V. Hérold. — Ouverture de Zampa
VI. Bellini. — Puritani, duo exécuté par la princesse Elise et le prince Joseph Poniatowski,
VII. Georgetti. — Variations sur un thème de la Sonnambida , exécuté sur le violon , par M. Giovacchino Giovacchini.
VIII. Bellini. — La Sonnambula , air final, exécuté par la princesse Elise Poniatowski.
Comme on le voit, à part la coopération donnée par madame Laty et par M. Giovacchino Giovacchini, la matinée musicale était défrayée entièrement par les princes Poniatowski ; il était donc, on *en conviendra , difficile de voir un concert plus aristocratique ; les exécutants descendaient en droite
ligne d'un prince régnant il y a à peine un demisiècle. Il est vrai qu'ils avaient dans leur auditoire trois ou quatre rois détrônés. Cependant, comme une matinée musicale ne tire pas son principal charme du parfum d'aristocratie qu'elle répand autour d'elle, nous n'étions pas, il faut l'avouer, sans quelque crainte à l'endroit de l'exécution. Pour mon compte , j'avais en mémoire certains concerts d'amateurs auxquels, à mon corps défendant, j'avais assisté en France , et qui m'avaient laissé d'assez tristes souvenirs. La seule différence que je voyais entre ceux que j'avais entendus et celui que j'allais entendre était dans la qualité des artistes, et je ne croyais pas que le titre de prince fût une garantie suffisante pour la tranquillité de mes oreilles. Je ne m'en rendis pas moins à l'heure indiquée à la salle de concert située sur l'emplacement des Stinche, qui sont les anciennes prisons de la ville. Telle est la progression des choses dans cette bonne et belle Florence. Si Dante y revenait , il trouverait probablement son enfer changé en salle de bal.
La salle , si grande qu'elle fût , était comble ; cependant, grâce à l'attention des commissaires auxquels nous étions recommandés, nous parvînmes à trouver place. Bientôt, la princesse Élise entra, conduite par le prince Joseph ; madame Laty la suivait, conduite par le prince Charles ; à leur vue, la salle tout entière éclata en applaudissements. Cela
ne prouvait rien ; dans tous les pays du monde, on applaudit une jolie femme, et la princesse Élise est une des personnes les plus gracieuses et les plus distinguées qui se puissent voir.
Nos amateurs étaient visiblement émus ; en effet, dès que Ton veut monter au rang d'artiste, il faut que le talent réponde à la prétention ; un parterre, fût-il composé individuellement de grands seigneurs, devient un corps essentiellement démocratique, par le fait même qu'il est un parterre. Au reste, cette crainte fut d'avance, pour moi, une preuve de supériorité : des chanteurs médiocres eussent eu plus d'aplomb.
Dès les premières notes, notre étonnement fut grand : ce n'étaient point des amateurs que nous entendions, c'étaient d'admirables artistes ; il serait peut-être impossible de trouver, même sur les meilleurs théâtres de France et d'Italie , trois voix qui se mariassent plus harmonieusement ensemble, que celles de la princesse Élise, du prince Joseph et du prince Charles ; en fermant les yeux, on pouvait se croire aux Bouffes, et parier pour Persiani, Rubini et Tamburini. En rouvrant les yeux seulement, on se retrouvait en face de gens du monde. Tout le concert fut chanté avec cette supériorité d'exécution qui m'avait si prodigieusement étonné au premier morceau, et qui se soutint jusqu'au dernier. La séance finit, comme elle s'était ouverte, par des
tonnerres d'applaudissements; les illustres exécutants , rappelés dix fois , revinrent dix fois saluer leur frénétique auditoire. C'est que les princes Poniatowski appartiennent à une famille privilégiée , et que , s'ils perdaient leur fortune comme ils ont perdu leur trône, ils pourraient s'en refaire de leurs propres mains une aussi belle, et peut-être bien aussi illustre que celle que leur père leur a léguée. En effet, on ne peut être à la fois plus grand seigneur et plus artiste que le prince Charles et le prince Joseph ; le dernier en outre est poète et musicien ; il a donné, pendant notre séjour à Florence, deux opéras de premier ordre, l'un sérieux, l'autre bouffe; le premier intitulé : Procida; le second, Don Desiderio ; tous deux ont obtenu un succès de fanatisme. Mais aussi il faut dire que le prince Joseph a un grand avantage sur la plupart des compositeurs; son opéra fini, il appelle son frère et sa belle-sœur, leur distribue à chacun leur partie, et garde la sienne. Tous trois se mettent à l'étude ; un mois après, toute la société florentine est invitée à la salle Steindich, qui est le théâtre Castellane de Florence. Là, l'opéra est joué et chanté devant un public parfaitement mélomane, dont toutes les impressions sont étudiées par le maestro, auquel elles arrivent d'autant plus complètes, qu'il est à la fois auteur et acteur. Il est vrai qu'il y a un point sur lequel on peut se tromper : c'est que , dans ces
représentations préparatoires, l'opéra est souvent infiniment mieux exécuté, qu'il ne le sera à la représentation définitive.
Lorsque nous partîmes de Florence , le prince Joseph, déjà salué par toute l'Italie du nom de maestro, composait un troisième opéra pour le théâtre de la Fenice à Venise.
Le concert avait fini à trois heures ; nous avions juste le temps de rentrer chez nous, de dîner et d'aller prendre la file au Corso. Le Corso , comme l'indique son nom, est une promenade dont le lieu varie selon les circonstances. Cette fois elle s'étendait de la porte al Prato au palais Pitti, passant d'une rive à l'autre de l'Arno et traversant le pont de la Trinité. Le Corso est, comme la Pergola, la réunion de toutes les élégances indigènes et exotiques. C'est le Longchamp de Florence avec un beau ciel et vingt degrés de chaleur au lieu de trois degrés de froid. Là, tout ce qui a un nom, que ce nom soit en i ou en o, en off ou en iefl\ en Tca ou en ki, vient rivaliser de luxe. Il en résulte que Florence, proportion gardée, est peut-être la ville du monde où il y a non-seulement les équipages les plus nombreux , mais aussi les équipages les plus magnifiques. Là encore nous retrouvâmes toute la famille Poniatowski ; seulement les artistes étaient redevenus princes.
Pendant deux heures chacun se promène, non pas pour se promener , mais pour montrer sa voi-
ture et ses livrées. Les équipages les plus riches et les plus élégants sont ceux des princes Poniatowski, du comte Grieffo et du baron de la Gherardesca. Disons en passant que ce dernier est le seul descendant d'Ugolin, ce qui prouve, quoi qu'en dise Dante, que son aïeul n'a pas mangé tous ses fils.
Le Corso fini , chacun rentre en toute hâte pour faire toilette ; le Corso n'est qu'une espèce d'escarmouche , une affaire d'avant-garde ; on s'est donné en passant rendez-vous à la Pergola , pour le combat général. C'est que, contre son habitude, la Pergola, ce soir-la, doit être parfaitement éclairée. C'est, nous l'avons dit, jour de gala. Or le gala consiste à ajouter à l'illumination ordinaire un faisceau de huit ou dix bougies pour chaque loge. Mais les loges s'entêtent, et plus la salle s'éclaire, plus elles restent obscures. C'est beaucoup plus commode pour être chez soi , c'est vrai , mais c'est beaucoup moins avantageux pour les femmes que nos loges découvertes.
Ce qu'il y avait ce soir-là de diamants et de dentelles à la Pergola est incalculable. Toutes les vieilles richesses de ces vieilles familles étaient sorties de leurs écrins et de leurs bahuts. La salle ruisselait de pierreries; cependant les victorieuses étaient la princesse Corsini , la princesse Élise Poniatowski et la duchesse de Casigliano.
Je ne sais pas pourquoi on chante dans les salles d'Italie , à moins que ce ne soit par un de ces restes
d'habituée qu'on ne peut déraciner. 11 n'y a pas , pendant les trois heures que dure le spectacle, une personne qui regarde ou qui écoute ce qui se passe sur la scène , à moins , comme je l'ai déjà dit , qu'il n'y ait ballet. Chacun cause ou lorgne, et la musique , on le comprend , ne peut que nuire à la conversation. Voilà le secret de la préférence que les Italiens ont pour les accompagnements peu instrumentés : ils ne pouvaient pardonner à Meyerbeer d'être obligés de l'écouter.
Les jours de gala, le grand-duc assiste régulièrement à la représentation avec sa famille. Aussitôt qu'il arrive dans sa loge , chacun se retourne , salue» et applaudit; puis chacun se remet en place, se recouvre, et il n'en est plus question. Sa présence, au reste , n'influe ni sur les chutes ni sur les succès, et elle n'opère ni sur les sifflets ni sur les applaudissements. En Toscane, on ne sent la présence du souverain que comme on sent celle du soleil, par la chaleur et le bien-être qu'il répand. Partout où il est, la joie est plus grande, voilà tout.
À onze heures et demie en général , le spectacle finit. Ce n'est qu'en Allemagne qu'on se couche à dix heures , et que l'on quitte la salle à huit heures et demie pour aller souper. En Italie , on mange peu , et on ne soupe que dans le carnaval ; les gourmands sont des exceptions, on les montre au doigt, et on les vénère.
Après la Pergola, il y a un second spectacle, c'est le foyer : au foyer il y a rout ; au lieu de sortir en presse, comme on fait chez nous, et d'attendre sa voiture dans le vestibule ou dans les escaliers , ôn entre dans une grande salle attenante au théâtre, bien fraîche l'été, bien chaude l'hiver, et l'on organise la journée du lendemain. Il y a là quelque chose de curieux , non-seulement à voir , mais à écouter; ce sont les noms qu'on appelle : en dix minutes, vous passez en revue les Corsini , les Pazzi , les Gherardesca , les Albizzi , les Capponi , les Guicciardini , tous noms splendidement historiques qui , depuis le xue et le xme siècles, retentissent dans l'histoire ; vous vous croiriez encore au beau temps du gonfalonnat , et vous vous attendez à chaque instant à voir entrer ou sortir Laurent le Magnifique.
A une heure à peu près, nous rentrâmes chez nous. Les cloches faisaient leur vacarme , mais cette fois je me bourrai les oreilles de coton, et dormis comme un sourd ; ce fut le soleil qui me réveilla.
Il y avait, ce jour-là, course en char, Corso , illumination sur l'Arno , et bal au casino de la noblesse. Ce temps n'était pas encore trop mal employé. Les courses en char étaient fixées pour une heure ; elles ont lieu sur la place Sainte-Marie- Nouvelle, dont toutes les fenêtres deviennent l'objet de l'ambition générale. Heureux ou plutôt malheu-
reux ceux qui demeurent sur cette place : il faut qu'ils trouvent place chez eux pour toutes leurs connaissances ; quinze jours à l'avance , c'est un travail à en perdre la tête.
Nous n'avions eu à nous occuper de rien ; l'étranger est l'élu de Florence. Pourvu qu'il soit bien recommandé, il peut vivre dégagé de tout soin. On le prend chez lui , on le mène en voiture , on lui fait voir les fêtes, on le conduit au spectacle, on le ramène à la maison. C'est un devoir presque national de l'amuser, et on fait tout ce qu'on peut pour cela. Malheureusement , l'étranger a en général le caractère morose et ingrat ; s'il s'amuse , il ne veut pas en convenir , et une fois qu'il a quitté la ville , il remercie ceux qui l'ont amusé , en disant du mal d'eux. Par bonheur encore, les Florentins ne se découragent pas pour si peu; ce qu'ils font, sans doute ils le font parce qu'ils doivent le faire , et ils pensent que l'hospitalité , comme toutes les vertus, a sa rcompense en elle-même.
Le prince Joseph Poniatowski nous donnait un gage de cette obligeance convenue , et cependant si mal récompensée : le prince s'était chargé de nous , et devait nous conduire chez M. Finzi , dont les fenêtres donnent sur la place Sainte-Marie-Nouvelle ; il vint nous chercher, non pas à l'heure dite, mais une demi-heure avant. Ce n'était pas trop tôt pour être surs d'avoir des places sur le balcon.
La place Sainte-Marie-Nouvelle est une des plus gracieuses de Florence ; c'est là que s'élève celte charmante église que Michel -Ange appelait sa femme. Là aussi Roccace a placé la rencontre des sept juunes Florentines qui, après la peste de 1348, forment le projet de se retirer à la campagne pour y raconter ces fameuses nouvelles qui donneraient une singulière idée des mœurs des dames de celte épo que , s'il fallait en croire le poëtesur parole.
L'église de Sainte-Marie-Nouvelle lient au-dedans tout ce qu'elle promet au dehors : on y entre par une porte d'Alberti, comparable à tout ce qui a été fait de plus beau en ce genre , et une fois entré, on y trouve une galerie de fresques et de tableaux d'autant plus curieuse, qu'elle s'étend des maîtres grecs aux auteurs contemporains.
Le moment était bon pour voir ce qui reste des premiers : leurs peintures sont ensevelies dans une chapelle souterraine où restent en dépôt, pendant trois cent cinquante jours de l'année , les estrades et gradins qu'on en tire tous les six mois pour en faire des amphithéâtres publics lors des courses des Barberi. Or, comme les courses devaient avoir lieu le lendemain , la chapelle était parfaitement vide ; il est vrai que je n'en fus guère plus avancé pour cela : le temps et l'humidité ont fait chacun son office, et il ne reste que bien peu de traces de ces pinceaux bysantins auxquels Florence dut son Cimabue.