‹ Souvenirs des vertes saisonsChapitre 4 sur 9 · ET PREMIERS DÉBOIRES LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

ET PREMIERS DÉBOIRES LITTÉRAIRES

Vers la fin de 1849, tandis que je me préparais à entrer en rhétorique, mon père prit une détermination qui modifia notablement notre genre de vie. Il avait compris qu'en s'obstinant à rester à Bar-le-Duc, il entravait sa carrière administrative. Il se décida donc à demander son avancement n'importe où, et on le nomma conservateur des hypothèques dans une petite ville du Poitou, en lui promettant de le rappeler dans la Meuse dès qu'un emploi de même nature y serait vacant. Ma mère tenait à son pay^natal; elle espérait, d'ailleurs, que ce séjour en Poitou ne durerait pas longtemps, et mon père partit seul, pendant que j'achevais mes humanités à Bar-le-Duc. — Cet événement me donnait, à dixsept ans, une indépendance relative que je me hâtai de faire tourner au profit de la littérature. La surveillance de ma mère sur l'emploi de mon temps et sur mes lectures était, en effet, purement nominale. Je n'allais plus à V étude des externes; en dehors des heures de classe, j'étais libre de disposer à mon gré de mes loisirs et j6 travaillais chez moi. — Nous avions quitté la rue du Bourg et nous habitions une maison que mes parents, avaient fait bâtir sur l'emplacement de la vieille demeure

de feu ma grand'tante. De la fenêtre de ma chambre perchée au deuxième étage, je voyais la ville haute, en iamphithéâtre, détachant ses toits aigus et ses flèches d'églises sur les molles ondulations de nos coteaux de vignes. Là, devant une petite table, je brochais mes devoirs et je dévorais surtout les poètes de l'école romantique. Le premier usage que je fis de ma liberté fut de prendre un abonnement à la bibliothèque municipale, qui était abondamment pourvue d'ouvrages modernes.

Je lus ainsi les Méditations, Jocelyn, les Orientales, les Feuilles d'automne^ le théâtre d'Hugo, les poésies de Sainte-Beuve. Les après-midi de dimanche, pendant la belle saison, j'allais m'installer avec de vieux tpmes de la Revue des Deux-Mondes sous les pruniers de ma grand'tante et j'y restais jusqu'au soir. Ces lectures assidues me donnèrent d'abord comme un éblouissement. Tout le fécond et merveilleux mouvement littéraire de 1830 à 1840 m'était soudain révélé. L'éclosion de cette riche floraison de poètes, de romanciers et de critiques se produisait simultanément pour moi; ivre de parfums et de couleurs, je ne savais où me prendre. Peu à peu, je recouvrai mon sang-froid et je commençai à analyser mes sensations. — Dans ce nouveau monde de l'esprit où je pénétrais avec une admiration respectueuse, tout ne m'enthousiasmait pas au même degré. Ainsi George Sand me fit d'abord éprouver une déception. J'avais débuté par Lélia.' Spiridion et les Sept cordes de la lyre. — Mérimée, de Vigny me donnèrent, pour la première fois, la joie exquise qu'on éprouve devant une œuvre exécutée par un maître artiste. Je pleurai en lisant la Grenadière de Balzac. Mais celui qui m'enchanta et me passionna entre tous, ce fut Mus-

ANNÉES DE PlUNTEMPS 43

set. Ses Nouvelles me parurent inimitables, ses Proverbes m'emportèrent dans un pays étrange où la fantaisie et la réalité se fondaient si harmonieusement que tout y semblait plus vivant, plus vrai, plus puissamment intéressant que la vie elle-même.

La lecture de ces œuvres si variées de ton, de couleur et de saveur, m'enlevait de terre. J'étais pris d'une fièvre intellectuelle qui se traduisait bientôt par un désir d'aligner sur le papier les vers qui commençaient à me bourdonner dans la tête. — J'ai retrouvé le cahier où je transcrivais ces premières rimes. C'était un gros volume relié, recouvert de toile réglé à la mécanique, rempli aux trois quarts de rédactions géométriques et que j'avais choisi précisément pour dérouter les curieux. Derrière ce rempart de théorèmes, mes vers fleurissaient h, l'aise et en sûreté, comme des violettes à l'abri d'une haie d'épines. Je viens de les relire : ils m'ont paru enfantins et plats; mais, à cette époque, je les pourléchais avec la même admirative sollicitude qu'une chatte qui mignote ses petits. .

Si médiocres que fussent ces vers de la dix-septième année, ils me semblaient très réussis, et j'étais hanté du désir de les voir imprimés. Quelques mois après, j'eus la joie de réaliser mon rêve, grâce à la complicité de mon professeur de rhétorique. — Ce nouveau maître se nommait Edouard Mcnnehand. Presque aussi jeune que ses élèves, il ne sentait en rien le cuistre et le régent de collège. Sa nature fine et élégante tranchait vivement parmi les personnalités un peu lourdes et maussades de ses collègues. J'avais confiance en lui, et il avait flairé en moi un apprenti rimeur; il m'encouragea à lui lire mes vers, me donna d'utiles conseils; puis, un beau jour en pleine classe, il m'apprit qu'il avait porté un de

41 AN.NÉKS DK PRINTEMPS

mes manuscrits au Journal de la Meuse, et, grâce à lui je goûtai pour la première fois le plaisir de me voir imprimé. Quand je sortisdubureaudujournaloù je venais de corriger mes épreuves, je me crus grandi de dix coudées et je baissai la tête de peur de heurter du front le réverbère suspendu au-dessus du porche...

Ce début m'avais mis l'eau à la bouche. — A quelque temps de là, le bruit se répandit qu'un poète était débarqué à Bar-le-Duc. Cela me donna une secousse. Dans ma ville natale, un homme ayant pour unique profession d'écrire des vers était un oiseau aussi rare et aussi inconnu qu'un ibis ou un ornithorynque.

Sauf mon propre reflet dans un miroir, je n'avais jusque-là jamais vu un poète en chair et en os. Celui qui venait d'échouer parmi nous se nommait Arsène Barberot; il rédigeait une petite feuille intitulée le Souvenir littéraire, dont j'achetai immédiatement le premier numéro. Les vers de Barberot étaient sombres et désespérés; il s'y posait funèbrement en frère de Gilbert et d'IIégésippe Morcau. — Un soir, j'aperçus enfin Arsène au théâtre, car maintenant que j'avais la bride sur le cou, je ne manquais pas une représentation. Le poète était un petit homme grêle, d'une trentaine d'années, à la figure déjà vieillie et fanée, aux yeux d'un bleu pâle, aux cheveux blonds clairsemés; il portait un habit noir lamentablement râpé et un chapeau de soie infiniment plus fatigué que son visage. A côté de lui était sa femme, toute jeunette, vingt ans à peine, étriquée dans une pauvre petite robe noire toute élimée; — mais charmante avec sa peau blanche, ses yeux noirs, ses bandeaux plats et sa maigre poitrine qui la faisaient ressembler à une vierge de l'école préraphaélite. — J'avoue qu'Arsène Barberot ne réalisait pas pour moi

l'idéal du poète romantique; je trouvais qu'il manquait d'ampleur et que sa figure n'avait rien d'olympien. En revanche, son aspect paraissait réjouir les bourgeois qui remplissaient les loges de leur rotondité de notables commerçants et qui semblaient dire à leur fils : « Voilà h quel degré de maigreur et d'aplatissement conduit le détestable métier d'enfileur de rimes... Que cela vous serve d'exemple ! »

En dépit de cette légère désillusion, je fus mordu par le désir de lier connaissance avec Arsène et de voir mes teuvres manuscrites publiées dans son journal. Un dimanche, n'y tenant plus, je mis en poche une copie de mes deux meilleures élégies et je grimpai chez le rédacteur du Souvenir litléraire. Il demeurait au deuxième étage d'une maison meublée, d'assez piteuse apparence. — Arrivé très essoufflé au sommet de l'esralier, je lus sur une carte collée à la porte : « Arsène Barberot. » Je frappai timidement, on me cria d'entrer, j'obéis et m'arrêtai un peu décontenancé à la vue de l'intérieur du « bureau du journal ». — Dans une chambre pauvrement meublée, où le soleil de juin entrait à flots parla fenêtre sans persiennes. Je poète en bras de chemise, grifl*onnait au coin d'une table, tandis qu'à l'autre coin, sa femme, en grand négligé, écossait des pois dans une vieille boîte à sardines. Devant la cheminée, les reliefs d'un ragoût de mouton refroidissaient dans un poêlon de terre, et en travers d'un lit sans rideaux, un enfant d'un an dormait couché sur le •ventre. Le poète me dévisageait, et sa femme, sans souci de sa robe mal agrafée, souriait de mon air ébahi. Elle était si jolie quand elle riait que cela m'enhardit, et j'expliquai nettement l'objet de ma visite. Barberot prit la mine d'un maître qui accueille un débutant, lut

46 ANNÉES DK PRINTEMPS

mes vers à voix haute, y releva deux ou trois rimes indigentes, ce qui me couvrit de honte, et finalement promit de les publier dans le prochain numéro du journal. Comme il finissait, l'enfant s'éveilla en pleurant. La jeune mère entre-bâilla sans façon son corsage et apaisa le marmot en lui donnant le sein. Ce que voyant, je me hâtai de prendre congé, et je dégringolai, assez troublé par le souvenir de la blanche poitrine et des yeux noirs de la jolie nourrice.

Le dimanche suivant, nies vers parurent dans le Souvent)*, précédés d'une note où Barberot semblait solliciter l'indulgence des lecteurs « pour une jeune muse encore inexpérimentée ». Cette introduction n'était guère de mon goût, mais je me consolai en respirant avec délices le parfum de ma poésie imprimée. Quelques jours après, tandis qu'au fond du jardin de la grand'tante, je relisais mon œuvre pour la trentième fois, on sonna à notre porte ; j'allai ouvrir et me trouvai en face d'Arsène? — Je venais, dit-il, vous rendre votre visite.., Avez-vous été content du journal? — Je balbutiai un vague remerciement et l'emmenai dans le jardin. Il y fit deux tours en s'extasiant sur le parfum des roses, puis brusquement : — A propos, ajouta-t-il, j'ai une petite traite à payer.. . Il me manque dix francs et ma femme a pensé que vous auriez peut-être l'obligeance de nous les avancer? — C'était un coup droit et il n'y avait pas moyen de reculer. Heureusement je les avais, les dix francs, dans ma bourse de collégien, car je n'aurais jamais osé les demander à ma mère pour un pareil motif. La présentation de cette carte à payer l'eût jetée hors des gonds. — Je m'exécutai galamment. Barberot empocha mes deux pièces de cent sous, promit de me les renvoyer dans la huitaine, pirouetta sur ses

ANNÉES DE miNTEMPS 47

talons et me Laissa un peu refroidi, j'en conviens.

A partir de ce jour-là, quandje rencontrai mon poète, il n'eut pas l'air de me reconnaître et j'eus la naïveté de m'en étonner. — Je comprends, me disais-je, qu'il ne me rende pas mes dix francs, mais pourquoi diable m'évite-t-il ? Un soir, comme je traversais une brasserie installée dans un jardin et fréquentée par la jeunesse tapageuse de l'endroit, il me sembla apercevoir Arsène Barberot au milieu d'un groupe de jeunes gens attablés autour de plusieurs cruchons de bière. Le poète, toujours en habit noir, était en train de tremper sa poésie dans les chopes mousseuses et déclamait des vers à la. lune, qui montrait justement son croissant au-dessus des charmilles. — Hé ! hé!, pensai-je, il se la coule douce, le frère de Gilbert et d'Hégésippe Moreau ! . . . — Mais je n'étais pas au bout de mes surprises. A l'extrémité de l'une des allées — la plus obscure — je faillis me jeter dans un couple tendrement enlacé, et, à la faveur d'un rayon de cette même lune aux cornes d'or chantée par le poète, je reconnus la blanche, virginale et frêle M"*® Barberot, au bras d'un grand brun aux robustes épaules. Je baissai le nez, tout déconfit et rougissant, et je m'esquivai plus ébaubi et plus ému que si j'eusse été Arsène Barberot en personne. — Peu après, le Souvenir littéraire disparut et le poète imita sans doute son journal, car je n'entendis plus jamais parler de lui.

En octobre 1850, je quittai à regret la classe de rhétorique pour suivre le cours de philosophie. Mon professeur, M. D***, était l'incarnation de la philosophie spiritualiste, officielle et universitaire. — Froid, honnête, correct, scrupuleux, il ne connaissait que la raison pure et détestait la fantaisie ; Jouffroy et Cousin étaient ses

dieux, et il avait un- profond mépris pour la littérature romantique. Sa figure glaciale, coupée par de rigides favoris, ne souriait jamais. Il montait en chaire à huit heures, faisait son cours jusqu'à dix, sans une digression reposante, sans une lueur, sans une saillie. — Cette année de philosophie et de préparation au baccalauréat, qui s'annonçait d'une façon si austère, n'évoque cependant en moi qu'une succession d'images joyeuses et de frais souvenirs. Elle me rappelle l'éclosion de ma première jeunesse et tous les éblouissemenls tous les enivrements qui accompagnent l'avril de la vie. J'entends encore résonnera mesoreillescette ouverture de la dix-huitième année, dont la musique était semblable à ces chœurs harmonieux d'oiseaux qui exécutent dans la forêt l'ouverture du printemps.

Le rossignol chante et je rêve, \

Grisé par son chanrt, que je bois.

Un philtre fait avec la sève

Et les vertes senteurs dos bois.

Sa voix monte, monte... J'écoute...

Et je crois retrouver la route

Des beaux jours perdus d'autrefois.

En ce temps-lh, mes camarades et moi, nous jetions déjà, par-dessus les murs du collège, des regards de convoitise sur nos aînés, qui commençaient à fréquenter les bals de la préfecture, et nous rêvions de faire notre partie dans les sauteries qui s,'organisaient chaque hiver. Pour cela, il fallait d'abord sayoir danser. Un de nos condisciples, fils d'un gros fabricant de toiles de coton, nous offrit de nous réunir chez lui. 11 avait une sœur et plusieurs cousines qui devaient prendre des leçons de danse en môme temps que nous, ce qui constituaitun attrait de plus. Trois jours par semaine, notre

maître à danser, M. Maret, nous initiait aux mystères des ballonés, des jetés, des glissés. C'était un petit homme grêle, orné d'une perruque bouclée, tiré à quatre épingles et marchant sur les pavés comme sur des œufs. Il avait l'air de sortir d'une boîte. A peine arrivé, il accordait sa pochette aux sons aigres et pendant une heure nous faisait saluer, balancer et tourner (»n cadence. Gela nous mit en goût. Le dimanche soir on invitait les amies de la sœur et des cousines ; nous faisions venir un orgue de Barbarie ; l'homme en veste de velours tournait sa manivelle, et nous dansions jusqu'à minuit des quadrilles et des valses, tandis que les mamans jouaient au boston dans la salle voisine. Bientôt nous eûmes l'idée de joindre au bal le divertissement de la comédie; je dois même avouer que ce fut moi qui suggérai cette idée. Je venais de voir représenter la Ciguë d'Augier, Claudie de George Sand, et je ne rêvais plus que de monter sur les planches. Je communiquai un peu de mon feu sacré à mes camarades, et il fut décidé que nous édifierions un théâtre dans l'un des greniers du fabricant de cotonnades.

Ce grenier avait été coupé en deux dans sa largeur par une cloison de toile; d'un côté était « le foyer des acteurs »; de l'autre s'étendait, au fond, la scène, et, en avant, la place réservée aux spectateurs. L'installation . était primitive et rudimentaire, mais nous avions deux décors et notre rideau tombait avec une lenteur presque aussi majestueuse qu'au Théâtre-Français. Au-dessus de la salle, sombre et nue, les poutres enchevêtraient leur charpente touffue, et dans les encoignures, les araignées, au bruit de nos coups de marteau, interrompaient, effarées, l'ourdissage de leur toile. Le théâtre construit, on discuta sur le choix des pièces et on se

il«tll ..

^fifes pour

! t£t$j£f âîatriëme ~inme, la

par un bour-

^WW «s* * "''i*^ ''m'''^^i^^i&^*a^Ee le seul

celui qui faisait la duègne, se disputaient avec moi ses bonnes grâces, et comme Delphine était coquette, la rivalité de ces deux jeunes coqs menaçait à chaque instant de troubler le bon ordre.

Cependant les rôles étaient sus, la pièce se trouvait au point et on résolut de procéder à une répétition générale en costumes, à laquelle on convia les parents et amis. On avait frappé les trois coups ; le rideau se leva solennellement devant une trentaine de spectateurs. Ruy Blas était en scène, et débitait son monologue; moi, je m'étais blotti au fond, derrière la cheminée d'où je devais dégringoler, quand^ au moment où Ruy Rlas disait d'une voix creuse :

Le sort trouble nos tôtes '

Dans la rapidité des choses si tôt faites !

un tumulte s'éleva dans la coulisse, suivi d'un échange de gros mots et du claquement d'un soufflet vigoureusement appliqué. C'était Don Guritan qui avait surpris la duègne en train de baiser la main de la souffleuse, et qui giflait violemment son rival. En un clin d'œil, les parents et amis eurent envahi la scène : — Scandale, cris de réprobation, expulsion de don Guritan et de la duègne, fuite de la jolie Delphine, tout cela fut l'affaire d'une minute et la représentation s'en alla h vau-l'eau.

Mais l'effondrement de notre théâtre d'amateurs n'empêcha ni les sauteries de recommencer, ni mon amour pour Delphine de flamber. A dix-sept ans on est, comme Chérubin, grisé d'une vague sensualité et on s'amourache facilement. J'avais le cœur plein de timides désirs et la tête bourrée de rimes audacieuses que je m'empressais de coucher sur le papier dès que j'étais

rentré dans ma chambre haut perchée. Entre deux rédactions de psychologie, je célébrais la beauté de ma danseuse aux yeux couleur de noisette; les élégies et les sonnets emplissaient ma cellule du son mélodieux de leurs rimes croisées, et comme je ne pouvais plus voir aussi fréquemment Delphine, je me servais de ma poésie comme d'un mode de correspondance amoureuse. Dès qu'une pièce était achevée, je l'envoyais au journal qui avait accueilli mes premiers vers et qui était lu chez la plupart des familles bourgeoises de la ville. De cette façon j'étais sûr que mes galanteries arriveraient à leur adresse. — Malheureusement, la presse venait d'être soumise aux rigueurs de la loi Tinguy, qui exigeait que chaque article fîit signé : le gérant eut un jour des scrupules, le journal était mal noté à la Préfecture, ou craignait un procès et on m'obligea à me conformer à la loi. — Gela devenait dangereux. — Mais un auteur qui va être publié est comme une femme qui s'est décidée à jeter son bonnet par-dessus les moulins : rien ne l'arrête plus. J'en passai partout ce qu'on voulut, et, le soir même, mes vers parurent en troisième page, avec mon nom imprimé tout vif. — C'étaient, je me le rappelle, des stances sur un bouquet de myosotis donné à Delphine; je m'inquiétais du sort de mes fleurs... Qu'en avait-elle fait?... Et les suppositions s'égrenaient plus ou moins ingénieuses, plus ou moins hardies :

Quelques-unes peut-être oncor plus fortunées Ont trouvé le chemin de votre blanc peignoir, Et lorsque s'est flétri le bouquet, un tiroir A doucement reçu les fleurettes fanées Dans un secret recoin du meuble de bois noir.

Puis venait une invocation aux fleurs sèches; chaque

fois que Delphine ouvrirait le tiroir, les myosotis devraient réveiller dans son cœur les souvenirs du dernier bal :

Qu'elle repense alors à nos fêles bruyantes.

Et se rappelle tout jusq^u'aux moindres détails Les bouquets effeuillés dans les valses ardentes Et les rires voiles par les grands éventails.

Entre nous, les « valses ardentes » n'étaient là que pour la forme, car je valsais fort mal ; mais n'importe, je n'étais pas trop mécontent de ce petit morceau.

Le lendemain, j'entrai dans la classe de philosophie avec une certaine inquiétude. M. D..., grave et froid comme toujours, examina nos cahiers et commença une leçon « sur le libre arbitre ». Je reprenais un peu d'assurance, quand vers neuf heures et demie, il tira de sa serviette un numéro de journal dont le seul aspect me fit monter le rouge au front.

— Messieurs, dit-il, je ne lis pas souvent les gazettes., mais hier soir je suis tombé par hasard sur celle-ci et j'y ai lu des vers signés par l'un de vous.

L'un de nous?... C'était clair, car on connaissait ma manie. Je baissais le nez, je ne bougeais plus, j'aurais voulu entrer dans le mur.

— Ces vers sont détestables, continua le professeur, détestables au fond et dans la forme!... Je vais vous les lire, néanmoins, afin de montrer à cet élève la voie déplorable dans laquelle il s'engage... Cela s'appelle les Myosotis, poursuivit-il froidement ironique.

Il éplucha vers par vers mes malheureuses stances, ergotant sur chaque image, épiloguant sur chaque rime, s'indignant aux moindres licences, se scandalisant aux mots un peu vifs. Il piétina sur mes pauvres

fleurettes poétiques et n'en laissa pas une sur tige, au grand ébaudissement de mes condisciples qui jouissaient de ma mine piteuse et faisaient écho aux sauvages plaisanteries de mon tourmenteur. . — Blême, étouffant de douleur et de dépit, j'assistais, sans pouvoir articuler un mot, à ce massacre de mes vers les plus tendrement tournés, à la profanation de mes effusions amoureuses livrées aux ricanements de cette bande de collégiens sans pitié.

La cloche de dix heures mit heureusement fm à mes tortures. Je m'enfuis du collège, les larmes aux yeux, la rage dans le cœur, et je me réfugiai au fond du jardin de la grand'tan te. J'essayai de relire mes vers imprimés, mais dès les premières strophes, je fus dégoûté de mon œuvre. Le charme était rompu : la coupante ironie de mon professeur avait desséché sur pied toutes ces belles choses que j'admirais si paternellement la veille. Mes vers m'apparaissaient brisés, disloqués, dédorés, défraîchis, comme des papillons qui ont perdu le lustre et la poussière colorée de leurs ailes meurtries.

Pour me rasséréner, je me remis à étudier La Fontaine, qui était devenu depuis quelques mois, mon poète favori; je me vengeai des critiques de mon professeur en relisant la fable qui a pour titre : Contre ceux qui ont le goût difficile. — Peu h peu, la spirituelle philosophie du Bonhomme, me détendit les nerfs et ce fut elle qui me consola le mieux de mon premier déboire littéraire.

PREMIER VOYAGE — PARIS ET LE POITOU — FRAGMENTS d'un JOURAL INTIME — LE CHOIX D'uNE CARRIÈRE

A la fin de juillet 1851, il fut décidé que j'irais, avec plusieurs de mes camarades, subir l'épreuve du baccalauréat h Paris. Ma mère devait m'accompagner et me conduire ensuite auprès de mon père. — Jusque-là je n'avais jamais quitté ma petite ville que pour quelques excursions aux environs. Ce voyage était donc une grosse affaire ; tout y avait pour moi l'attrait de la nouveauté : le chemin de fer récemment inauguré entre Bar-le-Duc et Ghâlons ; — le Poitou lointain, qui m'apparaissait comme un pays méridional; ■ — et surtout Paris, la capitale lettrée et artiste où je rêvais déjà de conquérir la Toison d'or. — Bien que ma tête fût farcie de chimères et d'idées ambitieuses, j'étais alors le plus gauche et le plus novice des jouvenceaux. Je me vois encore : maigre et quasi imberbe, sauf un soupçon de moustaches au coin des lèvres ; — habillé d'un pantalon de lasting et d'une lévite marron, coupée par le tailleur de la famille, dans l'ampleur d'un manteau de mon grand-père. Le lasting luisait sur les genoux ; la lévite, trop courte de taille et trop longue de jupe, m'engonçait et me donnait, vu de dos, des airs d'ancêtre. Avec cela, j'avais un ton tranchant, une présomption

insupportable et un enthousiasme sentimental pour Jes moindres coins de paysage entrevus par la portière du wagon. Je ressemblais à ce rat « de peu de cervelle » portraituré par La Fontaine : ^

La moindre taiipinéc était monta mes yeux.

Néanmoins ma surexcitation tomba quand nous arrivâmes h Paris. Un vieil ami de mon père, chef au ministère des finances, nous attendait à la gare et nous allâmes loger chez lui à Grenelle. Je reçus tout d'abord une impression peu favorable à l'aspect de cette banlieue aux rues populeuses, noires et mal bâties . Le lendemain matin, sous l'escorte d'un étudiant en droit, je me rendis pédestrement h la Sorborine, où je devais remplir les formalités préalables à l'examen et retrouver mes camarades de Bar-le-Duc. Dans le trajet, mon impression première se transforma. Je me sentis rapetissé, annihilé, noyé dans cette foule affairée et indifférente, sans cesse renouvelée, et où n'apparaissait pas un visage connu. Le brouhaha des voitures, les cris de la rue, l'animation des cafés, les murs tapissés d'affiches, les cabinets de lecture pleins d'habitués, la vieille Sorbonne bourdonnante .d'étudiants, le jardin du Luxembourg avec ses beaux arbres, ses statues et sa population tapageuse, tout cela me disait une vie si différente de celle de ma petite ville ! — Une vie ardente, laborieuse, intelligente, où je ne comptais pas plus qu'un des graviers du chemin. — J'étais ahuri, ébloui, étourdi, et en même temps blessé dans mon amourpropre déjeune coq de province. A la fois très timide et très vaniteux, j'apportais toute mon attention à n^ pas avoir la mine provinciale, et cette préoccupation de ne point paraître ridicule me rendait encore plus

ANNÉES DE PlUNTEMPS o7

ttindé et empêtré que je ne l'étais habituellement. Plus je m'évertuais à me donner l'air parisien, plus je commettais de bévues. Cette sotte préoccupation gâta ma journée et ai^ssi un peu ma soirée, qui cependant devait me laisser un souvenir délicieux.

Mon hôte m'avait emmené à la Comédie-Française où l'on jouait les Caprices de Marianne. Marianne, c'était Madeleine Brohan, alors dans la prime fleur de sa triomphante et spirituelle beauté; Delaunay, tout jeune aussi, jouait Coelio; Brindeau, dans le rôle d'Octave, avait un entrain, une verve inoubliables ; le juge Claudio était interprété par Provost, et Got donnait au valet Tibia un relief d'un comique étrange. Cette représentation m'enchanta. J'avais l'hallucination de l'Italie aux parfums d'oranger, célébrée dans la chanson de Mignon; ']Q me croyais transporté au bord du golfe de Naples. La prose exquise de Musset me montait au cerveau comme le lacryma-christi que buvait Octave. Quand Madeleine, avec sa voix nette, mordante et pourtantveloutée comme une caresse disait : «Qu'est-ce après tout qu'une femme? L'occupation d'un moment, une coupe fragile qui renferme une goutte de rosée, qu'on porte à ses lèvres et qu'on jette par-dessus son épaule?. . .» je sentais mon ame se fondre et une chaude sève printanière me couler dans les veines. Rentré dans ma 'îhambre, à Grenelle, je rêvai aux mélancoliques amours de Cœlio, et toute la nuit j'eus l'éblouissante vision de Madeleine Brohan dialoguant avec Brindeau sous une tonnelle enguirlandée de pampres...

Le lendemain, je partis, le cœur anxieux, pour la Sorbonne où je devais passer mon examen. L'épreuve •'crite (une version), avait lieu dès le matin ; puis venait un entr'acte de deux heures pendant lequel les exami-

nateurs jugeaient les copies des candidats. Les dissipations de mon année de philosophie, le souvenir de tant de soirées employées à rimer, à jouer la comédie et à galantiser, ne laissaient pas de me donner de cruelles appréhensions. Je passai une vilaine heure d'angoisse dans la grande cour de la Sorbonne, dont j'arpentais fiévreusement les petits pavés inégaux. Je me voyais déjà retoqué. Les noires façades des bâtiments me regardaient avec des mines revêches, et je croyais apercevoir aux carreaux verdâtres de chaque fenêtre la figure austère de mon professeur de philosophie ; je croyais Tentendre crier de sa voix glaciale : « Voilà où mènent les divagations d'une âme mal équilibrée ! » Si j'échouais à Vécrit, adieu le voyage en Poitou, les heures de liberté et les beaux projets de poésie! Il me faudrait retourner au collège et piocher de nouveau le manuel, sans compter que j'aurais à subir les reproches paternels, les sermons de ma mère et les dédains de notre hôte de Grenelle, ce chef de bureau chez lequel nous étions descendus et qui m'avait déjà vertement tancé au sujet de ma manie « d'écrivailler ». — Je me souvenais d'un passage de ma version dont le texte m'avait paru obscur, et je commençais à craindre d'avoir commis un contresens. Au loin, du côté de la rue Saint-Jacques, un orgue de Barbarie jouait la valse de Rosita, et ces lambeaux de musique de danse, qui me rappelaient nos sauteries de l'hiver, se mêlaient encore désagréablement à mes craintes. — Enfin, après une heure d'attente mortelle, on afficha aii mur la liste des admissibles ; j'y lus mon nom, et les solennelles fenêtres de la Sorbonne s'éclairèrent tout à coup d'un rayon de soleil.

Voral m'effrayait moins, je me croyais sûr de mes

matières. En effets sauf une explication de He'mosthène où je m'embrouillai piteusement et où je fus rudement rabroué per M. Le Clerc, doyen de la Faculté, le reste alla de cire; je fus reçus avec la mention bien, et je courus annoncer la bonne nouvelle à ma mère, qui m'attendait dans le Luxembourg. '

J'étais bachelier, c'est-à-dire débarrassé des entraves universitaires ; j'avais en perspective un lointain voyage à travers des pays nouveaux, et je me trouvais à Paris avec la bride sur le cou. Pendant quelques jours je goûtai une félicité inaltérée. Je partais de Grenelle dès le matin pour parcourir à pied les Champs-Elysées, les boulevards, les quais, où je flânais longuement devant les étalages des bouquinistes. Je me manifestai d'abord à moi-même ma liberté en achetant, passage Choiseul, les Comédies et Proverbes d'Alfred de Musset. Par un singulier hasard, qu'un fataliste ne manquerait pas de noter, le premier libraire chez lequel j'entrai à Paris occupait une étroite boutique d'angle ou je devais revenir plus tard bien souvent, car ce fut dans ce même modeste magasin qu'Alphonse Lemerre commença en 1866 à éditer les poètes. — Mon Musset en poche, je gagnais lestement le quartier latin vers lequel m'attirait une secrète préférence, j'y déjeunais frugalement, puis j'allais déguster Lorenzaccio ou On ne badine pas avec V amour, sous les arbres de la Pépinière, non loin de la statue de Yelléda...

Nous arrivâmes fin juillet dans le modeste chef-lieu poitevin où mon père vivait depuis deux ans déjà en garçon. — C'était une toute petite sous-préfecture nichée au bord de la Charente, dans un fouillis d'arbres, au creux d'un pli de vallée d'un vert rafraîchissant. La ville se composait d'une longue rue tortueuse.

calme, sans pavés, avec de vieux logjs aux façades grises et des bordures d'herbe en guise de trottoirs. Trois rues plus étroites et plus paisibles encore coupaient cette voie principale. Au milieu s'ouvrait la place des Halles où une curieuse église romane arrondissait ses trois porches brodés de sculptures. Tout cela était solitaire et endormi ; devant les portes, quelques femmes coiffées du haut bonnet poitevin, filant au fuseau ou cousant, relevèrent la tête quand passa la diligence qui nous amenait, puis tout retomba dans l'assoupissement. Ce que j'admirais surtout en ce coin du Poitou, c'était la nature plantureusement verdoyante. Chez nous, dans le Barrois, le paysage est généralement sec. Les collines, malgré leur manteau de vignes, ont un aspect monotone et uniforme; les plaines sont nues; les prairies sans ombre et, en dehors des bois, on ne trouve guère de verdure. Dans cette vallée de lu Charente, au contraire, taut était couvert, partout il y avait de l'ombre et de la fraîcheur. A chaque pas dans la campagne, je rencontrais des sites dont rmjoreî)u me ravissait : chemins creux bordés de touffes de buis à l'odeur amère et de chênes surplombant en berceau ; châtaigneraies profondes, prairies encadrées en des haies très hautes et très fournies ; larges tonnelles de vigne échevelée menant h des horderies aux bâtiments enfouis sous les noyers ; moulins sonores battant leur tic tac au long de la Charente. La séduction de cette nature séveuse et mouillée m'invitait à la paresse contemplative. Une ivresse voluptueuse, une sensualité toute païenne m'y envahissaieut peu à peu. Je respirais l'amour dans l'air et je révais de voir surgir d'idéales amoureuses au détour des traînes fleuries ou parmi les brandes plantées de châtaigniers.

Avec cette disposition d'esprit, le difficile n'était pas de rencontrer des amoureuses idéales. — J'en eus bientôt deux ou trois. Toutes ces aventures de la dix-huitième année se bornèrent, il est vrai, h de platoniques tendresses. Mais qu'importe? le décor dans lequel s'épanouissaient mes romanesques amours était charmant, et l'illusion, cette puissante magicienne, jetait sur mes rêves ses plus féeriques couleurs. — Dans un cahier aux feuilles jaunies, je retrouve le naïf journal de mes impressions. J'en extrais les fragments suivants, qui donnent assez exactement la note de mon état d'âme d'alors : — une sentimentalité juvénile mêlée de sensualisme.

(( 3 août. — L'hôtel où mon père prend sa pension a une physionomie originale. C'est une vieille maison à pignon, avec une poHe au cintre surbaissé et tréflé. Un jasmin y grimpe. Au faîte du pignon, se balance une cloche destinée à annoncer l'heure des repas aux pensionnaires disséminés dans la ville. La table d'hôte est entièrement composée de fonctionnaires. Tous se considérant ici comme en un poste de passage, n'ont pas pris la peine de se mettre dans leurs meubles ; ils logent en garni et même ceux qui sont mariés ou pères de famille prennent leurs repas à l'hôtel. Au nombre de nos commensaux, il y a un vieux percepteur bourru, et sa nièce, une intéressante jeune fille de vingt ans. Elle est petite, frêle et brune. Son nez et sa bouche laissent à désirer, mais elle a de grands yeux profonds couleur café, de beaux! cheveux bruns relevés sur le front et retombant en deux boucles le long de ses joues pâles; l'ensemble de sa physionomie pensive a une délicate et mélancolique distinction qui, dès le premier jour, m'ont touché. On dit qu'elle n'a pas

!et oncli'

lièrejeu-

je suis si seule et j'ai tant besoin qu'on m'aime! » Nous nous sommes serré la main, puis quelques-uns de nos commensaux rtous ayant rejoints, nous nous sonlmes séparés et je suis rentré tout heureux à la maison.

« 10 août. — Ce matin, pluie battante. Je suis resté dans ma chambre et j'ai lu Le lys dans la vallée. Quel charme dans les descriptions, quel style merveilleux que déparent h peine quelques métaphores outrées ! Que de situations émouvantes et qui me font venir les larmes aux yeux! Je me suis dépité en lisant ce chefd'œuvre. Je me suis écrié mentalement : « Jamais je ne parviendrai à écrire ! » Un beau désespoir m'a pris ; j'ai laissé là ma lecture et, comme le ciel s'était éclairci, je suis allé au Moulin des Ages où j'ai cueilli un bouquet de myosotis, de troènes et de chèvrefeuilles. Je l'ai envoyé à miss G... Le soir, je suis entré chez elle. Succès du bouquet. Musique. Elle nous a chanté une barcaroUe de Gounod :

« Dites, la jeune belle où voulea-vous aller? >•

« 15 août. — Ce soir, elle était triste. Pendant la promenade, aux environs du cimetière des Palatries, comme je m'approchais d'elle, elle a chuchoté : « Éloignezvous... Je vous dirai pourquoi. »

« 16 août. — Aujourd'hui, je l'ai trouvée seule chez elle et elle a pu m'expliquer son mystérieux avertissement d'hier. Il paraît que mes assiduités près de miss G... ont scandalisé quelques bonnes âmes Qt qu'on en jase dans la ville. Son oncle lui a fait une scène à ce propos. Elle se trouve trop malheureuse avec cet oncle maussade et cruellement dur ; elle parle de retourner en Angleterre. — Je suis rentré chez moi désolé et le cœur navré.

L^$2ibflB^Sk«)»i!-Wes et les ! m .. .- ^.-sstjij^g p^g^^

"jlcormiors

[^ourd'hui

., et miss

— „ vm ^ ^ ^Tip^ pendapt

' ' I ^ riS'Kfflwifl;-- "'""

9 ¥ wlkalSIifS^S'l 'iSW vague

:mps ora-

it menue,

e voûtait

rt^^^ns de la

Igrelols de

l'omnibus qui arrivait au grand trot. Miss G... était seule dans Tintérieur. Elle m'a fait signe des yeux et de la tête, elle a posé son doigt sur ses lèvres, puis la voiture a descendu rapidement la rampe de la route. Elle a disparu, et avec elle tout ce qui m'enchantait ici. Plus rien ! plus rien ! Maintenant le Poitou me pèse sur la poitrine comme une montagne de plomb. Il a plu pendant le reste de la journée, et je n'ai pensé qu'à miss G... Le soir, promenade à Saint-Pierre. Si seulement je pouvais la revoir en rêve !... »

Ce juvénile et platonique amour était entré dans mon cœur plus profondément que je ne l'avais cru tout d'abord. L'âme élevée et tendre de miss G... avait eu une influence salutaire sur mes sentiments et mes pensées. Bien que mon amie fût partie et que nous fussions séparés à jamais, je l'avais sans cesse devant les yeux. Par elle, j'avais entrevu les misères et les mystérieuses douleurs de cette vie qui, jusque-là, m'apparaissait si souriante, si prometteuse. Grâce à miss G..., j'étais devenu plus sérieux, plus homme. Je me sentais attaché à elle par une solide, tendre, profonde affection, et je ne pouvais me consoler de l'avoir si vite perdue... L'automne avançait, et nous devions rentrer à Bar-le-Duc au commencement d'octobre. Pendant les dernières semaines de mon séjour, on discuta longuement en famille quelle carrière on me ferait suivre. Un moment il fut question pour moi de l'Ecole normale. Mon père voyait intimement le sous-préfet, qui était Lorrain comme nous et se nommait L. Albert. Ge dernier avait un fils, Paul Albert, qui justement sortait de la maison de la rue d'Ulm, après avoir été reçu à l'agrégation. — Il est mort, il y a quelques années, après avoir marqué brillamment sa place au Gollège de France, où il a laissé le

souvenir d'un conférencier éloquent et d'un critique très fin.

11 vint passer ses vacances en Poitou et je le rencontrai chez son père., C'était, à cette époque, un jeune tiomme mince^ élancé, à la figure imberbe, aux traits délicats et distingués. Il parlait lentement, d'un ton un peu dogmatique; il avait l'esprit amer, traitait avec dédain les romantiques de 1830, Sainte-Beuve excepté, et réservait son admiration pour les écrivains du xviiî® siècle, surtout pour piderot. — Le mépris littéraire qu'il marquait pour mes auteurs favoris me fit prendre en aversion les normaliens. — Si tel était l'esprit de l'école, je pressentais que je ne pourrais m'habituer à ce régime intellectuel ; et puis, pour préparer mes examens, il aurait fallu retourner au lycée, et je ne m'en souciais guère. Je renonçai assez facilement à ridée d'entrer dans l'enseignement ; mais quand j'eus touché quelques mots de mon désir de suivre ma vocation littéraire, ma famille jeta les hauts cris. Mon père me représenta que je n'avais pas de fortune et que la littérature n'était pas une carrière, — en quoi il avait parfaitement raison. — Il ajouta qu'il était en situation, par lui et ses amis, de m'assurer un bel avenir, si je voulais entrer dans l'administration des domaines. J'étais un « enfant de la balle », observat-il, et je ferais dans les bureaux un chemin rapide, si j'y apportais un peu de zèle et de bonne volonté. — De guerre lasse, je consentis, mais en me réservant in petto de continuer à écrire et de lâcher l'administration dès que ma prose ou mes vers m'auraient permis de gagner le pain quotidien. Ma mère prit mon apparente soumission pour an renoncement formel à la littérature, et mon père m'apporta immédiatement un Code

civil et un Manuel de Tenregistrement. Je reçus avec déférence ces deux bouquins aux tranches multicolores; mais, tandis que le brave homme se frottait les mains, je ne pouvais m'empêcher de répéter en mon pardedans : « Ah ! le bon billet qu'a La Châtre ! »

Page 1