DUMAS. SOUV. DE VOYAGE. — T. U
Rondinelli qui , ayant prouvé qu'il était le premier en date , obtint la préférence sur frère Nicolas de Pilly. Dix citoyens élus à la majorité des voix furent chargés de régler les détails de la lutte , et de fixer le jour et le lieu. Le jour fut fixé au 7 avril 1498 , et la place du Palais , ou plutôt de la Seigneurie , comme on l'appelait alors , fut choisie pour le champ clos.
Dès que cette décision fut connue, la foule s'amassa si nombreuse sur la place , quoiqu'il y eût encore cinq jours à attendre avant le jour fixé , que les juges comprirent qu'il n'y aurait aucun moyen de faire les préparatifs nécessaires, si l'on ne remplissait point d'hommes armés les rues adjacentes. Moyennant cette précaution, prise pendant la nuit, la place un matin se trouva vide , et l'on put commencer les travaux.
On sépara d'abord, à l'aide d'une cloison, la loge dei Lanzi en deux compartiments , dont l'un était réservé à frère Rondinelli et à ses franciscains , et l'autre à frère Dominique et aux disciples de Savonarole ; puis on établit un échafaud en charpente de cinq pieds de haut , de dix de large et de quatrevingts de long. Cet échafaud fut tout garni de bruyère , de fagots et d'épines du bois le plus sec que Ton put trouver. Au milieu du bûcher, on ménagea deux espèces de corridors de la longueur de l'échafaud, séparés l'un de l'autre par une cloison
de branches de pin ; ces corridors s'ouvraient d'un côté sur la loge deiLanzi , et de l'autre sur l'extrémité opposée. Le tout devait se passer au grand jour, afin que chacun pût voir les champions entrer et sortir ; il n'y avait donc moyen ni de reculer ni d'organiser un faux miracle.
Le jour arrivé, les franciscains se rendirent à leur loge sans aucune démonstration apparente. Savonarole, au contraire, annonça une grand'messe à laquelle il pria tous ses prosélytes d'assister; puis, la messe finie, au lieu de renfermer l'hostie dans le tabernacle, il s'avança vers la porte , le saint sacrement à la main , sortit de l'église et se rendit à la place du Palais. Frère Dominique de Pescia le suivait avec toutes les apparences d'une foi ardente , tenant à la main un crucifix, dont de temps en temps il baisait les pieds en souriant. Tous les moines dominicains du couvent de Saint-Marc venaient derrière lui, partageant visiblement sa confiance et chantant des hymnes au Seigneur ; enfin , après les dominicains, marchaient les citoyens les plus considérables de leur parti, tenant des torches à la main ; car, sûrs qu'ils étaient de la réussite de leur sainte entreprise , ils voulaient eux-mêmes mettre le feu au bûcher.
Il est inutile de dire que la place était tellement pleine de monde, que la foule débordait dans toutes les rues. Les portes et les fenêtres semblaient mu-
rées avec des têtes ; les terrasses des maisons environnantes étaient couvertes de spectateurs, et il y avait des curieux jusque sur la tour du Bargello , jusque sur le toit du Dôme et sur la plate forme du Campanile.
Sans doute l'assurance de frère Dominique commença d'inspirer quelque crainte aux franciscains, car, lorsqu'on leur fit dire que frère Dominique était prêt , ils déclarèrent qu'ils avaient appris que frère Dominique s'occupait de magie , et , grâce à cet art , composait des charmes et des talismans. En conséquence , ils demandaient que leur adversaire fût dépouillé de ses habits , visité par des gens de l'art, et revêtu d'habits nouveaux qui lui seraient donnés par les juges. Frère Dominique ne fit aucune objection, dépouilla lui-même sa robe, et se livra à l'investigation des médecins , après quoi il revêtit le nouveau froc qui lui fut apporté , et fit demander une seconde fois aux franciscains s'ils étaient prêts. Frère André Rondinelli fut alors obligé de sortir de sa loge ; mais comme il vit que son adversaire se préparait à traverser les flammes en tenant en main le saint sacrement que Savonarole venait de lui remettre , il s'écria que c'était une profanation que d'exposer le corps de Notre-Seigneur à être brûlé ; d'ailleurs, que, s'il y avait miracle, le miracle n'aurait rien d'étonnant, puisque ce n'était pas frère Bonvicini, mais son fils bien-aimé que Dieu sauve-
rait des flammes ; en conséquence , il déclara que , si le dominicain ne renonçait pas à cette aide surnaturelle , lui renoncerait à l'épreuve. De son côté Savonarole, à qui pour la première fois peut-être le doute vint à l'esprit, et cela parce qu'il s'agissait d'un autre que de lui , déclara que l'épreuve ne se ferait qu'à cette condition. Les franciscains ne voulurent pas démordre de la prétention ; Savonarole se retrancha dans son droit et tint ferme ; et comme ni les uns ni les autres ne voulurent céder , quatre heures s'écoulèrent en discussions, pendant lesquelles le peuple, exposé à un soleil ardent, commença de murmurer si haut et si bien , que Dominique Bonvicini déclara, pour en finir, qu'il était prêt à tenter l'épreuve avec un simple crucifix. Il n'y avait plus moyen de reculer , le crucifix n'était que l'image et non la présence réelle ; frère Rondinelli fut donc forcé de se soumettre, et l'on annonça au peuple que l'épreuve allait commencer. Au même instant il oublia toutes ses fatigues et battit des mains , comme on fait chez nous au théâtre , lorsqu'après une longue attente les trois coups du régisseur annoncent que la toile va se lever.
En ce moment même , par un hasard étrange , un violent orage éclata sur Florence. Depuis longtemps cet orage s'amassait sur la ville sans que personne eût remarqué ce qui se passait au ciel, tant chacun avait les yeux fixés sur la terre. Il tomba de tels
torrents de pluie, que le feu qu'on venait d'allumer fut éteint à l'instant même, sans qu'il fût possible de le ranimer, quoiqu'on y jetât toutes les torches qu'on put se procurer, et quoiqu'on apportât du feu et des tisons enflammés de toutes les maisons situées sur la place.
Dès lors la foule se crut jouée ; et comme les uns criaient que l'empêchement était venu des franciscains, tandis que les autres affirmaient qu'il avait été suscité par les disciples de Savonarole, le peuple fit indistinctement retomber la responsabilité de son désappointement sur les deux champions, et les prit tous deux en mépris. Aux cris qu'elle entendit pousser, aux démonstrations hostiles qu'elle vit faire, la seigneurie donna ordre à la foule de se retirer , mais malgré la pluie qui continuait de tomber par torrents, personne n'obéit. Force fut donc à la fin aux deux adversaires de traverser la foule. C'était là qu'on les attendait. Frère Rondinelli fut reconduit à grands coups de pierres au milieu des huées, et rentra à son couvent tout meurtri et avec sa robe en lambeaux. Quant à Savonarole, il sortit comme il était entré , le saint sacrement à la main , et grâce à celte sauvegarde il parvint sans accident lui et les siens jusqu'à la place Saint -Marc, où était son couvent.
De ce jour le prestige fut détruit. Savonarole ne fut plus même pour le peuple un moine fanatique, il fut un faux prophète. Frère François de Pouille, cet
envoyé d'Alexandre, duquel était partie la première proposition , et qui était resté en arrière dès qu'il avait vu les franciscains et les dominicains s'engager, profita habilement de cette déception pour animer contre Savonarole tout ce qu'il avait d'ennemis dans Florence. Ces ennemis étaient d'abord tous ceux qui maintenaient une excommunication comme valable , quelle que fût la moralité du pape qui l'avait lancée; c'étaient ensuite tous les partisans des Médicis, qui croyaient que l'influence seule de Savonarole s'opposait à leur retour , et qui portaient tant d'ardeur dans leur opinion politique qu'on les appelait les Arrabiati, ou les enragés.
Aussi , le lendemain , le dimanche des Rameaux , lorsque Savonarole monta en chaire pour expliquer sa conduite de la veille , les cris de : A bas le faux prophète, à bas l'hérétique 3 à bas V excommunié ! se firent-ils entendre de tous côtés, renouvelés avec tant d'acharnement que Savonarole , dont la voix était faible, ne put dominer le tumulte. Alors Savonarole, voyant qu'il avait perdu toute son influence sur le peuple, qui la veille encore écoutait ses moindres paroles à genoux, se couvrit la tête de son capuchon et se retira dans la sacristie , puis de la sacristie gagna , sans être vu , son couvent. Mais cette retraite n'avait point désarmé les ennemis de Savonarole, et ils résolurent de le poursuivre à son couvent, où ils présumaient avec raison qu'il s'était
retiré. Les cris : À Saint-Marc, à Saint-Marc!
se firent entendre ; ces cris poussés par les rues ameutèrent tous ceux chez lesquels ils éveillaient ou
rintérêt ou la vengeance. Le noyau d'insurrection se recruta à chaque pas , et bientôt la foule alla battre les murs de Saint-Marc. A l'instant même les portes furent enfoncées , et le flot populaire se répandit dans le couvent.
Se doutant que c'était à lui qu'on en voulait , Savonarole ouvrit sa cellule et parut sur le seuil : il y eut alors un instant d'hésitation parmi les hommes habitués à trembler devant lui ; mais, deux arrabiati s'étant jetés sur lui, et ayant crié : Au bûcher l'hérétique! au gibet le faux prophète! mille cris répondirent à ces cris. On fit sortir Savonarole pour le conduire directement au supplice , et ce ne fut qu'avec grand'peine que deux magistrats , accompagnés d'un corps de troupes réuni à la hâte au bruit de cette émeute , parvinrent à l'arracher des mains de cette populace en lui promettant que juslice serait faite, et qu'elle ne perdrait rien à attendre.
En effet, le 23 mai, c'est-à-dire quarante-deux jours après l'épreuve qui avait échoué , un second bûcher s'élevait sur la place du Palais, un poteau se dressait au milieu de ce bûcher, et à ce poteau étaient liés trois hommes. Ces trois hommes étaient frère Jérôme Savonarole , Dominique Bonvicini et Silvestrc Maruflî, qui se trouvait là on ne sait trop
comment, et auquel on avait fait son procès pardessus le marché , aussi le peuple, auquel on avait tenu plus que parole, semblait-il parfaitement satisfait.
Savonarole expira comme il avait vécu , les yeux au ciel , et si fort détaché de la terre que la douleur ne lui fit pas pousser un cri. Déjà le moine et ses disciples étaient enveloppés de flammes , qu'on entendait encore l'hymne saint qu'ils chantaient en chœur, et qui d'avance allait frapper pour eux à la porte du ciel. Ce fut ainsi que s'accomplit la dernière prédiction de Savonarole.
Mais à peine fut-il mort , que le souvenir de toute sa vie et le spectacle de ses derniers moments , si bien en harmonie avec ce souvenir, firent ouvrir les yeux aux plus aveugles ; ceux qui avaient réellement intérêt à poursuivre sa mémoire comme ils avaient calomnié sa vie , continuèrent seuls à blasphémer son nom. Mais ce peuple, qui avait toujours trouvé en lui un consolateur et un ami , sentit bientôt que ce consolateur et cet ami lui manquait ; il chercha autour de lui sur la terre , et , ne le trouvant plus là , il espéra le retrouver au ciel.
Un an après , au jour anniversaire de sa mort , la place où avait été dressé son bûcher était couverte de fleurs ; on ne put découvrir quelle main avait déposé ces fleurs sur la tombe de Savonarole ; chacun dit que c'étaient les anges qui étaient descendus
pour célébrer la fête du martyr. Chaque année , ce tribut alla en augmentant ; mais , comme à chaque anniversaire cet hommage religieux amenait quelques rixes nouvelles , Côme Ier résolut d'y mettre fin. Si puissant qu'il fût, il n'osa point heurter de face les sympathies populaires : il ordonna seulement à l'Ammanato de bâtir une fontaine à cette place ; l'Ammanato obéit , et la statue de Neptune s'élèva bientôt à la place où avait été dressé le bûcher.
Près du Neptune est la statue équestre de Côme Ier, la meilleure des quatre statues du même genre qu'ait faites Jean de Bologne ; les trois autres sont, je crois , celles de Henri IV, de Philippe 11 et de Ferdinand Ier.
Voilà tout ce qu'on trouve sur cette magnifique place , sans compter la galerie des Offices qui y aboutit. Mais comme la galerie des Offices ne peut être parcourue en une heure , nous remîmes à un autre moment la visite que nous comptions lui faire.
Ces tëtes ïr<r la &a\nt-3ean à Jlovena.
Pendant notre séjour à Florence , nous nous aperçûmes un soir , en ouvrant notre fenêtre , que le Dôme et le Campanile étaient illuminés ; cette illumination annonçait pour le lendemain le commencement des fêtes de la Saint-Jean. Nous ne voulions perdre aucun détail de ces fêtes qu'on nous avait fort vantées d'avance à Gênes et à Livourne , et nous sortîmes aussitôt. Quoique nous fussions logés à une extrémité de la ville , nous nous trouvâmes , en mettant le pied dans la rue , au milieu d'une foule qui devenait de plus en plus compacte, à mesure que nous nous approchions du cœur de la cité. Celte foule s'écoulait avec une sagesse et une convenance telles, que le silence de notre palazzino, situé , il esi vrai , entre cour et jardin , n'avait pas
été troublé; et si l'illumination du Donie ne nous avait annoncé la fête , nous aurions pu passer toute notre soirée sans nous douter un instant que Florence entière était dans ses rues. C'est là un trait caractéristique des Italiens de la Toscane ; les individus sont parfois bruyants , mais la foule est presque toujours silencieuse.
Florence est magnifique à voir la nuit, par un beau clair de lune ; alors ses colonnes, ses églises, ses monuments, prennent un caractère grandiose qui efface et rejette dans l'ombre tous ces pauvres édifices modernes qu'on dirait faits pour des voyageurs d'un jour. Nous suivîmes la foule, la foule nous mena place du Dôme ; il me sembla que je voyais l'église pour la première fois , tant ses proportions avaient grandi; le Campanile surtout paraissait gigantesque , et ses illuminations semblaient mêlées aux étoiles. Le Baptistère de San-Giovanni était ouvert , et la châsse du saint exposée ; l'église semblait pleine, et cependant on y entrait facilement ; car à Florence , au lieu de réagir sans cesse contre les autres, comme on fait chez nous, chacun s'aide, chacun se presse, chacun se place, et on finit par être à l'aise là où l'on aurait cru d'abord devoir être infailliblement étouffé.
La religion me parut empreinte de ce même caractère de douceur que j'avais déjà remarqué dans tous les actes extérieurs du peuple. Dieu est traité
à Florence avec une certaine familiarité respectueuse qui n'est point sans charmes , à peu près comme on traite le grand-duc , c'est-à-dire , qu'on lui ôte son chapeau, et qu'on lui sourit. Je ne sais , au reste , si on croit le premier beaucoup plus puissant que le second, mais, à coup sûr, on n'a pas l'air de le croire meilleur.
Le Baptistère était magnifiquement illuminé ; aussi pûmes-nous distinguer beaucoup de détails qui nous avaient échappé lors de notre première visite. Dans les églises d'Italie, on y voit en général beaucoup moins clair le jour que la nuit. Nous remarquâmes particulièrement une statue , l'Espérance de Donatello, une Madeleine un peu maigre, d'une vérité un peu anatomique , du même auteur , mais pleine de repentir et d'humiliation , et enfin , le tombeau de Jean XXI11, toujours de Donatello , dont l'épilaphe : Quondam papa , souleva si fort la colère de Martin V, qu'il en écrivit au prieur, le marbre censuré ne devant, selon lui , conserver au défunt que le titre de cardinal avec lequel il était mort.
C'est qu'aussi , il faut le dire , Ballhazar Cozza fut un singulier pape ; gentilhomme napolitain , sans fortune , il tenta d'en acquérir une en se faisant corsaire ; un vœu fait au milieu d'une tempête le jeta dans les ordres, où, grâce à l'appui, aux recommandations, et surtout à l'argent de Corne l'Ancien, son ami, il fut nommé cardinal diacre. Alors l'ancien tome i. 21
corsaire se fit marchand d'indulgences , et il paraît qu'il réussit mieux dans celte seconde spéculation que dans la première ; car , à la mort d'Alexandre V, qu'il fut soupçonné d'avoir fait assassiner, il$e trouva assez riche pour acheter le conclave. Cependant Balthazar ne fut pas nommé , comme il s'y attendait, au premier tour de scrutin ; alors il se revêtit luimême de la toge pontificale , en s'écriant , comme par inspiration : Ego sum papa. Le concile, intimidé de son audace , confirma l'élection , sans même recourir à un second tour de scrutin, et Balthazar Cozza fut exalté sous le nom de Jean XXIII. Cela faisait le troisième pape vivant : les deux autres étaient Grégoire XII et Benoît XIII.
Au reste , le dernier venu ne donna point un meilleur exemple que les autres; étant cardinal, il avait fait des vers dans lesquels il niait l'immortalité de l'âme, l'enfer et le paradis ; devenu pape, le premier acte de son pouvoir fut d'enlever à son mari une femme dont il était amoureux depuis longtemps, et avec laquelle il vécut publiquement; cela ne l'empêcha point de censurer les mœurs de Ladislas, roi de Naples. Ladislas n'aimait point les censures ; il répondit fort brutalement à son ancien sujet, que, lorsqu'on menait une vie pareille à la sienne , on avait mauvaise grâce à reprendre les autres sur leur manière de vivre. Jean XXIII, qui, en sa qualité d'ex-corsaire, n'élait pas pour les demi -mesures,
excommunia Ladislas; Ladislas leva une armée et marcha contre le pape; mais, à son tour, le pape prêcha une croisade et marcha contre le roi. Ladislas fut battu, et détrôné par un bref ; Ladislas alors fit ce qu'avait fait Jean XXIII, il racheta sa couronne, comme Jean XXIII avait acheté la tiare ; la paix se fit , mais ne fut pas de longue durée. Grégoire XII, tout exilé qu'il était et vivant des aumônes d'un petit tyran de Rimini, foudroyait rois et pape; ces excommunications perpétuelles tourmentaient Jean XXIII, qui voyait l'Église s'émouvoir de tous ces scandales. Il demanda à Ladislas de lui livrer Grégoire XIL Ladislas demanda Grégoire au seigneur de Rimini, qui répondit que c'était son pape à lui, le seul qu'il reconnût, le seul infaillible à ses yeux, et que, par conséquent, au lieu de le livrer à ses ennemis, il le défendrait contre quiconque voudrait le lui prendre. Jean XXIII crut qu'il y avait de la faute de Ladislas dans le refus, et, au lieu de se fâcher contre le seigneur de Rimini, se fâcha contre Ladislas ; la guerre recommença donc, mais cette fois Ladislas fut vainqueur ; Jean XXIII quitta Rome et s'enfuit ; Ladislas s'empara sans résistance de la ville éternelle ; c'était la troisième fois depuis qu'il était roi qu'il pillait le Vatican. Il poursuivit alors Jean XXIII jusqu'à Pérouse, où il fut empoisonné par le père de sa maîtresse, d'une si étrange façon, qu'elle peut à peine se raconter. Le père était apo-
thicaire; gagné, on devine par qui, il cherchait une occasion d'empoisonner le roi de Naples, lorsque sa fille vint se plaindre à lui de ne plus trouver d'amour chez Ladislas. Le père alors lui donna une certaine pommade avec laquelle il lui recommanda de se frotter , lui promettant que cette pommade aurait la vertu de ramener son infidèle. La pauvre fille crut son père, et suivit de point en point ses instructions. Le lendemain du jour où elle avait eu l'occasion de faire cet essai, elle était morte. Quant à Ladislas, il ne lui survécut que de huit jours.
Tout cela est fort immonde comme on le voit. Enfin un concile s'assembla qui déposa les trois papes d'un coup , et en nomma un quatrième , Martin V. Grégoire XII envoya de Rimini son acte d'abdication volontaire ; Benoît XIII était en Espagne et continua de résister. Enfin Jean XXIII, d'abord président de l'assemblée , puis en lutte avec Sigismond, puis fugitif, puis prisonnier, puis déposé, finit par se réfugier près de son ami Corne , à Florence , où il mourut. Corne, fidèle jusqu'après la mort de Jean à l'amitié qu'il lui portait, chargea Donatello de lui élever un tombeau, fit l'épitaphe lui-même, et lorsque Martin V tenta de la faire gratter, se contenta d'adresser au pape légitime cette réponse à laquelle son laconisme n'ôtait rien de sa précision : Quod scripsi, scripsi. Plus heureux après sa mort que pendant sa vie, Jean XXIII, qui
était redevenu cardinal par jugement du concile, resta pape par l'épitaphe de son tombeau.
Nous continuâmes de suivre la foule qui s'écoulait , toujours pressée et silencieuse , par la via dei Cerretani; puis, comme elle se séparait en deux Ilots, nous prîmes à gauche , et, au bout d'un instant, nous nous trouvâmes en face du magnifique palais Strozzi, qui, à plus juste titre que beaucoup d'autres monuments, éveillait la verve laudative de Vasari.
En effet, le palais Strozzi n'est pas seulement grandiose et magnifique, il est prodigieux; ce ne sont point des pierres jointes par la chaux et le ciment, c'est une masse taillée dans le roc ; aucune chronique, si élégante, si détaillée, si pittoresque qu'elle soit, ne fera comprendre comme ce livre de pierre les habitudes, les mœurs, les coutumes, les jalousies, les amours et les haines du xve siècle. La féodalité tout entière, avec sa puissance individuelle, est là ; lorsqu'une fois un homme était assez riche pour se faire bâtir une pareille forteresse, rien ne l'empêchait plus de déclarer la guerre à son roi.
Ce fut Benoît de Majano qui, sur l'ordre de Philippe Strozzi le vieux, fit le plan et jeta les fondations de ce beau palais ; mais il ne conduisit les travaux que jusqu'au second étage. 11 en était là lorsqu'il fut forcé de partir pour Rome ; heureusement, à cette époque même , arriva à Florence un cousin de Pollajolo, que l'on avait surnommé Cro-
naca, ou la Chronique, à cause de l'habitude qu'il avait prise de raconter atout venant et à tout propos son voyage de Rome. Ce voyage, quelque ridicule qu'il eût jeté sur l'homme, n'avait cependant point été inutile à l'artiste. Cronaca avait profondément étudié les chefs-d'œuvre de l'antiquité, et il en donna une preuve, en faisant le magnifique entablement, interrompu à la moitié de son exécution par les troubles de Florence et par l'exil des Strozzi.
Tout est remarquable dans ce beau palais , tout jusqu'aux anneaux de fer où les cavaliers attachaient leurs chevaux, jusqu'aux lanternes que, suivant le privilège de la noblesse, ses puissants maîtres allumaient les jours de solennité. Il est vrai que ces anneaux et ces lanternes sont l'ouvrage de Nicolas Grosso, que Laurent le magnifique avait surnommé Nicolas des Arrhes (1), nom qui lui resta, parce qu'il ne voulait rien faire qu'il n'eût reçu des arrhes, ni rien livrer, qu'il n'eût touché la totalité du payement. H faut dire aussi que jamais sobriquet ne fut plus mérité. Nicolas des Arrhes avait fait peindre une enseigne qu'il avait mise au-devant de sa boutique et qui représentait des livres de compte au milieu des flammes. Chaque fois qu'on lui demandait crédit, ne fût-ce que pour une heure, il conduisait l'indiscrète pratique sur le pas de sa porte, lui montrait son enseigne, et lui disait : — Vous voyez
(1) Caparra.
bien que je ne puis pas vous faire crédit, nies régis très brillent.
Il va sans dire que cette rigidité de principes s'appliquait à toute personne indistinctement. Un jour, la seigneurie lui avait commandé une paire de chenets, et, selon la règle posée par Nicolas, lui avait donné à titre d'arrhes la moitié du prix. Les chenets terminés, Nicolas fit prévenir la seigneurie quelle pouvait envoyer le reste de l'argent, attendu que les chenets étaient prêts. On vint alors dire à Nicolas, de la part du provéditeur, qu'il apportât les chenets et qu'on lui réglerait son compte; ce à quoi Nicolas répondit que les chenets ne sortiraient pas de sa boutique que leur prix ne fût encaissé. Le provéditeur furieux envoya un de ses sergents avec ordre de dire à Nicolas que son refus était étrange, attendu que sa fourniture lui était déjà payée à moitié. — C'est juste, dit Nicolas, et il donna au sergent un des deux chenets. Ne pouvant tirer de lui autre chose, le sergent porta son échantillon au provéditeur, et celui-ci en trouva le travail si merveilleux, qu'il envoya aussitôt le reste de l'argent pour avoir l'autre ; il était temps, le malheureux chenet était entre l'enclume et le marteau, et le féroce Nicolas des Arrhes levait déjà le bras pour le briser.
Quelle époque admirable que celle où tout le monde aimait les arts, même les seigneuries, et où tout le monde était artiste, même les serruriers î
Aussi voyait on s'élever des palais dont toute une ville élait si fière, que, lorsque Charles VIII fit son entrée à Florence, la seigneurie, malgré la préoccupation du prince, voulait lui faire admirer sa merveille et dirigea sa marche vers le chef-d'œuvre de Benoît de Majano. Mais le rustique roi de France était encore tant soit peu barbare, de sorte qu'il se contenta de jeter un coup d'œil sur le splendide édifice , et se retournant vers Pierre Capponi qui l'accompagnait : — C'est la maison de Strozzi, n'estce pas? lui dit-il. — Oui, monsieur, lui répondit Pierre Capponi , commettant à l'égard du roi la même insolence que le roi, à son avis, commettait à l'égard du palais.
Ce palais appartient en effet à cette grande famille des Strozzi, qui existe encore aujourd'hui, et qui donna un maréchal à la France. Jusqu'à l'abolition de la pairie héréditaire, nous avons eu un pair de ce nom, et le chef de la famille Strozzi, se regardant toujours comme Français, écrivait au roi de France au jour de Fan et au jour de sa fêle.
Il y a quelque temps que les enfants du duc actuel , en jouant dans des chambres abandonnées depuis longtemps , trouvèrent un appartement composé d'une douzaines de pièces et parfaitement inconnu au propriétaire de cet immense hôtel. La porte avait été murée il y avait quelque deux ou trois cents ans , et personne ne s'était aperçu , tant ce
— 2io —
palais est vasle, qu'il y manquât le quart d'un étage.
Ce fut le fils du fondateur de ce beau palais, le fameux Philippe Strozzi, qui accueillit l'assassin d'Alexandre de Médicis, Lorenzino, à son arrivée à Venise , en l'appelant le Brutus de Florence, et en lui demandant la main de ses deux sœurs pour ses deux fils. C'est que, tout marié qu'il était à une fille de Pierre de Médicis , Philippe Strozzi n'en était pas moins resté un des plus fermes défenseurs de la république. Aussi , lorsque la liberté florentine tomba , le jour où Alexandre fit son entrée dans la capitale de son duché , Philippe Strozzi , inhabile à la servitude , se retira à Venise , où bientôt il apprit que le bâtard de Laurent l'avait mis au ban de l'État. L'accueil qu'il fit à Lorenzino avait donc un double motif : non-seulement Lorenzino venait de délivrer Florence de son oppresseur , mais encore il rouvrait au proscrit (du moins il le croyait ainsi) le chemin de sa patrie. Mais pendant que les bannis joyeux se réunissaient et discutaient le moyen le plus prompt et le plus sûr de rentrer dans Florence , ils apprirent que Corne avait été nommé chef et gouverneur de la république , et qu'une des quatre conditions auxquelles il avait été élu était de venger la mort d'Alexandre. Us comprirent dès lors que leur rentrée dans la patrie ne serait pas aussi facile qu'ils l'avaient espéré; cependant,
songeant que le nouveau gouverneur n'avait que dix-huit ans, ils espérèrent tout de l'ignorance et de la légèreté que semblait annoncer son âge. Mais l'enfant joua les barbes grises au jeu de la politique et au jeu de la guerre. Toutes les conspirations furent découvertes et déjouées , et comme enfin les proscrits s'étaient réunis et avaient décidé de risquer une bataille, après onze ans d'attente et de tentatives infructueuses, Alexandre Vitelli , lieutenant de Corne , remporta sur eux , à Montemurlo , une victoire complète. Pierre Strozzi n'échappa à la mort qu'en se couchant parmi les cadavres , et Philippe , pris sur le champ de bataille qu'il ne voulut point abandonner, fut ramené à Florence et enfermé dans la citadelle.
Par un étrange jeu de fortune , cette citadelle était la même que , dans une discussion secrète tenue devant le pape Clément VII, Philippe Strozzi avait conseillé à ce pontif de faire bâtir, et celar contre l'avis du cardinal Jacopo Salviati. Ce dernier , surpris de cette obstination singulière qui semblait avoir un caractère providentiel et fatal, ne put s'empêcher de dire à Philippe : « Plaise à Dieu, Strozzi , qu'en faisant bâtir cette forteresse, tu ne fasses pas bâtir ton tombeau ! » Aussi, à peine Strozzi fut-il enfermé entre ces murs, qui étaient sortis de terre à sa voix , que la prophétie de Salviati lui revint en mémoire et qu'à compter de ce moment
il regarda le ternie de sa vie comme arrivé.
Mais à cette époque on ne mourait pas ainsi ; il fallait avant tout passer parla torture. Philippe Strozzi, à qui on voulait faire avouer qu'il avait eu part à l'assassinat du duc Alexandre, fut mis plusieurs fois à la question ; mais , au milieu des tourments les plus terribles , son courage ne se démentit pas un instant, et il dit constamment à ses bourreaux qu'il ne pouvait confesser une chose qui n'était pas vraie. Mais si, ajoutait-il, l'aveu de l'intention leur suffisait , il était mille fois plus coupable que celui qui avait tué Alexandre, car il aurait voulu le tuer mille fois. Enlin, les bourreaux lassés allaient peut-être obtenir de Côme de cesser sur Strozzi des tortures inutiles, lorsqu'un jour un des soldats qui avaient accompagné le geôlier déposa, soit par hasard, soit à dessein, son épée sur une chaise, et sortit sans la reprendre. La résolution de Strozzi fut prompte; il n'espérait plus de liberté ni pour lui ni pour sa patrie : il alla droit à l'épée, la tira du fourreau, s'assura de la pointe et du tranchant, revint à une table où étaient du papier et de l'encre qu'on lui avait laissés dans le cas où il se déciderait à faire des aveux , écrivit quelques lignes d'une main aussi ferme et aussi assurée que si ce n'étaient point les dernières qu'il dût tracer; puis, appuyant la poignée de l'épée au mur et la pointe à sa poitrine, il se laissa tomber dessus. Cependant, quoique l'épée
lui eût traversé le corps, il ne mourut pas sur le coup, car on trouva tracé sur le mur, avec son sang, ce vers de Virgile :
Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor.
Quant aux quelques lignes écrites sur le papier, en voici la traduction littérale :
« Au Dieu libérateur.
a Pour ne pas demeurer plus longtemps au pouvoir de mes ennemis , et pour ne point davantage être tourmenté par des tortures dont la violence me ferait peut-être dire ou faire des choses préjudiciables à mon honneur, et aux intérêts de parents et d'amis innocents , chose qui est arrivée ces jours derniers au malheureux Giuliano Gondi ; moi, Philippe Strozzi, je me suis décidé, quelque répugnance que j'éprouve pour un suicide, à finir mes jours par ma propre main.
« Je recommande mon âme au Dieu de toute miséricorde, le priant humblement, s'il ne veut pas lui accorder d'autre bonheur, de permettre au moins qu'elle habite le même lieu qu'habitent Galon d'Utique et les autres hommes vertueux qui sont morts comme lui et comme moi. »
A quelques pas du palais du vaincu, est la colonne élevée par le vainqueur : cette colonne avait été donnée à Côme par le pape Pie IV; il la fit dresser
à la place même où il apprit le résultat de la bataille de Montemurlo; elle est surmontée d'une statue de la Justice. Peut-être Corne eût-il mieux fait de la placer autre part, ou de la garder pour une meilleure occasion.
Derrière la colonne est remplacement de l'ancien palais de ce Buondelmonte dont le nom se rattache aux premiers troubles qui agitèrent les deux factions guelfes et gibelines de Florence ; en face de la colonne est la sombre et magnifique forteresse des comtes Acciajoli, derniers ducs d'Athènes. 11 y a certains quartiers de Florence dans lesquels on ne peut faire un pas sans heurter un souvenir ; seulement le passé y est tant soit peu dépoétisé par le présent; le palais Buondelmonte, par exemple, est devenu un cabinet littéraire, et la forteresse des ducs d'Athènes s'est métamorphosée en auberge.
Cette forteresse, au reste, était on ne peut plus judicieusement placée ; elle commandait l'ancien pont de la Trinité bâti en 1252, et qui, ayant été ruiné en 1557 par une crue de l'Arno, fut relevé par l'Ammanalo sur un dessin de Michel-Ange. C'est peut-être un des ponts les plus gracieux et les plus légers qui existent.
En cet endroit, la foule se divisait, laissant ce beau pont de la Trinité presque vide, comme si ce n'était point fête de l'autre côté de l'Arno; elle remontait vers le Ponte Vecchio et le Ponte alla
Caraja. Nous suivîmes le flot qui descendait avec le ileuve, et nous passâmes successivement devant les fenêtres du casino de la noblesse, devant la maison où Alfieri, après avoir passé les dix dernières années de sa vie, mourut en 1805 ; devant le palais Gianfigliazzi, occupé aujourd'hui par le comte de Saint- Leu, ex-roi de Hollande, et devant le palais Corsini, magnifique édifice du temps de Louis XIV, qui occupe à lui seul la moitié du quai, et qui préparait alors dans le silence et l'obscurité la royale hospitalité qu'il devait donner le surlendemain à la moitié de Florence.
Il commençait à se faire tard, et nous étions tant soit peu fatigués de nos courses de la journée. Notre course du soir ne nous promettait pas d'autre variété qu'une promenade plus ou moins longue; nous nous acheminâmes vers notre palazzo, de plus en plus émerveillés de la joyeuse humeur de ce bon peuple toscan , qui se met en fête dès la veille, sur la promesse d'une fête pour le lendemain.
La nuit fut terrible : les cloches qui, ordinairement , n'allaient que les unes après les autres , s'étaient mises en fête à leur tour et sonnaient toutes en même temps. Il n'y avait pas le plus petit couvent, pas la plus chétive église qui ne jouât sa partie dans ce concert aérien, si bien que je doute fort qu'il y ait une seule personne qui ait fermé l'œil à Florence dans la nuit du 22 au 25 juin. Quant à
nous, nous la passâmes à peu près tout entière à regarder les illuminations du Dôme et du Campanile, qui ne s'effacèrent qu'avec les étoiles dans les premiers rayons du jour ; il en résulta pour notre collection un magnifique dessin que Jadin fit au clair de lune.
Toutes les heures de la journée étaient prises d'avance ; il y avait à dix heures grand déjeuner chez le marquis Torrigiani, à midi concert à la Philarmonique, à trois heures Corso, et à huit heures théâtre avec grand gala.
Nous n'avions point encore été présentés au marquis Torrigiani, et par conséquent nous ne pouvions être de son déjeuner, ce que nous regrettions fort, non point , comme on pourrait le croire , pour son cuisinier, mais pour le marquis lui-même. En effet, le marquis Torrigiani , dont la noblesse remonte aux premiers jours de la république, a l'une des maisons les plus aristocratiques de Florence. Une invitation au palais Torrigiani l'hiver, et au casino Torrigiani l'été , est la consécration obligée de tout mérite supérieur , que ce mérite soit légué par les ancêtres ou acquis personnellement : quand on a été invité chez le marquis Torrigiani, il n'y a plus d'informations à prendre sur vous ; on peut être , on doit même être invité partout : vous avez vos preuves signées par d'Hosier.
En revanche, nous étions invités au concert de
la IMiilannonique. Que nos lecteurs nous permettent de mettre textuellement le programme sous leurs yeux, et ils jugeront eux-mêmes si les billets devaient être recherchés.