LES DERNIERS JOURS DE DEBUREAU
On a prétendu que Dcbureau était mort d'une chute dans le troisième dessous des Funambules. Debureau est mort d'un asthme qui le minait depuis cinq années.
Les médecins lui avaient prescrit un repos assez long; mais il songeait à son public. Depuis cinq ans, il toussait à rendre les poumons. Sitôt qu'il entrait en scène, la maladie le quittait ; il redevenait pour un quart-d'heure jeune, heureux et biei] portant. Cependant la terrible maladie attendait dans les coulisses, sous le quinquet huileux, et posait sa grifCe sur la poitrine du mime, à chacune de ses sorties.
La toux devint tellement impérieuse, que Dcbureau fil relâche forcément. Un jour, il se trouva mieux; l'affiche annonça sa ïrntrée.
L'Opéra donnerait une œuvre inédite de Meyerbeer ou de Rossijii, que les esprits seraient moins agités au boulevard des Italiens (jue ceux du boulevard du Temple à celte nouvelle.
Debureau ne jouait pas depuis trois semaim^s au plus, et la queue s'étendait frétillante, grouillante, nombreuse à remplir ciiu] théâtres.
Notez qu'on donnait les Noces de Pierrot, une des moins houleuses piècles des Funambules, une pantomime qui n'est autre ((ue l'éternel Déserteur de Sédaine, une farce qui a été jouée six cents fois il ce même théâtre. 11 faut de Tenlhousiasuie comme en a cette Saille pour se presser, s'entasser et s'asphyxier par soixante degrés de chaleur. S'il y avait un therinomcître au poulailler^ les plus osés descendraient à l'instant.
On s'imagine les cris et les huées des spectateurs pendant la première moitié de la soirée. Au dehors, ceux ([ui n'avaient pa entrer criaient et huaient double. Après les trois \au(levilles, (»ii frappa les trois coups d'usage.
Depuis longtemps je m'inquiète des musicieus des Funambules. La nuisique est, de tous les arts qui deviennent métiers, le travail le moins attrayant qui se i)uisse imaginer. Vu musicien qui accom-
pagne soixante fois Robert -le- Diable est aussi malheureux qu'un musicien qui accompagne vingt-cinq soirées le mélodrame de la Nonne sanglante. Chefs-d'œuvre ou platitudes ne font qu'un dans ces circonstances.
Mais aux Funambules tout change. Les phalanstériens, qui proclament avec tant de zèle le travail passionnel, trouveront dans cet étroit boyau où sont entassés six musiciens la réalisation de leurs aspirations. Quand il s'agit d'accompagner la pantomime, ces musiciens y mettent une ardeur et une fougue dignes d'un meilleur sort.
Le violon fait cabrer ses doigts sur le manche de l'instrument.
Les joues de la clarinette s'enflent d'enthousiasme.
La contre-basse parcourt des portées inconnues.
Le cor sonne avec allégresse.
L'alto mélancolique a des larmes dans les yeux. Quant au chef d'orchestre, il ne se connaît plus : de ses cheveux jaillit l'harmonie ; il nage dans le bleu.
Le jour de la rentrée de Debureau, l'orchestre se surpassa. Pour fêter ce retour, l'orchestre exécuta pour ouverture un air du vieux Gluck, un fragment d'^rmtde, de la musique grande, simple et immortelle.
La toile se leva avec lenteur. Debureau parut dans son costume de blanc fiancé, un bouquet à la boutonnière, une jolie fille sous le bras. Il est impossible de rendre l'enthousiasme de la salle; c'était de la frénésie. Les quatre cents têtes du paradis étaient joyeuses ; les huit cents yeux dévoraient le mime; les quatre cents bouches hurlaient : « Bravo I » Cela tenait du délire. Ceux qui n'avaient pu entrer applaudissaient à la porte.
Debureau mit simplement la main sur le cœur, au-dessous de son bouquet de fiancé. Une larme coula sur la farine de son visage.
Une vraie larme au théâtre est si rare !
Peu après, un petit incident montra la croyance enthousiaste du public. Sur le théâtre, à l'introduction de la pantomime sont groupés des paysans et des paysannes. A l'écart, le bailli, (M. Laplacc), qui est un traître, rumine ses projets infâmes. L'orchestre entame la ritournelle de la contredanse.
A l'ordinaire, Debureau se livrait à des danses excentriques, dont
il a emporté le secret, qui étaient un mélange des pas du Directoire et des pas plus audacieux du cancan. Ému plus que l'habitude, le cœur trop plein de joie, Debureau ne dansa pas.
— La chahut! cria une voix de voyou en goguette.
— Non! nen! répondit la salle tout entière.
Le peuple grossier a soudain des moments d'exquise délicatesse ; il avait compris l'émotion de son grand comédien.
Le soi;', à minuit, un rassemblement se forma dans la rue des Fossés-du-Temple, près de la petite entrée noire et enfumée dos acteurs. Debureau sortit; il avait conservé, par pressentiment sans doute, son blanc bouquet de fiancé.
C'était son bouquet d'épousailles avec la Mort.
Les mille voix crièrent : Vive Debureau! » Mais 1? Mort avait bute d'étreindre dans ses bras son pâle épouseur... Il mourut à quelques jours de là