‹ Souvenirs des FunambulesChapitre 24 sur 43 · LES CAROTTES ENCHANTÉES · texte numérisé non relu

LES CAROTTES ENCHANTÉES

Polichinelle avait reçu la majeure partie de la correction; il courut à telles jambes, qu'il arriva dans le petit bois qui se trouve hors de la ville.

Accablé de lassitude, il tomba sur le gazon. Aussitôt la reine des Carottes lui apparut; elle avait le visage plein de douceur.

— Tu as respecté mes sujets, lui dit-elle; je veux t'en récompenser. Prends ces carottes enchantées [en même temps elle lui donnait une petite boite) ; chaque fois que tu le trouveras dans l'embarras, tire une carotte, et tes désirs seront satisfaits.

La joie de Polichinelle était sans bornes ; mais il ne savait comment exercer eji ce moment sa puissance.

Le juge de paix arriva dans la forêt, suivi des gardes ; il était à la recherche de Pierrot, qu'on jugeait dangereux pour la société, et co itre lequel un mandat d'amener avait été lancé.

Polichinelle, pour essayer son pouvoir, tira une carotte; au même instant juge et soldats furent enveloppés d'un filet qui les retint prisonniers. Peu de temps après Pierrot apparut, poursuivant Cassandre h coups de bâton; il essayait de lui prouver, en faisant entrer ses raisonnements par les épaules, qu'il n'était pas fou.

Enfin, l'un fatigué de donner des coups, l'autre d'en recevoir, ils se reposèrent; Polichiiuîlie, toujours pour éprouver sa puissance, tira une carotte, dont le résultat fut que des chaînes mystérieuses attachèrent au même rocher le battant et le battu; pour augmenter les supplices de Pierrot, un repas tantalesque sortit

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de terre presque aux pieds de Cassaidro ; et tous les deux, en essayant do se baisser vers ce divin festin, augmentaient leurs souffrances.

Polichinelle se retira, certain d'un bonheur perpétuel, à l'aide de ses carottes.

Le juge, les sergents, Pierrot et Gassandre, seraient morts de faim dans ce bois, si Golombine, attirée par le hasard, ne fîit venue les délivrer et briser leurs liens.

A peine délivré, Pierrot, ne pensant qu'à sa gueule, sauta sur le pâté; mais il ne lui resta entre les mains qu'une simple boite de carottes. 0 colère l D'abord il hésita, les flaira, puis finit par les dévorer. Hélas I ces légumes qu'il avait tant chéris devaient dorénavanttourner contre lui; ce furent des soufl'rances sans pareilles. Pierrot eût avalé un boisseau de crapauds qu'il n'aurait pas ressenti d'aussi grandes misères.

— Lavengean«e a sonné, dit Gassandre. Polichinelle s'est livr x contre nous à d'odieuses machinations. Jurons tous de ne jamais lui pardonner.

Le jugedepaix ctPierrot accueillirent favoiablementces paroles; alors eut lieu dans le bois un de ces serments solennels, trilogiques, tels qu on en a vu dans l'histoire, h des époques d'asservissement populaire.

GINQUIEM.E TABLEAU

riERROT CROQUE -MOl\T

Polichinelle s'était empli de boisson. Rien ne lui coûtait pour tirer une carotte, et un marchand de vins avait été sa victime.

il rentra chci lui en se disant que les maisons dansaient la gigue, ce qui est un raisonnenu^nt commun à tout les ivrognes; mais au lieu de dorniir dans sou lit, il dormit sur une borne, la trouvant plus douce qu'un édredon.

Pierrot aper(,'ut son rival et prolita de son ivresse pour lui l'aire entrer de force dans lu bouche un Onoruje navet; il espérait ainsi

l'étoufler. Heiirt'iisomoul qiu' IJoUcliiiiel!.' eut oiicore assez de vent dans les poumons pour cracher ce légume; certain que son ennemi ne s'en tiendrait pas là, il se blottit dans le coin d'une porte. Le danger l'avait dégrisé.

Pierrot, plein de confiance, revenait pour s'assurer si son crime avait réussi ; mais, surpris à l'improviste, il tomba sous le bâton de son rival, trouva encore un restant de force et prit la fuite.

C'était malheureusement l'heure du rendez-vous; Colombine, qui venait rejoindre son ami Pierrot, tomba entre les mains de Polichinelle, qui saisit fortement la jeune fille et l'enferma de force dans su maison. Ou ne sait à quels actes se serait porté Polichinelle sur l'innocente Colombine, si le juge et Cassandre n'étaient venus à son secours.

Tous deux essayèrent d'abord d'escalader le balcon de Polichinelle; mais leur âge s'y opposait; d'ailleurs Polichinelle était armé et tombait à grands coups de canne sur les assaillants, sans courir le moindre danger. Pierrot arriva à leur aide, et ne trouva de meilleur moyen que de jeter le juge de paix â la tête de Polichinelle.

Colombine fut délivrée; mais le magistrat étendu par terre n'avait plus de souffle : la garde, qui avait entendu le tapage, voulut arrêter Pierrot comme coupable du meurtre d'un magistrat.

Pendant qu'on criait, qu'on s'expliquait, Pierrot jeta le cadavre dans une cave.

— Eh! dit- il, monsieur le juge de paix n'est point si mort que vous le disiez; le voyez-vous courir?

Les gardes regardèrent inutilement dans les ruelles que désignait Pierrot et se retirèrent, le corps du délit étant disparu. Alors Pierrot prit la main de sa fiancée et se montra pour la première fois galant; il avait couru tant de dangers qu'il se croyait à l'abii maintenant de tous déboires.

Mais Polichinelle se tenait à l'écart et usait de son magnifique pouvoir. Au moment où Pierrot baisait la main de sa fiancée, celleci frémit et se trouva mal. Elle avait devant elle un sombre croque-mort.

Cassandre lui-même ne reconnaissait plus son gendre sous les funestes emblèmes qui le couvraient. Seul Pierrot, ne se doutait pas de sa physionomie d'entericur patenté.

— Allons, dit-il, tous ces gens sont fous, je \aisî\i\re solitaire I

— Et moi ! s'écria tout à coup le cadavre du magistrat, qui sortit de la cave.

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