Souvenirs de voyage
L'île de la Réunion a, depuis ces dernières années, attiré l'attention spéciale de tous ceux qui s'intéressent a la prospérité de notre France coloniale. Jetée comme un piton isolé au milieu de l'océan indien, sans cesse menacée par les éruptions du volcan la Fournaise, l'île de la Réunion présente assurément l'un des exemples les plus remarquables de ce que peuvent les efforts persévérants de l'homme pour fertiliser le sol en apparence le plus stérile et le plus tourmenté, et pour développer presque à l'infini" sa force productrice.
Chacun sait a quelles proportions exiguës cette île est
réduite. De configuration ovale, sa longueur est à peine d'une quinzaine de lieues ; sa largeur ne dépasse pas dix lieues, et dans cette étroite superficie s'entassent deux systèmes de montagnes volcaniques, dont le piton des Neiges pour le système nord, et le piton de la Fournaise (volcan encore en activité) pour le système sud, forment les points culminants. Une chaîne de montagnes moins élevées réunit ces deux pitons, et, comme une immense muraille, divise l'île en deux parties, formant chacune un arrondissement administratif que leur position à l'égard du vent dominant, le vent sud-est, a fait désigner sous le nom d'arrondissement du Vent et d'arrondissement Sousle-Vent. La physionomie de ces deux contrées n'est pas la même, et, quoique depuis quelques années surtout on se soit appliqué à y développer les mêmes cultures, il reste dans leur configuration générale des différences bien marquées.
C'est l'arrondissement Sous-le-Vent que nous avons surtout habité, et dont nous allons chercher à décrire les traits principaux en indiquant les mœurs et le commerce des colons qui l'habitent, et les ressources qu'il peut offrir pour la prospérité de l'île.
Saint-Pierre est aujourd'hui le chef-lieu de l'arrondissement Sous-le-Vent. C'est une petite ville coquettement assise sur le bord de la mer, bâtie en amphithéâtre sur le versant de la montagne qui forme l'île de la Réunion. Ses rues sont droites et perpendiculaires à la côte, coupées à angles droits el pavées en macadam, pleines de problèmes insolubles pour l'étranger qui s'égare et demande son chemin. Dix gros hommes y pourraient
aisément passer de front ; mais dans ce siècle, sous le despotisme du jupon monstre, les femmes ne pourraient jouir du même privilège.
Le sol est parsemé d'une roche noirâtre, boursoufflée, volcanique, qui sert au cailloutage et témoigne d'une action souterraine : l'île entière semble, du reste, n'être que le résultat du soulèvement d'un volcan sous-marin auquel il a dû prendre un beau jour, dans le passé des siècles, la fantaisie de venir respirer bruyamment à la surface de la mer.
Des canaux aux eaux murmurantes, saignées faites à la rivière Saint-Etienne, courent le long des rues, de toute la vitesse de leur pente, distribuer la fraîcheur et la gaîté. Comme partout ailleurs, à Saint-Pierre les maisons se suivent et se ressemblent : les unes bâties en pierre volcanique, les autres en pierre de taille — la plupart en bois de natte. Toutes, sans exception, elles présentent l'aspect agréable d'une varangua (1), soutenue par des "colonnades, qui protège le jour des rayons du soleil et fait savourer le soir toute la fraîche et tiède haleine des baisers de la brise. On dirait de ces habitations des bastides du Midi, à les voir ainsi avec leur devanture peinte en jaune d'ocre ou crépie à la chaux, avec leurs grandes fenêtres garnies de treillis où grimpent des lianes entrelacées, avec leurs jardins élégants, les entourant de l'ombrage que prête volontiers la végétation luxuriante du pays : les bananiers aux larges feuilles, les palmistes à la tête chevelue, les aloès aux lances bleuâtres, les cocotiers aux feuilles échevelées.
Toutes ces cases, pour nous servir d'un mot du pays, sont ornées d'une grille en bois que les insulaires appellent
(i) Arcades couvertes.
barrot. D'une tenue irréprochable à l'intérieur, elles n'élèvent pour la plupart que deux étages couverts en bardeaux; le plus souvent, elles passent le dernier par-dessus la case voisine pour pouvoir jouir à perpétuité du spectacle de la mer, souvent unie et bleue, comme un ciel de Léopold Robert, quelquefois ridée et blanche d'écume, toujours accidentée par quelques voiles blanches qui filent à l'horizon ainsi qu'un albatros du cap.
Du large en mer Saint-Pierre produit un effet ravissant. Le plus gracieux panorama, les perspectives les plus grandioses se déroulent dans un rayon de quarante kilomètres, aux premiers rayons du soleil matin.
Dans le fond du tableau : le piton des Neiges, à la pyramidale structure, disparaissant dans un lointain vaporeux ; une longue chaîne de montagnes bleuâtres, véritables escaliers de bitans que les nuages se plaisent à couper en degrés, par autant de lignes de démarcation entre leur sommet et leur base. Puis en descendant les regards des forêts vierges au réseau des régions cultivées, ce ne sont plus que ravins déchirant le flanc des montagnes, champs cultivés de maïs et d'embrevades , de caféiers et de cannes à sucre aux aigrettes lilas, rivières argentées zébrant les coteaux et descendant à la mer.
Toute cette nature déchiquetée, bouleversée, sombre, luxuriante, infinie et savamment cultivée, chante une hymne à la louange du soleil des tropiques. Son aspect majestueux chasse bien loin les souvenirs deia végétation timide et tardive des bruyères de Bretagne ou des collines touffues de la Normandie. Nous écrivons ce tableau à l'abri de tout enthousiasme préconçu. Nous avons vu,
depuis, les Alpes, le col d'Anterne, la vallée de Chamounix ; — notre admiration, en dépit de ces nouveaux souvenirs, ne s'est point refroidie.
Continuons à promener notre curiosité sur cette carte topographique telle qu'habile hydrographe n'en dressera jamais, et qu'on pardonne à nos croquis ces détails du domaine géographique peut-être, mais indispensables à nos études.
Au second plan à droite, on aperçoit, à l'échancrure de l'Entre-Deux, la fumée s'échappant en noirs flocons des longues cheminées des casernes et de Mont-Caprice. Plus loin, le coteau de la Terre-Sainte, avec son peuple de travailleurs, ses cabanes construites en bambou et en nattes .de paille ; le cap noir de Manapany découpant sur l'horizon l'aspect d'un marsouin au repos; le ruban de la route communale se déroulant à perte de vue le long du littoral comme la ceinture qui entoure la taille d'une jeune fille.
Représentez-vous maintenant, à gauche, Saint-Pierre, la ville animée et folâtre, baignant ses pieds dans les flots, cachant sa tête sous de frais ombrages, le soleil du matin qui se rit gaîment sur les toits rouges, les établissements de marine en travail, le port, les chantiers de construction et le mât des signaux gréé comme celui d'une frégate faisant flotter ses pavillons multicolores.
Voyez ensuite là-bas, près de vous, la plage découpée par les colères de l'océan, les brisants de la mer déployant sans cesse leur ligne de blanche écume, les navires balancés par les lames, secouant leurs chaînes, impatients comme des coursiers fougueux de terminer cette étape pour s'élancer de nouveau sur l'immensité de l'océan.
Ce tableau formerait, n'est-ce pas, avec ses contrastes se heurtant à chaque instant, un délicieux motif pour le
pinceau de M. Durand-Brager. Victor Hugo, s'il était venu dans ces parages, appellerait Saint-Pierre un petit nid d'alcyons tapi dans un creux de rocher et de mousse.
Saint-Pierre n'a rien à envier à ses confrères limitrophes. Sa population, qui se chiffrait en 1848 par dixsept mille cinq cents âmes, blancs et noirs, s'évalue actuellement à plus de trente mille habitants. Eglise, hôtel-de-ville, caserne, bazar, tribunal et places publiques, tout s'y trouve comme à Saint-Denis, la capitale de l'île, le quartier-général des affaires. Mais, à vrai dire, rien ne mérite le point d'exclamation pour les Européens qui font d'ordinaire, et souvent avec raison, les blasés du beau et du grand, dès que, par mégarde, ils ont mis le pied hors du plancher de leur ancien continent.
A Saint-Pierre, pour développer notre pensée, point de monuments à gêner la vue, à distraire et occuper inutilement les regards ; aussi pour le touriste qui, comme nous, raconte ses impressions et veut reconstruire dans ses souvenirs ce qu'il a vu pour essayer à le rebâtir ensuite dans l'esprit distrait des lecteurs, la tâche est au moins délicate, sinon difficile. Elle le serait pour Vitruve lui-même. Nous essaierons ici cependant de suppléer au manque absolu d'intérêt par la vérité de la couleur du récit.
Il n'y a point de théâtre à Saint-Pierre qui relève de Saint -Denis à cet égard. Des troupes nomades viennent de loin en loin offrir leurs représentations à la mairie, la pièce capitale des monuments de la localité: un grand cube jaugeant au moins cinq cents personnes les jours de
bal et de concert. De tristes et importants souvenirs historiques se rattachent à ce monument, qui servit jadis à la Compagnie des Indes Orientales comme entrepôt du commerce de ses blés. M. Poivre, le bienfaiteur de l'île, n'avait point encore transporté de Perse ses plants de café moka qui furent la source première de la richesse du pays.
La place d'Armes, peu bruyante de nature, qui déplie devant la mairie son vaste tablier vert, n'est autre chose qu'un grand et insignifiant espace, mesurant deux hectares gazonnés. Cette place d'un parallélogramme parfait, encadrée de filaos et de constructions disparates , sert deux fois par an à la revue des milices : c'est le mail de Saint-Pierre, les quinconces du quartier. En 1848, Sarda- Garriga, commissaire du gouvernement provisoire, vint y .proclamer l'émancipation des noirs. Dix mille travailleurs armés de bâtons et de zagayes l'entouraient. Cette multitude hurlait, vociférait des menaces de mort contre ses anciens maîtres. Au moindre signal, elle aurait renouvelé les désastres de Saint-Domingue. L'orateur monta sur une table, la table de l'encan ! Dans un discours énergique, il montra aux esclaves les dangers d'une révolte, les fit rentrer dans l'ordre, et obtint de cette masse furieuse qui grondait comme les flots de la mer en courroux, qu'en retour de sa liberté elle échangerait ses chaînes pour un livret protecteur.
L'église, d'un style beaucoup trop moderne, est flanquée de deux clochetons couverts en ardoises. Une flèche aiguë que surplombe une croix d'or scintillante au soleil de midi, s'élance du clocher central. L'intérieur, d'une simplicité antique , témoigne peu de la générosité des planteurs.
Les rues de Saint-Pierre , baptisées dans les travaux de l'ingénieur Banks qui traça la ville, des noms de la Plaine,
des Tourbillons , de la Rivière et des Bons-Enfants , etc. , — la cannebière du quartier , — n'affichent point comme en France leur extrait de naissance en lettres blanches sur un fond bleu. Elles ne se ressouviennent même pas des noms que leur parrain leur a donnés, et n'ont jamais consenti à laisser numéroter leurs maisons. Le gaz n'a point encore porté ses brillantes clartés dans les rues ; aussi sont-elles tristes à mourir et noires comme le fond de la plus vieille écritoire , dès que le soleil s'est précipité dans les flots et que la nuit a étendu ses sombres voiles , surtout lorsque la lune aimée de ce pauvre Alfred de Musset , ne vient pas poser son gros point sur le petit i de la flèche paroissiale.
Autrefois les étrangers admiraient un pont superbe, un défi audacieux jeté entre les deux rives de la Rivière d'Abord , la fille du piton des Neiges , une rivière terrible lorsqu'elle se met en colère , mais d'ordinaire un large sillon que traverse à pied sec la route qui conduit dans le Vent. Ce pont , formé d'une seule arche , était un chefd'œuvre d'audace et d'équilibre. Une coulée impétueuse de ce chemin qui marche seul, suivant le mot de Pascal , l'a croulé en 1847. A peine si l'on retrouve encore sur chaque rive quelques vestiges de ses anciennes et gigantesques culées.
Le cimetière de la localité est placé à une grande distance de la ville au bord de la mer , sans doute par suite d'une mesure de salubrité. Il est rare de rencontrer des convois mortuaires se dirigeant vers cette dernière demeure. Aussi l'étranger pourrait aisément sympathiser avec cette consolante idée que l'on ne meurt pas à Saint-Pierre. Que de gens alors à émigrer vers cet heureux pays de Cocagne ! C'est sans doute pour cela que les indigènes ont la réputation de posséder un si grand fonds d'expérience
commerciale. Mais reprenons le fil interrompu de notre promenade en zig-zag et à vol d'oiseau.
Le marché s'appelle bazar. Deux grilles le ferment. Les bas-côtés se composent d'une suite d'étalés et de boutiques; le milieu est réservé à la circulation, et de chaque côté se " rangent des carreaux de pierre. Les engagés viennent y , établir avec symétrie le bazar des plus riches propriétaires , le vendre et recevoir en échange la monnaie cosmopolite du* pays. Accroupis devant leurs marchandises , les noirs vendeurs se réveillent de temps à autre , pour stimuler les acheteurs et pousser à la vente : « Allons, dépèç ! dépèç ! » t'halèr fini n'a pas loin , » disent les uns; « Mi ça va! » z'ièv V ancre! z'ièv V ancre! » crient les autres.
C'est aussi un curieux spectacle que de voir s'effacer, » sous la main des acheteurs , ces monceaux de grenades , de letchis , d'ananas, de bibasses et de pamplemousses , etc. (nous en passons et des meilleurs) , de tous ces fruits enfin que fait mûrir le brûlant soleil des tropiques et dont nous ne dirons rien , dans la crainte d'en attaquer la douce saveur par la fadeur d'une description (1).
On vend au bazar des poissons , des poulets étiques , du cabri marron, des tortues de Madagascar, descambares,
(1) Sous la sauvegarde du renvoi , nous risquons cependant une note frugivore. Après notre promesse , nous n'osons l'intercaler dans le texte, mais nous savons qu'on les passe. Nous écrivons celle-ci pour notre satisfaction personnelle, dans l'espérance qu'elle ne sera pas lue.
Les fruits des colonies ont en général toute la fraîcheur et toute l'acidité que réclame ce climat. Le préféré et le plus commun de tous ces fruits, c'est la banane , légume-fruit , dont la peau épaisse se détache aisément. Use divise en de nombreuses variétés : la banane, proprement dite et la figue-banane , qui comprend : la mignonne, à chair jaune et sucrée \ la gengelis , blanche et ferme qui rappelle le goût de la pomme de reinette ridée sur les rayons d'une alcôve.
La mangue , à la chair jaune de l'abricot avec un tantinet de goût
des callebasses , des racines de manioc , des choux palmistes , des légumes de France étiolés et mal venus, qui s'enlèvent à un prix renversant , du café à un marqué la tasse , et dans les cantines du voisinage , de nombreux et délicieux coups de secs pour les balais blancs et noirs. Au demeurant , le marché , à part certains jours , est des " plus mal garnis. Plus d'un gourmet, aiguillonné par sa passion , qui veut les raretés du catalogue des productions, dès le point du jour guette lui-même ses provisions au passage ou fait faire à ses noirs le lever du gibier et l'affût du poisson. Constatons cependant que , pour beaucoup de gens , cette façon de chasser son plat est entièrement dépourvue d'attraits.
Les magasins qui se serrent le long des rues , sont de véritables capharnaûm , impossibles à décrire, étalant au passant famélique leurs richesses entassées. On aperçoit à travers le vitrage des devantures, des piles de marchandises de toutes espèces , des murailles de pièces d'étoffe et de mousseline , des remparts de conserves et des bastions de paniers de bière, des boîtes de gants Jouvin, des flacons d'eau de Botot , de vinaigre de Bully, des pots de pommade, des rangées de diverses bouteilles au cachet vert , à l'étiquette dorée, des fioles de Champagne au col étroit, au
sauvage. Elle renferme un grand noyau plat. Sa peau ne se recouvre pas du duvet de la pêche. Elle est lisse comme celle de nos poires d'hiver. La mangue Auguste enlève tous les suffrages.
Viennent ensuite Y avocat, une crème végétale \ la papaye, une moyenne entre le melon et l'abricot:, la goyave, « manger torti , » disent les noirs \ les dattes le fruit de Cythère. L'orange , sous le nom de laquelle on comprend : la petite mangassaille , d'un beau rouge vermeil \ la mandarine , à la chair rose*, le citron et la bigarade , au goût sucré, et tutti quanti. . . . Nous resterons sur le goût de Yatt, le meilleur des fruits du monde entier : une pomme de pin s' ouvrant sous la pression de la main , pour offrir la neige sucrée de ses gousses blanches.
ventre ingénieusement renflé , toute l'avalanche enfin du progrès parisien : des souliers sans couture , des vêtements imperméables et des chaînes de sûreté. Tout cela est pêle-mêle et sans ordre. Les chaussures coudoient les conserves alimentaires ; le vin de Bordeaux se vieillit au contact du fromage de Roquefort ; la parfumerie s'embaume des suaves émanations qu'exhalent des salaisons nantaises ; les montres battent leurs secondes entre deux pâtés de foie gras ; les œuvres de Lamartine , — profanation ! — s'étagent sur une montagne de cirage anglais ; Jules Janin , mon ami Théophile Gautier, disparaissent sous les catacombes des flacons de moutarde blanche.
Ces magasins sont , comme on le voit , installés tout à la fois pour former l'esprit , remplir les estomacs affamés et consoler les tristesses par un moment d'oubli. « 0 le bon » siècle ! que ce siècle de fer qui pense à tout ! » se serait écrié Voltaire.
De loin en loin viennent encore les magasins des Indiens privilégiés , — les juifs du pays. — Ces boutiques étroites et fort obscures offrent aux engagés tous les trésors et toutes les douces habitudes de la patrie absente : les feuilles de bétel et la noix d'areck, les éventails de sandal , les fétiches des pagodes , la baguette de benjoin odoriférante , les tableaux illustrés des dieux à trois têtes, le henné africain qui teint les visages et l'antimoine qui noircit les sourcils , toutes les drogues nauséabondes, tous les ingrédients malabards , enfin.
Ces marchands indiens , extraits d'un peuple de lucre , intelligent , adroit , actif , disposé au commerce par une avarice normale, représentent presque toujours d'impudents recéleurs sévèrement surveillés par la police mal blanchie du pays. Gela nous remet en mémoire une anecdote qui s'est passée sous nos yeux et que nous intercalerons ici ,
pour peindre mieux le caractère de cette classe d'individus et pour reposer aussi de la sécheresse, de nos descriptions.
C'était à Saint-Pierre , un soir. En rentrant chez lui , un riche habitant du quartier avait laissé , par mégarde , son portefeuille sur la tablette d'une antichambre.
Le portefeuille enveloppait trois billets de 100 piastres.
Le lendemain matin, en découvrant son imprudence , il constatait la disparition de ses 1,500 fr.
La première idée fut qu'il les avait confiés à la sauvegarde d'une serrure , et qu'au premier tiroir il retrouverait ces importantes valeurs.
Cachettes , coffres forts , armoires et secrétaires furent aussitôt interrogés , fouillés de fond en comble et témoignèrent naïvement de leur innocence.
Cette hypothèse une fois écartée restait la seule admissible , celle d'un vol. Mais le vol était impraticable pour personne autre que les domesticfues de la maison.
Cette idée prit bientôt consistance dans son esprit. Au lieu d'un éclat, il garda le silence absolu , fit monter à cheval l'un de ses noirs et l'envoya prévenir l'autorité judiciaire du quartier, qu'elle voulût bien se transporter chez lui.
Elle arriva bientôt. Les faits furent expliqués en deux mots au commissaire de police, et l'on tomba d'accord qu'il y avait vol et qu'il fallait trouver le voleur.
Tout le nombreux personnel de domestiques fut assemblé. On interrogea Malgaches, Caffres et Malabards. Tous parurent ne rien comprendre et feignirent la plus complète innocence.
Toutes les cases furent fouillées , le sol remué , les cachettes vidées , on ne trouva rien. On promit l'impunité au coupable si , le lendemain , il remettait les valeurs à la place où il les avait trouvées. Le jour de grâce s'écoula sans rien découvrir.
Il fallut essayer alors du système d'intimidation , et le commissaire déclara à toute la gent domestique , que tous les jours il emmènerait en prison deux d'entre eux pour recevoir vingt coups de fouet ; et l'on procéda immédiatement à cet exemple qui devait, on l'espérait, forcer le coupable à se déclarer et faire sortir d'incertitude la vérité.
Deux Malabards furent liés; les mains attachées par des menottes, on les conduisit entre quatre soldats vers la geôle.
Un marchand indien vint alors déclarer en toute hâte que la veille, un malabard, nommé Sinnin, était venu demander à lui changer un billet de 100 piastres; ne sachant, ajouta-t-il, de quelle source il provenait, il lui avait refusé de le hoquer pour des espèces. Cet incident insignifiant , qu'il avait d'abord gardé pour lui , venait de se représenter à son esprit , en voyant deux domestiques passer chargés de chaînes. Il termina en priant de garder le secret de sa déposition pour lui éviter la vengeance du coupable.
On chercha Sinnin.; mais il avait disparu de la veille et son absence n'avait pas été remarquée. Lés innocents furent relâchés et la justice se livra aux plus actives perquisitions pour retrouver le coupable.
Après de longues recherches on ne trouva rien.
Pendant deux jours , la vigilance des limiers de police fut en défaut ; tous les coins de l'habitation furetés en pure perte , le quartier interrogé sans succès , les environs vainement explorés.
On commençait à dire , selon l'expression du pays , que Sinnin avait fini partir marron , lorsque huit jours après, en ouvrant le magasin des vivres, le régisseur surprit à la hauteur des fondations un trou d'homme perçant la muraille et pénétrant à l'intérieur.
Sa défiance mise en éveil fit tourner doucement la clef dans la serrure. Il referma la porte du magasin. Puis appelant à son aide le renfort de plusieurs noirs, il posta une sentinelle au dehors , à la bouche de l'ouverture.
Ce système de souricière installé , il pénétra dans le magasin qu'il explora vainement dans tous les sens. Pas l'ombre d'un voleur. Le magasin tranquille n'attestait aucun désordre.
Il allait se retirer , lorsqu'il lui vint à l'idée de renverser plusieurs colonnes de. balles de riz.
Que voit-il?
Armée d'un krick malais , blottie derrière cette muraille , une pelote humaine qui fait un bond pour s'échapper
Le régisseur met la main sur lui : sa main glisse , et l'Indien s'échappant comme une couleuvre, se précipite vers l'étroit passage qu'il s'était réservé.
Mais le passage était gardé
Se voyant pris , Sinnin , — car c'était lui ! — cessa toute résistance inutile , remit son arme effilée , se laissa lier les mains et conduire aux bureaux de la police. On s'aperçut alors qu'il s'était enduit le corps , des pieds à la tête, d'huile de coco, afin de rendre toute prise sur lui et toute poursuite impraticables.
Arrivé devant le commissaire , il se renferma au sujet du vol des 1,500 fr. , dans le système de dénégations le plus absolu. Ruses, stratagèmes, tout fut inutilement mis en œuvre. Tout échoua , tout vint se buter devant son impassibilité.
Roué de coups, il devint plus muet encore qu'un eunuque du grand sérail. Impossible pendant un mois de lui arracher le moindre aveu.
La mort ne l'effrayant plus , on essaya d'un autre système ; on lui promit la liberté ou la déportation dans son pays. Lassé de souffrir , il avoua enfin qu'il était entré le matin dans la chambre de son maître pour prendre ses ordres , et qu'il avait commis alors le vol des 1,500 francs. 100 piastres avaient passé à l'achat d'un collier de sandal pour une malabarde, et chez un indien qu'il déclara. Transi de frayeur , il en avait laissé le solde en gratification. Il demanda à mains jointes de ne point être déclaré comme dénonciateur , afin que le titre de paria et d'indigne de sa race ne puissent lui être appliqués désormais.
L'Indien recéleur était justement celui qui, le premier, était venu le dénoncer. On l'arrêta. Mais plus tenace que l'autre , il traita de mensongères les déclarations de l'accusé , ajouta que c'était une vengeance et jura de son innocence , par les cendres de son père , par Wisnou , par Brahma , par sa réputation de probité bien connue.
Sur cette nature de fer , les mauvais traitements ne purent arriver à aucun aveu. Faute de preuves suffisantes, il fallut le relâcher et son complice fut condamné à traîner le boulet pendant le reste de ses jours.
Cinq années s'écoulèrent. On ne savait point encore le dernier mot de ce secret , lorsque sur le point de mourir, l'Indien dénonciateur avoua enfin l'endroit du recel. Au fond d'une caisse où s'entassaient les feuilles de bétel , on trouva deux billets de la banque de Saint-Denis. L'autre avait sans doute été dilapidé.
Le créole , chacun le sait , est le patois indigène des anciens esclaves , un français travesti, une mosaïque douce, éloquente, passionnée, ravissante d'expressions charmantes, de naïveté, d'accents traînants et poétiques.
Nous ne prétendons pas faire ici un cours de grammaire et marcher sur les brisées des doctes Poitevin , Noël , Ghapsal et consorts ; nous leur dirons seulement que les impossibilités de notre langue qui les a si souvent désespérés , se trouvent plus d'une fois réalisées dans ce langage primitif, plein de couleur et de vérité , — le vrai langage du cœur , la divine expression de l'âme , comme diraient les poètes.
Nous connaissons un très joli recueil de fables créoles qui n'a jamais franchi l'immensité de l'océan. Il est écrit par M. Héry, professeur de rhétorique à la Réunion : cœur loyal , esprit plein de finesse et de bonhomie.
Oser faire encore des fables après notre grand maître , après La Fontaine , était à notre époque une tentative bien téméraire , devant laquelle est venu se buter plus d'un succès. M. Héry a eu le rare mérite d'une réussite complète devant cette difficile entreprise : en écrivant son livre , il s'est prémuni contre l'oubli. Ses vers , faciles , agréables , frappés toujours sur l'enclume des bons vers , la vérité de son créole, le tour original et simple de ses pensées, l'exactitude de sa couleur locale , le naturel frappant de ses moralités , la rapidité de ses petits drames , lui assurent désormais une place dans les souvenirs littéraires de la Réunion.
Afin qu'on puisse juger en toute connaissance de cause du créole de Rourbon, nous ne pouvons mieux faire que de détacher de ce receuil deux fables , les deux premières ,
pour les mettre sous les yeux du lecteur , curieux de connaître cet idiome dont on a tant parlé. Gela vaudra certes mieux que tout ce que nous pourrions continuer à dire. La première , imitée de La Fontaine , est la reproduction de cette fable de la Cigale et la Fourmi , que nous avons bégayée tout enfant , et que nous relirons certainement encore avec plaisir en arrivant aux glaces de l'âge.
Nous ne traduirons pas; traduire le créole c'est lui enlever tout le charme de son naturel.