OPINIONS DE GÉRARD DE NERVAL A CE SUJET
Tliéopliilc Gautier a souvent discuté avec un extrême sérieux les farces des Funambules ; il fut un de ceux qui m'engagèrent à persévérer dans la voie de la pantomime, heureux de saisir de temps en temps l'occasion de narguer les formes dramatiques consacrées ; mais il parlait pour l'Espagne le lendemain de la représenlation de Pierrot, viilel de la Mort, et il laissa le soin d'en rendre compte à Gérard de Nerval, qui comprend mieux que personne ces dialogues muets , complaisants auxiliaires d'une imagination vagabonde.
« L'élite de la société parisienne s'était portée vendredi dernier au théâtre illustré par feu Debuieau. Il y avait dans cet empresse-
nient un hommage à ce grand souvenir, et de plus une double espérance : Pierrot renaîtra-t-il de ses cendres? La pantomime estelle morte après lui, comme la tragédie après Talma? Telle était la question,
« Aussi ne vous étonnez pas s'il y a quelque chose de funèbre dans le titre cité plus haut. Un premier sourire à travers un voile lie dentelle d'Angleterre, ou , si vous voulez, à travers un haillon de gaze noire déteinte, c'est tout ce qu'on pouvait attendre de cette belle veuve éplorée — la pantomime ! La tragédie a pleuré beaucoup plus longtemps, mais c'était son rôle. — Elle a enfin retrouvé de nouveaux interprètes, inspiré de nouveaux génies! La pantomime n'a pas été moins heureuse vendredi» soir.
« On ne se cachait pas que c'était là un grand événement; la littérature était à son poste, la critique avait préparé des trognons de pomme; une opposition aveugle a crié tout d'abord : «A bas « les lorgnettes ! » Nous avons protesté énergiquement. Quoi ! le peuple n'admettra-t-il pas qu'on ait la vue basse? —en supprimant les lorgnettes, espère-t-il y voir plus clair ?
c< Non, ce cri n'était que l'œuvre d'une malveillance isolée, et s'il est au monde un public intelligent, c'est certainement celui des Funambules, — nous n'en voulons pour preuve que la brochure (inédite) qui lui a été dédiée par l'auteur de la pantomime nouvelle, M. Champfleury.
«Il commence par établir l'esthétique du genre et poser clairement l'idée sociale qui préside à l'invention de son œuvre : « L'Homme spirituel, dit-il, se débarrassera définitivement de la « Mort; il tuera, il écrasera la Mort pour arriver a des destinées « supérieures : alors il sera délivré des conditions matérielles et « relatives qui arrêtent ses progrès; les facultés psychologiques ou « ])hysiques, seules connues et étudiées jusqu'ici, se transforme- « ront en facultés hyperpliysiqucs, et l'esprit jouira de toute sa « spontanéité créatrice. »
« Cette explication est pleine de clarté; mais quel est Vhomme spirituel? C'est assurément l'auteur.
« Voici maintenant l'analyse de la pai;lomime nouvelle :
« Colombine a trois amoureux : Pierrot, Arlequin et Polichinelle. Cassandrc est peu touché des avantages matrimoniaux de ces
drôles, dont l'un, Pierrot, ne possède que la gourmandise, le second, Arlequin, que sa batte, et le dernier, Polichinelle, que ses bosses. A défaut d'argent, il faut au moins quelque talent à apporter en ménage. Cassandre donnera sa iille au nageur le plus luibile. Arlequin saute dans la rivière sans hésiter ; Pierrot, après une longue discussion, jette Polichinelle à l'eau; pour lui, il n'aime pas l'eau douce, il boit à même la bouteille , pondant que ses concurrents reviennent tout mouillés. On se lance force coups de pied. Après tme danse dans laquelle les trois concurrents rivalisent de souplesse et d'agilité, on apporte une cible. Polichinelle tire le premier; Pierrot, trop curieux, va voir si son rival a mis près du noir; mais Arlequin, soit par maladresse, soit par méchanceté, lâche son <:oup. Pierrot tombe; il est blessé à mort.
i( Au second tableau, ce pauvre Pierrot est ('ans son lit, encore plus pâle que de coutume. Golombine, sous prétexte de le soigner, donne dans la chambre du malade un rendez-vous à Arlequin, le préféré. Pauvre Pierrot! à son lit de mort il voit celle ([u'il aime faire des signes d'amour i^i son rival bariolé. Cassandre et Polichinelle surviennent; mais ils sont tellement bavards et fatigants, que Pierrot est obligé de les chasser de son domicile.
M Le docteur arrive, tout de noir habillé. Il inspecte son malade et juge prudent de lui donner ce qu'une Anglaise n'oserait dire : un remède. Mais quel remède abondant, si Ton en croit l'instrumenl! Le naïf Pierrot boit le remède au lieu de le consommer comme le prescrit l'usage; le médecin jette les hauts eiis : il faut paralyser ce remède pris à rebours. On apporte des sangsues dans un verre: Pierrot preiul le verre et avale les sangsues. Pour le coup il est perdu. Le médecin s'enfuit, emportant, en guise de payement, (pielques objets h sa convenance. Pierrot s'en apercevant, lui jette à la iHa ses oreillers, ses matelas ; puis, épuisé par ce dernier combat, il expire.
« Au troisième tableau, nous sommes dans le cabinet de la Mort. La vieille canuirde est entourée de son peuple d'ombres, Un cercueil descend des frises. — « Mauvaise recette!» s'écrie la Mort* (|ui ne trouve que trois défunts :uu enfant, \\n nu'deciu, uii pieri'ot. Cependant ce dernier possède un violon : c'est (lueUiue chose. La Mort, qui, ce jour-là, a Vhumcur grise, ressuscite Pierrot l'enfa-
riiK^, à seule fin de se réjouir un peu. Pierrot a très-peur de tout ce qu'il voit et voudrait bien s'en aller; mais la Mort ne le lâche qu'à la condition qu'il lui enverra Arlequin et Polichinelle.
«La fée Vitalia prévient Arlequin et Colombine de se défier de Pierrot, passé à l'état de vampire. En effet, ce dernier arrive, et la première personne qu'il rencontre, c'est son ex-heau-père, Cassandre, qui jette des cris de terreur en croyant avoir affaire à un spectre. Pierrot, pour prouver qu'il n'est pas une ombre, demande à manger. Ou se met à table. Arlequin et Polichinelle, jaloux de n'avoir pas été invités, se glissent derrière la table et enlèvent les mets chaque fois que Pierrot veut manger.
« Pierrot finit par découvrir la ruse, et il arrête Polichinelle par le collet, bien décidé à lui faire expier sa rivalité; mais il se souvient des paroles de la Mort : « Si tu peux faire chanter trois fois à « Polichinelle le môme air, ilrest perdu.» Pierrot fait toutes sortes de câlineries au double bossu, qui chante deux fois un petit air gai, et qui s'arrête par un pressentiment. Sur ces entrefaites. Arlequin ayant appris la résurrection de Pierrot, vient lui chercher querelle. C'est un duel à outrance. Polichinelle trouve plus prudent de juger le combat. L'infortuné Cassandre, qui arrive par mégarde, reçoit les coups des deux combattants, suivant l'usage antique et solennel de la pantomime.
« Au cinquième tableau, Colombine et Arlequin se sont enfuis, peu jaloux de rester plus longtemps auprès d'un père barbare. Colombine s'est déguisée et tient un petit commerce de pâtisseries, — dont l'odeur attire nécessairement le gourmand Pierrot, Il court" raconter la nouvelle à Cassandre et à Polichinelle, qui veulent prendre d'assaut la boutique. En présence de ce danger, la fée Vitalia apparaît sur son char et enlève les deux amants.
« Le décor change. — Un palais d'un goût indien équivoque sert de retraite à Colombine et à son amant. On ignore quels moyens emploient Cassandre, Pierrot et Polichinelle pour pénétrer dans cet asile. La Mortelle-même vient y faire un tour et accable Pierrot de reproches sur sa maladresse. S'il n'envoie pas tout à l'heure sous terre Arlequin et Policliinclle, il retournera dans son cercueil encore chaud. Une voix se fait entendre: « Pierrot, cesse de te «( liguer avec l'ennemi du genre humain, et ton cœur sera ivre de
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«joie!» Pierrot n'hésite pas; il rompt son pacte avec la Mort. Celle-ci se fâche à bon droit de ce manque de parole; mais Polichinelle, qui s'inquiète peu de tous ces détails, s'empare de la faux de la Mort et la fauche sans pitié.
« Apothéose. Pierrot, revenu à la vertu, bénit le mariage d'Arlequin et de Colombine.
« Nous avons donné quelque étendue à cette analyse , qui vaut bien, après tout, celle d'un vaudeville; maintenant nous n'épargnerons pas à l'auteur les critiques de détail. — La pièce est bien charpentée ; mais les derniers tableaux portent l'empreinte d'une certaine précipitation. Les péripéties sont brusques, l'intérêt n'est point ménagé. Pierrot s'inquiète à peine de remplir les conditions qui lui ont été imposées par la Mort. Son retour à la vertu est trop brusque et n'est nullement motivé. A part ces légers défauts, nous rendrons toute justice au mérite du style (mimique), et nous regretterons surtout que la danse macabre du troisième tableau n'ait pas rendu au théâtre tout l'effet que comportait la pensée du poète.
«Pierrot faisant danser les morts au son d'une viole enrouée, c'était une idée romanesque sans doute, mais d'une valeur objective incontestable. Là se réalisait, à priori, l'argument qui, selon l'auteur, devait amener, à posteriori, cette audacieuse conclusion intitulée par lui : «Mort de la Mort.» Du moment que la Mort s'amuse à écouter les violons, elle est vaincue : témoin la fable d'Orphée. Il y aurait toute une palingénésie à écrire là-dessus,
« Au reste, la philosophie moderne n'a rien formulé de plus clair que cette pantomime en sept tableaux.
«GÉRARD DE Nerval.»
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