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UN COUP DE VENT A L'ILE DE LA RÉUNION

L'année 1858 s'ouvrait à peine : on était en plein été , au commencement de l'hivernage , au milieu des grandes chaleurs de janvier. Il m'en souvient encore comme d'hier. Le soleil se livrait ce jour là à des excès d'incroyable insolence ; dépassant le capricorne , il se plaisait à verser sur toutes les cervelles créoles le plomb fondu de ses rayons. La terre, calcinée par trois mois de sécheresse, devenait sonore sous les pieds; sur les chemins, au moindre soupir de la brise, s'élevait une longue traînée de poussière. Les cannes jaunies courbaient vers le sol leur panache desséché ; les filaos n'ondulaient plus leur cîme mobile. A peine si un souffle venait rider la rade de Saint-Denis , le quartier général des affaires. On aurait presque dit d'un grand lac de la Suisse reflétant le triple piton des Salazes et les mornes chauves du Cunandeff.

Vingt-sept navires, récemment arrivés de la métropole, se reposaient affourchés sur leurs ancres. Dans le lointain vaporeux de l'horizon , on apercevait la fumée du steamer YAzof, emportant le dernier gouverneur créole , que suivaient les regrets sympathiques du pays tout entier. A tous, il semblait que la Providence quittait cette colonie , si fière que l'on vienne à elle , si oublieuse depuis sept ans du souvenir désastreux de ses coups de vent.

Il y avait dans l'air comme un pressentiment. Tout-àcoup des nuages effrayants se massèrent à l'horizon , le temps se couvrit rapidement; le vent se mit à souffler sous cette pression violente des bourrasques carabinées; la pluie tomba par torrents , la mer devint houleuse et menaçante par degrés : un ras de marée commença.

Ce n'était encore jusque là que le tribut ordinaire de l'hivernage , mais il était facile de prévoir qu'un ouragan allait frapper. Bercés par la mer, les trois-mâts de la rade chassaient, les chaînes se brisaient; tout en se cabrant sur la cîme des lames, les malheureux navires essayaient en vain d'en mouiller de nouvelles. Quelquesuns ne pouvaient plus faire tête aux éléments , et s'en allaient à la dérive; d'autres couraient à une perte certaine.

Tous les noirs des établissements de marine se mirent à rentrer leurs chaloupes dans les abris du barachois. On hissa aussitôt au mât des signaux, le pavillon qui défend les communications.

A midi la mer grossit tellement , que tourmentés d'inquiétude, les capitaines des navires sur la rade s'en furent en masse demander à la direction du port s'il ne convenait pas de décider l'appareillage. Le commandant répondit hardiment que les navires devaient laisser passer le grain et que bientôt la bourrasque, hors d'haleine, se serait éloignée. Le canon d'alarme resta muet.

Cependant la brise soufflait toujours avec une violence inaccoutumée. Le temps était surchargé de nuages gonflés de menaces. Du nord-est il mugissait des rafales épouvantables qui couraient le* long du cap Bernard et suivaient avec une vitesse de trente mètres à la seconde, la longue chaîne de montagnes qui surplombe la ville. Il tombait des déluges d'eau ; on aurait dit de toutes les cataractes du ciel entr'ouvertes , c'était si tant est qu'on puisse se le

figurer, — un de ces affreux mauvais temps d1hiver qui mettent sur les côtes de France toute une ville en deuil.

Un violent ras de marée vint bientôt déferler suj* la plage ses volutes écumantes; interrogé à chaque instant, par l'inquiétude générale , le baromètre s'obstinait à la tempête de l'enfer. Les lames déversaient d'effrayantes montagnes liquides : le coup de vent commençait.

Un coup de canon fit enfin savoir aux navires qu'ils eussent à s'élever au plus vite de la rade , par ordre d'embossure,pour éviter les abordages. L'appareillage devint général et se fit heureusement. Tous les navires filèrent leurs chaînes, laissant leurs ancres pour s'enfuir à tired'aile , de toute la vitesse de leur misaine , du fléau dévastateur. A deux heures, le dernier quittait le mouillage. Une heure après , ils avaient tous disparu derrière un épais manteau de brouillard et de pluie.

La tourmente ne faisait qu'augmenter, et cependant elle était loin d'avoir encore atteint son apogée. Les rues étaient converties en torrents. Fouettée par le vent , la pluie entrait dans la figure comme le feraient des pointes d'aiguille. Aussi la circulation était interrompue, et chacun, retranché derrière de doubles contrevents, attendait avec terreur la fin de cet affreux mauvais temps.

C'était surtout un. triste spectacle que celui de l'hôtel. Les grands et séculaires manguiers de la cour se balançaient comme un épi de blé au premier zéphir du printemps et jonchaient* la terre de leurs débris.

A l'intérieur et dans une salle basse-, des groupes se formaient autour du baromètre , pour suivre avec anxiété ses terribles oscillations et lui demander le dernier mot de toutes les craintes.

Le baromètre baissait toujours; déjà il était impossible

de rien distinguer au large sur la rade. A quatre heures il faisait presque nuit; l'ouragan marchait toujours rinforzando ; ce n'était plus que rafales sur rafales , se laissant à peine le temps de reprendre haleine. La nuit fut effrayante , lugubre : la tempête redoubla de violence , le vent faisait entendre un bruit rauque et sauvage, tellement qu'il fut impossible de fermer l'œil, si l'on eût pu y songer en temps épouvantable ! Au milieu des gémissements et du sifflement de l'ouragan , tandis que tant d'équipages , battus du vent et des vagues, à l'agonie du danger, devaient lutter contre la mort , on entendait dans le lointain les hochures se démanteler, les habitations les plus solides s'ébranlaient, des torrents les inondaient; dans les appartements les mieux clos , d'invisibles courants d'air éteignaient les bougies.

A deux heures du matin, le vent sembla sauter au nord-ouest. Le cyclone s'apprêtait sans doute à faire le tour du compas. Quelle nuit, et qu'elle semblait longue ! C'était la nuit de Macbeth : une belle horreur remplie de poésie âpre et sauvage. L'anxiété des capitaines surtout était terrible ; pâles et consternés, ils tordaient leur barbe en silence : c'étaient les plus braves. Il y en avait qui pronostiquaient avec un calme effrayant le moment où leurs navires s'en iraient talonner à la côte, s'engloutir corps et biens dans un linceul d'écume; d'autres s'attendaient à les trouver le lendemain renversés sur les brisants, tandis que la mer, assouvissant sa dernière fureur, les déshabilleraient, jusqu'à leurs derniers débris, de leur mâture et de leur carcasse.

On entendit dès le point du jour un coup de canon d'alarme, ce luguble porte-voix de la tempête tiré à un trois-mâts qui, ne voyant pas la terre ensevelie dans un

suaire de brume, s'en allait, comme affolé, se jeter tête baissée sur les brisants de la Pointe-des-Jardins.

Au matin, le vent s'apaisa un peu, la tempête diminua d'intensité : on put sortir pour apprécier et chiffrer tous les malheurs de la nuit.

A l'intérieur de la ville, les arbres que couvre un éternel feuillage, s'ils n'étaient point cassés en deux, ressemblaient à autant de squelettes. On se portait en foule sur les places. Dans les rues, ce n'étaient que branches, feuilles et fleurs flétries ; fenêtres arrachées, cassées, abattues ! Les toitures étaient percées à jour , des torrents s'incrustaient de tous côtés. Le ruisseau de la Rivière des Pluies, à peine jusque là un filet de cristal, s'était converti en une immense nappe d'eau, dont on n'apercevait plus l'autre bord. La rivière de Saint-Denis tombait en cascade et roulait vers la mer des roches et des troncs d'arbres déracinés.

Toute la ville descendit au barachois, envers et contre la pluie qui, chassée par le vent, aveuglait et coupait la respiration. Là, que de tristes et désolants désastres à contempler ! Ce qui restait était encore un heureux bénéfice. Sur la plage expirait les dernières convulsions d'un violent ras de marée. Sur le port,' les embarcadères étaient détruits; quatre ponts du commerce entièrement arrachés par l'action destructive du fléau ; quelques tronçons encore debout, et çà et là quelques épaves que rejetaient les lames en s'amincissant sur la grève. Les débris du premier, en tombant sur ses voisins, les avaient rapidement démolis. Ainsi fait 1 un enfant de son souffle capricieux pour les fantaisies de ses châteaux de cartes.

Des vingt-sept navires qui dansaient la veille une sarabande effroyable, pas un seul à l'horizon de l'opaque

manteau qui s'élevait sur la rade. En vain les longuesvues l'interrogeaient : plus rien que le sifflement de la brise, rien que la brise soulevant encore avec violence sa poitrine en fureur.

Le magnifique pont en fer du Gouvernement était entièrement mutilé à l'endroit où il devait se raccorder avec le quai. Son tablier enlevé , disparu ; les batayoles qui couraient dans toute sa longueur , brisées ou tordues comme des fils de laiton; plus de huit cents tonneaux de galets amoncelés dans le barachois ; toutes les embarcations séquestrées derrière ces nouveaux talus. La mer agitée dans des proportions regardées impossibles jusquelà, était venue condamner, par des murailles de galets, les portes de tous les établissements s'ouvrant sur le littoral. L'hôtel des douanes et l'administration de la poste, à plus de trente mètres au-dessus du niveau ordinaire, avaient été seuls respectés. Depuis le coup de vent de 18210, de mémoire d'habitants, on n'avait jamais rien vu de semblable.

Le vent soufflait encore avec violence ; les lames continuaient à briser leurs gros bourrelets d'écume sur les remparts du cap Bernard. On pouvait difficilement se tenir debout sur le pont pour contempler les dégâts de la rade, et cependant des groupes désolés se formaient sur les plus tristes conjectures.

« Quel désastre, disait-on, pour le commerce, pour » l'agriculture et pour l'industrie ! surtout pour tous ces » navires qui garnissaient la rade, à la veille de trans- » porter en France toutes les richesses de l'île, ou de » verser dans la colonie tout ce que le génie européen a » réalisé de prodiges ! Quel avenir pour eux ! pour cenx » qui reviendront ! maintenant qu'il n'y a plus de doutes » sur la destruction des débarcadères !... Combien faudra-

» t-il de temps pour réparer tous ces graves dommages ! » Que faire avec les extrémités endommagées des deux » seuls ponts que le fléau ait daigné épargner !... »

La, consternation était générale : on n'avait point de nouvelles des quartiers. Les rivières, en descendant des montagnes , avaient coupé les communications. Les radiers étaient emportés, les chemins défoncés ; les ravins coulaient de tous côtés avec fracas. Toute la journée fut livrée aux plus tristes commentaires. Qui pouvait savoir si le terrible cyclone avait dit son dernier mot, surtout après n'avoir parcouru que la moitié du compas ? Gomment prévoir si ce moment de répit n'allait pas être suivi de catastrophes plus désolantes ?

Deux longs jours se passèrent ainsi. Vers le milieu du troisième, un gendarme à cheval vint, au risque de sa vie, porter des nouvelles qui allaient jusqu'à Saint-Benoist. Tous les bruits de trois-mâts à la côte étaient heureusement démentis. La rivière des Marsouins rompant ses digues, avait submergé pendant quelques heures une partie du quartier. Les ponts de la marine jusqu'à Saint-André, les ponts du Bourbier, du Champ-Borne, de Sainte-Marie et du Bois-Rouge étaient devenus la proie des flots. Dans les hauts de l'île, la riante nature du Brûlé, cette gracieuse oasis, ce ressouvenir de la France, était un des points les plus rudement éprouvés ; désormais, morne comme son nom, horriblement ravagé dans ses plus charmants cottages.

Une partie de la population de Saint-Denis avait fait élection de' domicile sur le port, devenu le bureau des nouvelles. A chaque instant arrivait par courriers le récit de nouveaux désastres, dont on faisait la lecture à haute voix : dans tous les quartiers de l'île la tempête avait promené ses effrayants ravages. Dans toutes les bouches

ce n'étaient que plantations de café anéanties, récoltes ruinées, champs de cannes abattus, sucreries écroulées, maisons découvertes ou déplacées. Dans la partie du vent, pas un latanier, pas un palmiste, pas une^ case n'étaient restés debout.

A Saint-Paul, le fléau avait aussi passé par là. Le superbe pont en fer, l'orgueil du quartier, n'offrait plus que les débris de son ancienne splendeur. Trente cadavres de Malabards broyés sur les galets avaient été déposés par la mer, comme à regret, sur la plage. Les radiers de la Ravine aux Trois Bassins, de la Ravine du Trou, ne formaient plus que des V avec les routes ; de chaque côté, un talu de vingt mètres servait de passage aux ravines.

Saint-Pierre, le quartier le plus éprouvé d'ordinaire, était le seul épargné. Pas un bloc des jetées, n'était dessoudé ; la passe s'était légèrement ensablée , et la rivière d'Abord descendait, grande et menaçante, dans un large sillon.

De tous les points partaient des hommes pour réparer les désastres : les ateliers de condamnés s'échelonnaient sur toutes les routes.

Le 2°2 janvier, le temps commença à se nettoyer de ses nuages orageux : le ciel bleu des poètes reparut. Quelques navires se montraient à l'horizon, mais la vigie du fort leur fit reprendre le large. Ils s'éloignèrent.

Dans la journée du lendemain cependant, le Pierre- Eugène, son pavillon national en berne, coulant bas d'eau et démâté de son mât d'artimon, arriva jusqu'au mouillage. Le Jouteur venait derrière lui, sans avaries apparentes ; les deux premiers ils laissèrent tomber leurs ancres. Bientôt ce fut pitié que de voir revenir^ au mouillage le convoi funèbre de tous ces navires qui

plus, qui moins écloppés, comme des braves qui s'acheminent vers l'ambulance après le combat. A chaque instant on en signalait de nouveaux : c'étaient le Rubens, privé de son mât d'artimon; YEléonore, avec son seul mât de misaine ; le Gaston-et-Félicie, sans grand mât, sans embarcation, sans mât d'artimon ; le Robur sabordé à bâbord ; le Batavia rasé comme un ponton ; V Aquitaine avec sa cargaison fondue, ses bastingages emportés; le Château-du-Gol horriblement maltraité, et combien d'autres se trouvaient dans la nécessité de se diriger vers Maurice pour monter sur le patent slip du Port-Louis. Trois enfin manquaient à l'appel, le Sylphe, YAlice-et- Raymond et la goélette coloniale Y Amélie : on avait sur leur sort les plus tristes inquiétudes.

Huit jours s'écoulèrent. Gomme tout passe , ainsi le veut la loi des contrastes ici-bas, la journée du coup de vent n'était déjà plus qu'un souvenir. La crise était passée; le ciel avait reparu plus radieux qu'avant la tempête ; la mer balançait ses lames profondes, et les montagnes se détachaient en noir sur le fond du ciel bleu. Les dégâts se réparaient lentement, mais les trois absents n'avaient point reparu. Ils ne devaient point reparaître.

Extrait des Annales de la Société Académique de Nantes.

Nantes, Imp. ve Mellinet, place du Pilori, 5.

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