‹ Souvenirs des FunambulesChapitre 18 sur 43 · PAR HENRY MURGER · texte numérisé non relu

PAR HENRY MURGER

lleprcscnt(5 sur le tliéùtri- l\c Le 18...

Cette pnge a été arrachée d'un énorme cahier blanc; car tu avais la mauvaise habilude d'user tout le papi^M- à faire uniquement des lilves de drames-, lu nantais sérieusement le fameux mot représente, afin de juger de l'eflet du titre. Mais, à ce commerce, le papier diminuait trop. Par bonheur, quand il fut usé, tu retrouvas je ne sais iiuel allas de géographie, dont le verso était vierge de gravure ; alors nous pûmes nous passer de papetier.

Vinrent les jours de grande disette; après une longue discussion, nous accablant l'un et l'autre de reproches sur la folle prodigalité que nous apportions en tout, il fut convenu qu'aussitôt la rente de soixante-dix francs touchée, je tiendrais un compte sévère des dépenses, afin que la mauvaise harmonie ne vînt plustroubler notre association, chacun de nous ayant tous les jours le soin de vérifier les comptes.

C'est ce petit livre que j'ai retrouvé, qui est si simple et si touchant, si laconique et si plein de souvenirs. Nous étions d'une grande honnêteté le premier de chaque mois.

Je lis, au i'^'" novembre 1843 : « Payé à madame Bastien pour dû de tabac, deux francs. » Nous payons aussi l'épicier^ le restaurant (il y a restaurant !) , le charbonnier, etc. Le 1" est un jour d'allégresse ; je lis : « Dépensé au café, trentecinq centimes; » folle dépense qui dut me valoir le soir une série de remontrances. Ce jour-là tu achetas (j'en suisefi'rayé) pour soixante-cinq centimes de pipes.

Le 2 novembre, on achète du ruban pour un franc dix centimes; cette énorme quantité de rubans devait servira constituer définitivement le fameux divan. Le divan est toute une histoire ; il nous rendit de grands services. Mon lit par terre avec un seul matelas et des draps blancs faisait un médiocre effet dans le salon; d'autant plus qu'un restaurateur demeurait dans notre maison et que tu prétendais qu'en lui faisant apportera manger dans le salon, cet bomme serait ébloui et ne pourrait pas nous refuser le crédit. J'insistai beaucoup sur la bizarrerie de mon lit, qui n'avait rien de séduisant à l'œil d'un fournisseur; il fut arrêté qu'on étendrait dessus une certaine pièce do soie violette qui provenait on ne sait d'où; malhinireusement la soie se trouva trop étroite et ne put couvrir que les deux tiers du lit; après de longues réflexions, nous pensâmes cà la bibliothèque , les inquarto de Shakspeare, jetés comme négligemment, dissimulèrent l'élroitesse de la st^ie et cachèrent le restant des

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draps. C'est ainsi que fut constitué le divan; j'ajouterai que je gargotior de VAmje gardien, qui n'avait affaire qu'à des Cochers de fiacre et des maçons, se laissa prendre à ces menées innocentes.

Toujours au 2 novembre on donne une forte somme à la blanchisseuse — cinq francs ; je passe le pont des Arts comme un membre de l'Institut, et j'entre fièrement au café Momus. (Nous avions découvert ce bienfaisant établissemont qui fournissait une demi-tasse à vingt-cinq centimes; depuis la cherté du pain, le café est monté jusqu'à trente centimes; beaucoup d'habitués, mécontents de cette hausse, ont quitté brusquement.) Je vais en soirée chez Laurent; sans doute le vertige me tenait... Je perds h Véc:irié cinquante coni'mws, destinés à acheter des marrons. Ce pauvre Laurent si démocrate, qui allait chez Déranger, en tôle des écoles, est mort depuis! Il faisait des vers trop révolutionnaires.

Le 3 novembre, tu décides que pendant la durée des s )ixante-dix francs nous ferons nous-ni'Mïies la cuisine. En consé(iuencc, tu achètes une m:irinil(; (quinze sous) , du thym et du laurier; ta qualité de poët ' te faisait trop ch(M-ir le laurier; la soupe en était constamment alïligée. On fait provision de pommes de terre; toujours du tabac, du café et du sucre.

Il y eut des grincements de dents et des malédictions quand il s'agit d'inscrire les di'penses du quatrième jour de novembre. IMurquoi me laissas-tu sortirlt^s poches si pleines d'argent? Toi, tu étais alli' chez Dagneaux dépenser vingt cinq centimes. — Qne pouvait fournir Dagneaux pour vingt-cinq centimes? — Ah! combien coûtent les moindres plaisirs! Sous le prétexte d'aller entendre gratis un drame d'un habitant de Belleville, j(> pris deux omnibus, un pour aller, un pour revenir. Deux o mibus! Je fus bien puni de celte prodigalité : par une poche trouée prirent la clef tles champs trois francs soixante-dix centimes. Comment osai-je

rentrer et aiïronter ta colère? Déjà les deux omnibus valaient une dure admonestation; mais les trois francs soixante-dix... Si je n'avais commencé à te désarmer en te racontant le drame bellevilloiS; j'étais perdu Et cependant, le lendemain, sans songer à ces perles terribles, nous

prêtons à G , qui semble réellement nous prendre pour

ses banquiers, la maison Murger et compagnie: il puise sans fayon dans notre caisse. Je cherche par quels moyens insidieux ce G était parvenu à capter notre confiance, et je

ne trouve que l'inexpérience d'une folle jeunesse; car enfin, deux jours après, G a l'audace de reparaître et de demander encore une nouvelle somme.

Rien de bien nouveau, excepté soixante-quinze centimes de vin. Cette idée de vin ne peut venir que de toi; non pas que tu t'y sois jamais livré, nous avions une si douce habitude de l'eau, nous en avons tant bu sans nous en dégoûter, que le vin me paraît fort extraordinaire. Jusqu'au 8 novembre, on fait exactement l'addition au bas des pages, nous sommes à quarante francs soixante et un centimes ; là s'arrêtent les additions. Nous ne voulions plus sans doute trembler à la vue du total ; le 10 novembre tu achètes un dé; sans être un grand observateur, il est facile de s'imaginer l'introduction momentanée d'une femme, quoique cependant quelques hommes aient l'adresse de recoudre leurs bardes dans des moments de loisir.

Tout dernièrement j'entrai chez un marchand littérateur qui fait des Couriers de Paris pleins de verve et d'esprit, remplis de jolis mots marivaudes; j'avais ouvert la porte si brusquement, qu'il rougit en jetant dans un coin un pantalon. 11 avait un dé à son doigt. Ah ! bourgeois misérables qui ne donneriez jamais vos filles en mariage à des gens de lettres, vous seriez remplis d'admiration pour eux si vous les 1 voyiez raccommoderleurs bardes I ||

Le tabac à fumer entrait pour plus d'un tiers dans nos dé-

penses; il venait trop d'amis, surtout un célèbre ouvrierpoète qu'on nous amena^ et qui récita tant devers que j'allai me coucher.

A la date du 14 novembre, M. Crédit revient. M. Crédit va chez l'épicier, chez le marchand de tabac, chez le charbonnier. M. Crédit n'est pas trop mal accueilli; il a même du succès, sous ta forme, auprès de la demoiselle de l'épicière. Est-ce qu'au 17 novembre M. Crédit est mort? Je vois écrit à la colonne avoir : « Redingote trois francs. »

Ces trois francs viennent du Mont-de-Piété. Quel être inhumain que ce Mont qu'on devrait appeler le Mont-sans- Pitié ! Nous a-t-il assez humiliés par la voix de ses commis ! L'histoire pourrait être longue et terrible, je la ferai courte et simple. Quand l'argent manqua, tu me montras un vieux cachemire qui recouvrait une table. « On n'en donnera rien, dis-je. — Oui, mais en y joignant des pantalons, des gilets... » Je fis immédiatement le paquet, et tu partis pour l'antre de la Croix-Rouge ; mais tu revins un peu triste avec le gros paquet. — Ils sont désagréables là-dedans, me dis-tu, va voir à la rue de Condé ; les commis, qui ont affaire d'habitude aux étudiants, n'y mettent pas tant de façons.

J'allai rue de Condé ; les deux pantalons, le fameux châle et les gilets furent examinés à fond, jusque dans les poches.

— On ne peut pas prêter là-dessus, dit l'employé en repoussant dédaigneugemont tous les habits.

Tu avaisla bonne habitude de ne jamais te désespérer. — 11 faut attendre le soir, dis-tu, la nuit tous les habits sont neufs. Pour plus d(^ pi'c'caution, j'inu au Mont-de-Piété de la rue du Fouare, un Mont d(^ pauvres; là-bas, comme ils ne sont habitués qu'à engager des guenilles, nos habits l)ril- Icronl comme des étoffes d'Orient. Hélas ! le connu ission naire de la rue du Fouare fut aussi cruel que ses confrères.

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