‹ Souvenirs de voyageChapitre 7 sur 7 · DUMAS. SOUV. DE VOYAGE. — T. I · texte numérisé non relu

DUMAS. SOUV. DE VOYAGE. — T. I

présentaient successivement au chambellan de service. C'était tout le cérémonial. Cette formalité accomplie , ils pouvaient entrer dans la salle du bal. Rien, au reste, ne dislingue le grand-duc et sa famille de ceux qui les entourent ; toute la différence qu'il y a entre eux et les autres invités , c'est que des fauteuils sont réservés aux archiduchesses, et qu'au lieu d'attendre les invitations, elles choisissent ellesmêmes et font inviter par leurs chambellans les cavaliers avec lesquels elles désirent danser. Ces invitations ne sortent pas d'un très-petit cercle, et s'adressent ordinairement au personnages qui occupent des charges aux palais Pitti. Les privilégiés sont donc , en général , les fils du prince Corsini , les fils du comte Martelli , le marquis Torrigiani , et le comte Cellani. Il va sans dire , que, s'il y a dans la salle quelque prince étranger, les invitations vont à lui de préférence.

A trois heures, laY cour quitta le bal, ce qui n'empêcha point les acharnés de continuer de danser. Comme nous n'étions point de ceux-là, nous nous retirâmes immédiatement , et regagnâmes notre palazzo.

La journée du 25 était un peu moins chargée que celle du 24, il n'y avait que Corso, course de Barberi, et Pergola. Nous étions, en outre, invités, comme nous l'avons dit, à dîner chez le prince Corsini. Il y avait donc moyen de faire face à lotit.

Le Corso élait le même que les deux jours précédents. Je n'ai plus rien à en dire à mes lecteurs. A trois heures , nous étions chez le prince Corsini ; le dîner avait été avancé d'une heure ou deux, afin que nous pussions assister à la course des Barberi.

Une des choses les plus rares à rencontrer à l'étranger est, pour un Français , cette bonne et franche causerie parisienne, dont on ne sent le prix que lorsqu'on l'a perdue et qu'on la cherche vainement. Je me rappelle qu'un jour une provinciale demandait devant moi à madame Nodier , qui lui parlait de nos soirées de l'Arsenal : — Madame, faites-moi le plaisr de me dire qui mène la conversation chez vous. — Oh ! mon Dieu , répondit madame Nodier, personne ne la mène, ma chère amie; elle va toute seule. Cela étonna beaucoup la provinciale, qui croyait que la conversation , comme une fille honnête , a besoin d'être dirigée par une gouvernante.

Eh bien, cette conversation insoucieuse, frivole, profonde , colorée, légère , poétique , Protée aux mille formes, fée insaisissable, ondine bondissante, qui naît d'un rien, s'attache à un caprice, s'élève par l'enthousiasme, retombe avec une plaisanterie, se prolonge par l'intimité, meurt par l'insouciance, se rallume à une étincelle, brille de nouveau comme un incendie, s'éteint tout à coup comme un météore pour renaîlre , sans que l'on sache pourquoi ni

comment ; cette conversation dont notre esprit altéré était plus avide que l'estomac le plus exigeant ne le sera jamais d'un bon dîner, nous la retrouvâmes chez le prince Corsini. Le prince se rappelait Paris, la duchesse de Casigliano le devinait; quanta la princesse, elle est Russe, et Ton sait la difficulté que nous avons nous-mêmes à distinguer une Russe d'une Française. On parla de tout et de rien , de bal , de politique , de Jockey-Club, de toilette, de poésie, de théâtre, de métaphysique, et on se leva de table après avoir, sans qu'aucun de nous pût dire de quoi il avait été question, échangé assez d'idées pour défrayer pendant une année une petite ville de province.

Le dîner avait duré jusqu'à quatre heures et demie ; à cinq heures avaient lieu les courses. Le prince Corsini avait mis à notre disposition le casino de son second fils, le marquis de Layatico, gouverneur de Livourne. Comme les courses partaient de la porte al Prato, les chevaux passaient justement sous ses fenêtres ; nous ne quittions donc une hospitalité que pour en recevoir une autre.

Le casino du prince Corsini serait en France un palais. Nous entrâmes par la porte du milieu, ce qui n'est pas un détail de mœurs indifférent, car la porte du milieu ne s'ouvre que pour le grand-duc, les archiducs et le prince Corsini. Ce jour-là il y avait double raison pour que la porte d'honneur fût

ouverte. C'est du balcon du casino du prince Corsini que les jeunes archiducs doivent voir la course. Je dis doivent, car je crois que c'est entre le palais Pitli et le palais Corsini une vieille convention de prince à prince; le petit-fils du prince Corsini, qui est un bel enfant de cinq ou six ans , en faisait les honneurs aux jeunes archiducs, qui sont à peu près de son âge.

L'heure de la course approchait ; nous nous plaçâmes aux fenêtres et aux balcons latéraux, la fenêtre et le balcon du milieu étant réservés aux archiducs ; la rue présentait un aspect dont on ne peut se faire une idée. De chaque côté était dressé un amphithéâtre de gradins qui s'élevaient à la hauteur des premiers étages, dont les fenêtres semblaient faire le dernier degré. Il en résultait que, comme les fenêtres du second succédaient aux fenêtres du premier, le toit aux fenêtres du second, et que degrés, fenêtres et toits, étaient tous chargés d'hommes , de femmes et d'enfants , il n'y avait aucune interruption de spectateurs sur un espace de plus de cinquante pieds de haut. Ajoutez à ce tableau vivant, inquiet et bariolé, les longs rideaux flottants de damas de mille couleurs que, dans toutes les fêtes publiques, les Italiens ont l'habitude de laisser pendre de leurs balcons, et vous aurez une idée du spectacle qui s'ofrait à nous aussi loin que la vue pouvait s'étendre.

Bientôt notre regard se fixa sur les concurrents ;

c'étaient cinq jolis chevaux de petite taille, nés en Toscane, car les chevaux toscans seuls peuvent concourir pour le prix, dont partie est un don du grand duc et partie le résultat d'une poule. Chacun d'eux portait sur la cuisse le numéro sous lequel il était inscrit, tandis que sur le dos et le long de leurs flancs flottaient des espèces de châtaignes de fer, dont les pointes aiguës comme des aiguilles étaient destinées à activer leur course. Ils s'avançaient conduits par leurs maîtres respectifs, qui les firent ranger derrière une corde ; à un signal donné, celte corde devait tomber et leur livrer passage. La distance à parcourir était à peu près de deux milles. Le point de départ était, comme nous l'avons dit, la porta al Prato , et le but la porta alla Croce. Un, deux, trois, quatre ou cinq coups de canon devaient annoncer la victoire et indiquer le vainqueur, le nombre des coups correspondant toujours à son numéro.

Au signal donné la corde tomba ; les cinq chevaux partirent au galop et disparurent dans Borgo-Ognisanti. Cinq ou six minutes après on entendit deux coups de canon ; c'était le n° 2 qui avait gagné. Aussitôt tout le peuple se dispersa, et cela sans bruit, sans rumeur, s'écoulant, non pas comme l'eau d'un torrent , mais comme l'eau d'un lac, joyeux cependant, mais joyeux de cette joie intérieure qui n'a pas besoin pour se compléter ou plutôt pour s'étour-

dir d'une bruyante expression. Tout peuple qui s'amuse à grand bruit est un peuple qui souffre.

Le spectacle en lui-même n'avait pas duré cinq secondes, et cependant la ville s'était mise sur pied pour y assister. C'est que, comme nous l'avons déjà dit, tout est prétexte à spectacle à Florence. On s'y amuse plus du plaisir que l'on aura, ou du plaisir que l'on a eu, que du plaisir que l'on a.

La journée se termina par la Pergola pour l'aristocratie , par le Cocomero pour les bourgeois , et par le théâtre de Borgo-Ognisanti et de la Piazza- Vecchia pour le peuple.

Il y eut bien le lendemain et le surlendemain quelques restes de fête , comme après les tremblements de terre le sol est quelque temps encore à frémir ; mais bientôt tout rentra dans son état ordinaire; enfin les grandes chaleurs de juillet arrivèrent, et chacun partit pour les eaux de Lucques, de Via-Reggio ou de Monte-Catini.

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