RÉFLEXIONS SUR LA TRAGÉDIE
Il y a quinze ans que je connais ce drame de Pietcr Brueghel. Je l'ai souvent regardé, et je ne m'en suis jamais lassé. C'est qu'il est éternel comme le crime et la vertu, la richesse et la pauvreté.
J'ai été quinze ans à trouver comiques les Gras et les Maigres, et je les regardais quand l'ennui me prenait : on no s'imagine point les trésors de bonheur, de joie, de douce gaioté, que renferment un tableau, une gravure, une assiette de faïence peinte. Un or[)lielin peut retrouver une famille dans les Le Nain, dans Chardin, dans Grcuzc. 11 y verra son vieux père lisant le soir dans un grand livre, la mère qui tricote, la grand'mère qui dort, les enfants qui trottent par la chambre.
Celui-là qui aime les galanteries, les beaux, ajustements, se console de son habit noir râpé en se promenant dans les palais du Véronèse, et dans les jardins de Waiteau.
J'ai rapporté du fond de la France un plat h barbe en faïence peinte. Dans le voyage, le plat à barbe avait été cassé en six morceaux ; je conseivais précieusement ces morceaux de faïence qui ne semblaient pas bons cà jeter au coin d'une borne. Plus d'une fois on s'est moqué de moi et de mes morceaux de faïence. Enfin, un marchand de vaisselle ambulant remit des attaches en fil de fer avec la plus grande prudence.
Je pus accrocher à mon mur, au milieu de mes' assiettes à coqs, de mes Bacchus de campagne, de mes pots à. boire, ce plat à barbe mélancolique, car il n'avait pas la vivacité des saladiers au fond desipiels chnnle un grand coq rouge ; il était plaintif à coté du bonhomme en hnbit bleu cid, à culottes jaunes, aux joues rouges, qui est assis pour rélernitt' sur le grand tonneau.
Le plat à barbe représentait simplement une petite ferme jaune avec son toit en ardoise et un long pigeonnier couvert en tuiles louges. Des arbres d'un bleu inquiet ombrageaient les fenêtres; la maison était entourée de petites barrières violet affaibli.
Le plat à barbe n'était pas rond par les boids, mais s ondulait en courbes élégantes qui ne sentaient pas leur dixneuvième siècle. On m'a souvent demandé l'explication de toutes ces assiettes qui font de ma mansarde une boutique à poteries. Je ne la donnerai pas encore aujourd'hui, la réservant pour le Traité de la Faïence à coqs, car des esprits superficiels et qui se trament toujours à la suite des autres ont voulu également décorer leurs appartements d'un art aussi rustique. Ils attendent mes théories pour s'en servir et paraître originaux. Je ne livrerai pas ces théories fragmentairement, pour m'entendre répéter sans cesse des idées très-sincères chez moi , niaises chez cenx qui n'ont pas de conviction.
J'expliquerai seulement le plat à barbe mélancolique. C'est un petit drame champêtre qui se joue tous les matins, à mon réveil, par des acteurs invisibles. Le curé du village entre le premier.
— Vite, dit-il à la grosse paysanne dans sa boutique de barbier, faites vite; j'ai à dire ma messe basse, et je suis un peu en retard.
La paysanne passe une serviette au cou du curé, lui met dans les mains le plat à barbe, et bientôt les trois mentons du curé sont couverts de mousse de savon. Après le curé, vient le chantre, qui est aussi maître d'école. Celui-là est un franc luron qui aime à boire et à prendre la taille de la perruquière. Elle le menace de son rasoir, et la rustique galanterie du chantre rentre dans l'ordre. Ensuite vient M. le maire, qui, malgré ses dignités, passe comme un autre son menton dans la fenêtre du plat à barbe. Après le maire,
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c'est le garde champêtre, vieux et casscS qui aime encore à faire sa barbe le dimanche, et qui ne manque pas d'en donner l'étrenne à sa ménagère.
Tous ces personnages parlent de leurs affaires pendant que le rasoir se promène sur leur figure. Le curé dit que bientôt la sainte Vierge aura une robe neuve, et que, pour faire honneur à la sainte Vierge, il ne pourra pas faire autrement que d'acheter une nouvelle chape. Le maître d'école pense au vin nouveau et aux cadeaux que lui préparent les enfants pour sa fête. M. le maire se plaint du maître d'école, qui est aussi greffier, et qui ne travaille pas à ses registres avec l'assiduité qu'il met à aller au cabaret. Le garde champêtre raconte les propos amoureux qu'il écoute dans les bois, au soir, et qui lui rappellent sa jeunesse.
Et mille autres discours qui ne sont pas de saison à raconter aujourd'hui, puisque le plat à barbe n'est ici qu'un détail. J'ai voulu seulement montrer quels sujets de récréation les arts, surtout les arts naïfs me donnent. Et j'en reviens aux maicjrcs, si longs et si décharnés, qui m'amusaient quand je les regardais essayer de retenir le Gras, autant que m'amusaient les Gras flanquant à la porte le iMaigre. Dans ces estampes je ne voyais qu'un comique violent et qui justifiait entièrement le nom deP/cT/'e-/t'-7)n)/c, par 1(Miu(*1 l^ieter Hrueghe-l se distingui^ d(^ ses parents Brucc/hcl-dc- Veloiirs le paysagiste et lirucghcl -d'En fer, maître bien supérieur à Cal lot.
Lorsque je connais une belle gravure d'un maître, je n'ai de cesse que je n'aie vu son (ouvre complet. Je ne crois pas au hasard dans l'art; C(u\m m'est inconnu d'un peintre doit être à la hauteur de ce (pii m'est connu. L;i seule chose qu'il m'est donné de voir estpiHit-ètre le chcf-d'onivre du maître, mais le reste ne peut fqu't'InMlans la inènit" lign(\ En e(Tot, les Gras et les Maigres sont les motifs les plus heureux il; ilrueghelle-Drùle.
Mais la vue de son œuvre au cabinet des estampes m'a fait comprendre ces deux gravures. Les artistes satiriques, Goya, Daumier, ont soin d'enterrer l'idée sous des apparences grotesques, afin que les pauvres d'esprit s'amusent avec le dessus de Tœuvre sans chercher le dessous. Ils veulent que le crayon avant tout soit amusant ou grotesque. Ils dessinent leur comédie avec tant de clarté que la légende est inutile. Cela est si vrai que j'ouvre les Caprices de Goya; au bas de chaque eau-forte sont des vers espagnols. Je ne sais pas un mot d'espagnol, je n'ai pas besoin de le savoir, je comprends le dessin de Goya. On me dit : « Les Caprices sont des attaques h la cour, aux princesses, aux grands seigneurs; il n'y a pas une planche qui ne soit une allusion politique. » Cela ne m'empôche pas d'admirer l'étrange génie du caricaturiste, la douleur de ses filles de joie, ses mendiants et ses voleurs. Que m'importe l'histoire d'Espagne de 1800! Ces filles de joie sont peut-être des princesses; sous ces habits de voleurs, Goya a sans doute voulu peindre des ministres : je ne m'en inquiète pas. Ce sont des allusions qui ont pu mettre Madrid k l'envers, mais elles sont trop personnelles pour que le curieux s'en occupe. Personnalités tou généralités, Goya a fait un chef-d'œuvre qui me suffit. Les commentaires de Rabelais n'ont jamais rien prouvé, et j'aime mieux que Pantagruel reste Pantagruel, plutôt que de m'amuser à chercher un nom historique sous son costume. — Brueghel-le-Drôlc appartient à cette puissante famille qui amuse avant tout. . J'ai dit que j'avais regardé les Gras et les Maigres quinze ans sans penser à la portée de l'œuvre ; mais une caricature contre le due d'Albe m'a donné à réfléchir. Ce peintre est plus symbolique (^ue je ne le croyais.
Le surnom de Drôle est mal trouvé pour un homme de cette force. Il fut l'homme à idées de la famille desBrueghel ; et son esprit était autant occupé que son pinceau. Bruf^ghel fut drôle, mais comme d'autres sont appelés in-
justement excentriques, originaux, fantaisistes, humourîstes, essayistes, espèces d'injures littéraires jetées perpétuellement à la tête des écrivains chercheurs, dont l'esprit ne veut pas se fondre dans le moule du convenu, et dont Shakspeare a dit : « Ces gens-là, voyez-vous , mon cher, ne ressemblent à rien. Ils sont possédés d'un certain génie extravagant et baroque, plein de formes, de figures, d'idées, de lubies, de caprices, de craintes, d'espérances, de changements, de mouvements, de révolutions, de contradictions. Leur fantaisie reçoit, leur cerveau bouillonne, l'occasion sert d'accoucheuse. C'est un drôle de cadeau que Dieu leur a fait là; mais, quand il est complet et bien vivant, il vaut son prix, sur mon honneur. »
Après avoir regardé attentivement cette gravure, je me suis dit :
Par les Gras chassant le ilfa^'^/re piteux, Brueghel a voulu représenter les riches avares, regorgeant de biens, qui seront toujours les mêmes tant que l'humanité existera, et qui disent au pauvre :
— Qu'est-ce que c'est! Encore un mendiant ! Nous n'avons rien àte donner... Au lieu de souffler dans tamusctte, ne pourrais-tu pas aller travailler à la terre, paresseux?
Par les Maigres cherchant à retenir le (irasvi lui offrant du fruit, le peintre satirique a nionln'' li\< pauvres gens faisant fête à qui se présent(\ donnant (\o tout leur canir ec qu'ils ont de mieux. Et ce n'(\sipas sans raison que Hrut^ghel a n^présenté dans un coin h» vieillard qui travaille le cuir.
C'est la ligure dti Travail.
Le Travail impuissant et s'épuisant sans espoir de nourrir celte famille* de Maigres.
S4 SOUVEiNlUJ