortune à Venise. Un de ses oncles, qui portait le même nom que lui , et qui habitait la ville sérénissime depuis une vingtaine d'années , le recommanda à la maison de banque des Salviati , dont il était lui-même un des gérants. Le jeune homme était de haute mine , possédait une belle écriture , chiffrait comme un astrologue : il fut reçu sans discussion comme troisième ou quatrième commis , avec promesse que , s'il se conduisait bien , il pourrait , outre sa nourriture, dans trois ou quatre ans, arriver à gagner 150 ou 200 ducats. Une pareille promesse dépassait tout ce que le pauvre Bonaventuri avait jamais
pu rêver dans ses songes les plus ambitieux. Il baisa les mains de son oncle et promit aux Salviati de se conduire de manière à être le modèle de toute la maison. Le pauvre Piétro avait bonne envie de tenir parole ; mais le diable se mêla de ses affaires et vint se jeter au travers de toutes ses bonnes intentions.
En face de la banque des Salviati logeait un riche seigneur vénitien , chef de la maison des Capello , lequel avait un fils et une fille. Le fils était un beau jeune homme , à la barbe pointue , à la moustache retroussée, à la parole leste et insolente ; ce qui faisait que trois ou quatre fois par mois il tirait l'épée à propos de jeu ou de femmes , car de la politique il ne s'en mêlait aucunement , trouvant la chose trop sérieuse pour être discutée par d'autres que par des barbes grises : si bien qu'on avait déjà rapporté deux fois à la maison paternelle Giovannino , perforé de part en part ; mais , attendu sans doute que le diable aurait trop perdu à sa mort , Giovannino en était revenu. Cependant , comme le père était un homme de sens , et qu'il avait pensé qu'il n'aurait peut-être pas toujours le même bonheur , il avait renoncé à l'idée qu'il avait eue d'abord de faire sa fille religieuse afin de doubler la fortune de son fils ; il craignait qu'en passant une belle nuit de ce monde à l'autre, Giovannino ne le laissât à la fois sans fils et sans fille.
Quant à Bianca , c'était une charmante enfant de
quinze à seize ans , au teint blanc et mat, sur lequel, à toute émotion , le sang passait comme un nuage rosé ; aux cheveux de ce blond puissant dont Raphaël venait de faire une beauté , aux yeux noirs et pleins de flamme , à la taille souple et flexible , mais de cette souplesse et de cette flexibilité qu'on sent pleine de force, toute prête à l'amour comme Juliette, et qui n'attendait que le moment où quelque beau Roméo se trouverait sur son chemin pour dire comme la jeune fille de Vérone : Je serai à toi ou à la tombe.
Elle vit Pietro Bonaventuri; la fenêtre de la chambre du jeune homme s'ouvrait sur la chambre de la jeune fille ; ils échangèrent d'abord des regards, puis des signes, puis des promesses d'amour ; arrivés là , la distance seule les empêchait d'y ajouter les preuves : cette distance , Bianca la franchit.
Chaque nuit , quand tout le monde était couché chez les nobles Salviati , quand la nourrice qui avait élevé Bianca était retirée dans la chambre voisine , quand la jeune fille , debout contre la cloison , s'était assurée que ce dernier Argus s'était endormi , elle passait une robe brune afin de n'être point vue dans la nuit , descendait à tâtons et légère comme une ombre les escaliers de marbre du palais paternel , entr'ouvrait la porte en dedans et traversait la rue ; sur le seuil de la porte opposée, elle trouvait son amant. Tous deux alors , avec de douces étreintes ,
montaient l'escalier qui conduisait à la petite chambre de Pietro. Puis , lorsque le jour était sur le point de paraître , Bianca redescendait et rentrait dans sa chambre , où sa nourrice , le matin , la trouvait endormie de ce sommeil de la volupté qui ressemble tant à celui de l'innocence.
Une nuit que Bianca était chez son amant , un garçon boulanger qui venait de chauffer un four dans les environs , trouva une porte entrouverte et crut bien faire de la fermer ; dix minutes après , Bianca descendit et vit qu'il lui était impossible de rentrer chez son père.
Bianca était une de ces âmes fortes dont les résolutions se prennent en un instant , et une fois prises sont inébranlables : elle vit tout son avenir changé par un accident , et elle accepta sans hésiter la vie nouvelle que cet accident lui faisait.
Bianca remonta chez son amant , lui raconta ce qui venait d'arriver , lui demanda s'il était prêt à tout sacrifier pour elle comme elle tout pour lui , et lui proposa de profiter des deux heures de nuit qui leur restaient pour quitter Venise et se mettre à l'abri des poursuites de ses parents. Pietro Bonaventuri accepta : les deux jeunes gens sautèrent dans une gondole , et se rendirent chez le gardien du port. Là , Pietro Bonaventuri se fit reconnaître , et dit qu'une affaire importante pour la banque des Salviati le forçait à partir à l'instant même de Venise
pour Rimini. Le gardien donna Tordre de laisser tomber la chaîne , et les fugitifs passèrent ; seulement , au lieu de prendre la route de Rimini , ils prirent en toute hâte celle de Ferrare.
On devine l'effet que produisit dans le noble palais de Capelio la fuite de Bianca ; pendant un jour tout entier on attendit sans faire aucune recherche , on espérait toujours que la jeune fille allait revenir ; mais la journée s'écoula sans apporter de nouvelles de la fugitive. Il fallut donc s'informer ; on apprit la fuite de Pierre Bonaventuri. On rapprocha mille faits qui avaient passé sans être aperçus, et qui maintenant se représentaient dans toute leur importance ; le résultat de ce rapprochement fut la conviction que les deux jeunes gens étaient parlis ensemble.
La femme de Capelio , belle-mère de Bianca , était sœur du patriarche d'Aquilée ; elle intéressa son frère à sa vengeance. Le patriarche était toutpuissant; il se présenta au conseil des Dix avec son beau-frère, déclara la noblesse tout entière insultée en leurs noms, et demanda que Pietro Bonaventuri fût mis au ban de la république, comme coupable de rapt. Cette première demande accordée , il exigea que Jean-Baptiste Bonaventuri , oncle de Pierre , qu'il soupçonnait d'avoir prêté les mains à cette évasion , fût arrêté. Celte seconde demande lui fut accordée comme la première ; le pauvre Jean-Ban-
tiste, appréhendé au corps par les sbires delà sérénissime république , fut jeté dans un cachot , où on l'oublia , attendu la grande quantité de personnages bien autrement considérables dont avait à s'occuper le conseil des Dix, et où il mourut, au bout de trois mois, de froid et de misère.
Quant à Giovannino, il fouilla pendant huit jours tous les coins et tous les recoins de Venise , disant, que s'il trouvait Pietro et Bianca , tous les deux ne mourraient que dç sa main.
Le lecteur se demande peut-être ce qu'ont de commun ces jeunes amants , fuyant , la nuit , de Venise, et poursuivis par toute une famille outragée, avec Ferdinand , second fils de Corne le Grand et alors cardinal à Rome. 11 le saura bientôt.
Cependant les fugitifs étaient arrivés à Florence sans accident , mais , comme on le pense bien , avec grande fatigue , et s'étaient réfugiés chez le père de Bonaventuri , qui habitait un petit appartement au second sur la place Saint-Marc : c'est chez les pauvres parents que les enfants sont surtout les bienvenus. Bonaventuri et sa femme reçurent leur fils et leur fille à bras ouverts. On renvoya la servante , pour économiser une bouche inutile , et à charge ou à craindre désormais, soit qu'elle s'ouvrît pour manger, soit qu'elle s'ouvrît pour parler. La mère se chargea des soins du ménage ; Bianca , dont les blanches mains ne pouvaient descendre à
ces soins vulgaires , commença à broder de véritables tapisseries de fée. Le père de Pietro, qui vivait de copies qu'il faisait pour les officiers publics , annonça qu'il avait pris un commis , et se chargea de double besogne. Dieu bénit le travail de tous, et la petite famille vécut.
Il va sans dire que communication de la sentence rendue par le tribunal des Dix avait été faite au gouvernement florentin , lequel avait autorisé Capello et le patriarche d'Aquilée à faire les recherches nécessaires , non-seulement à Florence mais encore dans toute la Toscane; ces recherches avaient été inutiles. Chacun avait trop d'intérêt à garder son propre secret.
Trois mois se passèrent ainsi , sans que la pauvre Bianca, habituée à toutes les caresses du luxe, laissât échapper une seule plainte sur sa misère. Sa seule distraction était de regarder dans la rue en soulevant doucement sa jalousie ; mais on ne lui entendait pas même envier , à elle , pauvre prisonnière , la liberté de ceux qui passaient ainsi , joyeux ou attristés.
Parmi ceux qui passaient , était le jeune grandduc, qui, de deux jours l'un, allait voir son père à son château de la Petraja. C'était ordinairement à cheval que Francesco faisait ce petit voyage ; puis , comme il était jeune , galant et beau cavalier , chaque fois qu'il passait sur quelque place où il pensait
pouvoir être vu par de beaux yeux, il faisait fort ca racoler sa monture. Mais ce n'était ni sa jeunesse , ni sa beauté , ni son élégance , qui préoccupaient Bianca lorsqu'elle le voyait passer : c'était l'idée que ce gentil prince , aussi puissant qu'il était gracieux , n'avait qu'à dire un mot pour que le ban fût levé et pour que Bonaventuri fût libre et heureux. A cette idée , les yeux de la jeune Vénitienne lançaient une flamme qui en doublait l'éclat. Tous les deux jours , à l'heure où elle savait que devait passer le prince , elle ne manquait donc point de se mettre à sa fenêtre et de soulever sa jalousie. Un jour, le prince leva les yeux par hasard , et vit briller , dans l'ombre projetée par la jalousie , les yeux ardents de la jeune fille. Bianca se retira vivement , si vivement qu'elle laissa tomber un bouquet qu'elle tenait à la main. Le prince descendit de cheval, ramassa le bouquet , s'arrêta un instant pour voir si la belle vision n'apparaîtrait pas de nouveau; puis, voyant que la jalousie restait baissée , il mit le bouquet dans son pourpoint , et continua sa route au pas, en tournant la tête deux ou trois fois avant de disparaître.
Le surlendemain , il repassa à la même heure : mais, quoique Bianca fût toute tremblante derrière la jalousie , la jalousie resta fermée , et pas la plus petite fleur ne se glissa à travers ses barreaux.
Deux jours après , le prince passa encore; mais
la jalousie fut inexorable , quelque prière intérieure que le prince lui adressât.
Alors il pensa qu'il devait prendre un autre moyen. Il rentra chez lui, fit venir un gentilhomme espagnol nommé Mondragone , qui avait été placé près de lui par son père , et dont il avait fait son complaisant ; il lui posa la main sur l'épaule, le regarda en face et lui dit :
— Mondragone, il y a sur la place Saint-Marc , au second dans la maison qui fait le coin entre la place et la via Larga , une jeune fille que je n'ai pas reconnue pour êtr3 de Florence : elle est belle, «lie me plaît; d'ici à huit jours il me faut une entrevue avec elle.
Mondragone savait qu'il y a certaines circonstances où la première qualité d'un courtisan est d'être laconique.
— Vous l'aurez, monseigneur, répondit-il.
Et il alla trouver sa femme , et lui raconta tout joyeux l'honneur que venait de lui faire le prince en le choisissant pour son confident. La Mondragone était savante en ces sortes d'intrigues; elle dit \ son mari de continuer son service auprès du prince , et qu'elle se chargeait de tout. Le même jour, elle alla aux informations, et apprit que l'étage qu'elle désignait était habité par deux ménages, l'un jeune, l'autre vieux ; que la vieille femme sortait tous les matins pour aller à la provision ; que les deux
hommes sortaient tous les soirs pour aller reporter les copies qu'ils avaient faites dans la journée, mais que, quant à la jeune femme, elle ne sortait jamais.
La Mondragone résolut d'aller chercher la jeune fille jusque dans la maison, puisqu'on lui disait qu'il était impossible de l'attirer dehors.
Le lendemain , la Mondragone s'embusqua dans sa voiture , à vingt-cinq ou trente pas de la porte ; puis , quand la vieille sortit comme d'habitude , elle ordonna à son cocher de partir au galop et de s'arranger de manière, au tournant de la rue, à accrocher cette femme tout en lui faisant le moins de mal possible. Ce n'était peut-être pas le moyen le moins dangereux , mais c'était le plus court. Il faut bien que les petits risquent quelque chose quand ils ont l'honneur d'avoir affaire aux grands.
Le cocher était un homme fort adroit ; il culbuta la bonne femme sans lui faire autre chose que deux ou trois contusions. La bonne femme jeta les hauts cris, mais la Mondragone sauta à bas de sa voiture , calma la populace, en disant que son cocher recevrait, en rentrant, vingt-cinq coups de bâton, prit la blessée dans ses bras , la fit mettre dans sa voiture par ses gens, et déclara qu'elle la voulait reconduire chez elle et ne la quitterait que lorsque le médecin lui aurait donné la certitude que cet accident n'aurait aucune suite. Peu s'en fallut que la Mondragone ne fût portée en triomphe par le peuple.
On arriva chez les Bonaventuri. Du premier coup d'œil , la Mondragone vit qu'elle avait affaire à de pauvres gens, et , comme d'habitude , elle estima la vertu de la jeune femme à la valeur de l'appartement qu'elle habitait.
Biancalui fut présentée. A sa vue, la Mondragone, tout habile qu'elle fût, ne sut plus trop que penser : C'est qu'il y avait dans Bianca , de quelque habit qu'elle fût revêtue , toute la hauteur du regard des Capello. D'ailleurs , ses termes étaient élégants et choisis. La grande dame se révélait de tous les côtés sous l'extérieur de la pauvre fille. La Mondragone se retira sans comprendre autre chose à tout ceci , qu'il y avait là l'étoffe d'une maîtresse de prince , et sa fortune, à elle, si elle réussissait.
Elle revint le lendemain prendre des nouvelles de la bonne femme ; elle allait tout à fait bien , et était on ne pouvait plus reconnaissante de ce qu'une aussi grande dame daignait s'occuper d'elle. La Mondragone avait compris son monde ; elle était trop adroite pour offrir de l'argent , mais elle laissa voir quelle position son mari tenait à la cour, et elle offrit ses services. La mère et la fille échangèrent un coup d'œil : ce fut assez pour que la Mondragone sût que les services offerts seraient acceptés.
Le surlendemain , elle revint une troisième fois , et cette fois fut plus gracieuse que les deux autres. Elle avait dès la veille laissé voir à Bianca qu'elle
n'était pas dupe de l'incognito dont elle cherchait à s'envelopper, et qu'elle la reconnaissait pour êlre de race. Elle fit un appel à sa confiance ; la jeune femme n'avait aucun motif pour se défier d'elle : elle lui raconta tout. La Mondragone écouta la confidence avec une bienveillance charmante ; mais la confidence achevée , elle dit à Bianca que , comme la situation était plus grave qu'elle ne l'avait pensé d'abord , c'était à son mari qu'il fallait raconter «tout cela ; que , du reste , la chose s'arrangerait certainement, Mondragone ayant toute la confiance du prince et possédant sur lui la double influence d'un gouverneur et d'un ami. En conséquence , elle lui offrit de la venir prendre le lendemain avec sa bellemère, et de la conduire chez son mari. Bianca, effrayée de sortir ainsi pour la première fois depuis trois ou quatre mois qu'elle habitait Florence , et menacée comme elle était par l'arrêt du conseil des dix, essaya de s'excuser sur la simplicité de sa mise , qui ne lui permettait pas de se présenter devant un grand seigneur comme le comte de Mondragone. C'était là que l'attendait la tentatrice : elle s'approcha d'elle , reconnut qu'elles étaient à peu près toutes deux de la même taille, et ajouta que , s'il n'y avait d'autre obstacle à l'entrevue que la simplicité de la mise de Bianca, l'obstacle était facile à lever: car elle apporterait le lendemain un costume complet qu'on lui avait envoyé de la ville , costume qui , elle
en était certaine , irait à Bianca comme s'il avait été fait pour elle.
Bianca consentit à tout : c'était le seul moyen d'obtenir le sauf-conduit ; peut-être aussi le serpent de l'orgueil s'était-il déjà introduit dans le paradis de son amour.
Cependant Bianca raconta tout à son mari , excepté le bouquet tombé par la fenêtre et ramassé par le grand-duc Francesco. D'ailleurs quel rapport ce bouquet avait-il avec le comte et la comtesse Mondragone? La situation pesait autant à Pietro qu'à Bianca , il consentit à tout ; d'ailleurs , lui aussi avait son secret : depuis deux ou trois jours une belle dame voilée avait passé entre lui et sa femme. Quoique de basse condition, Bonaventuri avait tous les goûts d'un gentilhomme, et la fidélité , on le sait de reste , n'était point à cette époque la vertu dont la noblesse se piquait le plus.
La Mondragone arriva à l'heure dite et avec le costume promis; c'était un charmant habit de satin broché d'or, taillé à l'espagnole, et qui allait à Bianca comme s'il eût été fait pour elle. La jeune fille frémit de joie au toucher de ces étoffes aristocratiques dont avait été drapé son berceau. Il faut des robes de brocard et de velours pour balayer les escaliers de marbre des palais. Or , Bianca avait été élevée dans un palais. Un coup de vent funeste et
inattendu l'avait poussée dans la mauvaise fortune;
mais elle était jeune et belle , et le mal produit parle hasard, le hasard pourrait le réparer. La jeunesse a des horizons immenses et inconnus dans lesquels elle distingue des choses que l'enfance ne voit pas encore et que la vieillesse ne voit plus.
Quant à la mère de Bonaventuri , elle admirait sa fille à mains jointes , comme si elle s'était trouvée devant une madone.
Toutes trois montèrent en voiture et se rendirent au palais Mondragone , qui était situé via dei Carnesecchi, près de Santa-Maria-Novella. Mondragone venait de faire bâtir ce palais sur les dessins de l'Ammanato , et depuis un an à peine il l'habitait.
Comme la chose avait été convenue, la Mondragone présenta les deux femmes à son mari , et raconta en peu de mots les aventures de Bianca. Mondragone promit sa protection , et comme il se rendait à l'instant même chez le duc, qui l'avait envoyé quérir , il s'engagea à lui parler le jour même en faveur des deux jeunes gens.
Bianca ne pouvait cacher sa joie , elle se retrouvait dans un monde qui était le sien , ses mains louchaient de nouveau du marbre , ses pieds foulaient enfin des tapis; la toile et la serge avaient cessé pour un instant d'attrister ses yeux; elle se retrouvait dans le velours et dans la soie. Il lui semblait n'avoir jamais quitté le palais de son père , et que tout ce qu'elle voyait était à elle.
Aussitôt Mondragone sorti , la belle-mère de Bianca voulut se retirer , mais la comtesse dit qu'elle ne laisserait pas partir sa protégée sans lui faire voir son palais en détail , attendu qu'elle voulait savoir d'elle s'il approchait de ces magnifiques fabriques vénitiennes qu'elle avait tant entendu vanter. Elle pria donc la bonne femme , qu'une pareille visite eût fatiguée , de se reposer en les attendant , puis la comtesse et Bianca , s'étant prises sous le bras , comme deux anciennes amies, sortirent de la chambre et traversèrent deux ou trois appartements, dans chacun desquels la comtesse fit remarquer à Bianca quelque meuble merveilleusement incrusté , ou quelque tableau précieux de ces grands maîtres qui venaient de mourir. Enfin elles arrivèrent dans un délicieux petit boudoir dont les fenêtres donnaient sur un jardin ; là elle força la jeune fille à s'asseoir, et tirant d'un stipo tout marqueté d'ivoire une parure complète de diamants , elle lui montra toutes ces richesses féminines qui , du temps de Cornélie déjà, avaient perdu tant de cœurs de femmes; puis, les lui mettant sur les genoux , et poussant sa chaise devant une des plus grandes glaces qui eussent été faites à Venise : — Essayez tout cela , lui dit-elle , moi je vais vous chercher un costume que je viens de faire faire à la mode de votre pays , et sur lequel je désire avoir votre opinion. Et à ces mots , sans attendre la réponse de Bianca, elle sortit vivement.
Une femme n'est jamais seule quand elle est avec des bijoux, et la Mondragone laissait Bianca en têteà-tête avec les plus beaux diamants qu'elle eût jamais vus. Le serpent connaissait son métier et savait quelle pomme il fallait offrir à cette fille d'Ève pour qu'elle y mordît.
Aussi à peine la comtesse fut-elle sortie que Bianca se mit à l'œuvre. Bracelets, pendants d'oreille , diadèmes, tout trouva sa place ; elle achevait d'agrafer un superbe collier à son cou , lorsqu'elle vit derrière elle une autre tête réfléchie dans la glace ; elle se leva vivement et se trouva en face du grand-duc Francesco qui venait d'entrer par une porte dérobée.
Alors , avec cette rapidité d'esprit qui la caractérisait, elle comprit tout : rougissant de honte, elle porta les mains à son front , et se laissant tomber sur ses deux genoux :
— Monseigneur ! lui dit-elle , je suis une pauvre femme qui n'ai pour tout bien que mon honneur qui n'est même plus à moi , mais à mon mari : au nom du ciel , ayez pitié de moi !
— Madame, dit le duc en la relevant, qui vous a donné de moi celte cruelle idée? Bassurez-vous , je ne suis point venu pour porter atteinte à votre honneur, mais pour vous consoler et vous aider dans votre infortune. Mondragone m'a dit quelque chose de vos aventures ; racontez-les-moi tout entières , et
je vous promets de vous écouter avec autant d'intérêt que de respect.
Bianca était prise ; reculer, c'était paraître craindre, et paraître craindre , c'était avouer qu'on pouvait céder : d'ailleurs cette occasion qu'elle avait tant désirée , de faire lever le ban de son mari , venait se présenter d'elle-même; c'eût donc été mériter sa proscription que de ne pas en profiter.
Bianca voulait rester debout devant le prince , mais ce fut lui qui la fit asseoir et qui demeura appuyé sur son fauteuil , la regardant et l'écoutant. La jeune femme n'eut besoin que de laisser parler ses souvenirs pour être intéressante : elle lui raconta tout, depuis ses jeunes et fraîches amours jusqu'à, son arrivée à Florence. Là elle s'arrêta ; en allant plus loin, elle eût été forcée de parler au prince de lui-même, et il y avait certaine histoire d'un bouquet tombé par la fenêtre qui, tout innocente qu'elle était, n'aurait pas laissé de lui causer quelque embarras.
Le prince était trop heureux pour ne pas tout promettre. Le sauf-conduit tant désiré fut accordé à l'instant même, mais à la condition cependant que Bianca le viendrait prendre elle-même. C'eût été perdre une grande faveur pour une bien petite formalité. Bianca promit à son tour ce que demandait le prince.
Francesco connaissait trop bien les femmes pour avoir parlé le premier d'autre chose que de l'intérêt
qu'il éprouvait pour Bianca. Ses yeux avaient bien quelque peu démenti sa bouche, mais le moyen d'en vouloir à des yeux qui vous regardent parce qu'ils vous trouvent belle.
A peine le prince fut-il sorti que la comtesse rentra. Bianca , en l'apercevant , courut à elle et se jeta à son cou. La Mondragone n'eut pas besoin d'autre explication pour comprendre que sa petite trahison lui était pardonnée.
Le lecteur voit que nous nous approchons du cardinal Ferdinand , puisque nous en sommes déjà à son frère.
La belle-mère ne sut rien de ce qui s'était passé , et Bonaventuri sut seulement qu'il aurait le saufconduit. Cette nouvelle parut lui causer une si grande joie , que certes , si Bianca eût su le rendre heureux à ce point, elle n'eût pas trouvé que c'était l'acheter trop cher que d'être forcée de le recevoir elle-même des mains d'un jeune et beau prince : elle attendit donc avec impatience le moment où elle reverrait le grand-duc , tant elle se fit une fête de rapporter de cette entrevue le bienheureux papier que Pietro estimait à un si haut prix. Hélas ! ce papier n'était si fort désiré par Pietro que parce qu'il lui donnait la liberté de suivre le jour la dame voilée qu'il n'avait encore pu suivre que la nuit.
Il arriva ce qui devait arriver. Pietro fut l'amant
de la dame voilée, et Bianca fut la maîtresse du duc. Cependant , attendu que Corne Ier négociait à cette -époque le mariage du grand duc François avec l'archiduchesse Jeanne d'Autriche, il fut convenu entre les amants que l'intrigue resterait secrète ; en attendant, on donna à Pietro Bonaventuri un emploi qui suffisait pour répandre le bien-être dans toute sa pauvre famille.
Le mariage désiré se fit : le jeune grand-duc donna une année aux convenances , ne visitant Bianca que la nuit, et sortant toujours de son palais seul et déguisé ; mais au bout d'un an, ayant reçu du grandduc son père une lettre qui lui disait que de pareilles promenades étaient dangereuses pour un prince , il donna à Pietro un emploi dans le palais Pitti, et acheta pour Bianca la charmante maison qui se voit encore aujourd'hui , via Maggio, surmontée des armes des Médicis. Ainsi, Bianca se trouva tellement rapprochée de Francesco, qu'il n'avait besoin pour ainsi dire que de traverser la place Pitti et qu'il se trouvait chez elle.
On sait les dispositions qu'avait Pietro à la dissipation et à l'insolence. Sa nouvelle position leur donna une nouvelle force. Il se jeta à plein corps dans les orgies , dans le jeu et dans les aventures galantes , se fit force ennemis des buveurs vaincus, des joueurs à sec et des maris trompés ; si bien qu'un beau matin on le trouva percé de cinq ou six coups
de poignard , dans une impasse , à l'extrémité du pont Vieux.
11 y avait trois ans que les deux amants étaient partis de Venise en jurant de s'aimer toujours , et il y avait deux ans que chacun de son côté avait oublié sa promesse. 11 en résulta que Pietro fut peu regretté , même de sa femme, pour laquelle depuis longtemps il n'était plus qu'un étranger. Il n'y eut que la bonne vieille mère qui mourut de chagrin de voir ainsi mourir son fils.
La pauvre Jeanne d'Autriche, de son côté, n'était pas heureuse : elle était grande duchesse de nom , mais BiancaCapello l'était de fait. Pour les emplois, pour les grâces , pour les faveurs , c'était à la Vénitienne qu'on s'adressait. La Vénitienne était toutepuissante ; elle avait des pages , une cour, des flatteurs : les pauvres seuls allaient à la grande duchesse Jeanne. Or, Jeanne était une femme pieuse et sévère comme le s'ont ordinairement les princesses de la maison d'Autriche; elle offrit religieusement ses chagrins à Dieu. Dieu abaissa les yeux vers elle, vit ce qu'elle souffrait, et la retira de ce monde.
On attribua cette mort à ce que , le frère de la Bianca étant venu à Florence, Francesco lui fit si grande fête , qu'il n'eût pas fait davantage pour un roi régnant , ce qui , selon le peuple, causa tant de peine à la malheureuse Jeanne , que sa grossesse tourna à mal , si bien qu'au lieu d'un second fils que
Florence comptait accompagner joyeusement au baptistère , il n'y eut que deux cadavres qu'elle conduisit tristement au tombeau.
Le grand duc Francesco n'était point méchant ; il était faible , voilà tout. Cette sourde et lente douleur qui minait sa femme lui causait de temps en temps des tristesses qui ressemblaient à des remords. Au moment de mourir, Jeanne essaya de tirer parti de ce bon sentiment ; elle fit venir à son chevet le grand-duc , qui, depuis qu'elle était tombée malade, s'était montré excellent pour elle. Sans lui faire de reproches sur ses amours passés , elle le supplia de vivre plus religieusement à l'avenir. Francesco , tout en baignant ses mains de larmes , lui promit de ne point revoir Bianca. Jeanne sourit tristement, secoua la tête d'un air de doute, murmura une prière dans laquelle le grand-duc entendit plusieurs fois revenir son nom , et mourut.
Elle laissait de son mariage trois filles et un fils.
Pendant quatre mois Francesco tint parole, pendant quatre mois Bianca fut non pas exilée, mais du moins éloignée de Florence. Mais Bianca connaissait sa puissance ; elle laissa le temps passer sur la douleur, sur les remords et sur le serment du grand -duc; puis un jour elle se plaça sur son chemin : douleur, remords , serment , tout alors fut oublié.
Elle avait pour confesseur un capucin adroit et t. in. , 8
intrigant comme un jésuite ; elle le donna au prince. Le prince lui confia ses remords ; le capucin lui dit que le seul moyen de les calmer était d'épouser Bianca. Le grand-duc y avait déjà pensé. Son père, Côme le Grand , lui avait donné pareil exemple, en épousant dans sa vieillesse Camilla Martelli. On avait fort crié quand ce mariage avait eu lieu , mais enfin on avait fini par le faire. Francesco pensa qu'il en serait pour lui comme il en avait été pour Côme ; et, toujours poussé par le capucin, il se décida enfin à mettre d'accord sa conscience et ses désirs.
Depuis longtemps les courtisans , qui avaient vu que le vent soufflait de ce côté , avaient parlé devant le grand-duc de ces sortes d'unions comme des choses les plus simples, et avaient cité tous les exemples que leur mémoire avait pu leur fournir, de princes choisissant leur femme dans une famille non princière. Une dernière flatterie décida Francesco : Venise , qui dans ce moment avait besoin de Florence , déclara Bianca Capello fille de la république ; si bien que , tandis que le cardinal Ferdinand , qui se doutait des résolutions de son frère, lui cherchait une femme dans toutes les cours de l'Europe , celui-ci épousait secrètement la Bianca dans la chapelle du palais Pitti.
Il avait été arrêlé que le mariage resterait secret, mais ce n'était point l'affaire de la grande-duchesse; elle n'était pas arrivée si haut pour s'arrêter en
chemin , et six mois ne s'étaient pas passés , qu'en public comme en secret , sur le trône comme dans le lit, elle avait repris la place de la pauvre Jeanne d'Autriche.
Ce fut vers cette époque que Montaigne, dissuadé par un Allemand qui avait été volé à Spolette de se rendre à Rome par la marche d'Ancône, prit la route de Florence et fut admis à la table deBianca. «Caette duchesse , dit-il , est belle à l'opinion italienne , un visage agréable et impérieux , le corsage gros et les tétins à souhait ; elle me sembla bien avoir la suffisance d'avoir engeolé ce prince et de le tenir à sa dévotion. Depuis longtemps le grand-duc mettait assez d'eau dans son vin , mais elle quasi point, i Qu'on mette ce portrait à côté de celui de Bronzino, et l'on. verra que tous deux se ressemblent; seulement il y a dans le tableau du sombre peintre toscan un caractère de fatalité qui ne se retrouve pas sous la plume du naïf moraliste français.
Trois ans après le mariage de Francesco et de Bianca , c'est-à-dire au commencement de l'année 1582 , le jeune archiduc mourut, laissant le trône de Toscane sans héritier direct ; or , à défaut d'héritier direct , le cardinal Ferdinand devenait grand-duc à la mort de son frère.
En 1576 , le grand-duc Francesco avait eu un fils de Bianca ; mais ce fils étant adultérin ne pouvait succéder à son père ; d'ailleurs on racontait de
singulières choses sur sa naissance. On racontait que la Bianca , voyant qu'elle n'aurait jamais probablement d'autre enfant qu'une petite fille qu'elle avait eue de son mari , et qui s'appelait Pellegrina , avait résolu d'en supposer un. En conséquence, elle s'était entendue avec une gouvernante polonaise dans laquelle elle avait toute confiance ; et voilà , disaiton , ce qui était arrivé.
Bianca avait feint toutes les indispositions, symptôme ordinaire d'une grossesse ; bientôt à ces indispositions s'étaient joints des signes extérieurs, si bien que le grand-duc, n'ayant plus aucun doute, avait annoncé lui-même à ses plus intimes que Bianca allait le rendre père ; dès lors le crédit de la favorite avait doublé , on avait été au-devant de tous ses désirs , et tous les courtisans , plus empressés que jamais autour d'ejie , lui avaient prédit un fils.
La nuit du 29 au 30 août 1576 fut choisie pour être celle de l'accouchement ; vers les onze heures Bianea annonça donc à son mari qu'elle commençait à éprouver les premières douleurs ; Francesco, tremblant et joyeux à la fois , déclara qu'il ne la quitterait point qu'elle ne fût délivrée. Ce n'était point là l'affaire de Bianca ; aussi, vers les trois heures , les douleurs commencèrent à s'apaiser , et la sage-femme déclara qu'elle croyait que la patiente n'accoucherait que dans trois ou quatre heures. Alors Bianca insista pour que Francesco fatigué de la
veille allât prendre quelque repos ; Francesco céda à la condition qu'on le réveillerait aussitôt que sa bien-aimée Bianca recommencerait à souffrir. Bianca le lui promit , et, sur cette promesse, le grand-duc se retira.
Deux heures après , on alla le réveiller en effet , mais pour lui annoncer qu'il était père d'un garçon. 11 courut à la chambre de Bianca qui , du plus loin qu'elle l'aperçut, lui présenta son enfant. Le grandduc pensa devenir fou de joie , et l'enfant fut baptisé sous le nom de don Antoine , Bianca ayant déclaré que c'était aux prières de ce saint qu'elle devait la première conception qui les rendait tous si heureux à cette heure.
Dix-huit mois après l'accouchement de Bianca , on renvoya dans sa patrie la Polonaise qui avait conduit toute cette intrigue. La gouvernante partit sans défiance et comblée de présents ; mais , en traversant les montagnes, sa voiture fut attaquée par des hommes masqués qui tirèrent sur elle et la laissèrent pour morte, blessée de trois coups d'arquebuse; Néanmoins , contre toute attente , elle reprit ses sens, et , comme le juge du village où elle avait été transportée l'interrogeait , elle déclara que , le masque d'un de ces hommes étant tombé , elle avait reconnu un sbire au service de la Bianca ; qu'au reste , elle avait mérité cette punition (quoiqu'elle ne s'attendît point à la recevoir d'une semblable
main ) , puisqu'elle avait aidé à tromper le grandduc François en donnant à sa maîtresse le conseil de se faire passer pour enceinte , et , le projet adopté , en apportant elle-même dans un luth l'enfant dont une pauvre femme était accouchée la veille. Or, cet enfant n'était autre que celui qui était élevé sous le titre du jeune prince, et sous le nom de don Antonio. Cette confession faite , la femme expira ; aussitôt le procès-verbal en fut envoyé à Rome au cardinal Ferdinand de Médicis , qui en fit faire une copie qu'il adressa à son frère; mais il fut facile à Bianca de faire croire à son amant que tout cela n'était qu'une intrigue ourdie contre elle , et l'amour du grand-duc ne fit que s'augmenter de ce qu'il regardait comme une persécution dirigée contre sa maîtresse.
Cependant l'affaire, on le comprend bien , avait fait trop de bruit pour que don Antonio pût prétendre à l'héritage de son père ; le trône revenait donc au cardinal, si la grande-duchesse n'avait pas d'autre enfant, et Francesco lui-même commençait à désespérer d'un tel bonheur, lorsque Bianca annonça une seconde grossesse.
Cette fois, le cardinal se promit bien de surveiller lui-même les couches de sa belle-sœur , afin de n'être pas dupe de quelque nouvel escamotage ; en conséquence, il commença par se raccommoder avec son beau-frère François, en lui disant que cette nouvelle preuve de fécondité, qu'allait donner
la grande-duchesse, lui prouvait bien qu'il avait été trompé une première fois par un faux rapport. François, heureux de voir son beau-frère désabusé, revint à lui avec toute la franchise de son cœur. Le cardinal profita de ce rapprochement pour venir s'installer au palais Pitti.
L'arrivée du cardinal fut médiocrement agréable à Bianca, qui ne se méprenait pas à la véritable cause de cette recrudescence d'amour fraternel. Bianca sentait qu'elle avait dans le cardinal un espion de tous les instants ; aussi, de son côté, fit-elle si bien qu'il fut impossible de la prendre un seul instant en défaut. Le cardinal lui-même doutait. Si cette grossesse n'était pas une réalité, la comédie était habilement jouée; mais tant d'adresse le piqua au jeu , et il résolut de ne pas demeurer en reste d'habileté.
Le jour de l'accouchement arriva ; le cardinal ne pouvait rester dans la chambre de Bianca , mais il se plaça dans la chambre voisine, par laquelle il fallait nécessairement passer pour arriver jusqu'à elle. Là , il se mit à dire son bréviaire en marchant à grands pas ; au bout d'une heure de prière et de promenade on vint lui dire, de la part de la malade, de passer dans une autre chambre, attendu qu'il l'incommodait. — Qu'elle fasse son affaire ; je fais la mienne, répondit le cardinal. Et, sans vouloir rien entendre , il se remit à marcher et à prier.
Un instant après, le confesseur de la grandeduchesse entra ; c'était un capucin à longue robe ; le cardinal alla à lui et le prit dans ses bras pour lui recommander sa sœur avec une affection toute particulière ; tout en embrassant ie bon moine, le cardinal sentit ou crut sentir quelque chose d'étrange dans sa grande manche ; il y fourra la main , et en tira un gros garçon.
— Mon frère, dit le cardinal, me voici plus tranquille , et je suis sûr du moins que ma belle-sœur ne mourra point en couche.
Le moine comprit que le mieux était d'éviter le scandale; il demanda au cardinal ce qu'il devait faire. Le cardinal lui dit d'entrer dans la chambre de la grande-duchesse, et de lui dire, tout en la confessant, ce qui venait d'arriver : selon qu'elle ferait, le cardinal devait faire. Le silence amènerait le silence, et le bruit amènerait le bruit.
La grande-duchesse vit que, pour cette fois, il lui fallait renoncer à donner un héritier à la couronne, et elle prit le parti de faire une fausse couche. Le cardinal, de son côté, tint parole, et ne révéla rien de cette tentative avortée.
Il en résulta que rien ne troubla la bonne harmonie qui régnait entre les deux frères. L'automne suivant , le cardinal fut même invité par François à venir passer les deux mois de villagialura à Poggio a Casano. Il accepta, car il était grand amateur de
chasse, et le château de Poggio a Casano était une des réserves les plus giboyeuses du grand-duc François.
Le jour même de l'arrivée du cardinal , Bianca , qui savait que le cardinal aimait les tourtes préparées d'une certaine façon , voulut en préparer une elle-même; le cardinal apprit par le grand-duc Francesco cette attention de sa belle -sœur, et, comme il n'avait pas une confiance bien profonde dans sa réconciliation avec elle , cette gracieuseté de sa part ne laissa pas de l'inquiéter. Heureusement le cardinal possédait une opale qui lui avait été donnée par le pape Sixte-Quint, et dont la propriété était de se ternir quand on l'approchait d'une substance empoisonnée. Le cardinal ne manqua point d'en faire l'épreuve sur la tourte préparée par Bianca. Ce qu'il avait prévu arriva : en approchant de la tourte, l'opale se ternit, et le cardinal déclara que , toute réflexion faite , il ne mangerait pas de tourte. Le duc insista un instant ; voyant que ses instances étaient inutiles : Eh bien ! dit-il en se retournant vers sa femme , puisque mon frère ne mange pas de son plat favori , j'en mangerai , moi , afin qu'il ne soit pas dit qu'une grande-duchesse se sera faite pâtissière inutilement ; et il se servit un morceau de la tourte.
Bianca fit un mouvement pour l'en empêcher, mais elle s'arrêta. La position était horrible : il
fallait ou qu'elle avouât son crime , ou qu'elle laissât son mari mourir empoisonné. Elle jeta un coup d'œil rapide sur sa vie passée, elle vit qu'elle avait épuisé toutes les joies de la terre , et atteint toutes les grandeurs de ce monde; sa décision fut rapide, comme elle l'avait été le jour où elle avait fui de Venise avec Piétro : elle coupa un morceau de tourte pareil à celui qu'avait pris le grand-duc , lui tendit une main, et mangea de l'autre en souriant le morceau empoisonné.
Le lendemain, Francesco etBianca étaient morts. Un médecin ouvrit leurs corps par ordre de Ferdinand , et déclara qu'ils avaient succombé à une fièvre maligne. Trois jours après, le cardinal jeta la barette aux orties et monta sur le trône.
Voici l'histoire de celui dont la statue s'élève sur la place de la Darnesa à Livourne. La carrière du cardinal fut encore marquée par beaucoup d'autres actes , témoin les quatre esclaves enchaînés qui ornent le piédestal de sa statue ; mais nous croyons avoir raconté la partie de sa vie la plus curieuse et la plus intéressante, et pour le reste nous renverrons nos lecteurs à Galuzzi.
Comme sur la place, outre la statue , il y a force fiacres , nous montâmes dans l'une de ces voitures et nous nous fîmes conduire à l'église de Montenero.
Cette église renferme une des madones les plus miraculeuses qui existent. Une tradition populaire
veut que cette sainte image, native du mont Eubée dans le INégrepont, se soit lassée un jour de sa patrie ; cédant à un désir de locomotion bien flatteur pour l'Occident, elle apparut à un prêtre et lui ordonna de la transporter au Montenero. Le prêtre s'informa de la partie du monde où se trouvait cette montagne , et apprit que c'était aux environs de Livourne. Aussitôt il se mit en marche , portant la sainte image avec lui , et , après un voyage de deux mois , arriva à sa destination , qui lui fut indiquée par un miracle des plus concluants : la madone s'allourdit tout à coup, au point qu'il fut impossible au prêtre de faire un pas de plus ; le prêtre comprit qu'il était arrivé au but de son voyage , raconta ce qui lui était arrivé , d'où il venait et par quel ordre il venait; puis, avec les aumônes des fidèles, il fonda l'oratoire de Montenero.
Un an après, le capitaine d'un vaisseau livournais, ayant fait un voyage au mont Eubée , déclara avoir pris , dans la montagne même qu'avait habitée la madone pendant deux ou trois siècles, la mesure de la place qu'elle occupait ; cette mesure s'accordait ligne pour ligne avec sa largeur et avec sa hauteur.
Dès lors il n'y eut plus de doute sur la réalité du miracle, que pour les artistes, qui reconnurent la madone pour être une peinture de Margaritone , un des contemporains de Cimabue , le même Margaritone qui crut avoir récompensé dignement Farinata
des ïlbcrli en lui envoyant, lorsqu'il eut sauvé Florence, après la bataille de Monte-Aperto, un crucifix peint de sa main. Dieu punit son orgueil: le pauvre vieillard mourut de chagrin en voyant les progrès que Cimabue avait fait faire àTart.
Nous recommandons aux artistes la madone de Monlenero comme un curieux monument de la peinture grecque au xme siècle.
Le soir, en rentrant, nous fîmes prix avec un voiturin , et le lendemain matin à neuf heures nous partîmes pour Florence.
ît% tfctturim.
Nous avions pris un voiturin pour nous conduire de Livourne à Florence : c'est à peu près le seul mode de communication qui existe entre les deux villes. Il y a bien une voiture publique qui dit qu'elle marche; mais, moins heureuse que le philosophe grec , elle ne peut pas en donner la preuve.
Celte inaction de la diligence tient à un reste de cet esprit populaire si répandu en Toscane. Les différents gouvernements qui s'y sont succédé n'ont jamais pu effacer cette vieille teinte guelfe répandue partout. Encore aujourd'hui non-seulement les individus , mais encore les palais et les murailles , ont une opinion ; les créneaux pleins sont guelfes , les créneaux évidés sont gibelins. Or, les voiturins étant l'expression du commerce populaire, et les diligences
le résultat de l'industrie aristocratique, lesvoiturins l'ont emporté tout naturellement sur les diligences, auxquelles le gouvernement , toujours guidé par cet esprit démocratique qui veut le bien-être du plus grand nombre , impose des conditions telles qu'au bout d'un certain temps l'entreprise s'aperçoit qu'elle ne peut plus tenir.
D'ailleurs les diligences partent à heure fixe et attendent les voyageurs ; les voiturins partent à toute heure et courent après les pratiques. Ce sont nos cochers de Sceaux et de Saint-Denis. A peine a-t-on mis le pied hors de la barque qui vous conduit du bateau à vapeur au port , que Ton est assailli , enveloppé , tiré , assourdi par vingt cochers qui vous regardent comme leur marchandise , vous traitent en conséquence, et finiraient par vous emporter sur leurs épaules si on les laissait faire. Des familles ont été séparées ainsi sur le port de Livourn^ et n'ont pu se réunir qu'à Florence. On a beau monter dans un fiacre, ils sautent devant, dessus , derrière , et à la porte de l'hôtel on se retrouve , comme sur le port , au milieu de huit ou dix drôles qui n'en crient que plus fort pour avoir attendu. Il est bon de dire alors qu'on vient à Livourne pour affaires de commerce , que l'on compte y passer huit jours. Demandez au garçon de l'hôtel , devant les honorables industriels dont vous voulez vous débarrasser , s'il y a un appartement libre pour une semaine. Alors
quelquefois ils abandonnent la proie qu'ils comptent rattraper plus tard , courent à toutes jambes au port pour happer d'autres voyageurs, et vous êtes libre.
Cela n'empêche point toutefois qu'en sortant une heure après on ne trouve une ou deux sentinelles à la porte. Ceux-là sont les familiers de l'hôtel ; ils ont été prévenus par le garçon , auquel ils font une remise à cet effet, que ce n'est point dans huit jours que vous partez, mais le jour même ou le lendemain. Il faut se hâter de rentrer avec ceux-là. Si on avait l'imprudence de sortir, cinquante de leurs confrères accourraient à leurs cris , et la scène du port recommencerait. Ils demanderont dix piastres par voiture ; soixante francs pour faire seize lieues ! Il faut leur en offrir cinq , et encore à la condition qu'on changera trois fois de chevaux et qu'on ne changera pas de voiture. Ils jetteront les hauts cris ; on les mettra à la porte. Au bout de dix minutes il en rentrera un par la fenêtre, et on fera prix avec lui pour trente francs.
Ce prix fait , vous êtes sacré pour tout le monde ; en cinq minutes le bruit se répand que vous êtes accorde. Vous pouvez dès lors aller partout où bon vous semblera ; chacun vous salue et vous souhaite un bon voyage ; vous vous croiriez au milieu du peuple le plus désintéressé de la terre.
A l'heure dite , le legno est à la porte. En Italie, le mot legno s'applique à tout ce qui transporte ;
c'est aussi bien une barque qu'un carrosse à six chevaux , un cabriolet qu'un bateau à vapeur. Legno est le mâle de roba; legno et roba sont le fond de la langue. Le legno est une infâme brouette; il ne faut point y faire attention ; il n'y en a pas d'autres dans les écuries du padrone. D'ailleurs on n'y sera pas plus mal que dans une diligence. La seule question dont il reste à s'occuper , est celle de la buona mano , c'est-à-dire du pourboire. C'est là une grande affaire, et elle demande à être conduite sagement. Du pourboire dépend le temps qu'on restera en voyage; ce temps varie , au gré du cocher de six à douze heures. Un prince russe de nos amis , qui avait oublié de se faire donner des renseignements à ce sujet , est même resté vingt-quatre heures en route, et a passé une fort mauvaise nuit.
Voici l'histoire ; nous reviendrons ensuite à la buona mano.
Le prince C**m était arrivé avec sa mère et un domestique allemand à Livourne ; comme tout voyageur qui arrive à Livourné, il avait cherché aussitôt les moyens de partir le plus vite possible. Or, ainsi que nous l'avons dit , les moyens viennent au-devant de vous , il ne s'agit que de savoir en faire usage.
Les vetlurini avaient su des facchini qui avaient porté les malles qu'ils avaient affaire â un prince. En conséquence , ils lui avaient demandé douze piastres au lieu de dix ; et , de son côté , au lieu de
leur en offrir cinq, le prince leur avait répondu : — C'est bon , je vous donnerai douze piastres ; mais je ne veux pas être ennuyé à chaque relai par les cochers* et vous vous chargerez de la buona mano. — Va bene , avait répondu le vetturino ; en conséquence, le prince C*** avait donné ses douze piastres, et le legno était parti au galop, emportant lui et toute sa roba. 11 était neuf heures du matin ; selon son calcul, le prince devait être à Florence vers les trois ou quatre heures de l'après-midi.
A un quart de lieue de Livourne , les chevaux s'étaient ralentis tout naturellement, et s'étaient mis à marcher au pas. Quant au cocher, il chantait sur son siège , ne s'interrompant que pour causer avec ses connaissances ; mais bientôt , comme on cause mal en marchant, il s'arrêta toutes les fois qu'il trouva l'occasion de causer.
Le prince supporta ce manège pendant une demiheure ou trois quarts d'heure ; mais , au bout de ce temps , calculant qu'il avait fait à peu près un mille, il mit la tête à la portière en criant , dans le plus pur toscan : — Avanti! avanti ! tirate via.
— Combien donnerez-vous de bonne-main? demanda le cocher dans le même idiome.
— Que venez-vous me parler de bonne-main? dit le prince ; j'ai donné douze piastres à votre maître, à condition qu'il se chargerait de tout.
— La bonne-main ne regarde pas les maîtres ,
répondit le cocher ; combien donnerez- vous de bonnemain? *
— Pas un sou , j'ai payé,
— Alors, s'il plaît à Votre Excellence , nous irons au pas.
— Comment ! nous irons au pas ; mais votre maître s'est engagé à me conduire en six heures à Florence?
— Où est le papier ? demanda le cocher.
— Le papier? est-ce qu'il y avait besoin de faire un papier pour cela?
— Vous voyez bien que, si vous n'avez pas de papier, vous ne pouvez pas me forcer.
— Ah ! je ne puis pas te forcer? dit le prince.
— Non , Votre Excellence.
— Eh bien! c'est ce que nous allons voir.
— C'est ce que nous allons voir, répéta tranquillement le cocher ; et il remit son attelage au pas.
— Frantz, dit en saxon le prince à son domestique, descendez , et donnez une volée à ce drôle.
Frantz descendit de la voiture sans faire la moindre observation , enleva le cocher de son siège > le rossa avec une gravité toute allemande r le remit sur son siège ; puis , lui montrant le chemin : Var waerts p lui dit-il; et il se rassit près de lui. Le cocher se remit en route ; seulement il marcha un peu plus doucement qu'auparavant. On se lasse de tout , même de battre un cocher. Le prince, convaincu
que , d'une façon ou de l'autre , il finirait toujours par arriver, invita sa mère à s'endormir, et , s'enfonçant dans son coin, il lui donna l'exemple.
Le cocher mit six heures pour aller de Livourne à Pontedera ; c'était quatre heures de plus qu'il ne fallait; puis , arrivé à Pontedera , il invita le prince à descendre en lui annonçant qu'il fallait changer de voiture.
— Mais, dit le prince , j'ai donné douze piastres à votre maître à la condition expresse qu'on ne changerait pas de voiture.
— Où est le papier? demanda le cocher.
— Mais vous savez bien , drôle , que je n'en ai pas.
— Eh bien , si vous n'avez pas de papier, on changera de voiture.
Le prince avait grande envie de rosser cette fois le cocher lui-même ; mais il vit , aux mines de ceux qui entouraient la voiture, que ce ne serait pas prudent. En conséquence , il descendit du legno ; on jeta sa roba sur le pavé , et , au bout d'une heure d'attente à peu près , on lui amena une mauvaise charrette disloquée et deux chevaux qui n'avaient que le souffle.
En toute autre circonstance , le prince , qui est généreux à la fois comme un grand seigneur russe et comme un artiste français, aurait donné un louis de guides ; mais il était tellement dans son droit ; que
céder lui parut d'un mauvais exemple et qu'il résolut de s'entêter. Il monta donc dans sa charrette , et , comme le nouveau cocher était prévenu qu'il n'y avait pas de bonne-main, il reparût au pas au milieu des rires et presque des huées de tous les assistants.
Cette fois les chevaux étaient si misérables , que c'eût été conscience d'exiger qu'ils allassent autrement qu'au pas. Le prince mit donc six autres heures à aller dePontedera à Empoli.
En entrant à Empoli , le cocher arrêla sa voiture et s'en vint à la portière :
— Son Excellence couche ici, dit-il au prince.
— Comment! je couche ici. Est-ce que nous sommes à Florence ?
— Non , Excellence ; nous sommes à Empoli , une charmante petite ville.
— J'ai payé douze piastres à ton maître pour aller coucher à Florence et non à Empoli. J'irai coucher à FJorence.
— Où est le papier, Excellence?
— Va-t-en au diable avec ton papier.
— Votre Excellence n'a pas de papier ?
— Non.
— Bien, dit le cocher en remontant sur son siège.
— Que dis-tu? cria le prince.
— Je dis très-bien , répondit le cocher en fouettant ses haridelles.
Et , pour la première fois depuis Livourne , le
prince se sentit emporté au petit trot. L'allure lui parut de bon présage ; il mit la tête à la portière ; les rues étaient pleines de monde et les fenêtres illuminées; c'était la fête de la madone d'Empoli , qui passe pour fort miraculeuse. En traversant la grande place il vit qu'on dansait.
Le prince était occupé à regarder ce monde, ces illuminations et ces danses , quand tout à coup il s'aperçut qu'il entrait sous une espèce de voûte; aussitôt la voiture s'arrêta.
— Où sommes-nous? demanda le prince.
— Sous la remise de l'auberge , Excellence.
— Pourquoi sous la remise?
— Parce que ce sera plus commode pour changer de chevaux.
— Allons, allons, dépêchons, dit le prince.
— Subito, répondit le cocher.
Le prince savait déjà qu'il y a certains mots dont il faut se défier en Italie , attendu qu'ils veulent toujours dire le contraire de ce qu'ils promettent. Cependant, voyant qu'on détachait les chevaux, il ferma la glace de la voiture , et attendit. Au bout d'une demi-heure d'attente , il baissa la glace , et se penchant hors de la voiture :
— Eh bien? dit-il. Personne ne lui répondit.
— Frantz ! cria le prince ; Frantz!
— Monseigneur, répondit Frantz en se réveillant en sursaut.
— Mais où diable sommes-nous donc?
— Je n'en sais rien , monseigneur.
— Comment , tu n'en sais rien?
— Non. Je me suis endormi , et je me réveille.
— Oh ! mon Dieu ! s*écria la princesse , nous sommes dans quelque caverne de voleurs.
— Non , dit Frantz , nous sommes sous une remise.
— Eh bien ! ouvre ta porte et appelle quelqu'un, dit le prince.
La porte est fermée, répondit Frantz.
— Comment ! fermée ? s'écria à son tour le prince en sautant en bas de la voiture.
— Voyez plutôt , monseigneur.
Le prince secoua la porte de toutes ses forces , elle était parfaitement fermée; le prince appela à tue-tête , personne ne répondit ; le prince chercha J un pavé pour enfoncer la porte, il n'y avait pas de pavé.
Or, comme le prince était avant tout un homme d'un sens exquis , après s'être assuré qu'on ne pouvais pas ou qu'on ne voulait pas l'entendre , il résolut de tirer le meilleur parti possible de sa position , remonta dans Ja voiture , ferma les glaces , s'assura à tout hasard que ses pistolets étaient à sa portée , souhaita le bonsoir à sa mère , étendit les jambes sur la banquette de devant, et s'endormit; Frantz en fit autant sur son siège ; il n'y eut que la
princesse qui resta les yeux tout grands ouverts, ne doutant pas qu'elle ne fût tombée dans quelque guet-apens.
La nuit se passa sans alarmes. A sept heures on ouvrit la porte de la remise , et un voiturin parut à la porte avec deux chevaux.
— Eh ! n'y a-t-il pas ici des yoyageurs pour Florence? demanda le voiturin avec un ton de bonhomie parfaite et comme s'il faisait là une question toute naturelle.
Le prince ouvrit la portière et sauta hors de la voiture , dans l'intention d'étrangler celui qui lui faisait cette question ; mais , voyant que ce n'était point son conducteur de )a veille , il pensait qu'il pourrait bien châtier, sinon le bon pour le mauvais, du moins l'innocent pour le coupable ; il se contint donc.
— Où est le cocher qui nous a amenés ici? demandai-il tout pâle de colère , mais avec le plus grand sang -froid apparent et répondant à une question par une autre question.
— Peppino , que Votre Excellence veut dire ?
— Le cocher de Pontedera?
— Eh bien ! c'est Peppino.
— Alors , où est Peppino ?
— Il est en route pour retourner chez lui .
— Comment, en route pour retourner chez lui?
— Oui , oui. Comme c'était fête à Empoli , nous
avons bu et dansé ensemble toute la nuit , et ce matin , il y a une heure , il m'a dit : Gaëtano , tu vas prendre les chevaux , et tu iras chercher deux voyageurs et un domestique qui sont sous la remise de la Croiœ-d'Or; tout est payé, excepté la bonne-main. Alors je lui ai demandé , moi , comment il se faisait qu'il y avait des voyageurs sous une remise , au lieu d'être dans une chambre. Ah bien î ce sont des Anglais , qu'il m'a dit , ils ont eu peur qu'on ne leur donne pas de draps blancs , et ils ont mieux aimé coucher dans leur voiture. Comme je sais que les Anglais sont tous des originaux , j'ai dit : c'est bon ; alors j'ai vidé encore un fiasco , j'ai été chercher mes chevaux , et me voilà. Est-il de trop bonne heure? je reviendrai.
— Non , sacredieu , dit le prince , attelez et ne perdons pas une minute ; il y a une piastre de bonne-main si nous sommes dans trois heures à Florence.
— Dans trois heures, mon prince, dit le voiturier ; oh ! il ne faut pas tant que cela. Du moment où il y a une piastre de bonne-main , j'espère bien que dans deux heures nous y serons.
— Dieu vous entende , mon brave homme ! dit la princesse.
Le premier soin du prince , après avoir déjeuné, car ni lui , ni la princesse n'avaient mangé depuis la veille du matin , fut d'aller déposer sa plainte.
— Avez-vous un papier? demanda le chef du buon governo.
— Non , dit le prince*
— Eh bien , je vous conseille de laisser la chose tomber à l'eau ; seulement la prochaine fois ne donnez que cinq piastres au maître , et donnez une piastre et demie aux conducteurs ; vous aurez cinq piastres et demie d'économie , et vous arriverez dix-huit heures plus tôt.
Depuis ce temps le prince n'a pas manqué , chaque fois que l'occasion s'en est présentée , de suivre le conseil du président du buon governo , et il s'en est toujours bien trouvé.
La morale de ceci est qu'en sortant de Livourne , il faut tirer sa montre , la mettre devant les yeux du cocher, et lui dire :
— Il y a cinq paoli de bonne-main si nous sommes dans deux heures à Pontedera.
On y sera en deux heures.
On usera du même procédé en sortant de Pontedera et d'Empoli , et en six heures , six heures et demie au plus tard , on sera à Florence ; on mettrait deux heures de plus en prenant la poste.
A moitié chemin de Livourne à Florence s'élève, comme une borne gigantesque, la tour de San- Miniato-al-Tedesco. San-Miniato-al-Tedesco est le berceau de la famille Bonaparte. C'est de cette aire qu'est partie cette volée d'aigles qui s'est abattue sur
le monde ; et , chose étrange , c'est à Florence , c'est-à-dire au pied de San-Miniato, que tous les Napoléon , grâce à l'hospitalité fraternelle du grandduc Léopold II , reviennent mourir.
Le dernier membre de la famille Bonaparte qui habita San-Miniato fut un vieux chanoine qui y mourut, je crois, en 4828; c'était un cousin de Napoléon. Napoléon fit tout ce qu'il put pour le décider à quitter son canonicat et à accepter un évêché , mais il refusa constamment. En échange, il tourmenta toute sa vie l'empereur pour le décider à faire canoniser un de ses ancêtres ; mais Bonaparte répondit , à chaque fois que cette demande se renouvela , qu'il y avait déjà un saint Bonaparte , et que c'était assez d'un saint dans une famille. Il ne se doutait pas à cette époque , et en faisant cette réponse, qu'il y aurait un jour un saint et un martyr du même nom.
Nous arrivâmes dans la capitale de la Toscane vers les dix heures du soir. Nous descendîmes dans le bel hôtel crénelé de madame Hombert ; et comme nous comptions nous arrêter quelque temps à Florence , le lendemain nous nous mîmes en quête d'un logement en ville. Le même jour nous en trouvâmes un dans une maison particulière , située porta alla Croce. Moyennant deux cents francs par mois , nous eûmes un palais , un jardin avec des madones de Luca délia Robbia , des grottes en coquillages , des
berceaux de lauriers-roses , une allée de citronniers, et un jardinier qui s'appelait Démétrius; sans compter que de notre balcon nous découvrions , sous son aspect le plus pittoresque , cette charmante petite basilique de San-Miniato-al-Monte , les amours de Michel-Ange. Comme on le voit , ce n'était pas cher.
t'été à Jloxmce.
Pendant l'été Florence est vide. Encaissée entre ses hautes montagnes , bâtie sur un fleuve qui pendant neuf mois ne roule que de la poussière, exposée sans que rien l'en garantisse à un soleil ardent que reflètent les dalles grisâtres de ses rues et les murailles blanchies de ses palais, Florence, moins Varia catliva, devient comme Rome une vaste étuve du mois d'avril au mois d'octobre ; aussi y a-t-il deux prix pour tout : prix d'été et prix d'hiver. Il va sans dire que le prix d'hiver est le double du prix d'été ; cela tient à ce qu'à la fin de l'automne une nuée d'Anglais de tout rang , de tout sexe , de tout âge et surtout de toutes couleurs s'abat sur la capitale de la Toscane.
Nous étions arrivés dans le commencement du
mois de juin , et l'on préparait tout pour les fêtes de la Saint-Jean.
A part cette circonstance, où il est «tout simple que la ville tienne à faire honneur à son patron , les fêtes sont la grande affaire de Florence. C'est toujours fête, demi-fête ou quart de fête ; dans le mois de juin , par exemple , grâce à l'heureux accouchement de la grande-duchesse, qui eut lieu le 10 ou le 12, et qui par conséquent se trouva placé entre les fêtes de la Pentecôte et de la Saint- Jean, il n'y eut que cinq jours ouvrables. Nous étions donc arrivés au bon moment pour voir les habitants , mais au mauvais pour visiter les édifices, attendu que les jours de fête tout se ferme à midi,
Le premier besoin de Florence , c'est le repos. Le plaisir même, je crois, ne vient qu'après, et il faut que le Florentin se fasse une certaine violence pour s'amuser. 11 semble que , lassée de ses longues convulsions politiques , la ville des Médicis n'aspire plus qu'au sommeil fabuleux de la Belle au bois dormant. Il n'y a que les sonneurs de cloches qui n'ont de repos ni jour ni nuit. Je ne comprends point comment les pauvres diables ne meurent pas à la peine ; c'est un véritable métier de pendu.
Il y a à Florence non-seulement un homme politique très-fort, mais encore un homme du monde de beaucoup d'esprit, c'est M. le comte de Fossombroni , ministre des affaires étrangères et secrétaire
d'État. Chaque fois qu'on le presse d'adopter quelque innovation industrielle ou de faire quelque changement politique , il se contente de sourire et répond tranquillement: Il mondo va da se; c'est-à-dire: Le monde va de lui-même.
Et il a bien raison pour son monde à lui ; car son monde à lui, c'est la Toscane ; la Toscane, où le seul homme de progrès est le grand-duc. Aussi l'opposition que fait le peuple est-elle une opposition étrange par le temps qui court. Il trouve son souverain trop libéral pour lui, et il réagit toujours contre les innovations que dans sa philanthropie héréditaire il songe sans cesse à établir. À Florence , en effet , toutes les améliorations sociales viennent du trône. Le dessèchement des maremmes, l'opération du cadastre , le nouveau système hypothécaire , les congrès scientifiques et la réforme judiciaire sont des idées qui viennent du grand-duc , et que l'apathie populaire et la routine démocratique lui ont donné grand'peine à exécuter. Dernièrement encore il avait voulu régler les études universitaires sur le mode français qu'il avait reconnu comme fort supérieur au mode usité en Toscane. Les écoliers refusèrent de suivre les cours des nouveaux maîtres, et ils tirèrent si bien à eux , que l'enseignement retomba dans son ornière.
Florence est l'Eldorado de la liberté individuelle. Dans tous les pays du monde , même dans la répu-
blique des États-Unis, même dans la république helvétique, même dans la république de Saint-Marin, les horloges sont soumises à une espèce de tyrannie qui les force de battre a peu près en même temps. A Florence , il n'en est pas ainsi ; elles sonnent la même heure pendant vingt minutes. Un étranger s'en plaignit à un Florentin : Eh ! lui répondit l'impassible Toscan , que diable avez-vous besoin de savoir l'heure qu'il est ?
11 résulte de cette apathie , ou plutôt de cette facilité de vivre, toute particulière à Florence, qu'excepté la fabrication des chapeaux de paille , que les jeunes filles tissent tout en marchant par les rues et tout en cheminant sur les routes , l'industrie et le commerce sont à peu près nuls. Et ici, ce n'est point encore la faute du grand-duc ; tout essai est encouragé par lui , soit de son argent , soit de sa faveur ; à défaut de Toscans aventureux , il appelle des étrangers et les récompense de leurs efforts industriels, sans exception aucune de nationalité. M. Larderelle a été nommé comte de Monte Gerboli, pour avoir établi une exploitation de produits boraciques ; M. Demidoffa été fait prince de San-Donato, pour avoir fondé une manufacture de soierie. Et que l'on ne s'y trompe point , cela ne s'appelle pas vendre un titre , cela s'appelle le donner, et le donner noblement , pour le bien d'un pays tout entier.
On comprend qu'avec cette absence de fabriques
indigènes, on ne trouve à peu près rien de ce dont on a besoin chez les marchands toscans; les quelques magasins un peu confortablement organisés de Florence sont des magasins français qui tirent tout de Paris ; encore les élégants florentins s'habillent-ils chez Blin , Human ou Vaudeau , et les lionnes florentines se coiffent-elles chez mademoiselle Baudran.
A Florence, il faut donc tout aller chercher; rien ne vient au-devant de vous ; chacun reste chez soi , toute chose demeure à sa place. Un étranger qui ne resterait qu'un mois dans la capitale de la Toscane en emporterait une très-fausse idée ; au premier abord , il semble impossible de se rien procurer des choses les plus indispensables , ou celles qu'on se procure sont mauvaises; ce n'est qu'à la longue qu'on apprend , non pas des habitants du pays, mais d'autres étrangers qui sont depuis plus longtemps que vous dans la ville, où toute chose se trouve. Au bout de six mois , on fait encore chaque jour de ces sortes de découvertes ; si bien que l'on quitte ordinairement la Toscane au moment où l'on allait s'y trouver à peu près bien. Il en résulte que, chaque fois qu'on y revient , on s'y trouve mieux , et qu'au bout de trois ou quatre voyages , on finit par aimer Florence comme une seconde patrie , et souvent par y demeurer tout à fait.
La première chose qui frappe , quand on visite
cette ancienne reine du commerce , est l'absence de cet esprit commercial qui a fait d'elle une des républiques les plus riches et les plus puissantes de la terre; on cherche sans la pouvoir trouver cette classe intermédiaire et industrielle qui peuple les rez-de-chaussées et les trottoirs des rues de Paris et de Londres. A Florence , il n'y a que trois classes visibles: l'aristocratie , les étrangers et le peuple; or, au premier coup d'œil, il est presque impossible de deviner comme et de quoi vit ce peuple. En effet , à part deux ou trois maisons princières , l'aristocratie dépense peu , et le peuple ne travaille pas; c'est qu'à Florence l'hiver défraye l'été. A l'automne , vers l'époque où apparaissent les oiseaux de passage , des volées d'étrangers , Anglais , Russes et Français, s'abattent sur Florence. Florence connaît cette époque ; elle ouvre les portes de ses hôtels et de ses maisons garnies , elle y fait entrer pêle-mêle Français , Russes et Anglais , et jusqu'au printemps elle les plume.
Ce que je dis est à la lettre , et le calcul est facile à faire. Du mois de novembre au mois de mars, Florence compte un surcroît de population de dix mille personnes ; or , que chacune de ces dix mille personnes dépense dans les vingt -quatre heures trois piastres seulement, je cote au plus bas , trente mille piastres s'écoulent quotidiennement par la ville; cela fait quelque chose comme 180,000 fr. par
jour : soixante mille personnes vivent là-dessus.
C'est encore en ceci qu'éclate l'extrême sollicitude du grand-duc pour son peuple ; il a compris que l'étranger était une source de fortune pour Florence ; et tout étranger est le bienvenu à Florence; l'Anglais avec sa morgue , le Français avec son indiscrétion, le Russe avec sa réserve. Le 1er janvier arrivé, le palais Pitti, ouvert tous les jours aux étrangers, à la curiosité desquels il offre sa magnifique galerie , s'ouvre encore une fois par semaine , le soir, pour leur donner des bals splendides. Là, tout homme que son ambassadeur juge digne de l'hospitalité souveraine est présenté; et noble ou commerçant, industriel ou artiste, est reçu avec ce bienveillant sourire (fui forme le caractère particulier de la physionomie pensive du grand-duc. Une fois présenté, l'étranger est invité pour toujours , et dès îors il vient seul à ces soirées princières , et cela avec plus de liberté qu'il n'irait à un bal de la Chausséed'Antin; car, comme il est d'étiquette de ne point adresser la parole au grand-duc qu'il ne prenne l'initiative, et que , malgré son attentive affabilité, le grand-duc ne peut causer avec tout le monde , l'invité vient , boit , mange et s'en va , sans être forcé de parler à personne ; c'est-à-dire', moins la carte , comme il ferait dans une magnifique hôtellerie.
Florence a donc deux aspects : son aspect d'été , son aspect d'hiver. Il faut être resté un an à Flo-
rence , ou y être passé à deux époques opposées , pour connaître la ville des fleurs sous sa double face.
L'été, Florence est triste et à peu près solitaire : de huit heures du malin à quatre heures du soir, le vingtième de sa population à peine circule sous un soleil de plomb , dans ses rues aux portes et aux fenêtres fermées ; on dirait une ville morte et visitée par des curieux seulement comme Herculanum et Pompeia. A quatre heures , le soleil tourne, un peu d'ombre descend sur les dalles ardentes et le long des murailles rougies, quelques fenêtres s'entrebâillent timidement , pour recueillir quelque souffle de brise. Les grandes portes s'ouvrent, les calèches découvertes en sortent, toutes peuplées de femmes et d'enfants et s'acheminent vers les Cachines. Les hommes en général vont de leur côté, en tilbury , à cheval ou à pied.
Les Cachines (j'écris le mot comme il se prononce), c'est le bois de Boulogne de Florence > moins la poussière et plus la fraîcheur. On s'y rend parla porte de Prato, en suivant une grande allée , d'une demi-lieue à peu près , toute plantée de beaux arbres. Au bout de cette allée , se trouve un casino appartenant au grand-duc ; devant ce casino , une place qu'on appelle le Piazzone ; quatre allées aboutissent à cette place , et offrent aux voitures des dégagements parfaitement ménagés.
Les Cachines forment deux promenades : la pro-
menade d'été , la promenade d'hiver. L'été on se promène à l'ombre, l'hiver au soleil; l'été au pré, l'hiver à Longo-VArno.
L'une et l'autre de ces promenades est essentiellement aristocratique ; le peuple n'y paraît même pas. Une des choses particulières encore aux Toscans, est cette distinction des rangs, que les classes inférieures maintiennent avec soin, loin de chercher comme en France à les effacer éternellement.
La promenade d'été est un grand pré , d'un tiers de lieue de long à peu près et de cent pas de large, tout bordé, sur un côté, d'un rideau de grands arbres qui intercepte entièrement les rayons du soleil. Ces arbres, qui se composent de chênes verts , de pins , de hêtres garnis d'énormes lierres, sont des plus beaux que j'aie jamais vus même dans les forêts de France et d'Allemagne ; c'est la remise d'une multitude de lièvres et de faisans, qui errent pêle-mêle avec les promeneurs. Parmi ceux-ci , on reconnaît les chasseurs ; ils mettent le gibier en joue avec leurs cannes.
Au milieu de tout ce monde, et coudoyé par ceux qui ne le connaissent pas , vêtu avec une simplicité extrême , se promène le grand-duc accompagné de sa femme , de ses deux filles , de sa sœur et de la grande-duchesse douairière. Deux ou trois beaux enfants, qui composent le reste de la famille, bont. m. il
dissent joyeusement à part sous la surveillance de leurs gouvernantes.
Le grand-duc est un homme de quarante à quarante-deux ans , aux cheveux déjà blanchis par le travail, car le grand-duc, Toscan par le cœur, mais Allemand par l'esprit, travaille huit à dix heures par jour : il porte habituellement un peu inclinée sur sa poitrine sa tête, que de dix pas en dix pas il relève pour saluer ceux qui passent ; à chaque salut , sa figure calme et pensive s'éclaire d'un sourire plein d'intelligente bienveillance. Ce sourire lui est particulier, et je ne l'ai vu qu'à lui. La grande-duchesse lui donne ordinairement le bras : sa mise est simple, mais toujours parfaitement élégante ; c'est une princesse de Naples , gracieuse comme le sont en général les princesses de la maison de Bourbon , et qui serait belle partout , car sa beauté n'a point de type particulier. C'est quelque chose à la fois de bon et de distingué. Ses épaules et ses bras surtout pourraient servir de modèle à un statuaire.
Les deux jeunes princesses viennent ensuite, causant presque toujours avec la grande-duchesse douairière, qui a fait leur éducation, ou avec leur tante ; elles sont filles d'un premier mariage , ce qui se voit facilement , la grande-duchesse ayant l'air de leur sœur aînée; elles sont belles toutes deux de cette beauté allemande, dont le caractère principal est la douceur ; seulement la taille frêle de l'aînée donne
quelques craintes, dit-on, à la sollicitude paternelle. Mais Florence est une bonne et douce mère, Florence la bercera si bien à son beau soleil, qu'elle la guérira.
11 y a quelque chose de touchant et de patriarcal à voir une famille souveraine mêlée ainsi à son peuple, s'arrêtant de vingt pas en vingt pas pour causer avec les pères et embrasser les enfants. Cette vue me reportait en souvenir à notre pauvre famille royale enfermée dans son château des Tuileries comme dans une prison, et tremblante , chaque fois que le roi sort , à l'idée que ses six chevaux , si rapide que soit leur galop, pourraient ne ramener qu'un cadavre.
Pendant qu'on se promène, les voitures attendent dans les allées adjacentes ; vers six heures , chacun remonte dans la sienne , et les cochers reprennent d'eux-mêmes, et sans qu'on le leur dise, le chemin du Piazzone ; là il s'arrêtent sans qu'on ait même besoin de leur faire signe. C'est que le Piazzone de Florence offre ce que n'offre peut-être aucune autre ville : une espèce de cercle en plein air, où chacun reçoit et rend ses visites ; il va sans dire que les visiteurs sont les hommes. Les femmes restent dans les voitures, les hommes vont de l'une à l'autre; causent à la portière, ceux-ci à pied, ceux-là à cheval, quelques-uns, plus familiers, montés sur le marchepied. C'est là que la vie se règle, que les coups d'œil s'échangent, que les rendez- vous se donnent.
Au milieu de toutes ces voitures passent des fleuristes vous jetant des bouquets de roses et de violettes , dont elles iront le lendemain matin , au café, demander le prix aux promeneurs en leur présentant un œillet. Au reste, ce lendemain venu, paye qui veut , les fleurs ne sont pas cher à Florence ; Florence est le pays des fleurs ; demandez plutôt à Benvenuto Cellini.
On reste là jusqu'à huit heures , un léger brouillard s'élève au fond du pré ; ce brouillard , c'est la source de tout mal ; il renferme la goutte , les rhumatismes , la cécité; sans ce brouillard , les Florentins seraient immortels. C'est ainsi qu'ils ont été punis, eux, du péché de notre premier père. Aussi, à la vue de ce brouillard, chaque groupe se disperse, chaque colloque s'interrompt, chaque voiture détale, il ne reste que trois ou quatre calèches d'étrangers , qui n'étant pas du pays , ne connaissent pas ce formidable brouillard, ou qui, le connaissant , n'en ont pas peur.
A neuf heures, les retardataires quittent le Piazzone et reviennent à leur tour vers la ville ; à la porte del Prato ils trouvent un second cercle ; le brouillard ne vient pas jusque-là. De la porte del Prato on le brave , on le nargue ; la chaleur que le soleil a communiquée aux pierres des remparts , et qu'elles conservent une partie de la nuit , le repousse. On reste là jusqu'à dix heures et demie ; seulement à
dix heures les gens économes quittent la partie : à dix heures , la herse se baisse, et il faut donner dix sous pour la faire lever.
A onze heures presque toujours les Florentins sont rentrés chez eux, à moins qu'il n'y ait fête chez la comtesse Nencini; les étrangers seuls restent à courir la ville au clair de lune jusqu'à deux heures du matin ; mais , s'il y a fête chez la comtesse Nencini , tout le monde s'y porte.
La comtesse Nencini a été une des plus belles femmes de Florence et en est restée une des plus spirituelles ; c'est une Pandolfini , c'est-à-dire une des plus grandes dames de la Toscane. Le pape Jules II a fait don à un de ses aïeux d'un charmant palais bâti par Raphaël. C'est dans ce palais qu'elle habite , et dans le jardin attenant qu'elle donne ses fêtes ; elles ont lieu les quatre dimanches du mois de juillet; chacun sait cela, chacun les attend, chacun s'y prépare; si bien que, bon gré mal gré , elle est forcée de les donner ; il y aurait émeute si elle ne les donnait pas.
C'est qu'aussi ces quatre fêtes de nuit sont bien les plus charmantes fêtes qui se puissent voir. Qu'on se figure un délicieux palais ni trop grand ni trop petit , comme chacun voudrait en avoir un , qu'on soit prince ou artiste , meublé avec un goût parfait des plus beaux meubles de caprice qu'il y ait dans tout Florence, illuminé a giorno, comme on dit en
Italie, et s'ouvrant par toutes ses portes et par toutes ses fenêtres sur un jardin anglais , dont chaque arbre porte au lieu de fruits des centaines de lanternes de couleurs ; sous tous les berceaux de ce jardin des groupes de chanteurs ou d'instrumentistes , et dans les allées cinq cents personnes qui se promènent et qui vont tour à tour alimenter un bal, qu'on voit joyeusement bondir de loin dans une serre pleine d'orangers et de camélias.
A part quelques concerts à la Philharmonique , quelques soirées improvisées pour un anniversaire de naissance ou une fête patronale , quelques représentations extraordinaires d'opéras à la Pergola , ou de prose au Cocomero , voilà Florence l'été quant à l'aristocratie. Quant au peuple, il a les églises, les processions , les promenades au Parterre, et les causeries dans les rues et à la porte des cafés qui ne se ferment ni jour ni nuit ; s'accrochant du reste à tout ce qui a l'apparence d'une fête avec un laisser aller plein de paresse et de bonhomie ; saisissant chaque plaisir qui passe sans s'inquiéter de le fixer , et le quittant comme il l'a pris pour en attendre un autre. Un soir , nous entendîmes un grand bruit : deux ou trois musiciens de la Pergola , en sortant du théâtre , avaient eu l'idée de s'en aller chez eux en jouant une valse ; la population éparse par les rues s'était mise à les suivre en valsant. Les hommes qui n'avaient point trouvé de valseuses val-
saient entre eux. Cinq ou six cents personnes prirent ainsi le plaisir du bal depuis la place du Dôme jusqu'à la porte du Prato , où demeurait le dernier musicien. Le dernier musicien rentré chez lui , les valseurs revinrent bras dessus bras dessous , en chantant Pair sur lequel ils avaient valsé.
vu
L'hiver-, Florence prend un aspect tout particulier. C'est une ville de bains , moins les eaux. La température se divise en deux phases bien distinctes et presque toujours parfaitement tranchées : ou il fait un soleil magnifique, ou il pleut à torrents. Ce temps couvert , brumeux et humide, qui fait le fond de notre atmosphère trois ou quatre mois de l'année , y est à peu près inconnu.
S'il fait beau, à une heure toutes les voitures sortent, moins les voitures florentines, dont les maîtres craignent fort les variations hivernales, et se dirigent vers les Cachines ; on ne s'aperçoit pas de l'absence des Florentins , car les voitures étrangères suffisent pour défrayer le Longchamps quotidien ; seulement , au lieu de descendre au pré et à
l'ombre , on laisse aux lièvres et aux faisans cette promenade trop froide et trop humide , et Ton descend Longo-VArno.
Longo-l'Arno est , comme l'indique son nom , une promenade le long de l'Arno. A gauche, on a le fleuve ; à droite , le rideau de chênes verts , de pins et de lierre , qui sépare cette promenade du pré.
C'est là qu'on vient boire, au lieu d'une eau thermale infecte, ce doux soleil d'Italie , toujours tiède et souriant. Comme le chemin est très-étroit , on se coudoie comme dans le passage de l'Opéra ou de la rue de Choiseul ; seulement , la population y est étrangement variée , chaque groupe qui vous croise ou que l'on dépasse parle une langue différente. Là cependant, contre leur habitude, les Anglais ne sont pas en majorité , les Russes l'emportent , ce qui est une grande consolation pour les Français , qui peuvent se croire encore , en oubliant ce beau soleil et ce magnifique horizon de montagnes tout parsemé de villas , au milieu de la meilleure et de la plus élégante société des Tuileries.
Parmi ces nombreux promeneurs, mais seulement plus pressé , plus coudoyé , plus saluant encore qu'en été , passe le grand-duc et sa famille ; toute sa garde consiste en deux ou trois valets qui le suivent d'assez loin pour ne pas entendre la conversation.
De Longo-l'Arno on revient faire la station obligée au Piazzone ; là seulement on retrouve , bravant ce qu'ils appellent les rigueurs de la saison , quelques Florentins francisés , trop amoureux pour craindre le froid , ou trop jeunes pour craindre les rhumatismes. Quant aux Florentines , il est rare d'en apercevoir plus de deux ou trois dans les plus beaux jours ; encore ne font-elles qu'une station d'un instant , juste ce qu'il faut pour prendre quelques petits arrangements indispensables pour le soir, pour la nuit, ou pour le lendemain.
C'est à la Pergola qu'on se retrouve ; la Pergola, ce sont les Bouffes de Florence ; tout ce qu'il y a de Florentins ou d'étrangers dans la capitale de Toscane , du mois d'octobre au mois de mars , a loge à la Pergola. Dînez à table d'hôte ou au restaurant de la Lune , mangez chez vous du macaroni et du baccala , personne ne s'en occupe , c'est votre affaire ; mais ayez une loge à l'un des trois rangs nobles , c'est l'affaire de tout le monde ; une loge et une voiture sont les indispensabilités de Florence. Qui a loge et voiture est un grand seigneur ; qui n'a ni loge ni voiture, s'appelât-il Rohan ou Corsini, Poniatowski ou Noailles, n'est qu'un croquant. Réglezvous là-dessus , et , si vous venez à Florence , faites la bourse de la loge et de la voiture , comme en allant de Rome à Naples on fait la bourse des voleurs.
Au reste voiture et loge ne coûtent pas cher à florence : on a une voiture au mois pour 250 francs, et une loge, à la saison, pour 100 piastres; ajoutez à cela que la loge à la Pergola vaut pour un étranger quatre fois son prix, non point à cause du spectacle, personne ne s'occupe du spectacle à Florence , mais à cause de la salle , j'entends par salle les spectateurs.
En effet, c'est à la Pergola que se croisent tous les feux de la coquetterie féminine. Là comme à la promenade , les Florentines sont en minorité , la majorité se compose d'étrangères qui arrivent de Paris , de Londres et de Saint-Pétersbourg , espérant écraser leurs rivales sous le poids de tout ce qu'il y a de nouveau dans les trois capitales : les Françaises, avec leur élégance simple; les Anglaises, avec leurs plumes sans fin , et leurs robes aux couleurs éclatantes et bizarres ; les Russes , avec leurs rivières de diamants et leurs fleuves de turquoises. Mais les Florentines ont de quoi faire face à tout : elles tirent des vieilles armoires sculptées de leurs ancêtres des flots de guipure et de point d'Angleterre , des poignées de diamants princiers ou pontificaux transmis de père en fils, de ces riches étoffes de brocart comme Véronèse en met aux rois mages; elles écrivent à mademoiselle Beaudran de leur envoyer tout ce qu'elle chiffonnera pendant l'hiver, et elles attendent tranquillement le résultat de la
campagne. Il en résulte qu'il y a peu de grandes capitales où Ton recontre un luxe de toilette pareil à celui de Florence.
On comprend ce que devient le pauvre opéra au milieu de si graves intérêts; les lorgnettes vont d'une loge à l'autre , vers la scène jamais , à moins qu'on ne joue quelque opéra nouveau et inconnu. On cause à peu près pendant tout le temps ; je ne sais que Robert le Diable qui soit venu mettre, trente ou quarante représentations de suite, une trêve de Dieu entre les combattants.
En revanche, on écoute religieusement le ballet : il se compose de sixièmes ou septièmes danseuses parisiennes , mais ces demoiselles remédient à la faiblesse de leur talent par le peu de longueur de leurs robes ; elles dansent comme cela se trouve , tantôt sur la pointe du pied , tantôt sur le talon , estropiant les pas , manquant les équilibres , mais raccommodant tout avec une pirouette; une pirouette, c'est le fond de la danse comme legno et roba sont le fond de la langue ; plus elle dure , plus elle est applaudie. Aussi , y a-t-il peu de tontons qui puissent rivaliser avec les danseuses florentines : elles lasseraient un faquir.
Malheureusement le danseur est encore fort à la mode dans les ballets de la Pergola , et il ne le cède aux femmes ni en mines gracieuses ni en pirouettes prolongées ; c'est peut-être très-beau comme art , t. m. 12
mais c'est certainement fort laid comme réalité.
Une autre singularité de la Pergola , c'est le privilège qu'ont les tanneurs, les corroyeurs et en général tous les manipuleurs de cuir, de venir s'y casser le cou pour le plus grand plaisir des spectateurs. A quelle époque remonte ce privilège , quelle circonstance y a donné lieu , quelle belle action est-il chargé de récompenser, c'est ce que j'ignore, mais le privilège existe; voilà le fait. En conséquence , pourvu qu'ils s'habillent à leur compte, ces étranges comparses peuvent venir figurer gratis , chose à laquelle ils ne manquent pas, tandis qu'on a toutes les peines du monde à avoir d'autres figurants payés. En vertu du même privilège , ils ne se mêlent point avec le vulgaire : ils entrent à part , restent entre eux, s'emparent d'un intermède tout entier, et exécutent des groupes , des combats et des cabrioles pareils à ceux des Alcides , moins la force , et à ceux des Bédouins , moins la légèreté. Ces groupes, ces combats et ces cabrioles, au reste, amusent fort le public , et l'honorable corporation des tanneurs et corroyeurs emporte sa bonne part des applaudissements de la soirée.
Parfois , au milieu d'une cavatine ou d'un pas de deux , une cloche au son aigre et déchirante se fait entendre : c'est la çloche de la Miséricorde. Écoutez bien : si elle sonne un coup , c'est pour un accident ordinaire ; si elle sonne deux coups, c'est pour un
accident grave ; si elle sonne trois coups , c'est pour un cas de mort. Alors, vous voyez les loges s'éclaircir, et il arrive souvent que celui avec qui vous causez , s'il est Florentin , s'excuse de vous laisser au milieu de la conversation , prend son chapeau et sort. Vous vous informez de ce que veut dire cette cloche , et d'où vient l'effet qu'elle produit ; alors on? vous répond que c'est la cloche de la Miséricorde, et que celui avec qui vous causiez, étant frère de cet ordre, se rend à son pieux devoir.
La confrérie de la Miséricorde est une des plus belles institutions qui existe au monde ; fondée en 1244, à propos des fréquentes pestes*qui désolèrent le xme siècle , elle s'est perpétuée jusqu'à nos jours , sans altération aucune, sinon dans ses détails, du moins dans son esprit ; elle se compose de soixante et douze frères dits chefs de garde, lesquels sont de service tous les quatre mois ; ces soixante et douze frères sont divisés ainsi : dix prélats ou prêtres gradués, vingt prélats ou prêtres non gradués , quatorze gentilshommes et vingt-huit artistes. A ce noyau primitif, représentant les classes aristocratiques et les arts libéraux, sont adjoints cent cinq journaliers pour représenter le peuple.
Le siège de la confrérie de la Miséricorde est place du Dôme ; chaque frère y a , marquée à son nom , une cassette renfermant une robe noire pareille à celle des pénitents , avec des ouvertures seulement
aux yeux et à la bouche , afin que sa bonne action ait encore le mérite de l'incognito. Aussitôt que la nouvelle d'un accident quelconque parvient au frère qui est de garde , la cloche d'alarme sonne , selon la gravité du cas , un , deux ou trois coups ; et, au son de cette cloche, tout frère, quelque part qu'il se trouve , doit se retirer à l'instant même et courir au rendez-vous. Là il apprend quel est le malheur qui l'appelle ou la souffrance qui le réclame, revêt sa robe , se coiffe d'un grand chapeau , prend un cierge à la main , et va partout où une voix gémit. Si c'est un blessé , on le porte à l'hôpital ; si c'est un mort J on le porte à la chapelle ; alors grand seigneur et homme du peuple , vêtus de la même robe, s'attellent à la même litière, et le chaînon qui réunit ces deux extrémités sociales est un pauvre malade qui , ne les connaissant ni l'un ni l'autre , prie également pour tous deux. Puis , lorsque les frères de la Miséricorde ont quitté la maison , les enfants dont ils viennent d'emporter le père , la femme dont ils viennent d'emporter le mari , n'ont qu'à regarder autour d'eux, et toujours sur quelque meuble vermoulu ils trouveront une pieuse aumône déposée par une main inconnue.
Le grand-duc fait partie de l'association des frères de la Miséricorde , et l'on assure que plus d'une fois, à l'appel de la cloche fatale, il lui est arrivé de revêtir cet uniforme de l'humanité , et de pénétrer inconnu,
côte à côte avec un ouvrier, jusqu'au chevet de quelque pauvre mourant chez lequel, après son départ , sa présence n'était trahie que par ie secours qu'il avait laissé.
Les frères de la Miséricorde doivent encore accompagner les condamnés à l'échafaud ; mais comme , depuis l'avènement au trône du grand-duc Ferdinand, père du souverain actuel, la peine de mort est à peu près abolie, ils sont délivrés de cette pénible partie de leurs fonctions.
Son devoir rempli , chaque frère revient place du Dôme , dépose dans la maison miséricordieuse robe , cierge , chapeau , et retourne à ses affaires ou à ses plaisirs , presque toujours allégé de quelque francesconi.
Revenons à la Pergola , dont nous a , pour un instant, écartés la cloche de la Miséricorde.
Le ballet fini, on chante le second acte ; car en Italie, pour donner aux chanteurs le temps de se reposer, le ballet s'exécute entre les deux actes : comme en général on s'occupe très-peu de l'opéra , personne ne se plaint de cette solution de continuité, les étrangers seuls s'en étonnent d'abord, mais bientôt ils s'y accoutument ; d'ailleurs , on n'habite pas depuis trois mois Florence , qu'on est déjà aux trois quarts toscanisé.
Florence est en tout temps ce qu'était Venise du temps de Candide : le rendez-vous des rois détrônés.
A la première représentation des Vêpres siciliennes , j'ai vu à la fois dans la salle le comte de Saint-Leu , ex-roi de Hollande ; le prince de Montfort, ex-roi de Westphalie ; le duc de Lucques, ex-roi d'Étrurie ; madame Christophe, ex-reine d'Haïti ; le prince de Syracuse , ex-vice-roi de Sicile ; et peu s'en était fallu encore que cette illustre société de têtes découronnées ne fût complétée par Christine, l'ex-régente d'Espagne. 11 est vrai que l'opéra qu'on représentait était du prince Poniatowski , dont l'ancêtre était roi de Pologne. Comme on le voit , la Toscane a enlevé à la France le privilège d'être l'asile des rois malheureux.
Après la Pergola, il y a toujours quelque soirée russe , anglaise , ou florentine, où l'on va continuer sa nuit , et achever une conversatfcn commencée aux Cachines ou à la Pergola.
Voilà ce qu'est à Florence l'hiver pour l'aristocratie. Quant au peuple toscan , plus heureux que le peuple parisien, l'hiver n'est pas pour lui une saison où il a froid et faim ; c'est comme pour la noblesse , au contraire , une époque de plaisirs ; comme les grands seigneurs , il a deux théâtres d'opéra auxquels il va moyennant cinq sous , et où il entend du Mozar, du Rossini et du Meyerbeer ; et de plus que les grands seigneurs , il a son Stentarello , qu'il va applaudir pour deux crûtes.
Stentarello est à Florence ce que Jocrisse est à
Paris , ce que Cassandre est à Rome , ce que Polichinelle est à Naples , et ce que Girolamo est à Milan, c'est-à-dire, le comique national , éternel et inamovible qui, depuis trois cents ans, a le privilège de faire rire les ancêtres , et qui , trois cents ans encore, selon toute probabilité , aura l'honneur de faire rire les descendants. Stentarello , enfin , est de cette illustre famille des queues rouges qui , à mon grand regret , a disparu en France au milieu de nos commotions politiques et de nos révolutions littéraires. Aussi , va-t-on quelquefois en débauche à Stentarello , comme on va à Paris aux Funambules.
Ce qui frappe encore à Florence, comme une coutume toute particulière à la ville , c'est l'absence du mari. Ne cherchez pas le mari dans la voiture ou • dans la loge de sa femme, c'est inutile , il n'y est pas ; où est-il ? on n'en sait rien ; dans quelque autre loge ou dans quelque autre voiture. A Florence , le mari possède l'anneau de Gygès, il est invisible. Il y a telle femme de la société que je rencontrais trois fois par jour , pendant six mois , et qu'au bout de ce temps je croyais veuve , lorsque, par hasard , dans la conversation , j'appris qu'elle avait un mari , que ce mari existait bien réellement , et demeurait dans la même maison qu'elle ; alors je cherchai le mari , je le demandai à tout le monde , je m'entêtai à le voir, peine perdue ; il fallut partir de Florence sans
avoir eu l'honneur de faire sa connaissance , espérant être plus heureux à un autre voyage.
Il n'en est point ainsi , au reste , pour les jeunes ménages : toute une génération s'avance qui s'écarte, sous ce point de vue , des traditions paternelles , et l'on cite comme remontant à vingt ou vingt-cinq ans le dernier contrat de mariage où fut inscrite , par les parents de la mariée , cette étrange réserve qu'ils faisaient à leur fille du droit de se choisir un cavalier servant.
Puisque voilà la mot lâché , il faut bien parler un peu du cavalier servant ; d'ailleurs , si je n'en disais rien , on croirait peut-être qu'il y a trop à dire.
Dans les grandes familles où les alliances, au lieu d'être des mariages d'amour, sont presque toujours des unions de convenance, il arrive , après un temps plus ou moins long, un moment de lassitude et d'ennui où le besoin d'un tiers se fait sentir : le mari est maussade et brutal , la femme est revêche et boudeuse, les deux époux ne se parlent plus que pour échanger des récriminations, ils sont sur le point de se détester. C'est alors qu'un ami se présente ; la femme lui narre ses douleurs , le mari lui conte ses ennuis , chacun rejette sur lui une part de ses chagrins, et se sent soulagé de cette part dont il vient de charger un tiers; il y a déjà amélioration dans l'état des partis. Bientôt le mari s'aperçoit que son grand grief contre sa femme était l'obligation
contractée tacitement par lui de la mener partout avec lui ; la femme , de son côté , commence à s'apercevoir que la société où la conduit son mari nelui est si insupportable que parce qu'elle est forcée d'y aller avec lui ; quand on en est là de chaque côté , on est bien près de se comprendre. C'est alors que le rôle de l'ami se dessine : il se sacrifie pour tous deux ; le dévouement est sa vertu ; grâce à son dévouement, le mari peut aller où il veut sans sa femme ; grâce à son dévouement , la femme reste chez elle sans trop d'ennui. Le mari revient en souriant et trouve sa femme souriante ; à qui l'un et l'autre doivent-ils ce changement d'humeur ? À l'ami ; mais l'ami réduit à ce rôle pourrait bien s'en lasser, et on retomberait dans la position première, position reconnue parfaitement intolérable. Le mari a de vieux droits dont il ne se soucie plus et dont il ne sait que faire ; il ne veut pas les donner , mais un à un il se les laisse prendre, A mesure que l'ami se substitue à lui , il se sent plus à son aise dans sa * maison : l'ami devient cavalier servant en titre, et le triangle équilatéral s'établit ainsi tout doucement, à la satisfaction de chacun.
Ceci n'est point l'histoire de l'Italie particulièrement , c'est l'histoire de tous les pays du monde ; seulement , dans tous les pays , on le cache par hypocrisie ou par orgueil ; en Italie , on le laisse voir par habitude et par insouciance.
Mais ce qui n'arrive qu'en Italie , par exemple , c'est que cette liaison devient le véritable mariage, et que presque toujours la fidélité trahie envers le premier est gardée au second. En effet , une fois la dame et son cavalier ainsi liés l'un à l'autre , plus cet arrangement a été public , plus il devient nécessairement durable. Maintenant , ne vaut-il pas mieux prendre publiquement un amant et le garder toute sa vie , que d'en changer clandestinement tous les huit jours , tous les mois ou même tous les ans , comme c'est l'habitude dans un auire pays que je connais et que je ne nomme pas?
— Mais les maris italiens , quelle figure font-ils ? A ceci, je répondrai par un petit dialogue :
— M. de***, disait l'empereur à l'un de ses courtisans , on m'assure que vous êtes cocu ; pourquoi donc ne me lavez-vous pas dit?
— Sire, répondit M. de***, parce que j'ai cru que cela n'intéressait ni mon honneur ni celui de Votre Majesté.
Les maris italiens sont de l'avis deM. de***.
Malheureusement, ce petit arrangement intérieur, que je trouve pour mon compte , du moment où cela convient aux trois intéressés , tout simple , tout naturel , et je dirai presque tout moral , ne s'exécute qu'aux dépens de l'hospitalité. En effet , on comprend combien doit être gênant, plongeant du salon à l'alcôve , le coup d'œil investigateur d'un étranger , et
surtout d'un Français qui , avec sa légèreté et son indiscrétion habituelles > s'en ira , Florence à peine quittée, remercier, par la publicité donnée à leur vie privée , les familles qui , sur la recommandation d'un ami, l'auront accueilli comme un ami. Lui inconnu n'aura cependant passé chez ceux qui l'ont reçu ainsi que pour laisser le trouble en retour des gracieuses et attentives politesses qu'il a réclamées. Il en résulte, oui, cela est vrai, que l'étranger, admirablement accueilli d'abord , ou sur la foi de son nom seul , ou sur la lettre qui lui sert d'introduction , après les invitations ordinaires , aux dîners et aux bals , sent l'intimité se fermer devant lui , et, demeurât-il un an à Florence , reste presque toujours un étranger pour les Florentins. De là, absence complète de ces bonnes et longues causeries auprès du feu , où , après toute une soirée passée à bavarder, on s'en va ignorant parfaitement ce qu'on a pu dire , mais sachant , par l'envie même qu'on a de les renouveler le lendemain , qu'on ne s'est point ennuyé un instant.
Encore une fois , si cela est ainsi , la faute n'en est certes pas aux Florentins , mais à l'indiscrétion, et je dirai presque à l'ingratitude française.
Notre premier soin , en arrivant à Florence , avait été de déposer aux palais Corsini , Poniatowski et Mariellini , les lettres de recommandation que nous avions pour leurs illustres maîtres. Le même jour, des cartes nous étaient envoyées avec des invitations de soirées , de bals , de dîners. Le prince Corsini , entre autres, nous priait de venir voir, du balcon de son casino , la course des Barberi , et des salons de son palais l'illumination et les concerts sur TArno.
En effet , les fêtes de la Saint-Jean arrivaient , et Ton sentait sous le calme Florentin poindre cette agitation joyeuse qui précède les grandes solennités. Néanmoins , comme il nous restait deux ou trois
jours d'intervalle entre celui où nous nous trouvions et celui où les fêtes devaient commencer , nous résolûmes de les employer à visiter les principaux monuments de Florence.
Mes deux premières visites , en arrivant dans une ville, sont ordinairement pour la cathédrale et pour Fliôtel de ville. En effet , toute l'histoire religieuse et politique d'un peuple est ordinairement groupée autour de ces monuments. Muni de mon Guide de Florence , de mon Vasari , et de mes Républiques italiennes de Simonde de Sismondi , je donnai donc ordre à mon cocher de me conduire au Dôme ; j'intervertissais tant soit peu l'ordre chronologique, la fondation du Dôme étant postérieure d'une douzaine d'années à celle du Palais-Vieux. Mais à tout seigneur tout honneur , et il est bien juste que le Seigneur du ciel passe avant les seigneurs de la terre.
Vers Tan 1294, la république de Florence se trouvait, grâce à sa nouvelle constitution, jouir d'une tranquillité profonde. En même temps qu'elle faisait entourer la ville d'une nouvelle enceinte , revêtir de marbre le baptistère de Saint-Jean , bâtir son Palais-Vieux, et élever la tour du Grenier - Saint-Michel , elle résolut de faire réédifier avec une magnificence digne d'elle , et par conséquent sur de plus larges proportions , l'ancienne cathédrale dédiée d'abord au saint Sauveur , puis à sainte Repa-
rata; en conséquence, la commune s'assembla et rendit ce décret :
« Attendu que la haute prudence d'un peuple de grande origine doit être de procéder dans ses affaires de façon que Ton reconnaisse , d'après ce qu'il fait , qu'il est puissant et sage, nous ordonnons à Arnolfo, maître en chef de notre commune , de faire le modèle et le dessin de la reconstruction de Sainte- Reparata, avec la plus haute et la plus somptueuse magnificence qu'il pourra y mettre, afin que cette église soit aussi grande et aussi belle que le pouvoir et l'industrie des hommes la peuvent édifier ; car il a été dit et conseillé par les plus sages de la ville en assemblée publique et privée, de ne pas entreprendre les choses de la commune , si l'on n'est point d'accord de les porter au plus haut degré de grandeur, ainsi qu'il convient de faire pour le résultat des délibérations d'une réunion d'hommes libres mus par une seule et même volonté, la grandeur et la gloire de la patrie. *
Arnolfo di Lapo avait à lutter contre un terrible prédécesseur qui avait parcouru l'Italie , laissant partout des monuments puissants ou splendides. C'était Buono , sculpteur et architecte , lun des premiers dont le nom soit prononcé dans l'histoire de l'art. En effet Buono , dès la moitié du xue siècle , avait bâti à Ravennes force palais et églises, lesquels
lui avaient fait une si grande et si noble réputation, qu'il avait été tour à tour appelé à Naples pour y élever le château Capouan et le château de l'OEuf ; à Venise , pour y fonder le campanile de Saint- Marc ; à Pistoie, pour y bâtir l'église de Saint-André ; à Arezzo, pour y construire le palais de la Seigneurie ; et à Pise, pour y fonder, de compte à demi avec Bonnanno , cette fameuse tour penchée , qui fait encore aujourd'hui la terreur et l'étonnement des voyageurs T
Arnolfo ne s'effraya point du parallèle, et malgré cette envje naturelle de l'humanité qui grandit toujours la réputation des morts pour abaisser celle des vivants ,; encouragé par le succès que lui avait valu l'exécution de l'église de Sainte-Croix qu'il venait d'achever , il se mit hardiment à l'œuvre , et fit un modèle qui réunit si unanimement les suffrages, qu'il fut décidé qu'on le mettrait immédiatement à exécution. En effet, après des travaux préparatoires pour détourner des fondations des sources d'eaux vives auxquelles on attribuait les tremblements de terre qui avaient secoué plusieurs fois l'ancienne basilique, la première pierre fut posée en 1298 par le cardinal Valeriano, envoyé exprès par le pape Boniface VIII , le même qui , entré au pontificat comme un renard, devait, dit son biographe, s'y maintenir comme un lion , et y mourir comme un chien. La nouvelle cathédrale commença donc de
s'élever sous la gracieuse invocation de Sainte-Mariedes-Fleurs, nom qu'elle reçut, disent les uns, en souvenir du champ de roses sur lequel Florence fut bâtie, et, disent les autres, en mémoire de la fleur de lis dont elle a fait ses armes. Alors on assure que, voyant sortir majestueusement son œuvre du sol , et prévoyant sa future grandeur , Arnolfo s'écria : Je t'ai préservée des tremblements de terre, Dieu te préserve de la foudre ! L'architecte avait tout calculé pour l'exécution, du dôme , excepté la brièveté de la vie. Deux ans après la première pierre posée, Arnolfo mourut, laissant son œuvre, à peine commencée, aux mains de Giotto, qui au dessin primitif ajouta le campanile. Puis les années s'écoulèrent encore : ïaddeo Gaddi succéda à Giotto, André Orcagna à Gaddi , et Philippe à André Orcagna , sans qu'aucun de ces grands entasseurs de marbres eût osé commencer l'exécution de la coupole. Le monument avait donô déjà usé cinq architectes , et restait encore inachevé, lorsqu'en 1417 Philippe Brunelleschi entreprit cette œuvre gigantesque qui n'avait de modèle dans le passé que Sainte-Sophie de Constantinople , et qui ne devait avoir de rivale dans l'avenir que Saint-Pierre de Rome ; et l'œuvre réussit si bien aux mains du sublime ouvrier, que , cent ans après, Michel-Ange, appelé à Rome par le pape Jules îl pour succéder à Bramante , dit en jetant un dernier coup d'œil sur cette coupole, en
face de laquelle il avait retenu son tombeau pour la voir même après sa mort : Adieu, je vais essayer de faire ta sœur, mais je n'espère pas faire ta pareille.
Le Dôme ne fut jamais terminé. Bacio d'Agnolo était en train d'exécuter sa galerie extérieure , lorsqu'une raillerie de Michel-Ange la lui fit abandonner ; enfin , au moment de plaquer de marbres la façade, on s'aperçut que l'argent manquait au trésor. Dix-huit millions avaient déjà passé à l'érection du monument ; les travaux s'interrompirent et ne furent jamais repris depuis lors. Seulement, à l'occasion du mariage de Ferdinand de Médicis avec Violente de Bavière, quelques peintres de Bologne couvrirent de peintures à fresques la façade blanche et nue : ce sont ces peintures dont on voit aujourd'hui les restes presque entièrement effacés.
Tel qu'il est , et tout inachevé que l'ont laissé les vicissitudes qui s'attachent aux monuments comme aux hommes , le Dôme , tout incrusté de marbre blanc et noir, avec ses fenêtres ornées de colonnes en spirales, de pyramides et de statuettes, ses portes surmontées de sculptures de Jean de Pise ou de mosaïques de Guirlandajo , n'en est pas moins un chefd'œuvre , qu'à la prière de son premier architecte les tremblements de terre et la foudre ont respecté. Son premier aspect est magnifique, imposant, splendide , et rien n'est beau comme de faire , au
clair de la lune , le tour du colosse accroupi au milieu de sa vaste place comme un lion gigantesque.
L'intérieur du dôme ne répond pointa l'extérieur; mais ici les souvenirs historiques viennent dorer la pauvreté de ses murailles et la nudité de sa voûte.
A droite et à gauche, en entrant, à une hauteur de vingt pieds à peu près , sont deux monuments , l'un peint sur la muraille par Paolo Uccello, l'autre exécuté en relief par Jacques Oreagna, pour honorer la mémoire des deux plus grands capitaines qu'ait eus à sa solde la république florentine. La fresque est consacrée à Jean Àucud, célèbre condottiere anglais , qui passa du service de Pise à celui de Florence ; le bas-relief représente Pierre Farnèse , le célèbre général florentin qui , élu le 27 mars 4363 , gagna la même année , sur les Pisans , la célèbre bataille de San-Piero. Le moment choisi par le statuaire est celui où Pierre Farnèse , ayant eu son cheval tué sous lui, remonte sur un mulet , et, l'épée à la main, à la tête de ses cuirassiers , charge, porté par cette étrange monture.
Quant à Jean Aucud , comme prononcent les Italiens, ou plutôt à Jean Hawkwood, comme l'écrivent les Anglais , c'était , ainsi que nous l'avons dit , un célèbre condottiere à la solde du pape. Son engagement avec le saint père honorablement fini, Aucud, ayant trouvé son avantage à passer à la solde de la magnifique république, devint, en 4377, le plus
ferme appui de ceux qu'il avait combattus jusque-là, et qu'il servit jusqu'au 15 mars 1394, c'est-à-dire près de vingt ans. Pendant cette période , il avait si bien travaillé pour l'honneur et la prospérité de Florence , que , quoiqu'il fût mort de maladie dans une terre qu'il avait achetée près de Cortone, la seigneurie le fit ensevelir dans la cathédrale.
Comme on le pense bien , ce n'était point par des œuvres de sainteté que Jean Hawkwood avait mérité un pareil monument. Jean Hawkwood était, au contraire , assez peu respectueux envers les gens de la religion, et sentait son hérétique d'une lieue. Un jour , deux frères convers étant allés lui faire une visite dans son château de Montecchio : — Dieu vous donne la paix ! lui dit un des deux moines. — Le diable t'enlève ton aumône ! lui répondit Hawkwood. — Pourquoi nous faites-vous un si cruel souhait? demanda alors le pauvre frère , tout ébouriffé d'une pareille réflexion? — Eh i pardieu, répondit Hawkwood, ne savez-vous donc pas que je vis de la guerre, et que la paix que vous me souhaitez me ferait mourir de faim ?
Un autre jour , ayant abandonné le sac de Faenza à ses gens , il entra dans un couvent au moment où deux de ses plus braves officiers , se disputant une pauvre religieuse agenouillée au pied d'un crucifix , venaient de mettre l'épée à la main pour savoir celui des deux auquel elle appartiendrait. Hawkwood n'es-
saya point de leur faire entendre raison ; il savait que c'était chose inutile avec les gens à qui il avait affaire. Il alla droit à la religieuse et la poignarda. Le moyen fut efficace , et à l'aspect du cadavre les deux capitaines remirent l'épée au fourreau.
Aussi Paul Uccello, à qui la peinture qui devait surmonter la tombe avait été confiée , se garda bien de mettre le simulacre de l'illustre mort dans la posture du repentir ou de la prière ; il le planta bravement sur son cheval de bataille , à qui , au grand désappointement des savants , il fit lever à la fois le pied droit de devant et le pied droit de derrière. Pendant trois siècles et demi en effet , les savants discutèrent sur l'impossibilité de cette allure , qui , dirent-ils , dans tout le genre animal , n'appartient qu'à Tours. Ce ne fut qu'il y a quelques années qu'un membre du Jockey-Club s'écria , en apercevant la fresque de Paolo Uccello : Tiens ! il marche l'amble. Cette exclamation mit les savants d'accord.
A quelques pas en avant d'Hawkwood est un portrait de Dante. C'est l'unique monument que la république ait jamais consacré à l'Homère du moyen âge. A côté de ce grand souvenir littéraire , le Dôme conserve un terrible souvenir politique : ce fut dans le chœur, à l'endroit même qui est entouré d'une balustrade de marbre , que s'accomplit la conspiration des Pazzi, et que Julien de Médicis fut assassiné.
Le chœur , qui enferme l'espace où fut joué ce grand drame , fut exécuté depuis par ordre de Corne Ier. Il est orné de quatre-vingt-huit figures en bas-relief, de Baccio Bandinelli et de son élève Jean deir Opéra. Le grand autel est du même maître, à l'exception du crucifix en bois sculpté , qui est de Benoît de Majano, et d'une pièce en marbre représentant Joseph d'Arimathie soutenant le Christ , et qui est le dernier morceau de marbre qu'ait touché le ciseau de Michel- Ange. Michel-Ange le destinait au tombeau qu'il voulait se préparer à Sainte-Marie - Majeure ; mais les chanoines du Dôme eurent , si on peut le dire , la piété sacrilège de détourner ce bloc inachevé de sa destination tumulaire , et s'en emparèrent pour leur cathédrale.
Au-dessus du chœur s'élève, à une hauteur de deux cent soixante-quinze pieds , la fameuse coupole de Brunelleschi ; elle resta nue et sans ornement, belle de sa seule beautéet grande de sa seule grandeur, jusqu'en 1572 , époque où Vasari obtint de Côme Ier l'autorisation de la couvrir de peinture. Le jour anniversaire de la naissance du grand-duc , il monta sur son échafaud et donna le premier coup de pinceau à cet immense et médiocre ouvrage, qu'il laissa inachevé en mourant. L'œuvre fut continuée par Frédéric Zuccheri.
Deux gloires artistiques font en outre pendant aux deux gloires militaires de Jean Hawkwood et
de Pierre Farnèse : Ce sont les tombeaux de Brunelleschi et du Giotto. L'épitaphe du premier est de Mazzuppini, et celle du second de Politien.
En sortant de Sainte-Marie-des-Fleurs par la grande porte du milieu on se trouve juste en face d'une autre porte. C'est celle du baptistère de Saint- Jean ; c'est la fameuse porte de bronze de Ghiberti. Michel-Ange avait toujours peur que Dieu enlevât ce chef-d'œuvre à Florence pour en faire la porte du ciel.
Le baptistère de Saint-Jean , église primitive de la ville, dont Dante parle si souvent et avec tant d'amour, est un monument du vie siècle, qui remonte à cette belle reine Théodolinde, qui commandait alors à toute cette riche contrée située entre les Alpes et le duché de Rome. C'était le temps où les ruines éparses du monde qui venait de finir offraient de splendides matériaux au monde qui commençait. Les architectes lombards prirent à pleines mains colonnes , chapiteaux , bas-reliefs , et jusqu'à une pierre portant une inscription romaine en l'honneur d'Aurélius Vérus, puis ils en firent un temple qu'ils consacrèrent au baptême du Christ.
Le baptistère demeura ainsi rude et fruste , et dans toute sa nudité barbare , jusqu'au xie siècle ; c'était la grande époque des mosaïstes. Partis de Constantinople,ils parcouraient le monde, appliquant leurs longues et maigres figures du Christ , de la
Vierge et des saints sur des fonds d'or. Apollonius fut appelé à Florence , et on lui livra la voûte ; les peintures commencées par lui furent continuées par André Tafi , son élève , et achevées par Jacques da Turrita, Taddeo Gaddi , Alexis Baldovinotti et Dominique Guirlandajo. Bientôt , lorsqu'on vit Tintérieur si beau et si resplendissant, on pensa à l'extérieur, et on chargea Arnolfo di Lapo de le revêtir de marbre. Ces améliorations avaient porté leurs fruits : les offrandes devenaient dignes du temple ; on pensa qu'il fallait des portes de bronze pour enfermer tant de richesses, et en 1550 on chargea André de Pise d'exécuter celle du midi, qui regarde le Bigallo. L'œuvre fut achevée en 1559, et produisit une telle sensation , que la seigneurie de Florence sortit solennellement de son palais pour aller la visiter, accompagnée des ambassadeurs de Naples et de Sicile. L'artiste, qui était de Pise, ainsi que l'indique son nom , reçut en outre les honneurs de la cittadinanza.
Restaient deux autres portes à exécuter; le travail merveilleux du premier ouvrier rendait difficile le choix du second ; on résolut de les mettre au concours ; chaque concurrent adopté par la commission devait recevoir de la magnifique république une somme suffisante pour vivre un an , et , au bout de cette année, présenter son esquisse; Brunelleschi , Donalcllo, Lorenzo de Bartoluccio, Jacopo deîla
Quercia de Sienne , Nicolas d'Arezzo , son élève , François de Valdambrine et Simon de Colle, appelé Simon des Bronzes à cause de son habileté à mouler cette matière , se présentèrent et furent reçus sans difficultés.
Il y avait alors à Rimini un jeune homme qui faisait son tour d'Italie comme on fait chez nous son tour de France; il allait de Venise à Rome, mais il avait été arrêté au passage par le seigneur Malatesta ; c'était un de ces tyrans artistes du moyen âge qui prenaient tant à cœur les intérêts de l'art. Aussi , comme je l'ai dit, avait-il arrêté ce jeune homme et lui faisait-il faire force belles fresques. Dans les intervalles de son travail, le jeune homme, qui était en outre orfèvre et sculpteur , s'amusait , pour se distraire, à mouler de petites figures en glaise et en cire, que le seigneur Malatesta donnait à ses beaux enfants, qui devaient être un jour des tyrans comme lui.
Un jour, il trouva son commensal tout préoccupé ; Malatesta lui demanda ce qu'il avait. Le jeune homme lui répondit qu'il venait de recevoir une lettre de son beau-père qui lui annonçait que la porte principale du baptistère de Pise était mise au concours, et qui l'invitait à venir concourir, honneur si grand qu'au fond du cœur il s'en trouvait fort indigne. Malatesta encouragea fort le jeune homme à partir pour Florence; puis, comme il comprit que t. m. 4 4
le pauvre artiste était à court d'argent, il lui donna une bourse pleine d'or pour l'aider à faire son voyage. C'était, comme on le voit, un excellent homme que cet exécrable tyran Malatesla.
Le jeune homme se mil en route pour Florence , à la fois plein d'espérances et de craintes ; le cœur lui battit fort, lorsque de loin il aperçut les tours et les clochers de sa ville natale ; enfin , il fit un effort sur lui-même , et , avant même d'embrasser ni sa femme ni son père , il s'en alla frapper à la porte de ce fameux conseil dont toute sa vie allait dépendre.
Les juges lui demandèrent son nom et ce qu'il avait fait. Le jeune homme répondit qu'il se nommait Lorenzo Ghiberti ; quant à la seconde question , il était moins facile d'y répondre, car il n'avait guère fait encore que les charmantes figurines de cire et de glaise avec lesquelles jouaient les jolis enfants du tyran Malatesta. Aussi le pauvre Ghiberti eut-il grand'peine à désarmer la sévérité de ses juges, et déjà il était tout près de retourner 5 Rimini pour y achever ses fresques , lorsque , sur la demande de Brunelleschi , ami de son beau-père , et de Donatello, son ami à lui , il fut reçu , mais plutôt à titre d'encouragement qu'à titre de concurrent sérieux. N'importe, il était reçu, c'était tout ce qu'il lui fallait ; il reçut sa somme , prit son programme et se mit à la besogne.
L'année s'écoula, chacun travaillant de son mieux;
puis , au jour dit , chacun se présenta avec son esquisse : il y avait trente-quatre juges , tous peintres, sculpteurs ou orfèvres du premier rang.
Le prix fut partagé de prime-abord entre trois des concurrents ; ces trois lauréats étaient Brunelleschi, Lorenzo de Bartoluccio etDonatello. On avait bien trouvé l'esquisse de Ghiberti fort belle , mais il était encore si jeune , que , soit crainte de blesser les maîtres qui avaient concouru avec lui , soit toute autre raison, on n'avait point osé lui donner le prix. Mais alors il arriva une chose merveilleuse; c'est que Brunelleschi , Bartoluccio et Donatello , s'étant retirés dans un coin pour délibérer, revinrent un instant après, et dirent aux consuls qu'il leur semblait qu'on avait fait une chose contre la justice en leur décernant le prix , et qu'ils croyaient , en leur âme et conscience , que celui qui l'avait véritablement gagné était Lorenzo Ghiberti. On conçoit qu'une pareille démarche détermina facilement les juges , et une fois par hasard le prix fut accordé à celui qui l'avait mérité.
L'ouvrage dura quarante ans , dit Vasari , c'est-àdire un an de moins que n'avait vécu Masaccio , un an de plus que ne devait vivre Raphaël. Lorenzo , qui l'avait commencé plein de jeunesse et de force, l'acheva vieux et courbé. Son portrait est celui de ce vieillard chauve qu'on remarque lorsque la porte est fermée , dans l'ornement du milieu. Toute une
vie d'artiste s'était écoulée en sueurs et était tombée goutte à goutte sur ce bronze !
Quant à l'autre porte qui fut donnée à Ghiberti en récompense de la première , ce ne fut plus qu'un jeu pour lui , car il n'avait qu'à imiter André de Pise, qu'on avait regardé jusqu'à lui comme inimitable.
C'est en sortant du baptistère par cette porte du milieu , où sont attachées les chaînes du port de Pise, malheureuses chaînes que se sont partagées tour à tour les Génois et les Florentins , que l'on découvre dans toute sa majestueuse hardiesse le Campanile de Giotto; ce merveilleux monument, solide comme une tour et découpé comme une dentelle, si léger, si beau , si brillant, que Politien l'a chanté en vers latins, que Charles-Quint disait qu'on le devrait mettre sous verre pour ne le montrer que les jours de grande fête , et qu'on dit encore aujourd'hui à Florence : Beau comme le Campanile , pour indiquer toute chose si splendide , qu'il lui manque un terme de comparaison.
Giotto avait ménagé des niches qui furent remplies par Donatello. On y voit six statues de ce maître ; l'une d'elles , celle qui représente le frère Barduccio Cherichini , plus connue sous le nom dello Succono à cause de sa calvitie, est un chef-d'œuvre de naturel et de modelé. Du point d'où on l'examine, c'est la perfection grecque réunie au sentiment chrétien ; aussi l'on raconte que, lorsque Donatello
accompagna sa statue bien-aimée de son atelier au Campanile, confiant dans son génie et croyant que le dieu des chrétiens lui devait le même miracle que Jupiter avait fait pour Pygmalion , il ne cessa , tout le long de la route , de lui répéter à demi-voix : Favella ! favella ! parle , mais parle donc !
La statue resta muette, mais l'admiration des peuples et la voix de la postérité ont parlé pour elle.
ît palab Eicmrîrû
Nous allions quitter cette magnifique place du Dôme pour nous faire conduire à celle du Grand-duc; mais, en jetant un regard dans la Via Marlelli, nous aperçûmes à l'extrémité de cette rue Tangle d'un si beau palais, que nous nous écartâmes un moment de notre plan chronologique , pour nous acheminer droit à cet édifice. A mesure que nous avancions, nous le voyions se développer à la fois dans toute son élégance et dans toute sa majesté. C'était le magnifique palais Riccardi , qui fait le coin de la Via Larga et de la Via dei Calderei. Le palais Riccardi fut bâti par Côme l'ancien , celui-là que la patrie commença par chasser deux fois, et finit enfin par appeler son père.
Côme vint à une de ces époques heureuses où
tout , dans une nation , tend à s'épanouir à la fois , et où rhomme de génie a toute facilité pour être grand. En effet, l'ère brillante de la république était venue avec lui ; les arts apparaissaient de tous côtés : Brunelleschi bâtissait ses églises, Donatello taillait ses statues , Orcagna découpait ses portiques , Mazaccio couvrait les murs de ses fresques ; enfin la prospérité publique , marchant d'un pas égal avec le progrès des arts , faisait de la Toscane , placée entre la Lombardie , les États de l'Église et la république vénitienne, le pays non-seulement le plus puissant, mais encore le plus heureux de l'Italie.
Corne était né avec des richesses immenses qu'il avait presque doublées , et , sans être plus qu'un simple citoyen, il avait acquis une influence étrange. Placé en dehors du gouvernement , il ne l'attaquait point, mais aussi ne le flattait pas. Le gouvernement suivait-il une bonne voie, il était sûr de sa louange ; s'écartait-il du droit chemin, il n'échappait pointa son blâme ; et cette louange ou ce blâme de Corne l'ancien étaient d'une importance suprême ; sa gravité , ses richesses et ses clients , donnaient à Corne le rang d'un homme public. Ce n'était point encore le chef du gouvernement , mais c'était déjà plus que cela peut-être ; c'était son censeur.
Aussi l'on comprend quel orage devait secrètement s'amasser contre un pareil homme. Corne le voyait poindre et l'entendait gronder ; mais , tout
entier aux grands travaux qui cachaient ses grands projets , il ne tournait pas même la tête du côté de cet orage naissant, et faisait achever la chapelle Saint-Laurent, bâtir l'église du couvent des dominicains de Saint-Marc , élever le monastère de San- Frediano, jeter enfin les fondements de ce beau palais de Via Larga , appelé aujourd'hui palais Riccardi. Seulement, lorsque ses ennemis le menaçaient trop ouvertement, comme le temps de la lutte n'était pas encore venu pour lui , il quittait Florence pour s'en aller dans le Bugeilo , berceau de sa race , bâtir les couvents del Bosco et de Saint-François, rentrait sous le prétexte de donner un coup d'œil à sa chapelle du noviciat des pères de Sainte-Croix et du Couvent-des- Anges des Camaldules , puis il sortait de nouveau pour aller presser les travaux de ses villas de Carreggi, de Cafaggio, de Fiesole et de ïribbio , ou fondait à Jérusalem un hôpital pour les pauvres pèlerins. Cela fait, il revenait voir où en étaient les affaires de la république, et son palais de Via Larga.
Et toutes ces constructions immenses sortaient à la fois de terre , occupant tout un monde de manœuvres , d'ouvriers et d'architectes ; et cinq cent mille écus y passaient , c'est-à-dire sept ou huit millions de notre monnaie actuelle, sans que le fastueux citoyen parût le moins du monde appauvri de cette éternelle et royale dépense. C'est qu'en effet Côme
était plus riche que bien des rois de lepoque, son père Giovanni lui ayant laissé à peu près quatre millions en argent et huit ou dix en papier, et lui , par le change , ayant plus que quintuplé cette somme. Il avait dans les différentes places de l'Europe , tant en son propre nom qu'au nom de ses agents , seize maisons de banque en activité. À Florence, tout le monde lui devait, car sa bourse était ouverte à tout le monde , et cette générosité était si bien , aux yeux de quelques-uns, l'effet d'un calcul, qu'on assurait qu'il avait l'habitude de conseiller la guerre, pour forcer les citoyens ruinés de recourir à lui. Aussi avait-il fait, pour amener la guerre deLucques, de tels efforts , que Varchi dit de lui qu'avec ses vertus visibles et ses vices secrets, il arriva à se faire chef et presque prince d'une république déjà plus esclave que libre. Mais la lutte fut longue. Corne , chassé de Florence , sortit en proscrit et rentra en triomphateur.
Corne adopta dès lors cette politique que nous avons vu Laurent , son petit-fils , suivre plus tard ; il se remit à son commerce , à ses agiots et à ses monuments , laissant à ses partisans , alors au pouvoir, le soin de sa vengeance. Les proscriptions furent si longues , les supplices furent si nombreux, qu'un de ses plus intimes et de ses plus fidèles crut devoir aller le trouver pour lui dire qu'il dépeuplait la ville. Corne leva les yeux d'un calcul de change
qu'il faisait , posa la main sur l'épaule du messager de clémence, le regarda fixement, et avec un imperceptible sourire : — J'aime mieux la dépeupler que la perdre , lui dit-il. Et l'inflexible arithméticien se remit à ses chiffres.
Ce fut ainsi qu'il vieillit , riche, puissant, honoré, mais frappé dans l'intérieur de sa famille par la main de Dieu. Il avait eu de sa femme plusieurs enfants , dont un seul lui survécut. Aussi , cassé et impotent , se faisant porter dans les immenses salles de son immense palais , afin d'inspecter sculptures, dorures et fresques , il secouait tristement la tête en disant : — Hélas ! hélas ! voilà une bien grande maison pour une si petite famille?
En effet , il laissa pour tout héritier de son nom , de ses biens et de sa puissance, Pierre de Médicis , qui, placé entre Corne le père de la patrie et Laurent le magnifique , obtint pour tout surnom celui de Pierre le goutteux.
Refuge des savants grecs chassés de Constantinople , berceau de la renaissance des arts pendant le xive et le xve siècles , siège aujourd'hui des séances de l'académie de la Crusca , le palais Riecardi fut successivement habité par Pierre le goutteux et par Laurent le magnifique , qui s'y retira après la conspiration des Pazzi , comme son aïeul s'y était retiré après son exil. Laurent légua le palais , avec son immense collection de pierres pré-
cieuses , de camées antiques, d'armes splendides et de manuscrits originaux , à son fils Pierre , qui mérita , non pas le titre de Pierre le goutteux , mais le titre de Pierre l'insensé. Ce fut celui-là qui ouvrit les portes de Florence à Charles VIU , qui lui livra les clefs de Sarzanne , de Pietra-Santa , de Pise, de Librafatta et de Livourne , et qui s'engagea à lui faire payer par la république , à titre de subside , la somme de 200,000 florins, il lui offrit en outre, en son palais de Via Larga , une hospitalité que le roi de France était tout disposé à se faire donner de force , quand bien même on ne la lui aurait pas offerte. En effet, comme chacun sait, Charles VIÎI entra à Florence en vainqueur et non en allié, monlé sur son cheval de bataille , la lance au poing et la visière baissée; il traversa ainsi toute la ville, depuis la porte San-Friano jusqu'au palais de Pierre, que la seigneurie avait dès la veille chassé de Florence avec ses partisans.
Le palais Riccardi resta vide pendant dix-huit ans que dura l'exil des Médicis ; enfin , au bout de ce temps , ils rentrèrent ramenés par les Espagnols , et , malgré ce puissant secours , ils y rentrèrent , dit la capitulation , non pas comme princes , mais comme simples citoyens.
Enfin le trône gigantesque avait poussé de si puissants rameaux , que sa séve commençait à tarir, et que l'arbre dépérissait de plus en plus. En effet,
Laurent II mort et enseveli dans son tombeau sculpté par Michel-Ange, il ne restait plus du sang de Corne l'ancien que trois bâtards : Hippolyle , bâtard de Jules II , qui fut cardinal ; Jules , bâtard de Julien l'ancien, assassiné par les Pazzi, et qui fut pape sous le nom de Clément VII ; enfin Alexandre , bâtard de Julien II ou de Clément VII , on ne sait pas bien, et qui fut duc de Florence. Comme ils demeurèrent tous trois un instant à Florence, logeant sur la même place, on appela par raillerie cette place la place des Trois-Mulets.
Autant , au reste , la race des Médicis de la branche aînée avait d'abord été en honneur à Florence à son commencement , autant elle était venue en exécration et tombée en mépris vers cette époque. Aussi les Florentins n'attendaient -ils qu'une occasion pour chasser Alexandre et Hippolyte de Florence ; mais leur oncle Clément VII, placé sur le trône pontifical , leur offrait un appui trop puissant pour que les derniers débris du parti républicain osassent rien entreprendre contre eux.
Le sac de Rome par les soldats du connétable de Bourbon et l'emprisonnement du pape au château Saint-Ange vinrent offrir aux Florentins l'occasion qu'ils attendaient ; ils la saisirent à l'instant même , et pour la troisième fois les Médicis reprirent la route de l'exil. Clément VII , qui était homme de ressource, se tira d'affaire en vendant sept chapeaux t. in. 45
de cardinaux, avec lesquels il paya une partie de sa rançon , et en en mettant cinq autres en gage pour répondre du reste. Alors, comme, moyennant ces garanties , on lui laissait un peu plus de liberté , il en profila pour se sauver de Rome , sous l'habit d'un valet, et gagna Orviette. Les Florentins se croyaient donc bien tranquilles sur l'avenir en voyant Charles-Quint vainqueur et le pape fugitif. Malheureusement, Charles-Quint avait été élu empereur en 1519, et il avait besoin d'être couronné. Or, l'intérêt rapprocha ceux que l'intérêt avait séparés. Clément VII s'engagea à couronner Charles-Quint, et Charles-Quint s'engagea à prendre Florence et à en faire la dot de sa fille naturelle, Marguerite d'Autriche, que l'on fiança à Alexandre.
Les deux promesses furent religieusement tenues: Charles-Quint fut couronné à Bologne ; car , dans la tendresse toute nouvelle qu'il portait au pape , il ne voulait pas voir les ravages que ses troupes avaient faits dans la cité sainte ; et après un siège terrible, où Florence fut défendue par Michel-Ange et livrée par Malatesta, le 31 juillet 1551, Alexandre fit son entrée solennelle dans la future capitale de son duché. Alexandre avait à peu près tous -les vices de son époque , et très-peu des vertus de sa race. Fils d'une Moresque, il en avait hérité les passions ardentes : constant dans sa haine , inconstant dans son amour , il essaya de faire assassiner Pierre
Strozzi , et fit empoisonner le cardinal Hippolyte , son cousin, « qui , au dire de Varchi , était un beau et agréable jeune homme , doué d'un esprit heureux, affable de cœur, généreux de la main , libéral et grand comme Léon X , et qui donna d'une seule Ibis quatre mille ducats de rente à François-Marie Malza , noble modeuais , versé dans l'étude de la grande et bonne littérature et dans celle des trois belles langues , qui étaient à cette époque le grec , le latin et le toscan. »
Aussi y eut-il, pendant ses six ans de règne, force conspirations contre lui. Philippe Strozzi déposa une somme immense entre les mains d'un frère dominicain de Naples qui avait , disait-on , une grande influence sur Charles-Quint , pour qu'il obtînt de l'empereur la liberté de sa patrie. Jean-Baptiste Cibo , archevêque de Marseille , essaya de profiter de ses amours avec la sœur de son frère, qui , séparée de son mari, habitant le palais des Pazzi, pour le faire tuer un jour qu'il viendrait la voir dans ce palais. Comme il savait qu'Alexandre portait ordinairement sous son habit une jaquette de mailles si merveilleusement travaillée , qu'elle était à l'épreuve de l'épée et du poignard , il avait fait remplir de poudre un coffre sur lequel le duc avait l'habitude de s'asseoir lorsqu'il venait voir la marquise , et il devait y faire mettre le feu ; mais cette conspiration et toutes les autres qui la suivirent furent décou-
vertes , à l'exception d'une seule. C'est qu'aussi dans celle-là il n'y avait qu'un conjuré, Laurent de Médicis , l'ainé de cette branche cadette qui s'écarta du tronc paternel avec Laurent , frère puiné de Corne, le père de la patrie, et qui , dans sa marche ascendante, s'était, tout en côtoyant la branche aînée, séparée elle-même en deux rameaux.
C'est dans une maison attenante au palais Riccardi que Laurent poignarda le duc Alexandre , à l'aide du spadassin Scoronconcolo. Cette maison se trouvait à l'endroit même où sont à cette heure les écuries. Alexandre , frère naturel de Catherine de Médicis , était le premier duc de Florence et le dernier descendant de Corne, le père de la patrie : car le pape Clément VII était mort en 1534 , et le cardinal Hippolyte en 1535 ; et , à l'occasion de cet assassinat , on remarqua une chose étrange qui était la sextuple combinaison du nombre six , Alexandre ayant été assassiné en l'année 1536 , à l'âge de vingt-six ans , le 6 du mois de janvier , à six heures de la nuit , de six blessures , et après avoir régné six ans.
Au reste , le proverbe évangélique : qui frappe de l'épée périra par l'épée, fut appliqué à l'assassin d'Alexandre dans sa plus rigoureuse exactitude. Laurent, qui avait tué par le poignard, mourut parle poignard, à Venise, vers Tan 1557 , sans que l'on fût bien certain de quelle main partait le coup. Seu-
lement on se rappela que Corne Ier, en montant sur le trône, avait juré de ne pas laisser le meurtre du duc Alexandre impuni.
Le meurtre d'Alexandre fut le dernier événement important qui se passa dans ce beau palais. Abandonné en 1M0 par Corne Ier lorsqu'il résolut d'habiter le Palais-Vieux , il fut vendu à la famille Riccardi , dont il a conservé le nom, quoiqu'il soit rentré , sous le règne de Ferdinand II, je crois , en la possession des Médicis.
Aujourd'hui la fameuse académie de la Crusca y tient ses séances. On y blute les adverbes et on y écosse des participes , comme dit notre bon et spirituel Charles Nodier. C'est moins poétique , mais c'est plus moral .
Quoique la journée fût déjà assez avancée , et que nos deux séances au Dôme et au palais Riccardi eussent été rudes , nous ne voulûmes pas rentrer sans avoir visité la place du Grand-Duc ; j'en avais fort entendu parler , j'en avais vu des dessins, et je savais qu'elle offrait plus qu'aucune autre au monde peut-être la réunion des souvenirs de l'histoire et de l'art, aux plus grandes époques de la république et du principat. En outre , on m'avait recommandé , pour ne rien perdre de son aspect grandiose , d'y arriver par une des rues qui débouchent en face du Palais-Vieux. Nous nous rappelâmes la recommandation, nous reprîmes la rue Martelli et la place du Dôme , que , dans notre premier éblouissement , nous avions traversée sans remarquer le Bigallo ,
ancien hospice des enfants trouvés , et les deux statues colossales de Pampoloni, représentant Arnolfo di Lapo et Brunelleschi , les yeux fixés , l'un sur son église , l'autre sur sa coupole ; à la gauche du premier, entre lui et la maison de la confrérie delà Miséricorde, est la rue de la Morte, ainsi nommée de cette fameuse tradition qui a inspiré à Scribe son poëme de Guido et Ginevra.
En quittant la place du Dôme, nous prîmes la rue des Calzajoli. C'est à la fois une des rues les plus étroites et les plus historiques de Florence. Gomme de tout temps elle a été peuplée d'artisans, comme elle conduit du Dôme au Palais-Vieux, comme enfin elle a à peine dix pieds de large , elle fut vingt fois le théâtre de ces luttes armées si fréquentes sous la république. Aussi est-elle à Florence ce que la rue Vivienne est à Paris , c'est-à-dire le passage obligé de toute personne qui fait hors de son hôtel ou de son magasin cinq cents pas pour ses affaires ou son plaisir. Une chose miraculeuse , au reste , c'est de voir passer au trot les voitures au milieu de cette foule qui se range sans faire entendre un seul murmure , tant à Florence le peuple a l'habitude de céder le pas à tout ce qui lui paraît au-dessus de lui. Mettez le même nombre de voitures et le même nombre de gens dans une rue pareille aboutissant au Palais-Royal , aux Tuileries et à la Bourse , et il y aura par jour trois ou quatre personnes écrasées
et trente ou quarante cochers roués de coups.
J'ai habité Florence près de quinze mois à différentes époques, et je n'y ai jamais vu ni un accident ni une rixe.
Au bout de la rue des Galzajoli est la charmante petite église d'Or1 San-Michele , ainsi nommée du jardin sur lequel elle est construite , Orto , et du saint auquel elle est consacrée. C'était , autrefois , un grenier bâti par Arnolfo di Lapo, ce grand remueur de pierres ; mais ayant été endommagée par un incendie, et la république favorisant la vénération du peuple pour une madone des plus miraculeuses, peinte sur bois , et clouée à l'un des piliers du portique , on décréta que le grenier serait changé en église. Giotto fut chargé de la transformation ; il fit le dessin de l'église actuelle qui fut exécuté sous la direction de Taddeo Gaddi. Quant à l'image de la Vierge , André Orcagna, le peintre du Gampo-Santo, l'architecte de la loge des Lanzi , fut chargé de lui construire un tabernacle digne d'elle.
L'homme était bien choisi comme poëte, comme sculpteur , et comme chrétien. Tout ce qu'on peut faire avec une cire molle , avec une glaise obéissante , André Orcagna le fit avec du marbre. Il faut véritablement toucher ce chef-d'œuvre pour s'assurer que ce n'est point quelque pâte imitatrice, mais bien un bloc de marbre évidé , fouillé , découpé avec une hardiesse , un caprice , une richesse dont on ne peut
se faire une idée sans l'avoir vu. Aussi sort-on de là tellement ébloui qu'à peine fait-on attention à deux groupes de marbre : l'un , de Simon de Fiesole , et l'autre , de François de San-Gallo. Il y avait autrefois dans l'église de magnifiques fresques, dont deux étaient d'Andréa del Sarto ; mais il serait inutile de les chercher aujourd'hui. En 1770 elles ont été recouvert esde chaux.
L'extérieur de l'église est tout hérissé de statues. Il y a un saint Éioi , d'Antonio di Banco ; un saint Etienne, un saint Matthieu et un saint Jean-Baptiste , de Lorenzo Ghiberti ; un saint Luc de Mino da Fiesole ; un autre saint Luc, par Jean de Bologne ; un saint Jean Évangéliste, parBacio de Monte Lupo ; enfin , un saint Pierre , un saint Marc , et surtout un saint George , de Donatello , à qui il aurait pu dire, comme au Zuccone : parle , parle ! s'il n'eût été facile de voir à la mine hautaine de ce vainqueur de dragons qu'il était trop fier pour obéir à un ordre , cet ordre lui fût-il donné par son créateur.
Si grande que fût l'idée que je m'étais faite d'avance de la place du Palais-Vieux , la réalité , je dois l'avouer, me parut encore plus grande quand je vis cette masse de pierres si puissamment enracinée au sol , surmontée de sa tour qui menace le ciel comme le bras d'un titan. La vieille Florence tout entière , avec ses Guelfes , ses Gibelins , sa balie , ses prieurs , sa seigneurie , ses corps de mé-
tiers , ses condottieri , son peuple turbulent et son aristocratie hautaine , m'apparut comme si j'allais assister à l'exil de Corne l'ancien ou au supplice de Salviati. En effet, quatre siècles d'histoire et d'art sont là , à droite, à gauche , devant, derrière , vous enveloppant de tous côtés et parlant à la fois, avec les pierres , le marbre et le bronze des Orcagna , des Donatello , des Pazzi, des Raphaël , des Laurent de Médicis, des Flaminius Vacca , des Savonarole, des Jean de Bologne , des Corne Ier , et des Michel-Ange. Qu'on cherche dans le monde entier une place qui réunisse de pareils noms , sans compter ceux que j'oublie! et j'en oublie comme Bacio Bandinelli , comme l'Ammanato , comme Benvenuto Cellini.
Je voudrais bien mettre un peu d'ordre dans ee magnifique chaos , et classer chronologiquement les grands hommes , les grandes œuvres , et les grands souvenirs, mais c'est impossible. Il faut, quand on arrive sur cette place merveilleuse . aller où l'œil vous mène , où l'instinct vous conduit. Ce qui s'empare tout d'abord de l'artiste , du poète , ou de l'archéologue, c'est le sombre Palazzo Vecchio , encore tout blasonné des vieilles armoiries de la république , parmi lesquelles brillent sur l'Arno comme des étoiles au ciel ces fleurs de lis sans nombre semées sur la route de Naples par Charles d'Anjou.
A peine Florence fut-elle libre qu'elle voulut avoir son hôtel de ville pour loger ses magistrats , et son beffroi pour appeler le peuple. Qu'une commune se constitue dans le nord , ou qu'une république s'étaïlisse dans le midi , la première pensée des citoyens est pour un hôtel de ville et un beffroi. Aussi , dès 1298, c'est-à-dire, seize ans à peine après que les Florentins avaient conquis leur constitution, Arnolfo di Lapo reçut Tordre de la seigneurie de lui bâtir un palais. Arnolfo di Lapo avait visité le terrain qu'on lui réservait , et avait fait son plan en conséquence. Mais , au moment de jeter les fondements de son édifice , le peuple lui défendit à grands cris de poser une seule pierre sur la place où avait été située la maison de Farinata di Uberti. Arnolfo di Lapo fut forcé d'obéir à cette clameur populaire ; il repoussa son palais dans un coin , et laissa vide la place maudite. Aujourd'hui encore, pas un arbre n'y a jeté ses racines, et rien n'a poussé, depuis plus de six siècles , là où la vengeance guelfe a passé la charrue et a semé le sel.
Ce palais était la résidence d'un gonfalonier et de huit prieurs , deux pour chaque quartier de la ville ; leur charge durait soixante jours , et pendant ces soixante jours ils vivaient ensemble , mangeant la même table et ne pouvant sortir de cette résidence; c'est-à-dire qu'ils restaient à peu près prisonniers. Ils avaient chacun deux domestiques pour les servir,
et tenaient à leurs ordres un notaire toujours prêt à écrire leurs délibérations , lequel mangeait avec eux et était prisonnier comme eux. En échange du sacrifice que chaque prieur faisait à la république de son temps et de sa liberté , il recevait dix livres par jour, à peu près sept francs de notre monnaie. La parcimonie privée se réglait alors sur l'économie publique, et le gouvernement se trouvait ainsi en état d'exécuter de grandes choses dans l'art et dans la guerre ; de là lui était venu le surnom de la magnifique république.
On entre dans le Palais-Vieux par une porte placée au tiers à peu près de sa façade, et Ton se trouve dans une petite cour carrée , entourée d'un portique soutenu par neuf colonnes d'architecture lombarde, enjolivées d'applications; au milieu de cette cour est une fontaine surmontée d'un Amour rococo, tenant un poisson et reposant sur un bassin de porphyre. A l'époque du mariage de Ferdinand , on orna ce portique de peintures à fresque représentant des villes d'Allemagne , vues à vol d'oiseau.
Au premier étage est la grande salle du conseil, exécutée par les ordres„de la république et sur les instances de Savonarole ; mille citoyens y pouvaient délibérer à Taise. Cronaca en fut l'architecte , et il en pressa tellement la construction , que Savonarole avait l'habitude de dire que les anges lui avaient servi de maçons. Gronaca avait raison de se hâter,
DUMAS. SOUV.DE VOYAGE. — T.l. 16
car trois ans après Savonarole devait mourir, et trente ans plus tard la république devait tomber.
Aussi cette immense salle n'a-t-elle rien gardé de cette époque que sa forme première. Tous ses ornements appartiennent au principat ; ses fresques et son plafond sont de Vasari; ses tableaux sont de Cigoli , de Ligozzi et de Passegnano; les statues sont de Michel-Ange , de Bacio Bandinelli et de Jean de Bologne : le tout à la plus grande gloire de Corne Ier.
Corne Ier est une de ces statues gigantesques que la main de l'histoire dresse comme une pyramide pour marquer la limite où une ère finit et où une autre ère commence. Ce prince fut à la fois l'Auguste et le Tibère de la Toscane , et ce rapprochement est d'autant plus légitime , qu'à l'époque où Alexandre de Médicis tomba sous le poignard de Lorenzino, Florence se trouva dans la même situation que Rome après la mort de César : il n'y avait plus de tyran , mais il n'y avait plus de liberté.
Quittons un instant pierres , marbres et toiles , pour examiner tous les vices et toutes les vertus de l'humanité réunis dans un seul homme; l'étude est curieuse et vaut la peine qu'on s'y arrête un instant.
Côme Ier naquit dans l'ancien palais Salviati, devenu depuis palais Apparello ; au milieu de la cour est encore aujourd'hui une statue de marbre représentant le grand-duc en habit royal et la couronne sur la tête. Il descendait de Laurent l'ancien,
frère de Corne , le père de la patrie , dont le rameau, séparé à la deuxième génération, se divisa en branche aînée et en branche cadette ; c'était cette branche aînée dont était Lorenzino , c'était cette branche cadette dont fut Corne.
Son père était ce fameux Giovanni , le plus célèbre peut-être de tous ces vaillants capitaines qui sillonnaient l'Italie au xve et au xvie siècle. Le jour anniversaire de la naissance de Corne, Giovanni rêva qu'il voyait une couronne royale sur la tête de son fils endormi dans son berceau. Ce rêve le frappa tellement, qu'en se réveillant il résolut de tenter Dieu pour savoir quels étaient ses desseins sur Corne. En conséquence il ordonna à sa femme Maria Salviati, née de Lucrezia de Médicis, et par conséquent nièce de Léon X, de prendre l'enfant et de monter au second étage. Marie obéit sans savoir de quoi il s'agissait; alors Giovanni descendit dans la rue, appela sa femme qui parut sur le balcon , et de là lui tendant les bras, il lui ordonna de lui jeter l'enfant. La pauvre mère frémit jusqu'au fond des entrailles ; mais Giovanni renouvela l'ordre déjà donné, d'une voix si impérative, qu'elle obéit en détournant la tête. L'enfant tomba du second étage, et fut retenu dans les bras de son père.
— C'est bien , dit alors l'impassible condottiere , mon rêve ne m'a point trompé , et tu seras roi.
Alors il remonta et remit le petit Corne à sa mère,
qui le reçut plus morte que vive. Quant à l'enfant r on remarqua qu'il n'avait pas même jeté un cri.
Six ans après cet événement, Giovanni de Médicis fut blessé au-dessus du genou, devant Borgoforte, par un coup de fauconneau, à l'endroit même où il avait déjà reçu une autre blessure à Pavie. La plaie nouvelle était si grave, surtout compliquée de l'ancienne plaie, qu'il fut décidé qu'on lui couperait la cuisse. On voulut alors l'attacher sur son lit , pour procéder à l'opération ; mais il déclara que , comme la chose le louchait avant aucun autre, il voulait la regarder faire. En conséquence, il prit la torche, et la tint jusqu'à la fin de l'amputation , sans qu'une seule fois sa main tremblât assez fort pour faire vaciller la flamme. Soit que la blessure fût mortelle, soit que l'opération eût été mal faite, le surlendemain Giovanni de Médicis expira , à l'âge de vingtneuf ans.
Cette mort fut une grande joie pour les Allemands et les Espagnols , dont il était la terreur. Jusqu'à lui, dit Guicciardini, l'infanterie italienne était nulle et ignorée : ce fut lui qui , mettant à profit les leçons qu'il avait reçues du marquis de Pescaire, l'organisa et la fit célèbre ; aussi aimait-il tant cette troupe qui était sa fille, qu'il lui abandonnait sa part du butin , ne se réservant pour lui que sa part de gloire. De leur côté, ses soldats l'aimaient si tendrement qu'ils ne l'appelaient jamais que leur maître
et leur père ; à sa mort ils prirent tous le deuil , et déclarèrent qu'ils ne quitteraient plus cette couleur, serment qu'ils tinrent avec une telle fidélité que Jean deMédicis fut, à partir de cette époque, appelé Jean des bandes noires , surnom sous lequel il est plus connu que sous son nom paternel. Ce Jean des bandes noires était l'aïeul de Marie de Médicis , qui épousa Henri IV.
Maria Salviati , restée veuve, se consacra alors tout entière à son enfant. Le jeune Corne grandit donc entouré de maîtres et constamment surveillé par l'œil maternel. Élevé sérieusement, il fut grave de bonne heure, étudiant toutes les choses d'art, de guerre et de gouvernement, avec une égale aptitude, et passionné surtout pour les sciences chimiques et naturelles.
A quinze ans, son caractère s'était déjà dessiné, et pouvait donner à ceux qui l'approchaient une idée de ce qu'il serait plus tard. Comme nous l'avons dit, son aspect était grave et même sévère ; il était lent à former des relations familières, et laissait difficilement aussi prendre aucune familiarité ; mais , lorsqu'il en arrivait à cette double concession, c'était une preuve de son amitié, et son amitié était sûre. Toutefois , même pour ses amis , il était discret sur toutes ses actions , et désirait qu'on ne sût ce qu'il avait dessein de faire que lorsque la chose élait faite : il en résulte qu'il paraissait en toute occasion
chercher un but contraire à celui auquel il tendait ; ce qui rendait ses réponses toujours brèves et souvent obscures.
Voilà quel était Corne lorsqu'il apprit la nouvelle de l'assassinat d'Alexandre et la fuite de Lorenzino ; cette fuite ne lui laissait aucun concurrent au principat ; aussi eut-il rapidement pris son parti. Il rassembla les quelques amis sur lesquels il pouvait compter, monta à cheval , et partit de sa campagne qu'il habitait pour se rendre à Florence. Corne fut récompensé de sa confiance par l'accueil* qu'on lui lit ; il entra dans la ville au milieu des acclamations de joie de tous les habitants ; les souvenirs de son père marchaient autour de lui , et le peuple , parmi lequel était mêlée une foule de soldats qui avaient servi sous Jean des bandes noires, l'accompagna jusqu'au palais Salviati joyeux et pleurant, criant à la fois : Vive Jean et vive Corne , vive le père et vive le fils !
Le surlendemain , Corne fut nommé chef et gouverneur de la république à quatre conditions : de rendre indifféremment la justice aux riches comme aux pauvres ; de ne jamais consentir à relever de l'autorité de Charles-Quint; de venger la mort du duc Alexandre ; de bien traiter le seigneur Jules et la signora Julia, ses enfants naturels. Corne accepta cette espèce de charte avec humilité , et le peuple accepta Corne avec enthousiasme. Mais il arriva pour
le nouveau grand-duc ce qui arrive pour tous les hommes de génie qu'une révolution porte au pouvoir ; sur le premier degré du trône , ils reçoivent des lois ; sur le dernier, ils en imposent.
La position était difficile , surtout pour un jeune homme de dix-huit ans ; il fallait lutter à la fois contre les ennemis du dedans et du dehors. Il fallait substituer un gouvernement ferme , un pouvoir unitaire et une volonté durable , à ces gouvernements flasques ou tyranniques , à tous ces pouvoirs opposés l'un à l'autre , et par conséquent destructifs l'un de l'autre, et à toutes ces volontés qui , tantôt parties d'en haut, tantôt parties d'en bas , faisaient un flux et un reflux éternel d'aristocratie et de démocratie , sur lequel il était impossible de rien fonder de solide et de durable. Et cependant , avec tout cela , il fallait encore ménager les libertés de ce peuple, afin que ni nobles, ni citoyens , ni artisans ne sentissent le maître ; il fallait enfin gouverner ce cheval , encore indocile à la tyrannie, avec une main de fer dans un gant de soie.
Corne était de tout point l'homme qu'il fallait pour mener à bout une telle œuvre. Dissimulé comme Louis XI , passionné comme Henri VIII , brave comme François Ier, persévérant comme Charles- Quint , magnifique comme Léon X, il avait tous les vices qui font la vie privée sombre , et toutes les vertus qui font la vie publique éclatante. Aussi sa
famille fut-elle malheureuse et son peuple heureux.
Il avait eu de Léonore de Tolède sa femme , sans compter un jeune prince mort à un an , cinq fils et quatre filles ; ces fils étaient François , qui régna après lui (1) ; Ferdinand , qui régna après François ; don Pierre , Jean et Garcias, Les quatre filles étaient Marie , Lucrèce , Isabelle et Virginie.
Disons rapidement comment la mort se mit dans cette magnifique lignée , où elle entra , comme dans la famille primitive , par un fratricide.
Jean et Garcias chassaient dans les maremmes. Jean, qui n'avait que dix-neuf ans, était déjà cardinal; Garcias n'était encore rien que le favori de sa mère. Le reste de la cour était à Pise , où Corne , qui avait institué un mois auparavant Tordre de Saint-Étienne, était venu pour se faire reconnaître grand maître.
Les deux frères, qui depuis longtemps gardaient l'un pour l'autre une certaine inimitié , Garcias contre Jean , parce que Jean était le bien-aimé de son père , Jean contre Garcias , parce que Garcias était le bien-aimé de sa mère , se prirent de dispute à propos d'un chevreuil que chacun des deux prétendit avoir tué. Au milieu de la discussion, Garcias tira son couteau de chasse et en porta un coup à son frère. Jean , blessé à la cuisse, tomba en appelant
(1) Le même qui épousa Bianca Capcllo, et dont nous avons déjà raconté l'histoire.
du secours. Les gens de la suite des deux princes accoururent; ils trouvèrent Jean tout seul et baigné dans son sang, le transportèrent à Livourne, et firent prévenir le grand-duc de l'accident qui venait d'arriver. Côme accourut à Livourne, pansa lui-même son fils ; car le grand-duc , un des hommes les plus savants de son époque , avait toutes les connaissances médicales que Ton pouvait avoir au xvie siècle. Mais, malgré ces soins empressés , Jean expira dans les bras de son père , le 26 novembre 1562 , cinq jours après celui où il avait été blessé.
Côme revint à Pise. A voir ce masque de bronze dont il avait l'habitude de couvrir son visage, on eût dit que rien ne s'était passé. Garcias avait précédé Côme à Pise et s'était réfugié dans l'appartement de sa mère , où elle le tenait caché. Cependant , au bout de quelques jours, voyant que Côme ne parlait pas plus de son fils mort que s'il n'eût jamais existé , elle encouragea le meurtrier à aller se jeter aux genoux de son père et à lui demander pardon. Mais comme le jeune homme tremblait de lous ses membres à la seule idée de se trouver en face de son juge , pour le rassurer sa mère l'accompagna.
Le grand-duc était assis, tout pensif, dans un des appartements les plus reculés de son palais. Le lils et la mère parurent sur le seuil : Côme se leva à leur vue. Aussitôt Garcias courut à son père , se jeta à ses pieds, embrassant ses genoux et lui demandant
pardon. La mère resta sur la porte , tendant les bras à son mari. Corne avait la main enfoncée dans son pourpoint ; il en tira un poignard qu'il avait l'habitude de porter sur sa poitrine , et en frappa don Garcias en disant : Je ne veux pas de Caïn dans ma famille. La pauve mère avait vu briller la lame et elle s'était élancée vers Corne ; mais, à moitié du chemin, elle reçut dans ses bras son fils, qui , blessé à mort , s'était relevé en chancelant et en criant : Ma mère ! ma mère !
Le même jour, 6 décembre 1562 , don Garcias expira. Et à compter de ce moment, Éléonore de Tolède se coucha près de son fils , ferma les yeux et ne voulut plus les rouvrir. Huit jours après elle expira elle-même, les uns disent de douleur, les autres de faim.
Les trois cadavres rentrèrent nuitamment et sans pompe dans la ville de Florence , et Ton dit que les deux fils et la mère avaient élé emportés tous trois par le mauvais air des maremmes.
Ce nom d'Éléonore de Tolède était un nom qui portait malheur. La fille de don Garcias , parrain du jeune fratricide , et frère de cette autre Eléonore de Tolède dont nous venons de raconter la mort , était venue toute jeune à la cour de sa tante , et là elle avait fleuri sous le doux soleil de la Toscane , comme une de ces fleurs qui ont donné leur nom à Florence. On disait même tout bas à la cour que le
grand-duc Cùme s'était épris d'un violent amour pour elle ; *-et comme on connaissait les amours du grand-duc , on ajoutait qu'il avait séduit par l'or ou effrayé par les menaces les domestiques de la jeune princesse , qu'il avait pénétré une nuit dans sa chambre et n'en était sorti que le lendemain matin ; puis les nuits suivantes il était revenu, et le commerce adultère avait fini par faire un tel bruit, qu'il avait marié sa jeune et belle maîtresse à son fils Pierre. Ce qu'il y avait de sûr , au moins, c'est qu'au moment où l'on s'y attendait le moins , et sans que don Pierre eût même été consulté , l'union avait été décidée , et le mariage avait eu lieu.
Mais soit l'effet des bruits étranges qui avaient couru sur le compte d'Éléonore , soit que le plaisir goûté par don Pierre dans la compagnie des beaux jeunes gens l'emportât sur les sentiments d'amour que pouvait lui inspirer une belle femme , les nouveaux époux semblaient tristes , et vivaient à peu près séparés. Éléonore de Tolède était jeune, elle était belle , elle était de ce sang espagnol qui brûle jusqu'au pied des autels les veines dans lesquelles il coule ; si bien que , délaissée par son mari, elle se prit d'amour pour un jeune homme nommé Alexandre, lequel était fils du capitaine florentin François Gaci. Mais ce premier amour n'eut pas d'autre suite. Le jeune homme , prévenu que sa passion était connue du mari de celle qu'il aimait et pouvait causer
à la belle Eléonore de grandes douleurs , se retira dans un couvent, et étouffa, ou du moins enferma son amour sous un ciliée. Tandis qu'il priait pour Éléonore , Éléonore l'oublia .
Celui qui le lui fit oublier en lui succédant, était un jeune chevalier de Saint-Étienne qui, plus indiscret que le pauvre Alexandre , ne laissa bientôt plus ignorer à toute la ville qu'il était aimé. Aussi, peutêtre plus à cause de cet amour qu'à cause de la mort de François Ginori qu'il venait de tuer en duel , entre le palais Strozzi et la porte Rouge , avait-il été exilé à l'île d'Elbe. Mais l'exil n'avait point tué l'amour , et ne pouvant plus se voir, les deux jeunes gens s'écrivaient. Une lettre tomba entre les mains du jeune grand-duc François que de son vivant Corne avait associé à sa puissance. L'amant fut ramené secrètement de l'île d'Elbe à la prison du Bargello. La nuit même de son arrivée , on fit entrer dans sa prison un confesseur et un bourreau ; puis , lorsque le confesseur eut fini , le bourreau étrangla le jeune homme. Le lendemain Eléonore apprit de la bouche même de son beau-frère l'exécution de son amant.
Elle le pleurait depuis onze jours, tremblante pour elle-même , lorsqu'elle reçut le 10 juillet l'ordre de se rendre au palais de Cafaggiolo que depuis plusieurs mois son mari habitait. Dès lors , elle se douta que tout était fini pour elle , mais elle ne ré-
solut pas moins d'obéir , car elle ne savait ni où ni de qui obtenir un refuge. Elle demanda un délai jusqu'au lendemain ; voilà tout ; puis elle alla s'asseoir près du berceau de son fils Côme , et passa la ïruit à pleurer et à soupirer, couchée sur son enfant.
Les préparatifs du départ occupèrent une partie de la journée, de sorte qu'Éléonore ne sortit de Florence que vers les trois heures de l'après-midi ; et encore, comme instinctivement, à chaque minute, elle retenait les chevaux , n'arriva-t-elle qu'à la nuit tombante à Cafaggiolo. A son grand étonnement, la maison semblait déserte. Le cocher détela ses chevaux , et tandis que les valets et les femmes qui l'avaient accompagnée enlevaient les paquets de la voiture , Éléonore de Tolède entra seule dans la belle villa qui , privée de toute lumière , lui semblait à cette heure triste et sombre comme un tombeau. Alors elle monta l'escalier, légère et silencieuse comme une ombre , et frissonnante de terreur , elle s'avança , toutes portes étant ouvertes devant elle , vers sa chambre à coucher; mais au moment où elle posait le pied sur le seuil, elle vit de derrière la portière sortir un bras et un poignard ; en même temps elle se sentit frappée, poussa un cri et tomba. Elle était morte. Don Pierre, ne s'en rapportant à personne du soin de sa vengeance , l'avait assassinée lui-même.
Alors , la voyant étendue dans son sang et immobile, il vint regarder attentivement celle qu'il avait T. i. 17
frappée. Éléonore était déjà morte, tant le coup avait été donné d'une main sûre et habile. Don Pierre se mit à genoux près du cadavre , leva ses mains sanglantes au ciel , demanda pardon à Dieu du crime qu'il venait de commettre, et jura, en expiation de ce crime, de ne jamais se remarier ; étrange serment , que , si Ton en croit les bruits scandaleux de l'époque, sa répugnance pour les femmes lui permettait de tenir plus facilement que tout autre. Puis le bourreau devint ensevelisseur. Il mit dans un cercueil tout préparé le corps dont il venait de chasser l'âme, ferma la bière et l'expédia à Florence, où elle fut ensevelie la nuit même et en secret dans l'église de San-Lorenzo.
Au reste , don Pierre ne tint pas même son serment; il épousa en 1 593 Béatrix de Ménessès; il est vrai que c'était dix-sept ans après l'assassinat d'Eléonore , et que Pierre de Médicis, avec son caractère, devait avoir oublié non-seulement le serment fait , mais la cause qui le lui avait dicté.
Passons maintenant aux fdles de Corne. Marie était l'aînée; c'était à dix-sept ans, comme le dit Shakspeare de Juliette , une des plus belles fleurs du printemps de Florence. Le jeune Malatesti, page du grand-duc Corne, en devint amoureux; la pauvre enfant , de son côté , l'aima de ce premier amour qui ne sait rien refuser. Un vieil Espagnol surprit les deux amants dans un tête-à-tête qui ne laissait
aucun cloute sur l'intimité de leur liaison , et rapporta au grand-duc Corne ce qu'il avait vu. Marie mourut empoisonnée à dix-sept ans ; car sa vie , prolongée de six mois seulement, eût été un déshonneur pour sa famille. Malatesti fut jeté en prison , et, étant parvenu à s'échapper au bout de dix ou douze ans , gagna l'île de Candie , où son père commandait pour les Vénitiens : deux mois après , on le trouva un matin assassiné au coin d'une rue.
Lucrèce était la seconde fille de Corne. A l'âge de dix-neuf ans , elle épousa le duc de Ferrare. Un jour arriva à la cour de Toscane un courrier qui annonça que la jeune princesse était morte subitement. On dit à la cour qu'elle avait été enlevée par une fièvre putride; on dit dans le peuple que son mari l'avait assassinée dans un moment de jalousie.
Isabelle était la troisième ; celle-là était la favorite de son père ; l'amour de Corne pour sa fille dépassait même les bornes de l'amour paternel. Un jour que Vasari , caché par son échafaudage , peignait le plafond d'une des salles du Palais-Vieux , il vit entrer dans cette salle Isabelle ; c'était vers midi , l'air était ardent. Ignorant que quelqu'un était dans la même chambre qu'elle, la jeune fille tira les rideaux, se coucha sur un divan et s'endormit. Bientôt Corne entra à son tour et aperçut sa fille. Corne regarda un instant Isabelle endormie avec des yeux ardents de désir, puis il alla fermer toutes les
portes en dedans. Bientôt Isabelle jeta un eri ; mais à ce cri Vasari ne vit plus rien , car à son tour il ferma les yeux et fit semblant de dormir. En rouvrant les rideaux, Corne se rappela que cette chambre devait être celle où peignait George Vasari. 11 leva les yeux au plafond et vit l'échafaudage. A l'instant même l'idée lui vint qu'il avait eu un témoin de son crime , et cette idée dans un cœur comme celui de Côme fut suivie immédiatement du désir de s'en débarrasser. Corne monta doucement à l'échelle ; arrivé à la plate-forme , il trouva Vasari qui , le nez tourné au mur, dormait dans un coin de son échafaudage. Il s'approcha de lui , tira son poignard , le lui approcha lentement de la poitrine pour s'assurer s'il dormait réellement ou s'il feignait de dormir. Vasari ne fit pas un mouvement , sa respiration resta calme et égale, et Côme, convaincu que son peintre favori n'avait rien vu ni entendu , remit son poignard au fourreau et descendit de l'échafaudage. A l'heure où il avait l'habitude de sortir , Vasari sortit et revint le lendemain à l'heure à laquelle il avait l'habitude de venir. Ce sang-froid le sauva : s'il s'était enfui , il était perdu; car, partout où il eût cherché asile, le poignard ou le poison des Médicis eût été le trouver.
Cela se passait vers l'année 1557. L'année d'ensuite , comme Isabelle avait seize ans, il fallut songer à la marier; parmi les prétendants à sa main, Côme fit choix de Paul Giordano Orsini, duc de
Bracciano ; mais une des conditions du mariage fut qu'Isabelle continuerait à demeurer en Toscane, au moins six mois de Tannée.
Ce mariage , contre toute attente , fut visiblement froid et contraint; on disait, pour expliquer cette étrange indifférence d'un jeune mari envers une femme jeune et belle, que les bruits de l'amour de Corne pour sa fille étaient venus jusqu'à lui , et causaient sa répugnance ; mais enfin , quel qu'en fût le motif, cette répugnance existait. Giordano Orsini se tenait la plus grande partie de l'année à Rome, laissant , quelles que fussent ses plaintes , sa femme rester de son côté à la cour de Toscane. Un tel abandon devait porter des fruits adultères. Jeune , belle, passionnée , au milieu d'une des cours les plus galantes du monde , Isabelle ne tarda point à faire oublier, sous des accusations nouvelles, la vieille accusation qui l'avait tachée. Cependant Giordano Orsini se taisait, car Corne vivait toujours, et tant que Corne était vivant , il n'eût point osé se venger de sa fille. Mais Corne mourut en 1574 , et le 16 juillet 1576 , Orsini, dans un tête-à-tête avec Isabelle, qu'il avait invitée à sa villa de Cereto , changea tout à coup ses embrassements en une étreinte mortelle ; il l'étrangla avec une corde tirée de dessous l'oreiller, malgré ses efforts pour se défendre , sans qu'elle eût même le temps de jeter un cri. Ce fut ainsi que mourut Isabelle.
Reste Virginie. Celle-là fut mariée à César d'Est, duc de Modène, voilà tout ce qu'on sait d'elle. Sans doute elle eut un meilleur sort que ses trois sœurs : l'histoire n'oublie que les heureux.
Voilà le côté sombre de la vie de Corne ; maintenant , voici le côté brillant. Corne était un des hommes les plus savants de l'époque; entre autres choses , dit Baccio Baldini, il connaissait une grande quantité de plantes , savait les lieux où elles naissaient , où elles vivaient le plus longtemps , où elles avaient l'odeur la plus vive , où elles ouvraient les plus belles fleurs, où elles portaient les plus beaux fruits , et quelle était la vertu de ces fleurs ou de ces fruits, pour guérir les maladies ou les blessures des hommes et des animaux. Puis, comme il était excellent chimiste , il composait avec les plantes des eaux , des essences , des huiles , des médicaments , des baumes, et donnait ces remèdes à ceux qui lui en faisaient la demande, qu'ils fussent riches ou pauvres, qu'ils fussent sujets toscans ou étrangers , qu'ils habitassent Florence ou toute autre partie de l'Europe.
Corne aimait et protégeait les lettres. En 1541 , il fonda l'académie florentine , qu'il nommait son académie très-chère et très-heureuse. On devait y lire et y commenter Pétrarque et Dante. Ses séances se tenaient d'abord au palais de Via Larga ; puis , pour qu'elle fût plus libre et plus à l'aise , il lui
donna la grande salle du conseil au Palais-Vieux. Depuis la chute de la république , cette grande salle était devenue inutile.
L'université de Pise, déjà protégée par Laurent de Médicis, avait brillé autrefois d'un certain éclat; mais , abandonnée par les successeurs du Magnifique, elle était fermée. Corne la fit rouvrir, et lui accorda de grands privilèges pour assurer son existence. Enfin, il attacha à cet établissement un collège dans lequel il voulut que quarante jeunes gens, annonçant des dispositions et choisis dans les familles pauvres , fussent élevés à ses propres frais.
Corne fit mettre en ordre et livrer aux savants tous les manuscrits et tous les livres de la bibliothèque Laurentiana , que le pape Clément Xïl avait commencé de réunir, il assura, par un fonds destiné à leur entretien , l'existence des universités de Florence et de Sienne. Il ouvrit une imprimerie, fit venir d'Allemagne le Torrentino , et fit exécuter toutes les éditions qui portent le nom de ce célèbre typographe. Il accueillit Paul Jove, qui était errant, etScipion Ammirato, qui était proscrit; et, le premier étant mort à sa cour , il lui fit faire une tombe avec sa statue.
Le grand-duc voulait que chacun écrivît librement, selon son goût, son opinion et sa capacité, et il encouragea à suivre cette voie Benedetto Varchi , Philippo de Nerli , Vincenzio Borghini , et tant
d'autres, que, des seuls volumes qui lui furent dédiés par la reconnaissance des historiens , des poètes ou des savants contemporains , on pourrait faire une bibliothèque. Enfin il obtint que Boccace, défendu par le concile de Trente , fût revisé par Pie V, qui mourut en le revisant, et par Grégoire XIII, qui lui succéda. La belle édition de 1573 est le résultat de la censure pontificale , et il poursuivait la même restitution pour les œuvres de Machiavel, lorqu'il mourut avant de l'avoir obtenue.
Corne était artiste. Ce ne fut pas sa faute s'il arriva au moment où les grands hommes s'en allaient. De toute cette brillante pléiade qui avait éclairé les règnes de Jules II et de Léon X, il ne restait plus que Michel-Ange. Il fit tout ce qu'il put pour l'avoir ; il lui envoya un cardinal et une ambassade , lui offrit une somme d'argent qu'il fixerait lui-même , le titre de sénateur et une charge à son choix. Mais Paul III le tenait et ne le voulait point céder. Alors, au défaut du géant florentin , il rassembla tout ce qu'il pouvait trouver de mieux. L'Ammanato , son ingénieur, lui bâtit, sur les dessins de Michel-Ange, le beau pont de la Trinité , et lui tailla le Neptune de marbre de la place du Palais-Vieux.
Il fit faire à Bacio Bandinelli l'Hercule et le Bacchus , la statue du pape Léon X , la statue du pape Clément VII , la statue du duc Alexandre , la statue de Jean de Médicis, son père, et sa propre
statue à lui-même, la loge du Marché-Neuf, et le chœur du Dôme. Benvenuto Cellini fut rappelé de France pour lui fondre son Persée en bronze, pour lui tailler des coupes d'agate, et pour lui graver des médailles d'or. «, Et comme on avait retrouvé dans les environs d'Arezzo , dit Benvenuto dans ses Mémoires, une foule de petites figures de bronze auxquelles il manquait à celles-ci la tête, à celles-là les mains, et aux autres les pieds, Corne les nettoyait lui-même, et en faisait tomber la rouille avec précaution pour qu'elles ne fussent pas endommagées. » Un jour que Benvenuto Cellini entrait pour faire visite au grand-duc, il le trouva entouré de marteaux et de ciseaux. Alors, donnant un marteau à Cellini, et gardant un ciseau, Corne lui ordonna de frapper avec le premier de ces outils tandis qu'il conduirait l'autre, et ainsi ils n'avaient plus l'air d'un souverain et d'un artiste, mais tout simplement de deux ouvriers orfèvres travaillant au même établi.
A force de recherches chimiques, Corne retrouva avec François Ferucci de Fiesole l'art de tailler le porphyre, perdu depuis les Romains, et il en profita à l'instant pour faire tailler la belle vasque du palais Pitti, et la statue de la Justice qu'il dressa sur la place de la Trinité au haut de la colonne de granit qui lui avait été donnée par le pape Pie IV.
Il accueillit et employa Jean de Bologne, qui fit pour lui le Mercure et l'Enlèvement des Sabines; puis
devint l'architecte de son fils François. 11 éleva Bernard Buontalenti qu'il donna ensuite pour maître de dessin au jeune grand-duc , et il plaça sous la direction de l'architecte Tribolo les constructions et les jardins de Castello. C'est lui encore qui acheta le palais Pitti auquel il laissa son nom, et dont il fit faire la belle cour. \
11 avait appelé près de lui George Vasari , architecte, peintre et historien. Il demanda à l'historien une histoire de l'art, et donna au peintre le Palais- Vieux à peindre. L'architecte eut à construire un corridor qui joignit le palais Pitti au Palais-Vieux , à l'instar de celui qui , dit Homère , joignait le palais de Priam au palais d'Hector. Vasari reçut aussi l'ordre de bâtir cette magnifique galerie des Offices, devenue aujourd'hui le tabernacle de l'art, et dont Florence publie à cette heure une si magnifique illustration. Ce monument plut tant à Pignatelli qui le vit lorsqu'il n'était encore que nonce à Florence, que, devenu pape en 1591 , il fit faire sur le même modèle la Curia înnocenziana , à Rome.
Enfin il réunit dans le palais de Via Larga , dans le Palais- Vieux et au palais Pitti , tous les tableaux, toutes les statues , toutes les médailles , soit antiques , soit modernes, qui avaient été peints, sculptés, gravés ou retrouvés dans des fouilles par Corne l'ancien , par Laurent et par le duc Alexandre , et qui deux fois avaient été dispersés
et pillés, la première fois lors du passage de Charles VIII , et la seconde fois lors de l'assassinat du duc Alexandre par Lorenzino.
Aussi la louange contemporaine l'emporta sur le blâme de la postérité ; la partie sombre de cette vie se perdit dans la partie éclatante , et Ton oublia que ce protecteur des arts , des sciences et des lettres , avait tué un de ses fds , empoisonné une de ses filles et violé l'autre. Il est vrai que les contemporains de Corne Ier étaient Henri VIÏI , Philippe II , Charles IX, Chrisliern II et Paul III.
Corne était sobre , mangeait peu , buvait peu , et , dans les dernières années de sa vie , il avait même renoncé à souper et calmait sa faim avec quelques amandes. Presque toujours , pendant ses repas , il avait à sa table un savant avec lequel il parlait chimie , botanique ou géographie ; un artiste avec lequel il raisonnait d'art , ou un poète avec lequel il discutait sur Dante ou sur Boccace. A défaut de ceux-ci , il causait avec les officiers de bouche qui faisaient son service , des choses que chacun d'eux, à sa connaissance , avait étudiées. « Car il en savait, dit son historien , autant à lui seul que tous les hommes ensemble. » Ses deux plaisirs les plus vifs étaient la musique et la chasse ; il aimait à chanter en chœur, et souvent en se baignant dans l'Arno avec les gentilshommes qu'il avait admis dans sa familiarité , à l'aide de petites tablettes de bois sur
lesquelles chacun , tout en nageant, suivait sa partie. Corne donnait alors des concerts en pleine eau à ses sujels ; car il était avant tout ennemi du repos , et , qu'il travaillât ou s'amusât , il avait toujours besoin de s'occuper à quelque chose. C'était à la fois le plus grand chasseur, le meilleur fauconnier et le pêcheur le plus habile de son royaume , mais il fut forcé de renoncer de bonne heure à ces exercices , ayant été attaqué de la goutte à l'âge de quarantecinq ans. On voit qu'il y avait à la fois dans Corne Ier de l'Auguste et du Tibère.
Corne mourut le 21 avril 1574, laissant le trône ducal à son fils , François 1er, qu'il avait associé au pouvoir depuis plusieurs années.
Ca place îru #ninï>-ïriu\
La salle du Palais-Vieux , dont la biographie de Corne Ier nous a écarté un instant , est la même , s'il faut en croire les traditions , qui vit s'accomplir l'étrange scène du viol d'Isabelle. On remarque encore dans cette salle un curieux tableau de Ligozzi, représentant la réception faite par Boniface VIII à douze ambassadeurs de douze puissances , qui se trouvèrent tous être Florentins, tant le génie politique de la magnifique république était , au xiae et au xive siècle , apprécié dans le monde. Ces douze ambassadeurs étaient : MuciatoFranzezi, pour le roi de France ; Ugolino de Vicchio , pour le roi d'Angleterre ; Ranieri Langru, pour le roi de Bohême; Vermiglio Alfani, pour le roi des Germains; Simone Rossi , pour la Rascia ; Bernardo Ervai , pour t. i. 18
le seigneur de Vérone ; Guiscardo Bastai , pour le kan de Tartarie; Manno Fronte , pour le roi de Naples ; Guido Tabanca , pour le roi de Sicile ; Lapo Farinata des Uberti , pour Pise ; Sino de Dietasalvi, pour le seigneur de Camerino ; et enfin, Bencivenni Folchi , pour le grand maître de l'hôpital de Jérusalem.
Ce fut celte réunion étrange qui fit dire à Boniface VIII , qu'un cinquième élément venait de se mêler au monde , et que les Florentins étaient ce cinquième élément.
Les fresques gigantesques qui couvrent les murs , ainsi que tous les tableaux du plafond , sont de Vasari. Les fresques représentent les guerres des Florentins contre Sienne et contre Pise. C'est pour l'exécution de ces dernières que Michel-Ange avait préparé ces beaux cartons qui s'égarèrent sans que l'on sût jamais ce qu'ils était devenus.
Dans les autres chambres du palais , qui sont les chambres d'habitalion , on trouve aussi , en nombre considérable , des peintures de la même époque à peu près. Il faut excepter une charmante petite chapelle , de Rodolfo Ghirlandajo , qui fait , par son exécution sévère et religieuse, une opposition étrange avec cette peinture facile et païenne du commencement de la décadence.
Tout bouleversé qu'il a été par les arrangements de Corne Ier, le Palais-Vieux conserve encore un
souvenir de la république : c'est la tour de la Barberia , où fut enfermé Côme l'ancien , et à la porte de laquelle, un demi-siècle plus tard, lors de la conspiration des Pazzi , le brave gonfalonier, César Petrucci , monta la garde avec une broche.
Ce fut dans cette tour , aujourd'hui divisée en bûcher et en garde-robe , que Côme l'ancien passa certes les quatre plus mauvais jours de sa longue vie ; pendant ces quatre jours , la crainte d'être empoisonné par ses ennemis l'empêcha de prendre aucune nourriture. « Car, dit Machiavel, beaucoup voulaient qu'il fût envoyé en exil ; beaucoup voulaient aussi qu'on le fit mourir. Tandis que le reste se taisait , ou par compassion ou par peur , ces derniers , en ne prenant aucun parti, empêchaient que rien ne se conclût. Pendant ce temps , Côme avait été enfermé dans une tour du palais, et donné en garde à un geôlier. Et, comme, du lieu où il était enfermé , ce grand citoyen entendait le bruit des armes qui se faisait sur la place , et le tintement éternel du béfroi qui appelait le peuple à la balie , il craignait à la fois ou qu'on ne le fît mourir publiquement, ou bien plutôt encore , qu'on ne le frappât dans l'ombre. C'est pourquoi , s'arrêtant surtout à ce dernier soupçon , il fut quatre jours sans prendre aucune nourriture , si ce n'est un peu de pain qu'il avait apporté avec lui. Alors , s'apercevant des craintes de sou prisonnier, le geôlier , qui venait de
lui servir son dîner que depuis quatre jours il emportait intact , s'approcha de lui , et le regarda en secouant tristement la tête : — Tu doutes de moi , Côme , lui dit-il , tu crains d'être empoisonné , et dans cette crainte, tu te laisses mourir de faim. C'est me faire peu d'honneur, que de croire que je veuille prêter les mains à une pareille infamie. Je ne pense pas que ta vie soit sérieusement menacée ; C3?ois-moi , tu as de nombreux amis dans ce palais et au dehors ; mais quand tu aurais à la perdre , demeure tranquille à mon égard, car, je te le jure , il faudra , pour te l'ôter, un autre ministère que le mien. Je ne rougirai jamais mes mains du sang de personne, et encore moins du tien; jamais lu ne m'as fait aucune offense. Rassure-toi donc , mange , et garde-toi vivant pour tes amis et pour ta patrie. Au reste, pour te rassurer mieux encore, fais-moi chaque jour l'honneur de m'admettre à ta table , et je mangerai le premier de tout ce que tu mangeras. A ces paroles, Côme se sentit tout réconforté, et se jetant au cou de son geôlier, il l'embrassa en pleurant, en lui jurant une reconnaissance éternelle, et en lui promettant de se souvenir de lui si jamais la fortune , redevenant son amie, lui en fournissait l'occasion. Machiavel oublie de dire si, dans les temps heureux, Côme se souvint de cette-promesse faite aux jours de l'in fortune.
Le nom de ce geôlier, qui, comme on le voit, laisse
bien loin derrière lui tous les geôliers sensibles et honnêtes de MM. Caigniez , Guilbert de Pixérécourt, et Victor Ducange, était Federigo Malavotti.
En sortant du Palais-Vieux, on a devant soi, et vous tournant le dos , le Cacus de Bacio Bandinelli, et le David de Michel-Ange , gigantesques sentinelles de ce gigantesque palais ; à sa gauche , au second plan , la loge dei Lanzi ; en face de soi , au troisième plan , le toit des Pisans ; enfin , à sa droite , le fameux Marsocco, qui partagea avec Jésus-Christ l'honneur d'être gonfalonier de Florence, la fontaine de l'Ammanato , et la statue équestre de Corne 1er par Jean de Bologne.
Bacio Bandinelli est l'exagérateur de Michel-Ange, dont le talent lui-même ne se sauve de l'exagération que par le sublime. Ce fut lui qui fit du Laocoon antique une copie qu'il trouvait si belle, qu'il la préférait à l'original. On raconta cette prétention à Michel- Ange , qui se contenta de répondre : Il est difficile de dépasser un homme , lorsqu'on le suit par derrière.
Les artistes admirent fort l'attache du cou de la figure de Cacus. Bacio Bandinelli croyait sans doute aussi que c'était ce qu'il y avait de mieux dans son groupe, car à peine cette partie fut-elle exécutée, qu'il la fit mouler, et l'envoya à Rome. Michel- Ange vit cette copie , et se contenta de dire : C'est beau, mais il faut attendre le reste. En effet, le
reste , c'est-à-dire , le torse du Cacus fut comparé très-exactement à un sac bourré de pommes de pin.
Michel-Ange n'était point le seul avec lequel Bacio Bandinelîi fût en opposition d'art et en querelle de mots. Benvenuto Cellini , qui avait le poignard aussi léger que le ciseau , lui avait voué une haine égale à l'admiration qu'il portait à Michel-Ange. Un jour , les deux artistes se trouvaient ensemble devant Corne 1er ; leurs disputes éternelles recommencèrent malgré la présence du grand-duc , et s'échauffèrent à un tel point , que Benvenuto , montrant son poignard à son adversaire : — Bacio , lui dit-il , je te conseille de te pourvoir d'un autre monde , car , aussi vrai qu'il n'y a qu'un Dieu , je compte t'expédier de celui-ci. — Alors , répondit Bandinelîi , préviens-moi un jour d'avance , afin que je me confesse. De la sorte, je ne mourrai pas comme un chien, et, quand je me présenterai à la porte du ciel , on ne me prendra pas pour toi î
Le grand-duc calma Benvenuto en lui commandant sa statue de Persée, et Bacio Bandinelîi en lui faisant exécuter son groupe d'Adam et d'Ève.
Quant au David, il a aussi son histoire, car, à Florence , tout ce peuple de statues et de tableaux a ses traditions. ïl dormait depuis cent ans dans un bloc de marbre ébauché auquel Simon de Fiesole , sculpteur du commencement du xve siècle, avait
voulu donner la forme d'un géant. Mais le statuaire inexpérimenté, ayant mal pris ses mesures, avait repoussé le bloc du piédestal, et le bloc gisait inachevé , lorsque Michel-Ange le vit , se prit de pitié pour ce marbre informe, le redressa, et, le prenant corps à corps , s'escrima si bien du ciseau et du maillet, qu'il en tira cette statue de David. Michel- Ange avait alors vingt-neuf ans.
Ce fut pendant que ce grand artiste exécutait cet ouvrage , qu'il reçut la visite du gonfalonier Soderini, le seul gonfalonier perpétuel qu'ait eu la république. Soderini , avec sa sottise, que Machiavel, son secrétaire, a rendue proverbiale par un quatrain, ne manqua pas de lui faire critiques sur critiques. Michel-Ange impatienté fit semblant de se rendre, et, prenant en même temps que son ciseau une poignée de poussière de marbre, il invita Soderini à s'approcher pour voir par lui-même si son conseil était bien suivi ; Soderini s'approcha ouvrant ses grands yeux hébétés , et Michel-Ange y fit voler la poignée de poussière de marbre qu'il tenait cachée dans sa main , et pensa l'aveugler.
Vasari et Benvenuto ont eu tort de dire que ce David était un chef-d'œuvre. Ceux qui ont écrit depuis sur Florence ont eu tort de dire que c'était une œuvre au-dessous de la critique. C'est tout bonnement un ouvrage de la jeunesse de Michel-Ange , à la fois plein de beautés et de défauts , mais qui ,
placé où il est , concourt admirablement à l'ensemble de cette belle place.
La loggia dei Lanzi, un des chefs-d'œuvre de cet André Orcagna qui signait ses tableaux : Orcagna sculptor ; et ses sculptures : Orcagna pielor , fut élevée d'abord en 1374, pour offrir aux magistrats , dans les balies qui se tenaient sur la place publique, un refuge contre la pluie qui, lorsqu'elle tombe à Florence, tombe par torrents. Ce sont là les rostres de cet autre Forum. C'est de là et de la Ringhiera , espèce de tribune, disparue au milieu d'une tempête populaire , et qui était dressée à la porte dit Palais- Vieux , que les orateurs parlaient au peuple. Sous les Médicis , les lansquenets , ayant eu leur corps de garde dans le voisinage de la loggia , et se trouvant naturellement inoccupés comme le sont toujours des soldats étrangers, passaient leur temps à se promener sous ce beau portique. Delà le nom de loggia dei Lanzighinetli,et par abréviation dei Lanzi.
La loggia dei Lanzi est richement ornée de statues antiques et modernes. Les statues antiques, qui sont au nombre de six, et qui représentent des prêtresses ou des vestales, viennent de la villa Médicis , à Rome, et ont perdu le nom de leurs auteurs. Les statues modernes , qui sont au nombre de trois , et qui représentent une Judith, un Persée, et un Romain enlevant une Sabine , sont de Donatello-, de Benvenuto Cellini, et de Jean de Bologne.
La Judith de Donatello doit son illustration bien plutôt à la circonstance qui a présidé à son installation actuelle qu'à son mérite même, comme art. En effet, c'est une des plus faibles, des plus roides et des plus gauches statues de l'auteur. Elle était au palais Riccardi, et appartenait aux Médicis; mais lorsque Pierre , après avoir livré la Toscane à Charles VIII, eut été chassé de Florence, et que le peuple eut pillé son palais, on résolut de perpétuer la mémoire de cette vengeance populaire, en dressant la Judith sous la loge des lansquenets. En conséquence , elle y fut transportée en grande pompe , et l'on grava sur son piédestal cette menace , que Laurent II laissa à son retour subsister, sans doute par insouciance, et Alexandre , à son avènement au trône , par mépris :
ExEMPLIM SALUT. PUBL. CIVES POSUERE XCCCCXCV.
Quant au graad-due actuel, il n'y a probablement pas même fait attention. Il est trop aimé, pour que cela le regarde.
A côté de la Judith est le Persée ; le Persée que Benvenuto a tant de fois appelé un chef-d'œuvre , qu'il est devenu de mode de lui contester ce titre , et qui , au reste, vaut à peu près tout ce qui se faisait à la même époque. D'ailleurs, quand nous autres artistes , qui connaissons , pour les avoir éprouvées, les sueurs, les transes et les fatigues de l'enfante-
ment, nous lisons , dans Benvenuto lui-même , tout ce que la fonte de sa statue lui a coûté d'insomnie , de labeurs et de fièvre ; lorsque nous assistons à cette lutte de l'artiste contre les hommes et la matière , lorsque nous voyons la force manquer au statuaire , le bois manquer à la fournaise , le métal manquer au moule ; lorsque nous voyons le bronze déjà fondu se figer , refusant de couler dans la forme ; et l'artiste désespéré jeter dans la chaudière tarie par le feu plats d'élain , couverts d'argent, aiguières dorées, prêt à s'y jeter lui-même enfin de désespoir, comme un autre Empédocle dans un autre Etna , nous devenons indulgents en face d'une œuvre qui, si elle n'est pas de premier ordre , marche au moins derrière Michel Ange, de pair avec les Jean de Bologner et en avant des Ammanato, des Tasca, et des Bacio BandinellL
Mais ce qui est vraiment délicieux , ce dont personne ne contestera le ravissant caractère , ce sont les figurines du piédestal , dont Benvenuto connaissait si bien la valeur, qu'il se brouillait avec la duchesse plutôt que d'en dépouiller sa statue. Ces figurines plaisaient tellement à la pauvre Éléonore de Tolède, qu'elle voulait absolument en décorer son appartement, et qu'il fallut tout l'entêtement de Cellini pour les lui arracher des mains.
Le troisième groupe est l'Enlèvement des Sabines, de Jean de Bologne , qui , à son apparition , eut un
tel succès, que Ton venait de tous les points de l'Italie pour l'admirer. Ces trois figures qui, au reste, sont d'une grande beauté tant par l'expression des physionomies que par le modelé des chairs , n'eurent pas le bonheur de plaire à tout le monde. Un seigneur romain entre autres , qui était parti de la rue du Corso, à cheval, pour voir ce groupe, et qui était resté cinq jours en route , s'en approcha , toujours à cheval, s'arrêta un instant, et sans descendre de sa monture : — Voilà donc, dit-il, la chose dont on fait tant de bruit? Puis, haussant les épaules, il remit son cheval au galop , et reprit le chemin de Rome.
Nous conseillons à ceux qui voudraient suivre l'exemple du curieux Romain de descendre de cheval et de regarder de près le petit bas-relief du piédestal représentant l'Enlèvement des Sabines.
En face du Palais-Vieux , attenant à la poste aux lettres , est une avance en bois , que l'on appelle le Toit des Pisans , et qui n'a rien de remarquable , que la circonstance qui lui a fait donner son nom.
On sait les longues guerres et la haine éternelle des deux républiques. Pise fut en petit à Florence ce que Rome fut à Carthage ; et Florence , comme Rome, n'eut de repos que Pise ne fût, sinon détruite, du moins soumise. Une des victoires qui concoururent à cette soumission fut celle deCascina , qui fut remportée par Gallotto , à six milles de Pise, et probablement à l'endroit même où est aujourd'hui la belle
métairie du grand-duc. Les Pisans perdirent dans cette journée, qui fut celle du 28 juillet 1364, mille hommes tués et deux mille prisonniers. Ces deux mille prisonniers furent amenés à Florence sur quarante-deux charrettes, et ils entrèrent par la porte San-Friano , où on les arrêta pour leur faire payer la gabelle ^ et où ils furent taxés à 18 sous par personne , prix qu'on avait l'habitude de payer par tête de bétail. Puis on les conduisit, trompettes sonnantes, place de la Seigneurie, où on les força de descendre de voiture , de défiler un à un derrière Marsocco , et de baiser la statue en passant. Deux de ces malheureux virent un déshonneur si grand dans ces nouvelles fourches Caudines, qu'ils s'étranglèrent avec leurs chaînes. Enfin, les Florentins, pensant qu'ils pouvaient les utiliser à mieux que cela, les employèrent à bâtir ce toit qui , encore aujourd'hui , du nom de ses constructeurs , est appelé le Toit des Pisans.
Le Marsocco actuel est innocent du suicide des deux Pisans; car, vers l'an 1420, le vieux Marsocco , qui datait du xe siècle , étant tombé en poussière , la seigneurie en commanda un autre à Donatello. C'est celui qu'on voit aujourd'hui , tenant sous sa patte l'écusson à la fleur de lis rouge de Florence, et il a l'air irop bonne bête pour avoir rien de pareil à se reprocher.
La fontaine de l'Ammanato , malgré la réputation
qu'on lui a faite , est, à mon avis , un assez médiocre ouvrage. Les chevaux marins et le Neptune ne semblent pas faits l'un pour l'autre , et n'ont aucune proportion entre eux. On dirait un géant traîné par des poneys. Une chose non moins ridicule est le maigre filet d'eau qui suinte de ce colosse. En revanche , les figures de bronze de grandeur naturelle, accroupies sur les rebords du bassin , sont charmantes. L'année dernière, on s'aperçut un beau matin qu'il en manquait une ; pendant deux mois , on fit les recherches les plus actives pour savoir ce qu'elle était devenue. Au bout de ce temps, on apprit qu'un amateur anglais l'avait enlevée ; seulement , on ignore encore quel est le procédé dont il s'est servi pour cet enlèvement, chaque figure pesant plus de deux milliers.
Une chose particulière à cette fontaine , c'est qu'elle est située juste à l'endroit où fut brillé Savonarolc. Un mot sur cet homme étrange , sur son caractère, sur son supplice , et sur la mémoire qu'il a laissée.
Frère Jérôme Savonarole naquit à Ferrare , le 21 septembre, 1452, de Nicolas Savonarole et d'Elena Buonaconi. Dès son enfance on remarquait en lui un caractère grave et des dehors austères, et aussitôt qu'il fut en âge d'avoir une volonté, il manifesta le désir de se faire religieux. Dans ce but, il étudia avec une application soutenue la philosophie
et la théologie, lisant et relisant sans cesse les œuvres de saint Thomas d'Àquin, et ne suspendant ces graves lectures que pour faire des vers toscans. Cette occupation était si agréable à Savonarole qu'il se l'interdit bientôt , se reprochant de prendre un si grand plaisir à une distraction qu'il regardait comme mondaine.
Parvenu à l'âge de vingt-deux ans, il rêva une nuit qu'il était exposé nu dans la campagne, et qu'il lui tombait sur le corps une pluie d'eau glacée ; l'impression fut telle qu'il se réveilla, et résolut de se donner à l'instant même tout à Dieu , cette pluie bienfaisante ayant , à ce qu'il assurait, éteint à tout jamais les passions dans son cœur. Ce fut la première de ces visions qui lui devinrent depuis si fréquentes et si familières. Le lendemain , qui était le 24 avril 1475, sans avertir ni parents , ni amis , il s'enfuit à Bologne , et revêtit l'habit de saint Dominique.
Le jeune dominicain était déjà depuis quelque temps à Bologne , lorsque, la guerre s'étant allumée entre Ferrare et Venise , on résolut de dégrever le couvent de ses bouches inutiles. Frère Jérôme Savonarole, dont rien n'avait pu faire encore apprécier le mérite , fut du nombre des exilés ; il s'en vint alors à Florence , où il trouva l'occasion de prêcher tout un carême dans l'église de San-Lorenzo ; mais , inexpérimenté qu'il était encore, il ne réussit ni
pour la voix, ni pour le geste, ni pour l'éloquence. Alors il douta lui-même de la mission qu'il s'était cru appelé à remplir, et résolut de se borner à l'explication des saintes Écritures ; il se relira donc dans un couvent de Lombardie, où il comptait rester éternellement , lorsqu'il fut redemandé à Florence par Laurent de Médicis. Le jeune Pic de la Mirandole avait suivi les prédications de frère Jérôme , et à travers l'embarras de l'élocution , la gaucherie du geste, il avait reconnu l'accent de l'inspiré et le regard sombre et profond de l'homme de génie.
Mais déjà il s'était fait un progrès immense dans Savonarole. Le temps qu'il avait passé en Lombardie avait été employé par lui à des études d'éloquence , et lorsqu'il revint à Florence , il commençait à croire de nouyeau que Dieu l'avait choisi pour parler aux peuples par sa voix. Ses premiers essais le confirmèrent dans cette croyance. D'ailleurs , le temps était bon pour s'ériger en prophète. L'Italie était pleine de factions , et l'Église de scandales. Innocent VIII régnait alors, et ses seize enfants lui avaient valu le surnom de père de son peuple. Aussi Savonarole prit-il pour texte de ses discours trois propositions : la première, que l'Église devait être renouvelée; la seconde, que l'Italie serait battue de verges ; et la troisième , que ces événements s'accompliraient avant la mort de celui qui les annonçait. Cette mort devait arriver avant la fin du siècle ;
or, comme on en était à Tannée J490, toutes ces prophéties devaient faire d'autant plus d'effet qu'elles annonçaient des choses prochaines , et que Savonarole , comme cet homme qui faisait le tour des murs de Jérusalem , après avoir commencé par crier malheur aux autres , finissait par crier malheur à luimême.
Luther accomplit la première des prédictions de Savonarole, Alexandre de Médicis , la seconde ; et Roderic Borgia , la troisième.
Les prédications de Savonarole produisirent un tel effet , et attirèrent un tel concours d'auditeurs , que , quoiqu'on lui eût accordé le Dôme , comme la plus grande des églises de Florence , le Dôme se trouva bientôt trop étroit pour la foule qui venait se nourrir de sa parole. On fut donc obligé de séparer des hommes les femmes et les enfants , et de leur réserver des jours particuliers. En outre, chaque fois que Savonarole se rendait de son couvent au Dôme, et retournait du Dôme à son couvent, on était obligé de lui donner une garde. Les rues dans lesquelles il devait passer étaient pleines d'hommes du peuple qui , le regardant comme un saint , voulaient baiser le bas de sa robe.
Cette popularité lui valut d'être nommé, en 1490, prieur du couvent de Saint-Marc , et , à l'occasion de cette nomination, il donna une nouvelle preuve de son caractère inflexible. Il était d'habitude, et
les prédécesseurs de Savonarole avaient presque fait de cette concession une règle, que ceux qui étaient promus au rang de prieur dans les ordres réguliers allassent présenter leurs hommages à Laurent de Médicis , comme au chef suprême de la république , et le priassent de leur accorder sa protection. Savo^narole , qui ne reconnaissait d'autres chefs à la république que ceux qu'elle s'était donné par élection , refusa constamment d'accomplir cet acte d'inféodation à un pouvoir qu'il regardait comme usurpé. Vainement ses amis Ten pressèrent-ils, vainement Laurent lui fit-il savoir qu'il le recevrait avec plaisir. Savonarole répondit constamment qu'il était prieur de Dieu et non de Laurent ; celui-ci n'avait donc rien de plus à attendre de lui que le dernier citoyen. Cette réponse , comme on le comprend , blessa fort l'orgueilleux Médicis. C'était la seule opposition qu'il eût rencontrée à Florence depuis la conspiration des Pazzi ; aussi , les prédications exaltées de Savonarole ayant produit quelques troubles, Laurent profila-t-il de cette occasion pour faire dire au moine rebelle , par cinq des principaux de la ville, qu'il eût à interrompre son prêche, ou tout au moins à modérer sa fougue. Savonarole répondit à ceci par un discours plus violent qu'aucun de ceux qu'il avait faits encore , discours qu'il termina en annonçant au peuple la mort prochaine de Laurent de Médicis.
Cette prédiction se réalisa dix-huit moi» après, c'est-à-dire le 9 avril 1492. Alors il arriva que, sur son lit de mort, Laurent le Magnifique se souvint du pauvre prieur de Saint-Marc , et , le reconnaissant pour un inspiré, puisqu'il avait si bien prophétisé les choses qui arrivaient , ne voulut recevoir l'absolution que de lui. Il l'envoya donc chercher, et cette fois Savonarole , fidèle à sa promesse , accourut à son lit de mort , agissant en cela comme il l'aurait fait pour le dernier des citoyens. Laurent le Magnifique se confessa. Il avait sur la conscience force crimes inconnus et cachés , de ces crimes tels qu'en commettent les puissants qui veulent à tout prix garder leur puissance ; mais, si grands que fussent ses crimes , Savonarole lui promit le pardon de Dieu à trois conditions. Le moribond, qui ne croyait pas en être quitte à si bon marché, lui demanda quelles élaient ces trois conditions.
— La première , dit le moine , c'est que vous ayez une foi vive et inaltérable en Dieu.
— Je l'air répondit vivement Laurent.
— La seconde , c'est que vous restituerez autant que possible le bien que vous avez mal acquis.
Laurent réfléchit un instant; puis , après un effort sur lui-même :
— C'est bien , je le restituerai , dit-il.
Enfin, la troisième, c'est que vous rendrez la liberté à Florence.
— Oh! pour cela non, dit le mourant ; j'aime mieux être damné.
Tournant alors le dos à Savonarole, Laurent ne prononça plus une seule parole ; il expira le même jour. Et, comme sa mort, dit Machiavel, devait être le signal de grandes calamités , Dieu permit qu'elle fût accompagnée de terribles présages; la foudre tomba sur le Dôme , et Roderic Borgia fut nommé pape.
L'orage prédit par Savonarole s'avançait. Charles VIII apparaissait à l'horizon , marchant vers son royaume de Naples , et menaçant de passer sur Florence , lui et sa colère; Savonarole fut député audevant de l'armée ultramontaine. Le moine demeura fidèle à sa mission , et parla au roi non en ambassadeur , mais en prophète ; il lui prédit la victoire et les grâces de Dieu s'il rendait la liberté à Florence, il lui annonça des revers et l'inimitié du Seigneur s'il la laissait sous le joug. Charles VIII ne vit dans Savonarole qu'un bon religieux qui se mêlait de parler de politique , c'est-à-dire d'une chose qu'il ne comprenait pas. II passa à travers Florence sans faire attention à ses paroles, et ne quitta la ville révoltée qu'après avoir exigé de la seigneurie la levée du séquestre placé sur les biens des Médicis, et l'annulation du décret qui mettait leur tête à prix.
Moins d'un an après , la nouvelle prédiction de Savonarole était accomplie : les succès s'étaient
changés en revers , et Charles VIII , fépée à la main, était forcé de se rouvrir, par la bataille du Taro, un chemin sanglant vers la France.
Tout jusque-là secondait Savonarole, et les événements semblaient aux ordres de son génie. Aussi son influence dans la république était-elle , après la chute de Pierre de Médicis , devenue plus grande que jamais ; il reçut alors de la seigneurie commission de présenter une nouvelle forme de gouvernement. Savonarole , libre dès lors de donner carrière à ses idées démocratiques , établit son système sur la base la plus large et la plus populaire qui eût encore été offerte à la république florentine. Le droit de distribuer les places et les honneurs devait être accordé à un grand conseil composé de tout le peuple , et , comme le peuple ne pouvait être convoqué en masse , à chaque instant et pour chaque chose qui réclamait son examen et son approbation, il devait déléguer son autorité à un certain nombre de citoyens choisis par lui-même , et auxquels il transmettrait ses droits. Ce fut pour réunir cette assemblée d'élus , que Savonarole fit construire dans le Palais-Vieux, par Cronaca son ami, cette fameuse salle du conseil dans laquelle pouvaient tenir à Taise mille citoyens.
Ce n'était pas tout ; après la partie matérielle de la liberté , si on peut parler ainsi , il fallait s'occuper de sa partie morale, c'est-à-dire des mœurs et
des vertus sans lesquelles elle ne peut se maintenir. Les Médicis avaient répandu l'or à pleines mains ; l'or avait enfanté le luxe , le luxe les plaisirs ; Florence n'était plus cette cité austère, où la parcimonie publique et l'économie privée permettaient au gouvernement de commander à la fois à Arnolfo di Lapo une nouvelle enceinte de remparts, un dôme magnifique , un palais imprenable et un grenier public où pût être enfermé le blé de toute une année. Florence s'était faite molle et voluptueuse, Florence avait des savants grecs, des poètes érotiques , des tableaux obscènes et des statues effrontées ; il fallait porter le fer et feu dans tout cela , il fallait ramener les Florentins à la simplicité antique, il fallait détruire Athènes , et avec ses débris rebâtir Sparte.
Savonarole choisit l'époque du carême pour tonner contre celte tendance mondaine , et pour lancer l'anathème sur ces corruptrices superfluités. Sa parole eut sa puissance ordinaire ; à sa voix , chacun se hâta de venir amonceler sur les places publiques tableaux, statues, livres, bijoux, vêtements de brocart et habits dorés. Alors le moine , suivi d'une foule de femmes et d'enfants qui chantaient les louanges de Dieu , sortit du Dôme une torche à la main , et s'en alla par les rues , allumant tous ces bûchers renouvelés chaque jour et chaque jour dévorés. Ce fut dans un de ces brasiers que fra Bar-
tolomeo vint jeter ses pinceaux érotiqueset ces toiles mondaines qui jusqu'alors avaient détourné son génie de la voie divine. Converti au Seigneur, fra Bartolomeo jura de ne traiter désormais que des sujets religieux , et il tint son serment.
Cependant, après avoir triomphé jusqu'à ce jour, Savonarole allait enfin s'attaquer au colosse contre lequel il devait se briser. Alexandre VI était monté sur le trône pontifical , et y avait porté les désordres de sa vie privée. Plus l'exemple de l'impiété et de la débauche descendait de haut , plus il était abominable. Savonarole n'hésita pas un instant, et il attaqua la cour de Rome avec la même véhémence qu'il eût attaqué la cour de France ou la cour d'Angleterre.
Alexandre VI crut répondre efficacement à cea attaques en fulminant une bulle dans laquelle il déclarait Savonarole hérétique , et lui interdisait la prédication ; Savonarole éluda cette défense en faisant prêcher à sa place Dominique Bonvicini de Pescia , son disciple ; mais bientôt , se lassant du silence , il déclara sur l'autorité du pape Pelage qu'une excommunication injuste était sans efficacité, et que celui qui avait été atteint n'avait pas même besoin de s'en faire absoudre. En conséquence , le jour de Noël de l'année 1497, il déclara en chaire que le Seigneur lui inspirait la volonté de secouer l'obéissance, attendu la corruption du maître , et il
continua ses prédications ou plutôt ses attaques avec plus de force , de liberté et d'enthousiasme que jamais.
Alors il arriva un moment où, pour le peuple florentin , Savonarole ne fut plus un homme , mais un messie, un second Christ, un demi-dieu. Au milieu de tout ce peuple qui le regardait passer à genoux , lui marchait triste et la tête baissée , car il sentait que sa chute était prochaine, et rien ne lui avait révélé encore que Luther était né.
Alexandre VI répondit à celte rébellion par un second bref qui déclarait à la seigneurie que, si elle n'interdisait point la parole au prieur des Dominicains, tous les biens des marchands florentins situés sur le territoire pontifical seraient confisqués et la république mise en interdit et déclarée ennemie spirituelle et temporelle de l'Église. La seigneurie , qui voyait croître d'une manière effrayante la puissance pontificale dans la Romagne , et qui sentait César Borgia aux portes, n'osa point résister, et cette fois intima elle-même à Savonarole l'ordre de suspendre ses prédications. Savonarole ne pouvait résister ; d'ailleurs, la résistance eût été une infraction aux lois que lui-même avait consenties ; il prit donc congé de son auditoire dans un prêche qu'il déclara être le dernier. En même temps on annonça qu'un autre prédicateur très-renommé était arrivé, au nom d'Alexandre VI , pour remplacer frère Savonarole ,
et combattre la parole impie par la parole sainte.
On comprend que le nouveau venu essaya vainement de se faire entendre , car la retraite de Savonarole , au lieu de calmer la fermentation , l'avait augmentée. On parlait de ses visions divines , de ses prophéties réalisées ; on annonça des miracles. Le prieur des Dominicains avait offert, disait-on, de descendre avec le champion de la papauté dans les caveaux de la cathédrale et de ressusciter un mort. Ces bruits auxquels Savonarole était étranger, répandus par des sectaires trop zélés, revinrent à frère François de Pouille , c'était le nom du prédicateur venu de Rome. Frère François était d'une trempe pareille à celle de Savonarole , et n'avait contre lui que le désavantage de défendre une mauvaise cause. Au reste , ardent , fanatique , prêt à mourir pour cette cause, si sa mort pouvait la faire triompher, il répondit à ces bruits vagues par un défi formel : il proposait d'entrer avec le prieur des Dominicains dans un bûcher ardent , et là , disait-il , à la face du peuple, Dieu reconnaîtrait son élu. Cette proposition était d'autant plus étrange de sa part, qu'il ne croyait pas à un miracle ; mais il espérait, par cette offre , décider Savonarole à tenter l'épreuve, et en mourant entraîner du moins avec lui dans la mort le tentateur qui précipitait tant d'âmes avec la sienne au sein de la damnation éternelle.
Si exalté que fût Savonarole , il n'espérait point
que Dieu fit un miracle en sa faveur; d'ailleurs, n'ayant jamais proposé le premier défi, il ne se croyait nullement dans l'obligation d'accepter le second. Mais alors il arriva une chose qui prouve à quel point il avait excité le fanatisme de ses disciples. Frère Dominique Bonvicini, plus confiant que lui dans l'intervention de Dieu, fit répondre qu'il était prêt à tenir tête à François de Pouille , et à accepter l'épreuve du feu. Malheureusement ce dévouement ne faisait pas le compte de frère François ; c'était le maître , et non le disciple , qu'il voulait frapper, et s'il mourait , il voulait du moins que sa mort eût tout l'éclat que pouvait lui donner celle de l'antagoniste illustre avec lequel seul il consentait à lutter.
Mais Florence semblait atteinte d'une folie générale. A défaut de frère François, deux moines franciscains, nommés l'un frère Nicolas de Pilly, et l'autre frère André Rondinelli, déclarèrent qu'ils étaient prêts à tenter l'épreuve du feu avec frère Dominique. Le même jour le bruit que le défi mortel était accepté se répandit par toute la ville.
Les magistrats voulurent empêcher ce scandale , il était trop tard ; le peuple comptait sur un spectacle inattendu , inouï , terrible, et il n'y avait pas moyen de le lui enlever sans exposer la ville à quelque émeute. Les magistrats furent donc obligés de céder. Us décidèrent alors que ce duel étrange aurait lieu entrfc frère Dominique Bonvicini et frère André