‹ Souvenirs des vertes saisonsChapitre 5 sur 9 · DEBDTS ADMINISTRATIFS. — LE BUREAU DU PERE D · texte numérisé non relu

DEBDTS ADMINISTRATIFS. — LE BUREAU DU PERE D

LE COUP d'État du deux-décembre

Dès que nous fûmes de retour à Bàr-Ie-Duc, ma mèro me conduisit chez le directeur des Domaines, entre les mains duquel je devais remettre ma demande d'admission, en qualité de postulant au surnumérariat. Ce fonctionnaire nous reçut avec une politesse solennelle et gourmée. C'était un grand et robuste Alsacien, assez bel homme, à la figure massive et empâtée, aux joues correctement rasées, au front carré et têtu, encadré de cheveux gris et plats. Il avait une mise très soignée, d'excellentes manières, mais un esprit étroit et méticuleux. Il me fit un petit discours sur les devoirs d'un futur employé, m'exhorta à me montrer zélé, assidu et déférant. — « Surtout, ajouta-t-il, n'écrivez plus dans les journaux ! Cela jette sur vous un mauvais vernis. Un homme qui se respecte ne se fait pas journaliste... C'est le dernier des métiers, un métier de saltimbanque ! » J'enrageais intérieurement d'entendre ce bureaucrate injurier la littérature avec son accent alsacien. Son air rogue et sa situation de chef de service m'intimidaient néanmoins ; j'avais un pied de rouge sur la figure, et je demeurais silencieux. Du reste, à ce

moment, l'opinion de mon directeur était celle de la généralité de la société bourgeoise.

Depuis 1849, un vent de réaction soufflait sur Paris et les départements. Un changement caractéristique se produisait dans l'esprit de la société provinciale. Jusqu'alors, dans l'Est, on était resté assez indifférent en matière religieuse. Employés, commerçants, magistrats, professeurs, se montraient peu dévots et peu pratiquants. A mesure que le mouvement de réaction s'accusait, je voyais autour de moi les pratiques pieuses redevenir à la mode. Sur les tables des salons traînaient des brochures contre les libres penseurs, mêlées au Spectre rouge de Romieu. Dans la principale église de la ville, un jésuite, qui prêchait une retraite, anathématisait tous les soirs, du haut de la chaire, les journalistes et les philosophes contemporains ; il avait un nombreux auditoire d'hommes et de dames, et l'on citait déjà les noms de belles pécheresses et de notables bourgeois qu'il avait ramenés dans le giron de l'Eglise. La religion, ou plutôt la religiosité, devenait une sorte de livrée politique, un signe auquel se reconnaissaient les gens bien posés et bien pensants. La littérature d'imagination partageait naturellement le sort de la presse. Les romans-feuilletons étaient assujettis à un impôt spécial. Lamartine, dont, après février, les foules épeurées auraient volontiers fait un roi, était irrévérencieusement traité de « panier percé »;' Victor Hugo passait pour un anarchiste; George Sand et Balzac luimême étaient classés parmi les révolutionnaires et les <5cri vains immoraux.

Tout ce quej'aimaig, tout ce que j'admirais devenait un objet de haine ou de dédain en ce milieu où j'étais forcé de vivre; chez les membres de ma famille, je

retrouvais ce mépris de la littérature. Je résolus donc d'enfermer au dedans de moi mes opinions, mes goûts et mes espérances; je m'isolai moralement de ce mond^* de philistins, et je vécus replié sur moi-même, sans plus communiquer à personne mes rêves ni mes projets. Cette atmosphère isolante que je créai artificiellement eut l'avantage de me préserver de la pénétralion oppressive de l'esprit et des préjugés provinciaux ; mais elle contribua aussi à augmenter mes timidités, à rendre mon âme plus ombrageuse, mes idées plus exclusives ; je m'accoutumai trop à vivre en moi-même et pour moi-même, comme une sorte de Siméon Stylite. Cet état d'égoïsme intellectuel, s'il se fût continue longtemps, eût certainement aigri mon caractère, desséché ma pensée et influé d'une façon désastreuse sur mon travail littéraire.

A la fm d'octobre, je commençai mon stage de postulant dans le bureau du père D..., receveur de l'Enregistrement à Bar-le-Duc. Ce M. D... était un type. Fils d'un général du premier empire, ayant été soldat luimême et blessé à la bataille de Salamanque, il boitait fort bas. lleplct, et malgré cela très vif, il avait une figure rose, épanouie et joviale, des yeux bleus à fleur de tête, une bouche en cerise et des cheveux gris abondants, qui frisaient. Bien que sans fortune et chargé de famille, il prenait la vie fort gaillardement, toujours gai, toujours chantant, sautillant sur sa bonne jambe, et, le soir, après les heures réglementaires, se délassant à jouer de la guitare.

Le bureau, situé au rez-de-chaussée d'une vieille maison de la rue des Tanneurs, occupait une grande pièce sombre, assez sale. Les murs étaient garnis de hauts casiers de bois noirci où des registres in-folio

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alignaient leurs dossiers gras. Il y régnait une odeur sui generis, un mélange des senteurs du papier timbré lit des rances exhalaisons de la poussière amassée dans les coins, le tout compliqué par les émanations animales des six collaborateurs qui composaient le personnel. — Il y avait d'abord, au centre, tournant le dos à la cheminée, le patron enfoncé jusqu'au menton dans sa robe de chambre de flanelle à carreaux bruns et roses ; puis, au long des murs, un petit commis pour les courses, à côté d'un ancien sous-offîcier de vétérans, qui copiait les actes sous-seing privé et sentait fortement l'ail et le tabac h priser; — dans le fond, le plus loin possible des yeux du receveur, travaillaient deux surnuméraires : l'un, penché sur sa besogne du matin au soir, piochait comme un nègre ; l'autre passait son temps à dessiner des caricatures et à se plaindre de ce que son camarade gâtait le métier. Près de l'une des fenêtres donnant sur la rue, on avait dressé une petite table pour moi, le dernier venu, et j'y enregistrais des actes sous la dictée de la fille du receveur, M'^® Aurélie, dont le père D..., par économie, avait fait son principal commis.

M"® Aurélie était une jeune personne de vingt ans, maigre et peu jolie. Ses modestes cheveux châtain clair, relevés à la chinoise, découvraient un front trop haut, ce qui allongeait encore la figure, dont le trait le plus saillant était deux yeux bleus à fleur de tête, comme ceux de son père. Néanmoins, elle avait la fraîcheur de !a vingtiènie année, des regards fort vifs et une imagination inflanàmable, dont elle entretenait encore la combustion par la lecture de romans du premier empire, aussi sentimentaux que démodés.

Durant les courtes après-midi d'hivier, tandis que la

houille flambait dans la cheminée, le père D..., après ^ avoir amplement déjeuné, empoignait un acte volumi-

neux el, les coudes sur son pupitre, les doigts dans ses cheveux frisés, cherchait à comprendre les clauses enchevêtrées k dessein par le notaire. Peu à peu, à 1 travers le grincement des plumes et le pétillement du

charbon, un ronflement sonore partait du bureau du receveur. — Bon, disait Tun des surnuméraires en dépliant son journal, voilà le patron qui pioche une liquidation !... C'était le moment que choisissait Aurélie pour expédier ses lettres. Elle avait la rage d'écrire ; elle rédigeait son journal et, en outre, elle entretenait avec de mystérieux amis une correspondance que le petit commis était chargé de porter aux quatre coins de la ville.

Pauvre Aurélie !... Elle avait le cœur tendre et l'âme romanesque ; elle s'éprenait vite et souvent; au dire du vieux sous-officier de vétérans, les surnuméraires euxmêmes n'étaient point épargnés. Quant à moi, bien que je fusse son voisin immédiat, j'avais conçu de la beauté plastique un idéal auquel les formes inélégantes d'Aurélie ne répondaient nullement ; je n'étais pas éloigné de la trouver ridicule, et je lui marquais une indifférence dédaigneuse. Aujourd'hui, quand je replonge dans ce vaporeux passé, je me reproche presque ma sotte attitude de farouche Hippolyte. Je revois le bureau tapissé de vieux registres, le pupitre sur lequel des crocus fleurissaient dans un pot de faïence bleue ; Aurélie, coifi'ée à la chinoise, sanglée dans sa mince robe noire usée, allongeant sa main fluette et blanche sur le papier jaunâtre du registre ; — et, malgré ses coudes pointus, malgré ses yeux à fleur de tête, réloigncment me la fait trouver quasi jolie^ parce

qu'elle me rappelle ma jeunesse. — Le souvenir, comme disait un rêveur de mes amis, le souvenir est un maître décorateur...

Un matin du commencement de décembre, je venais de sortir de chez moi et je longeais la rue du pas traînant d'un surnuméraire qui va à son bureau, quand je fus arrêté par un attroupement qui barrait le trottoir, au coin du corps de garde des vétérans. — Je vois encore les dos affairés des curieux qui se poussaient l'épaule, tendaient le cou et piétinaient dans la boue, sous un ciel gris d'où tombaient par moments des flocons de neige, fondante. — Sur le mur noirci du corps de garde, au-dessus des têtes dressées, il y avait deux affiches blanches. Je m'approchai et pus lire sur la première cette phrase, qui me fit l'effet d'un coup violent appliqué à l'épigastre : « L'Assemblée est devenue un foyer de complots... Elle encourage toutes les mauvaises passions ; elle compromet le repos de la France*: je l'ai dissoute, et je rends le peuple entier juge entre elle et moi... » C'était signé: « Louis-Napoléon Bonaparte. » A côté de cette proclamation, la circulaire du préfet s'étalait comme un commentaire brutaL Elle disait : « Vous continuerez à rester calmes ; mais si des manifestations hostiles se produisaient, de quelque nature qu'elles fussent, de quelque part qu'elles vinssent, j'userais sans hésiter des pouvoirs qui me sont donnés, car aujourd'hui plus que jamais, il faut que les méchants tremblent et que les bons se rassurent. » Les gens lisaient cela d'un air stupéfait, secouaient silencieusement la tête, puis s'éloignaient. Je répris le chemin du bureau. « Ainsi, pensais-je indigné, l'attentat dont on nous menaçait depuis un mois est commis, l'Assemblée républicaine est chassée, la liberté suc-

combe sous un nouveau 18 brumaire!... » J'arrivai cbez le receveur dans un état violent d'ébullition, et je mis tout le bureau au courant de ce qui se passait. Je ne me possédais plus : « Cet homme est un criminel, m'écriai-je, et il a violé la Constitution à laquelle il avait juré fidélité ; mais la France ne le laissera pas faire, elle le mettra hors la loi !... » Je m'échauffai si bien que mon indignation gagna le père P... Il s'emporta à son tour, se drapa dans sa robe de chambre, et, frappant du poing sur son pupitre, il déclara qu'il était un vieux soldat blessé à la bataille de Salamanque et qu'il saurait protester contre l'illégalité... Au moment où les têtes étaient le plus montées, un uniforme à buffleteries jaunes passa devant les fenêtres, un pas lourd résonna dans le corridor et un gendarme ouvrit la porte. — Il vient pour vous arrêter ! chuchota Aurélie effarée. — La chose n'avait rien d'impossible; je me rappelais que j'avais fondé avec Laguerre une société secrète, je me voyais déjà traîné en prison, je songeais aux angoisses de ma mère et je m'étais rassis, très pâle, les lèvres serrées. Les autres ne paraissaient guère plus rassurés que moi, et le vieux soldat de Salamanque ne bougeait plus. — Fausse alerte. Le gendarme venait tout simplement acheter une demi-feuille de papier timbré...

Les rigueurs annoncées ne se firent pas longtemps attendre. Les fonctionnaires avaient été sommés de donner leur adhésion au coup d'Etat. Le père D... dut s'exécuter; quelques-uns résistèrent, on les révoqua impitoyablement. A la préfecture, on préparait des listes de suspects. Pour peu qu'on déplût aux amis du pouvoir, on était arraché de sa résidence et transplanté à cent lieues de sa famille, de ses amis et de ses affai-

ANNÉES DE PRINTEMPS 7a

res. Je vis arriver à Bar-le-Duc quelques-uns de ces^ internés ; ils erraient dans notre ville, mornes, soupçonneux, taciturnes, ayant toutes les tristesses de Texil sur le visage; soumis â la surveillance de la police, ils étaient tenus de se présenter chez le préfet à toute, réquisition. Partout les républicains étaient dénoncés,, traqués comme un gibier. Les décrets d'expulsion se multipliaient. Victor Hugo était banni. Seule, la presse ministérielle pouvait parler, et encore ne disait-elle que ce qu'on lui soufflait. L'unique journal indépendant de Bar-lerDuc était forcé de soumettre chacun de ses numéros au visa préalable du préfet, et souvent il paraissait avec des colonnes entières en blanc. On se claquemurait chez soi, on ne se parlait plus qu'à voix basse. L'Université fut naturellement la première victime du nouvel ordre de choses. Les professeurs étaient espionnés dans leurs classes ; au moindre mot qui eût une couleur libérale ou qui déplût à l'autorité ecclésiastique, on les révoquait ou on les disgraciait. On le lit bien voir à mon ancien professeur de philosophie, ce même rigide M. D... qui avait si rudement traité mes premiers vers.

C'était un enfant du pays; il y avait pris femme et y possédait quelques arpents de vignes auxquels il donnait tous ses soins pendant ses heures de loisir. Bon père de famille, esprit calme, correct, modéré en toutes choses, il était dévoué aux devoirs de son professorat qu'il accomplissait comme un sacerdoce. Il n'avait qu'un petit travers : il rêvait de faire un livre, de publier son cours où il avait introduit quelques propositions qu'il croyait originales et qui devaient consolider à jamais l'éclectique édifice de la philosophie spiritualiste. Au commencement de janvier 1852, le volume

parut, imprimé à ses frais, — un formidable in-octavo de 600 pages, bourré de bonnes intentions et de vertueuses démonstrations. — L'heure était mal choisie, à la vérité ; mgîis dans la naïveté et l'honnêteté de son âme, M. D... ne s'en doutait même pas. Son innocent manuel n'en fut pas moins regardé comme une provocation ; le clergé s'en émut. A propos de la Sanction de la loi morale, le professeur avait osé — oh ! bien timidement ! — formuler quelques doutes au sujet des peines éternelles. Il n'en fallut pas davantage. Le conseil académique s'assembla, le pauvre manuel de philosophie fut dénoncé comme un livre détestable, un outrage à la morale et à la religion. Huit jours après, nous apprîmes que le brave homme, que nous traitions de réactionnaire, avait été censuré par le ministre et nommé régent de quatrième dans un obscur collège du Nord. Ma rancune de poète ne tint pas contre une pareille injustice. J'allai immédiatement voir mon ancien professeur. Je le trouvai dans son petit cabinet de travail, dont les fenêtres donnaient sur l'Ornain. Il était très calme, un peu pâle seulement, et tenait ouverte la dépêche ministérielle. — « Voilà ! dit-il en me la tendant avec un geste résigné ; mon cher enfant, c'est le moment de se montrer philosophe... Je ne partirai pas, j'ai envoyé ma démission, et je cultiverai mes vignes, tout simplement. » Il ne partit pas, en effet, mais le coup avait porté. M. D... traîna deux ans, accablé, désorienté, ayant l'air d'une plante déracinée. Un matin, il s'éteignit dans son cabinet de travail, devant son manuel ouvert, se demandant pour la centième fois comment on avait pu condamner aussi durement la philosophie spiritualiste...

ANNEES D APPRENTISSAGE. — ETUDES ET LECTURES. — LES IDYLLES DE THÉOCRITE ET l'iNTERMEZZO DE HEINE. —

l'École de droit.

Les ëvénements qui suivirent le coup d*État de 1851 m'avaient dégoûté de la politique et ramené tout entier à la littérature. Le bureau m'intéressait peu et me laissait d'honnêtes loisirs que je résolus démettre à profit. Je relus mes premiers vers ; je les trouvai mal construits, mal écrits, pleins de déclamations sentimentales, et je compris que j'avais tout à apprendre.

Comme tous mes contemporains, j'avais subi l'influence de Musset, mais je ne me dissimulais pas que ces imitations des Nuits et de Rolla ne me mèneraient à rien. Un secret instinct m'avertissait que je devais chercher ailleurs ma voie et que pour apprendre mon métier je devais remonter aux sources, au lieu de me borner à l'étude des poètes modernes. Je me mis donc au régime des écrivains du xvi® siècle ; je lus Amyot, Montaigne, Ronsard, puis, à travers Mathurin Régnier, je revins à La Fontaine pour lequel j'avais toujours eu une prédilection. J'en fis mon livre de chevet, apprenant ses fables par cœur, me plongeant soir et matin dans cette eau de Jouvence où je trouvais toujours une grâce et une verdeur nouvelles. Tandis que j'employais

tous mes loisirs à ce travail, un journal me tomba sous les yeux et j*y appris que l'Académie française mettait au concours pour 1833 un poème sur VAc7'opole (TA- Ihènes. J'étais encore sous le charme des Poèmes antiques de Leconte de Lisle ; le sujet me plut et je résolus de concourir. J'avais promis de ne plus écrire dans les journaux, de la localité, mais je n'avais nullement renoncé à rimer, — au contraire ! — Je me dis que si, par hasard, j'obtenais un prix académique, ce succès officiel ferait revenir ma famille de ses préventions et la déterminerait peut-être à me laisser suivre ma vocation poétique. Immédiatement je me mis à l'œuvre et je méditai longuement sur la façon dont je traiterais mon sujet. Mais dès que j'en vins à élaborer un plan, je compris que je ne pouvais entreprendre un pareil travail sans études préalables et qu'avant de chanter Athènes, il fallait lire les poètes grecs. Je ne connaissais d'eux que les fragments qu'on m'avait fait expliquer au collège, c'est-à-dire que je les ignorais h peu près complètement. Heureusement, j'avais à ma disposition la bibliothèque municipale, qui contenait une collection des classiques grecs. J'en devins l'hôte assidu et, m'aidant de traductions, j'arrivai peu à peu à lire V Odyssée, Eschyle, Sophocle, Aristophane. Ce fut un ébouissement. Insensiblement l'antiquité grecque se révélait à moi dans son impeccable et sereine beauté. Je n'oublierai jamais les joies littéraires que je goûtai, pendant les après-midi des dimanches, dans ces hautes salles solitaires, meublées de livres, dont les fenêtres donnaient sur le faubourg de Véel et les vignobles de Gorotte. J'entendais le tintement des cloches de vêpres ; le silence dominical emplissait les rues, et au loin, dans les vignes déjà empourprées par l'automne, je distin-

guais le bruissement sourd des sauterelles grisées de soleil. Moi aussi, j'étais grisé par le vin parfumé de la poésie grecque et, pris d'enthousiasme, je déclamais tout haut les plus beaux passages des chœurs d'Aristophane : — « Nuées éternelles, du sein de l'Océan, notre père, élevons-nous en buées diaphanes et légères, sur les montagnes ombragées de forêts, d'où se découvrent au loin les hauts promontoires, la terre féconde en fruits, le cours des fleuves et la mer retentissante. » — J'avais comme une vision de l'Attique, je me croyais transporté h l'ombre des platanes et des myrtes, « dans les jardins consacrés aux Grâces ».

Mais je dus ma meilleure surprise a la lecture de Théocrite que j'ignorais totalement. Ce poète si artiste, si vrai dans ses paysages, si imprégné d'un sentiment tout moderne, fut pour moi une révélation. Je ne quittais plus le volume des Idylles, je l'emportais dans mes promenades, j'en traduisais des fragments entiers, que je retrouve épars dans mes cahiers ; je m'exerçais à rendre en vers français la couleur et le relief, le mouvement et le sentiment de certains morceaux qui m'avaient le plus frappé.

Les Magiciennes, les Grâces, les Pêcheurs, les Syracusaines me transportaient en plein dans la civilisation grecque du temps de Hiéron et des Ptolémées. Je vivais parmi les paysages de la Sicile, je me mêlais intimement h l'existence familière, aux passions, aux superstitions des paysans, des courtisanes et des bourgeoises de l'époque alexandrine. Mon vieil amour pour la mythologie me revenait au cœur, et je me débauchais de nouveau en compagnie de Phœbus Apollon, d'Aphrodite, du dieu Pan et des nymphes. Je me souviens d'une claire matinée de septembre où je m'étais

enfoncé avec mon Théocrite en poche sous les futaies du bois de Massonge. Partout régnait une ombre amoureuse, une paix embaumée et assoupissante. Ce n'était pas cependant Tabsolu silence ; au contraire, de menus bruits se faisaient entendre, comme si des êtres invisibles eussent erré sous les fouillées. Tantôt un glouglou de source chantait comme une voix rieuse, tantôt du faîte d'un arbre creux partait un tac î .tac ! sourd et redoublé, pareil au choc léger des doigts d'une dryade heurtant l'écorce qui la tenait prisonnière... Je n'avançais qu'avec un religieux respect sous les fûts argentés des grands hêtres, me figurant à chaque instant que les divinités forestières allaient me barrer la route en enchevêtrant dans les cépées les tiges flexibles des ronces et des chèvrefeuilles. J'arrivai à une clairière où, sous la fraîche retombée des hêtres, s'étendait une herbe bleuâtre encore humide de rosée. Le gazon semblait avoir été foulé récemment par des pieds nus, par des rondes de nymphes dansant aux blondes lueurs du matin... Et parmi l'herbe je vis tout à coup une guirlande d'asters violets tressés avec des brins de jonc. Cette chaîne de fleurs k demi brisée avait l'air d'être tombée des cheveux dénoués de Dryope ou de Lycoris. Je la ramassai pieusement, et le parfum automnal des asters me donna comme une hallucination antique. Je croyais entendre la flûte d'un faune au fond des clairières vaporeuses, et des rires de Napées dans les branches retombantes. Je souhaitais d'avoir en main une rustique coupe de hêtre sentant encore la fraîche odeur du bois; j'aurais voulu l'emplir de la sève des plantes, sauvages et la lever haut dans l'air pour faire une libation sacrée au dieu Pan et au chœur des nymphes invisibles...

Ce fut dans ces dispositions d'esprit que je composai mon poème sur l'Acropole. Ce poème de près de quatre cents vers n'était qu'un long dithyrambe en l'honneur du polythéisme grec, une glose enthousiaste de deux vers de Sainte-Beuve :

Vieux paganisme antique, est-tu mort 7 On le dit. Mais Pan tout bas s'en moque et la Sirène en rit.

Plein d'espoir, vers la fin de décembre 1852, j'expédiai mon manuscrit au secrétaire perpétuel ; puis j'attendis patiemment le jugement de l'Académie, avec la conviction naïve que mes vers ne pourraient manquer d'être remarqués.

J'avais grand besoin de ce travail pour me distraire d'un gros chagrin qui m'était tombé sur le cœur. Pepuis le départ de miss G... pour l'Angleterre, je recevais de loin en loin de ses nouvelles. Ses lettres étaient tristes et découragées. Elle s'y plaignait de sa santé gravement altérée par ce séjour hivernal au milieu des brouillards de Londres. Sa correspondance ayant cessé tout à coup, je venais d'apprendre par des amis communs que miss G... était morte en Poitou où elle avait regagné la maison de son oncle, à l'entrée de novembre...

Après ces studieux et mélancoliques mois d'hiver, le printemps revint et me redonna le goût de l'école buissonnière. En voyant le soleil descendre le long des coteaux de vigne encore nus, je ne résistais guère à la tentation d'aller constater dans la campagne si les premières feuilles commençaient à bourgeonner. A michemin du bureau, j'enfilais une rue détournée et je grimpais vers les bois de la Ville haute, me fiant à l'amitié d'Aurélie pour m'excuser près de son père, le

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receveur. Le vieux soldat de Salamanque était plein d'indulgence, mais ma conduite scandalisait mes collaborateurs, et les employés supérieurs me notaient comme un stagiaire manquant absolument du feu sacré.

Un après-midi de mai, j'étais allé ainsi faire mon stage dans les bois du Petit-Juré, emportant sous mon bras un tome de la Revue des Deux-Mondes, — Je vois encore la place où je m'installai: — ; un clair taillis de cytises et déjeunes sapins où il y avait de l'ombre et un gazon moelleux. Entre les branches, je pouvais apercevoir la plaine de Véel couverte de blés verts et, au-dessus de ma tête, j'entendais la musique des alouettes. J'ouvris la Revue nonchalamment et mes yeux s'arrêtèrent sur une page qui portait pour titre : V Intermezzo. C'était une traduction d'un cycle de poésies de Henri Heine par Gérard de Nerval. Dès que j'eus lu deux de ces petites pièces, je fus ensorcelé. Ces courts poèmes, d'une intimité profonde, d'une passion ardente, d'une ironie aiguë, me donnèrent un frisson nouveau. Je ne connaissais jusque-là rien de Heine, et je devins dès cet a^rès-midi l'un de ses fervents admirateurs. Je pressentais que la traduction, si excellente qu'elle fût, avait dû laisser évaporer une part de la rare saveur de cette poésie, et, comme je savais un peu d'allemand, dès que je rentrai en ville je chargeai un libraire de me faire venir le Bicch der Lieder. Une fois en possession du précieux volume, je ne le quittai plus, délaissant pour lui mes poètes grecs et latins. Du reste, cette nouvelle lecture ne me changeait pas trop d'atmosphère, car il y a du grec et du païen à forte dose dans Henri Heine. Ce fut ce mélange de paganisme antique et de passion moderne qui m'enthousiasma. Je me mis à tra-

duire les petits poèmes de V Intermezzo et de la Heimkehr, et cette occupation remplit tout mon été. Non seulement les vers du lyrique allemand me donnaient une véritable ivresse intellectuelle, mais j'y retrouvais justement un écho de mes propres peines de cœur.

Tandis que je me délectais en compagnie de Henri Heine, le mois d'août arriva, et avec l^i la séance annuelle où l'Académie distribuait ses prix. Je me précipitai avec un battement de cœur sur le journal qui contenait le rapport de Villemain, — et j'y lus, non sans une mortifiante déception, que le concours de poésie avait été trouvé si faible que l'Académie n'avait pas jugé à propos de décerner le prix. — Ce fut une amère déconvenue. J'avais compté sur le succès de mon poème pour déterminer ma famille à me laisser aller à Paris ; il fallait maintenant renoncer aux châteaux en Espagne que j'avais édifiés un p>8u à la légère. Je ne me sentais nullement d'humeur à concourir de nouveau pour une couronne académique, et cependant j'avais la conviction qu'un séjour au moins momentané à Paris m'était absolument nécessaire. Obligé de vivre complètement replié sur moi-même, n'ayant, dans ma petite ville, personne avec qui parler de mes lectures, de mes préoccupations littéraires et de mes travaux, je pressentais que'la continuation de ce régime d'isolement me deviendrait promptement funeste. — On constate, en physique, qu'entre des objets placés dans un même milieu et possédant un calorique différent, il s'établit à la longue un équilibre de température. Il en est de même pour les esprits ; ils finissent forcément par subir l'influence du milieu ambiant et par s'équilibrer moralement avec leur entourage. Or, sans trop me faire illusion sur ma valeur personnelle, je pré-

voyais très bien que, dans l'espèce, cet équilibre s'établirait à mon détriment. Je me répétais avec effroi le mot de Balzac : « Tout écrivain qui reste en province, passé trente ans, est perdu pour l'art », et, avec la vaniteuse présomption du jeune âge, je me demandais comment j'arriverais à me préserver de cette déchéance. A force de chercher, je trouvai un biais qui me parut fort ingénieux. Je savais que dans l'administration où je venais d'entrer l'étude du droit était trèsencouragée. On accordait facilement des congés et même certains privilèges aux. jeunes surnuméraires qui prenaient leurs inscriptions et acquéraient le grade de licencié. Je tâtai le terrain et, le trouvant favorable, je résolus de décider ma famille à me faire commencer mes études de droit. De cette façon, je pourrais tous les trois mois aller me retremper à Paris et y séjourner longuement à l'époque des examens. J'écrivis à mon père afin de lui demander son autorisation. L'excellent homme était trop enchanté de me voir mordre enfin aux <( études sérieuses » pour mettre opposition à uu aussi louable dessein. 11 m'envoya les subsides nécessaires et, le 2 novembre 1853, j'allai à Paris prendre ma première inscription à la Faculté de droit.

fJC.

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