‹ Souvenirs des FunambulesChapitre 7 sur 43 · TOUT CE QUI TOUCHE A LA MORT EST D UNE GAIETÉ FOLLE · texte numérisé non relu

TOUT CE QUI TOUCHE A LA MORT EST D UNE GAIETÉ FOLLE

Il est certain que la jeunesse s'amuse beaucoup à rire de la mort : les squelettes, les danses macabres, les tètes de morts viennent perpétuellement à l'imagination , sans doute parce que la jeunesse sait que la mort est loin et qu'elle peut en rire sans que l'autre le sacbe. Je n'ai pas absolument peur de la mort aujourd'hui ; je la vois, au ciuitraire, comme la déesse du calme, et je ne lui demande qu'une chose : c'est qu'elle ne fasse pas de fausses entré- s, puis de fausses sorties; c'est qu'elle veuille bien ne pas jouer un épilogne trop long quand elle viendra. Souvent la mort arrive dans une maison et tiiMU des discours sans lin qui durent plusieurs mois; là je la trouve insupportable, ot je préférerais rentendre me dire : « Ilonjour, me voilà, partons! »

Autrefois je n'avais pas ces idées, je voyais la chose à travers le romantisme et je la voyais mal. La mort ne mo semblait qu'un prétexte à littérature, et surtout son appareil, ses serviteurs et sou mobilier. Uu peu trop enthousiaste

de Ijallades allemandes et de Français goguenards, je ne rêvais que croque-morts, que pompes funèbres, que cercueils.

C'est sous le coup de ces idées que j écrivis Pierrot, valet de la Mort, ma première pantomime, qui obtint un certain succès romantique. Je n'avais guère fourré dedans que trois cercueils, et je comptais sur un effet immense. C'était surtout un discours prononcé par la Mort, en paroles très-distinctes, qui me remplissaient de joie ; je ne sais si, en fouillant tous mes souvenirs dramatiques de théâtres étrangers, je trouvai quelque chose de supérieur au troisième tableau, qui était intitulé le Cabinet de la Mort.

Le théâtre devait représenter un souterrain garni de têtes et d'os de mort; sur la table était un grand sablier. La Mort, habillée d'un grand manteau noir flottant, une toque à plume sur la tête, une faux à la main, ses pieds de squelette passant sous le manteau, était assise sur un trône. Nécessairement l'horloge sonnait minuit.

Au coup de minuit, trois cercueils descendaient des frises du théâtre, deux grands et un petit. D'une voix grave et lente, la Mort disait ;

— Il n'y a que trois cercueils aujourd'hui... mauvaise recette! ça ne va pas là-haut... on vit trop longtemps maintenant... Jaurais presque envie d'abandonner le métier, d'autant plus que ces gredins de cadavres n'apportent pas avec eux de quoi payer leur bienvenue. Ils ne sont bons qu'a fumer la terre... S'ils amenaient seulement dans leurs boîtes la moitié de ce qu'ils possèdent ; mais rien, pas une obole... ils laissent leurs biens, leur argent, leur fortune à des parents qui rient avant de leur avoir vu l'œil fermé.

Ayant ainsi parlé , la Mort descendait de son trône et marchait vers le petit cercueil, dont elle soulevait le couvercle.

—Un enfant! s'écriait la Mort, àquoibon? J'aime mieux

un gros homme qui pèse un peu; mais un enfant orphelin, qui n'a laissé de chagrins à personne ! — Et le chagrin m'amène des pratiques, l^atli ! voyons un peu l'autre. Elle passait au second cercueil.

— Au diable!... Un médecin! où avais-je la tête quand j'ai fauché celui-là... un homme qui m'était si dévoué et qui m'envoyait tous les jours tant de visiteurs ! Ah! pauvre médecin, mon vieil ami, tu as eu bien tort de te laisser mourir?

Dans le troisième cercueil était Pierrot, étendu roide, immobile, dans ses habits blancs.

— A la bonne heure ! disait la Mort, celui-là... je l'ai déjà manqué trop souvent; mais, cette fois, il est en ma posscssion.Yoyons, ressuscitons-le pour quelques instants.

Eile prenait une petite fiole, en frottait les narines de Pierrot, qui éternuait, ouvrait un œil et le refermait aussitôt en apercevant la Mort.

— Pierrot, disait celle-ci, sors de Ion cercueil et reviens à la vie.

A un coup de tonnerre, Pierrot se levait et montrait une grande joie d'être ressuscité.

— Tu n'étais donc pas heureux entre ces quatre planches ? disait la Mort.

Pierrot faisait la grimace.

— Cependant il faudra y retourner là-dedans! disailla Mort.

Pierrot se jetait à ses pieds, l'implorait, demandait grâce, faisait mille càlineries à la Mort, la caressait, dansait autour d'elle; la Mort se laissait prendre à ces amabilités, souriait autant que p(nU sourire la Mort.

— Tu nie divertis, disait-elle, je te rends la \'u\ Pierrot, sans en dt^nander davantage, tournait les talons ;

mais la Mort \c rattrapait :

— A une condition cependant : j'ai bi^soin d'un valet in-

telligent, qui veille là-haut à mes envois-, je te prends à mon service... Mais il y a longtemps que tu n'as mangé, Pierrot, tu dois avoir faim.

Sur le désir de Pierrot de boire :

— Holà ! valets de mon noir royaume, s'écriait la Mort, qu'on apporte de la boisson.

Deux squelettes apportaient une bouteille et des crânes en forme de coupes. Pierrot refusait cette boisson lugubre et manifestait une certaine inquiétude sur la qualité du vin qu'on devait boire dans cet endroit ; cependant ses instincts l'emportaient, et il buvait la bouteille, sans s'inquiéter d'en verser dans le verre de la Mort, qui voulait trinquer avec son valet.

— Ta blessure, à ce qu'il paraît, disait la Mort, n'a pas fait tort à ta soif... Ne veux-tu pas manger un peu?

Mais la vue des squelettes, du souterrain, effrayait Pierrot, et il refusait.

— J'ai l'humeur grise aujourd'hui, disait la Mort; avant de t'en aller, amuse-moi.

Pierrot allait chercher un violon et préludait. La Mort agitait sa faux et ricanait.

— Que mes sujets viennent se livrer à un quart- d'heure de joie ! s'écriait-elle. Que la plus grande gaieté paraisse sur toutes les figures 1

Ayant ainsi parlé, la Mort remontait sur son trône ; les ombres et les squelettes entraient en foule. Pierrot jouait un air de danse j il se formait un ballet étrange, pendant que la Mort marquait la mesure avec sa faux. Ombres et squelettes formaient une ronde de plus en plus remuante et tumultueuse. La Mort riait aux éclats, sautait sur son trône, et finissait par se mêler cà la danse. Pierrot profitait de cette grande débauche pour se sauver dans les airs à cheval sur son cercueil.

Tel était à peu près le tableau le meilleur de la pièce, ce-

lui sur lequel je fondais mes espérances, comptant sur une mise en scène lugubre et distinguée, lorsqu'un matin le directeur me dit :

— La censure ne veut pas entendre parler de cercueils. Je fus pris d'un grand serrement de cœur; j'admettais

plutôt l'existence de l'invalide à la tête de bois que ma pantomime sans cercueils. Je pris ma course, faisant des enjambées de géant sur le trottoir, cherchant de tous les côtés après Gérard pour lui demander des conseils sur cette cou^ pure inepte.

Théophile Gautier, qui aime beaucoup l'appareil de la mort, me donna une lettre pour la censure, après que je lui eus raconté mes chagrins. J'arrivai ainsi au ministère, et je trouvai que les censeurs étaient allés se promener. Il n'y avait là qu'un vieux garçon de bureau d'une mine assez estimable.

— Comment! m'écriai-je, on m'a coupé mes cercueils, de quel droit ?

Le bonhomme dressa la tête en entendant parler de cercueils, car il ne savait qui j'étais ni d'où je venais. Quand il apprit qu'il avait affaire à un auteur des Funambules, il prit un air grave.

— Nous allons chercher le manuscrit, dit-il; s'il y a des ratures à l'imcre roug(\ je n'y peux rien faire; il faudra une décision du ministre.

Nous fouillons les tiroirs et nous trouvons \o manuscrit de Pierrot, valet île la Mort, qui était visé, approuvé, prêt h être envoyé au théâtre, sans la plus petite ratun^ à l'encre rouge.

— Ces Messieurs ne trouvent rien n redire, me dit le garçon de bureau.

— Alors, lui dis-je, on uvi trompait au Iht^àtre, quand on me disait que les censeurs exigeaient la suppression des cercubils.

— Des cercueils : s'écria le garçon de bureau d'un air atterré; et pourquoi faire, Monsieur?

— C'est un efîet, lui dis-je.

Le vieil employé me regarda, réfléchit et se mit à feuilleter le manuscrit; il tomba justement sur le passage où la Mort parle devant le cercueil de l'enfant.

— Ah! Monsieur, Monsieur, qu'avez-vous fait là? me dit-il avec un accent de supplication ; songez donc au mal que vous pouvez faire à une mère de famille qui aurait perdu un de ses enfants.

— Dans cette affliction, une mère de famille ne va pas au spectacle.

— C'est égal, Monsieur, croyez-moi, retirez ce petit cercueil, dans votre intérêt.

— Oui, oui, oui, lui dis-je, feignant d'accéder à ses conseils et me sauvant avec mon chef-d'œuvre dans la poche.

J'arrivai au théâtre en criant : « Victoire ! les cercueils nous restent ! » Mais, le jour de la représentation, ta la répétition générale, où apparaissent les accessoires, je remarquai avec inquiétude un grand cofl're carré qui descendait du haut des frises.

— Et mes cercueils? dis-je au régisseur.

— C'est la môme chose, me dit- il.

— Comment, la même chose ! Un cofl're- fort carré au lieu de trois cercueils, dont un petit !

— Nous mettons les trois morts dans la même boîte, dit le régisseur, et la Mort leur parle comme dans votre manuscrit; rien n'est changé.

J'avais envie d'envoyer un huissier arrêter la rcprésimlation si on ne faisait pas descendre les trois cercueils ; on ne sait pas ce qui se passe dans la tête d'un jeune auteur à la moindre mutilation.

— D'ailleurs, me dit le régisseur, cette grande boite est

vide et ne reçoit l'acteur que par une trappe du dessous du théâtre; il serait impossible au machiniste de faire descendre trois cercueils avec des acteurs dedans ; d'un autre côté, les acteurs n'aiment pas ta descendre des frises, de pour d'accident; et puis, nous n'avons pas de cercueils eh magasin.

— Mais il y en a ici tout près, à l'administration des Pompes, près du canal Saint-Martin, dis-je; je m'en vais en emprunter ; on m'a dit que ce sont des vaudevillistes qui sont à la tête de l'administration, ils comprendront mes raisons.

Le directeur survint, qui me donna à. entendre que la censure avait interdit tout accessoire ayant rapport au culte, ainsi que les croix fichées en terre, et qu'on les invitait à représenter des cimetières le moins possible.

Je sortis du théâtre furieux, ne comptant plus sur le succès de ma pièce, me promettant de ne pas me laisser nommer, honteux d'être rencontré par des amis, 'auxquels j'avais tant parlé de mes effets funèbres.

Le coquin qui jouait la Mort était un comédien sans éducation, qui ne savait mèim» pas lire, qui était tout â fait démonté par le genre de pantomime que j'inaugurais ; il passa trois ou(iuatre phrases de son monologue de la MorI, et t.'rminapar une ^iolente faute de français; j'étais dans la coulisse, plus mort que vif.

— Cet homme compromet ma pièce, dis-je au directeur, il joue son rôle de la MortiMi dépit du l)on scmis.

— Ah! me dit-il en soupirant, il est -si triste de rcnqtlir un pareil emploi !

Fiorcntino me dit :

— J«» n'aime point la Mort dans une pièce de ce g(»nre.Kn Italie, tout le monde eût déserté la salle à rai>pari(ion de la Si'n:a-X(Lso.

Il est vrai que Tacleur qui jouait la Mort était très-bien

grimé ; son masque rendait à merveille la tête de Mort ; il ne s'était pas inquiété de ma description de costume, et entrait en squelette nu, sans manteau et sans chapeau. J'aurais voulu cependant le voir avec cette allure triomphante et à panaches de la Mort dans les danses macabres des fresques du moyen âge.

Gozzi, dans ses charmants Mémoires, rapporte une aventure que je crois devoir citer :

« Le jour de la représentation de mon Roi des Génies l'indignation de l'invisible ennemi se manifesta clairement. Je portais une culotte neuve et je prenais une tasse de café dans la coulisse. La toile se leva. Une foule attentive et compacte remplissait le théâtre. L'exposition de la pièce était commencée, et tout annonçait un succès, lorsqu'un frisson involontaire, une crainte insurmontable, troublèrent mes sens. Mes mains tremblaient, et je laissai choir ma tasse de café sur ma culotte de soie. En me retirant, consterné, dans le salon des acteurs, je trébuchai sur une marche et je déchirai au genou cette culotte déjà gâtée. Une voix inconnue me souffla aux oreilles qu'il n'était pas bien à moi d'avoir mis en scène le Roi des Génies, et que je ne tarderais pas à me repentir de cette insolence. Je me demande encore si, en effet, je ne méritais pas des reproches pour avoir traité avec une légèreté évidente des êtres qui ont droit à nos respects, bien que privés de corps.

« Je ne conseillerai à personne de s'exposer aux périls que j'ai courus. La littérature féerique est bornée, sans doute parce que les poètes sont plus sages ou mieux avisés que moi. Le monde occulte rit de l'ignorance et de la simplicité des nourrices, qui inventent des fables sans sortir des bornes du respect, et ne mêlent point à leurs récits d'études sur les caractères et ridicules. Quant aux contours arabes, qui ont pénétré fort loin dans ce monde terrible, ce sont des voyageurs curieux et intrépides qui se sont apparemment

dévoués à l'amusement des mortels; mais je gagerais qu'ils en ont été punis, et il est remarquable qu'on ne sache pas môme leurs noms. Il m'en a coûté assez ctier pour avoir voulu suivre leurs traces. »

J'avais d'abord cru que Gozzi feignait cette terreur des génies ; mais ce qui m' arriva trois ans après la première représentation de Pierrot, valet de la mor Infime fit comprendre la sincérité de son récit. On reprenait ma pantomime, j'allai dans les coulisses, et je me trouvai tout à coup en présence de l'acteur qui sortait de sa loge, habillé en squelette. Je fus pris d'un frisson violent, et je retournai dans la salle : deux femmes se plaignaient vivement de la représentation de la Mort , et critiquaient l'auteur. J'avais envie d'^entrer dans la conversation, et de traiter le librettiste de Pierrot, valet de la Mort, avec encore plus de dureté.

Mais ma terreur vint d'un effet nerveux passager, et je ne me répons pas d'avoir écrit cette pantomime, qui représente mes convictions d'alors.

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