SOU V EMUS
Ce fut donc le lendemain qu'en désespoir de cause j allai engager mon unique redingote, et cela pour prêter la moitié de la somme à l'incessant G... Enfin, le 19 novembre, nous vendons des livres ! La fortune nous sourit donc, on mettra la poule au pot avec beaucoup de laurier; mais il ne faut pas croire qu'à cette époque nous ayons quelques relations avec les journaux. Te rappelleras-tu une digne mercière de la rue du Faubourg-Saint- Jacques, près la barrière, qu'on nous avait signalée comme tenant un cabinet de lecture? mais quel cabinet de lecture! des pièces de théâtre, trois volumes dépareillés d'Anne Radcliiïe! Encore si cette brave dame ne nous avait pas connus ! jamais les habitants du faubourg Saint- Jacques n'auraient tu vent des Lettres sur la Mythologie^ du De Profundis, deux livres que j'eus la cruauté de vendre, malgré tous leurs titres à mon -respect. Les auteurs sont mes compatriotes, l'un s'appelle Demousticrs, l'autre Alfred Mousse. Arsène Houssaye ne serait peut-être pas content si je lui rappelais un de ses crimes de jeunesse où l'on voyait en frontispice des squelettes — beaux temps du romantisme 1 -— qui jouaient à la balle avec des êtes de morts.
Le De Profundis nous permit d'entrer le soir au café Tabourey. Tu vends encore pour quatre francs de livres. Permets-moi de consigner ce fait, ils provenaient de ta bibliothèque ; la mienne est toujours restée dans ses rayons; malgré tes raisons, je ne vendis jamais de livres, à l'exception toutefois de la lamentable histoire d'Alfred Mousse.
M. Crédit continue avec un grand sang-froid d'aller aux provisions. 11 se présente partout jusqu'au 1" décembre et paye intégralement toutes ses dettes.
Je n'ai qu'un regret, c'est de voir le petit registre s'interrompre brusquement après un mois : rien que le mois de novembre, ce n'est pas assez ! Si je l'avais continué, ce seraient autaieut de jalons pour me rappeler ma vie passée.
Boaux temps ! où de notre petit balcon nous voyions, de tout le jardin du Luxembourg, un arbre, et encore il fallait se pencher !
MADAMR rOLICIlIXIiLLK
C'est aux Funambules qu'il est doux d'ôtre applaudi et qu'il est dur d'être sifflé. On n'y connaît pas la claque. Quand les voyous applaudissent avec leurs grosses mains, noires comme l'aile d'un corbeau, crevassées comme un ravin et solides C9mme de la corne de bœuf, ça sonne pire qu'un tambour.
Mais aussi une fois j'ai failli être sifflé à une première représentation. Le paradis apportait un sérieux de membres du parlement; avec leurs blouses, les voyous mo semblaient en robes rouges, et leurs casquettes étaient des toques de magistrats.
Ordinairement ils écoutent sans rien direct ne bronchent pas. A lapnnnière repn''S('ntation ils apiilaudisscnt peu. Ils sortent eu fouie sur le boulevard, où une foule imiuicte attend le jugement rendu par ce jury populaire.
Dansuufe^ affaire de Cour d'assises, où il s'agit d'une condamnation capitale, je n'ai jamais été aussi impressionné par la demande brève du pn'^sidenl : L'accusé est-il coupable? Sur le boulevard, la fouh^ nt^ po^t» jKas de (luestionsj mais le jury répond à la demande muette des esprits :
— Ccst ri(jolo!
Quand les voyous secouent la tAte, f()nlla grimace et s'é-
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crient en sortant d'une première représentation: « Ce n est pas rigolo, » vous êtes perdu; rien ne saurait les faire revenir; leur réponse vient d'un sentiment intime qui repose sur des instincts vrais , qu'il n'est pas possible de faire varier.
Aussi ai-je été pris un soir d'une terreur sans pareille ; aussi ai-je fui sur le boulevard, la figure en sueur et la bouche sèche.
J'avais mis en pantomine une idée un peu abstraite que le jeu des acteurs ne put parvenir à rendre. Il courut dans la salle comme un brouillard ; le gaz me sembla s'éteindre, les violons jouaient faux; un polichinelle en deuil, costume sur lequel j'avais beaucoup compté, sortit tout à coup d'une trappe, mal habillé dans une étoffe de lustrine coupée avec aussi peu de soin qu'un sac. J'entendis une vague rumeur d'étonnement, de surprise désapointée, de colère et d'inquiétude.
Je me sauvai. La pièce n'eut pas de succès; heureusement pour moi la Révolution de février vint couper court à cette pantomime.
Je dois avouer le médiocre succès de cette pantomime, qui se joua seulement quelques jours avant Février 1848. Je pourrais mettre ma chute sur le compte de la révolution, qui arrêta un moment le mouvement des théâtres ; mais l'idée manquait de clarté ; et ma plus grande faute fut d'avoir habillé un Pohchinelle en noir. Le public fut inquiet de ce deuil qui recouvrait deux bosses à l'ordinaire si gaies. Le public accepte souvent les invraisemblances les plus étranges, les monstruosités qui n'ont pas leur raison d'êti'e; mais sitôt qu'il flaire un peu de littérature dont le sens n'est pas SLiflisamment éclairci, il dresse le nez. Voici l'argument de la pièce :
MONSItLP. ET MADAME l'OLICniNKLLE, OU LES SOUFi-UANCES D'UiNE AME EN PEINE.
DES FUNAMBULES. 4à3
iV^ut mauvais père, mauvais époux! Cette comte légende ne -s'est jamais, que je sache, étalée en lettres noires sur la pierre blanche d'un tombeau. Le cimetière du Père-Lachaise n'est peuplé que de citoyens vertueux, bons pères de famille, estimables négociants, gardes nationaux, qui, de leur vivant, étaient des hommes cousus de vices. — Mais Polichinelle n'est pas mort, Dieu merci ; c'est l'auteur qui lui a jeté à la face cette terrible accusation de mauvais père, mauvais époux.
L'auteur n'avait pas tort, qu'on en juge.
Pendant que sa femme est allée au marché, Polichinelle ne soigne pas un instant son enfant. Le pauvre petit fait ses dents; il souffre. Au lieu d'apaiser ses cris, le père dénaturé boit, chante et jette son fils le nez contre la muraille. Bien plus, il lui fourre une carotte dans la bouche et ailleurs pour l'empêcher de crier. L'enfant étoufl'e forcément. On comprend la colère de madame Polichinelle en rentrant, lorsqu'elle s'aperçoit de l'état de l'enfant.— Ah! mauvais père! ah! vagabond! ah! coureur de filles !s'écrie-t-elle;ivrogne! avaleur de pintes! sac à vin! boit-sans-soif! Peut-on abîmer ainsi son enfant, son fils chéri, mon unique rejeton, une si douce créature, bonne comme le pain! Ah! je t'en ferai tes enfants pour que tuies arranges de la sorte!
Pendant qu'elle est en tiain de monologuer, Pierrot le valet entre. — Où est ton niaitre? demande la malheureuse mère. Pierrot n'en sait rien, seulement il a l'emarqué que Polichinelle a l'habilude lousles soirs d'aller conier lleurelte à Colombine.
Au second tableau, Polichinelle s'est introduit chez Cassandre» boulanger^ sous le frivole prétexte d'acluler des gâteaux; mais il en veut à Colombine, la jolie pàtissièic. Cassandre aime mieux perdre un chaland que sa fille, et il met Polichinelle ;i la porte.
Pieriot, lui aussi, est amoureux de Colombine; comme il lui faut un moyen pour entrer dans la maison, il se présente comme simple garçon boulange)'. Mais la manipulation de la pûte lui est complètement étrangère; aussi se couehe-t-il très-sérieusement dans le pétrin, rrovaut que Cassandre lui umnlre un lit. Le boulanger se dit il part lui que voilà un garçon bien no\iee dans le métier; cependant il lui montre le réel usage du pétrin et la façon de s'en servir.
Pierrot, qui a passé plus d'une fois près des caves des boni an-
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gers, d'où sortent la nuit les cris du geindre en travail, pousse des hurlements terribles en restant les bras croisés. Pour les poumons, il en a, jamais Gassandre n'a entendu ses ouvriers crier avec autant d'ardeur, et il se félicite d'avoir trouvé un garçon qui souffle comme le vent; la pâte sera sans doute brisée à merveille, et le pain d'une qualité supérieure. Le boulanger va pour s'assurer par ses yeux du travail, lorsqu'il s'aperçoit que les bras de Pierrot sont deux fainéants et que le gosier seul s'enrichit de leur paresse. De plus, Pierrot a jeté méchamment dans la pâte le chat de la maison, ce qui produit un pain miaulant d'une vente difficile.
Gassandre veut se fâcher, mais Pierrot, peu endurant, le jette dans le four. Polichinelle rentre, ainsi que sa femme et Golombine. C'est une averse de coups de pied, de coups de bâton â n'en plus finir. Polichinelle s'est sauvé, et il rôde par les rues, attendant la nuit. 11 a pour suite des violons et des hautbois; lui-même tient la guitare, c'est l'heure des sérénades. La bande se dispose à donner une aubade galante à Golombine, quand Pierrot arrive, lui aussi suivi de musiciens. L'un des musiciens attachés à Polichinelle égratigne par hasard la chanterelle ; un autre de la suite do Pierrot souffle à tort dans sa flûte. Les deux bandes sont aux aguets et se cheichentsur la place sans pouvoir se rencontrer.
Quand le silence est revenu. Polichinelle commence à chanter ses tourments, mais Pierrot jaloux y joint des accompagnements qui n'ont jamais existé dans les orchestrations connues; il accompagne en mineur pendant que Polichinelle chante en majeur. A ce charivari une patrouille accourt, qui met en déroute basses et clarinettes, flûtes et violons. Polichinelle, qui ne tient pas à avoir de démêlés avec la force armée, escalade le balcon de Golombine; mais Gassandre, que les déplorables combinaisons de majeur et de mineur ont éveillé, le jette du premier étage ; il est reçu au bas par sa femme, qui ne comprend pas la nécessité de donner des aubades aux belles quand on est marie, et qui lui bat la mesure sur les épaules, non pas en mesure, mais outre mesure.
Polichinelle, le dos et les épaules meurtris, arrive au cabaret, où il boit indignement, en manière de frictions intérieures. Il se grisecomme un tambourdela garde nationale, et perd eomplétcnieiil connais-sance; c'est là que rultcnd madame Polichinelle, Aidée de
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Pierrot, clic a changé sa cliainl)rc en antre de sorcicro, ullc en a pris les habits. Pierrot n'a pas grand peine à se changer en fantôme. Avec des cymbales il est facile d'imiter le tonnerre. Polichinelle effrayé ouvre ses yeux fermés par le vin.
— Ton âme va s'éteindre, lui dit la fausse sorcière; quand rame s'envole du corps de l'homme, il ressemble à une bougie sans mèche. Polichinelle, ton âme retournera sur la terre, mais inquiète et tourmentée. Ta vie, qui autrefois n'était pleine que de nourriturc, de filles et de bouteilles de vin, te sera plus amère que l'absinthe. Tu n'entendras plus le chant des cigales, et les rossignols te paraîtront enrhumés.
Polichinelle est anéanti ; il s'enfuit. Pour mieux le tromper, pendant son ivresse, madame Polichinelle l'a complètement habillé de noir. L'homme au joyeux costume, avec des couleurs si crues» ressemble maintenant à un cercueil â bosses
Il est rencontré dans cet accoutrement par deux saltimbanques, pleins de chagrin d'avoir perdu leurs curiosités, qui sont mortes, entre autres \v.\ fameux chien savant, qui périt victime de sa gourmandise, car à la dernière séance, ayant sans doute l'estomac creux, il avala la Ixjîte de dominos avec lesquels il devait montrer son intelligence au public. Les deux saltimbanques , étonnés de voir un homme si singulièrement habillé, lui proposent de s'associer avec eux; Polichinelle ayant l'air d'hériter, il est garrotté, mis en cage, et montré en foire. Le plus terrible pour l'ivrogne est de retrouver lîï sa femme qui danse et fait les yeux doux â Gassamlre, peiulant que Pierrot courtise Golombine ; cependant il réussit à détacher ses liens et à se sauver.
La tète perdue, n'osant regarder son funèbre vêtement, il erre à l'aventure, poursuivi par tous, hué par tous; il veut revoir les lieux où il fut jadis si heureux. Il entie chez Cassandre et se blottit dans le pétri!) , espérant y demeurer qucbiues luMires tranquille; mais Pieri'ot l'y découvre, et cette fois le valet prend sa revanche sur le maître. Polichinelle est trop heureux de devenir le domestique do Pierrot et de Golombine ; mais le nouveau maître est dur et méchant. Polichinelle est oblig«',pour ('chapper à ses fureurs, de se précipiter par une fenêtre. Il tonjbe dans un sac de farine qu'on hissait au grenier.
Ses malheurs ne sont pas terminés ; il est ddcouvent dans ce sac et !)nttii comme p.âtre. Cette prodigieuse quantité de coups de bciton l'a tellement affaibli, qu'il tombe privé de sentiment; mais sa femme veille sur lui, elle recommence ses fausses opérations de sorcière; et quand madame Polichinelle croit son mari suffisamment mortifié, elle lui rend son âme.
Polichinelle est-il guéri du vin, des filles? Je ne le crois pas, et ce serait malheureux; car il ne faut pas appauvrir une personne si riche en vices.
Comme innovation, l'apothéose était supprimée. On se met à table, on boit, et le rideau baisse.
Peu après je partis pour l'Auvergne, fatigué dé la vie de Paris, que je n'avais pas quitté depuis quelques années.