‹ Souvenirs des FunambulesChapitre 9 sur 43 · RÉACTION · texte numérisé non relu

RÉACTION

A cette époque je comptais beaucoup d'amis en littérature; quand je dis littérature, j'entends par là le petit journalisme où les jeunes gens s'escriment et attaquent avec une grande facilité tous ceux qui portent un nom dans les arts et dans les lettres; mais la plume est une arme terrible qui tue le plus souvent ceux qui s'en servent. La plupart de tous ces jeunes gens ont disparu aujourd'ui, ne se sentant pas la force de lutter plus longtemps.

Mes succès aux Funambules, tout chétifs qu'ils fussent, les inquiétaient déjà; on m'attaquait sourdement dans le journal môme où je travaillais, et je retrouve dans la collection un mot assez comique qui montre qu'il n'y a si petite gloriole qui ne trouve son détracteur :

« La seconde pantomime de M. Champfleury, le Ponsard des Funambules, ne fait pas dans la petite presse autant de bruit que sa première. Voici l'explication de ce fait étonnant, pour qui ne connaît pas Vandtié lioslile, si pratiqui'e dans la jeune littérature. Pendant l'intervalle qui a séparé les deux premières représentations de Pierrot, valet de la Mort, et de Pierrot pendu, M. Cliampdeury s'est brouillé avec une portion de ses amis assez influente dans les feuilles publiques de la blague })arisimne. 11 a même été décidé par le redoutable cénacle qu'on ne parlerait plus de l'e/m.?/?'.

Cette déeision, ignorée encore hier par un des amis de M. Champfleury, — personne qui vit fort retirée et loin dos petites intrigues de l'actualité littéraire, lui a été signifiée en ces termes par un des membres de la coterie : — Eh 1 d'où sortez-vous, mon cher? On voit bien que vous descendez de la butte Montmartre ! Champfleury n'est plus à l'ordre du jour parmi nous; — nous avons décommandé Champfleury.^)

DE LA MANirî DE PARLER DE SOI-MÊME.

Certes, les personnes modestes et humbles, qui préfèrent parler des autres et non d'elles-mêmes, doivent me plaindre en craignant la forte indigestion de je que je me suis préparée. Heureusement, comme toutes les épidémies s'adoucissent à mesure qu'elles reparaissent plus fréquentes, l'épidémie du Je est tellement passée dans le sang des écrivain > d'aujourd'hui, qu'ils s'en trouvent à peine incommodés. Cette maladie, qui remonte à Montaigne et qui a pris um^ puissance considi'rable au dernier siècle, chacun de niuis la porte en soi ; chacun écrit ses mémoires de son vivant, ex: ose sa conduite; en plein public, rend compte sans pudeur de ses sensations, de ses impressions, de ses afl'ec lions, d(> ses passions.

3'ai voulu monlnn- la maladie dans toute sa force; et ceux qui liiaieiU ce livre avec un œil sérieux, ceux-là courraiiMii Uiand ris(|ue de n'avoir pas compris la pensée de l'autiHir, qui, au moins une fois dans sa vie, a voulu se donner le plaisir île. railler pendant iiuatre cents pages. La raillerie! ai-je dit: (jui peut diMiuMer ce (iiu^ la raillerie* contiiMit de sérieux et de sincérité? Là où Ton croira que l'auteur se mo(iue, il ne se nKMiue pas; là où il ne se moque pas, il se

moque. Le rouagg d'une montre est bien compliqué, le rouage du corps l'est davantage, le rouage de l'esprit l'est encore plus.

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