‹ Souvenirs des FunambulesChapitre 34 sur 43 · VOYAGE A LONDRES · texte numérisé non relu

VOYAGE A LONDRES

Un mythe de train de plaisir dévoilé. — Boulogne, capitale de l'Angleterre. — Le chapeau vert-pomme de M. Weil. — Les arts malsains contrarient la nature. — Meurtre du Vol rapide. —^ Initiation aux forces provinciales.

Le train de plaisir a ceci de neuf, que, la veille, vous êtes à travailler , vous ne pensez pas à voyager ; vous passez dans la rue, vous lisez une affiche, vous admirez le bon marché du voyage ; les affiches se répètent à chaque pan de muraille, elles entrent dans votre tête ; vous y pensez tléjà trop; vous vous efforcez de chasser ce commencement d'idée fixe. Un ami vous rencontre, il est un peu plus décidé; tout est conclu, on part.

Je veux donner aux voyageurs en train de plaisir une iustruction très-utile, c'est de faire croire aux employés du chemin de fer qu'un wagon est plein quand il n'est qu'à moitié, leçon que j'aurais payée bien cher si je ne l'avais suc trop tard ; mais il faut plusieurs voyages pour former l'expérience.

D'abord, il est bon que chaque voyageur se d('(loubIo;il ôto son second paletot, passe dedans sa canne, et coiffe la canne de son chapeau. Ce mannequin, sorti évidemment de l'imagination d'un peintre, est aussi simple que les œuvres du génie, et trompe les employés du chemin de fer, comme les bonshommes de paille, dans les champs, intimident les oiseaux pillards. ♦

Vers les sept heures du soir, il commence à faire nuit; l'employé du chemin de fer inspecte les wagons, regarde rapidement les six voyageurs vrais elles six voyageurs faux, et passe à un autre wagon. Alors il est permis de s'étendre avec autant de bonheur que sur le meilleur divan: l'administration en est quitte pour atteler quelques wagons de plus.

Il est bon aussi de donner la clef d'une plaisanterie qui court tous les chemins de fer, et qui, à l'heure qu'il est, est peut-être répandue en Allemagne, laissant l'esprit de chacun torturé par un cri aussi mystérieux qu'un hiéroglyphe.

— Dupoty! tel est le cri que répètent tous les jours cinquante mille voix, sur toutes les lignes do Paris à Londres, à chaque relais.

Il faut être bien peu flâneur pour n'avoi? pas remarqué sur les monuments publics une inscripiton et un dessin grossier qui tourmenteront les générations futures.

L'inscription, c'est : Crédeville, voleur.

Le dessin, c'est: Le nez de Bowjinier.

Paris a toujours eu le privilège de ces plaisanteries impossibles qui ne s'expliquent pas, qui renferment quelquefois un drame, et qui, parties de la main d'un jeune rapin pour s'étendre sur tous les édifices, gagnent la province et l'étranger sans jamais trouver d'interprètes.

Les numismates qui retrouvent an portrait sur une médaille entièrement fruste, les Champollion contradictoires qui tous les jours expliquent l'obélisque d'une nouvelle façon, les savants qui déchiffrent les inscriptions assyriennes, ceux qui se vantent de 'lire la langue clou, comme on l'a dit plaisamment à propos des monuments assyriens et de M. de Saulcy, tous ces archéologues stM'aient embarrass(»s devant l'inscription Crcdwillc, voleur, devant le dessin du iiez de Bouijhiicr.

Après la révolution de FévriA, lorsqu'il pril à In gnnle

nationale la fantaisie de voir Londres, il paraît qu'an des camarades, du nom deDupoty, se trouva en retard et ne put monter en wagon quand les derniers sifflets de la machine annoncent qu'elle reprend sa couise. Toute la compagnie s'égosilla à appeler Dupoty, qui ne paraissait pas. Au relais suivant, nouveaux cris de Dupoty, Peut-être élait-il entré dans un autre wagon. Jusqu'à Calais, les gardes nationaux appelèrent Dupoty, qu'on voulait bien supposer encore endorini. Sur le bateau à vapeur, pour égayer ceux qui avaient le mal de mer, on leur criait aux oreilles : « Dupoty 1 » Dans les rues de Londres, nos gardes nationaux émancipés, et voulant faire des farces aux Anglais, leur* demandaient des nouvelles de Dupoty. En revenant en France, mêmes cris, même tapage.

Ce cri resta dans Tesprit de tous les paysans curieux, qui regardent encore avec stupéfaction, aux barrières, la lourde machine fuyante. Il est à présumer que quelques gardes nationaux, sans doute des commis-voyageurs, firent de nouveaux voyages sur la môme ligne ferrée, et continuèrent la tradition en appelant Dupoty.

Toujours est-il qu'aujourd'hui, à chaque relais, d'un wagon sort le cri : « Dupoty 1 » Aussitôt, cinquante voix s'unissent à cet appel et font retentir le chemin de fer du môme cri.

Je conseillerai aux caractères trop français de ne pas quitter directement Paiis pour Londres.

Boulogne-sur-Mer est la meilleure préparation au voyageur qui n'a jamais vu l'Angleterre. C'est une ville qui n'est ni française ni anglaise, et qui tient des deux pays à la fois. Boulogne est à Londres ce que Strasbourg est à Mayence.

Le Français qui n'a pas le spleen à Boulogne peut s'embarquer hardiment ; mais combien Londres sera funeste à celui qui ressentira déjà en France de vagues tristesses l

Boulogne est une ville ^m\e, bourgeoisement aristocra-

tique, sans aucun monument. Mii première course fui vers le Musée, où je devais rencontrer un tableau de Brawer; mais lîoulogne était dans les pieuses traditions de notre ancienne direction dos musées, qui, aux époques du Salon, recouvrait avec les toiles peintes d'haujourd'hui les chefs-d'œuvre d'autrefois.

Une exposition indigne d'aquarelles, de sépias, de portraits à l'huile, de fleurs peintes par des dames, masque les toiles du Musée ancien. Cependant ce Brawer, avec ces murs de cabaret enfumés, m'aurait consolé des grandes maisons droites de la ville; j'aurais pu oublier, avec les pipes des Flamands, les cigares des lions provinciaux : les ménagères au nez rouge , qui apportent de la bière dans de petits pots de grès cà fleurs bleues, m'auraient distrait des marchandes froides et guindées dans leur comptoir.

Si j'avais vu le Brawer, je ne passerais pas mon temps à dire du mal des produits anglais qui s'étalent au devant de toutes les boutiques. Ce n'est pas que la faïence française soit aujourd'hui bien estimable, et certainement je rougirais d'avoir chez moi un de ces pots en porcelaine qui se voient partout à Paris.

Mais il me semble que l'Angleterre est encore i»lus à plaindre que nous du côté de la poterie ; elle invente des pâtes particulières qui donnent des nausées rien qu'à les regarder : sur des fonds de pâle blanche, elle ajoute des bas-reliefs couleur \iolet-tendre, dont la sculpture est plus fade que le ton. Pour la question de forme, le vjisene veut pas se montrer supérieur au peintre et au sculpteur ; il s'elïace, se fait modeste et reste prétentieux malgré tout.

On ne rencontre que des Anglais et des Anglaises par les rues : les Anglais ne sont pas gracieux, surlonl depuis \uw certaine coilTure qu'ils sembleiU affiH'lionner, et don! je voudrais pouvoir donner une description exacte. Il s'agit d'un chapeau en feutre (lUi aexacloiiU'Ul la forme du chai>eaud<v

Chinois, c'est-à-dire une calotte qui emboîte juste le crâne et qui dégage les yeux en se retroussant orgueilleusement par tous les côtés.

Cette coiffure, qui n'est commandée par rien, qui forme des gouttières sans fin, qui ne protège pas contrôle soleil, est généralement couleur olive. Quelques Anglais audacieux osent se montrer dans les rues avec de pareils chapeaux en feutre vert-pomme.

Inévitablement, nous en verrons bientôt à Paris, et nous en porterons. La manie d'imitation anglaise est poussée si loin chez nous, que j'ai rencontré à Boulogne un seul Parisien, qui a été poète, qui écrit en vers et en prose, qui est habitué du Divan, qui a fait des rom&ns et des livres d'histoire, en allemand et en français, qui a écrit des petits chefsd'œuvre, \es Histoires de village, qui parle les deux langues aussi indistinctement Tune que l'autre, qui a obtenu vingt mille voix aux élections de la Seine, qui allait prendre des bains de mer, enfin M. Weill.

M. Weill portait un chapeau de feutre vert-pomme !

La ville est tellement anglaise par ses inscriptions, ses costumes, ses habitudes, sa cherté de vivres, que. tout subit l'influence britannique. J'aime à regarderies poupées des marchandes de modes, dont la mission est de prêter leur crâne en carton aux formes de bonnets et de chapeaux de femme. En France les demoiselles de carton ont la bouche rose, sourient perpétuellement au public; elles ouvrent de grands yeux étonnés et vous regardent quelquefois avec une telle ténacité, qu'il est impossible de soutenir le feu de leurs prunelles.

A Boulogne, ces demoiselles de carton ont changé de manières: elles se sont faites Anglaises: elles sortent cependant des fabriques de la rue aux Ours, mais elles ont compris qu'il ne fallait pas froisser le c«?«/ anglais. Les poupées des marchandes de modes boulonnaises pincent la bouche, ne

VOUS regardent pas de cet œil particulier à la grlseite Parij^ienne: elles prennent un maintien et se font prudes, en attendant qu'elles se fassent blondes; car rien, je crois, ne saurait changer la franche couleur noire de leurs cheveux si lustrés, arrangés en bandeau par un pinceau fils de l'Allemand Cornélius.

Cependant Boulogne a un coin important, le quartier des Pêcheurs, que les touristes ne visitent pas souvent, personne ne se doutant dans la ville que la curiosité peut s'attaquer à un quartier escarpé et montueux, roide comme une échelle droite, où les vieillards trouveraient peut-être plaisir à considérer la perspective des pêcheuses en jupon si court et si rouge, qui s'échelonnent du haut en bas de le rue, sans penser aux distractions que leurs jambes nues peuvent donner à des habitués de l'Opéra.

Dans cette rue, un petit polisson se mi/ à crier: « Eh! Parisiens! » Nous grimpions sans nous retourner. « Eh! Parisiens! » conlinua-t-il de crier. Les paysans des environs de Paris, quelques provinces ont un tel mépris et une telle défiance du Parisien^ que je croyais à une insulte, lorsque le gamin nous appela Parisiens pour la troisième fois en demandant un sou.

C'était un compliment.

Je l'ai remarqué ailleurs dans des campagnes environnantes, où l'on s'étonne de ces quantités de voyageurs qui arrivent par les trains de plaisir; et je regrette de m'être laissé aller à une plaisanterie vis-à-vis d'une grosse paysanne, d'une belle santé, bien habillée dans son justaucorps de drap, mieux taillé que le corbage d'une amazone aux Champs-Elysées.

— Vous êtes de Paris, est-co que vous êtes venus beaucoup à l^oulogne? nous dit-elle en nous arrêtant sur la roule.

— Oh! beaucoup.

Connue nous étions en blouse el \o sac au dos :

2/jO SOUVENIRS

— Qu'est-ce que vous vendez ? dit-elle en me regardant plus spécialement.

— Je vends de la littérature.

La paysanne se retourna vers sa compagne, qui allait avec elle entendre la messe au village voisin, et parut un peu inquiétée par ce commerce qui lui paraissait singulier.

Je crois que le peuple de Boulogne n'aime pas les Anglais, dont il vit, ce qui arrive assez communément entre le supérieur et l'inférieur.

Quand on est arrivé en haut de la haute ville, on voit se dérouler un immense panorama, la mer, le port, la vieille jetée et la neuve, l'établissement de bains, la ville. ,

Ce panorama ressemble à un panorama en liège.

Les maisons sont de trente-six couleurs, qui ne sont pas plus motivées que les couleurs voyantes des villages emprisonnés dans des boîtes de joujoux; les couleurs ont le ton mat empesé du bouchon peint.

Boulogne, vu du haut des falaises, ressemble à s'y méprendre aux petits modèles de ports de mer du Musée de marine du Louvre; il ne manque qu'une grande glace pour empêcher la poussière de tomber sur la ville. Quelques gardiens en redingote bleu de ciel à boutons d'argent qui se promèneraient tristement à côté de poteaux sur lesquels se lirait : « Ne touchez pas, S. V. P.,» compléteraient l'illusion.

Ai-je le caractère mal fait ou l'œil mal construit? Je ne le crois pas. Mais cette idée de liège ne m'a plus quitté. Je crois qu'il est fâcheux que le liège soit arrivé à une trop grande servilité exacte dans la reproduction de la nature, et qu'on devrait interdiie cet art de décoration de cheminée qui vous enlève tout plaisir en présence de sujets réels.

Il faut savoir avouer ses rêves, ses maladies et ses travers d'esprit, si importants quand ils sont sincères, mais si déplorables quand ils passent à l'état de paradoxe, et qu'on s'en fait un jeu et un titre.

Bien souvent la nature m'a paru une mauvaise imitation de la peinture : conséquence logique d'une mauvaise éducation. Nous sommes tellement gâtés par la civilisation, que nous n'avons plus d'yeux pour regarder la nature. Pendant nos vingt premières années, ceux qui ont vécu au milieu de la campagne, passent" tous les jours devant des rochers, des arbres, des blés, et ignorent la forme et la couleur de ces arbres, de ces rochers et de ces blés.

Je dis ce qui m'est arrivé, et ce qui est applicable à beaucoup d'individus qui n'ont pas eu mon bonheur; car, plus tard, à force de voir de la peinture, je me suis pris à aimer les prés verts de Jules Dupré et les matinées brumeu ses de Corot.

Un ou deux ans après avoir passé mon temps devant des tableaux, je revois un pays ou j'avais vécu cinq ans, et que je n'avais jamais vu ; ma première pensée a été : ~ Cela ressemble à un Jules Dupré.

Dans la province du Velay, les rochers sont couleur de rouille, grattés, grattinés, roussis, cuits au four; on dirait que Decamps et ses élèves ont été employés par la municipalité du Puy à décorer les rochers, alin d'égayer les Parisiens qui aiment ces sortes de peintures.

Et puis on calomnie la nature ; elle n'a plus que l'intérêt d'une huitième représentation, si fastidieuse ([uand on a vu les sept premières. Cela vient de ce que vous avez fait votre éducation par la peinture, qui a un certain avantage sur la nature; car la ptunlure arrange toujours un peu, choisit les motifs les plus heureux, el a soin d élaguer certaines maladresses causées souvent par la main des honunes. La nature n'est jamais maladroite ; tout a été bien et beau dans la création, mais les hommes ont desséché des rivières, ont arraché di's forêts entières, ont ameni' de Teau là où il \ avait du bois, et piaulé des artichauts la où y il avait de la vigne.

2/i2 SOUVENIRS

C'est ce qui exiy.iqueramusantevariétédcsenvironsde Paris.

Autour de Paris, pas plus loin qu'à trois lieues de distance , vous traversez des paysages charmants : mais ce ne sont que des écliantillons. La banlieue résume tous les pays deja France, commela ville résume toutel'industrie de la province.

Quoique j'aie heureusement perdu l'habitude de regarder la. nature en me servant d'un tableau pour lorgnon, le port de Boulogne en liège est resté dans mon esprit, et je déplore cette ressemblance avec un art méprisable, comme la vue d'un homme dont les chairs rappellent les figures de cire me fait peine.

On peut monter aux falaises par des chaises à porteurs. 11 est singulier qu'une ville aussi neuve que Boulogne ait laissé subsister de semblables moyens de transport.

La ville ne possède que deux chaises à porteurs, il est vrai, mais deux pleines d'orgueil.

L'une, couleur aurore, a pour titre : Chemin de fer. Que d'ambition! L'autre, qui est d'un lilas tendre, s'intitule : Le Vol rapide !

On comprendrait encore un nom comme celui de ce loway, qui s'appelait la Phiie-qui-marcJie. Cela aurait un sens; car, par un temps de pluie, une chaise à porteurs n'est pas à dédaigner, et elle marche. Mais se comparer à la puissante €t rugissante machine de fer, avec ses sifllemenls et ses dangers ! oser se mesurer à l'aigle ! Le Vol rapide ! Si je ne l'avais pas vue, la bourgeoise machine, transporter aux bains une Anglaise longue et maigre, qui n'était pas lourde ! et cependant le Vol rapide s'arrêtait à chaque coin de rue, se reposait, essuyait son front.

Mais, en revenant d'Angleterre, j'ai appris que la chaise à porteurs avait été punie de son orgueil immodéré. Un journal de Boulogne contenait quelques lignes sur l'audacieuse qui se parait de vains titres :

DES FUiNAMBULES. 243

« Dans la nuit du 17 août, des malfaiteurs se sont introduits dans le Vol rapide, qui était déposé près du bal des Tintelleries. Ils se sont livrés à des actes de sauvagerie que l'ivresse à peine saurait excuser. On a retrouvé dans la ville des morceaux d'étoffe jaune souillés qui ont été reconnus pour avoir appartenu au Vol rapide; mais on n'a pas retrouvé la chaise à porteurs, qui aura été fracassée ou jetée à la mer. Une enquête est ouverte. »

Dans les Deux frères, M. de Balzac a peint, avec tout le comique que comportait un pareil sujet, un groupe de jeunes gens de Châteauroux qui ravagent la ville toutes les nuits, et dépensent leur activité, leur force et leur intelligence en farces nuisibles aux bourgeois. J'ai bien peur que la police anglo -française de Boulogne ne découvre rien quant cà l'assassinat de la chaise à porteurs, si elle croit aux iimlfaiteiirs , comme le journal semble l'indiquer, car j'ai entendu parler là-bas d'une bande de fous qui n'est peutêtre pas aussi bien organisée et aussi inventive que celle do Châteauroux, mais qui existe à Boulogne comme elle existe dans toutes les provinces.

Mais, avant de parler de mes imprécisions dans les théâtres populaires de Londres, je désire raconter comment une do ces bandes fut punie par ses propres mains. ^ Dans une des petites villes de la Picardie, il y a douze ans, ^ Laon, six jeunes gens, sans passer de contrat, sans avoir prononcé de serments, se réunissaient tous les soirs, à dix heures, dans un appartement qui ne s'ouvrait à personne et qui était le plus singulier musée de l'Europe. On ne voyait accrochés aux murs que réverbères, enseignes, plats à barbe de cuivre ou d'étain, statues de bois qui servent à décorer la maison d(^ divers artisans, tels que des saint Crépin, cordes h puits, volets de boutiques, cuves et tinettes, seaux de puits, etc., etc.

Ce musée avait été formé avec la peine qu'on a eue à retrouver les débris du naufrage du Voujcur. Chaque boutiquier aurait pu en réclamer un article. Cette collection, peut-être unique en Franco, avait plus d'une fois fait veiller le commissaire de police et ses agents. Des gardes nationaux provoquèrent des rondes hors de tour pour essayer de s'emparer des brigands qui semblaient avoir juré la ruine des boutiques; mais les six jeunes coupables, qui semblaient desagneaux paisibles, connaissaient tousles préparatifs de défense, detransportation sur un autre point, et préparaient des homélies locales au rédacteur du journal de l'arrondissement.

Ayant usé à peu près toutes les enseignes, ayant barbouillé tous les monuments, ils s'en prirent aux voitures. Par une nuit neigeuse de janvier, les six, en rôdant, découvrirent, sur les remparts, un cabriolet de bourgeois qu'on laissait ordinairement en plein air, sans qu'il lui ftit jamais rien arrivé de fâcheux.

Dans cette petite ville, il existe un endroit dit les Cinq- Ruelles, qui compte au nombre des sept merveilles du département. La province n'est pas difficile dans le choix de ses merveilles. Le seul merveilleux des Cinq-Ruelles était d'offrir cinq petites rues étroites formant dix coudes avec les caprices d'un zig-zag. Le malheureux cabriolet fut entraîné vers les Cinq-Ruelles. Après des travauxinouïs, on parvint à faire entrer la voiture dans la troisième ruelle, celle du milieu.

Il y a une providence pour les écervelés comme pour les ivrognes, rien ne les troubla dans leur entreprise difficile; ils avaient accompli un acte plus merveilleux à lui tout seul que les sept merveilles du département, car ils avaient fait entrer à force de génie la voiture dans le dédale de ruelles, mais il n'était pas plus possible à eux qu'à quiconque de l'en faire sortir.

La jeunesse trouve pour ces sortes de plaisanteries des enthousiasmes etdes forces qui soulèveraient des montagnes.

L'un des six fit observer qu'il serait bon de garnir la voiture, c'est-à-dire de l'entourer de toutes sortes de pavés abandonnés, qui contribuèrent à faire des cinq-Ruelles une espèce de citadelle inexpugnable, avec une telle barricade au milieu.

Après ces prodiges, les six, pleins de joie, allèrent se reposer. Le lendemain matin, l'un d'eux fit appeler son domestique ; il avait à faire une course dans une ferme des environs, et il lui commanda d'atteler vivement le cheval au cabriolet.

Une heure après, le domestique revint tout tremblant.

— Monsieur, la voiture est perdue.

— Comment perdue ?

— Je l'ai cherchée longtemps, maijeTai retrouvée.

— Eh bien, parlons !

— Mais il vaudrait peut-être autant qu'elle ne fût pas retrouvée, carie diable ne la ferait pas sortir des Cinq-Ruelles.

Le maître pousse un cri, saute en l'air et s'écrie :

« Ah ! les Cinq-Ruelles ! »

Dans l'espèce d'ivresse qui monte au cerveau et qui enivre comme de la poudre quand on se livre à de pareilles excentricités, le jeune homme avait été un des plus ardents à fourrer sa voiture dans l'impasse.

MADAME Cl'XESTE.

L'Italie et los Pcrroquots contraires ;\ Hoffmann. — Madame Céleste, ex-danseuse. — Etudes sur la pantomime an{,^laisc. Ilati'quin et le gnome proteeteur. — Paresse da^. mimes français : de la cloNvnorie. — Le hareng hygiénique de Punch.

Il \ a beaucoup de gens ([ui onl le bonheur de n'avoir /Wnais voyagé; leurs occupations, leurs affaires, hnir ciim-

2li(S SOUVENIRS

merce, le manque d'argent s'y opposent» Et cependant ils pensent tous à un grand voyage : les uns rêvent la Chine, les autres l'Allemagne, ceux-ci l'Ecosse, ceux-là l'Espagne. Il n'y vont jamais et n'en sont pas moins heureux , jusqu'au jour où la mort vient frapper à leur porte et les avertit qu'il est temps de partir pour des pays moins connus.

Ce n'est guère le moment de penser à l'Allemagne ou à l'Ecosse; on oublie ses rêves passés pour entrer dans ce grand pays mélancolique dont aucun voyageur ne nous a laissé de description.

Hoffmann est mort ainsi, avec l'idée fixe d'aller en Italie, que jamais sa bourse ne lui avait permis d'espérer. C'est une des plus singulières idées do grand homme : être Allemand et penser fà l'Italie, quitter Mozart et Beethoven pour aller entendre je ne sais quels Verdi de l'époque.

Hoffmann voyait l'Italie à travers Gozzi, son auteur favori , écrivain humouriste , dont la plus grande valeur est d'avoir servi d'engrais à l'auteur des Contes fantastiques.

L'Italie n'aurait pas plus alimenté le génie d'Hoffmann que le terrible perroquet ne remplaça le chat Murr. H faut que la perte des personnes aimées soit bien poignante pour vous faire tomber dans des aberrations étranges.

« Vers le matin, mon pauvre chat mourut , écrit Hoffmann h Hitzig, et, depuis ce moment , ma femme et moi trouvons la maison toute déserte. Je me proposais d'aller ce malin chez Fiocati , acheter un perroquet pour ma femme, mais elle n'a pas voulu. » Je m'étais trompé. Hoffmann n'avait eu que l'intention d'un perroquet : mais rien que l'intention dénote d'immenses chagrins.

.T'ai compris une seule fois 1(3 porro(iuet : c'est quand je l'ai

vu chez M. J J , mordant les chapeaux des visiteurs

et les picotant comme des échaudés. Cet oiseau qui ne raisonne pns, qui parle à tort et à travers , qui se répète , qui a l'air brillant par son plumage, qui c^^t fort laid de forme, qui

mord; qui est gourmand, qui est buveur, qui est bavard insipide et vieille femme; cet oiseau révélait plus qu'on no pense le critique.

Mais chez Hoffmann !

J'aime encore mieux lui passer ses envies de voyager en Italie. Pour moi, je rêve la Hollande, que je regarde souvent dans des gravures de Brueghel; je rêve de voir des ports de mer chinois, et je rêve de saluer tous les vieux maîtres néerlandais, dont on ne saurait se lasser. Plusj'en vois, plus j'en veux voir. Il y en a qui disent : Ce sont toujours les mêmes 4j petil'' hommes à nez rouge, qui se tournent contre le mur pour satisfaire à des besoins que la justice de paix taxe de quinze francs d'amende; toujours de vieux fumeurs de pipe qui ne se gênent pas pour fourrer leur main sous le fichu des ménagères; toujours des buveurs qui s'en vont aussi, trop pleins de vin, auprès des murs, délit que la ville de Paris ne punit pas encore; toujours de la batterie de cuisine. Les Flamands seront toujours beaux et toujours intéressants à regarder, parce qu'ils sont sincères. La sincérité est l'eau de Jouvence des œuvres d'art. La nature qui ne change pas est toujours neuve.

C'est parce que j'ai rêvé toute ma vie la Hollande que je suis allé par hasard en Angleterre, dont je ne lUt» souciais guère. Et il est peut-être bon d'annoncer dès à présent que je ne suis pas un guide dans les rues de Londres ; je ne dirai pas combien de fois on sonne à une porte pour prouver ses titres de noblesse ou de doint^sticité; je n(^ rendrai pas compte des parlements; je ne donnerai aucune notion de la vie anglaise, car je n'ai ri(^n vu de tout C(^la. Chacun rajiporte do ses voyages quelques notes intéressantes sur l'histoire, l'état des arts, les mœurs. Je ne ni(^ suis iiiquii'ti'. que nuMliocrement de ces particularités; j'estime d'ailleurs qu'il faut vivn^ un an dans une ville, la plus petite, pour arriver à la deviner.

Je ne suis pas un voyageur spontané.

Mais j'ai vu madame Céleste.

Madame Céleste est une Fran(jaise; ainsi j'ai attrapé le plus violent mal de mer pour aller en Angleterre faire la connaissance d'une Française. 11 m'eût été facile à Paris d'emporter cent lettres de recommandation pour différents personnages célèbres qu'on ne peut aborder sans lettre d'introduction ; j'ai préféré continuer la vie parisienne, si facile, où on se présente tout seul et où on est bien reçu quand on en vaut la peine.

Madame Céleste est la directrice du théâtre Adelphi, qui correspond à peu près à nos Funambules. La pantomime est autant en honneur à Adelphi qu'au boulevard du Temple, et les matelots anglais y apportent leurs grognements bruyants et enthousiastes.

Ce fut une danseuse célèbre que madame Céleste, dans son temps; elle brillait surtout dans les combats. Mais peu à peu l'embonpoint l'avertit de déposer la hache d'armes ; le trop d'exercice amenait une santé considérable dans les jambes et les bras; en femme prudente, la danseuse avait fait des économies qui lui permirent d'acheter le théâtre, où elle gagne beaucoup d'argent. Il est vrai que jamais je n'ai vu à Paris un directeur plus actif, un metteur en scène plus intelligent ; madame Céleste mène tout, dirige tout, les danses, la pantomime, les costumes, les machines.

Il y a un siècle à peu près, un Anglais original s'avisa de faire construire un théâtre de farces et de pantomimes; il y logeait, y mangeait, y couchait: il faisait les pièces, les soufllait, dirigeait les acteurs. L'Anglais resta quarante ans sans sortir de son théâtre, qui devint tellement à la mode qu^ longtemps de grands dignitaires anglais firent des démarches avant de pouvoir pénétrer auprès de l'excentrique directeur.

L'entrée du petit théâtre de farces était aussi avidement sollicitée que l'entrée du foyer de la danse de l'Opéra.

On invitait partout lo directeur à de splendides fêtes, il refusa toujours. Pour vaincre sa sauvagerie, il fut convenu, finalement, que le samedi de chaque semaine- serait célébré par un grand repas dans le théâtre. Là seulement, sept des plus grands noms de l'Angleterre furent admis à ces soirées, où se traitait, avec le sérieux que comporte un pareil sujet, l'esthétique de la pantomime et des moyens qui peuvent contribuer à l'agrandir et la glorifier.

Madame Céleste n'est peut-être pas aussi grandement artisteque cetAnglaisbizarre, mais elle se donne autantde mal. Elle aime son théâtre, adore la pantomime et la comprend.

Comme nous nous entendions avec madame Céleste! quelle aimable conversationnistc I Avons-nous causé de l'art ! Quand je me trouve en face de semblables personnes, il me prend de fortes envies de mariage.

Cependant, nous étions deux principes en présence, deux systèmes aussi absolus que le bien et le mal, l'école classique et l'école romantique, l'école*Tomantique et l'école réaliste, le beau et le laid, les matérialistes et les spiritualistes : naturollemwit madame Céleste représentait l'école anglaise, moi l'école française.

La pantomime anglaise est luxuriante d'extravagance; j'ai fait tout mon possible pour amener la logique dans la pan*^ tomime française.

Nous étions donc deux adversaires ; mais les détails nous rapprochaient en enthousiastes tous les deux de l'art aimé, nous nous pardonnions nos systèmes en ennemis généreux.

C'est à Adelphi que je vis jouer, dans la loge directoriale, le Gnome prolcclcur. Je n'ai pas compris grand'chose à la pièce, qui est iucompri''h(Misil)U*; mais combien j'ai estimé les détails! Dès le prologue parut une jeune femme blonde qui représentait la déesse des eaux; elle semblait avoir des yeux tout exprès, de grands yeux bleus noyés qui semblent heureux au fond de la mer. Elle chanta une charmante pe-

tite mélodie anglaise qui me parut approuver les amours d'Harlequin et de Colombine.

Il faut voir les transports de ces deux jeunes amants si brillants de jeunesse et de costume. Harlequin semblait n'avoir qu'une paillette sur le corps, tant son costume en était saupoudré; agile, souple et ondoyant, on eût dit un long et coquet poisson aux écailles scintillantes, nageant tranquillement.

Colombine avait le costume le plus coquettement voyant de théâtre : beaucoup de fard aux joues, de grands yeux noirs avec des cils aussi prononcés que ceux d'une femme de Constantinople , la bouche plutôt grande que petite, un nez plein de curiosité qui se redressait légèrement vers le cintre, tout le déhanché d'une danseuse espagnole.

Elle courait perpétuellement après Harlequin 1 c'était la femme qui aime, qui veut que tout le monde le sache , et qui le dit :

— Harlequin î criait-elle d'unesingulière façon que la plume ne saurait rendre, car l'actrice semblait aspirer les deux premières syllabes/i«r/', pour appuyer coquettement sur le quin.

Et elle lui sautait au cou, l'emprisonnait dans ses bras et l'embrassait avec une ferveur inconnue aux actrices parisiennes. J'ai beaucoup envié le sort de cet harlquin, malgré son museau noir.

L'amoureuse Colombine n'avait qu'une jarretière qui appelait autant l'attention que ces beaux bracelets d'or massif que certains peintres italiens ont attachés beaucoup plus haut que le genou, sur la chair orangée des belles courtisanes vénitiennes.

Harlequin paraissait attacher un grand prix à cette unique jarretière; il faisait les plus éloquentes déclarations tout le long de la pièce, et employait toutes les ruses d'un garçon de noce de village pour arracher le ruban.

— Harl'quini criait alors d'un joli ton de reproche la Colombine.

Et pour lui montrer qu'elle comprenait ses transports, elle lui sautait encore au cou, mais ne laissait pas prendre la jarretière.

Le gnome n'était protecteur que sur l'affiche; car il semblait mis au monde pour tracasser ceux qui l'entouraient. L'acteur qui jouait le gnome est un des plus remarquables mimes que j'aie jamais vus. Quand j'aurai dit qu'il avait un masque, on comprendra la difficulté d'être spirituel et grand comédien, la parole de la bouche étant interdite, ainsi que celle du visage.

La difficulté dans l'art ne prouve rien. L'homme qui a deux bras et qui s'en sert pour jmier du violon naturellement m'est plus sympathique oiue le musicien qui épaule son violon derrière son dos. Je plains les personnes qui s'cnliousiasment pour une mauvaise peinture, parce qu'elle est signée par un peintre né sans bras.

Aussi, l'Anglais ne m'a-t-il pas intéressé parce qu'il était spirituel ayant un masque ; il m'a plu parce que, le masque faisant partie de son costume de gnome, j'ai retrouvé derrière ce masque un profond comédien.

11 est vrai que le masque était mobile : il s'ouvrait vers la bouche et vers les yeux; mais le mime ne se servait de ces deux précieuses ressources qu'avec beaucoup de modération. 11 apportait dans ses jeux de physionomie de carton la haute prudence de Debureau père, qui, par un simple clignement de l'œil gauche, remuait la salle.

Le masque du gnome était vert luile, avec des sourcils très-brillants et une petite flamme factice au bout du nez.

Si le mime ne pouvait se servir do sa tigiire, toutes les expressions passaient dans les bras, et surtout dans les mains. Ce grand acteur, avec son costume rouge collant, son masque vert pîde à long nez brillant et sa perruque rousse, dont chaque juiil effaré se dressait comme ceux d'un chat (lui trouve un chien devant son assicUC; avait des ma-

nières d'un comique imprévu très-distingué, que je ne peux mieux rendre qu'en conseillant de regarder les nombreux types deMéphistophélèslithograpbiéspar Delacroix dans son Faust.

Les acteurs anglais et américains ont une qualité précieuse qui manque complètement aux meilleurs comédiens de Paris : la continuité du geste. Ils veulent être compris quand même, exagèrent le mouvement et le gardent.

Il est impossible de se tromper en voyant jouer un acteur de Paris ou de Londres : je ne parle pas de l'accent des deux nations, si différent; et pourtant l'accent du geste est aussi significatif. Un jour je remarquai parmi les figurants des Funambules un acteur à qui on avait confié un petit bout de rôle de nègre; le drôle était si comique, si saisissant (n'avait pourtant qu'un parapluie à porter et quelques coups de pied à recevoir), que je me dis qu'il y avait quelque chose de particulier dans ce corps.

Je demandai quelques renseignements; on me dit qu'il était Américain. Je l'élevai au grade de Polichinelle; il fut magnifique, inventa un cri cruel, remplit le théâtre de tapage. On l'appelait Deruddcr. Depuis, des régisseurs maladroits Tout condamné à s'habiller en Arlequin. On mettait un comique brutal dans les habits d'un gracieux; autant vaudrait faire jouer à Odry les rôles de jeunes premiers en bottes vernies, la bouche en cœur.

Les directeurs de théâtres sont bien coupables de laisser commettre de pareils crimes ; mais allez raisonner avec un directeur de théâtre l

Indépendamment de son talent de mime , l'acteur qui jouait le rôle du gnome était clo^\n. Je n'approuve pas la clownerie pure, et les pères qui font sauter leur famille en l'air m'inspirent assez de dégoût ; mais j'aime dans la farce un acteur qui rompt un peu la monotonie de l'action par quelques souplesses divertissantes.

Le gnome recevait d'un brutal seigneur des quantités de

coups d'épue; en s.^ qualité d'rtn^ surnaturel, aucun coup ne portait; l'épée lui traversait la poitrine, mais c'était tout comme si elle avait percé du brouillard. Le gnome, après avoir reçu ces bottes formidabb^s , se mettait les poings sur les hancbes, se dandinait, et n(; iiaraissait guère plus contrarié qu'une jolie femme qui sourit à son miroir. Il reculait ainsi, en se déhanchant gracieusement, jusque vers le fond du théâtre, et, par un triplo saut, revenait présenter sa poitrine au poignard avide du cruel tyran.

Le tyran était habillé de ce solennel costume d'Espngnol à crevés, invariablement couleur d'abricot, qui ne pourra pas plus disparaître de la scène que la maladie du corps d •■ l'homme. Le tyran s'obstinait ta vaincre son ennemi iin isible ; il jetait son épée et saisissait le gnome à bras-le-corps. — Ton corps est souple, tyran ! tu es ronq)u aux rudes fat'gues de la guerre; tes poignets sont de fer comme ton cœur; t'i n'en iras pas moins te promener les jambes en l'air, la t; [(• en l)as, appuyée sur la perruque hérisséo du gnome!

Après divers combats moi-AcilbMix, lo (\ rau si^ tniuvai' honteusement vaincu, car il. n'était pas iail à ces sorl.'s de luttes; jamais il ne toucliail terre, le guonie ignoraiil l'image figurée des poètes qui aiment faire mordre U> poussière à leurs héros. Le tyran se trouvait blessé d'avoir l'air de fuir, c;ir les eimps de i)ieii dugnomenes'adressaien! jamais que par derrière. Faisant sans doute une irè\e Ikuiorable, au tableau suivant on le voyait pair et compagnon avec le gnome qui apparnissnil velu en bailli.

0 vertueux baillisde Florianl baillis ivrognes de l'Opéra • Comique! baillis coureurs qui eneonlezà C.olelle! vous vou< seriez réunis tous (Misemblc, comiue les légitimistes, les orléanistes, les conservateurs ci l(>s réactionnaires, S(» réunis saicnt, jadis, pour protester conlre C(^ b.iilli anglais, ansi terrible à vos yeux que monsieur Socialisme aux ycii\ de la rue de Poiliers!

25/i SOUVENIUS

Le gnome avait passe négligemmeiU la robe noire de la magistrature; il était tombé sur la première grande perruque venue; il marchait avec une haute canne à pomme d'ivoire. Et il se disait le bailli !

Sous la perruque à boucles noires, trop étroite, on voyait apparaître les longs poils rouges du gnome^ roides comme des brosses; les jambes rouges de Fctre surnaturel, ses mains ougestius^i sortaient delà robe noire d'un magistrat qui connaît des délits et des crimes du village , qui boit le vin du paysan, qui caresse les filles sous le menton. Et il se disait

le bailli !

Était-ce la longue canne à pomme d'ivoire , accessoire traditionnel de tous les théâtres français, qui lui donnait cette insolence? On entend au loin le galoubet et le tambourin autre tradition nuptiale. Les paysans et paysannes entrent en dansant ; ils escortent la douce Colombine, pâle comme la neigea, qui est forcée, par des parents avares, d'épouser le cruel tyran.

Le bailli range toute cette foule ; il fait le majordome, le maître de cérémonies; drapé dans son manteau noir, il prend de grands airs. Eh quoi ! le village ne paraît pas étonné de ce bailli étrange ! Colombine elle-même, qui laisse serrer sa petite main dans les pattes rouges du gnome, ne s'inquiète pas de l'être mystérieux au visage vert, livide, avec une flamme au bout du nez, qui a une double chevelure, une hérissée et une peignée, une rouge violent et une noire lustrée.

Non non, non, ce n'est pas là le bailli de Salency, le aiUi (/(*/ conipUmvi'e, le bailli ii isse-taille qui dit aux paysans :

(( Chantez, chaulez ensumhle, Et chantez tour à tour. »

G(5 à quoi les paysans ne manquent pas de répondre ;

«Chantons, chantons ensemble, Et ch.'.ntons tonr à tour.»

Jamais les l)ail]is français n'ont gratté avec leur index le bout (le leur nez avec toute rinsistanco du bailli-p^nome: la flamme brillante qu'il a au nez le brûle perpéluellement; ce n'est pas un ornement futile, c'est un clfâtiment. Les supplices de Tantale, Prométhée, Sisyphe, expliquent cette flamme placée cruellement dans un tel endroit par un génie supérieur.

Ptmc// aussi gratte porpétuellomont son nez comique. (Voir la couverture symbolique du r<mc// anglais.) Maisque dejoie, que de finesse et de raillerie moqueuse dans ce grattement!

Personne de la noce, je lai dit, ne reconnaît \ faux bailli; personne ne dévoile les meiisouges do sa toilette. Luimême ne s'en soucie guère. Il jette sa canne à pomme d'ivoire, emblème aussi important que la cbaîne des huissiers. Sa toque le gène; il s'assied dessus- vt aplatit la plume. Quand le tyran veut s'asseoir sous le dais avec sa jeune fiancée, il trouve le gnome qui, oubliant son rôle de bailli, se livre sur les tapis brillants à des sauts de carpe exagérés, à des jeux d'anguille nerveuse. Mauvaise société que celle du bailli ! On le iirie de signer le contrat, et sa signature est dune suprême importance légale. 11 se tord par derrière le dos du fauteuil et salit l'actf^ d'unci signature grossière et insensée.

H a trempé dans l'encrier sa griiïe diabolique et signe avec son pied.

Kt voilà ce (lui fait l'importance de la pantominn^ et sa grandeur, c'(>st (pie rien ne s"(>\plique. Personne moins que moi n'est intéressé dans la question : t-nite mon truvre funambulesque est logicpie à désespérer Arislote; mais je sais comprendre les beautiv^ de mes adversaires et je sais les louer. Ainsi, d'abord le gnome combat eonlic le tyran; rien n'(>st mieux exposé; dix minutes ai^rès, ils sont inséparables comme saint Antoine et son petit cochon. L'auteur ne l'ex jilique pas. Le gnome sliabille en bailli; les invitt's de la noce sont censés ne pas le reconiiahre; l'auteur ne lexitliquo

pas encore. Au milieu de toutes ces indécisions, peut-être à cause de ces indécisions vagues et flottantes, le drame est complet et saisissant. Il y a bien peu de personnes à Paris qui comprennent ces sortes de mystères dramatiques, et qui ont l'amour sincère de ces muets spectacles. En tête, je citerai Théophile Gautier et Gérard de Nerval, qui m'ont si puissamment aidé dans mes efl'orts ; et, à côté d'eux, mon ami Baudelaire, dont je veux citer un fragment inédit, tiré d'un article sous presse depuis quinze ans seulement : De la Caricature y et (/ènéraleinent du Comique dans les arts. Ce qu'il a dit du Pierrot anglais, nul ne saurait mieux le dire, et je n'ai pas essayé de lutter avec lui :

« Le Pierrot anglais n'est pas le personnage pâle comme la lune, mystérieux comme le silence, souple et muet comme le serpent, droit et long comme la potence, auquel nous avait accoutumés Dehureau. LePiorrot anglais arrive comme la tempête, tombe comme un paquet, et quand il rit il fait trembler la salle. Ce rire ressemblait à un joyeux tonnerre, r/était un homme court et gros, ayant augmenté sa prestance par un costume chargé de rubans superposés, qui faisaient autour de sa personne l'office des plumes et du duvet autour des oiseaux ou de la fourrure autour des angoras. Pardessus la forme de son visage, il avait collé crûment sans gradation, sans transition, deux énormes plaques de rouge pur. La bouche était agrandi(î par une prolongation simulc'O des lèvres, au moyen de deux bandes de carmin ; de sorte que, quand il riait, la bouche avait l'air de s'ouvrir jusqu'aux oreilles. Quant au moral , le fond était le même que celui que nous connaissons : insouciance égoïstique et neutralité. Inde, accomplissement de toutes les fantaisies gourmandes et rapaces au détriment, tantôt de l'Arlequin, tantôt de Cassandre et de Léandre. Seulement, l<à où Debureau eût trempé le bout du doigt pour lécherun plat, il y plongeait les deux poings et les deux pieds, et toutes choses s'exprimaient

ainsi dans cette singulière pièce avec emportement : c'était le vertige de l'hyperbole . Pierrot passe auprès d'une femme qui lave le carreau de sa porte; après lui avoir dévalisé les 1 ochcs, il veut faire passer dans les siennes l'éponge, le balai, le paquet et l'eau elle-même.

« Pour je ne sais quel méfait, Pierrot devait être finalement guillotiné. Pourquoi la guillotine au lieu de la potence, en pays anglais? Je l'ignore ; sans doute pour amener ce que l'on va voir : l'instrument funèbre était donc amené sur les planches ; après avoir lutté et hurlé comme un bœuf qui sent l'abatloir. Pierrot subissait enfin son destin. La tête se détachait du cou, cette grosse tète blanche et rouge , et roulait avec bruit devant le souffleur, montrant le disque saignant du cou et la vertèbre scindée. Mais voilà que subitement, ce torse raccourci, mù par la monomanie irrésistible du vol, se dressait, escamotait victorieusement sa propre trie, connue un jambon ou une bouteille de vin, et se la mettait dans sa poche. Avec une plume , tout cela est pâle et glacé; que peut la plume contre une pantomime?

« La pantomime est l'épuration de la comédie. C'en est la quintessence , l'élément comiiiue pur, dégagé et concentré. Aussi, avec le talent spécial des acteurs anglais pour l'hyperbole, toutes ces monstrueuses farces prenaient une réalité étrangement saisissante. »

Ce que le poète a si bien exprimé en ces lignes, madame Céleste n'aurait pu le dire en termc^s auï«si éloquents; mais elle en a\ait tout le sentimenL .h» lui donnai à lire mes Feaillelons sur la panloiiuinc ((Hf/lidsc, qui relataient les désagréments survenus, au thc'àtre Adclphi, à mon acteur favori d'alors, Paul Legrand. 11 (^si bon de dirt^ qu'iMi 1817 je ne connaissais pas les mimes anglais, H que, sans point de comparaison, j'étais trop décide à donner l'avantage aux acteurs IVaneais. Madam(M'él(\^le ne m'eût pas soumis ses justes appréciations, que je serais revenu tout seul a la vc-

rite, à savoir combien est grande la supériorité , en science mimique, de l'Angleterre sur la France.

Paul Legrand ne fut pas tout à fait chuté à Londres, par esprit de nationalité, mais par un certain sentiment de lart.

Il entre donc en scène : ctonnement des matelots anglais qui peuplent la salle. « 11 ne ressemble guère à notre Pierrot. — Qu'il est maigre ! — Qu'il est long !— Qu'il est pâle ! » Telles sont les premières impressions du public , qui , après la première surprise, se dit : — Il est long, mais il est souple. Il va se tramer tout à l'heure comme Hamlet dans la scène des comédiens. Comme il va sauter! c'est une vraie plume! Et le public attendait toujours les dislocations de ce long corps pâle, qui cherchait des gestes spirituels de comédien, de fmes inîentious, sans se douter des désirs du public.

En outre, le mime français respirait l'inquiétude de la salle. Où était ce public enthousiaste des Funambules , qui envoie , les belles dames des bouquets et des oranges, les gamins des pommes? Les Anglais attendaient le clown et ne trouvaient qu'un comédien intelligent, qui n'osait désarmer le public en lui envoyant un de ces pieds de nez si chéris du paradis des Funambules. L'acteur, habitué à de sympathiijues indulgences, perd la tête en face d'un jury sérieux. Madame Céleste trouva le vrai mot pour peindre nos acteurs de pantomime.

— Ils sont trop paresseux , dit-elle , voulant rendre par cette accusation capitale que la clownerie fait essentiellement partie de l'art mimique. Théophile Gautier était bien du môme avis quand il conseillait à Paul , lors de ses débuts, d'étudier, dans le silence du cabinet, les mystères do la boxe et de la savate , exercices qui donnent de l'intelligence et de la souplesse aux membres.

Madame Céleste s'occupait do mille choses pratiques de son théâtre ; ses préceptes resteront longtemps gravés dans mon esprit. Je ne peux écrire tous nos entretiens; mais

la savante institutrice m'a fait cadeau d'une espèce de recette qui pourrait se vendre fort cher aux danseuses célèbres et que je dévoile aux aveugles de la barrière de Fontainebleau, qui exercent leur métier de rebouteiir en dépit de la Faculté de médecine.

Il est souvent arrivé qu'un danseur, en retombant sur ses pieds, ait le malheur d'attraper une foulure, une entorse ou tout autre désagrément qui arrête les représentations d'un ouvrage important, fait nuisible aux auteurs et aux directeurs de théâtre. Le jour delà représentation des Trois filles à Cassandrc, pantomime bourgeoise, le Pierrot, Paul, fut pris d'une entorse qui le tint huit jours au lit. Aux Funambules, cet accident vient du plancher, qui est divisé en tant de trappes, qu'il semble un jeu de patience propre k exercer d'aimables enfants à la géographie.

— Mais, généralement, me disait madame Céleste, les chutes proviennent de la mauvaise position du pied, qui, ne se présentant pas directement versla terre, lorsque le corps retombe, tourne, plie et succombe sous le poids qu'il reçoit.

Vous pouvez en croire une anci«'nne danseuse, ajoutaitelle ; la plante du pied est la seule base du danseur; il doil se servir de tous les doigts de ses pii^ds comme d'autant dv branches dont l'écartement sur le sol, {augmentant l'espace de son appui, aïïermit et maintient son corps dans l'équilibre convenu.

La directrice appelait cela mon/ n? les planches. Llle pn*t(Mulait (iU(^ les danseuses ipii ne mordaient pas le paniuet avec leurs cinq doigts perdaient leur pieil. Le pied s'arrondissarl, variait sans cesse et de côté, du p til doigt au pouci», du pouce au petit doigt. Madame Céleste, autant i\\u' la majesté de ses formes le lui permettait, cherehait à exécuter ses théories, et je pus comprendre l'espèce il» roulis oecasionné» par la forme convexe que l'extn'Mnité du piid prend dans cette position et quis'oppose à toute stabilité.

— Les chevilles cliancelleiit et se déplacent, disait madame Céleste, quand la masse tombe d'une certaine hauteui et ne ti'oiive pas dans sa base un point fixe capable de la recevoir et de terminer sa chute; toutes les articulations sont blessées de c s ébranlements. C'est alors, continua l'intelligente artiste, que les danseurs comprennent le danger ; ils font de vains elTorts pour trouver uneposition ferme, et ils attrapent une entorse.

— Ne croyez-vous pas, dis-je à madame Céleste, que ces accidents viennent non-seulement do la maladresse, mais encore de la faiblesse des muscles ?

— Souvent cela arrive, dit-elle; aussi le fameux faiseur de ballets Noverre recommandait -il aux danseuses une vie pure et honnête. Mais qu'il est difficile de faire comprendre cela <à des gens qui n'ont pas l'amour de l'art! Enfin, l'entorse est attrapée, il faut la guérir immédiatement. Un de nos acteurs a trouvé le remède.

— Vraiment, vous avez un remède, quand la médecine et la chirurgie sont également impuissantes à guérir le mal ?

— Dans le temps, dit madame Céleste, j'ai bien souffert d'une foulure. Unbain de pied, à l'eau glacée, des compresses d'eau-de- vie camphrée, du repos, le fameux mot de la médecine, voilà tout ce que mon docteur me conseillait. Comprenez-vous ma position ! Six semaines dans mon lit, essayant tous les matins de nouvelles frictions, et sachant qu'une autre danseuse jouait mon rôle et était applaudie tous les soirs. C'était affreux.

— Oh! jo connais ces souffrances, dis-je; j'étais parti pour faire un tour dans les montagnes d'Auvergne, je me prends le pied dans une de ces maudites pierres qui abondent par là à tel point, que je crois que c'est là le pays où Deucalion semait ses pierres. Ce sont des nids à entorses; j'en rencontre une formidable. On appelle les médecins, qui me conseillent également de me reposer. U y a dans la

\illc du Puy des religieuses, maîtresses d'école, qu'on appelle en patois des roubiaqucs ; elles se mêlent un peu de médecine naturelle et passent pour très-fortes dans la guérison des entorses. La roubiaque me tire la jambe dans tous les sens; un moment j'ai cru que j'étais bossu et qu'on me mettait dans une machine orthopédique ! Eh bien, roubiaque et médecin ont échoué devant l'entorse.

— A une répétition, reprit madame Céleste, le Punch se trouva le pied pris dans un cossoir; nous appelons cossoir les rainures étroites dans lesquelles glissent les coulisses. 11 jette un cri et tombe sur le plancher, pâle et émotionné. On va chercher une voiture , et on l'emmène. Comment faire? Toute la pièce était écrite pour le Punch. Le remplacer, je ne pouvais y songer, il était adoré du public. A cinq heures du soir, j'allais annoncer relâche lorsque je vois arriver le Punch tout aussi gai qu'à l'ordinaire, et il me salue par un saut énorme :

— Et l'entorse? mon ami.

— Je la nourris, dit-il.

lui elîet, sa jambe était un peuplas grosse (lu'a l'ordinaire.

— Tu pourras jouer ce soir?

— Sans doute^ me dit-il.

—Qui est-ce qui t'a guéri aussi vi((\ mou ])anvrc garçon'?

A cela, il me répond en relevant sou pantalon, son bas, et en déliant des bandeh^tles qui cacliaieul, nous ne devineriez jamais, le singulier euq)làtn^ du Punch.

— Oh ! je ne devinerai rien.

— C'était un hareng.

— Un hareng! m'écriai-jo.

— Oui, dit madauie CiMesfc, un hareng frais fendu par l(^ milieu dans la lougiuMir, (M (ju'il s'était appliipK' \if sur la peau.

— Un singulier inMurdt*, dis-j(\

. — 11 parait que ce itMuède (\^l lr<'>-rniplo\é par le- Ani»'-

ricains, otjo vous conseille de T indiquer à vos mimes des Funambules.

— Mais jamais mes célèbres danseuses ne consentiront à s'appliquer un hareng autour du mollet.

— Bah! dit madame Céleste, six semaines au lit, c'est dur, un hareng n'a rien de bien méchant; d'ailleurs, vous avez vu miss Fleming, la Colombine, une femme qui a l'air si vaporeux dans ses rôles de fée, voiKà ce qu'elle a dit en admirant la guérison du Punch : « Puisque ce hareng fait tant d'effet à l'extérieur, il doit être encore plus actif à l'intérieur; pour prévenir les entorses, j'ai envie de manger tous les matins un harenf::. »

Page 1