‹ Souvenirs de voyageChapitre 3 sur 4 · LE REQUIN · texte numérisé non relu

LE REQUIN

A proç li cap Bon' l'Espérance,

Ein zour ein gros papa requin ,

L'était rodé (1) pour remplir son la panse (2)

(Çà bebêt nana touzours faim).

A v'ia qu'li la guette (3) ein navire :

« Ho ! ho ! l'a dit , moi gagn' manzer. »

Li pliç son dent , li tourn' , li vire ,

Son la bouç' commenç' demanzer;

Mais capitain' n'a pas té bête ,

La souqu' ein gros morceau di lard.

« Requin li dit : ton viand' li prête ,

» T'ai' hèr toi payer ton vantard (4). »

Li requin l'appell' son pilote (5) :

» Pilot' l'a dit? moi faire ribotte. »

Pitit pilot' l'était fité (6).

« Manz' pas requin , quand mêm' pâté ,

» Quand mêm' zambon, quand mêm' saucisse,

(t) Etait k rôder.

(2) En idiome créole on conserva l'article des deux genres devant les noms communs, bien qu'ils restent invariablement du genre masculin.

(3) Guetter , apercevoir.

(4) Tout- à -l'heure tu vas payer ta vantardise.

(5) Le pilote est un petit poisson fort curieux qui nage constamment dans les eaux du requin.

(6) Fité, rusé.

» Car li blancs nana malice ;

» Moi dire à vous , manz' pas requin ,

» Car sous la viand' nana li z'ain (1) ! »

Li requin Ta r'pond tout en colère :

» Pilot, vous nana trop mystère

» Moi vois bien vous la l'aç li cœr (2),

» Vous pé sauver si vous la pèr. »

Lilanç' ein coup, li l'attrap' son boucée ,

Mais v'ia son la guèle accrocée ....

Halle à bord ! tout li matilot ,

Bourr1 gros di bois dans son zabot (3).

Z'aut (4) zir à li dans tout' manière ;

Z'aut fait passe à li la misère

Quand tout matilot l'a bien ri ,

Z'aut y fait couit (5) pour faire cari ;

Dans n'mat z'aut y clout' son maçoire.

Ça mêm' la fini mon z'histoire.

Fais pas comment requin , zami ,

Son gourmand (6) la fait mort à li.

Ce dernier trait est charmant de naïveté et rappelle La Fontaine, dont l'habitude, on le sait, est de finir ainsi.

Nous bornons ici , à regret , notre tâche ; mais nous constaterons avec plaisir, en terminant, qu'on se laisserait aller à citer tout l'opuscule.

(1) Li z'ain , l'émerillon des marins.

(2) Fous l'a laç li cœr, vous avez , lâche , le cœur.

(3) Enfonce le gros bois dans son jabot.

(4) Z'aut, d'autres. Le créole emploie souvent ce mot, qui commence chaque membre des phrases de ses récits.

(5) Couit, cuire.

(6) Son gourmand l'a fait mort à li , sa gloutonnerie l'a fait mourir. Hyperbole que plus d'un lecteur ne devra pas prendre h la lettre.

La monnaie est extrêmement rare à Saint-Pierre : cela tient aux nombreuses expéditions d'argent faites dans l'Inde pour l'achat des riz et des grains. La civilisation qui s'est avancée fort avant dans cette contrée , a fait connaître aux indigènes l'usage de notre monnaie frappée, dont ils sont devenus fort avares. Aussi, à la Réunion comme aux Antilles , une crise monétaire pèse sans cesse sur le pays ; les transactions se font d'ordinaire à l'aide de coupons de 5 piastres , que la banque de l'île a mises en circulation. La piastre, notre pièce de 5 francs , nos 100 sous d'autrefois , se divise en centièmes qui correspondent à nos 5 centimes. Elle jouit d'un agio qui varie de 4 à

Voici quelles sont les monnaies les plus souvent en circulation. Un tarif spécial, accepté de tous, a fixé leur

valeur.

Monnaies d'or.

Le quadruple d'Espagne 86f 65

divisé en quart, huitième et seizième.

Le seizième 5 41

Le quadruple d'Amérique 85 »

Le seizième de ce quadruple 5 30

La roupie d'or du Bengale 45 »

La roupie d'or de la compagnie. ... 40 »

Monnaies d'argent.

La piastre d'Espagne 5 50

La piastre ordinaire 5 »

La roupie de Madras. 2 40

La roupie de la compagnie 2 50

Billon.

Le sou marqué 0 075

(Cette dernière monnaie de cuivre, frappée dans le pays , ressemble à notre ancien liard).

Il y a encore la livre et le sou du pays ; la première vaut 0 fr. 50 c. et le second n'est que le tiers du marqué. Ce sont là deux monnaies fictives fort en usage.

Gomme on le voit par ces tableaux , ces monnaies cosmopolites sont d'un maniement difficile , lorsqu'il s'agit de payer des sommes importantes. Pour éviter de grandes difficultés, le tableau de réduction, publié par l'autorité , est devenu un vade mecum indispensable. •

Les visages pâles de ce pays sont en tous points semblables à ceux de notre belle nation , qui se constitue , avec si peu de remords et tant d'innocente complaisance , le peuple le plus spirituel de la terre. Le créole est gai , affable , spirituel , avec une légère teinte d'ironie et de raillerie dans l'esprit, une certaine indolence dans ses affections , surtout un profond mépris pour les races de couleur , une exécration saccharine de la betterave , de sa culture et de ses produits.

Pour l'étranger qui débarquait autrefois à Saint-Pierre, au lieu de se buter aux usages établis, il lui fallait , dès le principe , avoir le bon esprit de savoir s'y plier. Le parallèle de la France et de Bourbon déplaisait aux créoles qui , dans leur for intérieur, n'osaient pas en convenir , mais ne reconnaissaient rien au-dessus de la lave de leur rochers, dépréciaient les provinciaux, et se trouvaient sans

prétentions aussi Parisiens que les Parisiens eux-mêmes. Le sacrifice de ses idées personnelles coûtait fort peu au nouveau-venu qui savait à l'avance son monde. Aussi s'empressait-on de lui signer de tous côtés , avec la plus affable cordialité , son passeport de bienvenue. On l'installait dans un pavillon voisin : un domestique était mis à sa disposition et les heures de repas lui étaient données. Souvent même, le soir, une belle esclave demi-vêtue venait lui apporter le bandége de tradition ; on l'éveillait en lui présentant une tasse du moka de la Ravine-aux-Cabris. Quinze jours s'étaient à peine écoulés pour l'étranger , qu'on lui décernait son diplôme d'ami de la maison , et que les dames lui offraient sans apprêt , avec un sans-façon ravissant , la poignée de main de la cordialité , ce délicieux shak's hand d'importation américaine qui commence aujourd'hui à passer dans nos mœurs.

C'était l'hospitalité antique que pratiquaient les Hébreux, et il lui semblait alors à cet heureux exilé n'être jamais sorti de ces parages. Entouré d'une nouvelle famille d'amis, ces parents choisis par le cœur, un brouillard épais s'élevait devant les souvenirs de son pays natal.

Trois mois après il oubliait sa patrie, épousait une créole et se faisait planteur.

Que les temps sont changés aujourd'hui pour les dépaysés de l'ancien continent ! L'émancipation en est la cause, et la sociabilité créole est gravement compromise dans sa réputation. L'étranger est maintenant un inconnu, un indifférent qui ne reçoit plus d'autre hospitalité que celle de l'hôtel. Gagner de l'argent, et fuir sous d'autres deux, telle est la nouvelle devise. Chacun est pressé

d'amasser désormais une laborieuse fortune, afin de partir pour aller l'asseoir en France, sur un sol moins volcanisé . que celui de la Réunion. Cette malheureuse idée, en s'enracinant dans les esprits, a tout bouleversé.

Il nous revient à ce sujet un accès d'humeur qui faisait dire à l'un des plus anciens habitants du quartier, dont les souvenirs à cheveux blancs comparaient tristement Pautrefois à l'aujourd'hui :

« Je suis devenu en vieillissant un étranger dans un pays » où j'ai toujours vécu. Jadis nous vivions sans ambition » et sans soucis, nous marchions gaîment sur le chemin » de la vie, sans essayer à l'abréger par des excès, à le » raccourcir pour atteindre d'éphémères espérances. Le » désir du luxe ne nous avait pas gagné : notre existence » était simple, large et facile. Quelle transformation à » Saint-Pierre ! On y mange comme Gargantua, on y » boit comme Bassompierre, on y dort comme un loir, » on y travaille comme un Bas-Breton, on n'y parle que » de la France et l'on n'y désire plus que des piastres ! »

Il faut bien le constater : hors de là, rien. La vie intellectuelle n'existe plus. Elle s'est depuis longtemps suicidée. Aussi de bonne heure, sous ce soleil des tropiques, arrivent l'expérience hâtive et la vieillesse prématurée; rarement, à part quelques déclassés, le bonheur de remuer l'or à la pelle : Auri sacra famés ! Chacun poursuit son œuvre, frappe le fer, cherche à fixer la capricieuse fortune, plein d'espérance d'une vie meilleure. Pour tous, créoles et expatriés, fruits secs et heureux privilégiés, la France est là-bas derrière ce nuage, perdu dans la brume de l'horizon. Reste à savoir si l'on prendra le chemin du Cap ou la voie de Suez.

Aussi à l'époque du tiède hiver, le soir, on ne connaît guère comme en France cette heureuse prodigalité de

l'habit noir, cette exhibition permanente des gants paille et de la cravate blanche. A part les occasions de quelques réunions dansantes ou gastronomiques, on reste chez soi enveloppé dans le décorum de l'étiquette : chacun vit comme' le rat dans son fromage, sans chercher à fusionner même avec ses voisins. On se borne à quelques saints, à quelques rares visites indispensables échelonnées de loin en loin. La journée dépensée en laborieux travaux, on s'installe sur les nattes de la varangue, on se renverse dans un de ces fauteuils rotinés, inventé par la nonchalance des Indiens de Pondichéry, et l'on s'entoure de la floconneuse fumée du manille opiacé. Tout en respirant à plein cœur la brise fraîche qui souffle des montagnes, on laisse aller ses pensées voltigeantes sur les spirales que l'on repousse des lèvres, tandis que dans le lointain le tam-tam madécasse fait gronder son bruit sourd et saccadé, et que quelques refrains 4 créoles arrivent sur les bouffées de la brise. — Voilà le programme de toute l'année.

Aussi bien que voulez-vous faire, le soir venu, avec cette chaleur tropicale contre laquelle vient se briser votre énergie et votre activité ? si ce n'est faire comme les autres, se laisser aller sans quitter son fauteuil à des rêveries perdues dans le ciel, à la curiosité de chercher son étoile, à l'espérance d'une vie meilleure, au regret de ces soirées attristées par le stupide silence de tous les arts, de tout ce qu'il y a de beau et grand ici-bas, tout au moins à l'envie de grimper vers les hauts, sur le sommet des Pitons, pour respirer à pleins poumons le souffle tiède des régions élevées.

Ce qui empêche de trouver le bonheur, il faut le dire ici, c'est peut-être aussi de le trop rechercher.,

Çà et là seulement, tandis que tranche sur l'horizon le

feu scintillant du port, des groupes isolés s'en vont lentement sur la grève, à la clarté des étoiles, respirer le calme et la fraîcheur de la nuit, entendre l'éternel grondement de la mer, cette voie des grandes eaux, comme dit la Bible.

A neuf heures, dans les familles, on se souhaite le good neight général; puis chacun se sépare pour se livrer au sommeil. Mais le colon ne connaît rien du sybarite parisien qui, le matin jusqu'à dix heures, s'abandonne à tout le charme d'un demi-sommeil : dormir assez peu pour savoir qu'il se trouve éveillé ! A sept heures, l'astre torride a fourni une longue carrière sur son beau ciel d'azur. Déjà ses rayons sont assez forts pour brûler au dehors la cervelle au cerveau le plus brûlé. Il faut se lever à la pointe du jour : c'est l'hygiène du pays.

En décembre, l'été du capricorne, pendant qu'en France on se boutonne de tous côtés pour affronter le froid âcre et mordant, il fait à Saint-Pierre une chaleur à ne pas mettre un chien dehors. Le matin seul, à cinq heures, il est possible de respirer un peu d'air frais ; mais à midi, quand le baromètre est au beau fixe et que la mer ne déferle pas en ras de marée, le thermomètre monte à 88 degrés. Il s'y trouve si bien à l'aise qu'il ne veut plus redescendre qu'à six heures de relevée. Les nuits surtout alors sont étouffantes. Elles vous laissent au matin plus fatigué que la veille ; enveloppée d'un moustiquaire de gaze, la respiration vous devient impossible. Les insectes bourdonnent sans cesse autour des chevets , tandis que les moustiques brûlent l'épiderme du dormeur pour se désaltérer de son sang.

Quand l'hiver du mois de juin vient faire son salam, comme disent les noirs, le soleil se décide quelquefois à devenir tiède et pâle. Aux pluies tropicales succèdent les

effluves bienfaisantes d'une atmosphère tiède et parfumée des suaves émanations des fleurs. C'est alors le beau ciel d'Italie sous les tropiques, l'Eldorado de Mahomet, un coin du paradis anticipé que le frileux Méry a toujours rêvé.

A Saint-Pierre, nous l'avons déjà dit, les jours ne connaissent qu'un invariable multiplicateur : l'uniformité. Un chroniqueur, Taxile Delord, Léon Gozlan, Janin luimême, seraient fort embarrassés s'il leur fallait, une fois par semaine, conter seulement cinq colonnes de feuilleton. Jusqu'à présent aucun folliculaire n'est venu planter sa tente dans la localité (1). La vie seulement s'accidente de loin en loin par quelques excursions au Tampon, à Montvert, au Piton de la Terre-Rouge, par des promenades çà et là à l'aventure près du quartier en solo, à dos de Batavia, sur la route de Saint-Louis, dans les hauts de Mahavel ou du côté des Grands-Bois : telle est la vie créole en abrégé. Il y a bien, à de rares intervalles, quelques chances, quelques bonheurs inespérés qu'on ne peut point oublier : un dîner, une visite, l'arrivée de la malle, la sortie de la messe le dimanche, les bains de mer qui procurent, sous les risques du requin, une sensation de fraîcheur inappréciable dans un climat brûlant.

Le jour de l'arrivée du packet de Suez, la diligence descend au grand trot, de ses cinq mules du Poitou, la grande rue du quartier ; le postillon malabard fait claquer sa longue chibouque : c'est un jour de fête. Pendant vingtquatre heures on délaisse sa terne existence, et ses désirs et ses regrets, pour respirer la vie intellectuelle et vivace

(1) JNous écrivions avant la fondation du Courrier de Saint-Pierre, dont la direction est entre les mains de notre intelligent et spirituel ami M. Henri Magny.

de la France. On partage ses sentiments, on embrasse ses haines, on épouse ses prédilections, on subit ses impressions de joie et de douleur. C'est alors un curieux mouvement de langues à étudier. La politique a beau jeu pendant deux jours. Puis tout est dit. Le surlendemain du jour de l'arrivée, les nouvelles de la veille ont vieilli de dix ans, et l'on compte avec tristesse les trente journées qu'il faudra voir s'écouler sans rien pour en couper la monotonie avant de retrouver de nouveau ce bonheur éphémère.

La misère et les haillons sont inconnus dans tout l'arrondissement Sous-le-Vent. Brillât-Savarin y verserait dans le désert sa prose acidulée. Le créole, nous parlons des neuf dixièmes de la population, est très sobre dénature et de nécessité. Le riz et le kari sont la préface de tous ses repas, sur la table du riche comme sur l'assiette du pauvre. Que lui faut-il encore ? Les épices, les achards, condiment indispensable à l'appétit allangui ; l'eau refroidie d'une gargoulette (1), un rougaille de bringelles, un citron-galet (2), un plat de bichiques, un kari- tortue un bouillon de brèdes (3). Il place le tout pêle-mêle au

(1) A deux cents pas du quartier se trouvent deux cascades qui suintent une eau vive et glacée des parois d'un rocher : c'est le puits artésien du quartier. Dans les habitations sybarites, à l'heure des repas, on installe un va et vient de domestiques et de gargoulettes, qui rapportent l'eau fraîche avant qu'elle ait eu le temps de rien prendre de la chaleur. Le service d'eau du pays se fait dans de petits barils de la contenance de cinquante litres.

(2) Petit citron extrêmement juteux qui a la forme d'un galet.

(3) Les brèdes «ont des plantes aux baies violacées. Une fois préparées, elles ressemblent à une lotion émolliente de feuilles de

fond d'une tour de mengalore ou de latoury, dont il s'entend à merveille à escalader les murailles pour la rapide démolition de la place, aussi un peu pour la satisfaction de son appétit personnel.

A la table des riches se retrouve tous les mets de France. Le vieux Véfour ôterait son bonnet s'il voyait

- un de ces repas de Lucullus qui dure cinq heures au moment de la plus forte chaleur. Derrière chaque convive se place un domestique, et près de lui se range un petit sceau ou bol en cristal de couleur bleue, dans lequel les

- doigts se trempent de temps à autre. Sur l'origine de ce petit lavabo, on ne sait rien ou l'on ne veut rien savoir dans le pays. De guerre lasse, on est tenté de se demander s'il ne remonte pas au temps précieux de l'âge d'or ou de Saint-Denis à la Possession ; on ne se servait que de la fourchette à cinq branches que vous savez, ce qui nécessitait alors de fréquentes ablutions digitales.

Le sexe fort est aussi laid à Saint-Pierre que partout ailleurs ; cependant comme il doit toujours occuper la première place, nous constatons cette vérité en commençant pour l'acquit de notre conscience et de notre politesse, et afin de n'avoir plus à y revenir. Quant aux gracieuses indigènes de la localité, il serait difficile de donner sur elles de longs détails, dans la crainte de marcher bientôt dans l'inconnu des découvertes. Elles se

guimauve. C'est un régal pour les créoles qui en sont très friands. Pour la plupart des Européens, c'est une tisane dont ils se dispensent pendant de longues années, aussi aisément que du mooghy et du ballam. Ils leur préfèrent de naissance le dooda et le blé glacé de Perse.

montrent si rarement, qu'il faut pour ainsi dire les photographier à première vue. Espérons que notre photographie, un peu effacée en certains endroits, sera cependant saisissante de vérité.

Les créoles sont d'un tempérament mêlé de lymphe et de sang ; le plus souvent, hélas ! pas autant qu'on le désirerait, d'une beauté poétique et pâle comme celle de FOphelia d'Hamlet. Frêles fleurs animées qui s'épanouissent et s'étiolent bien vite dans la serre chaude de ce climat, à l'âge de quinze ans ce ne sont déjà plus des enfants. Le soleil des tropiques en fait de belles jeunes filles un peu frêles, aux lèvres roses, à la pâleur aristocratique rehaussée encore par un abus de la poudre de riz, qui faisait dire à un critique de nos amis : « Les » créoles n£ seraient que pâles si, au lieu de se blanchir » de poudre, elles se contentaient de mettre du rouge » sur leur teint blanc. » Leur taille est fine, leurs mains mignonnes, leur pied microscopique, car pour une créole surtout, en fait de chaussures, le contenu doit toujours être plus grand que le contenant.

Elles cherchent toutes à plaire. Ne nous en plaignons pas. Du reste, c'est là partout le péché mignon des blanches et pâles filles d'Eve qui se savent jolies. Elles ont en outre la coquetterie qui s'oublie dans les apprêts de la toilette. Elles ont la grâce, le sourire qui dit, l'abandon plein de langueur, le regard dont il vous souvient, si vous avez lu les Orientales :

Un œil noir où luisaient des regards de créole, Et ce charme inconnu, cette fraîche auréole Que couronne un front de quinze ans.

(Victor Hugo.)

C'est la nature méridionale de l'Espagnole, avec son

indolente rêverie unie à la passion et à l'ardeur du sang.

Généralement elles sont dépourvues d'une grande vivacité d'esprit, ont peu de littérature et ne se ressouviennent que d'une éducation ébauchée. L'accablant soleil les relègue au fond de leurs cases ombragées de manguiers séculaires ; obligées de se déshabiller pour pouvoir respirer à leur aise, revêtues d'un peignoir de mousseline légère, étendues sur des fauteuils renversés, les jeunes femmes, en babouches et sans corset, passent ainsi, au milieu d'une nonchalance orientale, la meilleure partie de leur existence décolorée. A peine si elles lisent ou si elles brodent, à peine si elles marchent, à peine si elles entr'ouvrent les lèvres pour se plaindre de la chaleur du jour.

Quand les ombres des montagnes commencent à s'avancer vers les premières habitations et que la chaleur du jour disparaît, après s'être oubliées près d'une heure à une volumineuse toilette où le supplice intolérable du corset reparaît , quelques-unes sortent en calèche pour distraire leur ennui par quelques visites cérémonieuses ; d'autres, comme les Parisiennes, s'entourent la taille d'un incommensurable jupon, et s'en vont à pied où les mène le vent de leur caprice, promener de magasin en magasin la fantaisie de leurs désirs : « Acheter beaucoup, disent- » elles, c'est vivre. »

Quant à la femme mariée qui a franchi l'âge critique de Balzac et depuis longtemps soldé son compte avec le poétique des premières années de mariage , elle est une antithèse vivante à tout ce qui précède. Son temps se passe à diriger le nombreux et rétif personnel de ses domestiques. Il faut la voir comme un général un jour de bataille , distribuant ses ordres de tous côtés. Son petit panier

rotiné , réceptacle des clefs de la maison , ne la quitte pas. S'en dessaisir , ce serait perdre la sauvegarde nécessaire aux innocentes méprises des Malabards , gens fort paresseux de nature, mais par religion fort occupés à diriger sans repos vers le vol, leur peu d'instinct, qu'ils emploient encore , lorsqu'ils sont découverts , à donner à la vérité quelques légères entorses (1).

La pauvre femme , pour en revenir à notre photographie un peu feuille-morte , sa fortune est souvent pour elle le fardeau du roitelet sur le roseau. Il lui faut se lever à la pointe du jour, envoyer au bazar, faire réveiller tous les noirs , courir à son godon , appeler par ci par là , gourmander , faire ranger la case et préparer le café , que chacun prend au saut du lit. C'est un type d'ordre et d'économie. Elle tondrait tous ses noirs pour un marqué. Ainsi le veut la tyrannie des usages : elle est la première de tous ses domestiques. Aussi lorsqu'elle arrive en France , elle répare le temps perdu , redevient grande dame et roule au bois en calèche à la Deaumont. Ainsi des contrastes.

Quelques lignes en terminant ce chapitre aux yeux noirs, à la parole traînante , au regard passionné , à l'abandon provoquant , au teint bruni par le haie , à ces divines mulâtresses dont on vous a tant parlé. On ne vous a pas trompés, elles sont bien belles? Le croirezvous cependant ; elles vont pieds nus, tantôt surchargées de bracelets en argent et les vêtements en lambeaux , — des diamants et pas de chemises, disait Mme de Sévigné,

(i) Et l'on s'étonne après cela que le négrophile le plus enraciné , quinze jours après son arrivée dans l'île, se mette à comprendre, admirer et pratiquer lui-même — proh pudor! — le coup de pied correctionnel. Nous avons vu un engagé occupé à voler son maître, tandis que celui-ci, qui venait de le prendre sur le fait, lui adressait une admonition rotinée.

— tantôt revêtues d'éclatantes toilettes couvertes de tant d'étoffes , qu'il n'en reste quelquefois plus pour le corsage. Tristes échantillons de la vanité ! Pauvres filles qui veulent vivre trop vite et s'en vont toutes effeuillant chaque jour, sous les mains profanes de la débauche , leur beauté , leur jeunesse et leurs illusions. Filles de marbre de l'autre hémisphère ,. elles mènent gaîment la vie à larges guides. Notons ici aux réflexions et aux commentaires des physiologistes, qu'en dépit du dicton bien connu : une blanche vaut deux noires, à Saint-Pierre , beaucoup d'hommes mariés ont des maîtresses. C'est comme un article secret que l'on signe au contrat de mariage.

En hiver , un bal de souscription , — un seul ! — vient sortir de leur sombre retraite les fraîches et floconneuses parures , et faire rêver d'amour les jeunes filles , tout le reste de l'année. La salle de la Mairie est le théâtre de ces fêtes que préside d'ordinaire le bon goût. Quant aux détails , ils sont partout les mêmes , des lumières , des couronnes de fleurs et de verdure, des draperies, des bijoux , des dentelles , des flots de mousseline , de belles jeunes filles blondes , aux beaux yeux bleus, brunes, aux grands yeux noirs , des regards humides sous des cils ombrageux, de tendres serrements de main. En repoussoir, du mauvais goût , des conversations banales et réglées à l'avance , de grands danseurs secs et vêtus de noir, lourds papillons aux ressorts d'acier.

Mais ces réunions n'arrivent qu'à de bien rares occasions étouffées par les liens et les étreintes du pacte colonial. Une année de lacune s'écoule souvent entre chacune d'elles. Elles disparaîtront bientôt peu à peu avec l'entrain, l'en-

tente et l'initiative nécessaires pour organiser de semblables réunions. Aussi les séduisants, les beaux du quartier ne peuvent-ils compter que sur le plaisir hebdomadaire de la sortie de la messe , le dimanche.

C'est là que se continuent les romans ébauchés au bal de l'hiver. Les séduisantes créoles arrivent en voiture découverte (le pauvre palanquin n'est déjà plus qu'un souvenir funéraire) ! avec le délicieux chapeau de paille d'Italie , le châle algérien , les cinquante mètres de volants indispensables, pour écouter pieusement, dit-on, et sans trop d'impatience le service de la messe.

Peu à peu la place de l'Eglise devient le rendez-vous des jeunes gens du quartier. Là , comme sur le boulevard des Italiens, on rencontre de jeunes fats de mauvais goût qui, dans leur naïveté exotique, se figurent que, pour être élégant, il suffit de porter une canne impossible, de ganter le n° 7 , d'habiller des gilets prodigieux , de s'indiquer la raie au milieu de l'occiput et de se tenir empesé comme une poupée de confectionneur. Mais il faut constater cependant , pour la vérité de nos impressions , que les tyrans de la fashion , malgré leurs absurdités du drap noir, sont marqués dans leur tenue au meilleur coin du bon goût et de la distinction.

Sous un soleil de plomb , à l'ombre protectrice du parasol de soie blanche , tous se promènent , attendent , discutent et fument.

La messe terminée , le tambour , — affiche ambulante de l'endroit , — vient proclamer les mariages , puis la foule s'écoule lentement de l'humble église. C'est alors- que tous les impatients de ce fortuné moment se précipitent pour former les deux rangs de la haie vivante entre laquelle doit défiler , par escouade de cinq ou six personnes , tout le contenu de la paroisse.

Tant pis pour les peu pressés; ils sont forcés de regarder entre les inégalités de taille de ceux qui les précèdent.

Gomme à l'Opéra , c'est un milieu d'observations pour les philosophes et les physiologistes. Les grosses mamans forment d'ordinaire l'arrière-garde. Les demoiselles sortent en taille , la plupart habillées du corsage à la vierge , ombragées d'une marquise , ballonnées de jupons complaisants. Il -leur faut défiler pour ainsi dire , entre deux rangées de pantalons blancs et noirs, sous le feu de cinquante binocles , au milieu des remarques et des fines moqueries de ceux-ci , des sourires et des regards à demicachés de ceux-là.

De temps à autre , à côté de quelque figure décrépite par l'âge , se glisse un frais minois , un sourire bien doux , un coup-d'œil expressif, de grands yeux noirs chargés de langueur , une petite mine qui semble dire : « Ne voulez- » vous pas être aussi gentille que cela, ma petite personne. » Vient ensuite la femme de Balzac , jaunie , ennuyée , ridicule , attachant chaque année une épingle à sa coiffure de sainte Catherine. Sur celle-là , chacun dit son mot , fait ses remarques et peu de compliments. Les mauvaises langues , — car il y en a aussi là-bas , — vont leur train , chuchotant à voix basses leurs commentaires malicieux. Puis pour clôture , quelque voisin vous renfonce les côtes de son coude anguleux , pour vous rappeler les vingt mille gaulettes du contrat de Mlle X de *** , tomme l'on dit à Marseille , tant de pieds d'olivier; à Lille, tant d'hectares de betteraves ; à Bordeaux , tant d'arpents de vignes au soleil.

Ainsi va le monde. Il est le même dans l'autre hémisphère que dans le nôtre , quoique le diamètre entier de la terre le sépare.

Gomme on a pu le deviner le dimanche, les favorisés de la fortune, les opulents du quartier de Saint-Pierre, s'enfuient à tire d'ailes. Ils se retirent vers les hauts , dans de délicieux châlets tout peuplés de statues, de dieux lares, de vases de fleurs, d'arcades , de jets d'eau murmurante, de clairs bassins , de papillons aux ailes diaprées , de petits oiseaux au bec rose.

Le cottage , toujours d'une architecture locale, conforme aux exigences du pays , est assis aux pieds d'un piton touffu ; il mêle les colonnades élégantes de sa varangue aux accidents des vertes pelouses. Autour de lui , toute la flore frileuse des contrées tropicales. Plus loin, les tecks, les tamarins , les vacois , les cocotiers élevant en l'air leur bouquet épanoui de feuilles vertes , les palmiers de Gayenne essaient , en haussant leurs rameaux dépliés , de dépasser leurs voisins gigantesques les manguiers et les baobabs.

Là le climat est délicieux, à quinze cents au-dessus du niveau de la mer. Les tièdes baisers de la brise viennent tempérer l'ardeur brûlante du soleil de la journée; en plein midi, des ombrages délicieux offrent leurs épais parasols.

Il y a, dans cette villégiature créole , un ressouvenir des romans de Fenimorre Gooper, un charme inconnu que rien ne saurait dire. Ce sont les promenades à l'aventure , les explorations* nouvelles , les épisodes à la façon de Bas de Cuir , les journées de vigueur montagnarde , les rêveries solitaires au milieu des grandes forêts vierges , puis le bonheur de se dire en regardant à ses pieds les revers escarpés des coteaux , et comme un point perdu sur le littoral de la petite ville de Saint-Pierre , avec sa ceinture de vagues qui viennent se briser en lignes blanches aux

promontoires de la côte : « J'ai là à mes pieds cet » orgueilleux quartier, avec ses entraves de la société, ses » jougs de la vie , ses haines sourdes et ses affections » mensongères , ici l'air pur , la. liberté , la poésie de la » nature , le calme et les souvenirs du cœur. »

Fortunatus nimium sua si bona norint !

Ainsi s'écriait le Tityre des Bucoliques. . Voilà l'explication du charme inconnu qui entraîne vers la solitude des régions élevées :

Tout est beau dans la nature , Hormis l'homme qui la défigure ,

a dit Rousseau.

L'émancipation est venue délivrer l'île de la Réunion d'une terrible caste , celle des noirs marrons. Va fini parti marron : on voulait dire ainsi les esclaves qui , exaspérés par les mauvais traitements , mus plus souvent encore par l'instinct de la vie sauvage et le désir de ne rien faire, fuyaient l'habitation de leur maître et se retiraient dans les hauts , sur les sommets escarpés des montagnes.

Il faut bien l'avouer aussi , le régime compresseur de l'esclavage et la vie dure que l'on imposait à des hommes habitués à vivre en liberté, étaient bien de nature à stimuler leur paresse native. Ils s'échappaient la nuit de leur cabanon , malgré la surveillance active des commandeurs , préférant brouter l'herbe que de subir la loi commune. La faim, la soif, la solitude en faisaient de véritables sauvages. Quelques-uns, organisés en bandes et commandés

par des chefs , descendaient en hordes incendiaires tuer les blancs, leurs anciens maîtres, brûler leurs anciennes prisons , les belles sucreries lentement édifiées. D'autres , comme les brigands de la Galabre , attendaient , pour les détrousser, les voyageurs au détour des chemins.

Une prime était accordée à celui qui prenait un marron et le ramenait au quartier. Les soldats de la contrée leur faisaient une guerre à outrance , dans les illettes où ils se retiraient. Ils les tuaient comme des chiens lorsqu'ils essayaient une résistance ou les amenaient au quartier , chargés de chaînes, périr sous le bâton ou travailler au macadam le reste de leurs jours.

Les annales de l'île fourmillent en épisodes de noirs marrons, véritables Mandrins , organisés en troupes vivant de rapines , de meurtres , de vol et de viol. Près du piton des Neiges, à 8,400 pieds dans les airs, se trouvait et se voit, encore la caverne de Phaons , le roi des Grands- Marrons. « Ce Soulouque de Bourbon avait ses gardes , -sa » hiérarchie, sa haute justice qui consistait à faire préci- » piter les délinquants , du haut d'un escarpement de 800 » toises. Il trônait sur un fauteuil qu'il avait fait tailler » dans le roc et qui subsiste encore. Phaons avait aussi » pratiqué dans sa caverne des meurtrières par lesquelles » il tirait sur les détachements, avec deux fusils qu'avait » trouvé le moyen de se procurer sa Majesté mar- » ronne (1). »

Avec l'émancipation a disparu encore cette action continue 'de la traite. On ne voit plus aujourd'hui comme autrefois, lorsqu'une nuit 'obscure et silencieuse enveloppait Saint-Pierre , un grand brick noir, aux formes élancées , glissant avec rapidité sur les flots , doubler sans efforts la

(1) L. Héry.

pointe des Grands-Bois , laisser tomber l'ancre au fond de la baie de Manapacg , et jeter à terre , à la faveur des ombres de la nuit , sa cargaison de bois d'ébène. Puis le lendemain , sur une estrade de quelques planches mal jointes , ne s'aperçoit plus une centaine d'hommes , de vieillards, d'enfants et de femmes entièrement nus , exposés comme marchandise aux regards des acheteurs. La liberté a fait justice de ce reste de barbarie. Le marteau d'ivoire de la ven-te à l'encan, l'aspect hideux des connaisseurs supputant sur leurs doigts le revenu probable 4e tels beaux muscles , l'économie de telle constitution nerveuse , les bénéfices muets promis à la spéculation par telle beauté tropicale , ne sont plus que les souvenirs d'une génération attardée qui va disparaître.

Les navires qui font le recrutement des travailleurs sont forcés, pour leurs voyages , de conformer des aménagements spéciaux aux exigences des règlements établis. Avant le départ , une commission nommée par le gouverneur se rend à bord pour vérifier si le navire présente les conditions exigées de navigabilité ; un délégué , dont le mandat se résume à empêcher la traite, part avec le navire pour surveiller l'opération.

Les émigrants se recrutent à Madagascar, dans l'Inde et sur les rives du canal Mozambique. Depuis quelques années , les Malgaches arrivent en moins grande quantité , les Indiens manquent, les Gaffres débarquent en abondance. Le résultat inespéré , obtenu de lord Cowley par M. Lamouroux , va changer la face des choses.

Quand les émigrants arrivent , on les visite, puis on les parque dans de grands magasins , disposés à cet effet. Là

les acheteurs viennent les visiter. L'engagement de ces hommes a son cours fixé ; il varie de 700 à 1000 francs pour un Malgache, et de 5 à 600 francs pour les Caffres et les Indiens , au choix ; un syndicat vise les livrets qui portent l'âge , la caste , la taille et le signalement de l'engagé. L'engagement est fait d'ordinaire pour cinq ans, à raison de 10 francs par mois, payables moitié à la fin de chaque mois , moitié à la fin de l'année. Le travailleur ne peut refuser à son engagiste aucun genre de trayail; il lui est dû le lof ement , les soins médicaux , une nourriture réglementaire (1) , le rapatriement à l'expiration de l'engagement, ou plus tôt, si par mauvaise conduite l'autorité supérieure ordonnait son renvoi delà colonie. Il est retenu sur la solde de l'émigrant une certaine somme , jusqu'à concurrence des sommes qui ont pu lui être avancées dans son pays. Chaque jour d'absence illégale est punie par la retenue de deux jours de gage. En cas de maladie ou d'absence avec permission, un seul jour de solde est déduit. Si l'engagé est cultivateur, il doit la corvée jusqu'à neuf heures, le dimanche; s'il est domestique, il doit tout son temps.

Au bout de cinq ans qu'a duré l'engagement de travail , les travailleurs hommes, femmes et enfants se dirigent en deux haies toutes chamarrées de chiffons aux mille couleurs, vers les navires qui doivent les rendre à leur patrie. Chacun a un coffre sur la tête, une marmite et un petit paquet à la main : c'est le fruit de leurs épargnes; ils s'en retournent dans la terre natale après avoir fécondé les champs et triplé la fortune des heureux possesseurs du sol colonial.

(1) Quatre-vingts décagrammes de riz ; dix décagrammes de poisson , viande salée et légumes secs^ dix grammes de sel, par jour.

On distinguait autrefois, au temps de l'esclavage, h Saint-Pierre, le créole noir ou natif du pays, adroit, intelligent, actif, mais voleur, et le Yolof à la force herculéenne, à la face large et plate, à la taille robuste. Ces deux castes n'existent plus ; les anciens esclaves sont maintenant remplacés par des engagés cosmopolites , placés sous la protection du gouvernement et sous la dépendance de leur maître pendant un délai de cinq années, au bout duquel le rapatriement leur est dû. Leur nourriture est réglée par rations réglementaires, et ils reçoivent tous les trois mois un salaire qui varie de deux à trois piastres , comme nous venons de le dire.

Toute cette nation d'engagés vient au quartier le dimanche, jour du repos et de la liberté. C'est un spectacle étrange. Les rues sont obstruées, inondées, dès l'aube, de travailleurs de toutes espèces : Bengalis, Malgaches, Malabards, Caffres, Yambanes de toutes couleurs, bronzés, cuivrés, noircis, jaunis, véritable mosaïque humaine bien faite pour étonner celui qui sort des peuples à visage pâle.

De toutes les habitations descendent , ce jour-là , des noirs marchant ensemble, aux accords criards et cadencés du bobre de Mozambique. Les immenses sucreries vomissent tout leur peuple de travailleurs. Pour se frayer un passage, il n'est d'autre moyen aux blancs que de causer avec eux dans la langue intelligible du rotin. On dirait d'une seconde confusion de langues après la tour de Babel, d'une nouvelle invasion des barbares au temps de Germanicus.

Les Caffres sont les plus nombreux des émigrants. Vêtus de leur couleur, à peine drapés dans un lambeau

de couverture comme les mendiants de la Castille, ils promènent leurs regards de tous côtés pour chercher des cantines; car il va sans dire, qu'à l'eau pure qui coule des rivières dont ils s'abreuvent toute la semaine, ils préfèrent sans hésiter l'eau-de-vie brûlante de la canne. En général, ils sont trapus et laids; leurs lèvres sont grosses et pendantes, leur peau est rugueuse et tannée par l'action du soleil. Ils ont le front tatoué et déprimé, les oreilles démesurées, les pieds larges et plats à dormir debout.

Quant à leur physiologie, deux termes les caractérisent : l'entêtement des Bretons et la subtilité des Champenois.

Les femmes portent une robe de toile bleue, et leur tête s'enveloppe d'un madras jaune. De temps à autre, hommes et femmes font sur leur chemin une halte pour se réunir une dizaine et rouler le séga voluptueux, qui n'est autre qu'un tortillement continuel de l'endroit où le dos change de nom. L'orchestre se borne à un simple tambourin de bois sur lequel l'un d'eux frappe ses doigts en cadence. Les danseurs s'interrompent pour pousser avec ensemble des sons rauques et gutturaux; peu à peu ils s'animent, pressent leur danse, activent leur mesure; leur respiration devient haletante, leurs yeux brillent d'un vif éclat, la sueur ruisselle le long de leur corps... ils cessent en tombant exténués de fatigue.

Viennent -ensuite les Malabards revêtus de leur bouffante mauresque noire, de leur étroit justaucorps blanc. Chez eux ni maigreur, ni obésité : une beauté de forme toute méridionale. Tout en marchant, ils psalmodient sur un rythme lent les airs de leur terre natale. Leurs femmes les suivent, mâchant le bétel rouge, portant sur leur hanche leurs enfants demi-nus , chantant aussi leurs

pantourns improvisés. Elles sont drapées à l'antique dans de longs 'vêtements blancs. Leurs traits sont très fins, leurs cheveux lissés et parfumés d'huile de coco rance ; leur nez et leurs oreilles troués de bijoux, leurs jambes surchargées d'anneaux d'argent et de métal.

L'Indien, c'est une vérité devenue vulgaire, est docile, mais paresseux avec délices. Il arrive avec ses penchants au far-niente, son incurable apathie pour entrer tout à coup dans la vie réglée et la discipline. Aussi se hâte-t-il, au plus léger malaise, de s'envelopper de sa couverture de laine et de solliciter du maître un billet d'hôpital. Là, du moins, dans l'ivresse du bétel et de la tisane de tamarin, il goûte, horizontalement étendu sur sa natte, les charmes d'un repos absolu qui n'aurait besoin, pour être l'élixir du bonheur, que d'être fréquemment interrompu par un plat de riz copieusement assaisonné de piment ou de tout autre ingrédient. A son entrée dans la bande, il professe un invincible mépris pour les travailleurs indigènes : il prend dans son dialecte l'expression la plus hautaine , la plus injurieuse, pour désigner le Caffre ou le Malgache. Peu à peu, cependant, ces éléments hétérogènes des ateliers se rapprochent, s'apprécient, se familiarisent, se recherchent, et il est assez ordinaire alors de les voir, au terme d'une semaine laborieuse, se réunir pour préluder par d'abondantes libations d'arack à la sanctification du dimanche (1).

Indiens et Malabards ne dansent qu'à leur grande fête du premier jour de Tan. Ce jour-là , se promène le dieu Brahma, entouré d'une auréole de turbans bariolés, précédé de jockos et de jongleurs, escorté de fanatiques, de bronzes, de grands prêtres et de bayadères habillées

(1) Album de l'île de la Réunion.

tant bien que mal de gaze rose. Toute cette légion de démons cabriole, hurle, mugit, marche sur les'mains, se livre à des gestes obscènes, à des danses lascives, et chante à tue-tête les hymnes du pays, transmises d'âge en âge et souvent aussi vieilles que le monde.

Cette fête, à l'exception de certains détails, dérive évidemment du Yamsé , dont les exercices consistent en une gymnastique symbolique se composant de courses , de danses et de luttes , accompagnées de chants discordants et de musique barbare, auxquels se mêlent dans la foule les clameurs des nègres industriels qui trafiquent pour leur compte ou pour celui de leur maître, et qui vont criant, les uns : bananes ! bananes ! les autres : cannes ! cannes ! Les lascars arrivent entre deux haies de spectateurs, les uns à moitié cachés sous des espèces de petites pagodes pointues qu'ils appellent aïdorés ; d'autres enfin, à moitié nus sous des vêtements déchirés. Puis, à un certain signe, tous s'élancent : ceux qui portent les aïdorés se mettent à tourner sur euxmêmes en dansant ; ceux qui portent les sabres et les bâtons, commencent à combattre en voltigeant les uns autour des autres, assénant et parant les coups avec une adresse merveilleuse ; enfin, les derniers se frappent la poitrine et se roulent à terre avec l'apparence du désespoir, tous criant à la fois : Yamsé! Yamsé! ô Ho sein ! ô Ali !

Une fiole d'encre ne nous suffirait pas pour liquider une pareille énumération qu'il faudrait continuer par les Cipayes en uniforme rouge, les Yambanes, les Yolofs , les Malgaches et leurs femmes aux cheveux nattés pour la vie. Nous terminerons par les Chinois, dans la crainte de voir notre style tourner à la narration du Guide des Voyageurs.

Les Chinois de Saint-Pierre ne sont point, tels que les figurent les paravents de nos fantaisistes, taillés comme des concombres, les moustaches traînantes à terre, le chapeau pyramidal sur la tête. Ce sont, s'il est permis de faire un type sur quelques déclassés, des hommes vigou reusement construits, à la structure colossale, à la facfc large et plate, aux sourcils très arqués, au teint basané, à l'air faux, aux instincts féroces. Ils traînent presque tous le boulet des galères, pour des méfaits contre les commandeurs des habitations, ou des viols honteux sur de toutes jeunes filles. Cette race a les passions d'une brutalité révoltante ; c'est la plus dangereuse importation d'engagés, et bien que les bras fassent défaut depuis l'affranchissement et que l'émigration soit devenue le problème de la prospérité du pays, le recrutement de ces terribles auxiliaires est aujourd'hui sévèrement prohibé. Voici, du reste, quelques pages que nous détachons des Esquisses africaines, de M. L. Héry, et qui feront corn- . prendre d'une manière saisissante le terrible caractère de cette vilaine caste.

Trois Chinois, dont deux étaient incarcérés a la geôle de Saint-Pierre par suite d'une condamnation pour meurtre, trouvèrent moyen de s'évader, et, pour dépister la justice, ils n'imaginèrent rien de mieux que monter au sommet du Bénard (1). Mais nos Chinois avaient compté sans le détachement dont faisaient partie Alidor Thomas et

(1) Le Eénard est un énorme massif situé au centre de l'île , à mille quatre cents toises au-dessus du niveau de la mer, et pour ainsi dire inabordable.

Montchéry Dary (1). Comme il n'était bruit que de leur évasion et que le gouvernement promettait une récompense à qui réintégrerait à la geôle des malfaiteurs si dangereux pour le pays (car les deux condamnés avaient emporté avec eux de longs couteaux dont ils se servaient aussi volontiers que les Espagnols pur sang de leurs navajas). Montchéry Dary et Alidor Thomas, passionnés du désir de faire cette précieuse capture, dirent à leurs compagnons de monter à leur suite le lendemain, et prirent les devants pour aller coucher à la caverne des Pêches, Laissons parler Alidor (â) :

« En approchant de la caverne Gabriel, nous

aperçûmes un homme qui en sortait pour aller chercher de l'eau. Je soufflai à l'oreille de Montchéry : « Un homme » rouge ! ce sont les Chinois ! Ton rêve s'est réalisé. Ils » sont à nous ! mais soyons prudents, nous n'aurons ces » hommes-là que par la ruse. Nos gens de Saint -Pierre .» savent où nous allons et viendront plus tard nous » rejoindre. »

« Nous approchâmes en tâtonnant, prenant les allures de noirs marrons (le teint des deux héros était assez foncé pour aider à la ressemblance), et nous nous présentâmes comme tels aux Chinois, qui nous accueillirent avec d'autant plus d'empressement que nous apportions des vivres dont ils manquaient. Nous les engageâmes à descendre au champ de pommes de terre sauvages de Kelval, proposition qu'ils acceptèrent avec des transports de joie. Tous nous coulâmes dans un carré profond qui y

(1) Ce sont les noms historiques de deux guides très célèbres, et anciens chefs de détachement à l'âme énergiquement trempée.

(2) 11 y a ici différentes longueurs inutiles à nos études que nous supprimons.

conduisait, et avant d'y plonger, je laissai des traces pour déceler ma route à nos hommes qui devaient nous suivre pour nous prêter main-forte. Les Chinois étaient armés de leurs longs couteaux, et je sentais que, tant que je ne les désarmerais pas, je ne pourrais me rendre maître d'eux. Je surveillais leurs mouvements quand j'aperçus M. Rieul-Cerveaux qui descendait le rempart. Les Chinois me firent signe qu'il fallait l'assommer à coups de pierre. Je hochai la tête en disant : « Ça blanc chas- » seur s'occupe pas marrons, laisse passer. »

» Quand M. Rieul passa près de nous, je lui fis signe que je tenais les Chinois, pourvu que le secours m'arrivât. Par un geste, il me donna à entendre que nos gens nous suivaient à la dérobée; puis il marcha vers nous. Alors prenant une voix menaçante : « N'approchez pas de notre » camp, lui criai-je, et retournez d'où vous venez. » Il rétrograda, et les Chinois enchantés perdirent toute défiance. Pendant deux jours, je partageai la caverne avec eux, attendant toujours le renfort. Le troisième jour, je vis des têtes qui se levaient derrière des ambavilles.

Le moment était venu. Les Chinois étaient à peler des songes avec leurs grands couteaux. Je leur montrai un bout de tabac et leur demandai s'ils voulaient fumer. Ils jetèrent un cri de joie : « Donnez-moi alors , leur dis-je, » un de vos couteaux et je vous hacherai la provision de » la journée. » L'un d'eux se dessaisit de l'arme tant convoitée; mais comme il me fallait les deux coutelas , tout en hachant la carotte , j'appuyais la pointe du couteau sur un bois pour empêcher le tranchant de couper. La besogne n'avançait pas et je feignis de trépigner d'impatience. Brusquement je dis : « Donnez l'autre couteau pour affiler » cette vieille scie qui écrase le tabac en miettes. » Le

second Chinois me regarda d'un air sournois et fit semblant de n'avoir pas entendu.

Alors, déterminé à risquer le tout pour le tout , je pris dans le feu un gros tison ; je le plongeai dans la terre humide entre moi qui -étais près de la porte , et lui qui était au fond de la caverne. Une épaisse fumée l'aveugla; je me ruai dans l'obscurité, lui saisis prestement son arme homicide, et je jetai à Montchéry les deux couteaux. « Nous les tenons! » exclamai-je d'une voix de tonnerre qui attira dans la caverne dix auxiliaires du détachement.

Les Chinois désarmés virent qu'il fallait subir la loi du plus fort. Deux se résignèrent : le troisième , plus entêté , protesta qu'on le tuerait, mais qu'on ne l'emmènerait pas à Saint-Pierre. « Allez-vous en , dis-je à mes compagnons , » chargez-vous des deux autres, moi je réponds de celui- » ci. » Je le soulevai violemment, je lui mis un des poignets sous mon bras et m'attachant à lui , je lui dis : « Tu nous suivras bon gré mal gré, sur les pieds ou sur » la tête, quand je devrais mettre une semaine à dégrin- » goler jusqu'à Saint-Pierre. » Alors il me jeta un regard aigu, fit un bond violent sans pouvoir se dégager, et finalement se soumettant en apparence, il se laissa traîner à la remorque. Nous côtoyions le carré de la Corde, où il n'y a pour chemin qu'une étroite saillie de roc entre deux précipices. Arrivés à cet endroit où une paroi perpendiculaire de trois cents pieds s'excave abruptement, le Chinois fit un effort désespéré , et s'attachant à moi, il s'élança sur l'abîme-, les pieds restèrent suspendus dans le vide. Ma force me sauva. Je le rabattis dans le chemin, et poussé à bout, je le traînai si rudement sur le sol, qu'il déclara qu'il marcherait, attendu, ajouta-t- il, qu'il trouverait moyen d'abréger son supplice.

S'il ne tint pas parole , ce ne fut pas sa faute ; car le soir nous menions nos Chinois puiser de l'eau pour la nuit, et le récalcitrant avait trouvé le moyen de nous dérober un bout de corde. Tout-à-coup on s'aperçut de sa disparition. On regarda et on le vit pendu à une branche d'olivier. Il était déjà asphyxié et serait mort si son compatriote ne lui eût pratiqué au cou une copieuse saignée avec un enbout de pipe. Par suite de quoi, au bout d'une heure , il fut sur pied.

Le lendemain il renouvela avec une autre corde sa tentative de suicide; mais nous ne le quittions pas, des yeux , et il fut surpris avant d'avoir passé à son cou le fatal cordon. Depuis lors il se laissa insouciamment conduire par nous , et nous remîmes enfin entre les mains de la justice les scélérats qui étaient devenus l'épouvante du quartier.

Le chef-lieu de l'arrondissement Sous-le-Vent se place aujourd'hui en première ligne de la colonie pour le mouvement des affaires , et revendique une large part aux promesses de l'avenir. Saint-Pierre suit la voie la plus féconde de l'accroissement. L'agriculture y fait à chaque saison de nouveaux progrès, le commerce et l'industrie y marchent à pas de géant.

Deux cultures tiennent la première place à la Réunion : la culture de la canne et celle du caféier. Nous ne dirons rien de celle des girofliers : ce n'est plus que le souvenir d'une trépassée.

Les premiers plants de café furent apportés de Moka en 1718. En 1800, un ouragan détruisit tous les plants, que l'on remplaça par la canne à sucre; mais en 1824, de nouveaux emprunts faits a l'Algérie, semblèrent un instant

vouloir régénérer la culture du café, quand l'émancipation vint étouffer dans sa naissance l'extension agricole de ce produit. Aujourd'hui les grandes cafeiries disparaissent. A peine si l'on cite deux ou trois établissements de ce genre; et celui du Tampon est le seul qui ait gardé l'apparence des anciens jours. La culture du café tend donc à être délaissée de l'île et cela tient à diverses causes : aux soins délicats que réclame cet arbrisseau , à la difficulté de la cueillette, au manque de bras qui occasionne des impossibilités d'extension , aux désastres des coups de vents qui ravagent en vingt-quatre heures les plus belles plantations.

Le café est un arbrisseau toujours vert , dont les fruits , semblables à ceux du cerisier , passent tour à tour par le jaune, le blanc, le vert , le rouge. On le cultive dans des régions où la température varie de 95 à 30 degrés , sur les coteaux que ne vient pas brûler les vents de la mer, à la ligne de démarcation où la canne sèche et dépérit.

Vers le mois d'août a lieu la cueillette. On fait sécher les fèves mûres sur des nattes exposées à l'ardeur du soleil , puis on brise l'enveloppe à l'aide d'un pilon. Les fèves se séparent: on les vanne , on les nettoie , puis on les soumet encore à une nouvelle dessiccation.

Le café de la partie Sous-le-Vent se divise en deux qualités : le café Leroy et celui du pays.

Le premier, baptisé du nom d'un capitaine qui l'importa, a sa fève allongée , pointue , jaunâtre. Le plant est vivace et robuste.

Le second, qui jouit d'une grande estime, a la fève ronde, couleur vert clair ou jaune doré, mais le caféier, vivace et robuste , meurt souvent après une belle récolte. Le café de la Ravine des Cabris a une grande réputation en Europe. Les anciens esclaves, en se retirant vers les

hauts , plantent quelques-uns de ses arbrisseaux. De loin en loin, au mois d'août , ils descendent au quartier avec quelques balles enveloppées de gounis qui pèsent assez régulièrement 100 livres, et qu'ils promènent de magasin en magasin pour les laisser au plus offrant. Au mois de janvier la récolte est terminée.

Gomme nous le disions plus haut, l'envie de faire de gros bénéfices a fait chasser à grands coups de cannes la culture du café. Les champs de cannes à sucre se sont étendus partout comme des taches d'huile. C'est encore un entraînement général. On n'a pas grand comme la main de terre que l'on plante des cannes. Qui ne connaît cette belle graminée (tryanderie digynie) , qui lance à quatre ou cinq mètres en l'air son bouquet de feuilles vertes. Quel est l'Européen qui n'a remarqué dans les serres, cette plante vivace, à racines fibreuses, à tige très lisse avec ses trente ou quarante nœuds laborieusement renflés , ce roseau de sept pieds , à la hampe élégamment allongée qui s'épanouit au temps de la floraison en une magnifique panicule, semblable à une aigrette lilas ! C'est la richesse de l'île de la Réunion.

Nous ne parlerons ici ni de la canne à sucre officinale, ni de la canne à sucre violette y ni de la canne à sucre spontanée , originaire du Malabard. Deux sortes nous occuperont seules :

La canne à sucre de Java ;

La canne à sucre d'O'Taïti.

La première , seule cultivée autrefois , est fort riche en substance saccharine. Elle est jaune et peu élevée. Aujourd'hui on la remplace par la seconde , la canne rouge

d'O'Taïti , d'une taille plus élevée , d'une culture plus facile , qui se courbe pour laisser passer les plus terribles ouragans , résiste aux efforts du vent , comme le roseau de la fable de La Fontaine , tandis que le cyclone déracine les gros baobabs et les séculaires manguiers.

Différents systèmes se partagent pour ainsi dire la culture un peu attardée de la canne à sucre. Le guano du Pérou et le guano artificiel y jouent un très grand rôle. L'art de cultiver consiste à savoir modifier , suivant les circonstances , l'action des trois éléments : l'eau , l'air et le soleil. L'eau est le plus puissant agent de cette belle végétation ; malheureusement le drainage est inconnu à l'île de la Réunion : l'eau qui irrige les champs de canne arrive souvent de sources situées à plus de cinq lieues dans l'intérieur , à l'aide de canaux en bois. Maintenant que les forêts sont en partie détruites, il y a beaucoup d'amélioration à apporter; le Gouvernement devrait encourager et développer la pratique du drainage. C'est en entrant ainsi dans la voie du progrès , que la colonie doit espérer pouvoir, malgré les conditions mauvaises de la nouvelle législation , rivaliser avec les colonies étrangères.

Lorsqu'un champ a reposé un laps de temps égal à celui pendant lequel il a supporté la canne , et que le sol est resté couvert de plantes grasses dont les détritus , comme ceux des embrevades , ont revivifié la terre , on la cultive , on la gratte et l'on trace les sillons. Dès que ce travail est terminé , on dispose deux têtes de canne dans des fosses de dix-huit pouces de longueur, de quatre pouces de largeur et de six pouces de profondeur. On espace ces fosses de dix-huit pouces entre elles, en ayant soin de verser dans chacune 3 ou 4 onces de guano du Pérou. Dix-huit

mois après a lieu la première coupe. Le moment choisi est celui des grandes chaleurs. La récolte a lieu du mois de juillet au mois de mars ; ces deux mois pris comme extrêmes limites.

Le jour de la coupe, les vendanges du pays, toute l'armée des engagés se trouve sur pied, se déployant comme des tirailleurs autour des champs à ravager. D'un revers de manchette on abat d'abord le bouquet de feuilles vertes , puis on tranche la canne à dix pouces du sol. On met ensuite les cannes en faisceaux ou en gerbes qui, chargées sur des charrettes , descendent par des routes en lacet , vers les établissements.

Les sucreries sont de grands bâtiments oblongs qui n'ont point d'étage , sont bâtis en pierre volcanique , couverts d'un toit de bois d'où s'élancent deux cheminées en briques rouges.

Le procédé employé à la Réunion pour obtenir le sucre diffère beaucoup de celui employé dans nos autres colonies ; à Mayotte , à la Martinique , à la Guadeloupe , il est mieux perfectionné. Les cylindres presseurs , au nombre de trois , sont disposés sous forme triangulaire. On appelle ces cylindres ou laminoirs le moulin à cannes, Dans certaines sucreries, le cylindre de la machine à vapeur se dispose horizontalement au lieu de se poser verticalement. Les cylindres presseurs présentent une surface polie ; la bagasse qui en sort se recueille dans une charrette qui la transporte sur de vastes pelouses ^où elle sèche , en attendant qu'on la renferme dans les magasins d'où on la retire au fur et à mesure des besoins pour le chauffage de la machine à vapeur. C'est, comme on le voit, un combustible fort économique.

Le vesou ou sucre liquide qui sort de la tige écrasée de la canne, arrive par un tuyau d'un décimètre de diamètre dans une chaudière de cuivre , carrée , profonde de deux pieds et large de quatre , environ. Cette cuve est. flanquée à droite et à gauche de deux autres chaudières entourées de maçonneries et séparées par des planches qui servent de marche-pieds.

Au moyen d'une cave pratiquée sous la sucrerie, des noirs échauffent ces trois chaudières à l'aide de bagasse. Le vesou coule dans la première chaudière ; là il est chauffé le plus près possible de l'ébullition, puis on le laisse reposer un instant pour enlever l'écume qui vient à la surface : on fait disparaître ainsi l'albumine coagulée par la chaleur. Pendant ce temps, on remplit les deux autres chaudières dans lesquelles on répète les mêmes opérations.

Quand le vesou de la première chaudière semble au contre-maître de l'usine suffisamment purifié par le lait de chaux, il le fait s'écouler au moyen d'un tuyau à robinet dans la batterie à jimmare (c'est ainsi qu'on appelle une grande cuve en cuivre, de forme longitudinale, séparée en plusieurs compartiments). Le vesou de la première chaudière coule alors dans le premier compartiment de la batterie, où il est chauffé à feu nu jusqu'à l'ébullition complète. A ce moment, on ouvre un robinet et il passe dans le second compartiment, tandis que le premier se remplit du vesou de la seconde chaudière, ainsi de suite jusqu'à ce que tous les compartiments soient pleins. On fait alors écouler le vesou dans la dernière division de la batterie, plus large et plus profonde que les autres. Quand le vesou, réduit en sirop, marque trente-cinq degrés à l'aréomètre, on le fait passer dans un bac rond en cuivre servant de réservoir.

De là, au moyen d'une pompe mue par la main ou par la vapeur, on fait monter le sirop dans les basses températures : assemblage de quatre grands réservoirs profonds d'un pied et demi, larges de sept à huit, dans lequel tourne lentement de longs cylindres rotinés qui élèvent sans cesse le sirop jusqu'à parfaite cuisson et empêchent ainsi une cristallisation anticipée. Un tuyau qui vient de la machine à vapeur parcourt le fond de ces réservoirs , chauffe le sirop au bain-marie , et sort de l'établissement pour laisser échapper la vapeur qu'il contient.

Dès que le grain de sucre commence à se former, on écoule la masse coagulée dans de grands cristallisoires appelés tables, où le sirop s'étend en couches d'un décimètre et se congèle. Lorsque le sucre est bien refroidi, les manœuvres de l'établissement le fouillent avec des pelles en bois, l'écrasent en partie, l'emportent dans des paniers, l'étendent au soleil brûlant sur des nattes de vacoua, et le réduisent plus complètement en poudre sèche et blanche. Le sucre est fait. On le tasse dans des sacs faits en feuilles de vacouas et remplis tous également sur une bascule au poids de cent trente livres. La tare du commerce est de cinq livres pour cent, celle de la douane de six livres.

Dans plusieurs sucreries on recueille les écumes, que l'on fait cuire dans des chaudières carrées, profondes de trois à quatre pieds et chauffées à feu nu. On obtient alors une nouvelle quantité de sirop qui donne un sucre de qualité inférieure dit de second jet.

Quelques sucreries fonctionnent encore à feu nu, système restreint, difficile, fort cher, livrant des produits inférieurs ; d'autres ont, depuis longtemps, des procédés plus perfectionnés que celui que nous avons décrit. Ger-

tains procédés sont cependant impossibles à Saint-Pierre ; l'appareil de Roth ne pourrait que difficilement servir, à cause du peu d'eau douce que l'on trouve dans l'île. L'eau salée ne pourrait être employée comme réfrigérante, puisqu'elle se mélange avec la vapeur condensée. Mais déjà de tous côtés s'installent les turbines, dont les inventeurs Derosne et Cail, de Paris, ont le monopole, et qui blanchissent le sucre d'une incroyable façon. Déjà l'extension considérable de l'industrie sucrière a fait songer à améliorer sérieusement les procédés en usage par la cuisson dans le vide, appelée ainsi par opposition à Yappareil à air libre. Ce mode, qui donne une plus grande valeur aux produits, devient certainement le seul au niveau des progrès que réclame l'époque. Il exige, il est vrai, une mise de fonds plus importante, la modification presque complète de l'outillage, une surveillance de fabrication plus grande ; mais tous ces frais sont en raison directe de la valeur de ses produits ; aussi son adoption se résume-t-elle dans une difficulté de temps et d'argent. C'est là aujourd'hui une question qui fixe à juste titre l'attention de la colonie tout entière : le temps , qui dissipe les préventions, fera taire, nous le pensons, les schismatiques, et donnera gain de cause au sucre cristallisé dit gros grain (1).

D'ordinaire, les établissements fondent de quinze à vingt milliers par jour. Ils sont entourés d'immenses propriétés appartenant à des planteurs qui, n'ayant point de moulin, envoient manipuler leurs cannes à la sucrerie voisine. C'est, en France, l'histoire du fermier et du moulin à vent. La redevance ordinaire pour cette main-d'œuvre

(1) Nous en avons pour exemple la belle sucrerie que vient d'établir à Saint-Philippe l'un des plus intelligents habitants de la colonie , M. Montbel Fontaine.

s'élève à la moitié du résultat obtenu. Le sucrier tient compte, en général, de trente-cinq livres de sucre par chaque barrique de vesou de trente veltes, de sept litres quarante-cinq centilitres, soit deux cent vingt-huit litres. Le surplus forme son indemnité. La mesure ordinaire de la terre est la gaulette. Mille quatre cent vingt-deux gaulettes correspondent à un hectare. La gaulette a quinze pieds carrés. La terre est hors de prix à Saint-Pierre; lorsqu'elle est bonne, elle vaut 10 fr. la gaulette, ce qui remet l'hectare à 4,000. fr. environ. Une gaulette bien cultivée, bien fumée ou suffisamment guanée, donne en première coupe quarante livres de sucre, en seconde coupe vingt livres.

Dès que se trouve, dans les magasins de l'usine, une assez grande quantité de balles de sucre, on les charge sur des charrettes attelées de mules (1) ou de bœufs de Madagascar, et on les envoie aux dépôts du quartier, qui prennent trois piastres pour leur responsabilité de magasinage et d'embarquement.

Les ventes de sucre se font souvent à livrer au commencement de la récolte : les prix varient de quatre à cinq piastres les cent livres. Lorsque le marché se conclut, un bordereau de vente est passé devant un agent de change, les courtiers de la localité, avec cette condition ordinaire que le sucre sera livré par quantité de cent milliers (50,000 kos). Lorsque cette quantité se trouve en

(i) Les mules servent presque exclusivement aux travaux de charroi. Elles s'acclimatent a merveille. Les mules du Poitou, lorsqu'elles sont de belle taille, valent bien près de trois cents piastres, tandis que celles de Buenos -Ayres, d'ordinaire quinteuses et difficiles à dompter, ne s'estiment que cent piastres.

magasin, le courtier adresse le reçu du dépôt à l'acheteur, qui, suivant les clauses du bordereau d'achat, doit le paiement à trente jours de la mise à disposition.

Le chargement s'effectue à bord des navires mouillés à un quart de lieue en rade sur des chaloupes montées par huit hommes.

Les sucres, excepté ceux de basse qualité, dits de sirop, et ceux épurés à la turbine, ne peuvent être exportés qu'à destination de France. Un droit colonial de S 1/2 % ad valorem, fixé par une mercuriale mensuelle destinée à remplacer la contribution foncière, est perçu à la sortie des productions coloniales : sucre et café.

Pour se rembourser du paiement des sucres qu'ils expédient en France, les négociants de l'île tirent sur leurs cosignataires des traites dont l'agio ou la prime' de placement varie de 3 à 8 %. Dans l'autre coupe l'agio des traites est toujours moins élevé, l'occasion de tirage diminuant, le nombre des preneurs restant le même. Au moment où la roulaison commence, le fret se tient d'ordinaire de 80 à 100 fr. par tonneau, plus les 5 % alloués d'ordinaire comme chapeau au capitaine. C'est le meilleur moment de réussite pour les navires qui cherchent un emploi, les sucres chargés en primeur ayant toujours des chances plus favorables pour bien rencontrer sur les marchés de France.

Partout les traces d'une étonnante activité , au moment où se manipulent les cannes, à l'époque où la coupe commence; rien ne chôme, ni les têtes, ni les bêtes, ni les bras , depuis les contrées qu'explorait naguère Villiers Adam , le Nemrod de l'île, jusqu'aux limites que la mer ne peut franchir.

A cette époque de l'année qui se tient du mois d'août au mois tle mars , les navires garnissent les rades , les établissements vomissent des masses considérables de produits , les engagés arrivent par bataillon. Les trois-mâts haletants viennent encombrer les quais des produits de l'industrie européenne, des superfluités du riche et des nécessités du pauvre ; puis les flancs gonflés des richesses de l'île, ils repartent pour la métropole lointaine. Les sacs de riz descendent à terre par milliers. Les dépôts se garnissent. Les rues sont parcourues de charrettes chargées de cannes. Les vacois se dépouillent de leurs feuilles pour former les emballes. C'est le règne du vesou.

De tous les côtés se déploie un incessant travail dans ce quartier qui charge les deux tiers de la récolte de l'île entière. La mollesse créole (ainsi le dit la naïveté des traditions) est debout avant l'aube, travaille tous les jours que Dieu donne et se traduit par une énergie qui ferait rougir un Européen.

Dans la ville , tandis que les gens d'affaires courent en tous sens, les balles de sucre circulent en souveraines dans de petits charriots attelés de quatre mules, les chevaux et les manœuvres du pays. Ces balles de sucre — à tout seigneur, tout honneur, — s'en vont escortées de Malabards, vers de grandes et oblongues constructions, vastes entrepôts placés à dessein sur le bord de la mer. Ce sont les docks du pays ; on les appelle : établissements de marine. Elles attendent en ces hôtels garnis où rien ne leur manque, ni l'ordre, ni la 'plus sévère surveillance, le moment où, pour les expédier en France, on leur signera au fer rouge leur extrait de provenance.

Puis le mois de mai arrive , l'hiver et son train , son triste cortège de ras de marée, de grandes

brises et de pluies torrentielles qui détrempent les chemins. Tout cesse , tout chôme. On arrête le laminoir. Les établissements ferment leurs portes, les sucreries éteignent leurs fourneaux , on emploie les bras à la culture , et les affaires restent pour quatre mois plongés dans un sommeil léthargique.

Quand on songe alors , en faisant un retour sur le passé , à la pauvreté des engins employés à ce travail cyclopéen, que Ton voit de près cette rade foraine déserte , ces chaloupes de marine vides et tirées dans le barachois , cette grève qui sert de quai , on se reporte avec plaisir vers cette idée de création d'un port à Saint-Pierre , depuis si longtemps poursuivie et qui vient de recevoir enfin la solution si longuement attendue.

Il fallait de toute nécessité fonder un abri à la Réunion. Les coups de vents donnaient à l'imprévoyance coloniale de continuels et çruels avertissements. Les rades foraines ne suffisaient plus aux nombreux convois de navires qu'envoyait la France. Le point le plus convenable pour créer un refuge , c'était Saint-Pierre. Saint-Pierre où cent navires venaient par an emporter plus de soixante mille tonneaux de sucre ; Saint-Pierre que depuis longues années la nature s'était plu à désigner du doigt , en lui creusant, avec cette patience que vous savez, un petit port en forme de goulet.

Une passe vaste et profonde , préservée des envahissements du sable ; un petit hâvre formé comme nous venons de le dire , par l'action de la lame , un avant-port accompagnant cette entrée gardée par deux lignes de récifs, tels étaient les termes fournis pour résoudre le problème. Ils

réfutaient d'eux-mêmes toute l'argumentation des plus enracinés pessimistes. Où trouver en effet de meilleures conditions sur tous les points de cette île aux côtes de fer?

Et cependant la création du port de Saint-Pierre fut lente , laborieuse. L'historique en remplirait un gros tome.

Pendant longtemps , les hasards exagérés de la rade par quelques capitaines marchands , tirent reculer les études. La mer toujours houleuse au mouillage, à l'époque des grandes brises , les avait forcés de prendre le large pour éviter le risque, de heurter leurs navires au promontoire de la côte. Ils en avaient gardé rancune à la localité , et débitaient , à qui voulait les entendre , qu'essayer un port avec une pareille rade , c'était un songe creux , un rêve comme celui du percement de l'isthme de Suez , vouloir de gaîté de cœur se buter à une impossibilité évidente?

Pour les gens sérieux, il n'y avait heureusement dans ces tracasseries aucun fondement d'empêchements sérieux. On commença bientôt les projets. C'était en 1853. Des obstacles dès le début. Sans subvention , le conseil communal dut marcher avec ses seules ressources pour les études préliminaires. Plus d'un budget fut sabré , plus d'un projet raccourci, plus d'une dépense biffée ou amoindrie, afin' d'arriver à chiffrer au plus juste avec l'impitoyable réalité.

La persévérance triompha. Les idées fécondes furent appuyées. Le port fut décrété par le Gouvernement de l'île.

Il était temps , car la caisse de la commune , à marée basse , allait contraindre la municipalité à s'arrêter. Dès le principe , les projets et les plans furent environnés

de toutes les garanties que présentaient la science et l'expérience des hommes les plus spéciaux et les plus capables du pays , afin d'éviter de livrer les plus légitimes espérances à l'opinion et aux lumières exclusives d'un seul.

Avant d'émettre un avis , de formuler aucune opinion sur une question qui intéressait à un si haut degré la colonie tout entière , des commissions , composées des éléments les plus pratiques , furent nommées par le gouverneur d'alors , M. Hubert-Delisle , aujourd'hui sénateur. Des enquêtes furent établies pour ne rien laisser échapper aux incertitudes de l'avenir.

Après de longues études topographiques et des sondages réitérés , la commission décida qu'un port était possible. Détourner d'abord par deux jetées les courants littoraux , creuser ensuite un bassin capable d'abriter les plus grands navires : telle fut l'idée grandiose de ce projet qui rappelait celui du port d'Alger.

On accepta les plans des premiers ingénieurs. M. Bonnin fut envoyé de France avec des instructions spéciales. La passe fut draguée. On délaissa le provisoire pour commencer les travaux.

C'était vraiment un beau spectacle que l'édification de ce bassin de carénage se fondant au milieu du patriotisme des uns , du mauvais vouloir de quelques-uns , de l'obstination des autres , exagérant à plaisir les difficultés de la situation!

Des souscriptions publiques furent ouvertes à Saint- Pierre , pour recevoir la piastre du pauvre et le billet du riche. Le premier appel, en dépit des courants contraires, fut une manifestation éloquente. En un jour , les habitants offrirent spontanément 50,000 francs. En récompense et en souvenir d'un si dévoué patriotisme , on résolut d'inscrire ,

en tête du travail , sur un bloc de pierre volcanique regardant la haute mer :

JETÉE CONSTRVITE PAR L'INITIATIVE ET LA GÉNÉROSITÉ DES HABITANTS DE SAINT-PIERRE , SOVS L'iMPVLSION DV GOVVERNEVR HVBERT-DELISLE.

La première pierre de la jetée ouest tomba sur la plage le 12 mars 1854 , au milieu de l'affluence attirée par un spectacle si nouveau. Ce fut un jour d'allégresse publique. Il laissera de longs souvenirs.

Aujourd'hui deux longues jetées solidement assises sur la ligne des récifs, s'avancent comme deux grands bras dans la mer, pour embrasser et former la crique du port artificiel. Déjà elles produisent les plus heureux résultats : les plus violents ras de marée viennent en vain torturer leur base avec furie. Tous leurs efforts se brisent sans apporter la plus légère perturbation dans la crique avancée où travaillent et s'abritent les caboteurs et les marines.

Les travaux marchent tous les jours avec économie, sans que l'on sacrifie rien aux garanties désirables de solidité. Le port se fonde rapidement \ grâce à l'intelligente activité de l'ingénieur en -chef qui dirige les travaux hydrauliques. Des fouilles sont venues révéler que le fond du bassin, formé de corail, serait d'un creusement facile. Pendant longtemps, le résultat des souscriptions, les fonds votés par la commune, ceux alloués par la colonie et portés par annuités au budget de l'île, ont seuls mené les travaux. Désormais ils vont recevoir une consécration nouvelle. Après avoir longtemps hésité à se mettre en avant, le Gouvernement de la métropole a mis en 1859 la dernière main à l'œuvre , en donnant raison à ce que l'on

avait entrepris , par une allocation suffisante pour terminer les deux jetées.

Au moment où nous écrivons ces dernières lignes , la jetée s'avance déjà de trois cent cinquante mètres dans la mer: elle doit marcher encore de cinquante mètres à la rencontre de la jetée ouest. Celle-ci , solidement appuyée sur le récif , a cheminé sans encombre jusqu'à la distance de deux cent soixante dix-sept mètres , où arrêtée momentanément , elle doit rejoindre sa compagne après avoir conquis sur la mer un circuit de trois cents mètres contournant les récifs. Là elle formera plus tard sur ellemême un pli rentrant à angle aigu , aboutissant au musoir.

Viendront ensuite le creusement du bassin , les railsways marins et les cales de halage. Il . est de notoriété publique aujourd'hui, que cette utopie, longtemps traitée de folie , se résume par une trilogie de temps , d'argent et d'activité. Bientôt de nombreux navires s'abriteront à Saint- Pierre qui deviendra le Liverpool de l'île. Les préventions sont dissipées, la dérision se tait, la satisfaction publique parle seule.

Le temps a accompli son œuvre. Il a fécondé une grande idée. Une ère de progrès s'ouvre maintenant pour l'île de la Réunion. Cette terre de commerce et d'âpre travail est désormais assurée d'un port qui l'affranchira du lourd tribut prélevé tous les ans par le patent-slip du Port-Louis. C'est un pas gigantesque sur la route de l'avenir. C'est un horizon nouveau qui se lève sur ses destinées commerciales.

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