LES TROIS FILLES A CASSANDRE
PANTOMIME D0URGE0I5E.
Après des infortunes inouïes, les Trois Filles à Cassandre furent enfin jouées.
Trois Cassandre avaient successivement étudié la pièce et étaient tombés malades. Le Pierrot s'était foulé un pied, la Colombine avait attrapé un demi-choléra, le régisseur avait eu trois attaques d'apoplexie. Jamais on ne vit autant de malheurs fondre sur une pantomime bourgeoise.
11 n'y avait que Debureau qui fût resté valide pour soigner les trois Cassandre, mademoiselle Colombine et Polichinelle. Enfin la maladie, cette terrible censure qui arrêtait la pièce, s'enfuit des coulisses des Funambules. Dobureau, la Colombine allaient jouer cette nouvelle pantomime avec d'autant plus de verve et d'esprit que depuis longtemps ils n'avaient eu à créer de rôles importants.
C'est à partir de ce moment que je compris dans quelle voie je m'engageais. Une œuvre dramatique écrite par un auteur dans son cabinet ne représente pas le dixième des travaux d'Hercule qu'il lui reste à exécuter.
Répétitions, compliments, orgueils à caresser, demanderaient un diplomate tel que M. de Talleyrand. J'ai gardé quelques notes que j'écrivais sous rinfluence de mes sensations :
« 27 février t8{0. — .lo sors de la première répétition des Trois Filles à Cassandre, j'ai un mal de tète sérieux qui s'est aggrave'; de ce que m'a coulé Paul, le fiiTrot. On n lu hier ma pantomime aux acteurs. Leur grand nit^pris : « Q\Cest-ce que c'est que ça? » ont-ils dit. -Paul lui-mùnio, je lo sens , n'est pas content; l'intrigue est faible, il attend de moi une grande chose, l'anivre suprême.
« Ah ! que je voudrais être lui mois leur directeur! Comme je les mènerais! Ces défiaures des aclmirs me r(»mplissenl de tristesse et de; doute, .le n'ose plus les regard(M' en face.
M Ueureusemeiit madame Lefèvre, une f(Mnme qui se bal àlahaeh(> coinnic un sapeur, a pris ma défense à la r(>pt^lition. Digne femme! File est mariée et femme d'un cordon-
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nier. Do plus, elle a accepte son lôlo sans frémir ; c'esl bien, elje la remercierai comme si elle m'avait sauvé la vie. Une des nouvelles inventions de cette pantomime bourgeoise a été de peindre une femme en blanc, j'entends la figure.
« Comme j'en parlais à Paul :
« — Les actrices, me dit-il , ne voudroirt pas.
« — Ah ! me suis -je écrié, mais sans femme blanche, il n'y a plus de pièce.
« J'ai dit à Paul Legrand que j'avais choisi madame Lcfèvre.
« — Elle non plus, me dit-il.
« Au fond le Pierrot avait raison; ce blanc est toute une cuisine : il faut enlever le rouge , se graisser la figure , se frotter les joues avec du blanc d'Espagne en poudre, revenir dans les angles, dans les cavités des yeux, avec un crayon blanc. C'est beaucoup de besogne.
« En Angleterre, les actrices qui jouent la pantomime sont pleines de dévouement ; on les couperait en quatre qu'elles enverraient au public leur plus gai sourire , mais, aux Funambules, toutes, à la moindre invention, montrent un rechignement sans pareil. »
« A mars 1849. — Le directeur est venu aujourd'hui à la répétition , comme on allait terminer. C'était le dernier tableau qui représente une forêt. Un cerf passait au fond, Pierrot luttait avec lui , le renversait et finissait par lui arracher son bois. Do ce bois de cerf il faisait une couronne et la posait tranquillement sur la tête d'un certain capitaine, son rival heureux.
« Le directeur fronça le sourcil et demanda l'explication de tous ces gestes, car, aux répétitions, on ne se sert pas encore des accessoires.
« — Pi(n'rol tue le cerf, lui dis-je.
« — Quel cerf? demanda- 1- il.
« — V(ms savez... jo vous ai lu la pièce , un cerf passe au fond du théâtre.
« — Un cerf ! s'écria-t-il, je ne comprends pas votre cerf.
— Le cerf est l'image du mariage; ne vous rappelezvous pas que dans tous les vaudevilles on fait des cornes au-dessus de la tête du mari?
« — Bah! bah! dit-il, c'est vieux, je ne veux pas de cerf. Trouvez un autre dénoûment pour demain.
« Je cherchai inutilement un nouveau dénoùnient.
« — Eh bien! me dit le directeur le lendemain, comment terminons-nous la pièce?
« — Je ne sais, lui dis-je, ce que vous avez contre le cerf.
« — Encore le cerf! dit-il.
« Et il appela son chef d'accessoires,
« — Quels animaux avez-vous en magasin? dit-il,
« — Monsieur, nous avons un lézard.
« — Il y a un lézard, me dit le directeur.
« — Comment, un lézard ! m'écriai-je.
« — Un grand lézard, reprit le chef des accessoires.
« — Mais un lézard n'a pas de cornes, dis-je. Puisque Pierrot met sur la tôte du capitaine , qui se marie , un bois de cerf, ce n'est pas un lézard que nous pourrons dépouiller d'un bois de cerf.
« — Nous avons aussi une peau de singe, dit le machiniste, mais elle a besoin d'être raccommodé(\
« Si je ne m'étais retenu, j'aurais battu riionune aux accessoires, qui ne s'inquiétait guère do la pièce, mais (jui répondait seulement à la demande de son directeur : Quels animaux avez vous ?
« — Vous oubliez l'ours, dit le régisseur, qui complotait également contre moi.
« — Qu'est-ce que je peux faire de volie ouïs? m'éeriaijc furieux.
« — Il y a longtemps qu'on no s'e.-^t servi de l'âne, dit malicieusement le Pierrot.
« — Oui, oui, me dit le directeur enthousiasmé, je vous donne l'âne. »
Il faut avoir passé par ces tribulations de théâtre pour savoir la bile que peut amasser un auteur dramatique qui demande un cerf, et à qui on donne un âne. La mauvaise foi était ce qui m'irritait le plus ; le directeur feignait do ne pas comprendre mon idée, mais au fond il pensait qu'il était d'une sage économie de ne pas faire fabriquer un cerf. La lutte était impossible, j'acceptai l'âne. J'étais arrivé du reste à une soumission absolue, et je luttais de mon mieux en faisant des pantomimes bourgeoises, puisqu'on me lésinait sur les costumes, décors, etc. La lésinerie allait si loin, qu'on refusa d'acheter une rose pour le corsage d'une actrice ; la rose servait à faire comprendre la mimique d'une situaîion, et je dus courir, le jour de la représentation, les marchandes de fleurs artificielles.
Le régisseur ne me voyait pas d'un bon œil ; il était à la fois acteur, auteur et contrôleur du théâtre , à la porte. Je n'avais pas un rival en sa personne, j'en avais quatre.
Malgré tous ces tiraillements, la pièce fut jouée sans cerf; j'en ai écrit une analyse fidèle.
Dans le gros \illage où demeure Cassaiidrc, ce sont lesmœurs les plus pures. Tout !o monde travaille, et tout le monde est heureux.
Le perruquier i^)liclii!ielle, depuis qu'il est établi, rase demain pour rien, et les bons villageois rient encore aux larmes de cette bonne plaisanterie qui n'a pas de Un.
Dansée gros village, ce sont des joies et des fôtes perpétuelles ; tout Ij monde y danse. Arlequin avec sa pochette, secoue toutes les jambes des filles de l'endroit.
On ne connaît qu'un fainéant, Pierrot, qui toute l'année boit.
mange et doit; cependant il est aimé pour sa douce figure ct4es jolies manières.
Vers le temps où l'on rentre les seigles, le village fut mis en rumeur par le tambour public suivi de l'homme aux annonces. U criait par toutes les ruelles :
« M.Gassandrepère fait à savoir qu'il a trois filles à marier. La première est grande, brune, le poing solide, fcrauneexcell \ite ménagère. La seconde est un peu plus petite, brune aussi, elle danse dans la perfection, bonne personne. La troisième, de la même taille, est faite au tour ; elle est plus tranquille et s'entend à faire la soupe au lard. M. Cassandre père donne en mariage cinq cents livres à chacune de ses filles. Il invite le public à se présenter chez lui, et espère que le public sera content. »
Arlequin, Pierrot et Polichinelle qui avaient écouté le crieur public, tentèrent l'occasion. Au moins ce vieillard ne trompe pas les épouseurs et ne veut-il pas qu'on épouse la marchandise en sac.
Les trois filles à marier étaient bien parées et bien timides ce jour- Và ; mais à la maison elles faisaient tourner la tête à Cassandre.
L'aînée passait son temps à livrer des combats avec des sabres en bois; elle s'élait pourri l'imagination de livres de chevalerie dont la funeste influence retombait sur le mobilier de la maison.
La seconde, coquette à l'excès, se mirait perpétuellement, elle usait deux miroirs par jour rien (lu'en se regardant. C'étaient des mines, des poses, des valses, des danses sempiternelles.
Quant à la troisième, qu'on avait surnommée Souillon, elle ne bougeait pas de sa petite chaise; elle était sale à l'excès et Ikibillée sans goût. Autant son ainée était niiiiKiicusc en toilette, au tant celle-là s'en occupait peu.
Arlequin, Polichinelle et Pierrot ne fiu'cnt pas très-mécontents des trois demoiselles; mais l'embarras du choix était grand, surtout pour Pierrot, qui allait de l'une î\ l'autre fille, ne sachant ii laquelle donner sa main.
11 fut convenu qu'on tirerait au sort les épousées; le chapeau de Cassandre servit de boite à loterie. Pierrot tomba sur la femme aux combats, Arlequin sur la coquette, et Polichinelle sur la souilhui.
Ah! les belles noces qui se firent en même temps; les filles de Cassandre avaientleursgrandesparures.il fallait voir madame Poli-
chinellc avec son joli chapeau à pîuines, et Colombinc toute lieu-
I cuse d'être la femme d'Arlequin ; et la combattante qui trouvait peut-être son mari un peu lâche, La nuit des noces de Pierrot se passa d'une façon originale, qui vaut la peine d'être racontée.
II germa dans la tête de Pierrot une idée si étrange, qu'on en voit tout au plus de semblables dans les imaginations anglaises. Au moment d'acfiomplir le premier des devoirs conjugaux, Pierrot s'imagina qu'ilavaitmal faitde se marier. Commeilavait conscience desamine particulière, il se dit qu'unejeune fille aux couleurs roses devait avoir quelque crainte de se trouver auprès d'un homme à la face blanche.
Alors se déroula devant lui un avenir chargé des couleurs les plus jaunes; et, pour en finir, il déclara à sa jeune épouse qu'il allait lui blanchir la figure ; qu'une douce union résulterait de deux visages identiques.
L'ex-demoiselle Cassandre, qui était une virago, n'entendit pas raison, elle refusa. Pierrot se fâcha; sa femme perdit tout respect, sauta sur un manche à halai et commença par rosser hardimeiit le pauvre mari.
Mauvaise nuit de noces que celle-là! Pierrot, qui n'était encore que battu, joua l'homme content; mais, comme il était d'un naturel plein de ruse, il attendit. La femme, fatiguée du combat, s'endormit; Pierrot profita de son sommeil pour la teindre complètement en blanc des pieds k la tête. Et il employa pour cette besogne des moyens que la chimie admet, mais que la morale réprouve.
Le lendemain madame Pierrot se réveilla aussi blanche que la neige d'hiver; il fallut bien se résigner, mais ce fut une haine à mort entre les deux époux.
Pour se dsjtraire Pierrot alla rendre visite cà Colombine, qui faisait meilleur ménage avec Arlequin; seulement ce dernier était fort jaloux. 11 tomba au milieu d'un grand dîner auquel assistaient Cassandre, Polichinelle et sa femme.
Il fui question, pour rendre la gaieté plus complète, de tirer le gâteau des rois; par malheur la fcve tomba à Pierrot, qui, devenu sordide tout à coup, cacha la fcve dans sa manche.
Cependant la société, inquiète de la disparition de la fève et ne Noulant pas voir la royauté disparaître tout d'un coup, se fouille. Un int<îrroge les bouchesde cliacu;-]. Pierrotcraignit de voir sa faute
déinonlrée et s'essaya k avaler la fève. Napoléon avait raison de (lire que «tout se paye;» la fève resta dans le gosier de Pierrot.
On court chercher le médecin, qui ordonne des boissons ëmollientes et désagréables. La fève ne passe pas; il faut que la chirurgie vienne en secours au pauvre Pierrot. On choisit dans les trousses les instruments de Charrière les mieux trempés et l'on retire la fève de la gorge de Pierrot.
Pour le punir de sa traîtrise, on le couronne d'une façon ridicule ; madame Pierrot entre et, toute irritée, frappe son mari-roi etUii fait boire une détestable drogue, tandis que tous crient... : Le roi boit!
Le lendemain, Pierrot, oubliant ce que ses amis lui avaient fait, courut faire sa cour h madame Polichinelle. Le mariage avait achalaiulé la boutique du barbier, qui était obligé non-seulement de prendre deux garçons pour le rasoir du village, mais encore qui employait sa femme à savonner le menton des gens.
Pierrot regarda longtemps les singuliers personnages qui se faisaient friser à des prix modiques; et, les pratiques parties, il considéra ces têtes en bois qui servent de formes aux perruques et aux tours.
L'une de ces tètes était grosse et courte, avec une perruque rousse et des favoris de cette môme désagréable couleur.
L'autre ttUe en bois, plus fluette et plus svelte, portait des anglaises destinées à réparer chez la femme l'irréparable outrage des années.
Par une vision singulière, Pierrotcrut voir remuer la tiHe en bois h perruque; elle faisait une déclaration d'amour à la tète atours. Pientôt ces deux tètes se rapprochèrent l'une de l'autre, entamèrent une douce conversation et dansèrent une chaconne pleine de volupté.
Pierrot, effrayé, essaya de les arrêter; mais quand il voulait toucher h la tète d«' l'homnie, elle se rapetissait jusciu'au plancher; une autre bi/,;irrerie faisait que la tète de la femme se grandissait jusqu'au plafond.
Le rigaudon de ces deux êtres fut si long et si fatigant, (ju'iis tombèrent évanouis sur le ('arr«'aii.
A ce bruit accourut madame Polichinelle, ([iii trouva Pierrot
dans une émotion sans pareille; ces phénomènes, dont il est trace dans Jérôme Cardan, lui semblaient inexplicables.
Pierrot oublia bien vite ses terreurs en présence de l'aimable femme Polichinelle ; il lui déclara son amour, lorsqu'on enteadit au loin la chanson reconnaissable du mari.
— S'il vous trouve ici, vous êtes perdu, dit la jolie Polichinelle.
Et il n'y avait pas moyen de se sauver.
—•Ah! s'écria Pierrot, donnez-moi vite cette grande barbe qui est à l'étalage, votre homme ne me reconnaîtra pas.
En un clin d'œil le déguisement fut opéré, M. Polichinelle entra et ne reconnut pas Pierrot; mais, voyant Pierrot avec la barbe qui en remontrait à celle du Juif-Errant, il pensa que c'était une pratique, et il le fit asseoir.
Pour une barbe pareille, il fallait un de ces rasoirs cyclopéens qui puissent lutter avec l'épéede Gharlemagne. Pierrot s'était assis, tremblant de se voir dans les mains armées d'un mari jaloux. Effectivement, quand le barbier eut coupé, non sans peine, la moitié de cette barbe immense. Pierrot fut reconnu. Le mari n'était pas cruel ; mais il prit plaisir à redoubler les angoisses du galant; il lui grattait fort le cou avec le dos du rasoir, semblait vouloir lui couper le nez ou un morceau de l'oreille. — Enfin Pierrot sortit non sans peine de tous ces désastres, et, persuadé que son mariage était l'unique cause de ses malheurs, il alla tiouver le juge et lui demanda s'il était permis de vendre sa femme légitime. Le juge répondit que la législation particulière à leur village ne disait rien sur ce sujet, qu'alors on pouvait passer à la vente.
Pierrot mena donc sa femme au marché, suivant l'usage d'Angleterre, et la fit crier par le crieur public; mais il avait compté sans la pitié publique. Polichinelle, homme |de mauvaises mœurs, fut houspillé par la foule, pour avoir mis une simple enchère. A la fin Pierrot fut en butte aux mauvais traitements de madame Polichinelle, de Colombine, de Gassandre, qui se révoltèrent d'un si mauvais procédé.
Tous tombèrent sur lui, et madame Pierrot elle-même lui livra un dernier combat dont il finit par se tirer en prenant la fuite.
Pierrot se retrouva dans les bois, toutmeurtri et couché sous un grand chêne. Il se livrait à de fâcheuses conjectures sur sa triste
position maritale, lorsqu'une vieille sorcière, qui garde les cochons et que tout le pays connaît, lui tint le langage suivant, qui lui sortait de la bouche en forme de beaux vers, suivant son habi • tude :
Le mariage n'est pas ton lot, Mon blanc Pierrot.
Tu n'es pas fait pour les soins du ménage, Toujours t'en empêchera ton image.
Reste célibataire sans fiel:
Le célibataire habite le ciel (1).
Pierrot profita de cet enseignement, fit un cadeau h sa femme pour rindcmniser de ce qu'il lui avait fait souffrir pendant la première nuit des noces et partit en voyage.
Et tout linit par des danses et des chansons.