‹ Souvenirs des vertes saisonsChapitre 3 sur 9 · ETUDES CLASSIQUES ET ECOLE BUISSONKIÈRE · texte numérisé non relu

ETUDES CLASSIQUES ET ECOLE BUISSONKIÈRE

EDMOND LAGUERRB

J'entrai au collège par une brumeuse matinée du mois d'octobre 1843. J'avais dans mon sac un cahier blanc et dans ma poche une toute petite bouteille ' d'encre fermée d'un bouchon de papier. En route, c(^ bouchon improvisé tomba et je revins à la maison avec un pantalon marbré de taches d'encre. Ce fut le seul incident mémorable de ma première journée scolaire. A' cette époque, Bar-le-Duc ne possédait qu'un simple collège communal ; mais ce collège, célèbre dans le?i annales du Barrois, avait de respectables quartiers de noblesse. — Fondé en 4o81 par Gilles de Trêves, ami d'Antoine le Bon, duc de Lorraine, il était d'une architecture originale. Aujourd'hui encore, malgré son état de délabrement, il conserve une pittoresque et imposante physionomie.

Dans ce sombre bâtiment percé de larges fenêtres nues à petits carreaux verdâtres, toute mon enfance et mon adolescence ont tenu. C'est là que j'ai fait toutes mes classes en qualité d'externe. J'y ai eu des émotions, des transes, des chairs de poule et des souleui-s dont la vivacité m'effraye encore aujourd'hui. Parfois

il m'arrive de rêver que je suis de nouveau écolier, que je traverse la cour carrée, que j'entre dans la classe de mathématiques et qu'on me fait aller au tableau pour démontrer les propriétés des angles alternes-internes, — et je me réveille baigné de »ueur. — Si on avait souvent la vie dure au vieux collège, si les antiques poêles de fonte chauffaient mal, si les classes adossées à un petit bois en pente ressemblaient à des glacières en hiver, et en été à des caves humides où les ronces et les lierres du jardin poussaient des brindilles vertes entre les murs lézardés, on y passait aussi de bonnes heures; j'y ai contracté- de fidèles amitiés et, en somme, les études y étaient aussi, fortes que dans bien des lycées. Les classes se composaient d'un petit nombre d'élèves, une douzaine au plus ; les professeurs, pour la plupart nés et établis dans le pays, étaient de braves gens à l'écorce un peu rude, aux façons un peu rustiques, mais sachant beaucoup et s'occupant avec un soin consciencieux de leur petit troupeau d'écoliers. On mène en ce moment grand bruit à propos delà surcharge du programme des études classiques. Je crois, en effet, que les lycéens d'aujourd'hui apprennent beaucoup plus de choses, — un peu superficiellement; — mais je doute qu'ils soient soumis à un régime plus austère et plus laborieux que n'était le nôtre.

Voici, par exemple, le menu de mes journées d'externe su7*veillé, lorsque je suivais les cours de cinquième. — Je me levais, hiver comme été, neige ou soleil, à l'angelus de six heures, et je me rendais à travers Ips rues endormies à l'étude des externes, oii ^nous préparions nos leçons jusqu'à sept heures et demie. Je déjeunais d'un petit pain, acheté chez le père

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chaque page; — sous ce porche, j'ai lié connaissance avec mon pauvre camarade Edmond Laguerre !... » ^ C'était à la rentrée d'octobre 1844. Je fus abordé dans la rue par un gamin de mon âge, vêtu d'une blouse bleue. Il avait une longue figure, éclairée par deux yeux observateurs; un front bombé et volontaire, surmonté de cheveux blonds aux mèches rebelles. Sur ce front de dix ans, où la réflexion creusait parfois des plis verticaux, on aurait pu deviner déjà cet esprit scientifique et Imaginatif qui devait faire de lui l'un de nos plus remarquables géomètres et le mener à l'Institut. — Tu entres en sixième, n'est-ce pas? me dit-il. — Oui. — Moi aussi; si tu veux, nous serons camarades. — Il avait l'air d'un gaillard autrement intelligent que le reste de mes condisciples, et je fus flatté de cette ouverture. Nous ne fûmes pas seulement camarades, nous devînmes deux rivaux. Jusque-là j'avais tenu facilement la tête de ma classe, n'ayant eu pour concurrents que des élèves faibles; mais, avec Laguerre, je m'aperçus bien vite que j'allais avoir affaire à forte partie. Nous nous disputions la première place avec acharnement, et celui de nous qui arrivait second rentrait chez lui l'oreille basse, car nos parents à tous deux accueillaient peu agréablement le vaincu. Laguerre était le cadet d'une famille de six enfants, et son père, comme le mien, prétendait qu'il n'y avait qu'une bonne place : la première. Tout en bataillant l'un contre l'autre chaque semaine, nous n'en étions pas moins bons amis, et nous ne nous quittions guère. Il était comme moi grand amateur de lecture, et nous dévorions ensemble tous les livres qui nous tombaient sous la mstin, bons ou mauvais : Jean-Paul Choppart et le Juif errant d'Eugène Sue, le Chevalier d'Harmen-

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nez dans les œuvres des philosophes de l'antiquité et du xviii^ siècle. Il s'était tellement bourré de morale et de métaphysique que cette nourriture indigeste lui avait faussé l'esprit et brouillé le cerveau. De même que don Quichotte, après avoir lu trop de romans de chevalerie, s'était avisé de se faire chevalier errant, Moat s'était imaginé de devenir un philosophe à la faconde Diogène et de Socrate, et de conformer son genre de vie à ses doctrines. A vrai dire, il y avait en lui plus de Diogène que de Socrate; il professait des théories épicuriennes avec un cynisme et une liberté de langage qui n'étaient pas sans danger pour les collégiens admis dans son grenier. Il avait mis sa petite fortune en viager et, libre de tout souci, il vivait fort égoïstement, dépensant les trois quarts de ses revenus en achats de livres et prêchant sur les routes le détachement de toutes les obligations sociales, qui faisait' le fonds de sa philosophie. Mais les fous de mon pays barrois - pays de gens prosaïques et positifs gardent, même dans leurs plus bizarres folies, un reste d'esprit pratique, 6t notre « philosophe » nous en donna un exemple. Il avait pour débiteur un marchand de costumes de carnaval ; ce costumier étant devenu insolvable, Moat se paya de sa dette en nature et fit main basse sur toute la friperie carnavalesque; puis, n'ayant pu en tirer sou ni maille, il se demanda pourquoi, au lieu de donner de l'argent à un tailleur, il n'utiliserait pas tous ces oripeaux pour se vêtir. Diogène, à son sens, n'eût pas hésité; lui-même n'hésita pas une minute, et pendant plus d'un an nous le vîmes cheminant par les rues et les routes, tantôt costumé en Turc, tantôt travesti en seigneur vénitien. La mascarade ne cessa que lorsque les défroques du fripier tombèrent en lambeaux.

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Nous avions lu dans le Robinson suisse la description d'un certain rôti de pécari à la caraïbe, préparé sous la terre, dans un four chauffé à Taide d'un grand feu de bois. Cette originale cuisine nous avait fait venir l'eau à la bouche et, pendant toute une semaine, nous n'avions plus songé qu'aux moyens de confectionner un pécaH de notre invention. Nous nous donnâmes rendez-vous, un jeudi, sur les friches de Savonnières. Nous avions apporté un filet de porc, avec lard, poivre et sel comme assaisonnements, et nous discutâmes gravement la question de la cuisson.

— Un instant ! dit Laguerre. il faut d'abord construire un four dans de bonnes conditions.

Le four fut creusé dans le sol de la friche; on garnit le fond et les bords de l'excavation de cailloux plats, sur lesquels on alluma un bon feu. Tandis que la flamme pétillait, je couchai le filet de porc dans un lit de serpolet, je le bardai de lard, je l'enveloppai de feuilles de vignes...

— Le four est chauffé à point! me cria mon ami.

Alors nous disposâmes notre filet sur les pierres brûlantes; le tout fut eouvert d'un toit de cailloux très chauds, sur lesquels j'entretins un brasier ardent. Puis, pendantque la fumée bleuâtre montait en spirales, nous attendîmes le cœur palpitant.

Au bout d'une heure :

— Je crois que c'est cuit ! annonça Laguerre; sens-tu cette honnie odeur de rôti?...

En réalité, nous ne percevions rien qu'un vague parfum d'herbes grillées ; mais en imagination nous avions déjà les sensations d'un savoureux fumet aromatique.

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Nous déterrâmes notre rôti avec mille précautions, on nous léchant d'avance les lèvres. déception ! le filet à la caraïbe était h peu près cru. — Nous .n'en voulûmes point démordre néanmoins, nous le déchirâmes à belles dents, et, d'un commun accord, il fut déclaré délicieux.

Vers la fin de 4848, la politique prit la place de la littérature dans nos préoccupations. Nous étions ardemment républicains et républicains d'extrême gauche. Nous ne lisions plus que de l'histoire, de l'économie sociale et des journaux; — les Montagnards d'Esquiros, V Histoire de dix ans de Louis Blanc, les Voix de prison et les Paroles d'un croyant de Lamennais étaient nos livres de chevet. Nous ne nous permettions d'autres romans que ceux de George Sand. En 1849, Laguerre fonda une société secrète sur le modèle de la Société des Saisons. Chaque compagnon donnait un sou par semaine à la caisse sociale ; on se réunissait dans les bois, au fond d'une"^ maisonnette abandonnée, où l'on cachait «le la poudre!... Ce qu'il y a de plus drôle, c'est que le parquet réactionnaire d'alors eut la naïveté de s'émouvoir de ces gamineries et de nous faire surveiller. Notre humeur révolutionnaire se calma en 1850. Laguerre se préparait déjà à l'Ecole polytechnique; moi, je piochais mon baccalauréat et, déplus, j'étais amoureux. Je m'en revins tout doucement à la poésie, tandis que mon ami allait à Metz, puis à Pariai, suivre un cours de mathématiques spéciales. Il entra à l'Ecole en 1852 avec le n° 3, (U, depuis, nous ne nous revîmes plus qu'à l'époque des vacances. Mais nous entretenions une correspondance suivie et nous continuions de loin nos discussions littéraires et philosophiques. Laguerre me gourmandait à propos de mon romantisme et critiquait ferme mes

premiers vers. Son esprit netavait la haine des phrases <*reuses et du lyrisme faussement sentimental ; son goût lo portait vers la langue sobre, claire et naturelle des écrivains de la première moitié du xviii® siècle. — Je viens de relire ces lettres de jeunesse à l'écriture serrée, au style alerte et mordant, et j'ai eu, plus vivement que jamais, la sensation de la fluidité avec laquelle se dissout et s'efface notre pauvre petite vie humaine. Les feuilles de papier jauni où courait la main nerveuse de mon ami Laguerre sont restées intactes; mais les doigts qui traçaient ces caractères menus, mais l'esprit qui jetait sur le papier ces réflexions pleines d'humour et (le mélancolie railleuse, où sont- ils maintenant?... V^oici un fragment de lettre daté du 4 mai 1852, tout imprégné du scepticisme découragé qui s'était emparé de tant d'âmes après le coup d'Etat de décembre : « Amour, liberté, gloire, tout cela n'est que fumée et cela ne vaut pas celle de ma pipe... En ce moment, la France prête serment. Qu'en dis-tu ? Moi, ji; ne songe ni h m'indigner, ni à pleurer. Le peuple imite les anciens gladiateuTs; frappé au cœur, il se retourne pour saluer l'empereur... Morituri te salulant, Caesarl... Va, la liberté n'est qu'une femme!.. Je te recommande de lire Musset. Adonne-toi aussi à Balzac; je te conseille de lire de lui Les parents pauvres, Le père Goriot, Un grand Homme de province. »

En voici une autre intitulée Voix de prison et datée* de l'École polytechnique où il était consigné: — « Heureux celui qui n'a jamais lu de poésies ou de romans et n'a jamais quitté la maison paternelle, qui cultive les choux de son jardin qui ne cherche pas à deviner les mystères de la nature, croit humblement à ce que sou curé lui a dit, se marie à vingt ans avec une p^rosse pay-

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des livres; joins à cela une vue magnifique sur tout Metz et sur la vallée, un air pur et rien à faire! - — J'ai avec riioi un soldat du génie qui est censé m'aider à prendre des mesures. Je lui fais faire sentinelle quand je veux dormir. C'est un pauvre diable de recrue, ayant à peine trois mois de service ; Alsacien, gras, rouge, sans barbe, blond filasse, au demeurant très doux, très bon. Je fais des éludes de m'œurs sur ce sapeur; je lui ai appris à fumer, ce qui n'a pas été sans danger. J*ai été sur le point de devenir son garde-malade. — Je lui fais boire du rhum, ce dont il s'acquitte mieux, et je le fais jaser... Le pauvre garçon était cultivateur avant d'être au service; il tripotait doucement une existence mêlée de fumier et de pommes de terre, allait épouser une grosse Alsacienne aux pommettes rouges, quand la conscription est venue le prendre. Dans quinze jours il part pour la Crimée avec son bâton de maréchal dans sa giberne. En avant, marche!... A la gloire, à la victoire! : — Et Trûdchen, avec ses baUis, épousera pendant ce temps là un autre Alsacien aussi blond et aussi épais. — Allons, sapeur, ne pleurez pas... Quand on est soldat morbleu !... (prenez plutôt ce verre de kirsch); quand on tient Tépée de la France, sacrebleu!... Ouf? quelle chaleur!... Je vais me couchera Tombre et dormir. Adieu, dear friend, j'attends une lettre de toi d'ici à deux jours... Sapeur! — Lieutenant? — Faites la ronde et réveillez-moi, si le capitaine vient!... »

Vers 1857, la correspondance cessa. Laguerre fut attaché à la manufacture d'armes de Mûtzig; la vie avec toutes ses complications nous entraîna loin l'un de l'autre. Nous ne nous retrouvâmes plus que, dix ans après. Il avait été nommé répétiteur à l'École polytechnique, et il pouvait plus aisément s'y abandonner à sa mai-

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