‹ Souvenirs des FunambulesChapitre 14 sur 43 · DES ÉCOLES DIVERSES DE PANTOMIME · texte numérisé non relu

DES ÉCOLES DIVERSES DE PANTOMIME

Il y a diverses écoles qui se partagent sur l'expression de la pantomime. La première, la plus large et la plus grande, veut que le sujet de la pièce soit assez vague pour que le spectateur assiste à un simple tourbillon entre Pierrot, l^. demoiselle Colombine, Arlequin, Polichinelle, Léandre et Cassandre. De ce chaos et de ce tourbillon, le spectateur pensera ce qu'il voudra et se bâtira une pièce à lui, Ainsi dix spectateurs verront dix pièces différentes, quoiqu'ils assistent à la même œuvre.

La pantomime, d'après ces idées, n'est plus qu'une sorte de musique, de symphonie ; les uns y voient des soleils couchants, les autres des oiseaux à queues rouges.

Cette pantomime ressemble à une esquisse de Diaz. Il y a tout et il n'y a rien. Est-ce un troupeau de bœufs qui passe ou une vieille qui fume sa pipe ?

ces sortes de mirages dans les arts, au théâtre, à l'orchestre, à l'atelier du peintre, ont, en effet, des côtés si séduisants et si charmants, qu'un grand esprit peut s'y laisser aller par moments.

Un moment on a cru beaucoup me tracasser en traitant mon tiiéatro de panloniime littéraire. Si on entendait par là pantomime de littérateur, je n'y vois pas de mal ; mais on donnait à entendre que des idées philosophiques, des idées mystiques, tenaient lieu de tout dans mes pièces, en remplaçaient l'action.

Ces accusations do swedenborgianisme sont très-niaises et de mauvaise foi.

Celait le contraire qu'il fallait me reprocher: Yexactitudc.

Loin (Vèlre vagues, mes pantomimes sont arrùléoset exactes : chaque scène a la netteté et la rigueur d'un trait de dessin linéaire. On ne peut m'accuser que de positivisuœ en matières funambulesques.

Ah ! si j'avais dix acteurs aussi intelligents que Paul, Debureau, de Rudder, Laplace et la colombine Isménie, je leur lirais une pièce sous forme de conte, et je les lâcherais sur le théâtre. — - Maintenant, allez ! marchez ! entrez ! sortez ! dirais-je à cette troupe d'élite.

Mais on rencontre trois intelligences, deux demi-intelligences, cinq quarts d'intelligence. Les demi-intelligences ne comprennent pas les intelligences; les quarts d'intelligence perdent la tète dans cette lutte.

C'est une utopie.

Aussi faut il, au contraire, tracer comme avec un compas chaque caractère, chaque entrée, chaque sortie, chaque coup de pied ; trop heureux, quand l'acteur veut bien se contenter du cercle et n'en i)as chercher la quadrature.

Un autre système veut la parole dans la pantomime. Mauvais moyen qui me fait trembler quand je suis obligé do m'en servir.

Qu'on les fasse parler le moins possible, les mimes. Il faut \{Vn' l'effet sur les sp(>clateurs de la parole succédant à un(^ scène mimée. C'est de la neige qui tombe sur la tète. La parole est glaciale, elle rompt tout d'un coup cette douce harmonie du langage mu(»t.

J'ai essayé, le premier, aux Funambules, de corriger l'àcreté de la parole, en mettant dessous quelques violons. La musi(iue joue alors le rôle du tlié clans une tasse d'iiuilc d(^ ricin.

Le spectateur eiileiiil alors la parole avec moins de répugnance.

Mieux vaut encore reerileau explicatif; employ«avec so- Ijriélé; il est d'un grand service.

■ Lca pantomim(3 actuelle est très-compliquée. On peut la classer : T' en pantomime-mélodrame. Dans celle-ci le farouche Strapadro est un méchant seigneur, armé jusqu'aux dents, entouré de satellites, qui commet, pendant quinze tableaux, des séries de crimes effroyables. Au milieu de combats sans nombre à Y hache, le Pierrot est le seul qui ne parle pas; mais il est impossible au sophiste le plus audacieux d'expliquer comment ce blanc muet se trouve au milieu de personnages fardés. Ce genre de pantomime-mélodrame est un peu oublié aujourd'hui; au fond c'est le calque exact des mélodrames de Guilbert de Pixérécourt. Pierrot ne fait que remplacer le niais , si célèbre jadis au théâtre de la Gaité.

La seconde école de pantomime date déjà du temps de Debureau père , cjui le premier quitta le costume de Pierrot pour entrer dans les habits de soldat, de croque-mort, de savetier , etc. C'est la panlomimc'réaliste. En général elle est courte; l'action s'attache à reproduire des scènes populaires. J'appartiens corps et âme à cette école que j'ai fixée, développée et rendue propre à rendre des effets de comédie sérieuse dont on s'était jusqu'alors gardé d'approcher. Je ne dis pas que j'ai raison , je dis ce qui est.

La troisième forme est la panlomime féerique , avec changement à vue, trappes, trucs, effets d'eau naturelle, etc. Les fées et les enchanteurs sont les maîtres dans ces sortes d'ouvrages. Tout s'y passe avec un incroyable mépris de toutes les règles. La famille des Cessandro, Colombine, Arlequin, Polichinelle , entre, sort, se jette par les fenêtres, est coupée par morceaux, revient à la vie , se marie sous la protection de la fée sans ([u'il soit possible de reconnaître Vidée qui a pu présider à l'ontassement de tous ces faits. Il faut dire que certains ouvrages de cette école sont remarquables et que le Songe d'or, qui est peut-être le type du fouillis l'unambulesque, est un rare et précieux chef-d'œuvre.

Souvent je me suis pris à douter de mes théories, car j'étais jaloux du Songe cror, et j'aurais donné volontiers tout mon réalisme pour arriver à cet idéal étrange qu'on veut bien attribuer à Charles Nodier.

Mais toutes les pantomimes féeriques ne ressemblent guère au Songe d'or: elles en ont les défauts, c'est-à-dire le décousu, le manque de logique, des mélanges insensés de costumes traditionnels et de costumes mythologiques. J'ai vu dans un do ces ouvrages le dieu Pan qui se batlait avec un officier anglais. La guillotine qu'on a transportée à Athènes ne jure pas plus sur l'horizon bleu de la Grèce.

Or, on pense dans quel trouble se trouve un bonnôtc homme qui lit les scénarios do pareilles pantomimes. On n'y comprend rien cà la représentation, mais à la lecture on deviendrait fou en cherchant le fil qui doit relier ces morceaux de scènes.

PIKUUOT MAUULIS,

EIPIIOUÉ PAU M. lÏDOUAUD ïlIlEnttT.

« Un (les plus charmants conteurs do la presse nous appelle làbas sur les limites du boulevard dramalique, parodiant d'une voix goguenarde l'invilalion traditionnelle. Prenons donc nos billets, laissons-nous faire, laissons-nous conduire, fût-ce dans la petite salle pleine de bruit oii nous ne verrons plus Debureau.

«A la bonne heure! Voici toujours l'entrée modeste, le crieur du tlu'àtre avec son sac passé au bras, le contrôle qui ressemble si bien h celui d'mi salon de Curtius, ce seul point excepté (juc la receveuse assise n'est pas une figure de cire. Entrez, monsieur? Le contrôleur ouvre la porte sans quitter son siège; derrière la porte, roscalier. Le pied sur la premi()re marche, vous ^"tcs dans la salle:

quelques degrés, et vous êtes aux premières de face. Rien d'inutile. La galerie sert de couloir pour les loges du balcon, les loges de balcon pour les loges d'avant-scène. L'ancienne disposition a été conservée; seulement on a donné plus d'espace aux avant-scène, doré les balcons, renouvelé le rideau, rafraîchi les peintures, changé le lustre et la rampe ; la direction devait quelque chose à ses hôtes habituels : elle a songé surtout à ses visiteurs, et s'est piquée de leur offrir une salle honnête à la vue.

« Mais je parle comme si le dernier coup do marteau sonnait en core sur la dernière banquette, comme si le blanc de la muraille restait aux mains. J'ai tort, la restauration n'est que récente , elle n'est pas absolument nouvelle, et, pour l'avoir remarqué, il a fallu que je n'aie assisté ni au début de M. Paul, ni à la première pantomime de M. Champlleury. Mes souvenirs les plus proches remontaient déjà aux Vingt-six infortunes de Pierrot.

« En ce temps-là, le lustre éclairait mal; on n'avait pas ima'giné le système des réflecteurs, et la rampe de lumière fumait comme fumaient assurément les chandelles de la vieille Comédie-Italienne. Je ne sais quoi de simple et de plus ancien s'était conservé dans le tliéâtre, peut-être la coutume du théâtre de la Foire, qui avait reçu lui-môme la coutume de l'hôtel de Bourgogne. On va se récrier sur ces hautes origines ; mais il faudrait n'avoir pas lu dans le prologue du Banqueroutier Fatouville (1687) les prouesses d'Arlequin spectateur, qui dupe le limonadier, pour n'en pas reconnaître la vraisemblance. Quoi qu'il en soit, enfin, si juillet 1830 avait ouvert le théâtre aux pièces parlées, si le vaudeville, parti du collège Charlemagne, s'arrêtait à l'entrée du boulevard du Temple avant de passer jusqu'au Gymnase, on n'avait pas tout à fait oublié le Songe d'or; l'influence de Dcbureau maintenait les grandes pantomimes du répertoire : Cassandre et le Docteur, Arlequin et Pierrot, Pierrette et Colombine, la Fée malveillante et la Fée protectrice, l'Amour toujours d'accord avec l'Hymen pour consacrer le dénoûment au fond d'un temple rose, personnages à la fois fantastiques et vrais, continuant à se rencontrer, à se fuir, à se poursuivre, à former ce quadrille irrégulicr et savant qui s'appelait une représentation, et que réglait, sans le gêner, un vieux caj.iLvas de la Comédie- Italienne.

« Cependant, Debiireau devenait un homme mûr. Les épaules du Pierrot se faisaient carrées; son ventre, ce ventre de l'écornilleur poltron, toujours éconduit et toujours affamé, s'épaississait sous sa veste moins llottante; il fallait imaginer de nouveaux rôles. Dcbureau s'ingéniait lui-même à se préparer des triomphes, et, tandis qu'il composait son libretto, le vaudeville s'emparait de la scène ; puis eniin arriva le jour où le joyeux enfariné, mais il ne riait plus alors, fut couché entre quatre planches, le jour où son public le suivit à l'église de Sainte-Elisabeth, disant sur lui, en guise de harangue : « Pauvre Pierrot, tu n'es pas blanc! » Ce jour-là, il semblait que la pantomime allait disparaître. A quoi tenait-il qu'il n'en fût des amours de Colouibine et d'Arlequin comme des anciens exercices sur la corde tendue? Le théâtre avait déjà subi une transformation, il pouvait en subir une seconde et aspirer, comme son ancien rival le théâtre acrobate de madame Saqui, à échanger son nom contre un nom de parvenu. Le directeur a été mieux inspiré . une médiocre ambition lui conseillait peut-être de s'élever jusqu'à prendre place au-dessous des Folies-Dramatiques; une plus saine ambition lui a dit qu'il avait un genre particulier, et que son théâtre (levait prévaloir, par ce genre, sur les scènes inférieures. Un autre Pierrot se présenta ; un écrivain des plus spirituels se mit à improviser le libretto nécessaire : M. Ghampfïeury a commencé, Théophile Gautier va suivre l'exemple, et donnera bientôt à son tour une grande pantomime.

« Pourquoi non? Ne s'est-il pas trouvé, au dernier siècle, un théâtre de la Foire où les plus beaux esprits s'égayèrent ;i mettre letw verve en liberté? Nous avons assez de lliéâtres aujourd'hui pour les pièces qui n'ont d'une pièci' que la maeluue iudustrieuscment assemblée. Serait-ce donc un si grand mal qu'il y eut nu théâtre pour les pièces auxquelles numquerait précisémeul celle machine? Et puisque les auteurs de ]>eu d'orthographe ont pris seuls le droit d'écrire, de rimer, soit le drame, soit la conuMiie, j'ainu^ avoir les poètes se réduire naïvement à pi'endre le iheâlre par la pantomime.

«Au reste, la panlouiiuu^ n'est pas si pauvre en ses ressources. Elle a d'abord la tradiliou pour eUe, une traditiou plus ancienne que notre anden Ïlieàtre-Ualieu. Cliaque personnage y porte ion

nom écrit sur son costume, et son caractère écrit à côté de son nom. Chaque figure y parle ; celle de Gassandre dit avarice ou prodigalité ridicule, et tendresse après la saison; celle du docteur, ladrerie, imbécillité, cuistrerie; celle d'Arlequin, naïveté et balourdise s'il est valet, audace et ruse d'amour s'il est maître; celle de Pierrot, gaucherie, gourmandise et contre-temps; celle de Colombine, tout le secret des jeunes filles, espièglerie et timidité, sensibilité et malice, indiscrétion et réserve, un peu d'amour, beaucoup de curiosité. L'exposition ainsi faite, le reste se comprend sans peine. Un geste est aussitôt traduit, un mouvement du visage interprété; et qui le traduit? qui l'interprète? Le spectateur lui-même, dans la mesure qu'il lui plaît, selon son goût ou selon son caprice. Partout ailleurs, c'est l'auteur qui l'entretient et qui court risque de le fatiguer. Ici, c'est lui qui s'entretient, qui dialogue avec son esprit et qui se complaît dans sa propre invention. Partout ailleurs, l'auteur se contient, il se défend d'oser; ici tout ce qu'il ose le spectateur l'ose avec lui, ou prêt à se fâcher, il doute déjà s'il a compris ce qui rétonne. Et avec quelle sagacité une salle entière saisit une allusion, même lointaine! Comme toute l'intelligence est attentive, et comme elle se hâte de deviner ! L'œil voit si vite ! En un moment, le geste ou le regard lui ont tout dit. L'oreille est bien plus lente; elle veut savoir les choses et la suite des choses ; vous vous appliquez à la satisfaire, et déjîi elle s'impatiente, parce qu'elle ne peut pas savoir en même temps l'ensemble et le détail. L'œil agrandit la scène : il faut la rapetisser pour l'oreille. Où l'œil réunit, l'oreille divise. C'est pour l'oreille que la pratique du théâtre défend de faire parler le quatrième personnage. L'art de la pantomime ne connaît pas cette règle. Le théâtre est couvert d'acteurs et tous expriment dans le même moment leurs passions diverses; tous agissent, tous commencent une action, tous la poursuivent et tous l'achèvent sans qu'elle s'interrompe.

« Maintenant, je ne voudrais pas paraître préférer le geste h la parole. Je réclame même la scène dialoguée dans la pantomime, comme on avait jadis les scènes françaises dans les canevas italiens, et Rcgnard n'a peut-être jamais rien écrit de plus amusant ni de plus vrai que les fragments conservés par Gherardi. N'est-ce ]»as la un assez bel exemple? J'engage M. Ghampfieury a imiter le

maître. Quoi de plus amusiint que de pouvoir mêler l'impossible au réel, de garder entre deux tableaux d'une étrange fantasmagorie une place pour un peu de bonne vérité, quelques secondes pour un monologue dans lequel un de ces personnages bouffons pense tout d'un coup comme nous-mêmes et nous fait honte par la ressemblance, quelques minutes, pour une scène prise sur la nature comme celles qu'Henri Monnier a retenues dans la vie bourgeoise et familière. C'est par là que le petit théâtre d'Arlequin et de Pierrot remplacerait en quelque façon le théâtre de la Foire. La parodie littéraire n'existe plus ; mais elle existerait encore si on la replaçait sur sa scène natale. Il a bien fallu se dégoûter de la parodie, lorsqu'elle est descendue au-dessous du trivial et qu'elle n'a su que travestir le héros en gredin, l'héroïne en fille de la rue. Ici le travestissement est toujours prêt et toujours gracieux : Arlequin- Athys, Arlequin-Bellérophon, Arlequin défenseur d'Homère, Arlequin homme à bonnes fortunes, Arlcquin-Jason, Arloquin-Persée, Arloquin-Phaéton, Arlequin-Roland, Arlcquin-Romulus, Arlequin- Tancrède, Arlequin-Thésée, Arlequin-Thétis. C'était une piquante odyssée que celle d'Arlequin railleur, mais railleur iuoffensif, à travers l'opéra cl à travers la tragédie. Pourquoi ne pas la reprendre, quand il coûterait si peu à des hommes d'esprit d'y ajouter, eu se jouant, celui-ci un épisode et celui-lii un autre? Je ne sais, mais j'imagine que M. Ghampllcury n'a pas attendu jusqu'ici pour y songer, et nous en verrons peut-être quelque chose daus sa pan- •^Vomiuie.

Ni Tor ni la grandeur ii€ nous rendent heureux.

c'est La Fontaine qui l'a dit : M. Champfleury a mis la sentence en action; seulement on pouvait se méprendre sur la maxime du nu»raliste, et M. Cliamplleury, ]>onr rendre la moralité plus netle, a introduit une glose dans le lexle : ni l'or (escroqué) ni la grandeur (mal acquise).

« Pierrot esi pauvre et Pierrot est paresseux, nous lui avons toujours coniui ces deux défauts. Un honnête meunier la pris à son service; mais Pierrot dort la grasse niatiiu'e et ne commence ii ouvrir les yeux que lors((ue son estomac le réveille Voici que Ion apporte la soupe pour les travallleurj: Pierrot étend ses bras.

Pi(M'rot allonge ses jambes; i) a beau faire, il arrive trop tard et toutes les places sont prises autour de la gamelle. D'ailleurs le maître est mécontent, et ne lui donne qu'un morceau de pain bis ; mais la gourmandise rend l'homme industrieux. Pierrot suspend d'une façon délicate son morceau de pain bis au-dessus de la marmite, puis il ouvre les doigts, le pain tombe^ le bouillon jaillit, grande rumeur parmi les garçons meuniers : Pierrot profite du mouvement pour se précipiter et reprendre son bien au fond de la marmite. Sensuel Pierrot! Si vous voyiez comme il promène maintenant sa langue autour de son pain noir!

«Mais qui arrive maintenant, le nez riche de ces rubis qui annoncent la bonne chère, le menton relevé comme par envie au niveau de la bouche, le dos convexe, la poitrine saillante, mais rehaussée de boutons opulents, la culotte noire, le bas blanc bien enflé au mollet, et la petite houppe du sabot élégamment épanouie sur le cou-de-picd? C'est le pi'opre cousin de Pierrot, Polichinejle, neveu du vieux seigneur Polichinelle.

«Pierrot aussi est bien neveu dudit seigneur; mais il ne porte pas le même nom ; mais il ne doit pas perpétuer après lui ni les bosses exubérantes, ni le nez aquiiia et Ucuii, ni le menton pompeux des Polichinelle; voila pourquoi Pierrot est au moulin, pourquoi Polichinelle a le loisir d'être amour.nix, et s'en vient demander, comme nn homme qui ne connaît pas les refus, la main de la belle Colombine. La dot nrarchc devant lui en bons et beaux sacs de ducats. D'aussi nobles procédés gagnent sur-le-champ le cœur du beau-père, et Polichinelle danse à ses amours, faisant claquer ses fins sabots d'une façon victorieuse.

« Pierrot soupire, il envie à Polichinelle ses sacs gonflés d'abord et un peu aussi sa Colombine; mais bientôt un doux espoir vient lui sourire. Le vieux Polichinelle a été pris tout d'un coup d'un accès de goutte et du regret de son injustice. Il mande ses deux neveux auprès de son fauteuil.

a Je demande pardon à M. Champfleury, j'ai commis une grosse erreur : le jeune Polichinelle n'est pas le neveu, il est le véritable fils du vieux Polichinelle. Jusqu ici l'erreur n'a pas de graves conséquences, mais il no faut pas atténuer le crime de Pierrot, sous peine de porter atteinte a la moralité de la fable.

« Polichinelle fils se jetle au cou de son père; le niédecin est appelé ; il ordonne un double médicament afin d'attaquer le mal par deux voies contraires. Pierrot se cliai'ge de soigner le malade ; mais voici qu'il a déjà confondu les deux bouteilles Comment reconnaître la potion, comment reconnaître le remède? Le plus sûr semble à Pierrot de mélanger l'un avec l'autre. Ainsi fait-il. Le vieux Polichinelle trouve le breuvage détestable; il s'empare d'une troisième bouteille qui m'a tout l'air d'être un vin généreux destiné pour son fils. Le vin le réconforte d'abord, puis le ragaillardit, puis lui monte au cerveau; et comme la tête s'en va, les jambes suivent tant bien que mal. Le vieux Polichinelle court les champs.

« Pierrot et le docteur se mettent à sa poursuite. Us le rattrapent, hélas! essayant de rajeunir auprès de Colombine; mais déjà cette folle ardeur du vin, allumée sous le cerveau, se dissipe et s'en va en fumée. Le vieillard s'affaisse sur lui-même; il sufl'oque; il demande de l'air. Pierrot, qui lui caresse les bosses d'un air tendre et filial, sent tout à coup je ne sais quel poids qui l'étonné et écoute je ne sais quel son qui le ravit. Une idée affreuse lui tr.werse la pensée; mais, je dois le dire, il raccueille sans trouble et se livre lui-même avec joie à la tentation. Qui l'aurait soupçonné? Pierrot passe sans émotion de l'innocence au crime. Vous avez vu lady Macbeth inspirer à son mari la pensée de l'homicide. Lady Macbeth avait la main treuiitlaiite et les yeux fauves. Pierrot s'approche seulement du docteur, lui pousse le bras avec le coude et tourne la tête vers le vieillard, clignant de l'œil d'une façou iiisiuuante. Le traître ne solliciterait pas autrement £on complice à dérober quelque morceau appétissant. Il n'importe. Les deux larrons se sont entendus. Le docteur avait une scie cachée sous son habit noir; il coupe la bosse de devant au vieux PolicbiiU'lle; Pierrot la vide en cachette : elle contenat deux sacs et une souris grise. Le doclc'ur ne trouve plus que la souris. Même opération à rciidroit de la bosse postérieure. Cette fois le docteur réclame sa part; mais le vieux Polichinelle est mort, et il faut se hftter de le reiioiler dans son lit.

tt Pierrot, qui connaît ses auteurs, se souvient (\\\ Légataire universel et songe (|ue le tour de Crispin est encore bon à jouer. Le drôle s'afi'uble des habits du moil, il s'enfonce avec lui sous la couverluro, Polichinelle fils arrive, amenanl Colombine, Cassandre et

le notaire. Le faux Polichinelle dicte son testament d'une voix qui s'éteint. Il lègue h son neveu Pierrot ses biens meubles et immeubles, ses rentes et son argent comptant; il déshérite son fils Polichinelle comme dissipateur et comme débauché. Les rideaux de l'alcôve retombent; le moribond est mort. Quand ils se rouvrent, Pierrot a été reprendre ses habits; il reparaît pour assister aux imprécations du fils sur son père qui n'est plus, et pour écouter, moitié riant, moitié pleurant, la lecture de l'acte par lequel il s'est institué légataire universel.

« C'est là de l'excellente comédie. Rcgnard, qui a tant hasardé, eût reculé lui-même devant la scène du (ils déshérité dont le deuil se change en colère ; mais, comme je le disais plus haut, la pantomime, qui ne parle pas, ose tout. Avec un geste, elle est dans le vrai, et elle fait peur; avec un geste, elle se rejette dans la fantaisie, et on se prend à rire. Quant à Pierrot, il est magnifique d'hypocrisie, il sanglote dès qu'on le regarde, il gambade aussitôt que les yeux ne sept plus tournés vers lui. 11 console son cousin, il le presse contre son cœur; vous jureriez qu'il va lui rendre sa fortune. Ne le croyez pas ; il lui montre déjà la porte avec un geste de grand seigneur, et demande dans le même moment la main de Golombine à l'avare Cassandre.

« Chapeau de satin blanc, perruque poudrée, habit de soie, veste t)e soie, culotte et bas de soie, blancheur du lis des pieds jusqu'à la tôte. Pierrot marquis se présente à l'admiration de ses vassaux, et vient chercher Colombine pour la conduire dans son hôtel ; mais Pierrot n'a pas encore prévu tous les ennuis de sa nouvelle fortune. A peine s'est-il approprié les riches appartements du vieux Policliinelle, qu'un homme noir se présente. On le prendrait pour un huissier, s'il n'avait pas le front majestueux et cette chevelure hérissée qui convient à l'enthousiasme. L'homme noir est un professeur de déclamation. Il vient apprendre à M. le marquis comme on emploie noblement ses loisirs dans une position éclatante, et se propose pour lui enseigner l'art de Lekain. Une répétition est organisée. L'homme noir est arrivé avec des malles qui contiennent des costumes chinois. Pierrot, Cassandre, Colombine, Polichinelle lui-même, car Polichinelle est rentré impudemment dans l'hôtel d'où Pierrot l'avait chassé, tous les quatre revêtent solennellement la

DES FUNAMBULES. ys

respectable friperie. Mais hélas! comme le dit l'affiche, la tragédie n'est pas le bonheur. Pierrot s'ennuie; Pierrot bâille; Pierrot congédie le professeur de déclamation, qui n'oublie pas son Cinna, et demande son salaire. Quel salaire? cent francs pour la première leçon. Cassandre glisse un bambou entre les mains de Pierrot : le bambou fait son office, et le professeur est rossé; mais Pierrot, dans la bagarre, a perdu la moitié de sa perruque.

«Illusion détruite! Pierrot commence à s'apercevoir, toujours comme Macbeth, qu'il a tué le sommeil. Il a des remords, et il ne dort plus. Il est jaloux, et il fait le guet la nuit pour écarter Polichinelle de sa porte. H est riche, et il redoute les voleurs. Il met tout son krgent dans un coffre, et descend le coffre au fond de sa cave. Polichinelle l'y a précédé, et se cache derrière un tonneau. Ainsi posté, il voit entrer son homme, un bougeoir à la main, pliant sous le poids de sa cassette. Au moindre bruit, Pierrot frissonne; cependant il creuse la terre avec une pioche ; il vide le trou avec ses mains : la cassette emplit exactement le trou. Reste encore à chercher du plâtre pour sceller une pierre h la surface. Pierrot remonte; Polichinelle profite du moment pour se faire un magnifique collier des sacs, qu'il attache à une longue corde, et pour suspendre toutes les bourses aux boutons de sa bosse. Pierrot peut rodescendre, il trouvera le coffre vide. Pierrot est volé. Pierrot devient fou de désespoir. Il court il travers sa cave ; il se heurte contre le;> voûtes ; il croit saisir partout son voleur^ et, semblable h Harpagon, il se saisit lui-môme. Pauvre Pierrot! s'il a commis un eriine, il l'expie cruellement. Il cherche un peu de consolation auprès de Colonibine; mais c'est là que Cassandre l'attend, armé d'un testament véritable, testament olographe, et parafé de bonne sorte. Pierrot tombe anéanti sous le coup, lleureusenu'ut, une fée apparaît; elhî touche Pierrot de sa baguette, et Pierrot marquis redevient Pierrot garçon meunier. C'est aux champs que Pierrot recouvre la raison; c'est aux champs qu'il trouvera le bonheur. Kn attendant, le temple enchanté de l'hymon s'ouvre au milieu du paysage; Colombine y monte avec Polichinelle, et Pierrot les y bénit sans regret comme sans rancune.

« La pantominuî a parfaitement réussi. Un moment le public a paru triste de voir Pierrot changer de fortune. Pierrot marquis ne

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lui semblait pins être son Pierrot, mais lorsque Pierrot a descendu l'escalier de la cave, la truelle sur l'épaule, tous les visages se sont éclaircis et la pièce s'est terminée au milieu des applaudissements.

« Paul, le successeur de Dcbureau, est un mime intelligent et habile. Il a joué d'une manière remarquable la S€ène de la cassette vide. Deux bouquets lui ont été jetés, l'un au cinquième tableau, l'autre au neuvième; cependant, je dois le dire, Paul n'a pas encore remplacé Debureau. Paul manque de gaieté. Sa figure n'a pas la placidité singulière de celle de Debureau, cette placidité sur laquelle le moindre pli avait une expression et un sens intelligible. Paul grimace pour faii''e rire. Ce qu'il a bien conservé de son maître c'est le soin dajis l'imitation des choses matérielles, ainsi la manière de porter une cassette pleine. Vous ne l'oubliez pas un instant, parce que l'acteur ne l'oublie pas non plus, la cassette est lourde, elle le fait trébucher, il ne la dépose qu'en l'appliquant à la muraille, et'<în la faisant glisser le long de la muraille. Les artistes des autres théâtres négligent cette vérité, et ils ont tort, parce qu'elle est nécessaire à l'illusion de la scène. Les acteurs anglais ne la négligent pas; mais les acteurs anglais commencent en étudiant leur art par où il faut commencer, par la pantomime,

« Vautier est un polichinelle très-amusant, très-heureux dans ses lazzi et dans ses attitudes. Le public l'a rappelé avec Paul, et a demandéàgrands cris le nom de l'auteur. Paul a nommé M. Champllcury, qui a été salué par d'unanimes applaudissements.

« Ne souriez pas. Tout succès Halle. Et l'on a tout à fait le droit de devenir populaire au théâtre des Funambules, quand on l'est déjà parmi les artistes, quand on a écrit deux petits livres avec la plume retrouvée de Sterne : les Fantaisies a'hiver et les Fantaisies de printemps. »

Il y avait dans Pierrot marquis, imo parodie mimée d'une tragédie de M. Ponsard. La censure ne permit pas que le nom de M. Ponsard fût prononcé aux Funambules. Cet auteur a toujours été l'enfant chéri des souverains et des lionmies d'Ftal qui aiment l'art tempéré. Louis-Philippe admirait la littérature Ponsard; ses tragédies lui rappelaient les bons écrivains dramatiques de l'Empire et de la Restau-

ration. Il y a heureusement en faveur de Louis-Philippe des faits qui l'absoudront de cette croyance. Louis-Philippe fut le dernier roi ami de la gaudriole ; et il mettait son compère Vatout bien au-dessus de M. Ponsard, quand, la figure joyeuse, roreillc rouge, la mine fleurie, les yeux brillants, M. Vatout entrait dans le cabinet royal et régalait le monar ^ que de nouvelles compositions drolatiques , telles que la chanson du Maire cVEu ou celle , plus égrillarde encore : VÉCU de France.

Quand les acteurs des Français devaient jouer aux Tuileries, Louis-Philippe ne manquait jamais de commander Monsieur de Pourceaugnac ; et il existe aux archives du Théâtre-Français un bulletin avec ces mots tracés en marge de la main royale : Beaucoup de seringues!

11 n'y a pas de seringues dans les tragédies de M. Ponsard.

Ah ! si le roi avait connu mes pantomimes !

XIIÏ

i,K nr.Ai.isMiî MONTRi': si:s corm:s.

C'est seulement en fouillant tous ces vieux papiers^[ue je retrouve la trace premic'^re du tralisme que Théophile daulit'r pressentait déjà dans Pierrot uutrquis. Jusqu'alors on ne se servait que très-peu du mot; il n'était employé par IHM'sonne. Le réalisme devait ajqKiraitre seulement entrt' 18i8 et 1850; il apparleniut :\ colle nombreuse famille do mots en isme, doiii la Icnninaison me plaît si pini (iii(\ ilaiis un jour (le honm^ huinmir, j'accolais fouriériste à inihècilli'lc, 0\\ se ballia loujoui's contre dts moulins à \o\\\, car

les mots ne signifient rien, et on en fait ce qu'on veut. Je ne donnerai pas aujourd'hui la définition du réalisme ; les définitions sont faites pour occuper les loisirs des académiciens; cependant je crois que le public a adopté avec un certain plaisir le mot de réalisme, parce qu'il lui sert à classer une autre génération. Il y a trente ans, les romantiques représentaient une jeunesse apportant de nouvelles formes dans l'art; il en est de même aujourd'hui des réalistes. Ce sont des mots excessivement creux, mais qui servent de Jalons au public; par réalistes, il entend une nouvelle fournée d'écrivains, de peintres, de musiciens. Qu'il se trouve dans ^es artistes des lakistes, des mystiques, des humouristes, il n'importe ; le public les appelle réalistes uniquement parce qu'ils ont trente ans, et qu'on attend d'eux des œuvres plus jeunes jusqu'au jour où ils seront fatigués et remplacés • par une autre génération qui s'avancera en criant un autre mot à terminaison en isme. Ainsi va le monde.

Voici donc ce que disait Théophile Gautier de ma troisième pantomime :

« Pierrot marquis date une ère nouvelle dnns la poétique des Funambules : c'est ravénement de la pantomime réaliste. M. Champlleury a, dans cette œuvre d'une hardiesse presque sacrilège, repoussé l'intervention des divinités et des génies. L'antique dualité dont la lutte faisait l'intérêt de ces épopées muettes, le combat perpétuel d'Oromazc et d'Arimane, des Péris et des Dives, des sorcières malfaisantes et des fées protectrices, ces représentations symboliques de la conscience en proie au libre arbitre et tiraillée par les deux principes qui régissent et bouleversent le monde, n'existent pas dans Pierrot marquis ; et si une fée paraît à la lin, à l'instant du mariage des deux amants, emblème de la réunion du désir à l'idéal, son apparition n'a d'autre but que de modifier une perspective d'architecture dans le genre de l'Alhambra éclairée par la réverbération des feux de Bengale et de rigueur.

« L'absence de personnages surnaturels ôte à Pierrot marquis cette physionomie solennelle et mystérieuse, cette tournure d'auto-

sacramental d'où résulte pour les pantomimes des Funambules cet attrait inexplicable et profond, qui reporte à son insu l'àme du spectateur aux affabulations théurgiques des premiers ûges du monde ; mais ce qu'elle perd du côté traditionnel et fantastique, la pièce le regagne amplement du côté de la comédie et de l'observation.

« Pierrot est au service d'une espèce de Gassandre meunier dont le moulin agite flasquement ses ailes à travers l'action du premier acte. Dans ce fait si simple, l'observateur découvre l'invention du rationalisme. L'antique foi a disparu, et M. Champfleury se pose en Luther de la pantomime. Remarquez bien la portée immense de ce détail : tout un système, toute une réforme en découlent. — Dans les pantomimes ordinaires, Pierrot est blanc parce qu'il est blanc : cette pâleur est admise à priori; le poète accepte le type tel quel des mains de la tradition, et ne lui demande pas sa raison d'être,

«Ce n'est pas que nous interdisions aux esprits curieux l'interprétation du sens emblématique des masques qui figurent dans cette représentation, toujours variée et toujours la môme, perpétuée à travers les âges. Car on pourrait écrire à propos du répertoire des Funambules une symbolique aussi compliquée et aussi savante que celle de Kreutzer; mais dans son sophisme, M. Champfleury donne à la blancheur allégorique de Pierrot un motif tout physique, c'est la farine du moulin qui saupoudic le visage et les liabils de ce blême et mélancolique personnage. On ne saurait trouver un moyen plus plausible de probaliser ce fantôme blanc ; cependant nous pré^ ferons cette pfllcur mystérieuse et sans motif à cette pAleur ainsi expliquée. Plus loin, l'auteur rend très-ingénieusement compte de la gibbosité de Polichinelle : on le voit, l'ère de l'art catholique se ferme pour la pantomime, et l'ère de l'art protestant commence. L'autorité et la tradition n'existent plus; la doctrine du libre examen va porter ses fruits : adieu les formules naïves, les barbaries byzantines, les teintes impossibles ; l'analyse ouvre son scalpel et va commencer ses anatomies.

« Gomme nous l'avons dit, Pienol est gar(;on niiMMiier, mais cepciidan! il ne veut pas être l'âne du moulin ; il paresse avec onthousiisme ou dort dans les blés; Gassandre, on le pense bien, n'approuve pas cette conduite. Toules les fois que rela so |>fUf sans de fériorer la saute de son garron de moulin, Gassandre le nul au paiii

-JUO bOUVENIHS

sec; il lui retranche sa paye, rien n'y fait. Pierrot est toujours aussi fainéant; mais la maladie de M. Polichinelle vient changer la \ie de Pierrot, qui part en toute hâte soigner le malade.

« Aussi Pierrot profite-t-il de cette indisposition pour goûter à toutes les bonnes médecines, sirops agréables et confitures, tandis qu'il ne reste au malade que puantes drogues et remèdes malséants. Polichinelle fils se conduit mieux : il entoure son père de caresses et de soins ; mais il aurait trop à faire de surveiller toutes les indélicatesses de Pierrot. Celui-ci est allé faire un tour par la ville; une enseigne de chirurgien le frappe, il entre. — Monsieur, lui dit-il, j'ai un parent que j'aime de toutes mes forces et à qui il est poussé dernièrement deux excroissances extraordinaires, je crois que le cas dépend de votre métier.

« Le chirurgien arrive avec ses instruments ; l'œil exercé du praticien s'arrête immédiatenieni sur les excroissances que le vulgaire appelle bosses. Le chirurgien balance longtemps avant de tenter l'opération ; cette dissection d'un homme en pleine santé lui paraît criminelle; mais Pierrot lui promet après l'opération de tels arguments, qu'il est impossible de résister. On scie la bosse de devant de M. Polichinelle, malgré ses lamentations. Osurprisel on y trouve de petits sacs d'argent qui expliquent k merveille la maladie; M. Polichinelle est un homme riche qui a eu une indigestion d'argent. Vite on passe à la seconde bosse qui est une nouvelle mine; Pierrot, allumé par cette découverte, voudrait faire couper chaque membre de son oncle, mais le chirurgien réclame son payement. Pierrot lui donne les bosses vides, accompagnées de coups de pied.

« M. Polichinelle, li la suite de l'affaire, n'est plus dans son assiette ; il raie, il va expirer. Pierrot le prend dans ses bras et le fourre dans son lit; mais il pense que le mourant n'a pas laissé de testament et que tous les biens vont retourner sur la tête de Polichinelle fils. Il envoie quérir immédiatement un notaire, et, profitant du trouble que jette un agonisant dans une famille, il se glisse dans le lit au lieu et place de son oncle.

« L'anecdote vraie que Regnard a consignée en tête de son Légataire universel se renouvelle : Pierrot fait éteindre les lumières, imite la voix du défunt, et s'alloue les biens, les terres, les maisons et les bijoux de M. Polichinelle, au détriment de son fils. Le premier

DKS i'UNAMBijLES. lOi

acte de l'héritier est de faire cliasser Polichinelle fils par les laquais. On devine que Pierrot se fait habiller immédiatement en grand seigneur ; il retourne chez Cassandre, qui l'a vu si pauvre et si paresseux; il fait le dédaigneux avec ses anciens camarades, et ne daigne pas à jeter un regard sur les paysans qui s'époumonent à crier : Vive M. le marquis! Cassandre, qui soupçonnait jadis un 1)1 in d'inclination entre son garçon meunier et Colombine, se dit que l'occasion est belle aujourd'hui de s'allier à un homme aussi gentilhomme; mais Pierrot dédaigne de prendre pour femme Colombine. Gela était bon avant la succession ; peut-être consentirait-il à honorer la jolie fille de Cassandre de quelques faveurs passagères. Cependant Pierrot, qui a en tête des projets de séduction, emmène à son château la fille et le père.

« A peine y sont-ils depuis huit jours, que Pierrot s'ennuie; il a déjà usé de tous les plaisirs ; ne sachant plus à quelle folie se livrer, il envoie chercher un professeur de tragédies. Ce professeur, breveté et expert en vers alexandrins, prétend avoir des trngédies de toutes les coupes et de toutes les dimensions. Il engage Pierrot à ap. prendre, pour son divertissement, V Orphelin de la Chine, de Voltaire. IMerrot, ignorant en ces matières, se laisse preiulre à ce criminel amusement, et fait babiller Colombine, Cassandre et Polichinelle en Chinois-Tamerlans ; lui-même prend les habits de Cîengis-Klian.

« La tragédie rend réi'0(;(.'s les cspi'ils les plus doux ; après une séance d'un tel exercice, Pierrot et ses complices, n';iyaiif plus sentiment des choses, battent comme phMre le maliieureiix professeur de tragédie. La nuit vient. Depuis (in'il est riche, Pierrot a perdu le sommeil; il visite soigneusenuMit h\ rue j)our voir si quelque voleur ne cherche pas h s'introduire dans son chftfeau. Polichinelle entre en jouant riiomme ivre; il voudi-ait au moins dire bonsoir h Colombine, Pierrot n'est pas dupe de son ivresse ; ilcotu't chercher Cassandre et uiu^ i»aire de b;ifons; le malheureux Polichinelle n'est guère mieux hailé (|iie le professeur de tragédies. Il tombe roide sur le pavé; mais ce n'est (prune feinle, et, pendant que Pierrot accuse Cassandre dhoniieide, Poliehinellc se glisse dans la maison.

<» Ou se cacher, ^ino!J dans l.( iiio ou daub» les i^oullicrcs?— lo-

licliinello va droit à la cave : du moins peut-on passer le temps à. causer avec la bouteille. A peine est-il entré qu'un bruit de clefs se fait entendre. La porte grince et s'ouvre : C'est Pierrot en robe de chambre, un bougeoir à la main, qui ne peut fermer l'œil à cause de son trésor; il vient l'enterrer. Il remue une à une les pièces d'or, les cache, les baise et tremble même de les confier à la terre. Cependant c'est la plus si^ire cachette. Polichinelle, qui a tout vu par hasard, pense que la somme lui appartient en toute loyauté, puisqu'il est certain que son déshéritage n'est arrivé que par arti/ice. Il se sauve donc les poches grosses d'or et de billets de banque. Pierrot soupçonneux reparaît avec du plâtre, une truelle; il fera un trou dans le mur, y déposera la cassette et la murera. Mais il voit le trou vide ; il crie, il râle, il rit, il veut appeler, il n'a plus de voix, il tombe. A ce bruit accourent Cassandre et Colombine, qui l'emportent pour le mettre au lit.

« Une fièvre chaude s'est emparée de Pierrot, qui se débarrasse de ses gardiens, fuit à travers la campagne, arrête tous ceux qu'il rencontre et les accuse d'avoir volé sa cassette. Quand il n'a plus d'espoir, Pierrot veut se suicider ; heureusement la fée veille sur ses jours ; elle veut que le pistolet rate, et seule l'amorce prend feu.

« Pierrot redevient meunier, pauvre et heureux, en songeant que

La fortune ne fait pas le bonheur.

a On le voit, la féerie ne tient ici que peu de place; les bons et mauvais génies, représentants de la fatalité, qui tiennentles fils des personnages de ces drames muets, et les font mouvoir habituellement, accoudés sur leur nuage d'ébcne ou d'azur dans une altitude nonchalante et rêveuse, regardent sans intervenir se démener les acteurs de la pantomime de M. Champlleury, en proie à toutes les •igitations et à toutes les incertitudes du libre arbitre; l'étude du cœur humain, l'observation profonde des caractères et la force comique tiennent lieu du merveilleux absent. Le philosophe et le moraliste ont remplacé le poêle. Tous les moyens employés peuvent être avoués parla raison. Par exemple, si dans l'ancienne pantomime on avait voulu enrichir Pierrot, on lui aurait fait trouver un diamant gros comme le Régent ou le Sancy dans le ventre

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d'un esturgeon, ou tout autre trésor plus ou moins fabuleux.

« Ici Pierrot parvient à la fortune par une façon tout à fait civilisée, par une supposition de testament accompagnée de dois, fraudes et substitutions de personnes et autres circonstances aggravantes, parfaitement du ressort des tribunaux ; l'héritage qu'il s'approprie ainsi ne se compose pas de richesses fantastiques : citernes remplies de pièces d'or, monceSfux d'escarboucles, cassettes de diamants, mais bien de bons gros sacs d'écus, d'authentiques billets de banque, comme il convient dans une époque prosaïque comme la nôtre.

« L'explication donnée des bosses du vieux Polichinelle bourrées de pièces d'argent montre le même esprit analytique et froidement raisonneur. — L'emploi de la tragédie appliquée comme remède à l'ennui montre une appréciation ingénieuse de la méthode homœopathique, qui fait honneur aux connaissances de l'auteur, et met la pantomime au progrès du siècle. Nous ne nous appesantirons pas plus longtemps sur ces détails; nous en avons dit assez pour montrer que l'esprit nouveau circule d'un bout à l'autre dans Pierrot marquis.

« Cette pièce a donné à Paul, l'excellent mime, l'occasion de montrer son talent sous une face plus étudiée, plus réelle qu'il n'avait pu le faire jusqu'à présent î\ travers la turbulence des pantomimesjetées dans le vieux moule et sous l'orage incessant des coup de pied, des coups de poing et des soufllets ; autant il est humble, piteux, mélancolique, atlanié, patelin, furtif, caressant, hypocrite, dans la première partie de la pièce, autant il est superbe, insolent, dédaigneux et marquis de Moncade dans la seconde. Quelle vérité inouïe, quelle profondeur d'observation dans la scène de la cave! Ce qiu^ nous allons dire paraîtra sans doute un blasphème, maisPaull'a joui' avec une telle perfection, (|ue Douflé seul pourrait peut-être en a|)procher. La scène du testament est aussi rendue à merveille. Paul, forcé, pour dicter le^ clauses, de desceller ses lèvres toujours fermées, tire on ne sait d'où une petite voix enrouée et grêle, rendue plus étrange encore par l'imitation du zézayemenl de Polichinelle, et qui produit le plus bizarre effet du monde.

« Le costume du marquis de Pierrot, tout en satin bUuie, chapeau blanc, figure blanche, perruque poudrée à frimas, est de la plus spirituelle fantaisie.

« Une nouvelle Golombine di^butait ce soir-là. Elle a de l'intelligence et ne danse pas mal. Mais qu'est donc devenue mademoiselle Béatrix, cette charmante fille qui traversait d'un air si détaché et si gracieux toutes ces actions embrouillées et tumultueuses? La pantomime la pleure avec ses gestes les plus attendris.

« Lecteurs, ne soyez pas étonnés, s'il vous plaît, de l'importance donnée dans ce feuilleton à une simplejpièce des Funambules; l'art qui règle une pantomime de pierrots, de polichinelles et d'arlequins est tout aussi sérieux que celui qui ordonnance une tragédie. Le grand Goethe, le poète olympien, le Jupiter intellectuel, n'a pas dédaigné d'écrire de sa main divine des pièces pour les marionnettes sous le titre de Puppenspiele^ et le sublime Schiller a traduit le Turandot de Charles Gozzi, œuvre conçue selon, la poétique de ma Mère Voie et du Bœuf enragé. »

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