‹ Souvenirs des FunambulesChapitre 15 sur 43 · HISTOIRE DE MADAME D'AIGRIZELLES · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE MADAME D'AIGRIZELLES

Quelques temps après la révolution de Février, Raymond

G fut nommé membre de la conmiission des grâces,

destinée à remplacer l'action royale en cas de commutation de peines ou môme d'amnistie. Raymond entrait dans la vie politique avec l'ardeur d'un homme de trente ans qui a pu voir ses espérances réalisées et ses convictions partagées • élevé par son père dans des sentiments d'honnêteté républicaine absolue, Raymond n'avait pu, au tiers de sa vie, s'irriter contre l'avenir qui rend irritables, inquiets, les meilleurs caractères qe^and l'idéal qu'ils envisagent recule sans

cesse. La république était venue surprendre Raymond G ,

jeune encore : ayant une aisance suffisante pour ne pas chercher de places, il n'avait jamais été obligé de faire des bassesses; se contentant d'une vie modeste, il n'éprouvait

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pas cet aigrissement contre le luxe et la richesse, qu'on a pu taxer d'envie chez des honnêtes gens, mais dans la misère. Quoiqu'il n'eût jamais désiré ni honneurs, ni dignités, Raymond fut heureux de cette nomination qui constatait son utilité dans le mouvement social -, jusqu'alors, il avait passé son temps à étudier. 11 sentait que le momoii^ était venu d'appliquer les pensées qu'il avait puisées chez les anciens et les modernes. La place que le gouvernement lui accordait était surtout une de ces missions que tout homme droit et vertueux ambitionne de remplir : le droit de grâce. Étudier la chose jugée, rechercher si une influence étrangère, locale, n'a pas poussé un tribunal à infliger une condamnation trop sévère; suivre la vie de l'accusé pas à pas depuis sa condamnation, rendre quelquefois un homme à la société assez tôt pour qu'il n'ait pu se familiariser dans les maisons de détention à l'idée du crime ; et surtout pouvoir sauver la vie à un condamné à mort, quelle belle mission ! S'il est vrai (ju'un roi soit heureux, Raymond fut aussi heureux (lu'un roi, puisqu'il en avait le plus beau privilège.

Aussitôt après avoir reçu ses instructions, Raymond i>iit une forte quantité de dossiers, voulant travailler à lui seul deux fois autant que chacun de ses confrères, et il revint chez kii avec l'idée de ne sortir qu'aussitôt les dossiers dépouillés. Il avait la joie fiévreuse d'un collectionncnir, d'un bibliophile, (lui rentrent dans leur cabinet los poclu's pleines de merveilles. Mais il n'y avait pas deux jours qu'il était à son travail qu'on vint le prévenir de l'anivi'e de certaines personnes inconnuivs. ('/étaient des parents des accusés iiui venaient solliciter en faveur de leurs pères, de leurs mères, de leurs frères emprisonnés. Raymond écouta polimeiUces personnes et leur ditipi'il n'avait ]ias encore ('tudit' Ks dossi(M"s, mais que h^s nccnsi's pou^ai(>nl compter sur Injustice. Le lendemain, ilviiil le (b)u!il(> de p'i-Minncs, b» surb^ndemain le triple; le (iu;»lri!Mn<' jour, rantichambre ni^ (b-sMu-

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plit pas. Raymond reçut chacun à son lour, quoique le thème fût invariablement le même : à entendre les parents, le condamné n'était jamais coupable. Le cinquième jour, Raymond voulut sortir et trouva son escalier encombré de solliciteurs depuis le rez-de-chaussée jusqu'au quatrième où il demeurait. Il y avait des gens de P!iris et de la banlieue, des gens de province et même des colonies; toutesles classes , étaient représentées, depuis le gueux jusqu'à des riches parents de notaires condamnés pour faux et vols. Tout le m(mde était suppliant, les larmes aux yeux ; il y avait réellement des douleurs sincères; des maîtresses venaient plaider pour leurs amants, de vieux pères à cheveux blancs pour des tils indignes, des femmes ruinées parla condamnation de leurs maris venaient les redemander. Raymond les reçut encore et ne sortit pas ; mais, après douze heures d'attention soutenue, pendant lesquelles il avait à peine pu prendre quelque nourriture, il alla chez le ministre etlui dit combien il était dangereux de donner les noms des membres de la commission des grâces, que des ordres étaient nécessaires pour que les bureaux ne fissent connaître ni leur nom, ni leur adresse, qu'autrement la missi"3n était impossible à remplir. Toute la journée était prise de la sorte; l'étude des dossiers ne se faisait pas, et il était à craindre que, malgré une grande force de caractère, on ne se laissât influencer, soit par la position des intercédants, soit par leurs larmes, soit par le déshonneur que supportaient d'honorables familles par la condamnation d'un membre. Raymond demandait l'autorisation de ne plus recevoir personne dans son domicile, le ministre la lui accorda, frappé des raisons qui lui étaient exposées. Les bureaux ayant donné l'adresse de Raymond, il vint le lendemain autant de monde, mais le domestique répondit que son maître ne recevait plus; la foule diminua de jour en jour, et Raymondr se croyait quitte des solliciteurs, lorsqu'un malin il entendit un son de voix fé-

niinin qui partait de ranticliambre. Le domestique entra bieiuôt et posa une carte sur le bureau de Raymond :

— Monsieur, une dame désire vous parler.

— Vous savez bien que je ne reçois personne.

— Monsieur, cette dame a insisté, je lui ai dit que vous n'y étiez pas, elle prétend qu'elle ne s'en ira que certaine que vous ayez vu son nom.

Raymond lut sur sur une carte élégante : Madame d'Aigrizelles.

— Je ne la connais pas, dit-il; répondez que je n'y suis pas. Le lendemain, le domestique entra dans le cabinet de son

maître.

— Monsieur, c'est la dame d'hier; malgré l'assurance que je lui ai donnée qu'elle ne serait pas reçue, elle revient encore et m'a prié de vous donner sa carte.

— Jo ne reçois pas, dit Raymond, qui crut d'abord qu'il connaissait cette dame, mais qui trouva dès le soir même le nom (VAigriulles au milieu des dossiers à étudier.

Toute la semaine le domestique, à un coup de sonnette timide, allait à la porte en reconnaissant la même dame qui ne se lassait pas de veuirjmportuner Raymond, et qui s'en allait sans avoir pu l'entrevoir.

Raymond ne songeait plus à cette femme importune, lorsqu'il reçut un matin le billet suivant, signé d'un des mem- ])res les plus inlluents du gouvernement provisoire :

« Mon cher Raymond, veuillez écouler atlentivement la p,^i-soniie qui vous remettra ce billet, je vous en saurai le plus grand gré. »

Sur l'ordre de son maître, li' dom 'sliqu fit entrer un*^ dame {\\\'\, dès l'abord, s'annonça conune madame d'Aigriz^Ues. Kn entendant c»* nom, Ua\monil fut surpris de s'èlr*; laissé prendre à ce\»iége, vl, tout en faisant signeàladamt» de s'asseoir, il put l'examiiier. (".'était une l'emnK^ de tr> ntequMlr(» à trente-cinti ans, bidle (Micore i^t de la physionomie

la iniis ilistivngTiée. Ses iiabils ('laii-jU choisis avec un goût il rcproclial)le, et, quoiqu'elle eût une toilette simple et sélieuse, qui convenait pour ainsi dire à la visite qu'elle se ménageait, on sentait une femme à la mode et du meilleur ton.

— Monsieur, dit- elle d'une voix d'un timbre doux et mélancolique, avez-vous eu le temps de vous occuper de l'affaire de mon fils?

— Oui, madame, dit llaymond, et je regrette qu'une influence amicale soit venue me surprendre, car si j'avais cru que la personne dont il était question dans le l)illet fût madame d'Aigrizclles, je ne l'aurais pas reçue.

— Oh ! monsieur, que vous êtes cruel ! Vous n'avez donc pas d'enfants?

— Non, madame, je ne suis pas marié.

— Et puis-je espérer, monsieur, pour mon fils? dit madame d'Aigrizclles en hésitant.

— Voilà, madame, pourquoi je me suis imposé de ne plus recevoir de parents. Est-il rien de plus douloureux que de trouver dans un cabinet un homme, sans appareil, sans la pompe du tribunal, et qui est obligé d'accroître la douleur bien légitime des parents? C'est une mission bien pénible, croyez-le, madame.

— Mon fils? monsieur.

— Ne m'avez vous pas compris, madame, je volerai contre la demande en grâce de M. votre fils.

— Est- il possible! dit madame d'Aigrizclles, vous n'avez donc pas lu la cause?

— Au contraire, madame, j'ai lu le dossier et je l'ai relu; le voici , dit-il en présentant une liasse de papiers scrré(^ (l'un galon de couleur. Je l'ai relu, frappé de l'insistanco que vous mettiez à venir tous les matins à ma porte, et, malheureusement, mon opinion première s'est enracinée profondément.

»— Mon pauvre Henri était si jeune ! s'écria madame d'Aigrizelles .

— Il avait vingt ans, madame, et la combinaison qu'il a déployée dans cette malheureuse affaire démontre, au contraire, un esprit froid et logique dans le mal.

— Je réponds, monsieur, de le ramener au bien si on mo le rend ; vous avez une mère, monsieur, qui vous a élevé... Croyez-vous qu'en ne quittant plus mon fils de vue, je ne saurai pas le rappeler à de bons sentiments? C'est moi, monsieur, qui suis la criminelle dans cette affaire, ce n'est pas mon pauvre Henri; je l'aimais trop, je lui passais ses fantaisies, ses caijrices, j'applaudissais à tout ce qu'il faisait (juand il était enfant; ce qu'il faisait, personne ne le faisait Comme lui.... Il me semblait qu'il était le plus beau de tous les enfants, qu'il avait une voix d'ange, je le regardais marcher avec l'admiration que j'aurais eue devant un prince... C'est ma faute, j'ai ainsi perdu mon Henri; aussitôt qu'il est entré au collège, il a eu trop d'argent à sa disposition et pas assez de réprimandes; je ne voulais pas qu'on le fit travailler, tant je craignais qu'il ne devint malade.... Vous voyez, monsieur, comme je l'at mal élevé... Plus lard, il est allé à Poitiers faire son droit; j'espérais que sa tante veillerait sur lui; mais la jeunesse l'a entraîné à des actions qu'il n'aurait pas commises deux ans plus tard, ([ui lui foiU honte maintenant et dont il se repent en versanl des larmes. Rendezmoi mon fils, monsieur.

— Je n'ai pas le pouvoir, inail;inn\ dit Raymond, de fniîi' me lin» votre fils en liber h'.

— Cela (b'ixMid de voire rappoi'i. monsieur, ji' le sais.

— Je ferai un rai)porl, il est \ rai, ina(lani(\ à la coiiiinission: maislà lasiliialiou de \olre lils sei'a ddiadue par 1(HU les membres présents.

— Kl vous êtes conire mon pauvi(> Henri, monsieur.^ Madame d'.Vigrizelles pleurait el restai! accablée.

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— J'aurais pu vous dire, madame, continua Raymond, que mon rapport était favorable; à quoi bon! C'était vous donner des espérances qui ne se réaliseront pas. La commission est composée de personnes honorables qui ont accepté une mission toute de dévouement et qui ne se laisseront guider par aucune influence étrangère... Croyez-moi, madame, quoique la seule consolation que j'aie à vous donner puisse vous sembler dure, M. votre fils n'a plus que trois ans à faire.

— Trois ans! s'écria madame d'Aigrizelles en se levant brusquement, trois ans, monsiur ! vous ne savez pas ce que sont trois ans pour une mère... Si j'avais trois vies à remplir, je mourrais trois fois de douleur... Allez, monsieur, je vous souhaite dans l'avenir un lils aussi peu coupable que le mien, qui commettra quelque légèreté, et que vousjrez redemander à genoux comme je le fais, et alors seulement vous sentirez votre dureté et votre sécheresse de cœur.

Sur ces paroles, madame d'Aigrizelles sortit en rabaissant son voile, et laissa Raymond livré à ses réflexions. Les derniers mots de la mère plaidant pour son fils avaient produit quelque effet sur lui, quoiqu'il eût une vive foi dans le rapport qu'il venait de mettre au net sur cet affaire. La procédure relative à Henri d'Aigrizelles n'offrait pas de ces doutes dans lesquels sont enveloppés quelquefois certains crimes. Le principal accusé avait d'abord nié sa participation à l'affaire; mais, écrasé par les dépositions de ses complices, il finit par avouer les charges qui posaient sur lui.

En 1846, le petit commerce de Poitiers fut tout d'un coup sous le poids d'une terreur immense. Des vols considérables se commettaient aux étalages des boutiques avec une audace telle qu'elle tenait du prodige. On eût pu croire que les filous les plus adroits de Paris s'étaient partagé la ville; les épiciers, les confiseurs, les charcutiers, les marchands de nouveautés, tous ceux qui a^ aient un étalage sur la rue,

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étaient ceilaiiis, le soii', de ne li'<jii\er que la moitié dci niareliaudises étalées le malin. Malgré U]ie suneillance active des boutiquiers et de leurs commis, les vols n'en continuaient à se montrer que plus fréquents. Le commissaire de police, étonne des plaintes qui affluaient sur son bureau, mit en campagne des agents, la gendarmerie, espérant découvrir dans les auberges, dans les garnis, quelques forçais adroits qui évidemment se cachaient sous des titres d'emprunt; mais la police ne put constater qu'il était entré dans le pays des étrangers dont l'apparence fût suspecte. A d'autres épo(iues, ont eCit crié au miracle, car des mains invisibles semblaient s'emparer des objets et les transporter dans des endroits inconnus. Tout était bon pour les voleurs : comestibles, pièces d'indienne, pains de sucre, étoffes de soie; les mystérieux voleurs enlevaient jusqu'à des boîtes de sardines chez les charcutiers, jusqu'à des boites de cirage chez les épiciers.

La surveillance du conunissaire de police était d'aulant plus grande, que le maire lui avait fait entrevoir sa deslilulion, au cas où les vols n(^ seraient pas découverts dans W. mois. Après avoir mis tout son monde sur les dents, après avoir fait passer vingt nuits sans dormir à ses agents, le conunis^ saire pensait à offrir sa démission plutôt ([iKule la recevoir, lorsqu'un jour un enfant de la ville fut surpris en essayant de voler un paletot à la porte d'un tailleur confectionneur. L'enfant ne put nier son vol; mais on aurait pu croire à un acte individuel, si, par des (juesl ions pressantes, le commissaire n'eût obtenu l'aveu qu'il portait le fruit de ses vols à un autre enfant plus âi^é (jue lui de deux ans. (lelui-ci, arrêté innnédialemeiU, donna la cl(>f d'une bande de voleurs qui ne comptaient pas moins de cinquante nuMnbres enrôlés en brigades et en ih lui-brigades. A cette r'po(iU(\ un jeune homme, Henri d'Aigrizelles, se faisait rcniarciuer à roitiers par de prodigieuses dépenses el par la vie de i\v

bauche qu'il menait. 11 trayorsait la ville, conduisant une élégante voilure à deux chevaux, tenait table ouverte, recevait les étudiants et entretenait deux actrices du Grând- Théàtre.

C'était un jeune garçon de dix-neuf ans, beau, bien fait, spirituel, de bonnes manières, et dont chacun enviait la vie facile et prodigue, en se demandant toutefois quelles sommes énormes il avait à sa disposition. Ce qui étonnait le plus était quele bruitpublic faisait courir une rupture avec safamille, à la suite de dépenses exagérées, et que, loin de diminuer, elles ne faisaient qu'augmenter. Si Henri d'Aigrizelles avait fait des dettes en rapport avec ses dépenses, sa situation eût été vite mise à jour ; mais, au contraire des grands dissipateurs, il payait presque toujours comptant et semait l'or avec une superbe indifférence qui remuait les désirs des -étudiants à douze cents francs. Mais la conscience publique se brise vite après les premières questions, surtout quand l'homme est généreux, prodigue et insouciant. Si les fournisseurs d'Henri d'Aigrizelles s'étaient demandé d'abord : Où a-t-il cet argent? le fait, seul qu'il avait de l'argent et qu'il l'étalait superbement sur les comptoirs leur suffisait amplement; il en était de même des camarades d'Henri, qui buvaient son vin, mangeaient ses soupers, s'enivraient avec ses femmes, et qui croyaient que cette vie des Mtlle et nue Nuits devait toujours durer. La police, quoique elle soit plus curieuse qu'un atelier de couturières, ne songea pas à sonder l'existence dorée du brillant jeune homme, dont le nom était dans toutes les bouches; son titre de noblesse, sa parenté avec une dame respectable de la ville, son air de distinction, ses façons larges de traiter la fortune, semblaient innés en lui, et il semblait plus naturel de s'étonner s'il n'avait pas eu de fortune à dépenser.

Ce sont généralement les faits les plus simples qui éton-

r.cnt los gens habitués à chercher çhe^ |es autres des signes

Di:S l'UÀ'AMBUl.I.S. 113

(lo dissimulation. Un des plus redouta])lcs voleurs de Paris, poursuivi sans relâche, l'avait bien compris, en se logeant dans la maison même du chef de la police de sûreté. Henri d'Aigrizelles, qui n'avait jamais excité les soupçons de la police de Poitiers, plongea toute la ville dans l'étonnement quand, après quelques jours d'instruction, on vint l'arrêter à son domicilCj comme inculpé d'avoir or<:anisé une bande nombreuse de petits voleurs, d'avoir dirigé leurs rapines avec une rare intelligence, d'avoir établi un vaste entrepôt des marchandises soustraites qu'il faisait parvenir à Paris, et dont la vente lui procurait les sommes énormes destinées à ses dissipations. A la première nouvelle de coAlc grave affaire, madame d'Aigrizelles, quoique elle crût en devenir folle, accourut à Poitiers. Elle avait trois mois devant elle, elle les employa à voir juges et jurés, h se créer des relations dans les meilleures maisons de la ville, afin de se trouver en rapport avec les personnes qui devaient décider de l'avenir de son fils. Quoique une parlie du déslionneur attaché au nom de son fils dût retomber sur la ramille, madame d'Aigrizelles excita un tel intérêt, qu'on la plaignit et qu'on essaya de lui venir en aide. A partir di^ la nouvelU^ de l'accusation, elle quitta ses habits ordinaires pour prendre des vêtements do deuil, et elle eut la force de cacher l'inmierise chagrin qui la dévorait pour ne pas fatiguer de ses larmes ceux qui s'intéressaient à son sort.

Henri d'Aigrizelles, mêuK^ sur l(>s bancs des assises, inspira une curiosité sympathique aux dames de la ville, qui, en comparant l'élégante physionomie du chef de la troupe aux mines repoussantesel basses des petits voleurs, faisaient des vanix pour son ac(iuillement; mais le jury était composé d'un tiers de fermiers d(»s environs qui ne se laissaient pas prendre au charme d'un citadin, cl le tribunal, maigre l'iii dulg(Mice (lu'il di'sirail inoiilrcr, ne itouNait aller coiilre la décision du jury. L'avocat était un des plus jeunes du bar-

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reau de Paris, et un de ceux dont la réputation commençait à poindre. N'étant pas encore usé comme ces vieux routiers en robe noire qui, vers la fin de leur carrière, couvrent leur sécheresse de sentiment d'une sensibilité exagérée, il parla avec une chaleur entraînante et obtint un immense succès qui fut fatal à l'accusé, car le procureur du roi, qui avait été quasi-gagné à la cause de madame d'Aigrizelles, se sentit jaloux du succès de l'avocat parisien; au lieu de parler mollement et de laisser dans l'ombre certaines parties dangereuses de l'accusation, il oublia ses promesses, attaqua l'accusé avec une extrême vivacité et remplit sa mission convenablement, — mù par un certain sentiment d'envie.

Henri d'Aigrizelles fut condamné à cinq ans de prison; cinq de ses lieutenants, les plus âgés, furent envoyés au bagne, et les plus jeunes, condamnés à rester jusqu'cà vingt ans dans des maisons de correction. La majorité , quia souvent le sens moral élevé , trouva que la punition du chef n'était rien en comparaison de ses instruments qu'on envoyait au bagne. C'était aussi l'avis de Raymond G..., quand deux ans plus tard, après la chute de Louis- Philippe, il devint membre de la commission des grâces, à laquelle s'adressait madame d'Aigrizelles. Au fond, Raymond était soulagé de la k)urnure qu'avait prise la sortie de madame d'Aigrizelles; il espérait ne plus la revoir : il se trompait. Le lendemain elle vint se représenter comme d'habitude ; mais le domestique ne la laissa pas franchir l'antichambre.

— J'attendrai, dit-elle.

Et elle resta six heures sur la banquette, guettant le départ de Raymond et ne se doutant pas qu'un second escalier permettait à celui-ci de sortir par une autre porte. Cela dura une huitaine, elle attendait toujours ; après quoi, soit qu'elle eût deviné la disposition de la maison, soit qu'elle eût in- (errojTé le portier, le domestique respira de n'avoir plus à

recevoir brutalement une femme qui lui en inspirait par sa grandeur de mianières, sa douceur de voix et les chagrins qu'on entrevoyait même sous son voile.

Ayant de nombreux travaux et des courses au moins aussi nombreuses, Raymond était tenu d'avoir une voiture à la journée qui l'attendait dans la cour de l'hôtel où il demeurait. Malgré les ordres les plus sévères donnés au concierge afin de rebuter les solliciteurs, madame d'Aigrizelles parvint à connaître quand Raymond était chez lui, en voyant la voiture stationner dans la cour, et elle attendait avec la patience d'un cocher do fiacre sur son siège. Raymond fut surpris une après-midi de trouver madame d'Aigrizelles appuyée contre la borne de la porte cochère, dans une toilette distinguée qui la faisait regarderde tous les voisins, qui comprenaient qu'une grande dame, ainsi plantée devant un hôtel, donne par sa présence le fil d'une aventure singulière, soit amoureuse, soit mystérieuse.

— Arrêtez! dit-elle au cocher avec un tel ton de'commandement que celui-ci retint ses chevaux court.

Madame d'Aigrizelles tourna le bouton de la portière et vint s'asseoir près de Raymond, stupéfait de tant de persistance.

— Pardonnez-moi, monsieur, d'user de tels moyens, mais vous me faites fermer impitoyablement votre porte depuis quelques jours; j'avais h vous parler, il faut que vous m'écoutiez jusqu'au bout, dit-elle... Te sais que le conseil des grâces doit se réunir sous peu, j'ai voulu vous voir encore, vous dire les repentirs de mon fils, ses projets pour l'avenir. Si, monsieur, vous vouliez plaider pour lui, certainement il o])lieiidraitune comnintalion de peine, sa grAce tout entière. Je m'engage, monsieur, à l'cmniener à l'étranger, je no le quitte plus, et nous ne reviendrons en Franei^ (|ue lorstiue son nom S(M-n pnrifié par une conduilr et des actions îli g n«^< de son nom. Ainsi, monsieur, vous le voye,';, qno vous im-

porte qu'un jeune homme soit dans une prison? Que demandez-vous? qu'il soit puni de sa faute ! Henri n'a plus que trois ans de prison, je vous offre de les changer contre dix ans d'exil; j'en signerai l'engagement, moi, dont la vie pure servira de base à ma parole.

— Madame, dit Raymond, nous vivons depuis six mois sous une forme de gouvernement presque neuve en France et qui soulève partout de vives récriminations. Les pamphlets ont montre les hommes du pouvoir sous un jour défavorable et mensonger que la malignité publique s'est empressée d'adopter et de fausser encore plus. A une autre époque, peut-être auriez-vous trouvé plus de clémence chez certains hommes qui, se croyant assis en paix pour toujours dans des places honorifiques, auraient apporté dans l'affaire de M. votre fils une complaisance due à la persévérance -de vos démarches. Tout gouvernement solide, quoiqu'il n'y en ait guère, trouve dans les majorités, dans ses courtisans, dans ses conservateurs, des esprits dévoués qui applaudissent à tous ses actes et qui lui permettent d'éborgner la loi; mais aujourd'hui, madame, le moindre agent de la République doit tenir à honneur de rester dans la ligne droite, de n'écouter que sa conscience, et de mettre de côté les intérêts privés pour penser d'abord à ceux du peuple. M. votre fils, madame, appartient malheureusement à la noblesse. Croyez bien, quoique je sois fils de bourgeois, qu'il n'entre aucune envie contre des titres qui peuvent encore exercer une certaine influence dans les rapports sociaux. La bourgeoisie est à la tête des affaires, elle ne peut garder ni rancune ni jalousie contre la noblesse; mais, madame, c'est parce qu'il reste dans le peuple des sentiments de défiance contre la noblesse qu'il importe qu'un noble qui a commis une faute subisse son châtiment. Un nouveau gouvernement commet de lourdes bévues; voulant concilier les partis, il adopte des demi-mesures; il devient mou et sans caractère quelquefois

DES FUNAiMBULKS. 117

par trop d'humanité. Qu'on arrrivo-t-il?ma(lnnio, c'est qu'il est attaque à outrance par ses ennemis; c'est que les timides ' qui feignent dans les premiers moments une adhésion complète, se redressent tout d'un coup quand ils sentent que l'autorité est paralysée par les généreux sentiments des hommes au pouvoir; de là naissent des réaction? qui, tous les jours, enveniment les esprits, grossissent en nombre et finissent par paralyser les meilleures volontés, sauf, quand le gouvernement est lié et bien garrotté, à lui jeter la pierre, à le traîner dans la boue et à le remplacer par un autre. Ne croyez pas, madame, que je vous fasse un discours de procureur général; seulement j'ai voulu vous montrer que, si tous les hommes qui concouraient h l'action du gouvernement se dévouaient à leurs fonctions avec l'humilité d'un rouage, la grande machine n'en irait que mieux. Je suis un des plus modestes employés de l'administration de la justice, mais je tâche de remplir ma mission avec zèle. J'agis comme si mes actions étaient connues du i)eui)le; si je me présentais au club, madame, et que j'exposasse l'affaire de M. votre fils en public, en demandant sa liberté au scrutin secret, combien croyez-vous, madame, que je trouverais d(^ boules (Ml sa faveur? Pas une. Eh bien! madame, j'agis dans num cabinet comme si je posais la question à la foule assemblée.

— ^lais, monsi(Mir, dit madame d'Aigrizellrs, je ne d(^mandeplus sa liberté, je demande une conuuulalion contre dix ans d'exil.

— Vous n'avons pas ce droit, madame ; la balance posera i( trop en faveur du riche. .bM^rois (M j'espère queviMis ramènerez monsieur votre lils dans, le droit chemin de l'iK^nneur, mais l'éducatidu qu'il a \\\\\o ne devait-elle pas le préserver de cette faute? Les tribunaux condamnent tous les jours des enfants de Paris qui n'ont nM;u depuis leur naissance ni les conseils de la religien, ni di» la morale, ni (h' l'instruction. Von^ vous cngagezàfair»^ subir un rxil de (li\

ans ix monsieur votre fils ; et qui, qans l'Etat, peut contracter avec vous cette permutation de peine? La loi, madame, est une pour tous, et ne contient pas de ces compromis singuliers qui permettent à des personnes favorisées de la fortune de se jouer des peines. Monsieur votre fils sort de prison, je veux croire qu'il se repent sur le moment et qu'il accepte son exil ; qui est-ce qui Fempêcliera de retomber dans ses anciennes habitudes et de revenir en France? Personne, madame, et ce ne sera pas le pouvoir impuissant d'une mère; ni gendarmes, ni douaniers, ni frontières, ne pourront s'opposer au retour de monsieur votre fils, car ni la loi, ni aucun de ses agents, ne peut contracter avec vous ce singulier contrat. Je suppose au contraire, madame, que votre fils, sorti de prison, accepte toutes vos conditions, se conduise honorablement à l'étranger et revienne entièrement purifié de sa faute; pourquoi, madame, vous accorderais-je ce qu'un condamné pauvre no songe môme pas à demander? Un condamné sans argent ne peut voyager à l'étranger, il ne peut s'expatrier momentanément. Pour moi, madame, tous les condamnés sont égaux, et j'ai plus de pitié encore pour celui qui sort des basses classes que pour celui qui tombe des hautes classes.

Il y avait dans la parole de Raymond un toi accent d'honnêteté convaincue, que madame d'Aigrizelies resta atterrée sous ces raisonnements d'un homme droit.

— Que faut-ildonc, monsieur, dit-elle, pour vous attendrir?

— Madame, dit-il, je vous djomande pardon, on m'attend au ministère.

La voiture était arrêtée; Raymond sortit aussi brusquement que madame d'Aigrizelies était entrée. Dans la cour, il donna ordre à son cocher d'amener la voiture, comptant que la mèni sollicitense s'en irait naturellement. Malgré la pénible mission qu'il remplissait vis-à-vis de madame d'Aigrizelies, Raymond ne pouvait s'empêcher d'admirer la

grandeur de ce dévouement maternel qui ne se rebutait de rien et qui souffrait tout pour arriver à son but.

Le soir, devant son feu, en relisant pour la quatrième fois le dossier d'Aigrizelles, la figure de la mère vint se jeter entre le manuscrit et les yeux de Raymond. Une vie pure et sans tache avait conservé dans toute sa fraîcheur, jusqu'à trente-cinq ans, la figure de la veuve; ses grands yeux doux laissaient lire jusqu'au fond de son âme, et on ressentait près de cette belle personne un parfum d'honnêteté aussi indéfinissable que les odeurs des herbes dans les bois après la rosée. Le sourire était d'une douceur angélique et se posait délicatement sur ses lèvres comme l'oiseau sur une branche. La peau avait conservé le velouté qui semble n'appartenir qu'aux jeunes filles. Si madame d'Aigrizelles n'eût pas souffert du terrible châtiment de son fils, sa figure eût porté la trace d'une gaieté innocente qui s'enfuyait maintenant du fond de deux fossettes, qu'un poète a appelées le nid des amours. La personne de madanie d'Aigrizelles répondait à sa [)hysionomie : elle n'était ni grasse, ni maigre, mais elle penchait du côté d'un friand embonpoint; sa douhnir faisait soulever une poitrine puissante, dont la blancheur du cou attestaitles merveilles. Dans un salon, e! même sans avoir recours à de bvillanles toilettes, madame d'Aigrizelles rcprc^ciilaK la belle veuve, dans ce que la tranquillité lui donne de charmes. Elle avait surtout une façon IciUe d(» Icmm- ses paupirns, ornées de longs cils noirs, (jui (V\rilait aulaiil la curidsilt» qu'un avare qui ouvre dix porhvs avant de nous nioiUrer ses trésors. Raymond sui\ ail a\ (N'aliciidrisseMnenl les larmes qui pendaient au bout des eils ei i\\\\ loinliaieul (|uel(iuefois dans le corsage de madame^ d'Aigrizelles. Quoique tout entier à sa mission, Raymond ne pouvait s'empêcher de suivie je ('h(Miiin mystérieux qw prenaient ces larmes.

Ce soir-là, le dossier du prisonnier l'ut étudié par IJayniond avec un mélange de dépits, de colères et de sourires. Ouol-

quefois il posait les papiers sur son bureau et venait se jeter dans un fauteuil près de son feu, car l'image de madame d'Aigrizelles venait se placer trop vivement en face de lui pour qu'il put continuer sa lecture. Alors, fatigué de luttes, il se donnait tout entier au souvenir, et, blotti dans son fauteuil, il suivait les mille caprices du feu qui se moulent merveilleusement aux pensées du cerveau. Le sifflement monotone de la mousse qui sort du bois vert prête de l'indécision aux objets, et sert h empêcher la réalité de se présenter avec des formes trop exactes ; les idées naissent avec une couleur plus gaie devant le foyer, il semble qu'elles sont réchauffées par cette bruyante couleur rouge, la reine des couleurs : il n'est pas jusqu'au pétillement du vieux bois qui ne semble une jolie musique ; les étincelles s'échappent joyeusement dans la cheminée, semblables à des lutins capricieux envoyés par leur souverain pour tirer le soir des feux d'artifice imprévus. Tout prend de l'animation quand le travailleur se laisse surprendre à ces gnomes du foyer, le temps passe vite, et on sort de là enivré comme si on avait visité un monde supérieur. Dominé par le souvenir de madame d'Aigrizelles qui flottait au milieu des farfadets de la cheminée, Raymond en vint à ne plus penser et à se laisser aller à un état qui est le milieu entre le rêve et le sommeil. Son corps ressentait la bienfaisante chaleur du feu , mais son âme voltigeait dans la chambre, et il lui semblait impossible de commander à son corps. Raymond n'en avait même pas le désir; pelotonné dans un large fauteuil, il n'eût pas désiré de plus suprême bonheur,, que de rester ainsi toute sa vie et au delà de l£|[v1e. L'éternité lui apparaissait un peu à la façon dont les Turcs comprennent la vie : assis ou couché et n'ayant qu'une faible et douteuse sensation des choses d'ici-bas. Mais cet état n'éîaitque l'avant-poste du pays des rêves où Raymond ne tarda pas ù cnlrt-'r.

DES FUiNAMBULES. 121'

La belle madame d'Aigrizelles lui apparut bientôt gaie, souriante et avec ses fossettes visibles roses et transparentes. Elle prenait la main de Raymond et la serrait avec une force qu'on n'eût pas cru enfouie dans ses petits doigts fins et allongés, qui, eux aussi, prenaient naissance dans cinq fossettes plantées naturellement dans une chair blanche et potelée. Elle regardait Raymond en face, et il était tellement ébloui de l'éclat de ses yeux, qu'il tombait à. ses genoux et lui jurait un amour éternel. Les décors de ce rêve charmant ne ressemblaient pas à nos décors habituels : c'étaient des fonds de nuages rosés, dans lesquels les deux amants étaient libres d'entrer et où on respirait des parfums d'un arôme inconnu; des massifs d'une verdure particulière et éthérée succédaient aux nuages rosés et en rompaient la monotonie. Tous deux étaient seuls dans ces lieux enchanteurs, où l'on entendait au loin et presque en sourdine les chants des oiseaux les plus harmonieux et le bruit frais des cascades mourantes sur le gazon. Tout dans ce lieu portait à Tamour, sans que la grossièreté des sens y trouvât sa part. Raymond tenait dans sa main la main de madame d'Aigrizelles, et ils se promenaient ainsi, heureux de vivre, de respirer, puisant un bonheur éternel à se regarder. Leur curiosité, de même que leur amour, était toujours nouvelle, et ils ne se rappelaient ni la haine, ni la misère, ni la calonmie, ni l'envie qui engendrent tant de maux sur la terre. L'air était pur et toujours égal, le ciel clair et toujours gai, la nuit ne se montrait jamais et la lumière venait d'un astre qui tenait le milieu entre le soleil et la lune, moins froid que celle-ci et moins brillant que le premier. Cetl(^ situation, qui tenait de ci^Ue du paradis terrestre avant la faute d'Eve, fut lroubl(M> par un simple accident qui ramena Raymond à la plate réalité. Quoique dans son rêve tout fût parfait, il sentait cependant depuis quelque temps une chaleur par trop vive i\ la jambe, et il se réveilla subitement en

portant la main à son genou qui touchait prosquc le parquet et (|ui était chauffé fortement par une bûche enflammée, échappée du foyer.

Raymond sourit tristement et de son rêve et delà réalité qui lui apparaissait maintenant aussi misérable que les échafaudages noirs d'un feu d'artifice après qu'il a été tiré. Il regarda machinalement sa pendule qui marquait deux heures du matin : le rêve durait depuis trois heures. Raymond se désbabilla brusquement, car il avait le lendemain un travail pressé qu'il était obligé de porter au ministère. Il se coucha ayant au cœur le souvenir de madame d'Aigrizelles et son nom presque à la bouche. Combien il aurait été heureux de reprendre son rêve ! Mais les plus beaux sont les plus capricieux, et une fois sortis d'une maison, ils n'y reviennent jamais. La raison froide et sévère vint prendre la place de ce rêve follet habillé de rose ; et quand le portrait de madame d'Aigrizelles vint se placer au chevet du lit de Raymond, la raison prononça un réquisitoire sincère, mais âpre. Elle enjoignait au fantôme de s'éloigner au plus vite. Que venait- il faire dans la chambre d'un homme occupé à rendre justice ! Chercher à tendre des pièges à sa conscience, lui bander les yeux, la faire tomber dans des précipices. Plus le fontôme était séduisant, plus il était dangereux. Il empruntait le masque d'une personne recommandable par ses vertus, qui, à cette heure, était sans doute occupée à prier pour son fils, et il n'avait rien à faire chez le magistrat obscur qui jugeait le fils.

Malgré la parole dure et sévère de la raison, le fantôme i>c s'éloignait pas; au contraire, il se rapprochait de Raymond et lui faisait entendre une voix douce qui ressemblait beaucoup à celle de madame d'Aigrizelles. Le fantôme tenait par la main un jeune homme vêtu de grossiers habits gris de prison, ciui no parvenaient pas à dissimuler entièrement une distinction native : c'est mon fils, disait madame d'Aigri-

zelles, qui se rcpcnt, qui a déjà beaucoup souffert, qui a subi une majeure partie de sa punition et qui vous demande grâce. Je ne vous suis pas indifférente ; sans qu(> vous me l'ayez avoué, je le sens, et, malgré la dureté avec laqucrc vous m'avez traitée jusqu'ici, je reconnais en vous un no])Ic caractère que je serai heureuse d'associer à ma destinée. Accepleriez-vous la main d'une femme dont le fils est sous le coup d'une condamnation infamante, et oseriez-vous prendre le titre de père en parlant d'un homme enfermé dans le même lieu que les voleurs et les assassins? Retournez en arrière dans le chemin de la vie et demandez-vous si jamais une pensée coupable n'a traversé votre cerveau? Henri était faible; c'est dans un moment d'erreur qu'il a mis à exécution une pensée déplorable, »iue chaque homme trouve en lui et qui l'envahit s'il ne se hâte de l'arracher dans son germe. Le fantôme parut s'éloigner en s'écriant d'une voix suppliante : Raymond! Raymond!

Un petit jour gris commençait à pointer entre les rideaux et venait de mettre en fuite les apparitions de l'alcôve. Raymond, délivré de ces obsessions, put enlinp:endre quelque repos; mais il se leva fatigué, ne conservant pas le souvenir exact des rêves qui l'avaient assailli la nuit-, rependant, domine à un tel point par l'image de madame d'Aigrizelles, qu'en montant en voilure^ il commanda à son cocher de sortir lentement de la porte C()clu''re, car il n'osait s'avouer qu'il espérait rencontrer comme il'lia bitude la belle veuve. (!e jour-là cWc nv vint pas, el Raymond rentra au ministère \ui jumi iii(|uiet, à la fat^N^n de ceux sur l'esprit desquels les variations de Tatmosphèi-e agissent profondément et (jui tirent leur physionomie journalière de la pluie, du brouillard ou du sobil. Raymond ne raisonnait passes sensations; il craignait detrouvcM" au fond de son cœur l'image de madame d'Aigrizelles, et i! cliorchait à échapper à celle influence : justement on lui rontin

un SOUVENIRS

au ministère un dossier nouveau relatif à l'afTairc du iils.

Le comité des grâces, pour s'éclairer et rendre des arrêts définitifs, reçoit des documents de différentes autorités, dont l'ensemble et la concordance doivent servir à régler la situation des condamnés qui en appellent à la clémence. Le maire de la ville où demeure l'accusé envoie une note concernant ses habitudes, ses mœurs, ses relations, son genre de vie dans le passé ; le plus souvent cette note est basée sur un rappprt du commissaire de police. La commission demande un rapport à peu près semblable au procureur du tribunal qui a assisté aux débats; déplus on s'inquiète activement de la vie du condamné depuis qu'il est en prison, et chacun de ses actes est consigné dans un journal tenu par le directeur de la prison. Dupasse et du présent on conclut à l'avenir; c'est alors que de ces pièces, longuement étudiées par un des membres, la commission des grâces, après une discussion générale, vote sur la demande du condamné. En recevant ces nouveaux dossiers, Raymond les emporta légèrement, car son espérance était enfermée dans tous ces papiers. 11 était à peine dans sa voiture, qu il déplia le rapport du maire de Poitiers, fort long, consciencieusement étudié et rompli de faits. La vie d'Henri d'Aigrizelles était suivie jour par jour avec autant d'exactitude que s'il avait consigné chaque soir ses fredaines et ses folles équipées dans un mémento. Il n'y avait pas de belles phrases ni de réflexions inutiles; mais le fait s'y montrait avec une telle simplicité qu'on lisait ce rapport ave l'intérêt d'un roman. Autant la vie du jeune homme avait été voilée pour la police avant sa condamnation, autant aussitôt qu'il y eut un commencement de soupçons, les moindres événements avaient été recueillis avec la patiente volonté d'un collectionneur. Les anatomistes ne sont pas plus adroits quand ils étudient une maladie sur un cadavre.

Ce rapport constatait .avec exactitude l'immense ^é^

pravalion à laquelle sont en proie les jeunes gens inoccupés des grandes ailles, dépravation qui commence par être factice, goguenarde, dont on ?e pnrc d'abord pour suivre la mode, et dont on devient la victime quand l'esprit s'est habitué à en entendre les récits. La police avait interrogé les jeunes gens amis d'Henri, les femmes qui furent ses maîtresses, les fournisseurs de toute espèce, et elle avait recueilli des mots, des conversations tout entières qui condamnaient le jeune homme et qui devaient le mener là où il en était arrivé. Une mère pouvait s'y tromper : Henri d'Aigrizelles avait conservé les dehors de l'homme distingué, quoiqu'il portât déjà sur ses traits certains stigmates de passions et de vices; mais la jeunesse servait encore à déguiser ces marques ineffaçables qui ne font que s'agrandir avec les années, qui entrent au fond des chairs, qui s'attachent comme une lèpre au visage, et qui font qu'entre trente et quarante, à l'âge de la maturité et du repos, l'homme se montre dans sa laideur ou dans sa splendeur. 11 est beau si ses aspirations à l'intelligence et au bien l'emporlent sur ses aspiralions aux vices; il est ignoblement laid si la balance pondu» du côté des instincts matériels et mauvais.

Si, àla Cour d'assises, Henri d'Aigrizelles, sur le banc des accusés, n'avait pns montré sur son visage ces traces de vices qui couraient sourdement sous la peau, les rapports exacts de la police ne le dissimulaient plus, en constatant la dépravation prématurée du jeune homme. Raymond, (jui aN ait un caractère chaste et honnête, fut pris d'un grand serrement de cœur en étudiant ce dossier ceiU fois plus accablant que les charges mises au jour à la Cour d'assises. Le public qui lit les journaux judiciaires, qui assiste aux débats d'une affaire criminelle, croit connaître l'accusé; cependant, malgré les dépositions des témoins, malgré l'acte d'accusation, malgré le réquisitoire du procureur général, il n'a (junne épreuve assez pâle du caractère de l'honnue qui est sur les

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bancs. Pour le sonder et connaître le fumier sur lequel ont poussé ses crimes, ce sont des études longues et patientes devant lesquelles un seul reculerait; aussi chacun apportct-il le fruit de ses observations comme dans un cas désespéré en réunit les médecins les plus célèbres.

L'avis du procureur de la République, conçu d'une tout autre manière que les dossiers de la police, n'était guère plus favorable pour Henri d'Aigrizelles. Le magistrat déplorait le faible châtiment qu'on avait infligé à l'accusé, surtout en comparaison de la forte peine qu'avaient assumée ses complices. Le procureur de la République démontrait les longs calculs qu'avaient demandés le vol, les projets d'association, la mise en œuvre de cette affaire et la complicité du jeune homme avec une bande de receleurs parisiens qui servaient à faire vendre les marchandises volées. C'était, au contraire, sur la jeunesse d'Henri d'Aigrizelles que s'appuyait le procureur de la République pour demander une forte condamnation; car, disait-il, si un jeune homme fait de telles combinaisons, qu'arrivera-t- il quand, dans la force de son âge mùr, ses plans pourront s'agrandir ou se développer dans un sens si coupable? Je demandais aux jurés, ajoutait-il, une détention assez longue pour qu'on parvînt à étouffer même, dans l'esprit de l'accusé, le souvenir de son crime. Le procureur de la République montrait le danger qu'il y aurait à rendre Henri d'Aigrizelles à la société, et son avis était que la fortune de ses parents et leur position ne pussent servir à adoucir la détention de l'accusé.

Il ne restait plus à Raymond que d'étudier le rapport du directeur de la prison, et il n'osait le décacheter, tant les deux dossiers précédents étaient défavorables au fils de madame d'vVigrizelles; cependant un châtiment si subit pouvait avoir changé l'esprit du jeune homme; sa mère assurait qu'il se repentait. Raymond brisa le cachet brusquement et dévora le rapport avec d'autant plus d'avidité qu'il crai-

gnait le dénoùment. Henri d'Aigrizelles était représente comme passant sa journée à lire de mauvais livres, malgré les ordres du directeur; mais il avait assez d'argent pour corrompre les gardiens : on ne pouvait l'empêcher de fréquenter les détenus de Ijasse classe, avec lesquels il traitait de pair à compagnon. Le directeur avait essayé de moyens violents autorisés par son pouvoir discrétionnaire; mais il n'arrivait pas à des résultats plus satisfaisants. La prison départementale dans laquelle Henri subissait sa peine n'était pas soumise à des lois particulières qui auraient pu soustraire le jeune homme à ces fréquentations ; il ne faisait rien d'ailleursqui obligeât l'autorité à agiraveclui par desmoyens répressifs particuliers; mais le directeur demandait, dans l'intérêt de l'accusé, qu'on le changCcât de prison, afin qu'on pût essayer ailleurs de vaincre ses passions.

Raymond quitta ces dossiers avec un accablement extrême, qui tenait encore plus à l'intérêt qu'il portait à madame d'Aigrizelles qu'à l'attention profonde et soutenue que lui avait demandée la lecture de ces dossiers. Autant la veille il désirait revoir la veuve, autant aujourd'hui il craignait de la rencontrer. Que dire à cette mèrt^ infortunée? quelles consolations lui donner? quel espoir lui offrir? Raymond (Hait le rapporteui- de celte affaire au conseil des grAces, et dans aucun des rapports il n'avait pu saisir le moindre fait enfav(mr de l'accusé. Les faits et les hommes se tournaient tous contre Henri d'Aigrizelles.

Ce fut quelque temps après avoir consacré ses veilles à l'analyse de ce volumineux dossier que Raymond se rendit à la commission des grâces ([ui st^ réunissait une fois par semaine. Raymond lut à haute voix son rapport, (lui était une analyse entremêlée de citatii^nsdesmt'moiri^s du maire, du procureur gcMiéral et du ilinn'leur dt» la i^rison. La discussion, {\\\\ dans les alTaircs douteuses durai! qu(M(|uefois longtemps, fut etuntf et sau:i< objections; la gr.-^»»^ d»* lltMu-i

j2S SOUVENUS.

d'Aigrizelles fut rejetéo à la majorily. Raynioiid sortit avec le sentiment d'avoir accompli spn devoir, mais le cœur ulcéré. C'en était fait : il ne reverrait plus madame d'Aigrizelles, qui allait passer sa vie dans les pleurs, en maudissant peut-être celui dont l'influence dans cette afl'aire avait déterminé le sort de son fils. Raymond cherchait à combattre cette passion qui s'était tout à coup abattue sur lui, et essayait de l'analyser froidement pour se démontrer à luimême combien elle était folle e! insensée. A supposer que la grâce du fils eût été accordée, llaymond n'avait à attendre aucune faveur pour un acte de justice. Madame d'Aigrizelles n'avait pas montré de particulières sympathies à celui qu'elle implorait, elle venait en suppliante, en mère qui cherche à protéger son enfant ; elle eût été la même chez tout aulrc, et Raymond se torturait l'esprit à connaître les causes de sa passion.

La passion n'a pas de causes. Elle jaillit tout d'un coup sans qu'aucun obstacle puisse l'arrêter, et elle est d'autan^ plus forte que les obstacles viennent la contrarier. Dominé par sa conscience, en faisant souffrir madame d'Aigrizelles par le rejet de la grâce de son fils, Raymond la plaignait sincèrement comme s'il eût été étranger à cette affaire. Séparé de la veuve par cet acte, n'ayant aucun indice qui lui permît de la retrouver, Raymond sentait sa passion s'accroître ; et chaque lutte qu'il engageait avec elle constatait son impuissance à la dompter. Le travail est un puissant agent de destruction dans ces sortes de combat : la passion se montre dans le lointain, tourbillonnant dans la chambre de celui qu'elle veut asservir, mais elle s'enfuit devant le travail, épouvantée, comme dans les coules des fées un méchant lutin fuit devant la baguette magique de la belle princesse. Raymond, fatigué d'avoir travaillé depuis trois mois avec un rare dévouement , se laissa aller du côté de la distraction ; il fréquenta le monde, où on ne le

DKS FUNAMBULES. 129

voyait plus, et il y porta avec lui le souvenir de madame d'Aigrizelles.

Un soir qu'il était dans une maison appartenant à cette rare bourgeoisie qui connaît le prix de l'intelligence, Raymond tressaillit; il lui semblait que le domestique venait d'annoncer madame d'Aigrizelles. Effectivement elle entra aussitôt, et Raymond sentit le cœur lui manquer : il était debout près de la cbemincc à causer, sa voix s'arrêta ; il devint pâle, un nuage passa devant ses yeux, et il ne lui resta que juste assez de forces pour tomber dans un fauteuil. Sans la sensation que produisit l'entrée de madame d'Aigrizelles, le trouble de Raymond eût été remarqué, mais chacun fut tellement absorbé parla beauté resplendissante de la veuve, que ce petit incident passa inaperçu. Quand Raymond, remis de son émotion, osa risquer un regard dans le salon, il trouva une autre madame d'.Mgri/.elles que celle qu'il avait connue. Elle avait dépouillé ses habits de veuve pour dos vêtements blancs eu harmonie avec les toilettes de soirée ; son chagrin était tombé avec son costume de veuvage, et elle paraissait alors dans tout l'éclat de sa beauté. Raymond, à son entrée, avait courbé la tète comme un coupable; profitant du premier trouble de la réception, il était entré dans le salon des joueurs, voisin du salon de réception. Sonétonnement fut extrême (juand il put remarquer la toilette de la veuve, sa conversation qui attirail un cercle d'hommes autour d'elle, et latranquillité qui paraissait peinte sursa ligure. Raymond, étonné, crut d'abord ([u'il voyait une autre fenune du même nom, une parente, peut-être une sœur; mais il n'y a\ail i)asà se tromper à ce regard profond (lui se levait doucement sous les paupières avec la lenteur du petit jour. Bien certainement on ignorait dans cette maison le sort du fils de madame d'Aigrizelles, ou elle jouait en luiblic une terrible comédie de dissimulation; mais(iuel pouvait être le motif de colto disi^imulatiou? Était-e(^ iiuo madanu^ d'Ai-

grizelles voulait encorejouirdes plaisirs du monde, se saerifier le matin pour son lils, et oublier le soir sa terrible position, à l'aide des adorateurs qui l'entouraient? Le moyen le plus simple de couper court à ces imaginations était de se présenter devant madame d'Aigrizellesj mais Raymond était trop plein de délicatesse pour, dans une fête, rappeler au souvenir d'une femme un souvenir cruel.

Comme il songeait ainsi, un vieux joueur, M. d'Escherny, se leva d'une table de wbist et vint se placer dans l'embrasure de la porte qui séparait les causeurs des joueurs. Ce M. d'Escherny était une gazette vivante telle qu'on en rencontre souvent dans les salons : ils savent toutes, les nouvelles, connaissent les invités mieux que la maîtresse de la maison, sont curieux, fureteurs, amusants, vont' partout et sont aussi enchantés de donner des renseignements qur'un bibliothécaire officiel l'est peu de donner des livres. Raymond salua M. d'Escherny qu'il connaissait.

— N'est-ce pas, lui dit-il, madame d'Aigrizelles là-bas, au milieu du salon ?

— Oui, monsieur, dit le vieux joueur, la belle madame d'Aigrizelles fait aujourd'hui sa rentrée... 11 faut que j'aille lui présenter mes compliments; il y a près de trois ans que je ne l'ai rencontrée... Vous savez que son fils est gracié, ce pauvre enfant !

— Gracié! s'écria Raymond, qui vous a dit, monsieur?...

— Tout le monde.

— Mais qui l'a gracié?

— La commission des grâces a fait un rapport excellent, dit M. d'Escherny.

Raymond regarda fixement son interlocuteur.

— La commission des grâces? reprit-il.

Et il allait continuer ses questions, lorsqu'il fat quitté par M. d'Escherny, fendant la foule pour arriver jusqu'à ma-

tlame d'Aigrizelles,(leYant laquelle il accomplit ses diverses grimaces de politesse.

— Malheureuse femme! pensa Raymond, elle ne connaît pas encore la vérité; quelqu'un moins sincère que moi l'aura trompée et lui l'ait croire, sans doute pour s'en débarrasser, que la commission des grâces a accueilli la demande de son fils.

Sans cette étrange nouvelle, Raymond se fût peut-être présenté devant la belle veuve, mais en plein bal, au milieu d'une joie douce, c'eût été assassiner la pauvre femme que de lui dire la vérité ; et Raymond avait un caractère trop sincère pour que, môme n'ayant pas parlé, on ne devinât pas sur sa figure ce qui se passait en lui. Le monde parisien est rempli de faiseurs de sourires et d'amabilités qui savent endormir leur plus cruel ennemi en lui tondant la main le soir et en essayant de s'en défaire le lendemain par des moyens légaux. On le ferait assassiner avec le même semblant de politesses si l'époque était aux poignards.

Raymond ne savait pas se plier à ces manières d'agir: il parlait comme il pensait, et, lors même qu'il se taisait, ses sentiments les plus secrets paraissaient sur sa ligure connue réfléchis devant une glace. Aussi fré(iuenlait-il [)e\i \o monde, que sa sincérité blessait. Quoi qu'il fit, RaNUionil ne pouvait quitter des. yeux madame d'Aigrizelles, qui éteignait par sa beauté toutes les autres femmes assises à côté d'elle. La plupart des jolies femmes en crevaient de jalousie, car leurs petites manières, leurs coquetteries, le jeu de leurs œillades, ne pouvaient soutenir la comparaison avec le puissant rayonnement ([ui ressortait de la personne de la \euve. Les hommes à la mode, dans leurs habits noirs, paraissaient grêles ot me.>quins quand ils s'approchaient de madame d'Aigria elles; ils semblaient dominés par un charme quand il> lui parlaient, et ceux qui d'habilude allaient répi'ter avec assurance leurs propos misérables de salon, ressentaient une

telle influence devant la belle veuve qu'ils restaient, pour ainsi dire, muets et en contemplation devant des épaules blanches et pleines de majesté, qui sortaient triomphalement de sa Yohe blanche. A trente-cinq ans, madame d'Aigrizelles put être fière de ses épaules blanches et solides comme du marbre, qui, loin d'activer la curiosité comme certaines femmes qui se décollètent à la manière des courtisanes, laissaient à l'esprit une pure tranquillité, telle que celle produite à la vue par la grande beauté. Nulle idée de coquetterie ne paraissait dans la personne de madame d'Aigrizeiles, qui n'avait pas besoin de ces moyens superficiels. Elle portait la tête droite sans morgue et n'affectait pas ces airs de souveraine dont les grandes femmes ont tant de peine à se séparer. Ses yeux annonçaient une telle bienveillance et une si grande bonté, que chaque femme eût pu lui pardonner sa beauté.

Autant elle s'était montrée humble dans le cabinet de Raymond, autant dans ce salon elle comprenait qu'elle dominait, et tous ses efforts étaient portés à atténuer l'effet de ses charmes par une douce modestie. Raymond eût donné la moitié de sa vie pour ne pas avoir été mêlé à l'affaire qui le rapprocha de la veuve : il aurait pu se présenter devant madame d'Aigrizeiles sans la connaître, il aurait pu essayer de s'en faire aimer. Tandis qu'à cette heure, dans le même salon, une cruelle destinée les séparait. Quoique éloigné d'elle par un monde de curieux, de complimenteurs, Raymond, à un certain moment, rencontra le regard de madame d'Aigrizeiles; ce regard produisit comme un choc électrique, et Raymond s'appuya contre la porte, tant il était impressionné. Les amoureux sont les êtres les plus superstitieux de la terre : ce regard de côté, que madame d'Aigrizeiles avait dirigé dans le fond du salon, parut à Raymond une réponse à sa contemplation assidue depuis le connnencement de la soirée. Madame d'Aigrizeiles avait dû subir l'in-

fluence d'une puissance mystérieuse, d'un fluide magnétique qui l'avertissaient qu'au fond du salon il y avait un être sympathique qui dirigeait toutes ses pensées vers elle. Dans ce court regard conduit par le hasard ou par la curiosité, Raymond avait lu ce mot : « Venez ! » mais l'angoisse dans laquelle le tenait l'apparition de la veuve en toilette de bal redoubla tellement quand Raymond fut découvert, qu'il se retira dans le salon des joueurs afin de décider quelle conduite restait à tenir. La première idée qui lui vint à l'esprit fut de fuir; malheureusement le salon des joueurs n'avait d'autre issue que celle qui conduisait à la soirée, et il était presque impossiljle de sortir sans être vu de madame d'Aigrizelles. L'aller trouver eût été plus naturel; mais llaymond, quoique certain d'avoir compris le regard, se tuait ù l'analyser, à lui faire dire le contraire, et il cherchait à se démontrer qu'il s'était trompé. Venez f^ pensait-il; elle ne m'en veut donc pas d'avoir plaidé contre son iils ou elle l'ignore? Si elle l'ignore, laissons-la tout entière aux plaisirs de la fête. Si elle connaît ma conduite, je ne lunix lui Taire entendre ces paroles l'aiialcs à i'aido (h^sciuelles un hoiiune qui ne veut rien accorder à un ami se débarrasse poliment de lui.

Raymond était dans une grande perplexitt! : il ei'it échangé contre le itlUs grand bonheur un second regard avec madame d'Aigrizelles, et en même temps il craignait à telpdint ce bonheur, qu'il ne sortait pas de sa retraite. Toul d'un coup, il fut tiré de ses rêveries par une voix qui chanlaii un aird'^(/(//«iV/c, deReellu>^(M». C'ciail inadame d'Aigrizelles, qui, priée par la maîtresse de la maison, s'était mise au piano. Au sentiment (lue meltail la veuve à rendre celle grande nuisiiiue, Uaymmid crut qu'elU^ cachait sa douleur devant le mond(», (juclle portait la joie dans ses habits o[ qu'elle gardait une pndondi^ tristesse en dedans; car lair qu'elle avait choisi, et (pu est un desplusmélancoli(iues de

lu SOUVENIRS

la musique mélancolique tle Beellioven, servait à rendre ce qu'elle souffrait au moins autant que ce qu elle avait souffert. Plein d'émotions, Raymond ne ])ut se contenir plus longtemps, et il sortit silencieusement, profitant de ce que madame d'Aigrizelles, au piano, tournait le dos à l'assemblée. Arrivé dans la cour, des larmes qui oppressaient son cœur s'échappèrent abondamment, et, profitant d'une voiture qui tenait un des coins de la cour, il s'assit sur une borne pour écouter les accents faibles de la voix qu'un indifférent n'eût peut-être pas entendus, mais qui résonnaient dans toute leur douceur pour l'amoureux Raymond. Le piano se tut peu d'instants après la voix; et, en regardant les fenêtres illuminées du premier étage, Raymond se plut à deviner les mouvements de madame d'Aigrizelles quittant e piano, les compliments qui l'assaillaient. Il faisait un froid très-vif, mais Raymond ne le sentait pas; toujours assis sur la borne, il attendait que la veuve se remit au piano. Une heure se passa ainsi, et Raymond ne sortit de l'hôtel qu'à peu près certain que madame d'Aigrizelles ne chanterait plus de la soirée. Le lendemain, Raymond courut aussitôt que l'heure le permit chez la personne qui avait donné une soirée la veille. Madame Dinaux, femme de cinquante-cinq ans, avait connu Raymond encore jeune et s'intéressait à lui : c'était une i>ersonne charmante, qui avait pris résolument le parti de son âge ; après avoir passé par tous les tracas de la société et avoir goûté légèrement aux passions, elle sentit le trouble qu'elles apportent dans la vie et les traita comme des armes à feu chargées, c'est-à-dire qu'elle les renferma en elle-même et qu elle se jura de ne jamais y toucher. Une vie simple et modeste, un mari content de son sort et sans ambition, une fortune suffisante pour ne manquer de rien, l'absenco de maladies et de malheurs, firent que madame Dinaux conserva un fonds de gaieté qui ne l'abandonna jamais ; son humeur égale, son manque de

prétentions, amenèrent chez elle un grand nombre do jeunes femmes de la bourgeoisie, qui prenaient sans le savoir des leçons de bienveillance , car, en entrant dans le salon de madame Dinaux, on était frappé de l'accueil simple et plein de bonhomie de la maltresse de la maison; ses paroles étaient cordiales, affectueuses, et chacun se réglait là-dessus, de même que l'esprit méchant de la satire voltige à la porte de certaines soirées du grand monde et vous souffle de méchants propos à l'oreille, dès l'antichambre, afin de vous mettre au diapason des maîtres de la maison.

— Comme vous êtes parti précipitamment hier! dit madame Dinaux en tendant sa main à Raymond. Savez-vous que ce n'est pas bien? vous étiez tout singulier, vous ne bougiez pas de l'embrasure de la porte... Mais vous avez été puni de votre faute.

— Puni? dit Raymond.

— Oui, monsieur Raymond, et, quand je vous le dirai, vous verrez ce que vous avez perdu à vous montrer si sauvage.

Raymond objecta ses travaux, qui lui encombraient l'esprit et l'empêchaient de paraître dans 1c monde, dégagé de préoccupations,

— Il y avait, dit madame Dinaux, une femme fort aimable qui m'a démandé après vous... Devinez qui? >

— Je ne sais, dit Raymond.

-* Voyons, la plus belle de ma soirée.

— J'ai à peine regardé, dit Raymond.

— Alors, monsieur, dit d'un ton plaisant madame Dinaux, que venez-vous faire ici? ViAis avez des affaires importantes, dites-vous, tracassantes, je le veux l)ion, absorbantes, je Tadmels encore, mais tous les hommes eu son! là. Chacun a ses manies, ses occupations, ses intérêts, ses passions; et si chacun se concluisail hji loup, connue mon ami Raymond, nous aurions viainimt de? soirév"s fori giiies.

13G SOUYKNIRS

Monsieur Raymond, vous savez que je vous aime: quand vous allez dans le monde, laissez toutes vos préoccupations, vos projets, vos tracas dans l'antichambre, accroches-lez au vestiaire avec votre paletot; car, une fois dans un salon, vous ne vous appartenez plus, songez-y, vous deve2 être tout à tous; ce serait un grand orgueil que de croire que les invités ne pensent qu'à vous. Le contraire est la grande loi de la société; moi, je cherchais bonnement après vous pour vous présenter à madame d'Aigrizelles...

— A madame d'Aigrizelles 1 s'écria Raymond.

— Quoi ! qu'y a-t-il d'étonnant? Malgré votre conduite de loup, elle vous avait vu et désirait causer avec vous.

— Grand Dieu! s'écria Raymond.

— Que voilà un drôle de garçon ! dit madame Dinaux, il ne vous est pas tombé de tuile sur la tête pour vous écrier delà sorte.

— Ah ! madame Dinaux, je suis bien malheureux, dit Raymond en lui prenant les mains.

— Vraiment! dit-elle en prenant un ton plus sérieux.

— J'aime madame d'Aigrizelles comme un fou.

— Il n'y a pas si grand mal, dit madame Dinaux ; vous n'avez pas eu la main malheureuse! Madame d'Aigrizelles est belle, bonne, spirituelle, distinguée; si j'avais un fils, je croirais lui faire un cadeau royal que de lui donner une telle femme.

— Elle ne vous a donc rien dit de ce qui s'était p^ssé entre nous?

Alors Raymond raconta à madame Dinaux les moindres incidents de l'affaire Henri d'Aigrizelles, la manière dont il avait reçu la veuve et la conclusion de la commission des grâces.

— Mais je ne comprends pas, dit madame Dinaux, que le bruit se soit répandu de la grâce de son fils.

— C'est un faux bruit, dit Raymond , car cela est impossible.

Di:S FUNAMIiULES. do7

— Pnuvre femme! dit madame Diiiaux; je m'explique maintenant sa dernière visite à la maison. Elle était habillée de noir comme vous l'avez vue chez vous; elle était triste, et je ne l'invitai môme pas de vive voix à ma soirée; vous pensez que c'eût été manquer de délicatesse en présence de son chagrin; mais, suivant mon habitude, j'envoyai toujours chez elle une lettre d'invitation afin qu'elle ne crût pas que nous l'abandonnions à cause du procès de son fils. Jugez quelle a été ma surprise quand je la vis arriver belle, souriante et rajeunie de dix ans ; elle vint à moi, m'embrassa, et me dit à l'oreille : « JMon fils est sauvé ! — Oh ! tant mieux ! » lui répondis-je. Elle en dit autant à chaque personne qui la connaissait, et c'est ainsi que le bruit s'en est répandu.

— Que pouvait-elle me vouloir? dit Raymond.

— Elle voulait sans doute vous annoncer la bonne nou velle.

— On l'a trompée, s'écria Raymond.

— Ah! je la plains de tout mon cœur, dit madame l>inaux. Je tremble du coup que cette pauvre mère ^ a rect^voir : sans doute elle aurait souffert si on ne lui avait pas laissé d'espoir, mais elle aurait patiemment attendu deux ans, jusqu'à ce que son fils fCit sorti de prison, tandis que maintenant... Et vous dites que vous l'aimez, mon cIkm* Raymond?

— De toute mon âme.

— Je vous plains presque autant que madame d'Aigri- ' zelles, car il vous faudra bien du courage pour ne plus songer à elle... Elle on est si digne, {\uo j(^ comprends votre passion subite. Qui ne l'aimerait? Mais vous êtes le seul homme peut-être qu'elle nc^ i)uisse pas revoir. Vous avez agi (raprè> votre conscience, je le veu\ bien, et c'est justemtMit le devoir qui élève entre vous une barrière. 11 faut l'oublier, vous distraire,

— Me distraire! s'écria tristement Raymond.

— Oui, je sais que c'est difficile; eh bien, ne suis-je pas là? vous viendrez me dire vos souffrances, nous pleurerons ensemble, mon pauvre Raymond... Venez tous les jours, deux fois par jour si vous souffrez trop... Il n'y a rien qui soulage comme de conter ses peines à une vieille femme... Venez plus souvent à mes soirées, j'inviterai le double de jeunes femmes. Qui sait si l'une d'elles ne vous fera pas oublier madame d' Aigrizelles ?

— Oh I jamais ! s'écria Raymond.

En sortant, Raymond sentait combien sa blessure s'était agrandie, et il emportait avec lui un nouveau portrait plus séduisant que le premier. La pensée de madame d'Aigrizelles devint si vive, que Raymond regarda comme une relique la banquette où la veuve s'était tenue si longtemps dans son antichambre et qu'il fit transporter cette banquette dans son cabinet, trouvant une joie cruelle à la considérer et à y supposer perpétuellement assise la belle solliciteuse. Deux jours après cette soirée, il arriva du ministère de l'intérieur une énorme liasse de papiers à Tadresse de Raymond, qui les ouvrit avec la précipitation d'un homme heureux d'échapper à ses pensées. Raymond fut extraordinairement surpris de retrouver toutes les pièces relatives ta Henri d'Aigrizelles, plus surpris encore de lire en marge de son rapport ces mots signés du ministre de la justice : Étudier de nouveau l'affaire : accorder la grâce.

Raymond fut atterré de cette note ministérielle qui équivalait presque à un ordre. La présence de madame d'AigrizeRes à cette soirée était maintenant expliquée ; elle conii^issait sans doute la décision de la commission des grâces, mais elle avait trouvé le moyen de faire agir de hautes influences, et elle regardait son fils comme libéré d'av^ance. Le premier sentiment de Raymond fut un . louvement décolère contre ies hommes, les femmes, l'humanité tout entière;

après un examen consciencieux et sans passion des pièces du procès, après la décision contraire d'une assemblée d'hommes de bonne foi, le ministre renvoyait les pièces sous le prétexte de les étudier; et il signalait d'avance que la grâce fût accordée. A quoi bon réunir de nouveau la commission des grâces? A quoi bon la commission des grâces? Puis une sourde jalousie s'empara de Raymond, qui trembla de tous ses membres, tant chez lui l'imagination était vive et l'emportait souvent dans les idées les plus sombres. En pensant quelle influence puissante il avait fallu à madame d'Aigrizelles pour arriver à lutter contre le jugement de la commission des grâces, l'idée suivante germa et donna des racines plus amères que l'absinthe : madame d'Aigrizelles est belle, elle adore son Ois; elle a séduit quelque personnage important, elle s'est dévouée, elle a donné son corps pour obtenir la grâce de son fils. Une fois étreint par cette idée qui lui serrait les tempes comme un étau, Raymond poussa un cri furieux et se promena dans sa chambre, à grands pas, en essayant d'assoupir ces pensées par le mouvejn«nit. « La malheureuse! » s'écriait-il; et il ne pouvait s'empèch(^r de la plaindre, tant l'idée de ce sacrifice cruel lui remuait les entrailles. 11 ne savait sur qui jeter ses soupçons, car il ne manque pas de ces personnages qui profitent d'une position élevée pour satisfaire leurs passions. « L'infâme! » s'écriait Raymond en se retraçant la scène qui s'i'tait passt'e entre madame d'Aigrizelles et son protecteur. Sans doute c'était un vieillard au cnlne chauve, à la bouche jaune, Vœ'û clignotant, à moitié mort, et conservant encore au fond de la paupière un ivAle rayon (h» lubricité.

Raymond connaissait assez la vie pour avoir observé souvent d(\^ faits semblabhs qui font qu'il y a peu d'alTaires de ce monde où la feinnu^ ne joue un rôle secret et important. Cependant madame d'Aigrizelles était-elle capable de s'ètri»

laissée entraîner à une telle épreuve? Raymond trouvail un oui dans la force de son dévouement maternel, et cette idée accablante lui permettait à peine de s'arrêter à diverses raisons qui combattaient la première. L'image calme de madame d'Aigrizelles qu'il avait rapportée de la soirée, la tranquillité pleine de charmes répandue sur toute sa personne, son chant si pur, pouvaient-ils appartenir à une femme qui ne devait pas avoir assez de larmes pour pleurer son sacrifice?

Bourrelé par ses pensées, Raymond prit le parti de courir au ministère, de faire une enquête à lui seul, de suivre la filiation des protecteurs de madame d'Aigrizelles, afin de savoir si elle était coupable ou innocenle. Et quand elle serait coupable, se disait-il, ai- je le droit de m'inquiéter de sa conduite? Ne suis-je pas une des causes qui l'ont forcée à s'avilir! Si ma position me fait connaître un secret, ai-je pour mission de le sonder et d'arriver à sa complète connaissance? Quelles relations existent entre madame d'Aigrizelles et moi pour m'intéresser si vivement à sa conduite? M'a-t-elle jamais témoigné môme un peu d'amitié? Ce n'est pas une femme que j'ai reçue chez moi, c'est une mère. Et malgré la raison qu'apportait Raymond dans l'analyse de la conduite de la veuve, il ne pouvait chasser cette jalousie dévorante qui coupe le sommeil, brûle le corps, rougit les yeux, dessèche la peau et fait de l'homme un être indifférent à tout ce qui se passe autour de lui, occupé qu'il est à suivre ses souffrances en dedans. Sa maison pouvait brûler, la guerre civile éclater dans les rues. Raymond n'y eût pas fait attention, il était pris de jalousie comme un ivrogne est pris de vin, et ce sont alors les deux plus grands égoïstes dans la nombreuse famille des égoïsmes.

Raymond, sans perdre de temps, courut au ministère; iTiais, quoiqu'il coiinCit le ministre, il ne yvA être iKtiodnH

DES FUNAMBULES. 1-il

qu'auprès de son secrétaire particulier. Ce fut seulement en entrant que Raymond se rappela un fait important qui lui avait échappé : le secrétaire du ministre était un simple avocat sous Louis-Philippe, et il avait défendu, en cette qualité, Henri d'Aigrizelles aux assises de Poitiers. La révolution de Février le prit et en fit un secrétaire particulier ; avant de lui avoir parlé, Raymond devina l'influence mystérieuse qui avait décidé de l'annotation du ministre.

— Bonjour, mon cher Raymond, lui dit le secrétaire qui était un des jeunes gens à la mode de cette époque, et qui jugea bon de tourner la chose en plaisanterie. Dites-moi donc, pourquoi vous faites-vous autant tirer l'oreille pour nous accorder une pauvre petite grâce ?

— Monsieur, dit Raymond, je ne suis qu'une voix dans cette affaire, mes confrères ont voté chacun suivant sa conscience.

— J'entends bien, dit le secrétaire; mais aussi vous avez fait un rapport d'une férocité de procureur général : vous chargez les couleurs à plaisir, vous rendez l'accusé plus noir qu'un péché mortel... Qu'avez-vous contre Henri d'Aigrizelles, un charmant jeune homme que j'estime beaucoup, parce qu'enfin il a bien payé une petite fredaine par trois ans de détention.

— Mais le rapport du procureur du roi à cette époque...

— Bah 1 vous savez qu'ils demandent toujours des tètes à couper.

— Et celui du directeur do la prison !

— Ah ! parlons-en, dit le secrétaire ; voyez la belle aiïnireî Un condamné lit des romans, donc c'est un scélérat... Vous avouerez, entre nous, que ce dinuMcur de i^rison a bien besoin de griefs, puisiiu'il va les chercher dans un pareil ordre de choses. Ah ! si vous connaissiez madame d'Aigrizi^Ues, la femme la plus distinguée de Paris, vous n{\ trouveriez pas son fils coupable.

— Je la connais, dit Raymond; elle est venue chez moi à diverses reprises...

— Et vous n'avez pas voté la grâce? vous êtes un monstre de vertu, monsieur Raymond.

— Monsieur, dit Raymond, j'ai obéi à ma conscience.

— Ce jeune homme n'était pas coupable, dit le secrétaire,

— Il l'était plus que ses complices, dit Raymond.

— Permettez, monsieur, dit le secrétaire particulier en changeant de ton, je n'aurais pas défendu M. Henri d'Aigrizelles si je l'eusse trouvé coupable; et, aujourd'hui que ma position me permet de faire des efforts pour sauver un infortuné, je me garderai de mesouvenir que j'étais un smiple avocat avant la révolution. A vous entendre, monsieur Raymond, j'ouvrirais les portes du bagne à des gens que j'ai défendus et qui sont condamnés à la chaîne; car si je cherche à obtenir la grâce d'un jeune homme que je crois coupable, je devrais nécessairement le faire pour tous ceux que j'ai défendus; mais M. Henri d'Aigrizelles n'était pas coupable, il était coupable de jeunesse, et trois ans dans une prison suffisent et au delà à son châtiment... D'ailleurs, M. le ministre de la justice a parcouru les dossiers, le rapport, et il en a jugé ainsi.

— Que faut-il faire? s'écria Raymond.

— Rien n'est plus facile, étudiez de nouveau les pièces du procès, cherchez les faits les plus favorables au condamné.

—^11 n'y en a pas, dit Raymond ; pensez-vous, monsieur que j'aie fait un rapport impitoyable pour le plaisir de sévir?

— Il y a la jeunesse de M. Henri d'Aigrizelles et [les témoins à décharge.

— Les témoins à décharge, dit Raymond, sont venus, comme il arrive souvent , apporter des charges contre Tacf'usé. Ils ont dit que M. Henri d'Aigrizelles payait exacte-

ment ses fournisseurs ; mais comment les payait-il ? Avec de l'argent provenant de vols.

— Eh ! monsieur, dit le secrétaire intime, je vous le répète, vous avez l'esprit tourné au pessimisme... Je connais l'affaire mieux que personne, j'étais à l'audience ; malgré le soin que j'apportais à suivre les débats, je sentais que l'esprit public était pour mon client ; les dames s'intéres^ient àltti, toute la ville discutait et voulait son acquittement...

— Pardon, monsieur, si je vous interromps, dit Raymond. M. le maire de Poitiers nous écrit que la faible condamnation de l'accusé principal, eu égard à la dure punition de ses complices, a fait murmurer le public.

— M. le maire de Poitiers est un démocrate qui est heureux de voir condamner un jeune homme riche.

— Mais, monsieur, dit Raymond, ceux qu'on appelait démocrates sous Louis-Philippe ne sont-ils pas à la tête du pouvoir aujourd'hui? Vous-môme, n'est-ce pas à Tappui constant de votre parole, que vous avez prêtée dans les procès politiques, que vous devez votre position de secrétaire du ministre de la justice?

— Monsieur Raymond, je ne suis pas ici à linterrogatoire, sougez-y; il y a eu de tout temps des hommes attachés à des partis et qui leur nuisent quand ces partis triomphent. Le maire de Poitiers est un de ces démocrates evaltés qui rêvent un idéal impossible; aussi sont-ils en guerre avec tous les gouvernements, quels (lu'ils soient. La république a triomphé et a remplacé le gouvernement constitutionnel ; à celte heure, le maire de Poitiers nous regarde comme moins avancés que sous la royauté; il nous traite de réactionnaires; il faut espérer, du reste, que ces fauteurs de désordres ne resteront pas longteinps dans des positions elevét^s qu'une tolérance trop bienveillante leur a laissées jusqu'ici. Et je trouve étonnant que vous, monsieur Raymond, choisi parla république pour remplir une fonction élevée, vous alliez

'14â SOUVENihS

VOUS associer avec des démagogues tels que ïe tnaîre de Poitiers.

— Je ne connais pas les opinions de ce fonctionnaire, dit Raymond.

— Et moi je les connais, dit le secrétaire ; vous voyez que ma présence dans ce procès a été utile, puisqu'elle me permet de vous éclairer sur la conduite d'hommes en qui vous semblez avoir une aveugle confiance. •

— Le maire de Poitiers , dit Raymond , peut avoir des idées sociales particulières, et cependant faire un rapport sincère sur l'effet qu'a produit la condamnation d'un accusé.

— Non, monsieur, dit le secrétaire ; les opinions sont les verres de couleur qu'on fait porter aux personnes qui ont la vue fatiguée; si les lunettes sont bleues, ces malades Voient la nature bleue ; si elles sont vertes, tout leur paraîtra vert; le socialisme, dont est atteint le maire de Poitiers, fait que ses sensations, ses idées, ses observations, se rattachent toutes à un système, et, par conséquent, se trouvent faussées.

— Le rapport du maire de Poitiers, dit Raymond, n'est basé que sur des notes de la police. Le commissaire de police est-il également un ennemi du. gouvernement ?

— 11 est facile, dit le secrétaire , de tirer d'un ensemble de faits les généralités les plus contraires.

— Et le rapport du procureur général ? s'écria Raymond ^ui s'échauffait, irrité des sophismes de l'ex-avocat.

— Un procureur général, monsieur, est une machine à

condamnation; quand ils s'adressent aux jurés, ce n'est pas

|)our leur dire de descendre en eux-mêmes, pour analyser

«quelques débats et en tirer des conclusions, c'est pour leur

MÏire : Vous condamnerez .

■ — Ainsi, monsieur, il ne faut pas croire non plus aux notes^ <Ju directeur dq la prison concernant la conduite do Taccu. ^Ç^

— Monsieur Raymond, dit le secrétaire particulier, cetî:^ discussion a duré trop longtemps ; mes instants sont précieux. J'ai bien voulu essayer de vous éclairer par la connaissance que j'avais de l'affaire. Méditez l'annotation de M. le ministre de la justice, et songez à ce qui vous reste à faire.

— J'agirai suivant ma conscience, dit Raymond en sortant.

Plus Raymond tenait à madame d'Aigrizelles, et plus le sentiment de son devoir se représentait à ses yeux. En sortant du ministère, il alla chez madame Dinaux lui rapporter les nouveaux embarras qui naissaient sous ses pas. Madame Dinaux écouta attentivement le récit de cette conférence au ministère.

— Vous avez eu tort, lui dit-elle, de vous montrer si entier dans la discussion ; vous pouvez briser votre carrière, car le secrétaire du ministre ne vous pardonnera pas. Ce sont les inférieurs qu'il faut savoir ménager, car ils sont plus redoutables que les supérieurs. Tout coque vous avez dit était au moins inutile ; je sais bien ce qu'il y avait à l'aire.

— Quoi? s'écria Raymond.

— Oh ! je ne vous le dirai pas : vous vous acharnez après madame d'Aigrizelles comme après votre plus cruelle ennemie, et je ne vous donnerai pas dos armes contre elle... Cependant vous pouvez rester pur et reconquérir raniitio de madame d'Aigrizelles.

~ Est-ce possible?

— Oui, mais vous vous rendrez à mes raisons plus facilement qu'à celles du secrétaire du ministre?

— Pourvu que mon honneur reste intact.

— Eh bien! laissez-moi vous donner une petite leçon qui vous profitera par la suite, et un conseil dont vous allez me jurer que vous ne vous servirez pas. Allons, jurez!

— Je le jure, dit Rnyinond en çouriant.

■1!J\ SOUVFlMRS

— A votre place, j'aurais clé droit chez le ministre, et je lui aurais expliqué l'affaire dans tous ses détails. Le ministre, qui n'a pas défendu l'accusé, eût compris qu'une injustice se préparait, qu'on allait la lui présenter à signer. Il j a, quoi qu'on en dise, dans les hommes arrivés à cette élévation, des sentiments de justice et de morale qui se réveillent quand un homme comme vous sait les agiter, et M. le secrétaire particulier en eût été pour ses frais.

— J'irai chez le ministre, s'écria Raymond.

— Et votre serment? dit madame Dinaux.

— Quel serment ?

— Ne m'avez-vous pas juré que vous ne vous serviriez pas démon conseil?

— Oh! madame, dit Raymond, c'est abuser de ma bonne foi : il entrait dans mes vues d'aller cbez le ministre.

— Parce que je vous l'ai dit.

— J'y avais pensé en sortant du cabinet de son secrétaire.

— Et pourquoi n'y êtes-vous pas allé immédiatement'?

— L'heure de l'audience était passée...

— Mauvaise raison, dit madame Dinaux, vous n'irez pas chez le ministre, vous ne pouvez y aller sous peine de manquer à votre parole... Si je vous ai fait jurer, c'était pour vous lier avant que l'idée vous en vhit. Comprendriez-vous que moi, Tamie intime de madame d'Aigrizelles, moi qui l'aime, moi qui souhaite la grâce de son fils, moi qui suis votre adversaire en ce moment, je vous offre un miyen certain de garder Henri d'Aigrizelles en prison... Est-ce possible?

— J'ai eu tort, dit Raymond, de venir vous parler de cette affaire; j'aurais dû m'en tenir à vous demander des consolations.

— Vous souffrez toujours, mon pauvre ami?

— Bear.conp.

— Et si j'avais trouvé un moyen de guérison?

— C'est impossible.

— C'est difficile, dit madame Dinaux; mais impossible est un vilain mot... Avez-vous conscience que madame d'Aigrizelles ait quelque bienveillance pour vous?

— Je l'adore, dit Raymond, et sans espoir, car rien de sa part ne m'a poussé dans cet amour.

— Je ne suis pas méchante, dit madame Dinaux, mais si je me trouvais à la place de madame d'Aigrizellcs, et qu'un homme comme vous m'aimât en ruinant mes plus chers désirs, je crois que je deviendrais d'une coquetterie féroce, et que je le ferais mourir à petit feu ; je ne sais quels tourments j'inventerais, mais la femme a des châtiments particuliers qu'elle trouve en elle, et qui sont plus douloureux qu'une flèche empoisonnée de sauvage.

— Je m'y soumettrais avec résignation, dit Raymond, car je sais que je les ai mérités.

— Mais madame d'Aigrizolles est trop bonne pour se venger.

— • J'aimerais mieux qu'elle se vengeât, et qu'elle me fil sentir son ressentiment; alors je serais certain d'occuper sa pensée, tandis qu'elle ne se doute pas qu'il y a un homme dont elle a bouleversé l'existence, et qui ne vit que par elle.

— Elle s'en doute peut être, dit madame Dinaux.

— Le croyez-vous? s'écria Raymond.

— Les femmes ont un instinct d'une subtilité... dit madame Dinaux; mais elle-même est tellement occupée du sort de son fils, qu'elle ne s'en est peut-être pas aperçue. Ah : si son fils était libre, elle s'en apercevrait bien vite, quoi(iue vous ayez fait tout ce qu'il élait possible pour agir contre vos intérêts.

— Nous en reviendrons toujours là, dit Raymond, vous souhaiteriez que mon devoir se brisât contre ma passion.

— NoD, dit madame Diuaux, je ne vous parlerai pas

comme le secrétaire du ministre; mais il y a de certains accomodements qui no blessent en rien la morale... Écoulez bien, Raymond, je pense beaucoup à cette affaire. Je vous aime presque autant que madame d'Aigrizelles, et je vous aime davantage tous les deux depuis que vous souffrez... Si je trouvais un biais qui mît votre conscience à couvert, et qui accordât à madame d'Aigrizelles son plus cher désir?

— Vous avez, ma bonne madame Dinaux, des subtilités de femme qu'il est difficile d'admettre et que je crains; n'aije pas déjà failli en vous accordant imprudemment ce serment tout à l'heure ?

— Je ne vous demande ni promesses, ni gages, ni serments, dit madame Einaux; vous avez des ennemis qui en veulent à votre vie, je découvre une petite porte par laquelle vous pouvez vous échapper ; est-ce un acte de lâcheté que de ne pas sortir par la grande porte, où vous serez infailliblement massacré, répondez ?

— Dans un pareil cas, dit Raymond, j'accepterais la petite porte, et je remercierais ma libératrice.

— Je vais donc vous donner la clef de la petite porte, dit madame Dinaux; partez de Paris un mois, quinze jours ou, si vous l'aimez mieux, faites le malade. En votre absen "e, on confiera le dossier à un de vos confrères, qui aura peutêtre moins que vous le sentiment du devoir; madame d'Aigrizelles, le ministre, son secrétaire, continueront à agir suivant leurs moyens. La grâce d'ITenri d'Aigrizelles est accordée, et vous aurez rendu une mère heureuse. Remarquez, mon cher Raymond, que je ne parle pas de récompense ; seulement madame d'Aigrizelles le saura, et il vous sera permis sans doute d'être admis dans son intimité.

— Si je pouvais tomber malade réellement, dit Raymoud, Ah ! madame Dinaux, ce que vous me demandez là va uiq

DES FUNAMBULES. d/i9

torturer l'esprit; vous ne savez pas quels combats je sens déjà en moi.

Raymond sortit en se promettant, malgré ses tourments, de ne plus revoir madame Dinaux jusqu'à ce que le sort d'Henri d'Aigrizelles fût définitivement fixé. En présence de sa vieille amie, il se laissait aller à des compromis de conscience qui s'affaissait et qui ne disait mot, mais qui, dans la solitude, se redressait aussi brutalement que ces diables à ressort enfermés dans des boîtes. Les raisonnements, basés sur des influences, des intérêts ou des amitiés, sont doux, aimables et surprenants ; les paradoxes les plus monstrueux, les sophismesles plus éhonlés, développés avec audace, terrifient quelquefois l'intelligence la mieux organisée; mais, dans le calme et le silène?, la raison revient, qui n'a pas de peine à triompher de ces ennemis tapageurs. Raymond se sentait entraîné par les paroles de madame Dinaux. Ce qu'elle proposait avait une physionomie trompeuse et glissante comme ces petits chemins rapides dans lesquels, une fois lancé, on ne peut plus s'arrêter qu'en tombant dans un précipice. Quelle différence existait-il entre amoindrir les faits du dossier du condamné et arriver à faire voter sa grâce, ou à se retirer après avoir étudié la cause et à laisser à des membres moins éclairés une indécision qui pouvait contribuer à la mise en liberté de Henri d'Aigrizelles? S'il était permis à chacun de priver une commission des counaissanc(\s particulières qu'il a acquises par un examen attentif, n'était-ce pas priver la commission de lumières positives, la laisser s'égarer dans l'obscurité, l'ignorance? Sans doute l'affaire de Henri d'Aigriziih^s n'appartenait pas à ces affaires capitales qui occupent raitention publique, et dont on ne peut violer les lois sans soulever un blàmo universel ; mais Raymond savait combien la plus légère déviation hal)itue l'esprit à des concessions immorales qui, devenant habituelles par la suite, empêchent iK' distinguer le vrai

(îu faux. Si Raymond, avec la certitude de la culpabilité et du faible châtiment infligé à un jeune homme riche, votait pour sa liberté, pourquoi un jour n'admettrait-il pas, gouverné par des influences importantes, la grâce d'un assassin?

Ces réflexions avaient saisi Raymond jusqu'au vif et ne lui laissaient aucun repos, car elles ne le quittaient que pour être remplacées par des tortures amoureuses; la vie devenait impossible à Raymond; il formait les projets les plus contraires, et la pensée lui venait de quitter Paris brusquement et d'échapper ainsi au souvenir de madame d'Aigrizellcs. L'irrésolution, une des maladies les plus dangereuses, lui secouait l'esprit et le faisait autant souffrir qu'un mal de mer pendant un gros temps. Il arriva heureusement un incident qui changea le cours de ses pensées. Raymond reçut une lettre du secrétaire du ministre qui réclamait les dossiers de Henri d'Aigrizelles, afin de les confier à un autre membre delà commission des grâces. Cette lettre, empreinte des formes officielles et bureaucratiques, était cependant assez intime pour que le secrétaire pût expliquer à Raymond qu'une nouvelle instruction allant avoir lieu, il était nécessaire d'obtenir de nouveaux rapports, et qu'il n'eût pas à se formaliser si on lui enlevait sa besogne pour en charger un de ses collègues, attendu que le ministre désirait de nouvelles analyses du procès.

Malgré le ton poli de cette lettre, Raymond se sentit battu, et il éprouva une de ces sourdes colères qui font que l'homme de génie, l'homme sincère et l'homme de bonne foi tombent souvent sur les chemins et se meurtrissent les genoux contre les pierres. L'homme de génie a contre lui toutes les basses médiocrités, et elles sont nombreuses. L'homme de bonne foi a contre lui toutes les âmes viles, et elles emplissent le monde. Lutter est impossible; c'est un soldat courageux voulant traverser à la baïonnette un escadron de cuirassiers.

Les hommes qui ne sont pas assez fermement trempés deviennent misanthropes au spectacle des emhûches de la société ; mais ceux vraiment forts se relèvent après une halte douloureuse et continuent fièrement leur chemin jusqu'à ce que de nouveaux obstacles se présentent. Raymond tint son injustice concentrée, et ne voulut même pas aller chez madame Dinaux chercher des consolations; seulement il errait dans les endroits solitaires de Paris et se promenait le soir à grands pas le long des quais déserts, en pariant à voix haute et en s'étourdissant du bruit de ses paroles.

Huit jours après il y eut une nouvelle séance de la commission des grâces. Raymond était arrivé avant tous ses confrères; aussitôt que l'assemblée fut en nombre, il demanda la parole et s'élança à la tribune.

— Messieurs et collègues, s'écria-t-il, il n'y a plus do commission des grâces; vous êtes ici et vous n'y êtes pas : vous votez et vous ne votez pas. Si vous mettez dans l'urne une boule ])lanche, elle devient noire ; si vous la mettez noire, elle est blanche. Que venez-vous faire ici ? Examiner attentivement les dossiers des condamnés, les discuter cl essayer de vous éclairer afin que le coupable soit bien déclaré coupable, r innocent, innocent. Eh bien, innoncent et coupable ne font qu'un; vous pouvez désormais ordonner la mise en liberté du criminel etde l'homme vertueux; et si, en sortant de prison, le criminel égorge le vertueux, il ne me sera pas diflicile de vous démontrer que le vertueux avait tort et le criminel raison. Dans votre cabinet, vous éludiez si le repentir a gagné un condamné, et si au contraire la détention n'a fait que développer les instincts criminels du condamné.. 11 n'y a plus de repentir ni d'instincts criminels; votez l'élargissenKMit du repentant, cl il r(>siera en prison; nnifez à néant la d(»mande en grâce du coupable, et le lendemain vous le rencontrerez sur votre chemin. Ee vrni ne se distingue plus du faux, lojusti^ (1(^ rinius((\ la rai^nn (1(^ jn

452 SOLVENIKS

déraison. Vous avez été appelés ici à cause de vos lumières reconnues, de votre intégrité, de votre justice ; c étaient des gens sans conviction, sans aveu, des gens à vendre, qu'il fallait inviter à siéger sur ces bancs. Il n'y a plus besoin de commission des grkces, puisque ses conclusions ne sont pas admises. Vous avez volé dernièrement, à l'unanimité, sur le sort d'un condamné, après avoir écouté le rapport de celui de vos confrères qui en était chargé; le rapporteur, c'était moi. J'avais étudié l'affaire pendant huit jours, mon analyse était basée sur des faits, des rapports officiels; à chaque fait que j'avançais, je vous citais les notes qui en garantissaient la certitude. Qu'est-il arrivé? On casse notre jugement, on vous charge de le revoir, on vous engage à le changer ; bientôt on vous forcera à le signer entièrement contraire à vos opinions. Songez-y, messieurs, nous remplissons une belle et haute mission d'où les passions et les intérêts doivent être exclus. Que penseriez-vous d'un jury qui rentrerait en séance, et qui déclare un accusé coupable, par la voix de son chef; mais le président des assises se lève et dit : « Non, messieurs, l'accusé n'est pas coupable, veuillez rentrer dans votre chambre délibérative et changer d'opinion. » Nous sommes, messieurs et collègues, supérieurs au jury ordinaire : car nous avons une mission plus consolante à remplir; nous suivons le condamné depuis son entrée dans la prison; nous connaissons sa vie, ses actes, ses actions et ses pensées pour ainsi dire. Si, au bout d'un certain temps, nous voyons qu'il est changé, que ses mauvaises actions prennent la forme du repentir, que sa vie est en rapport avec le sentiment de contrition, alors il nous est permis d'alléger sa peine et de le rendre pur à la société. Malheureusement la détention ne nous offre que trop souvent des effets contraires; on respire dans les prisons une atmosphère de vices, on entend des paroles de haine plutôt que des paroles de paix, le crime s'y montre plus fanfaron

que repentant, les esprits faibles enirés dans une voie dangereuse se laissent prendre à de dangereux exemples. Le condamné sort plus mauvais qu'il n'est entré-, fautil donc le mettre en lilDcrté? Non, messieurs, la liberté de la société lui serait encore plus funeste que la liberté de la prison... Nous devons donc rejeter la demande en grâce et nous associer aux vœux des directeurs de prison qui, comme celui de Poitiers , nous demandent le transfèrcment de M. Henri d'Aigrizelles dans une maison de force mieux réglée. J'ai dit le nom du condamné, et j'ai dit en même temps les causes de mon indignation. Un nouveau rapport a été rédigé par un membre que je ne connais pas; quel que soit ce rapport, messieurs et collègues, vous vous rappellerez, j'en suis certain, votre vote unanime de la précédente séance, et vous ne vous laisserez pas gouverner par des influences étrangères, de quelque hauteur qu'elles partent.

Toute l'assemblée applaudit le discours que Raymond avait improvisé avec un accent d'indignation que la plume ne peut rendre. A pou d'exceptions près, le nouv(\iu rapport concordait avec l'ancien; la grâce de Henri d'Aigrizelles fut rejetéo do nouveau; et Raymond sortit de rassemblée 1(^ cœur triste, car il venait di' dresser une nouvelle barricade entre lui et madame d'Aigrizelles.

— C'en est fait, s'écria-t-il en se présentai 1 chez madame Dinaux, je me suis perdu par ma ])ropre volonté.

— Qu'y a-t-il ? demanda colle-ci.

Alors Raymond dit à madame Dinaux la scène qui venait de se passer dans le sein du comité.

— Je vous comprends, dil-elh* ; après un tel éelal.li' sorl d'Henri d'Aigrizelles est lixé, et c'est vous, vous seul (lui lavez fait condamner. Ah! la malhenreuso mère !...

— Oui, malheureuse mère, répéta Raymond.

— Kt vous pouvez vous aiMtoyor sur son sorl, après votre conduite ! dit madame Dinaux... Tenez, je suis furieuse aprè^

VOUS, et votre^maudite conscience... vous laisse-t-elle plus en paix maintenant? Êtes-vous pleinement heureux?... Non, n'est-ce pas? Ali! il vous sied maintenant devons laisser aller à votre chagrin ! Vous vous repentez, mais le mal est fait. Qui sait le coup que vous allez porter à madame d'Aigrizelles! Elle ne supportera pas ces transitions de joie et de douleur... Pauvre femme I Pleurez maintenant sur son sort, vous qui êtes son bourreau... Qu'aviez-vous besoin d'aller à cette commission, de vous emporter et de prononcer ce discours qui a enlevé l'assemblée?... Le beau triomphe! voire amour-propre a t-il été bien satisfait; et n'est-ce pas votre amour-propre que vous appelez conscience qui s'est révolté et qui vous a poussé à lutter contre les protecteurs de madame d'AigrlzcUes?

— Je vais quitter Paris, dit Raymond froidement.

— Vous aurez raison, dit madame Dinaux, car loin d'ici vous ne connaîtrez pas le coup dont vous avez frappé madame d'Aigrizelles; elle peut en devenir folle... oui, folle. Si j'avais un fils dans la môme situation, j'en mourrais; c'est le sort le plus heureux qui puisse atleiiidre madame d'Aigrizelles.

Raymond sanglotait.

— Méchant enfant, dit madame Dinaux en lui prenant les mains, si vous m'aviez écoutée!

— Adieu, madame, dit-il, je pars.

— Où allez-vous?

— Je ne sais.

— Vous souffrez, et je prends à tache de redoubler votre chagrin; vous avez un caractère si entier, que jo tremble pour votre avenir. Vous vous briserez, Raymond, contre la société; le droit et la justice ne sont que relatifs et rarement absolus. Avec la modeste fortune que vous avez, vous pouvez, au besoin, vous passer d^^ tout le monde; mais vous verrez de quels sacrifices il faudra payer cette droiture et

ce sentiment inflexible de justice que vous exagérez encore en vivant en dehors de la société. Par une simple concession, Vous rendiez une mère heureuse et vous faisiez peutêtre le bonheur de votre vie; maintenant, vous partez seul, l'esprit aigri, le cœur malade, et vous allez promoner vos souffrances dans la solitude... J'ai peur que vous n'y trouviez pas le calme; pensez à ce que je vous di^s là, mon cher Raymond ; je suis une vieille femme qui n'ai pas reçu votre éducation, mais j'ai su conquérir la tranquillité et le bonheur autant qu'il peut se trouver sur la terre... Écrivez-moi; si vous ne trouvez pas le repos après lequel vous allez courir, j'essayerai de vous consoler.

— Adieu, madame Dinaux, dit Raymond en embrassant sa vieille amie; et tous deux sentirent leurs larmes se confondre.

— Oui, je vous écrirai, dit-il, souvent; et je ne vous demande qu'une grâce...

Il s'arrêta comme s'il combattait en lui-même.

— C'est, dit-il d'une voix altérée, de ne jama-s me parler d'elle.

— Je vous le promets, mon pauvre Raymond.

— - Son nom me fait mal h prononcer et ravive mes blessures; peul-elre parviendrai-je à l'oublier.

Le soir même Raymond partit pour la Rolgique, d'où il comptait passer en Allematine; il espérait (jue la vue de pays inconnus, en apportant de nouvelles images à son esprit, chasserait le souvenir de madame d'Aigrizelles; mais les portraits qui sont gravés dans le cerveau sont des empreintes ineffaçables. Raymond en était à son premier amour; si à son âge les affections viennent plus lentement, elles n'en sont que plus durables. A mesure que le elumiin de fer s'éloignait de Paris, Raymond était pris de douleurs plus cuisantes; â chaque station, il lui semblait qu'on lui enlevait violemment une partie de son eanir. Vax arrivant n

156 SOUVEiMKS

Bruxelles, Raymond écrivit aussitôt à madame Dinaux : « Je ne sais, ma bonne amie, ce que ce voyage me présage, mais je ne vis plus que pour madame d'Aigrizelles; je ne pense qu'à elle et je n'ose regarder l'avenir, car je sens que mes pensées ne s'affaibliront pas par le temps, comme on dit qu'il arrive en amour. Au contraire, elles doivent se fortifier; je connais trop la cause de mon mal pour songer à ce qu'il guérisse... Quelle fatalité m'a fait rencontrer madame d'Aigrizelles! et que j'ai payé cher la position honorifique qui est venue me surprendre ! Vous savez quelle foi j'avais en la République, et combien j'aurais désiré payer de mon sang l'honneur de la défendre; je ne songe ni au gouvernement, ni à la société, ni aux hommes, ni à mes devoirs; je ne songe qu'à elle... Ne me faites pas connaître l'étendue de la blessure que j'ai pu lui faire; je suis lâche à cette heure, je suis comme ces meurtriers qui fuient en abandonnant leur victime, qu'ils n'osent plus regarder en face. J'ai peur de mauvaises nouvelles ; je me rappelle vos dernières paroles : « Elle peut en devenir folle, en mourir. » Ah! croyez que le coup qui l'atteindra m'atteindra en même temps... Vous ne me l'écririez pas que je le saurais; le courant invisible qui la frapperait me frapperait également Ne craignez pas de m'apprendre toute la vérité quelle qu'elle soit; car, si vous me cachiez un malheur, je le devinerais caché sous un mot... Ah! que le devoir est cruel! Elle doit savoir tout, me maudire; je serais pourtant encore trop heureux si elle prononçait mon nom. Mon amie, soyez éloquene, bonne comme toujours, si elle m'accusait de dureté devant vous ; j'ai si peur qu'elle ne croie pas à mon cœur. Elle n'a entendu que de dures paroles de ma bouche; je l'ai si mal reçue. Et celte banquette sur laquelle elle a passé des heures inquiètes à attendre; et cette borne contre laquelle elle s'appuyait dans la rue pour solliciter le pardon de son fils... Ah ! je suis maudit ; il faut qu'une mauvaise étoile ait pré-

sidé à ma destinée... Si ma mère avait vécu, si elle n'était pas morte en me donnant le jour, peut-être eussé-je puisé dans son éducation des sentiments plus doux; mais j'ai été élevé par des hommes et par des livres de l'antiquité; en première ligne, j'ai toujours lu le dévouement à la chose publique; elle n'en peut rien savoir, elle ne me connaît pas... Et cependant, telle que je l'ai vue à votre soirée, il m'a semblé qu'un ange de bonté m'apparaissait... Peut-être me pardonnerait -elle si vous me défendiez en bonne amie dévouée... Demain je pars pour Anvers; écrivez-moi, de grâce, un mot, un seul. Je ne quitterai la ville qu'après avoir reçu votre lettre. Adieu, amie, donnez-moi de ses nouvelles.

« P. S. Je relis ma lettre, elle est pleine de contradictions; n'y faites pas attention, je ne raisonne plus quand je pense à elle. »

Arrivé à Anvers, Raymond courut à la poste. Quoique le trajet ne dure guère plus de trois heures entre Bruxelles et Anvers, Raymond l'avait trouvé d'une longueur de trois jours; sa lettre était à peini' écrite (ju'il attendait la réponse. Quand il eut rétléchi (juil fallait deux jours au moins pour recevoir une lettre de niidamc Dinaux, mémo en supposant qu'elle répondit courrier par courrier, Raymond sentit une couche plus foncée de mélancolie se superposer sur la première; il r(^gretta d'avoir (initié Paris, où il lui était permis daller à toute heure chez niadann; Dinaux, de lui parier et d'entendre une n'ponse consolant(\ C'est alors qu'il conçut l'idée de reprendre le chemin dt* fer; mais c'était quinze heures de voyage. 11 arriverait en même temps que sa lellre ; en serait-il plus licureux? En se promenant dans cette triste ville, idus triste que Versailles, dans ces grandes rues désertes où le i)as du voyageur résonne comme une pierre qu'on jette au fond d'un puits, Raymond se sentit glacé de cet immense isolement qui faisait que ses pensées s'empa-

raient entièrement de lui. S'il se fût dirigé vers le port, peut être l'activité des quais l'eût-elle un peu désennuyé; mais Raymond s'était logé au premier hôtel près du chemin de fer, et il fut frappé de la solitude de ces rues, où on ne voit même pas une jolie curieuse à sa fenêtre. Deux jours se passèrent ainsi, pendant lesquels Raymond se trouva aux prises avec ses souvenirs amers; il ne lui restait, pour consolation, que la lettre de madame Dinaux, qu'il attendait avec l'anxiété d'un homme cherchant une issue dans des catacombes. La lettre ne vint pas, et Raymond reçut un coup à cette nouvelle comme s'il etit entendu un rouage se déranger dans une machine; quoique pris d'un malaise subit, il lutta le plus qu'il put, en se disant que madame Dinaux pouvait ne pas avoir répondu le jour môme de l'arrivée de sa lettre, et il attendit jusqu'au lendemain; mais il en fu^ du lendemain comme de la veille, la réponse n'arriva pas. Alors toutes les forces de Raymond se brisèrent; ce qui n'était qu'un accident devint une catastrophe. Une fièvre violente s'empara de Raymond, et avec la fièvre arriva le délire. Raymond n'eut plus connaissance de son état : seulement, il sentait une souffrance de plomb qui agissait sur son cerveau; il était sans défense, comme un homme étroitement garrotté, et la maladie courait dans tout son corps. Il resta ainsi huit jours sous l'empire de cet affaissement moral et physique; mais un matin il sortit de cet état léthargique si douloureux ; car une voix douce venait de le réveiller. Il ouvrit les yeux et reconnut la figure de madame d'Aigrizelles, qui était assise au chevet du lit; un jeune homme inconnu à Raymond était auprès d'elle; au fond, madame Dinaux écartait les rideaux, et lo soleil se précipitait dans la chambre. Raymond referma aussitèt les yeux, et les rouvrit pour se rendre compte qu'il n'était pas le jouet d'une vision. — Raymond, s'écria madame Dinaux, ne me reconnaissez-vous plus?

DES FUNAMBULES. i59

Il sourit doucement, ne pouvant parler, tant son émotion était grande.

— Et moi, monsieur Raymond? dit madame d'Aigrizelles.

Raymond sortit son bras amaigri de dessous la couverture et prit la main de madame d'Aigrizelles.

— Me pardonnerez -vous de vous avoir amené mon fils? dit-elle.

Raymond regarda le jeune homme avec le plus profond éionnement ; tout le passé lui revint subitement à la mémoire.

— 11 est gracié, dit madame Dinaux, malgré la commission des grâces.

— Monsieur Raymond, dit madame d'Aigrizelles, votre beau caractère et votre probité m'ont fait tenter une démarche que mon amie, madame Dinaux, m'a engagée à poursuivre... Mon fils est jeune encore, et le mal ne s'est pas encore emparé de lui entièrement; je vais voyager pendant cinq ans, comme je vous le di.ais, jusqu'à ce qu'Henri soit parvenu à faire oublier ses fautes.... Un seul homme peut lui donner des notions d'honnêteté sans lesquelles la vie est un tourment perpétuel ; il fallait un homme dévoué pour redresser cette jeune nature faible sur laquelle les passions ont trop de prise. Je n'ai rencontré, jusqu'ici, qu'un cœur dévoué à l'honnêteté, c'est vous, monsieur Raymond. Voulez-vous vous exiler cinq ans avec nous?

DES Dl'CORS,

Un vaudevilliste plein d'expérience me parlait un jour dt pantomime, et me dit :

— Où se passent vos pièces?

Ne comprenant pas, je le priai de s'expliquer. Il entendait par là me demander dans quelle ville ou capitale Pierrot, Colombine et Arlequin se livraient à leurs exploits.

Cette question, si simple en apparence, est un puits de niaiserie. « Où se passent vos pièces ? »

— Mais, monsieur, dis-je au vaudevilliste âgé qui s'mferessaii à la pantomime, ça ne se passe nulle part.

— Je croyais, dit-il, qu'il y avait quelques pays traditionnels.

— Bergame. n'est-ce pas?... Détrompez-vous, monsieur,

je ne tiens pas plus à Venise qu'à Bergame A quoi

bon limiter ainsi une ville? Dites-vous que la pantomime a une géographie particulière telle qu'il vous sera plaisant de l'inventer. Mais je vous prie de croire que le pays de Pierrot n'est pas un pays. Voilà pourquoi la décoration actuelle est mensongère. Mes forêts sont trop des forêts, mes maisons sont trop des maisons. Tout ce qui est décor aux Funambules est d'une réalité malheureusement assez bourgeoise pour que le théâtre de l'Odéon ne soit pas fâché de racheter un jour accessoires et décors.

Il y a des petites chambres jaunes qui feraient fort bonne mine dans les ouvrages de M. Galoppe d'Onquaire. L'Ambigu jouerait volontiers un drame dans la forêt "des Funambules, et la cabane de Cassandre conviendrait tout à fait à Bouffé dans ses rôles de paysan. Je connais un certain paysage, peint par un admirateur de Bidault, que les sociétaires de rOdéon seraient enchantés de mettre dans la Petite Ville de Picard.

J.e théâtre des Funambules manque donc de logique. Soyez' faux, mais faux d'un bout à l'autre, et vous serez vrai.

Le réel n'occupe pas un pouce sur une toile de Watteau,

les arbres sont de la famille des personnages; le ciel a élé inventé pour faire pousser ces arbres.

Comment voulez-vous que mon esprit n^ soit pas troublé quand je vois Arlequin dans une vraie maison? Il faudrait des paillettes aux murs.

Ne pensez-vous pas que l'appartement de Policbinelle soit pli'in de bosses?

La jolie mansarde que je bâtirai pour Colombine! une mansarde coquette, avec des fleurs, un lit charmant, etc. Il y a toujours eu une corrélation intime entre l'individu et son mobilier; mes personnages sont fantasques, tout ce qui est avec eux devient fantasque; la nature a de secrètes harmonies. Si, dans la vie réelle, l'individu se moule sur la nature, dans la pantomime, c'est la nature qui se moule sur l'individu.

Et voyez l'avantage des Funambules sur tous les spectacles I Ceux-ci ont la prétention de faire des décors sérieux, des accessoires de la vie privée; ils n'y arriveront jamais avec leurs coulisses, leurs souffleurs, leurs acteurs éclairés sous le nez ; le théâtre est faux comme un jeton.

Au contraire, le ballet et la pantomime ont le courage do leurs opinions : « Nous sommes antinaturels, disent-ils, mais nous sommes amusants, gais, prestes et subtils; nous ne nous inquiétons guère des entrées et des sorties. » On coupe In jambe à Polichinelle, au premier tableau-, au second tableau, il danse mieux que jamais, et on n'a pas entendu parler du médecin.

Mais ce fantasque de décors demande un peintre ami de l'impossible, qui donne des modèles de décors, de costumes, d'accessoires, toutes choses qui demandent une certaine imagination.

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