DUMAS. SOI1V. DE VOYAGE. — T. I
En revanche , si les fresques des maîtres sont à peu près perdues , le tableau de l'élève est parfaitement conservé : c'est cette fameuse madone entourée d'anges que Charles d'Anjou ne dédaigna point d'aller visiter à l'atelier même de l'artiste , et qui fut portée à l'église , précédée des trompettes de la république, et suivie de toute la seigneurie de Florence ; on comprendra cet enthousiasme en faisant ce que j'ai fait , c'est-à-dire en passant des peintures by sa nlines à la peinture nationale. Autrement il serait difficile de se placer au point de vue des enthousiastes du xme siècle. Puis, si l'on veut suivre les progrès de l'art , de la madoue de Cimabue on passera à la chapelle des Strozzi , où André et Bernard Orgagna, ces deux géants de poésie, ont peint l'enfer et le paradis. Dans l'enfer, les chercheurs d'anecdotes reconnaîtront, au papier qui décore son bonnet, l'huissier qui, le jour même où André reçut la commande de Strozzi le vieux, avait saisi les meubles de l'artiste ; de là ils iront chercher les fresques peintes en l'honneur des apôtres Philippe et Jean , par frère Lippi , puis ils passeront derrière l'autel et trouveront dans le chœur le chef-d'œuvre de Guirlandajo , cette chapelle où Michel-Ange rêva la chapelle Sixtine ; ils termineront leurs investigations par le saint Laurent de Machetli , par le Martyre de sainte Catherine de Bugeardi , dont Michel-Ange a dessiné les soldats. Enfin ils s'inclineront devant les crucifix
de Giotto et de Brunellesehi , ces deux chefs-d'œuvre, l'un de naïve résignation et l'autre de patiente souffrance ; ce fut ce dernier qui fit dire à Donalello : « C'est à toi, Brunelleschi , de faire des christs, et à moi de faire des paysans. »
Ce n'est pas tout : après l'église viennent les cloîtres; après les fresques d'Orgagna , les grisailles de Paul Uccello ; après la chapelle Strozzi , la chapelle des Espagnols ; après frère Lippi , le peintre naturaliste et charnel , Simon Meinmi , le peintre idéaliste et religieux ; tout cela , église , chapelles, cloîtres, peintures, est renfermé dans un circuit de cinq cents pas , avec cette profusion qui distingue l ltalie , et qui fait de chaque édifice religieux une histoire de l'art.
J'achevais ma visite, lorsque j'entendis de grands cris de joie sur la place : à Florence, on ne crie jamais qu'en signe de plaisir. Je présumai qu'il se passait quelque chose de nouveau, et je courus à la porte (jui donne sur la place. En effet, une ligne de soldats faisait évacuer aux spectateurs le cercle destiné à la course des chars ; mais le curieux de la chose, était la façon dont les soldats s'y prenaient pour obtenir ce résultat. En Toscane, nous l'avons dit, le peuple est le maître : c'est lui qu'il faudrait appeler monseigneur, si l'on voulait remettre réellement chaque chose à sa place; aussi les soldats ne lui parlent-ils en général que le chapeau à la main.
On le prie de s'écarter; on lui promet que c'est pour son plaisir qu'on le dérange, on lui assure qu'il s'amusera bien s'il veut obéir ; et alors ce bon peuple , qu'on repousse en riant, recule en riant, échangeant avec les soldats mille lazzi de facétieuse hilarité. Là jamais de coups de crosse sur les pieds, jamais de bourrades dans la poitrine ; un soldat qui donnerait une chiquenaude à un bourgeois irait à la salle de police pour huit jours. Il y a une école de gendarmerie à fonder là, comme nous avons fondé à Rome une école de peinture.
Je me hâtai d'aller prendre ma place au balcon de M. Finzi : un instant après, le grand-duc et toute la cour parurent à la loge de San-Paolo , élégant portique élevé en face de l'église Sainte-Marie- Nouvelle par Brunelleschi ; puis une vingtaine de cavaliers , débouchant par Borgo-Ognisanti , annoncèrent l'arrivée des concurrents. Presque aussitôt quatre cocchi, montés sur leurs chars, s'avancèrent au grand trot sur la place : les cocchi étaient vêtus à la* romaine, et les chars taillés à l'antique. Les quatre factions du cirque y étaient représentées ; il y avait les rouges , les verts , les jaunes et les bleus. Rien n'empêchait de croire , en se rajeunissant de dix-huit cents ans, que l'on assistait à une fête donnée par Néron.
Malheureusement la police florentine , qui lient avant tout à ce que les fêtes ne changent jamais de
caractère, et à ce que ceux qui sont venus pour rire ne s'en aillent pas en pleurant , décide à l'avance quel sera le vainqueur. En conséquence , les autres cocchi doivent laisser prendre les devants au privilégié du buon-governo , qui remporte tout doucement sa victoire, et qui console immédiatement ses rivaux de leur défaite en les emmenant avec lui au cabaret. Cela est d'autant plus facile à organiser à l'avance , que les chars et les chevaux appartiennent à la poste , et que les chefs des factions rouge , bleue, verte, jaune, sont tout bonnement des postillons. Cette fois il avait été décidé que ce serait le cocher rouge qui remporterait le prix : c'était son tour, il n'y avait rien à dire , le tour de chacun se représentant ainsi tous les cinq ans.
Mais un bruit aussi étrange que celui qui venait de parvenir à Achille lorsqu'il rencontra Agamemnon commençait à circuler dans la foule : on disait que le cocher rouge et le cocher bleu s'étaient pris la veille de dispute, et que le cocher bleu avait menacé tout haut le cocher rouge de ne pas lui laisser remporter sa victoire avec la facilité ordinaire. Le cocher rouge , qui savait d'avance que les deux meilleurs chevaux de la poste lui appartenaient de droit , s'était moqué de son compagnon ; ce qui fait que celui-ci , s'étant promis une seconde fois tout bas ce qu'il avait promis une première fois tout haut , avait préludé à cette concurrence en donnant à ses chc-
vaux double ration d'avoine et en leur faisant boire le fiasco de Montepulciano qu'on lui avait donné pour lui-même. Aussi les chevaux du cocher bleu montraient-ils une ardeur inaccoutumée; et, si certain qu'il fût de la supériorité des seins, le cocher rouge ne laissait pas de jeter de temps en temps sur eux un regard assez inquiet.
Enfin le signal fut donné par une fanfare de trompettes et par le déploiement du vieux drapeau de la république : aussitôt les quatre concurrents, qui devaient faire trois fois le tour de la place en passant chaque fois derrière les deux obélisques placés à ses deux extrémités , s'élancèrent avec une rapidité qui fait honneur à la manière dont les postes de la Toscane sont servies. Mais du premier coup il fut facile de voir que la question principale se viderait entre le cocher rouge et le cocher bleu : les chevaux du second, excités par leur double mesure d'avoine, par leur bouteille de vin , et plus encore par la haine de leur conducteur, qui était passée dans son fouet, avaient retrouvé leur vigueur première. Forcé par la disposition des chars , réglée à l'avance par la police, délaissera son adversaire la meilleure place, c'est-à-dire celle qui lui permettait de raser de plus près les deux obélisques , il essaya dès le premier tour d'enlever cet avantage au cocher rouge. Les juges du camp commençaient bien à s'apercevoir de cette rivalité à laquelle ils ne s'étaient pas attendu „
mais il était trop tard pour y remédier. Vers le milieu du second tour, le cocher bleu essaya de couper le cocher rouge ; de son côté , le cocher rouge se trompa : un coup de fouet destiné à ses chevaux arriva droit sur la figure de son adversaire ; celui-ci riposta; à partir de ce moment, les deux concurrents frappèrent l'un sur l'autre , à la grande satisfaction de leurs chevaux qui , partageant la rivalité de leurs maîtres , ne continuèrent pas moins de galoper de leur mieux. Mais un double accident résulta de ce changement : les deux cochers , trop occupés de frapper l'un sur l'autre pour conduire leurs chevaux, se trouvèrent lancés de telle manière, qu'en arrivant à l'obélisque le cocher bleu accrocha la borne, et le cocher rouge accrocha le cocher bleu ; le choc fut si violent que les quatre chevaux s'abattirent : le cocher bleu tomba comme Hippolyte embarrassé dans les rênes de ses chevaux ; le cocher rouge fut jeté à dix pas par-dessus son char. Le cocher vert, qui voulut passer entre les degrés de l'église et le cocher rouge , monta sur les deux premières marches et versa. Quant au cocher jaune , qui , suivant le programme , devait arriver le dernier, et qui par conséquant se tenait à une distance respectueuse , il put s'arrêter à temps , et demeura sain et sauf, lui et son attelage.
Moins on s'attendait à ce spectacle, mieux il fut reçu par les spectateurs. Depuis les courses de
Néron on n'avait rien vu de pareil. Toute la place battit des mains. Ce bruit électrique rendit des forces au cocher rouge, qui n'avait fait, au reste, que toucher la terre , et qui , se relevant aussitôt , était remonté dans sa carriole ; quelques efforts lui suffirent pour la dégager , et il repartit au galop. Le cocher bleu se remit à son tour sur ses jambes, et le suivit avec l'opiniâtreté du désespoir, mais cette fois sans pouvoir l'atteindre ; ses chevaux étaient dégrisés. Le cocher jaune passa entre son camarade versé et l'obélisque, et au lieu d'être le quatrième, se trouva le troisième ; il n'y eut que le malheureux cocher vert qui demeura en place, quelques efforts qu'il fît pour relever son char et mettre ses chevaux sur pied : pendant ce temps, le cocher rouge acheva sa carrière et arriva triomphalement au but.
Aussitôt la trompette sonna, et le porte -étendard monta dans le char du vainqueur, qui s'en alla recevoir je ne sais où le prix de sa victoire, suivi par les trois quarts de la foule; l'autre quart resta pour consoler les vaincus. Il n'y eut, au reste, rien d'interverti dans les intentions du buon-governo : le cocher rouge eut la couronne que la main paternelle du gonfalonier avait tressée pour lui , et s'il y eut quelques changements dans le programme, ils furent, comme on le voit, tout à l'avantage du public.
Cependant le grand-duc et les jeunes archiduchesses avaient eu grand'peur. On vint s'informer
de leur part s'il n'était arrivé aucun accident sérieux; tout s'était borné heureusement à quelques égratignures. La foule s'écoula aussitôt ; c'était l'heure du dîner, et Florence tout entière avait rendez-vous de huit heures du soir à deux heures du matin sur les quais qui bordent l'Arno.
Nous étions invités, comme nous l'avons dit , à voir les fêtes nocturnes des fenêtres du palais Corsini. La duchesse de Cagliano, belle-fille du prince, l'une des femmes les plus artistes et les plus spirituelles de Florence, avait bien voulu nous faire inviter au nom de son beau-père. Nous nous étions étonnés de cette invitation, car nous savions le prince à Rome. Mais la première personne à qui nous en parlâmes nous répondit que, sans aucun doute, le prince reviendrait de Rome pour faire les honneurs de son palais , non-seulement à ses compatriotes , mais encore aux étrangers attirés à Florence par la solennité des fêtes prtronymiques de saint Jean. En effet, nous apprîmes chez M. Finzi que le prince venait d'arriver.
Le prince Corsini est de nom et de façons un des plus grands seigneurs qui existent au monde : il descend, je cois, d'un frère ou d'un neveu de Clément XII, auquel les Romains, reconnaissants, élevèrent, après un pontificat de neuf ans, une statue de bronze qui fut placée au Capitole. De ce pontificat date pour les Corsini le titre de prince, mais
l'illustration historique de la famille remonte aux premiers temps de la république. C'était une Corsini , cette femme si fière qu'avait épousée Machiavel, et qui lui inspira son joli conte de Belphégor.
Napoléon , qui se connaissait en hommes, et qui accaparait à son profit toutes les capacités, remarqua le prince Corsini. Il l'attira en France, le fit conseiller d'État et officier de la Légion d'honneur. Sous Napoléon , ce n'était point assez d'être quelque chose pour avoir droit à de pareilles faveurs , il fallait encore être quelqu'un ; le prince Corsini était à la fois quelqu'un et quelque chose. Aussi ce fut à lui que Napoléon recommanda la princesse Élisa lorsqu'elle partit pour Florence où l'attendait la couronne de grande-duchesse.
Napoléon tomba et entraîna toute sa famille dans sa chute. Le prince Corsini, que l'on avait fait Français , redevint Italien. Rome alors le nomma sénateur, comme la France l'avait nommé conseiller d'Etat. Le prince Corsini fit son entrée à Rome; c'était une occasion offerte au prince de faire honneur à son nom, à son rang : il la saisit comme il saisit toujours les occasions de ce genre. Pendant trois jours les fontaines du Capitole versèrent du vin ; pendant trois jours des tables publiques furent dressées sur le vieux Forum. On n'avait pas vu pareille chose depuis César; 45,000 écus y passèrent, 45,000 écws font environ 270,000 francs de notre monnaie.
Aussi , lorsque le grand-duc de Toscane songea à faire demander en mariage le sœur du roi de Naples, ce fut le prince Corsini qu'il chargea des négocialions. Le prince Corsini accepta l'ambassade à la condition qu'il en ferait seul tous les frais. Le grandduc comprit ce qu'il y avait de princier dans une pareille exigence : il laissa carte blanche au prince Corsini , qui parut à la cour du roi de Naples comme Tenvoyé d'un empereur. Seulement, le mariage conclu , le grand-duc donna au prince Corsini la plaque de Saint-Joseph en diamants.
Tous les deux ou trois ans , le prince Corsini donne un bal : ce bal lui coûte de 40 à 50,000 fr. Quelques jours avant mon départ de Florence, j'ai assisté à une de ces fêtes : nous étions quinze cents invités ; il y eut, pendant toute la nuit , souper constamment servi pour tout le monde , et pas un valet, pas une pièce d'argenterie , pas un candélabre, pas une banquette, qui ne fût à la livrée ou aux armes des Corsini. Le vieux palais pouvait, disait-on, fournir encore toutes choses à cinq cents personnes de plus.
Maintenant, on ne s'étonnera pas que le prince fût revenu tout exprès de Rome, pour faire à Florence les honneurs de ces fêtes , qui , se passant sous son balcon , semblent être données bien plus encore en son honneur qu'en celui de saint Jean.
L'entrée du palais Corsini est magnifique; en mon-
tant l'escalier, que domine la statue de Clément XII, on pourrait se croire à Versailles : mille personnes tiendraient et danseraient à Taise dans l'antichambre. A peine fûmes-nous entrés, que la princesse Corsini , que nous ne connaissions point encore, vint droit à nous avec une affabilité et une grâce toute française. La princesse Corsini est Russe : elle a quitté l'Italie d'Asie pour l'Italie d'Europe , la Crimée pour la Toscane , Odessa pour Florence ; c'est une jeune et belle femme de grand air, à qui ses robes de brocard d'or et ses rivières de diamants donnent l'aspect d'une châtelaine du moyen âge. Aussi je ne sais rien de plusen harmonieavec ce beau palais , tout tapissé de Titiens , de Raphaëls et de Van Dycks, que la maîtresse, qui semble s'être détachée d'une de leurs toiles pour en faire les honneurs.
Je me rappellerai toute ma vie l'impression que je ressentis lorsque , du milieu de ses salons , tout resplendissants de lumière , je jetai les yeux sur l'Arno, tout flamboyant d'illuminations. Les Italiens ont un art particulier pour disposer les flambeaux qui éclairent leurs fêtes. Le fleuve , tout chargé de gondoles pavoisées glissant au son des instruments, et portant de joyeux convives qui se renvoyaient des santés d'une barque à l'autre, était littéralement entre deux murs de flamme. Partout où l'on apercevait l'eau , l'eau réfléchissait le feu : l'Arno comme le Pactole semblait rouler des flots d'or.
Le feu d'artifice tiré, chacun prit congé du prince. A neuf heures et demi , il y avait bal au casino , et, comme la cour venait à ce bal , il était convenable que l'aristocratie florentine fût là pour la recevoir. Je pris à mon grand regret congé , non pas du prince et de la princesse que j'allais retrouver, mais de leur palais, que je me promis bien de revoir. Au reste, la séparation ne devait pas être longue; nous y dînions le lendemain.
Comme on était venu chez le prince Corsini en toilette de cour, on n'eut que cent pas à faire pour se trouver au casino. J'entends par toilette de cour cravate blanche , croix , crachats et cordons. Quant à l'uniforme , le duc ne l'exige pas, même pour les bals au palais Pitti. Il n'est de rigueur qu'aux réceptions du premier jour de l'an et aux concerts du carême .
Il était impossible de trouver un contraste plus parfait que celui qui nous attendait. Rien de plus riche que le palais Corsini, rien de plus simple que le casino. C'est un appartement donnant d'un côté sur le quai , de l'autre sur la place de la Trinité , et composé de quatre ou cinq chambres peintes simplement à la détrempe. Une de ces chambres est consacrée au bal , les autres au billard et au whist.
Lorsque nous entrâmes , la cour venait d'arriver. Les différents ambassadeurs attendaient leurs compatriotes respectifs dans la première pièce , et les