‹ Souvenirs des FunambulesChapitre 33 sur 43 · LETTRE A COLOMBINE · texte numérisé non relu

LETTRE A COLOMBINE

J'ai à me plaindre de toi ; tu tournes à la grande actrice et tu ne semblés pas exécuter ta danse d'une façon sérieuse. Crois-tu que tu t'es cassé les jambes dans ta jeunesse avec un maître pour t' amuser par la suite, rire avec les comédiens sur le théâtre, regarder dans la salle ce qui s'y passe et faire de petites agaceries au chef d'orchestre? Si tuconti-

nues longtemps ce commerce, Colombine, il vaudrait mieux tâcher d'ubtenir un bon bureau de tabac.

11 passe toute la journée une quantité déjeunes gens parmi lesquels on rencontre facilement trois ou quatre adorateurs. L'art du cornet de papier ne demande pas de longues études; aie bien soin de peser le tabac à fumer et à priser sans trop pencher la balance de ton côté; tu auras une petite patte de lapin blanc avec laquelle tu ramasseras précieusement les bribes de tabac sur le comptoir; tu les mêleras adroitement au tabac frais, afin de ne rien perdre, et tu arrangeras le tout de telle sorte que le consommateur ne se doute pas que tu lui as servi au moins moitié miettes. Quant aux cigares, il est bon de procéder à la visite des boîtes de la régie et de trier ceux qui sont les mieux faits, pour les mettre dans une boîte spéciale destinée à la clientèle riche ; les mauvais cigares verts, humides, sont réservés à la population flottante parisienne qui ne fait que passer par hasard dans ta boutique plutôt que dans celle d'à côté ; cette population fume pour avoir quelque chose dans les lèvres et ne s'inquiète pas de la qualité des cigares. Certainement tu feras une jolie marchande de tabac. J'oubliais encore une recommandation : quand un jeune homme, ou plutôt un homme d'un certain âge, j(qte sur le comptoir une pièce d'or en demandant un cigare de cinq sous, ne manqu(* pas de lui dire : « Trois bien secs, monsieur? » c'est la formule ({ue j'ai surprise â une marchande du boulevard Montmarlre, lilluslre Lolo, qui est en train de faire une fortune avec le trois bien secs, connue d'autres avec le troissix. Tu comprends, mon amie, qu'il est dilïicile de refuser une jolie femme qui vous offre un petit paquet artistement fait, contenant trois cigares, et (jui vous les garanlil bien secs avec un doux sourire. 11 faut être tout â f;nl manant pour refuser; et il se trouve (lu'au bout de la journt'e. tu peux avoir pris va ce piège une centaine d'hommes polis,

c'est-à-dire qu'avec un simple cornet de papier, tu as forcé la vente de deux cents cigares.

Ne trouves-tu pas heureuse mon idée de débit de tabac, où il est plus facile de trôner qu'au théâtre? Quand une comédienne croit qu'elle est sur les planches pour s'amuser, il vaut mieux pour elle s'adonner à un de ces petits commerces faciles tels qu'un débit de tabac. Tout m'indique une certaine paresse qui est venue s'abattre sur toi ; aux dernières répétitions tu ne faisais pas attention à ce que t'a dit le régisseur? Tu laisses imposer ses idées ineptes à Arlequin qui fait le maître de ballets; enfin, j'ai vu le moment où, toi, premier sujet, tu laissais danser un pas fort important à une des figurantes, une petite drôlesse infiniment trop protégée par Arlequin. Que ce maître de ballets adore cette figurante, cela ne me regarde pas, mais qu'il ne vienne pas me l'imposer. Et tu ne disais rien, tu n'as même plus l'orgueil de ton emploi. Ah ! Colombine ! prends garde, tu es sur une mauvaise voie. Arlequin est furieux contre moi, à cause de l'explication que nous avons eue devant le directeur.

Tl est certain que je n'ai pas été souvent aussi ému que ce jour-là. On répétait; nous en étions arrivés à ce passage du ballet où « quelques jeunes paysannes reviennent delà fontaine. » Tout à coup une figurante se détache d'un groupe, s'avance au milieu du théâtre et commence un pas sur une fort jolie musique. Je me demandais : « Qu'est-ce que cette paysanne vient faire là? La censure aurait-elle ordonné un pas particulier? Qui s'est permis de changer quelque chose à mon manuscrit?» Je courus vers le régisseur et lui fis part de mon étonnement; lui-même n'en savait pas plus que moi, mais il laissait faire: dans un ballet, pourvu qu'on danse beaucoup, le régisseur est content. Cependant, voyant que je poursuivais mes plaintes, le régisseur commanda au chef d'orchestre de s'arrêter; aussitôt Arlequin, s'mpçonnant qu'lques tracas, s'approcha. —

« Monsieur, lui dis-jc, vous auriez dû me pré\eiiir de l'intercalalion subite de cette danse; elle ne signifie rien, elle n'est pas en situation. » Le malheureux dit qu'étant maître do ballets ses fonctions consistaient à s'occuper des danses, et que cela ne rentrait pas dans mon métier d'auteur.

Admire, Colombine, la profonde duplicité du maître de ballets , qui , sans répondre ta ma question , me forçait d'entrer dans une suite d'explications , do raisonnements sur l'art, multitude de paroles qu'il n'est pas facile de faire sortir démon gosier, surtout quand je suis atterré par la mauvaise foi. 11 m'eût été facile de dire : — Monsieur, je m'incline devant votre spécialité de maître de ballets, et je la reconnais entièrement. J'écris des situations et vous les traduisez en danse; cela est admis par les esprits les plus étroits; mais ici, vous ne vous ôtcs pas borné à traduire, vous avez tout à coup introduit sans motif un nouveau personnage, vous lui faites danser le pas le plus important du ballot, si bien que la danseuse principale se trouve éclipsée par une figurante qui arrive on ne sait pourquoi. «Toutes ces raisons, que je trouve facilen)ent au bout de ma j^lume, ne vinrentguèreau bout de malangue ; tuétaisdansuncoin du théâtre, Coloinbine, jouissant avec les autres acteurs de ma colère concentrée^ : si le din^teur n'avait pns pris mon parti, le maître de l)allets triomphait et faisait danstM* à son amoureuse, la figurante, un pas qui te ruinait dans les fonctions de premier sujet.

Vois où te mène l'apathie, Colombine. On ne respecte plus ti^s droits, parce qu'on sait qui^ tu m* t'en inquiètes guèn\ Avais-je raison de te coiiseilhM'le déi>it de tabac?

Une autre chose ma beaucoup l'roissi' à la rej>r('S(Mit;Uion; m;\is il ne s'agit plus d'art ni de danses, il s'agit de siMUiinent. Ah! ('olombiii(\ je doute q\w t»i aies un coMir-.cn tous cas il est bien jHiit. Quant, à la fin du ballet, on ta re-

demandc'e,on t'a jeté pas mal de bouquets et quelques oranges; tu as déjà mal agi en ramassant les oranges, qui s'expliquent naturellement quand on les envoie au Pierrot. Il y a dans le fait d'un fruit jeté par le public, et ramassé par Pierrot, quelque finesse de la paît de celui qui l'envoie et de celui qui l'accepte. La gourmandise du Pierrot est proverbiale; c'est au Pierrot et non à l'homme qu'on jette des oranges : d'ailleurs cela coupe l'action, les oranges roulent sur le plancher incliné du théâtre, et vont se perdre près des quinquets.il faut que Pierrot soit subtil pour arriver à prendre l'orange avant qu'elle ait disparu sous le théâtre, par l'ouverture de la rampe; en se jetant sur les oranges, en les empochant, Pierrot se livre à mille contorsions gourmandes qui amusent le public. Le rôle permet ces plaisanteries. Au fond, je sais bien que l'homme ne reste pas étranger à la distribution des oranges faite àl'acteur, et que le soir une forte salade d'oranges, nageant dans l'eau-de-vie sucrée, rappelle au gourmand Pierrot des applaudissements palpables qui lui descendent dans l'estomac; mais toi, Colombine, tu ne dois pas laisser soupçonner un moment au public que tu es capable de manger de la salade d'oranges. Des fleurs, je les admets, conviennent à Colombine ; je lui permettrai même une orange, mais une seule sur sa cheminée, comme ornement, j'irai môme jusqu'à deux, pour faire pendant : une de chaque côté de la pendule , car Colombine tient de la griselte, elle en a le caractère, la gaieté et le franc sans-souci ; mais je n'aime pas te voir chargée d'oranges, je pense trop à la future salade.

Ce ne sont pas les oranges qui m'ont le plus vivement froissé, c'est quelque chose qui est tombé du haut du théâtre, que tu n'as peut-être pas vu, que tu n'as pas ramassé, dans ton empressement à faire ta moisson de gros bouquets.

Ce quelque chose ('lait un bouquet de ^ ioleltes d'un sou.

Rien ne m'a plus ému que ce petit bouquet de violettes : il Tenait évidemment du paradis; il était si modeste cà côté de ces gros bouquets qu'on vend vingt sous à la porte des Funambules , que Si j étais femme ou danseuse, j'aurais d'abord pris le petit bouquet d'un sou, et que j'aurais fait passer dans mon regard tout ce que j'ai d'affections, en levant les yeux du côté du paradis.

Mais les acteurs aiment trop la richesse, les gens à la mode et les princes. Vous jouez tous pour les avant-scène, tandis que votre véritable public, c'est le public à quatre sous; le public qui s'entasse, qui suffoque, privé d'air et de mouvement, et qui applaudit parce qu'il croit. — « Mon Dieu ! qu'on est mal ici ! » dit une femme d'un air pincé, quand elle est dans une des meilleures loges de la salle. Au paradis, ils ôtent leurs vestes quand ils ont trop chaud, ils mangent desçommes quand ils ont trop soif, et jamais tu n'entendras sortir une plainte de ces malheureux qui semblent des cariatides, car ils supportent sur leurs épaules des montagnes de spectateurs enthousiastes.

Les princes, ma chère, et les l>anquiers sourient dédaigneusement à l'action dramatique; ils se mociuent d'une situation attendrissante. Kn haut, les spectateurs versent de vraies larmes et ne craignent pas de montrer leurs sensations en ph'in jour; les riches ont le bon goût de trouver de mauvais goût de grosses bouffonneries qui font sortir d'énormes éclats de rire du i)ublic à quatre sous. VA eepeudant les comédiens n'ont pas dt», respect pour le vrai publie (lui l'ait leur gloire, leur forlaiie; car tu n'igni)res pas, Colombine, que les Funambules ne loiil d'exeeUentes affaires que par le public en blous(>.

Tu n'as pas compris qu(>llt^ dclicalesse il y avait dans l'envoi de ce petit bouiiuet de violtMles d'un sou. Un sou làhaut représente vingt francs à ravant-scèn«^ : Ihomun^ (jui dépensait un sou pour toi faisail un [dus grand sacriliceque

ce lion des premières loges qui t'enverrait un bouquet d'un louis.

Si tu n'as pas vu ce petit bouquet, je peux encore croire à ton -cœur ; mais, si tu l'as laissé par mépris, tu n'es pas la Colombine que je croyais. Comment^ se fait-il que je l'aie vu tout de suite, que je l'aie remarqué, et que j'aie été plongé dans une grande perplexité, me demandant : Le ramasserat-elle en premier ou en dernier? jugera- 1- elle plus convenable de manifester son rcmercîment d'abord ou ensuite? Et, pendant que je songeais, tu ramassais les oranges , les gros bouquets. A l'avant-dernier gros bouquet, qui n'était pas fort éloigné des violettes, je crus que ton intention claire avait été de le laisser exposé cà la vue do la salle entière, pour montrer que l'enthousiasme te venait également des dernières galeries; mais tu fis un pas vers le gros bouquet, et tu laissas sur les planches, dans la poussière , l'aimable petit bouquet, qui se sera fané, une heure après, dans l'atmosphère malfaisante du théâtre.

Eh bien, au point de vue de l'orgueil, tu as été punie ; car si tu avais pris le petit bouquet de violettes avec le respect qu'il méritait, tout le paradis t'aurait applaudie avec rage : ce sont des applaudissements sincères et plus sonores que ceux des loges, que tu as perdus. J'ai beaucoup pensé à ce bouquet de violettes, et, comme j'étais contrarié, j'ai préféré te l'écrire avec quelques explications , car tu ne m'aurais pas compris de vive voix, et je n'eusse pas tant parlé.

Au moment où j'allais t' envoyer cette lettre, Colombine, on m'apporte un journal de théâtre. .T'ai copié pour toi un passage qui rabaissera un peu ta vanité de bouquets; ce sont des IMarseillais enthousiastes qui font une ovation à une cantatrice. 11 s'est trouv*' un chroniqueur qui a fait le catalogue exact de ces bouquets. La cantatrice paraît en scène, où elle reçoit :

« 1'^ Doux cent onze bouquets tombés des loges les plus élevées, en guise de pluie. »

Recevras-tu Jamais une pareille pluie, Colombine? Deux cent onze bouquets, il n'y a pas à en douter. Si le correspondant avait écrit deux cents bouquets, je pourrais en douter; mais le onze qui termine l'inventaire prouve avec quel soin ils ont été comptés.

Pendant la représentation, il a été jeté :

« 2*^ Quarante-neuf bouquets de grand diamètre, partis de tous les côtés de la salle. »

Ce ne sont plus là, Colombine, les méchants bouquets à vingt sous du boulevard du Temple, ce sont quarante-neuf bouquets de grand diamèlre. Mais qu'est-ce que ces bouquets à côté du numéro trois?

« 5^ Un bouquet splendide, monumental, en camélias, construit à Gènes, ayant deux cent cinquante centimètres de circonférence, et arrivé à Marseille dans une grande caisse. »

Qu'il a eu raison de l'appeler monumental, l'hommo qui l'a mesuré, ce bouquet, et comme l'image se continue avec art, construit à Gènes! J'aime cette exactitude, l'emballnge, l'arrivée à Marseille, la grande caisse, et surtout celte mesure précise, les deux cent cinquante centinœires de circonférence. Ce n'est pas tout encore.

« A^ Plus onze couronnes en or, en argent, en fleurs artificielles, dont plusieurs méritent une attention particulière. »

Ah! Colombine, il faut ;»ller danser à Marseille, si tu ne prends pas le petit chMiit de tabac. Il y a là une certaine société Trotcbas (\m fait bien les choses.

« l'.n première ligne de ces couronnes, il faut nKMIii" (^'lle offerte par la société Trotebas, dont chaqm^ feuilU» n\ argent massif porte le ni^in d'un des rôles (avoris de la cantatrice. Cette iilée, n^produite dans nne couronne plnsiirande,

a dii coûter beaucoup do soins et de patience, si l'on en juge par la perfection avec laquelle sont brodés, en lettres d'or, les titres d'Angèle, d'Elisabeth, de Virginie et de Madelon, sur des rubans de couleurs différentes. »

Enfin, une dame de la ville, une ravissante fée, offre à la cantatrice, de sa main, deux magnifiques bouquets en camélias, ce qui porteletotal des bouquets à deux cent soixantedeux, sans compter « les bravos et les rappels, hommages fugitifs, il est vrai, dit le catalogueur, mais qui, pour n'avoir pas de formes palpables, n'en sont pas moins flatteurs pour l'artiste. »

Que penses-tu de cette avalanche de bouquets? Il me semble que l'entliousiasme ne saurait s'arrêter; je voudrais voir jeter à la cantatrice de petits orangers, des sapins et des pins, des chênes; on pourrait faire venir un cèdre du Liban, ou môme des arbres de l'Inde avec leurs branches chargées des oiseaux les plus rares. Quel triomphe pour une cantatrice qui verrait tomber à ses pieds un beau pommier de Normandie garni de pommes, ou un cocotier plein de singes!

J'étais à un concert dernièrement : il y avait une jeune pianiste adorable; elle jouait un concerto de Beethoven avec tant de douceur qu'on ne l'entendait pas; mais elle avait une agilité de doigts incroyable, ses mains sautaient les unes par-dessus les autres comme celles d'un escamoteur : de temps en temps elle s'essuyait le front, tant elle mettait d'action dans son jeu. On lui fit recommencer une certaine variation, pendant laquelle on remarquait de charmantes broderies de basson qui couraient en arpèges élégants sous la mélodie des premiers violons. La jeune pianiste s'arrêta sans que j'eusse pu entendre une seule de ses notes, excepté, cependant, certains bruits confus qui faisaient pâmer mes voisins La salle applaudit, bat des pieds, des mains; le chef d'orchestre embrasse la jeune pianiste, chacun se lève pour voir

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celle scène touchante; les premiers violons, les seconds violons, les altos, les violoncelles, les contre-basses, frappent de leur archet sur le bois de leurs instruments ; les flûtes, les hautbois, les bassons, les clarinettes, soufflent une note grave et enthousiaste, les timbales exécutent un roulement; la grosse caisse, les tambours et les cymbales s'en mêlent aussi; les cors, les trompettes, les ophycléides, les trombones tiennent un très-bien prolongé; on applaudit de nouveau la jeune pianiste, elle reparait quatre ou cinq fois, sa vieille mère s'évanouit; on les entraîne toutes deux dans la galerie des choristes qui applaudissent de nouveau ; la vieille dame reprend ses sens et demande de l'air ; les choristes mâles et femelles les reconduisent en battant des mains; les contrôleurs, saisis eux-mêmes d'enthousiasme, applaudissent; deux gardes municipaux achevai, émus, frappent de leurs sabres contre leurs casques. Dans la rue, les curieux à la porte de la salle du concert, éclatent en bravos; Ka jeune pianiste ne peut tenir devant ces excès d'enthousiasme, elle se jette avec sa vieille mère dans un omnibus qui passe ; mais des admirateurs acharnés l'ont suivie, ils applaudissent toujours en entraînant les voyageurs, le conducteur et le cocher à partager leurs bruyantes manifesta lions. Les chevaux eux-mêmes partagent ces transports, galopent et font sonner le pavé. Toute une population effrénée court après l'omnibus en applaudissant, jusqu'à ce que les chevaux, hors d'eux-mêmes , précipitent l'omnibus , les voyageurs, le cocher, la jeune pianiste et sa mère dans la Seine, près du pont Saint-Michel, où on ne les a repêchés que lelend(MiKiin, ce qui a inspiré aux journaux du soir de sages rétlexions sur le danger d'un trop vif enlhousiasmc pour les jeunes pianistes.

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