Souvenirs des Funambules
Je suis plein d'orgueil et d'admiration pour moimême; mais il faut me comprendre : celui que j'admire est un petit homme mystérieux qui est au-dedans de moi. Mon nom, mon enveloppe, ma figure, que seraient-ce sans lui? Tout appartient ixVhomunculus; c'est lui qui travaille laborieusement et obstinément pour me faire un nom. En cinq ans, il s'était agité tellement, il avait tant couru dans tous les coins et recoins de mon corps, que ses sautades et ses processions m'avaient rendu maigre. Alors, trois mois durant, je me suis reposé, prenant de grosses nourri turcs; Vhomunculu^, étoulïé, s'est tenu tranquille.
Ma figure, elle n'est pas à moi ; suivant que Vhomuncuhis est dans mon cerveau, je ris, je pleure, je
chante. Ainsi, il ne faut pas dire que je suis laid, il faut dire que V homunculus s'ennuie. Je sors de chez moi pour travailler, j'emporte mes papiers, mes livres, mes plumes, ne sachant pas un mot de ce que je vais écrire. Cependant j'écris; ma plume semble bourrée de choses qui sortent sans peine. Quand j'ai fini, je relis. Toujours j'ai été étonné. Etonné à ce point que j'écrivais sur des matières que je ne croyais pas connaître.
Aussi suis-je d'une grande humilité vis-à-vis de ma triste enveloppe, mais aussi ai-je un grand orgueil de ce que Vhomunculus a bien voulu se loger en moi. De même un charcutier serait honoré de recevoir le pape. Je ne m'appartiens pas, et je n'ai pas la VOLONTÉ. Ce serait un mensonge de dire : « Je veux. » Il est arrivé que je trouvais un sujet de Conte ; en écrivant ce Conte, Y homunculus ma îoug mille tours; il est assez malicieux pour m'entraîner à dix lieues démon sujet. J'avais rêvé un personnage, type principal. Le type principal disparaît; au contraire, les utilités, les figures des derniers plans deviennent imperalor et étouffent le type principal.
Ainsi l'a voulu Vhomunculus. C'est donc à Homunculus qu'appartient le présent livre, qu'il m'a fait écrire avec tous ses caprices et ses inquiétudes, la nuit, le jour, dans un café, au coin de mon feu, dans des coins de théâtres, en province, me forçant à abandonner les travaux les plus chers, et se sauvant tout d'un coup. Aussi le livre paraîtra-t-il décousu, co-
mique parfois, instructif rarement, excentrique pour beaucoup. Ceux qui aiment la méthode, le didactique, les cravates blanches empesées et les rues tirées au cordeau, ne devront pas aller plus loin.
Il y a une forte ressemblance entre ce livre et l'habit d'Arlequin : ce sont des pièces et des morceaux de toutes couleurs, et je n'aurais pas été fâché de l'intituler ; Contes cousus de fil blanc.
Tu sais, ami, combien lïgnorance, la mauvaise foi, la niaiserie, me remplissent de colère. On m'a dit souvent: — Le joli spectacle que les Funambules! — C'est délicieux! — Vous seriez bien aimable de m'envoyer quelques places.
Je me laissais toujours prendre à ces mensonges de la vie parisienne. A la représentation, je regarde mes gens sans en avoir l'air; ils s'ennuient, ils sont étonnés. — Qu'est-ce que c'est que ça? pensent-ils. Aussi ai-je quelquefois passé des journées en combinaisons, ai-je dépensé des trésors de ruse et de mensonge pour empêcher les incroyants d'aller aux Funambules. Deux classes seules comprennent la pantomine et en jouissent : les gens naïfs sans science, les gens naïfs à force de science. Ceux-là ne peuvent comprendre qoi n'ont jamais ouvert qu'un livre, le Grand-Livre, qui ne connaissent qu'un dieu, l'Argent, qui n'admirent qu'un monument, la Bourse.
Pour eux, argent veut dire des femmes qu'ils n'aiment pas, des tableaux qu'ils méprisent, et les œuvres de Voltaire bien reliées; encore n'ont-ils pas grand
respect pour les morceaux remarquables du sceptique. Il leur faut un Voltaire, aussi complet qu'un omnibus quand il pleut.
Tu retrouveras, mon ami, une partie des sensations que nous avons éprouvées ensemble; mais je devais prévenir humblement mes lecteurs que ce livre a souvent le tort d'être écrit pour des enthousiastes, et qu'il n'enseigne pas directement ; il manquera de clarté pour ceux qui n'auraient pas un réel amour de la pantomime. C'est le défaut de beaucoup de livres de notre époque.
Paris, 18 i9.
TUUGS ET CASCADES.
Un matin, ayant jeté quelques antithèses sur la tombe de Debureau, j'allai trouver le directeur des Funambules. Aujourd'hui, je ne me rends pas compte de cette audace, car je n'étais pas trop ému en entrant chez le concierge du théâtre. Nous avons causé longtemps de l'avenir de la pantomino . Le directeur me trouva des idées, et m'engagea à écrire une pièce pour son théâtre; il désirait spécialement une pantomime à cascades.
— Cela -vous regarde, lui dis-je, vous ferez venir autant d'eau que vous voudrez à l'apothéose.
— V(ms ne comprenez pas, mi^ dit le directeur, qui s'appelait M. Billion, un nom en harmonie avec les places à deux sous de son théâtre.
Cascade \)om moi signifiait chute d'eau; mais le directeur m'expliqua que la pantomine à cascades est la nouvelle^ forme de la pantomime, eomme qui dirait une forme romantique, une grande scission avec l'école classique.
rf/,scft(/e appartient au dictionnaire des Funambules; cascade contient tout à la fois les coups de pied, les soufflets, les. coups de bâton.
— Nous ferez-vous une pièce à trucs? me demanda M. Billion.
— Écoutez, lui dis-jeje suis très-innocent dans cette langue ; je ne sais pas ce que c'est qu'un truc.
Alors le directeur souleva un coffre mystérieux, qui contenait des petits cartons découpés et mobiles, se mouvant au moyen de ficelles.
- Je m'aperçus avec terreur que ces ouvrages très-compliqués demandaient une adresse de forçat. Je n'ai aucune subtilité dans les mains; comment confectionnerais-je jamais de ces tracs qui représentent des fusils qui se changent en échelles, des armoires qui se changent en chaises, tout cela exécuté en carton ?
Je m'en retournai l'esprit chagrin, trouvant le métier d'auteur funambulesque très-pénible, vu qu'il exige des connaissances profondes dans l'art du cartonnage. Je pensais avec raison que je n'avais qu'à écrire une pantomime en collaboration avec un fabricant de tabatières à surprises. Tout le long du chemin, je me disais : « Il n'est pas possile qu'un auteur fasse un métier pareil. Je comprends qu'il écrive les changements à vue les plus compliqués, qu'il trouve dans sa tête des trucs bizarres, mais ce n'est pas son état de les confectionner, pas plus qu'en écrivant, en tête d'un drame: Le tJiéâlre représente le palais de l'Alliambra, le poêle n'a jamais pensé à peindre lui-même son décor. »
Dès lors je vouai une haine féroce au truc, et j'eus pour système d'employer les combinaisons les plus simples, de chasser les personnages surnaturels de mes pièces, de m'en tenir à la réalité et d'essayer de réahsercn mimique ce que Diderot avait fait pour la comédie, c'est-à-dire des pantomimes bourgeoises.
ÏI
PIERnOT, VALET DE LA MORT.
Jo ne crois pas qu'on ait souvent distribué pendant les enlr'actes, aux Funambules, de livret pareil à celui qu'on criait deux sous le soir de la première représentation de Pierrot, valet de la Mort. Aussi je le réimprime avec ses folies, ses antithèses, son romantisme et son fonds philosophique, me contentant d'indiquer l'année 1846, qui autorisait cet excès de jeunesse.