LA MORGUE
C'est à cette époque que je me promenais effrontément dans Paris, sans rougir d'avoir signé de mon nom je ne sais quels essais de prose particulière que j'inlilulais Ballades, vl qui étaient un dernier reste de la littérature de cimetières, de Montfaucon,d'îlne mort et d'abattoir que, j'espère, on ne lit plus du tout aujourd'hui. 11 est peut-être curieux de réimprimer ci^t aimable chef-d'œuvre. On reconnahra les préoccupations d'un homme de bonne foi qui
lie \it clair qu'au demi-siècle, en 18S0, et qui eut beaucoup à faire pour se débarrasser des fâcheuses lectures et des courants funestes qui s'emparent des esprits les moins disposés à les ressentir.
Un bâtiment bourgeois et carre qui baigne ses pieds dans la Seine, — voilà la Morgue au dehors.
Huit lits de pierre, huit cavaliers dessus, — voilà la Morgue au dedans.
La Morgue aime la Seine, car la Seine lui fournit des épaves humaines.
Ce qu'elles consomment à elles deux, ces terribles receleuses, on l'ignore, mais le nombre en est grand.
Elles ne tiennent pas à avoir des amants beaux et coquets, roses ot blonds. Ouich! elles veulent la quantité.
Aussi la Morgue s'cntcnd-elle avec la Seine pour défigurer les hommes, afin de les garderie plus longtemps possible.
Ce n'est pas dans Paris que la Seine est une gaie rivière, et il faut marcher loin pour retrouver les bords fleuris de madame Deshoulicres.
La Seine de Paris est une rivière fétide, verte l'été, jaune l'hiver, obscure comme une chambre noire.
Quand la Seine empoigne un homme, elle vous le prend au collet comme un sergent de ville et l'emmène dans son lit. Les matelas de ce lit sont rembourrés de tessons de bouteilles, de bottes moisics, (le clous rouilles, de chiens et de chats sans poils, enfin la quintessence des immondices de Paris, la ville aux immondices.
La Seine est capricieuse comme une femme; elle a des fantaisies. Elle garde son nouvel amant quelquefois un jour, quelquefois une semaine, quelquefois un mois, selon que le cavalier lui plaît. Puis, fatiguée, elle le lâche en le parant de ses couleurs. Il revient vert ou jaune.
Alors la Morgue ouvre ses grands bras et s'empare des restes ce la Seine. Elle commence par ôter au cavalier ses habits quj pleurent.
Elle retend sur un lit de i)ierre après l'avoir bien nctloyé, bien ,avé, bien ficelé, disent quelques-uns.
DES FUNAMBULES. Cl
Et tous les jours la Morgue ouvre ses portes au public. Elle ne craint pas, l'impudique, d'accuser le nombre de ses amants.
La foule gourmande d'émotions, y court, surtout les femmes. Par hasard j'entrai un jour.
Sur un lit était étendu un \ieillard que la Seine avait teinté de rose. Ses cheveux étaient blancs, rares et hérissés. Sur la poitrine se dressaient quelques poils, blancs et rares aussi. Le ventre était gonllé sous le masque de cuir, — qui est la feuille de vigne de la Morgue.
Parmi les curieux se trouvait une femme portant dans ses bras un enfant. La femme aurait voulu avoir dix yeux pour voir. L'enfant sommeillait. — Eh! petit, dit la mère en montrant du doigt le vieillard plus terrible que la plus terrible toile espagnole, regaido donc, vois-tu le beau Monsieur?
YII
riERIlOT PKNDU.
Pantomime mêlée de potences, de bourreaux, de filouteries et autre? choses ogréables, analysée par Théophilo Gautier.
Certes Its abonnés de la Presse, le.^ auteurs dramaliquos. les comédiens des grands théâtres, ont dû maudire leur feuilletoniste plus d'une fois, quand il emplissait son feuilleton par le rc'sumé d'une simple pantonrme. Je eroistrèsutile aujourd'hui d'imprimer une fois dt- plus eette Ix'lh^ prose, qui se plait, toutaristocralique quelh» soit, à descenàiv dans les lieux les plus malsains, et qui ne dédaigne pas de s'encanailler en narrant avec complaisance les exploits des hercules de foire, des clowns du Cirque, des marionnettes, des animaux savants, desparadeurs de toute espèce. Un coin d s derniers trél(>aux de notre époque sera illuminé non pas par un lampion, mais par le soleil d'un grand style :
« C'est une grave épreuve à subir que de reparaître dans la lice
après un succès inespéré, inouï, comme celui du Désert, de Lucrèce, ou de Pierrot, valet de la mort. — On craignait pour Cliampfleury, l'auteur de cette magnifique pantomime, uji Moïse, une Agnès, ou quelque mésaventure analogue. Plus fort que Félicien David et que Francis Ponsard, Gliampfleury est descendu de la montagne vainqueur, et n'a pas eu son Pierrot de Méranie! sa gloire est sortie pure de ce creuset terrible, auquel peut smil résister l'or le plus pur d'alliage.
« La mission que s'est imposée Ghampfleury est vraiment belle et digne d'un poëte. Il veut renouveler la pantomime ou plutôt lui rendre son ancien attrait ; car il faut avouer cette triste vérité, la pantomime s'en va comme toutes les grandes choses! On joue maintenant aux Funambules des vaudevilles identiquement pareils à ceux des Variétés, du Vaudeville, du Gymnase et du Palais-Royal. La seule différence qu'on y pourrait trouver, c'est qu'ils sont meilleurs, étant faits par de jeunes auteurs pleins de poésie et de verve adolescentes. — Ces vaudevilles dégénèrent souvent en opérascomiques, ce qui est triste. Le peuple, dont le goût s'est corrompu à la longue , regarde la pantomime comme une chose frivole, et traduit son opinion à l'endroit d'Arlequin et de Golombine par cette phrase peu académique : « Tout ça, c'est des bêtises. » — 0 béotiens en blouse et en casquette de loutre, qui préférez le bruissement fêlé des grelots de Momus au silence éloquent de Pierrot et de Gassandre qui parlent à coups de pied et chantent à coups de poing! « La foule a perdu le sens de ces hauts symboles, de ces mystères profonds qui rendent rêveurs le poëte et le philosophe; elle n'a plus l'esprit assez subtil poursuivre et comprendre ce rêve éveillé, ce voyage à travers les événements et les choses, cette agitation perpétuelle, cette turbulence sans but qui peint si bien la vie.
« La pantomime est la vraie comédie humaine; et, bien qu'elle n'emploie pas deux mille personnages, comme celle de M. de Balzac, elle n'en est pas moins complète. Avec quatre ou cinq types, elle suffit à tout. Gassandre représente la famille; Léandre, le bellâtre stupide et cossu, qui agrée aux parents; Golombine, l'idéal, la Béatrix, le rêve poursuivi, la fleur de jeunesse et de beauté; Arlequin, museau de singe et corps de serpent, avec son masque noir, ses losanges bigarrés, sa pluie de paillcties, l'amour, l'esprit.
DES FU?^AMBULES. 63
!a mobilitéj l'audace, toutes les qualités et les vices brillants ; Pierrot, pâle, grêle, vêtu d'habits blafards, toujours affamé et toujours battu, Tesclave antique, le prolétaire moderne, le paria, l'être passif et déshérité qui assiste, morne et sournois, aux orgies et aux folies de ses maîtres. — Ne voilà-t-il pas, en admettant les nuances nécessaires et que chaque type comporte, un microcosme complet et qui suffit à toutes les évolutions de la pensée, surtout si, comme l'a fait Champfleury, on y ajoute le Polichinelle à favoris blancs, à figure écarlate, à la double bosse, qui symbolise les appétits grossiers, les penchants immondes, la jovialité brutale, le Polichinelle qui est îi l'Arlequin ce que Mayeux est à don Juan, le vice à la passion, le cynisme à l'esprit, l'aplomb du parvenu a l'aisance du grand seigneur?
« A propos de ce type si brillamment remis en lumière, faisons cette reaiarquc que la supériorité de Debureau avait insensiblement repoussé dans l'ombre plusieurs figures importantes de la pantomime. Avec lui, le rôle de Pierrot s'était élargi, agrandi; il avait fini pai' occuper toute la pièce, et, cela soit dit avec tout le respect qu'on doit à la mémoire du plus parfait acteur qui ait jamais existé, par s'éloigner de son origine et se dénaturer. Pierrot, sous la farine et la casaque de l'illustreBohémien, prenait des airs de Kiaîlre et un aplomb qui ne lui convenaient pas; il donnait des coups de pied et n'en recevait plus; c'est à peine si Arlequin usait lui effieurerles épaules de sa balte; Cassandre y regardait ù deux fois avant de lesouflleter.
« Il embrassait Colombine et lui prenait la taille comme un séducteur d'opéra-comique, il menait l'action à lui tout seul, et il en était arrivé i\ ce degré d'insolence et d'audace ([u'il battnit mènu^ son bon génie. — Oui, Pierrot, enivré de gloire, d'api^huulissements et de triomphes, tirait la savate avec Arimane et donnait des renfoncemenls à Oromaze, sans l'espect pour la llamnu; bleue de sou diadème; il traitait connue on traite de simpUs gamins les symboles de la cosmogonie de Zoroastre et les mythes du Zend-Avesta. Le génie ases piiviléges! Mais l'ancien Pierrot, lui, si timide, si poltron, eût été bien efl'rayé de semblables hardiesses!
« La personnalité si forte du grand acteur débordait le typ>\
Et du Pierrot blaf.ud brisant lo nnsquo étroit, Lo front de Debureau [lerrait eu maint endroit.
Ci SOUVENIRS
« Debiircau mort, l'usage s'est continué, Champfleury n'a pas cru devoir s'y soustraire, et Pierrot, dans les pièces, occupe encore la première place. C'est une faute, bien qu'autorisée par un grand nombre d'exemples. Que diriez-vous d'un don Juan' qui primerait Sganarelle ?
« En voyant annoncer Pierrot pendu, notre imagination avait tra\ aillé; ce titre nous ramenait à des souvenirs de jeunesse communs à tous ceux qui ont miroité les bancs d'un collège quelconque. Qui n'a remarqué le soin religieux avec lequel les écoliers dessinent au premier folio de leur rudiment, de leurs dictionnaires et de leurs Gradus ad Parnassum, un hiéroglypbe mystérieux repi'ésentant un Pierrot attaché à une potence, sous laquelle on lit, en manière d'avertissement, cette légende justificative en latin macaroni que :
Aspice Pierrot pendu Quod librum n'a pas rendu; Si Pierrot librum reddidisset, Pierrot pendu non fuisset.
« Qui a fait ce quatrain bizarre, dont le style rappelle celui de Merlin Coccaie, et accuse une origine ancienne ? — L'auteur en est inconnu comme le sont toujours les auteurs de choses éternelles; car les enfants de l'avenir, jusqu'au refroidissement complet de notre planète qui s'éloigne du soleil dans une proportion mathématique, écriront sur leurs livres cette poésie impérissable.
« De ce quatrain il résulte une chosi\ c'est qu'à une époque que nul ne peut fixer, et qui se perd dans la nuit des temps. Pierrot a volé un livre, ou tout au moins n'a pas rendu un livre prêté : le texte n'est pas très-explicite; les deux derniers vers semblent indiquer que, sans son opiniâtreté dans le mal, Pierrot aurait pu éviter le supplice. La phrase est tout à fait facultative :
Pierrot pendu non fuisset.
« D'autre part, c'est une peine bien rigoureuse que la hart pour un bouquin non rendu; surtout avec cette circonstance atténuante que Pierrot devait avoir pris un Epitome, un De Viris illustribus, u:i Jardin des racines grecques, ou quelque autre production de même farine, — ejusdem farinœ, puisque ce sont les seuls livres permis au collège. — 11 est plus croyable qu'il a volé ce volume,
cause de sa perte, et qu'il l'aura vendu pour acheter des friandises.
Mais qu'allait- il faire au collège? Sans doute conduire les petits
de Léandre. Los traditions ne nous représentent pas Pierrot comme
lettré; nous ne voyons nulle part qu'il ait fait ses études; il, est
ignorant quoique rusé, crédule bien que sceptique, et sa position
sociale consiste à recevoir des souHlets de Cassandre. Cependant,
un couplet d'une ballade bien connue contient les renseignements
suivants :
Au clair de la lune, Mon ami Pierrot, Prèle-moi ta plume Pour écrire un mot.
«De cette strophe il résulte que Pierrot possédait une plume et qu'il
était connu pour cela, puisque, lorsqu'un amoureux avait besoin
de griffonner un billet au clair de lune, il s'adressait à l'ami Pierrot.
« S'il avait une plume, c'est qu'il savait écrire, et s'il savait
écrire, il savait lire.
« Du couplet macaronique et de la sérénade on peut inférer que le pâle valet de Cassandre n'était pas dénué de toute instruction. Le vol du livre prouve le désir de s'instruire, la volonté de connaître; mais, hélas! Pierrot est le symbole du prolétaire, le type du peuple; il n'a pas plus d'argent pour acheter le pain de l'esprit que pour acheter le pain du corps; s'il écrit, c'est au clair de lune, pcFidaut que son maître est endormi; il preiul sur son repos et cultive son àme au seul monu^nt où s'arrête la grêle de giflles et de calottes. De ce travail nocturne vient peut-être la couleur livide de sou teint. Quel dommage que ses élucubrations se soient i>orduesl et comme les œuvres de Pierrot, reliées eu vélin blanc, eussent produit un bon effet sur les rayons des bibliothèques!
« Serait-ce une témérité, d'après ces différents textes, de croire que Pierrot a été cuistre de collège, et ensuite grimaud et barbouilleur de papier?
« 11 est diflicile, nous l'avouons, de concilier ces di\erses mani^res d'êlre dans le même personnage, à moins de supposer qu'il y a eu plusieurs Jupilers et plusieurs Hercules. Les ligures typiques sont ordinaireuuMit collectives. Une foule d'iudividualili-s se résument et se foiulcut eu elles. L'humanité entière palpite sous une demi-douzaine de noms.
GQ SOUVENIRS
« Nous voilà un peu loin du Pierrot pendu de Champfleury; mais à propos de quoi fera-t-on de l'esthétique et se livrcra-t-on à des pensées philosophiques, si ce n'est à propos de pantomimes? L'origine de Pierrot n'est-elle pas aussi intéressante que tous les sarcasmes qui ont excité la curiosité des Bochart,.des Pères Kircher, des Cluverius, des Champollion, des Creutzer, des Franck? Une histoire hien faite d'Arlequin, de Pierrot, de Polichinelle, serait des plus instructives et des plus intéressantes. L'érudition moderne n'a-t-elle pas retrouvé le roi des Elfes dans Arlequin? Maintenant, laissons parler le poëte lui-même; le librctto d'un ballet ou d'une pantomime est un rendu compte fait d'avance.
« Cassandre désire marier sa liUe, Golombine, au plus offrant et dernier enchérisseur, — image de la civilisation actuelle. Un écriteau, portant la légende suivante : « Celui qui apportera 1,000 fr. « épousera Golombine, » formule à tous les yeux le désir du père Cassandre, plus avare encore qu'Harpagon, qui se contentait du sans dot.
" « Arlequin, Pierrot et Polichinelle aspirent au glorieux hymen de Colombinc; mais chacun des membres de ce trio a la bourse tellement vide, qu'on y ferait tenir un salon de cent cinquante couverts, ou une écurie de cinquante chevaux. Arlequin, à la bonne heure ! mais la main de cette charmante Colombine peut-elle s'unir aux phalanges enfarinées de Pierrot et aux griffes de bois de Polichinelle?
« Pierrot fait rencontre d'un certain capitaine inconnu, qui n'a pas l'air en demi-solde, à flairer le sac d'écus qu'il porte fièrement sous son manteau. — CeUii-ià ferait un gendre admirable, avec sa sacoche enflée d'une hydropisie d'argent. — Pierrot lui propose une partie de cartes dans le cabaret du père Cassandre, mais "Pierrot perd des sommes qu'il n'a pas, et laisse en fiantissement sa blanche casaque, ses blancs souliers et aussi ses blanches culottes ; il reste dans un déshabillé de tableau vivant, lorsqu'arrive le seigneur Polichinçlle, faisant claquer ses sabots et siffler son éternel brr brr, à travers le fer-blanc de la pratique.
« Ce turbulent personnage renverse les chaises, monte sur les tables, et, comme le renard tournant autour de l'arbre sur lequel ccÊt perchés les dindons, éblouit l'homme qu'il veut duper par sa
pétulance affectée. Comment se défier d'un gaillard qui ne peut tenir une minute en place et passe à travers l'existence en cabriolant comme une chèvre? Polichinelle remplace Pierrot à la table de jeu, et comme ce gentilhomme à double bosse a pour maxime que tous les moyens sont bons, aidé de Pierrot, il se livre à un honm'îte trafic qui a pour résultat de gagner à coup sûr, cas prévu par les tribunaux.
«Planté derrière l'inconnu, Pierrot indique à Polichinelle, par une pantomime expressive, les cartes de son adversaire. L'inconnu est détroussé de son argent avec autant de facilité qu'au coin d'un bois. Malgré ce compérage, Pierrot ne profite pas de son vol, et l'inconnu lui jette, en fuyant, cette prédiction, qui revient plusieurs fois, comme un refrain sinistre, comme le cri de la conscience : « Pierrot, tu seras pendu! »
« L'effet de cette phrase, la seule qui soit parlée dans tout l'ouvrage, est immense.
«Arlequin, qui s'est procuré de l'argent avec l'aide de la fée protectrice, va épouser Colombine. Tout est prêt pour la noce ; Cassandre, enrubané de la tôte aux pieds, va et vient, tapant joyeusement la terre de sa canne à pomme d'ivoire; les joueurs de violon passent de la colophane sur le crin de leur archet; les lilles d'honneur posent l'oranger virgiiuil sur le front de la fiancée ; le notaire est arrivé avec tout oe qu'il faut pour instrumenter. On avait compté sans Polichinelle et sans Pierrot. Ces deux mauvais sujets jettent le trouble dans la noce. Pierrot surtout ne respecte rien, ni les violons, ni les rubans joyeux de Cassandre, ni les victuailles, ni les emblèmes d'innocence de Colombine, ni même le notaire : le ûvîûc avale le contrat.
« Tons ces méfaits n'ont ([n'un luit, le refard du mariage de Colombir.-e, et Pieirot réussit jus(iue-lJi. 11 ose toujours espérer se marier avec la lille de Cassandre, désir insensé, ambition folle, amour d'ixion embrassant la nuée, et dont le Pierrot primitif eut été jncapahle. Un fiancé doit se vêtir décemment; aussi rien ne coûte à Pierrot pour s'habiller, ou plutôt ses habillenuMits lU' lui eoiitenl rien. Par des procédés à lui connus, il se procure uni' niagniti(|ue paire de bottes à l'éeuyère qui tranche d'une manière bizarre sur son pfile vêtement; il a trouvé aussi le moytui de se
iiourrii" de la façon la plus économique, en mangeant beaucoup et sou\cnt, — il est vrai qu'il boit encore davantage. Cela ne peut durer. — L'inconnu apparaît de temps à autre, prononçant d'un ton impassible sa sentence funèbre. — Pierrot, poussé par Polichinelle, le Bertrand de ce Raton, n'écoute pas la voix qui lui crie : Arrête ! et s'engage de plus en plus dans la voie fatale.
« Reposons nos yeux sur un tableau plus doux, et entrons, s'il vous plaît, dans la mansarde de Colombine. C'est l'asile du bonheur et de l'innocence comme toutes les mansardes possibles. La fenêtre est encadrée de cobéas et de capucines; un rosier y sourit à l'aurore, un serin fredonne dans une cage l'air du Postillon de Lonjumeau. La charmante fille réunit à elle seule Fleur-de-Marie et Rigolette. Si Arlequin pénètre dans ce joli nid de fauvette, croyez que c'est en tout bien tout honneur. Arlequin est galant, mais il respecte sa maîtresse, et ce Grandisson à museau noir ne veut pas déshonorer celle qui doit être sa femme.
« Quant à Polichinelle, qui lui aussi fréquente chez Colombuie, prenez-y garde, ce double bossu, avec son nez aviné, tout fleureté de bubelcttes, tout bourgeonnant de rubis, sa figure cramoisie, allumée d'instincts brutaux, n'indique pas un homme bien délicat et bien scrupuleux. Polichinelle a l'air d'un de ces anciens traitants qui aiment la bonne chère, plus encore les belles filles, et qui emploient tout pour satisfaire leurs penchants.
« Pierrot, quoique maigre et blcma, ne vaut pas mieux que Polichinelle. Les passions bouillonnent aussi bien dans ce corps de Rossinante que sous le ventre deFalstaff de son pair et compagnon. Pour pénétrer auprès de Colombine, Pierrot, toujours un peu timide à l'endroit du beau sexe, se sert des moyens les plus ténébreux, des moyens de ramoneur, — profond symbole, car pour arriver au crime il souille de suie la blancheur immaculée de ses vêtements : de blanc il devient noir; voilà ce qu'on gagne U s'introduire dans le sein des familles à la façon de don César de Bazan. Colombine le trouve affreux; Cassandre arrive, et alors a lieu entre Pierrot, Arlequin, Polichinelle et le vieillard, un de ces combats prodigieux, une de ces homériques mêlées où les coups de pied, les coups de poing, les soufllets tombent dru comme grêle. Arlequin, mieux avisé que tous , attrape, au milieu de tout ce désordre, un baiser
de Colombine; Pierrot reçoit le plus beau de la volée sur ses maigres épaules qui ne sont pas protégées par une bosse rembourrée comme celle du difforme Polichinelle.
« Le malheureux, assommé de coups, traqué de toutes parts, en est réduit à vivre dans la gaine d'une horloge; comme le misanthrope :
Il cherche un endroit écarté Où d'être une canaille on a la liberté.
« Vous pensez bien que l'addition de Pierrot aux rouages et aux contre-poids du coucou produit les plus singuliers désastres. Le cadran roule des yeux terribles par les deux trous de ses clefs ; les heures extravaguent ; le timbre sonne à chaque minute ; on ne sait qu'imaginer de cette horloge folle qui éternue et qui soupire.
« Cependant Pierrot est relancé dans cette boîte, et, pour se soustraire à la justice, il se sauve chez un peintre et se déguise en mannequin, ainsi que Polichinelle, son ami, qui se coiffe d'un casque à la romaine et se vêt d'un manteau de pourpre. Le naturel malicieux des gredins ne tarde pas à se réveiller, le premier effroi passé, et l'atelier du peintre semble habité par des myriades de ces farfadets que iM. Berbiguier de Terre-Neuve du Thym poursuivait avec tant d'acharnement et saisissait entre deux brosses.
« Les vessies de couleur éclatent comme des bombes, les portraits de femmes sont généralement ornés de moustaches et de barbes de sapeurs ; — les appuis-mains vous donnent des coups tout seuls; les mannequins, si inoffensifs autrefois, vous soufllettent au passage; des tètes bizarres se montrent inopinément à travers les toiles crevées.
« Colombine vient chez ce malheureux peintre poser pour son portrait. Pierrot et Polichinelle en font tant, qu'ils sont reconnus et obligés à fuir.
« Ne sachant plus où donner de la tète, Pierrot se déguise en matelas. Vous dire toutes les erreurs qu'il fait naître et toutes les tribulations qu'il éprouve sous celle nouvelle forme, cela serait trop long. Arlequin et Colombine, devisant d'amour, viennent s'asseoir sur lui; il se retourne subitement à leur grand effroi. Un instant après, des cardeuses paraissent et font passer au pauvre Pieri'Ot un mauvais quart-d'hcurc; être cardé, quel sort! c'est ii en perdre
1 haleine. Excusez ces calembours, qui ne peuvent pas être dans la pantomime, ce qui prouve la supériorité de ces sortes d'ouvrages sur tous les autres.
« On le découvre encore, et il recommence sa course désespérée, poursuivi par des remords moraux et des remords physiques, appelés communément gendarmes.
« Dans sa fuite, il noie une innocente créature qui en réchappe miraculeusement, puis tâche de traverser les mers sur son matelas. Son voyage n'est pas un voyage au long cours, car, quelques instants après, nous le voyons dans un cachot, comme Piranèse les entendait, piliers trapus, voûtes surbaissées, murailles vertes d'humidité par le bas, escaliers plongeant dans de mystérieux abîmes. Une cruche et un pain noir sont posés à côté de lui par un geôlier au bonnet de peau d'ours. Une dalle se soulève, et l'inconnu paraît, répétant la phrase sacramentelle : « Pierrot, tu seras pendu! » Pierrot, furieux, se jette sur le spectre aussi hardiment que don ■"uan sur la femme voilée, et le fait rentrer sous terre, image ingéx:ieuse d'un criminel endurci étouffant le remords.
« Le dénoûment approche : Pierrot est conduit devant les juges, qu'il insulte avec le cynisme le plus révoltant. — 0 Pierrot, honnête et candide Pierrot, pourquoi as-tu connu cet infâme Polichinelle? Avant lui, tes plus grands vols étaient des vols de fruits et de tartelettes.
« Tous les témoins sont des témoins à charge ; le pauvre Pierrot est condamné sans pouvoir invoquer le bénéfice d'aucune circonstance atténuante. Gomme il n'a ni coupé sa sœur en petits mor- . ceaux, ni scié son père en deux, ni donné treize coups de couteau dans le même trou, il n'intéresse pas l'asditoire féminin. Ses crimes, — de simples vols, — n'ont rien de romanesque, de passionné, de séduisant; nulle voix ne s'élève en sa faveur, et il s'achemine piteusement vers le lieu du supplice, un Tyburn ou une grève fantastique.
« Dans le lointain, sur un fond de ciel lapis-lazuli se dessine un affreux coude en bois qu'on appelle la potence. Quoi qu'on dise, la nature ne s'occupe guère de nos petites méchanl^ps actions, de nos petits malheurs et de nos petits événements; certes, la nature sait que Pierrot, un cbarniaut garçon, doit être pendu, puisque la po-
tence est plantée depuis ce matin; eh bien, le rossignol perle ses roulades, le rossignol fuit joyeusement dans l'herbe avec un éclair de soleil sur le dos, les buissons embaument sous leur neige d'aubépine; tout est joie, parfum et rayon; le temps pousse la beauté jusqu'à l'ironie.
« Désolé de quitter cette belle nature, Pierrot tire la ficelle tant qu'il peut, il demande du poulet, une bouteille de bordeaux et une omelette soufflée; il dit avoir des révélations à faire, dénonce son complice Polichinelle et mord l'oreille du juge; puis il veut haranguer le peuple. Enfin il faut se décider à sautor le pas. Il se remet en marche, portant son panier de provisions sous son bras, sans doute pour ne manquer de rien dans ce voyage de l'éternité, dont il va faire la première étape. Bref, le mariage funèbre do Pierrot et de la potence s'accomplit. — La légende est justifiée : — Aspice Pierrot pendu.
« Tout est fini, — pour le corps du moins, — quand à l'ànie, c'est autre chose! Un génie apparaît et emporte la tremblante Psyché du défunt Pierrot dans les profondeurs d'un enfer demi-chrétien, demi-païen, tout rouge de flamme et tout noir de fumée. Là, les tribulations de l'infortuné recommencent, il reçoit des soufih ts de mains griffues, des ailes onglées de démons lui fouettent la figure, et il est en proie à une variété de supplices à lasser Dante le nomenclateur.
« Tout à coup, une douce lueur scintille à la voûte; la fée bienfaisante paraît et tire Pierrot repentant de ce séjour de pleurs et do grincements de dents.
« Puis la pièce se termiiu> par le mariage obligé de Colombine et d'Arlequin, à la lueur bleue des feux de Bengale, au milieu de soleils à lames métalliques qui tournent en se is inverse, de génies dont les ailes roses palpitent et battent l'air, blanchi par la fuméo des cassolettes.
« Paul, qui joue Pierrot, est admirable de mimique dans les dernières scènes. Cossard nous a paru un peu lourd dans l'Arlc- ((uin; mais Vauthie.' est un Polichinelle admirable : on le croirait vraiment de bois et piis dans une baraque des Chami^s-Élysécs. Nodier en eût été content; Guignolet s'avouerait vaincu.
« Mademoiselle Béatrix, qui représente Colombine, est une jeune
personne charmante, dont la grâce et la décence ne seraient déplacées sur aucun théâtre de Paris.
« Espérons que le grand succès dû Pierrot pendu, à la première représentation duquel assistaient toutes les notabilités de l'art et de la critique, fera rentrer les Funambules dans la \oie de la pan • tomine, spectacle traditionnel , instructif et philosophique, digne
de tout l'intérêt des gens sérieux.
Théophile Gautier.
Ylïl