‹ Souvenirs des vertes saisonsChapitre 8 sur 9 · IBI · texte numérisé non relu

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A la maison, une désagréable surprise m'attendait. L'administration venait de me nommer receveur des domaines à Auberive, un village perdu au fond des forêts de la Haute-Marne.

AUBERIVE. — LA VIE A l'aUBERGE . — MON AMI TRISTAN LA FORÊT. — DÉBUTS A LA « REVUE DES DEUX MONDES »

J'avais toujours rêvé, pour mes débuts administratifs d'être envoyé très loin, dans un milieu nouveau, au fond de quelque pittoresque province du Midi ou de rOuest. Ma nomination dans la Haute-Marne me causa d'abord une désagréable déception. Auberive ne disait rien à mon imagination; je craignais d'y retrouver les mêmes paysages cent fois vus et les mœurs peu originales des campagnes meusiennes. Je me préparai sans enthousiasme au départ; je fis de mélancoliques adieux aux amis de Boisfleury et je quittai, le cœur gros, ma famille, qui, elle, au contraire, se réjouissait de la proximité de ma nouvelle résidence et se louait des attentions paternelles de l'administration. Mon père choisit dans sa bibliothèque ses meilleurs ouvrages de jurisprudence et de droit fiscal et me les donna, en ajoutant à ce cadeau un sermon sur les devoirs qui incombent à un agent zélé du Trésor. Ma mère me rappela que dans ma caisse tout était rangé par douzaines, et qu'il fallait soigneusement replacer en dessous de chaque pile les chemises rapportées du blanchissage, afin de ne pas toujours se servir du môme linge; puis tous deux m'embrassèrent tendrement, et je montais dans le train.

en compagnie d'une antique malle recouverte de poils de sanglier, qui contenait toute ma fortune.

Je remplaçais un receveur qu'on soupçonnait d'infidélité; on l'avait suspendu, et l'employé supérieur chargé de cette exécution, s'était déjà rendu à Auberive, où il devait me remettre immédiatement le service. Sans prendre le temps de souffler, il me fallut filer sur Langres, où je débarquai dans l'après-midi. Le courrier était parti, et je me mis à errer par les rues en quête d'un moyen de transport. Un loueur consentit enfin en rechignant à me voiturer et, à la tombée du jour, nous détalâmes dans un mauvais cabriolet, traîné par un cheval qui s'effarait au moindre accident de terrain. — C'était, il m'en souvient, lé 31 octobre 1856, par un vent âpre, sous un ciel couleur de suie, ce qui ne contribuait pas à dissiper mes humeurs noires. La route traversait le plateau de Langres, qui est particulièrement nu, glacial et désert. Je songeais que j'allais tomber au milieu d'un service en désordre, et que j'aurais pour mes débuts un mois au moins de besogne supplémentaire ; je savais, en outre, que le bureau était installé dans une auberge, et ce gîte ne me souriait guère. Cette perspective, assombrie encore par l'aspect désolé du paysage, me faisait fort mal augurer de ma future résidence. — Après avoir couru pendant trois lieues sur cette plaine monotone et pierreuse, la route tout à coup dévala le long d'une rampe boisée, et je vis se dérouler devant moi, dans la pénombre, plusieurs plans de forêts onduleuses, coupées de gorges humides et profondes. Je venais de plonger brusquement en plein pays fores-, lier, et les bois ne cessèrent plus qu'à l'entrée du bourg. — L'odeur de feuilles tombées, particulière aux taillis à l'arrière-saison, la nature mouvementée du sol, l'im-

posante majesté des grands massifs, me rassérénèrent peu à peu. Je me sentis replacé dans mon élément, et ce' fut de meilleure humeur que je franchis le seuil de Fauberge du Lion dHor.

Je trouvai le vérificateur à table, en tête à tête avec mon prédécesseur, qu'il saboulait vertement. Ce dernier était petit, malingre, ratatiné et somnolent. La tenue fort négligée, l'œil atone, il semblait abruti par trois ans de vie de bureau et d'auberge; il ne répondait atix remontrances de l'employé supérieur qu'en pliant les épaules et en se fourrant dans le nez de copieuses prises de tabac. Je contemplais avec apitoiement ce garçon de vingt-cinq ans, sans initiative et sans ressort, à la mine vieillotte, aux vêtements fripés; je songeais qu'il était peut-être arrivé dans ce village avec des rêves ambitieux, de l'entrain, de la jeunesse, et je me demandais avec effroi : « Est-ce ainsi que tu seras, toi aussi, dans trois ans? » — Après dîner, nous montâmes au bureau ; on passa la nuit à arrêter des comptes fort embrouillés, puis le lendemain, le vérificateur retourna à Langres, l'ex-receveur regagna piteusement son pays, et je demeurai seul dans mon home administratif.

J'employai mes premières heures de liberté à visiter ma résidence. Auberiveest un village d'une soixantaine de maisons groupées au bord de l'Aube, qui prend sa source dans les bois à une lieue de là. C'était autrefois une riche abbaye de Cisterciens. Les bâtiments abbatiaux, qui existent encore, ont été affectés à Tinstallation d'une maison centrale de femmes. Une chaussée plantée de tilleuls centenaires, et bordée de chaque côté par un bras de l'Aube, relie l'ancienne abbaye à une confortable habitation moderne et à un grand parc. Plus haut, sur une sorte de terrasse de rochers, des

maisons bourgeoises et quelques chaumières sont éparpillées un peu au hasard. Des vergers et des étangs s'allongent entre le bourg et les bois qui l'enserrent de toutes parts. — C'est une solitude forestière arrosée d'eaux vives, peuplée de braves gens où les bruits mondains et le tapage de la politique n'arrivent qu'à l'état de rumeurs vagues. — Je l'ai revisitée récemment, trente ans après l'avoir quittée, et je l'ai trouvée toujours la même w Les vieillards de mon temps dormaient au cimetière, les enfants étaient devenus des hommes mûrs, mais le bourg avait conservé son hospitalière et paisible physionomie dans l'encadrement de ses admirables futaies. — Ce pays sylvestre m'allà droit au cœur dès le premier jour, et je me promis d'y flâner avec délices, sitôt, que j'aurais rétabli un peu d'ordre dans le bureau. •

Malheureusement la température vint contrarier mes projets. Le climat est rude à Auberive, l'hiver y est long et, dans certaines gorges exposées au nord, il gèle même au mois de juin. Je n'étais pas installé depuis une semaine que la neige se mit à tomber — une neige drue, tourbillonnante, qui ne cessa pas durant trois jours et couvrit les bois, les vergers et les bhemins d'une épaisse couche blanche, haute de plus d'un pied. Pendant un mois, il fut impossible de sortir du village.

Ma vie de bureaucrate commença alors à me sembler passablement pesante. J'occupais au Lion d'or deux piècBs du premier étage : la chambre à coucher, donnant sur le jardin . neigeux de l'ancienne abbaye, et le bureau prenant jour sur une arrière-cour étroite, bornée par un mur de soutènement au-dessus duquel on n'apercevait qu'une bande de ciel blafard. L'auberge n'était pas précisément le temple de la paix; fréquentée

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surtout par des rouliers et des marchands de bois, elle résonnait du matin au soir de discordants tapages. L'hôte, un gros Bourguignon, qui ressemblait à frère Jean des Entommeures, la remplissait la nuit du bruit d'orgue de ses ronflements ; l'hôtesse, excellente femme avait le verbe haut et la main leste, et, tout le jour, on entendait monter les nptes aiguës de sa voix de tête, tandis qu'elle gourmandait ses garçons, deux jeunes drôles, l'un noir comme une mûre, l'autre blond comme de l'avoine, et que, pour cette raison sans doute, le père avait plaisamment surnommés la, Bourgogne et la Champagne.

Je mangeais seul en compagnie de mon colossal maître d'hôtel, dont la conversation roulait le plus souvent sur les crus des vins qu'il avait en cave. Je passais le reste de mon tem^s dans mon bureau aux casiers noirs et aux poutres enfumées. La besogne n'abondait guère, et souvent je ne voyais pas trois contribuables dans la journée. Cette quasi-oisiveté rendait les heures encore plus longues et plus ternes. Je n'avais aucun goût à lire les quelques livres que j'avais apportés. Dès mon arrivée, j'avais fait les visites d'usage aux notables du bourg : maire, notaire, percepteur, juge de paix; on me les rendit, et ce fut tout. D'ailleurs, avec ces braves gens, tous enragés chasseurs, les sujets d'entretien étaient vite épuisés ; les choses qui les intéressaient m'étaient indifférentes. Le curé seul me parut offrir plus de ressources. Quadragénaire, long, maigre, légèrement voûté, il avait une mine d'ascète passionné et intelligent. Son austérité n'était pas néanmoins, exempte d'un peu de faiblesse humaine; comme il était marqué par la petite vérole, il avait la coquetterie de s'asseoir à contre-jour, afin de rendre moins visible les

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trous de gréle dont le visage était criblé. Il mit sa bibliothèque à ma disposition, et j'y pris les Pères de V Eglise grecque. Ce choix le prévint en ma faveur, et il vint me visitet; mais mon paganisme ne sympathisait guère avec son ascétisme intolérant, et nos relations restèrent toujours cérémonieuses.

Forcément claquemuré dans mon bureau maussade, je glissais insensiblement au fond d'un ennui noir. Les heures se succédaient si lentes et si vides, la solitude me devenait si odieuse, que je me sentais à la veille de commettre quelque sottise. Je commençais à trouver des grâces à la petite paysanne boiteuse qui blanchissait mon linge, et la rougeaude chambrière qui allumait mon feu me semblait dejour en jour moins répugnante; je ne voyais plus que ses luisants yeux noirs et la vigueur de ses vingt ans. J'en arrivais peu à peu à de lâches compromissions nées de l'intoxication des heures d'ennui, quand tout à coup la figure veule, morne et hébétée de mon infortuné prédécesseur se dressa devant mes yeux. Je fus pris de la peur de devenir semblable à lui et je me ressaisis violemment. Un travail assidu pouvait seul me sauver. J'empoignai Goethe et Théocrite, que j'avais apportés avec moi; je m'imposai chaque jour des essais de traductions envers, qui finirent par m'absorber et qui me dérobèrent aux lamentables suggestions des journées de désœuvrement. Je me remis également à ma thèse de licence, que je devais soutenir en avril. J'atteignis ainsi la mi-décembre. La neige s'était fondue, le temps s'était radouci; je pus sortir, et les marches forcées à travers bois achevèrent de rétablir mon équilibre moral un moment ébranlé.

Vers la même époque, j'appris que j'avais pour voisin, à Grancey-le-Château, un receveur qui avait fait

le goût du xvii® siècle, dominait du haut d'une terrasse une magnifique futaie close de murs. Il me promena tout le jour à travers son « domaine » et m'en détailla complaisamment les beautés. Il ne ïiie fallut pas longtemps pour deviner que le receveur de Grancey était, comme moi, piqué de la tarentule littéraire. Je le lui dis, et il ne se fit pas tirer l'oreille pour l'avouer. Le soir, au coin du feu, il me lut quelques-uns de ses essais : des récits très simples et peu mouvementés, de naïfs tableaux de la vie campagnarde, un peu dans le genre des Histoires de village de Berthold Auerbach.

A mon tour, je fis part à mon voisin de mes ambitions et je lui lus l'ensemble des petits poèmes que j'avais composés à Damvillers. Cet échange de confidences et cette communauté de goûts créèrent entre nous une camaraderie que le temps a transformée en une vieille et solide amitié. Nous nous visitions souvent. Les veilles de dimanche, nous franchissions à pied les trois lieues de bois qui nous séparaient, et nous passions, chez l'un ou chez l'autre, quarante-huit heures à flâner en forêt et à causer au coin du feu. Que de lyriques promenades faites dans les pâtis de Buxières et sous les futaies d'Amorey ! Que d'enthousiastes veillées, à la lueur de la lampe, dans l'obscur bureau plein de vieux registres ! Nous discutions philosophie, nous lisions à haute voix Musset et Goethe, et parfois nous étions étonnés de voir poindre à la fenêtre les premières blancheurs de l'aube, tant la veillée nous avait paru courte. — Fistié avait de l'humour et un tour d'esprit original, mais son style était embroussaillé d'images trop touffues et de subtilités germaniques ; il n'avait pas, comme on dit aujourd'hui Vécriture artiste. Je le poussais à prendre plus de soin de la com-

position et à nettoyer ses phrases. Lui, en revanche, me faisait mieux sentir l'intime poésie de la nature et me tournait vers l'observation minutieuse de la vie paysanne. Grâce à lui, je devins plus assidûment épris de la forêt, et je m'initiai aux mœurs des gens des bois. J'appréciai alors pleinement les beautés de ce sauvage pays d'Auberive, et je bénis Theureux hasard administratif qui m'y avait amené. — Les combes ombreuses où de minces filets d'eau sourdaient au fond des entonnoirs feuillus, les fermes solitaires enclavées dans les bois, les silencieux pâtis semés de genévriers, les futaies solennelles comme un temple, les campements de charbonniers ou de bûcherons au revers des coupes ensoleillées ; tout ce nionde mystérieux d'arbres, d'oiseaux et de fleurs agrestes, me devint familier et cher. Je m'appliquai à profiter des aubaines que me procurait ma profession d'employé pour pénétrer plus avant dans l'âme des paysans. Je les étudiais en forêt, dans mon bureau, à ma table d'auberge ; je les faisais causer des choses qui les intéressaient, je recueillais leurs chansons rustiques, je notais leurs pittoresques et énergiques expressions patoises ; chaque soir, je rentrais avec une nouvelle trouvaille, et les journées maintenant me semblaient trop brèves.

Le printemps arriva. Ma thèse était prête, et je demandai un congé d'un mois pour l'aller soutenir. Je débarquai à Paris au commencement d'avril ; l'impression et la soutenance de la thèse ne me prirent pas plus d'une quinzaine. Mais dès que je fus débarrassé des soucis de la licence, je m'occupai d'une affaire qui me tenait bien plus au cœur et qui était le véritable but de mon voyage.

J'avais terminé mes poèmes du Poitou. Une dernière

lecture m'avait donné la conviction qu'ils n'étaient pas sans valeur ; ils formaient un ensemble d'un millier de vers, et j'espérais frapper un grand coup en les publiant. J'avais assez pratiqué la Revue de Paris pour savoir qu'elle ne consentirait pas à insérer à la fois mille vers signés d'un nom inconnu. D'ailleurs je me disais que, tant qu'à frapper à la porte d'une Revue, mieux valait tout de suite s'adresser à la plus considérable. Les chances d'être éconduit étaient les mêmes partout, et si, par aventure, on accueillait mes vers, j'aurais du moins le bénéfice d'une grande publicité. La Revue des Deux Mondes était la seule qui donnât de loin en loin des poèmes d'une certaine étendue et, bien que François Buloz eût la réputation d'être d'un abord peu facile, je pensai que la hardiesse d'un débutant se présentant avec un gros paquet de vers éveillerait peut-être sa curiosité. Je joignis à mon manuscrit une courte lettre où je m'excusais de ma hardiesse présomptueuse et où je priais néanmoins Buloz de lire ou de faire lire mes poèmes; puis je me dirigeai rue Saint-Benoît, où étaient les bureaux de la Revue. Arrivé devant la porte cochère du n** 20, ma timidité me reprit, et je n'eus pas le courage de déposer mon manuscrit à la rédaction. Je me bornai à l'introduire, non sans peine, dans une massive boîte de bois peint, fixée à l'un des battants de la porte — et je m'esquivai.

J'attendis dix jours ; point de réponse. Mon congé allait expirer, et je voulais cependant connaître le sort de mes vers avant de regagner Auberive. Je pris mon grand courage, je retournai rue Saint-Benoît, j'entrai tout transi de peur dans les bureaux de l'administration, et je demandai à parler à M. Buloz. C'était le 1®' mai, joui"^ de numéro, le seul jour où Buloz ne reçût

pas. Cependant un jeune employé nommé Deschamps, qui est devenu plus tard l'un des plus affables administrateurs de la Revue, consentit à aller s*informer si le directeur voulait me recevoir. Lé numéro, sans doute, avait été bon, et Buloz était d'agréable humeur. Il daigna m'accorder audience, et je suivis, avec le cœur palpitant, mon introducteur dans cet escalier et ce jardinet de l'entresol où avaient défilé tant de célèbres écrivains. Buloz m'attendait debout dans l'une des pièces ouvrant de plain-pied sur le jardin planté de maigres lilas. '

Je me trouvai en face d'un homme entre deux âges, le cou planté sur de robustes épaules et portant une tête chauve, au frond intelligent et volontaire, à l'ossature massive, à la bouche chagrine.

— Que me voulez-vous ? demahda-t-il brusquement.

Très ému, je lui exposai d'une voix étranglée et timide l'objet de ma visite.

— . Hein ! cria-t-il, je n'entends pas !

Je «l'aperçus qu'il était sourd, et qu'il me fallait hausser la voix, ce qui redoubla mon trouble.

— Je viens, repris-je plus distinctement, savoir des nouvelles d'un manuscrit que j'ai envoyé il y a dix jours.

— De la prose?

— Non, des vers.

Ici, un pli dédaigneux des lèvres chagrines :

— Je ne sais pas de quoi il s'agit... C'est sans doute de Mars qui a reçu vos vers. Avez- vous laissé votre adresse sur le manuscrit?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, on le lira et on vous répondra... Allez, mon garçon, allez !

J'étais congédié; je me retirai gauchement et je me trouvai dans la rue, encore ébaubi.

Je rentrai à Auberive sans grand espoir et, au bout de quinze jours, ne voyant rien venir, je me décidai à redemander des nouvelles de mon manuscrit. Par le retour du courrier je reçus une réponse. Buloz m'écrivait :

c( Si vous aviez donné à Paris des instructions pour le renvoi de vos lettres, vous auriez reçu celle que je vous ai écrite à l'adresse que vous aviez indiquée. Je vous y disais que vos vers seraient publiés dans la Bévue, que nous désirions en causer avec vous et vous demander quelques modifications. Ce serçiitdéjà fait, si vous étiez venu nous voir; mais vous êtes parti sans rien dire ! . . . »

Pour ne pas avoir l'air trop provincial, j'avais mis sur mon manuscrit l'adresse de l'hôtel où j'étais descendu à Paris, et la lettre de Buloz, arrivée après mon départ, avait été refusée par un concierge oublieux ou indifférent. Mais enfin le mal était réparé, puisque j'avais maintenant la certitude du bon accueil fait à mes poèmes. Je relus vingt fois la lettre brève et bourrue de Buloz, puis, ne pouvant tenir en place, je m'enfuis à travers bois.

Du fond de sa verdoyante tombe des Palatries, la « pâle verveine » du Poitou m'avait porté bonheur. Mes vers étaient acceptés et allaient être publiés dans le plus important et le plus fermé des recueils français, dans cette Revue des Deux Mondes dont l'autorité et la notoriété étaient européennes !... J'étais doublement heureux : d'abord parce que cet accueil fait à mon millier de vers par le difficile Buloz me rassurait sur la valeur de mon manuscrit et me donnait confiance en

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et défendait que leurs noms fussent prononcés dans sa Bévue. Je m'exécutai et, peu de temps après, je reçus des épreuves que je me mis à corriger avec un saint respect. Mon poème, comprenant une dizaine de pièces, avait pour titre In memoriam. C'était l'histoire très simple de mon platonique amour pour miss C... Des paysages poitevins, peints avec assez de vérité, l'encadraient. Bien des vers étaient faibles, la langue manquait souvent de précision et de fermeté, mais l'ensemble avait plu sans doute au directeur de la Revue par une sincérité émue et une fraîcheur d'impression qui donnaient à l'œuvre une sorte de beauté du diable.

Je me suis appesanti un peu longuement sur ces détails, d'abord parce qu'ils prouvent avec quel soin attentif Buloz lisait tout ce qu'on lui envoyait, avec quel flair il savait deviner les pages qui annonçaient ou tout au moins promettaient un écrivain ; — et puis peut-être convaincront-ils quelques débutants de l'inutilité des recommandations près des directeurs de périodiques. C'est surtout en littérature et en art qu'il ne faut s'attendre qu'à soi seul.

In memorian parut dans le numéro du 15 août 1857. Deux jours après, je reçus un billet de mon ami Tristan : <( Eh bien, m'écrivait-il, vous voilà connu... Avez-vous déjà vérifié la justesse du mot de Vauvenargues sur les premiers feux de la gloire, qui sont plus doux que les rougeurs de l'aurore?... » J'étais, en effet, à ce moment-là, illuminé par une charmante lueur d'aube. Je songeais ingénument que, tandis qu'au fond de mon obscure solitude forestière, je relisais mes vers imprimés dans la Revue à couverture saumon, cette môme livraison était» dans toutes les mains, et mon nom sur toutes les lèvres. L'envoi du numéro avait été accom-

pagné d'une aimable lettre du secrétaire, M. de Mars, qui^me félicitait et m'engageait à continuer ma collabaration à la Revue. Je me disais fièrement : « Je suis de la maison ! » et je me demandais déjà à quel éditeur je donnerais mon premier volume de vers... Hélas! cette belle lumière d'aube n'était qu'un mirage, et les véritables difficultés de la vie littéraire allaient commencer.

Ce premier succès inespéré marquait seulement la fin de mes printanières, insoucieuses et rêveuses années de jeunesse. Si j'avais été moins abasourdi par l'émotion et l'ivresse de ma vaine gloire, j'aurais entendu le plaintif bruit d'ailes de ces années de grâce, qui s'envolaient pour toujours. Le cycle des illusions candides se fermait. J'entrais maintenant dans la réalité. J'allais connaître les angoisses, les découragements, les perpétuels recommencements qui sont le lot des écrivains et des artistes. Peut-être les racconterai-je plus tard; pour aujourd'hui je veux m'en tenir au récit de ces impressions de jeunesse. Je m'y attarde avec une joie mélancolique, pareil à un voyageur qui a gravi les premières rampes de la montagne, et qui se retourne pour contempler, avec des yeux pleins de regrets, la fraîcheur des vallées et les lisières fleuries des taillis où il ne reviendra plus.

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Mes vingt-quatre ans venaient de sonner. Après avoir commencé dans .une calme petite ville de province, répanouissement de ma prime jeunesse s'achevait dans la profonde solitude d*Auberive, où le bon plaisir d'une administration financière m'avait envoyé gérer le domaine de l'Etat. Au fond de ce village ignoré que trois lieues de forêts isolaient du reste du monde, les semaines et les mois se passaient quiètement, en lectures et en écritures pendant l'hiver; en courses vagabondes à travers bois, dès que revenait le printemps. Là, je communiais dévotement avec la nature, dont chaque saison tour à tour me faisait goûter les changeantes beautés. En été, ce pays sauvage avec ses hautes futaies moutonnantes, ses combes herbeuses, ses fermes enclavées, et ses prairies arrosées d'eaux vives, était' pour moi comme une immense forêt enchantée. L'odeur des tilleuls épanouis à l'orée des taillis pénétrait dans ma chambre par la fenêtre ouverte. La nuit, parmi les

vergers prochains, les sérénades des rossignols me berçaient comme une musique de rêve. Le jour, tandis que le soleil de juin flambai^ sur les routes blanches et les prés mûrissants, la futaie me réservait de fraîches retraites d'ombre, où la grâce des floraisons sylvestres s'étalait partout et où la double note mystérieuse de l'invisible coucou jetait à travers la fête du mois de mai un rappel mélancolique. En automne, par de rares journées bleues, la forêt semblait vouloir se donner tout entière. Elle me prodiguait ses plus opulentes et ses plus magiques couleurs : la gamme chantante des jaunes dorés, des rouges sanglants, des brunsi fauves et deô violets foncés. Les noisettes, les faînes et les glands pleuvaient du haut deg branches et s'éparpillaient avec un son mat sur la terre humectée ; les baies rouges des senelles et les grappes noires des troènes foisonnaient dans les fourrés, d'où s'envolaient des bandes d'oiseaux goui'mands, et je m'en revenais grisé par les parfums pénétrants de l'arrière-saison.

A mesure que les arbres s'efi*euillaient et que les pluies mêlées de grésil, les froids noirs, les tombées de neige rendaient les chemins impraticables et me cloîtraient au logis, je me reprenais d'un bel amour pour mes livres. Les veillées studieuses auprès d'un grand feu de souches de hêtres succédaient aux flâneries automnales. .Tandis que la neige tourbillonnait au dehors et que la bise soufflait dans les couloirs de mon auberge, je traduisais Théocrite. J'essayais de rendre le plus exactement possible en vers français le charme et ' la couleur des paysages de Sicile. Les Idylles du poète de Syracuse remplaçaient pour moi le soleil absent; elles mettaient dans mon maussade logis campagnard un peu de belle lumière et de chaude poésie. Il ipae sem-

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blait entendre sous les pins murmurants la chanson alternée des bergers, et respirer la savoureuse odeur d'été qui s'exhale des Thalysies. A force de lire Daphnis, les Magiciennes, les Moissonneurs, je devenais un païen enthousiaste et convaincu. Quelle sève de vie et quelle sobre et puissante couleur dans Théocrite ! quelle grâce et quelle passion ! quelle vaillante robustesse aussi !

Le travail, Diophante, est fils de pauvreté.

L'art s'éveille à sa voix, car la Nécessité Ne laisse point dormir ceux qui peinent povr vivre. Et si le doux sommeil un moment les enivre.

Aussitôt les soucis se tenant par la main, Chantent à leur chevet un douloureux refrain...

Je me répétais avec délices ce couplet qui clôt la description de la Coupe dans Daphnis :

Au dehors, souple et frais, l'acanthe corinthien Se répand sur la coupe et lui sert de soutien. Admire 1 elle n'a pas encore touché ma lèvre. J'ai donné pour l'avoir et ma plus belle chèvre, Et du lait le plus gras un fromage* pétri ; Je te l'offre pour prix de ton chant favori.

Va chante 1 Pour l'Hadès aux muettes demeures En vain tu garderais tes chansons les meilleures...

Cette jaillissante liqueur de poésie me réconfortait comme le « vin de mai » que les gens des bois fabriquent avec les fleurs de Vaspérule odorante, infusées dans du vin blanc. Elle me montait à la tête et réveillait mes ambitions de poète débutant. En même temps, elle suscitait en moi un sourd désir de rompre un moment avec ma solitude et d'aller me retremper pour quelques jours en plein courant littéraire. La Revue des Deux Mondes di,\3.it déjà deux fois publié de mes poèmes. Cela

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devoir d'achever à pied le long ruban de route qui me „ séparait de Langres.

Je hâtais le pas, car j'avais encore trois lieiies à faire pour atteindre la gare, située au pied de la ville, dans la vallée de la Marne.

Le plateau était absolument désert. Le faible scintil- , lement des étoiles en indiquait à peine les ondulations, que la neige blanchissait et qui se prolongeaient dans . l'obscurité jusqu'à de lointaines et confuses lisières de forêts. Perdu en pleine nuit dans cette blafarde solitude, je ne laissais pas d'éprouver un secret malaise. Non que je. redoutasse d'être détroussé par quelque rôdeur : la population de la montagne langroise est foncièrementhonnête et on n'y entend jamais parle»^ d'attaques à main armée. Mais si les hommes sont inoffensifs, il n'en va pas de même des loups. A cette époque, ils étaient nom- ''breux dans le pays et, l'hiver, ils s'enhardissaient jusqu'à suivre les voitures. Par moment, à travcTs le silence nocturne, je percevais de lointains hurlements dans la direction des bois, et j'étais médiocrement rassuré. Aussi lorsque j'eus traversé le village déjà endormi de Saint-Geosme et que je débouchai sur la grande route de . Dijon, sillonnée de voitures de rouliers, je me sentis agréablement rasséréné. Après avoir cheminé pendant deux heures en pleine sauvagerie, il me semblait rentrer tout à coup dans la vie civilisée. Les claquements de fouet des rouliers, la lueur des lanternes accrochées aux ridelles, le tintement des sonnailles, avaient pour moi je ne sais quoi d'amical et me donnaient une soulageante sensation de sécurité.

Comme je m'approchais de la citadelle, j'entendis , neuf heures sonner à la cathédrale. Vingt minutes après, j'arrivais à l'hôtel où stationnait l'omnibus et où on

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fois dans la Bévue, je me donnais maintenant l'aplomb d'un vieux collaborateur. Tout en escaladant les marches, je ruminais le discours que je tiendrais à Buloz. Je , comptais, pour peu qu'il se montrât de bonne humeur, lui insinuer que, tout travail méritant salaire, il jugerait sans doute équitable de me payer mes vers, maintenant que j'étais devenu un collaborateur assidu ; subsidiairement, je me proposais de lui demander une recommandation pour Michel Lévy, sur lequel certainement le directeur de la Revue devait exercer une sérieuse influence.

Je fus reçus par le secrétaire, M. de Mars, avec lequel je n'avais eu jusqu'alors que des relations par lettres. Vêtu de noir, légèrement obèse, ayant l'œil doux, la mine craintive, la figure glabre, il tenait à la fois du sacristain et du précepteur de bonne maison. Il me sembla presqu'aussi timide que je l'étais moi-méme.Soit par suite d'une prédisposition h. l'emphysème, soit par l'habitude prise de frémir devant Buloz, sa grassouillette personne donnait l'impression d'une de ces gelées qui tremblottent au passage des voitures, derrière les vitrines des charcutiers. — Quand je me fus nommé : « Je vais, me dit-il, vous annoncer à M. de Buloz. » Il parlait à voix basse comme dans une- église. Il revint peu après et m'introduisit dans une pièce çontiguë où le terrible directeur de la Revue se chauffait devant un maigre feu de bois. On était au lendemain du numéro et Buloz daigna se montrer aimable. Il me fit asseoir en face de lui, me dit que mes vers avaient plu à ses abonnés et m'en demanda d'autres. « Quoi qu'on prétende le , contraire, ajouta-t-il, je suis tout disposé à encourager les jeunes gens et à leur ouvrir les portes de la Revue. » Profitant de cette bienveillante disposition, j'avais la

langue levée pour traiter la délicate question du paiement de ma rédaction : je ne sais si, avec son œil unique, ce diable d'homme pénétra mes intentions, mais, brusquement, et sans me donner le temps de m'expliqûer, il changea la conversation, la mit sur le terrain de politique et me confia ses appréhensions au sujet des conséquences de l'attentat d'Orsini. L'empereur en rendait les journaux responsables ; des mesures de sévérité allaient être prises contre les journalistes. On venait de nommer le général Espinasse au ministère de Tintérieur et c'était une menace pour l'indépendance des penseurs et des lettrés. — Il ne tarissait plus sur cette situation fâcheuse et oe me laissait pas placer un mot. J'eus honte de l'interrompre au milieu de ces graves considérations, pour traiter une misérable question d'argent; je me bornai à lui insinuer qne j'étais à la recherche d'un éditeur, et que je serais heureux d'avoir une recommandation pour Lévy. « J'y penserai, répondit-il, mais actuellement, l'heure est mauvaise pour la publication d'un volume de vers ; nous en reparlerons quand l'apaisement se sera produit. »

Là-dessus je pris congé, mais en me retrouvant dans le cabinet de M. de Mars, je me sentis plus hardi en face de cet homme doucement timoré; je le consultai sur la possibilité de tirer de ma poésie un juste salaire et je. lui confiai mon intention d'en toucher un mot à Buloz. Son visage glabre exprima la stupéfaction et l'effroi : . « Gardez-vous-en bien ! balbutia-t-il, c'est contraire aux habitudes de la maison... Si vous nous apportiez une nouvelle, vous pourriez espérer passer à la caisse, mais avec des vers, impossible... M. Buloz n'a jamais payé qu'un seul poète : Alfred de Musset... Quant à MM. Brizeux.

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Autran et de Laprade, ils ont toujours donné gratuitement leurs vers à la Revue. » '

Et c'était vrai. Plus tard, Victor de Laprade m'avoua que non seulement il n'avait jamais touché un sou de la Revue, bien qu'il y eût publié la plupart de ses poésies, mais que Buloz lui faisait payer son abonnement. Je regagnai, fortement déconfit, mon hôtel de la rue Corneille. Au fond de ma solitude forestière, j'avais bâti de magnifiques châteaux en Espagne, fondés sur ma collaboration à la Revue des Deux Mondes. Je me voyais déjà, grâce aux honoraires de ma rédaction et à la vente d'un volume édité chez Lévy, en situation de remercier le gouvernement et vivre indépendant à Paris. Il fallait déchanter. Le soir même, je pliai bagage et montai dans le train qui devait me ramener à Auberive.

J'y repris mon existence de saint Antoine fort tenté, et, après une courte crise de découragement, je me remis au travail. Les observations de M. de Mars m'avaient éperonné, je me retournais les ongles pour déterrer un sujet de nouvelle — et exécuter enfin une œuvre en prose qui eût chance de m'ouvrir la caisse de Buloz. Mais je me creusais en vain le cerveau, je ne trouvais rien que des platitudes. Chose singulière : le pays où je vivais était le plus suggestif qu'on pût rêver. Il y avait là des types étranges de gens des bois, des mœurs peu connues, des sites d'une poésie sauvage et savoureuse, et je n'en voyais quasi rien. Je m'entêtais à chercher mes inspirations dans des milieux mondains que je connaissais mal. Ce fut bien plus tard seulement que je compris l'originale beauté de la montagne langroise et que j'eus l'idée de tirer parti d'impressions emmagasinées en quelque sorte inconsciemment.

Pour le moment, je me contentais de vivre, de sentir et de profiter des loisirs que me faisait le gouvernement.

J'étais aidé dans Taccomplissement de ce facile programme par mon voisin et collègue de Grancey, qui, comme moi, avait de nombreux loisirs, et aussi de vagues ambitions littéraires. Bien qu'il entrât dans sa vingt-septième année, Fistié me rendait des points sous le rapport dé la naïveté et de l'ignorance delà vie. C'était un rêveur et un mystique amoureux de la nature. Depuis, je l'ai portraituré bien souvent dans mes livres sous le nom de Tristan, Séparés par trois lieues de forêt, à peine, nous nous visitions fréquemment et,, quand nous ne pouvions nous voir, nous échangions une active correspondance. Parfois nous nous donnions rendez-vous à moitié chemin de nos bureaux respectifs, près d'un carrefour où se croisaient cinq tranchées herbeuses et qu'on appelait pour cette raison la « Belle Etoile ». Là, sous les retombées des hêtres nous ne nous lassions pas d'agiter sans cesse les mêmes questions philosophiques et religieuses. J'étais panthéiste, Tristan penchait pour le système de Leibniz ; il croyait à l'harmonie préétablie et à la migration des âmes voyageant d'étoile en étoile pendant toute une éternité. Emportés par la discussion, nous nous reconduisions tour à tour jusqu'à la lisière du bois et nous ne rentrions bien souvent chez nous qu'à la nuit serrée.

D'autres fois, Tristan m'arrivait à l'improviste, tout poudreux de la longue route parcourue, apportant avec lui la bonne odeur foriîstière des taillis et des plantes aromatiques dos pâtis. Il s'affalait dans mon fauteuil, se déchaussait, buvait un grog, puis une fois les pieds à l'aise dans mes pantoufles, il tirait de sa poche

un gros cahier manuscrit : « Et maintenant, disait-il, je vais vous lire quelques pages que j'ai ëlucubrées l'autre semaine, et dont je ne suis pas trop mécontent. » C'étaient généralement de longues méditations sur la vie ou sur la mort, entrecoupées de paysages lyriquement décrits. La forme en était laborieuse, assez obscure, fortement imprégnée de germanisme; (Tristan appartenait à la Lorraine allemande) ; mais il se dégageait de ce fouillis enchevêtré un vif sentiment de la nature, une sauvage mélancolie, qui ne manquaient ni de saveur, ni de parfum. Gela ressemblait à une verte broussaille de ronces emmêlées d'où s'exhalent des bouffées de marjolaine et de muguet. Quand il était las de lire et moi d'écouter, je l'entraînais en de longues courses dans la forêt prochaine. Nous allions, promeneurs infatigables, des futaies aux clairières; nous dévalions au bas des friches semées de bouquets de bois; nous longions les étangs baignés par la lune, où les rainettes flutaient dans les roseaux, puis nous nous replongions dans la nuit des forêts profondes. Il nous arrivait de toutes parts des haleines embaumées : odeurs de feuilles froissées, de genêts fleuris ou de serpolets. Ces senteurs se mêlaient, s'éloignaient, puis revenaient plus grisantes dans l'obscurité... Et pris d'enthousiasme, nous nous mettions à chanter en nous tenant la main. vertes poussées des sèves de la jeunesse, débordante exaltation de la vingt-cinquième année ! La dernière promenade que nous finies ensemble, dans les bois d'Auberiye, eut lieu la veille de la Chandeleur, parmi les taillis tout blancs de givre, dont la poussière irisée s'envolait autour de nous. J'attendais d'un jour à l'autre mon changement de résidence et nous devions nous quitter le lendemain avant l'aube. Tandis que le

chemin . s'enténébrait, nous nous sentions tous deux sourdement imprégnés de tristesse, et, cependant, désireux de nous cacher l'un à l'autre notre émotion, nous essayions de plaisanter; mais notre gaîté était lourde, nos bons mots tombaient péniblement de nos lèvres, sans éveiller plus d'écho que la chute du givre sur les feuilles mortes. Le moment était venu de nous séparer. Au milieu d'une brume à travers laquelle les lumières du viHage brillaient comme de vagues points rouges, nous nous serrâmes les mains et Tristan brusquement s'écria :

— Mon cher, ne croyez-vous pas à l'immortalité de l'âme ?

— Mon brave ami, l'heure est mal choisie pour entamer une discussion philosophique. Je crois, du moins, à une longue durée du souvenir, et le vôtre m'accompagnera jusqu'à la fin.

— Non, non, tout n'est pas fini, protesta-t-il ; nous nous retrouverons; au revoir, mon ami... Encore une fois, au revoir I

Et ainsi nous prîmes congé... Je m'enfonçai dans les ténèbres du taillis, tandis que le bruit de son pas décroissait sur la route fuyante. Le lendemain, je reçus un pli de l'Administration. J'étais nommé rédacteur à la Direction des Domaines de Tours.

J'arrivai en Touraine à la fin de février par un beau dimanche gras, clair et bleu. Passant ainsi, presque sans transition, df l'âpre solitude des forêts langroises à la vie mollement joyeuse et confortable de la cité tourangelle, je me faisais Teffet d'un sauvage brusquement jeté en pleine civilisation; Au sortir de la maussaderie des rues de Langres, je fus ébaubi par l'aspect gai et brillant de la rue Royale, qui coupe la ville en deux et allonge en ligne droite, depuis les arbres verdoyants du Afaiï jusqu'au grand pont de quinze arches jeté sur la Loire, sa double rangée de maisons à mine cossue et de luiueûx magasins s'étalant au rez de-chaussée. La foule endimanchée encombrait les, trottoirs, des femmes aux toilettes élégantes s'accoudaient aux fenêtres, quelques voitures de masques circulaient sur la chaussée, et tout cela était doré d'un soleil déjà printanier. Un peu avant le crépuscule, je descendis en flânant jusque sur le Grand-Pont.

Le soleil se couchait en pleine Loire, derrière les arches d'un viaduc. Le large fleuve, avec ses îles boisées, reflétait les couleurs orangées des nuages, et sur la droite, le coteau de Saint-Cyr, couvert de parcs et de maisons de campagnes se découpait en brun sur le ciel d'un bleu de turquoise. En face de cet heureux

paysage, je sentais monter en moi des bouffées de sensualité, douces comme un parfum de violettes.

— Enfin, j'allais donc vivre dans ce pays où Balzac avait placé tant de beaux romans. Je me promettais d'y mener une existence mêlée de travail, de poésie et de plaisir. J'y rêvais d'amoureuses aventures avec de grandes dames semblables h M™® de Mortsauf, ou avec d'aristocratiques Anglaises comme lady Dudley. Je me forgeais d'avance une félicité qui me plongeait en une béate et tendre griserie, et, le soir même, je me hâtai de communiquer mon ivresse à mon ami Tristan :

« M'y voici donc, lui écrivais-je, dans le « Jardin de la France » dont parle Le Tasse ! Depuis mon arrivée je savoure la douceur de ce climat presque méridional, de cette molle terre où les fossés sont déjà pleins de primevères, où les amandiers s'épanouissent, où les friches mêmes sont couvertes d'ajoncs aux fleurs d'or... Quand j'y ai mis le pied par une claire soirée de février, j'ai failli entonner la chanson de Mignon :

Un souffle tièdo y descend du ciel bleu... »

Le lendemain, néanmoins, la réflexion calma un peu mon enthousiasme. A la vérité, le travail de correspondance dont j'étais chargé à la direction des Domaines était plutôt agréable et ne me prenait que six heures par jour. Mais s'il me laissait des loisirs, il était en revanche médiocrement rétribué. J'émargeais au budget cent cinquante francs par mois. Tours était, surtout à cette époque (1859), une ville de luxe et de plaisir, où l'on vivait chèrement et, avec mon modeste traitement, je prévoyais que j'aurais grand'peine à nouer les deux bouts. Je résolus tout d'abord d'économiser sur mon gîte où personne ne viendrait me voir. Je me logeai

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sur un des quais de la Loire, en face de Saint-Gyr, chezf un peintre d'enseignes. Ma chambre, étroite et basse de^ plafond, ne possédait qu'une fenêtre ouvrant sur la radieuse et large perspective des arbres et de l'eau. Le' soir, je me consolais de l'exiguité du logis, en contemplant les blanches villas du coteau d'en face. J'y pouvais faire évoluer, en imagination, les belles dames et les romanesques ladies dont je révais la conquête, à l'instar des Vandenesse et des Rastignac. Je jouissais en outre d'une récréation moins chimérique': parfois, à la fenêtre voisine, j'apercevais l'aimable silhouette de la locataire de l'appartement contigu, une jeune femme blonde, au teint clair, avec de caressants yeux bleus et un joli sourire. Peu farouche, elle semblait disposée à lier connaissance, mais trop entiché de/ mes idéales' duchesses, je me tenais sur la réserve et nous nous bornions à échanger de furtifs regards.

Si j.' avais lésiné sur le logement, par contre je n'hésitai pas à prendre pension à l'hôtel du Faisan, l'un des meilleurs de la ville et où la colonie étrangère descendait volontiers. J'espérais y rencontrer un jour ou l'autre quelque belle patricienne exotique, avec' laquelle j'ébauchei'ais un roman à la Balzac. En attendant, j'y dînais fort prosaïquement en compagnie d'un • contrôleur des contributions directes et d'un greffier du tribunal et quand, pendant les soirées pluvieuses de mars, je réintégrais mon entresol du quai, j'étaisobligé de convenir que le gîte manquait de confort. On y accédait par un escalier obscur, en échelle de meunier, où l'on risquait de se casser le cou; par surcroît, la chambre était froide, humide et la cheminée fumait. Je n'avais même plus la compensation d'apercevoir de temps à autre ma jeune voisine; sa fenêtre'

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restai close, et j'appris peu de jours après, que la jolie blonde était atteinte d'une angine diphtérique. En etîet, parfois, à travers la cloison assez mince, j'entendais les plaintes enfantines de la malade, tandis qu'une voix plus mâle l'exhortait tendrement a la patience.

Cet incident acheva de me dégoûter de mon logis. Je me souvins que le grand médecin de Tours, le docteur Bre tonneau — celui même qui servit de modèle pour le Bianchon de Balzac — affirmait que l'angine « se gagne à une portée de fusil ». Ne me souciant pas de m'exposer à la contagion, je donnai congé à mon peintre d'enseignes et, le lendemain, je louai une chambre située à Tautre extrémité de la ville. Il était déjà trop tard. Un dimanch^e en m'éveillant, je sentis une douloureuse constriction à la gorge; une fièvre violente m'empoigna et quand le docteur que j'avais fait appeler m'eut examiné, il constata tous les symptômes de l'angine couenneuse.

Je restai alité pendant deux semaines dans mon obscure chambre, en tête h tête avec une brave sœur de l'Espérance, qui me soignait de son mieux, mais dont la conversation était peu faite pour me distraire de mes pensées forcément lugubres. La bonne sœur, assise devant la fenêtre cintrée qui donnait sur le (irand-Pont, ne s'interrompait de ses lectures pieuses que pour noter le passage des convois funèbres, s'acheminant vers le cimetière situé au delà de la Loire. De tomps en temps elle relevait la tête et murmurait : « EncorQ un enterrement!.... C'est le troisième depuis ce matin!... » Ces observations, qui se renouvelaient chaque jour, n'avaient rien de rassérénant; mon angine étant d'un mauvais caractère et résistant aux cautéri-

salions, je ne pouvais m'empêcher de prévoir le cas où je traverserais à mon tour le Grand-Pont , dans un corbillard semé de lames d'argent. Cette hypothèse ne se réalisa pas. Dieu merci. Une médication énergique me tira d'affaire et j'entrai en convalescence.

Dans l'intervalle, ma blonde voisine s'était guérie. Dès qu'elle sut que j'avais attrapé son mal de gorge, sa pitié féminine s'émut et elle s'ingénia à me consoler par de délicates attentions. Elle m'envoyait à tout instant des consommés et des sirops. Lorsque j'eus la permission de me leyer, elle fit transporter chez moi un confortable fauteuil. Peu à peu, des rapports quotidien^, quasi familiers, s'établirent entre nous, et avant de quitter le logis où j'avais passé de si maussades journées, j'allai la remercier. Je la trouvai dans une gaie petite chambre tendue de bleu. Elle avait repris de fraîches couleurs, ses yeux souriaient; elle m'accueillait presque tendrement. La communauté dans la souffrance mettait plus d'intimité dans notre première entrevue et la conversation devint tout de suite amicale. Elle me conta qu'elle avait joué la comédie en province et qu'elle s'appelait Angèle, de son nom de théâtre. Touché par sa bonne grâce, je lui exprimai avec effusion ma reconnaissance, et je la quittai h regret, en me promettant bien de la revoir.

Pauvre fille, j'ai sur le cœur de ne l'avoir payée que d'ingratitude!... Je la revis pourtant, mais avec une tout autre disposition d'esprit. En province, où chacun se connaît, j'avais été promptement renseigné sur la position sociale d'Angèle. Elle appartenait au quart de monde tourangeau et elle était pour le moment la maîtresse d'un voyageur en soieries. Les jeunes gens avec lesquels je frayais ne se fussent pas fait tirer l'oreille

pour souper en sa compagnie, mais ils se gardaient prudemment de l'aborder en public. Bien souvent je l'aperçus sur le mail, où la musique militaire jouait deux fois par semaine. Elle s'asseyait en belle vue, mais fort esseulée : sa toilette légèrement tapageus(* suffisait pour que la foule mondaine s'écartdt et fît le vide autour d'elle. La première fois que nous nous rencontrâmes, j'eus un moment d'hésitation. Elle me regardait avec ses yeux riants et semblait compter tout au moins sur un signe de tête amical. Un stupide snobisme bourgeois me retint. Toujours féru de l'idée de conquérir une duchesse, je craignis, en la saluant, de me disqualifier aux yeux des gens comme il faut,* et la fausse honte l'emporta sur la gratitude. Tout en me traitant de lâche, je passai près d'Angèle sans faire mine de la reconnaître.

A la seconde rencontre,, j'imposai silence à mes remords en me disant qu'il était maintenant trop tard pour réparer la grossièreté commise. De mois en mois, je m'endurcis ainsi dans nia sécheresse de cœur; je continuai d'éviter Angèle et finalement je l'oubliai...

Deux ans après, à l'époque du carnaval, j'étais allé avec un ami au bal masqué du théâtre et, fatigué de la la joie vulgaire des couples qui se trémoussaient dans la salle, je traînais languissamment mon ennui à travers les couloirs. Devant la porte d'une loge je retrouvai mon compagnon, en train d'intriguer deux dominos rigoureusement encapuchonnés et masqués. A mort tour, j'essayai d'entrer en conversation avec Tune des deux femmes, qui portait un costume entièrement noir, garni de nœuds de satin blanc — conversation peu animée, car mon interlocutrice me répondait que par signes; — mais si elle demeurait muette, ses grands

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yeux bleus parlaieiit pour elle ; on leâ voyait scintiller à travers les trous du loup de velotirs noii:, avec Id vivacité et l'agitation de deux oiseaux prisonniers qui se débattent contre les barreaux d'une cage. , .

— Elles ont fait vœu de silence, dit mon artii, allonsnous-en, nous n'en tirerons rien.

— Oui, nous sommes muettes pour ce soir! répondit le domino aux nœuds blanc, lassé sans doute de se taire.

Sa voix bien timbrée, légèrement théâtrale, me fit tressaillir...; je l'avais déjà entendue, je ne savais plus

— C'est domrtiage, repris-jc en plaisantant, si j'e^i juge par le son de ta voix, on ne doit pas s'ennuyer en ta compagnie... Voyons, sois gentille, viens souper avec nous ! . . .

. Le domino interpellé se retourna vivement de mon coté, et avec cette môme voix vibrante, où perçait une pointe d'amertume :

— Merci, ça vous compromettrait...; car vous êtes devenu bien lier, vous, depuis que vous ni'êtes plus malade !

, — Ah ! m'écriai-je, pardon ! . . .

Je venais de reconnaître Angèlc, et je me préparais à faire amende honorable, quand j'aperçus, à l'autre bout du couloir, un monsieur qui âe dirigeait ostensiblement vers nous. C'était l'amant en titre, que notre têta-à-téte agaçait sans doute.

. — Quittez-moi! chuchota précipitamment mon àiicienne voisine...

Elle m'avait déjà tourné le dos. Je m'exécutai piteusement et, sortant du bal, j'allai promener ma déconvenue sous lès froides étoiles du ciel d'hiver.

— Bien envoyé! pensais-je, je n'ai que ce. que je mérite!... Elle était jolie, elle s'intéressait à moi, qu'elle voyait soufîrant, assez mal en point et sans amis... Je lui ai fait sottement l'injure qui atteint le plus cruellement une femme : j'ai blessé son amourpropre en la reniant publiquement... Elle se venge et me jette ma platitude à la face... C'est bien fait!...

Je n'ai jamais plus revu Angèle ; mais dans l'arrièrefond de mon cœur, le remords de mon stupide respect humain demeure encore, aigre et ranci comme le relent d'un vieux flacon à odeur. Et pour me soulager la conscience, j'ai voulu aujourd'hui, après tant d'années, confesser ici mon ingratitude et ma pleutrerie.

Je reviens maintenant à mes débuts dans le nouveau gîte que je m'étais choisi. Cette fois, j'avais eu la main heureuse : j'avais déniché, tout près du Mail, un petit appartement, garni de vieux meubles, dont les fenêtres orientées au levant donnaient sur la rue et sur les pelouses anglaises, les massifs de marronniers et les magnolias d'un jardin. La rue était fort calme; la façade de la maison, blanche et proprette avec un pied de vigne courant au long des fenêtres. Mon propriétaire, sa gouvernante et moi, occupions seuls le logis. Le bonhomme me faisait penser au père Grandet de Balzac. C'était un octogénaire au corps maigre et courbé tomme la lame d'une serpe. Il avait le nez pointu, les lèvres minces, le regard fureteur et méfiant ; avec cela très riche, mais jouissant dans le quartier de la réputation méritée d'un ladre vert. On prétendait qu il s'habituait peu à peu à ne pas manger et qu'il allait chercher hors barrières son vin, bouteille par bouteille, afin de ne point payer l'octroi. La gouvernante était une femme entre deux âges, à l'œil vif et

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dur, au teint frais un peu couperosé; alerte, sautillante et bavarde comme une pie ; prévenante jusqu'à l'obséquiosité, mais, tout aussi rapacé que son maître était avare. Pourtant, j'avais réussi à les apprivoiser tous deux et à les rendre aussi aimables que le permettait leur nature revéche et méfiante. Le bonhomme dans un accès de libéralité m'avait même octroyé la faveur de me promener dans le jardin qui s'étendait derrière sa maison; un étroit enclos qu'on laissait a peu près en friche, parce que la main-d'œuvre coûtait trop cher. De robustes figuiers' en tapissaient les encoignures; une vigne quasi sauvage grimpait autour de perches disposées au long de la muraille; au fond, une tonnelle de chèvrefeuilles s'effondrait à demi sur un puits béant à fleur de terre. Dans les carrés envahis par les herbes folles, quelques choux poussaient à la bonne aventure. On y voyait encore un pied de romarin, des giroflées qui fleuraient l'amande, des touffes de violettes, deux ou trois poiriers aux quenouilles noueuses, et c'était tout. Le verdoyant fouillis de ce jardin abandonné me plaisait; il était en harmonie avec les figures falotes et surannées de mes hôtes; il me semblait que dans ce logis hoffmannesque, je rimerais plus à l'aise et avec une plus heureuse inspiration.

Maintenant que j'étais définitivement installé, il fallait songer au travail. Même si mes goûts ne m'y eussent pas poussé, le déséquilibre de mon budget m'y invitait impérieusement. C'était le moment où jamais de prendre plume en main et d'écrire la nouvelle ou le roman qui devait m'ouvrir la caisse rétive de la Revue. Mais, soit que je subisse inconsciemment l'influence amollissante du climat tourangeau, soit que ma brusque transplantation, dans un milieu où tout était nouveau

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pour mot me causât un éblouissement ' peu favorable Jila contention d'esprit, j'avais beau me creuser le cerveau, il ne me venait en tête aucun sujet de nouyelle. Je renonçai à violenter l'inspiration, et, pour jne laisser le temps de me ravoir. Je résolus de visiter d'abord ce pays dont on disait merveille. Chaque dimanche, dès Taube, je partais à la découverte et je m'en revenais ravi. En fait d'excursions, je n'avais que l'embarras du choix. Je vis ainsi successivement la vallée du Cher et Véretz, le village de Paul-Louis Courier, avec son église au svelte clocher pointu et sa place au quatre rangs de tilleuls, sous lesquels une Ibntaine jaillit d'une tonne de pierre, ventrue et rebonfiie, — joyeux symbole d'un pays où la vigne foisonne et où de nombreux fûts de vin rouge s'entassent au fond des caves creusées dans le tuffeau. — Je promenai ma flânerie parmi les jardins foisonnants de lilas du château d'Amboise, et le long des prairies de Montbazon où l'Indre, lente et sinueuse, coule à pleins bords au pied de collines boisées et semées de villas. J'éprouvais une joie d'écolier à cheminer pédestremeut le long des levées de la Loire, à regarder le large fleuve couler paresseusement entre les peupliers. Dans la verdure, les tours de Luynes, la Pile de Cinq-Mars se découpaient finement sur le ciel bleu. L'odeur des vignes fleuries imprégnait l'air; je la respirais avec délices. Dans celte plantureuse vallée où avaient vécu des maîtresses de rois, tant d'amoureuses haleines s'étaient exhalées qu'il en restait encore une subtile émanation, mêlée aux senteurs de la terre et de l'eau. Un Jour de mai, je poussai jusqu'au château de Langeais, ce magnifique échantillon de l'architecture du xv® siècle. Après avoir visité la chambre à coucher die Charles VIlï

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et d'Anne de Bretagne, et parcouru la galerie où les portraits de Catherine de 31édicis, des deux Mançini, de Louise de La Vallière s'épanouissaient dans^Tombre comme des fleurs vivantes, je nie penchai h une fenêtre ouverte sur les jardins et j'eus un sursaut d'admiration...

. Tout au bas, bourdonnait le bourg aux: maisons ramassées et trapues sous leurs toitures d'ardoises ; un peu plus loin, d'un fouillis de lilas, de cytises et d'arbres de Judée, surgissaient des ruines grises couronnées de plantes grimpantes et dorées de soleil; puis, sur la droite, s'étalait la luxuriante vallée, bordée d'une marge de collines basses, coupée de cultures aux couleurs changeantes, semée de noyers aux cimes arrondies. La Loire y étincelait comme une coulée d'argent fondu. Par intervalles, elle entr'ouvrait ses grands bras éblouissants et étrcignait passionnément de vertes îles ceintes de hauts peupliers. Dans les embrassements de la royale rivière, les îles se succédaient de moins en moins distinctes et finissaient par se perdre en une sorte de brume verdissante. Le ciel était semé de nuages onduleux qui couraient dans l'azur comme de souples et blanches formes de femmes; on eût dit la voluptueuse chevauchée des maîtresses princières du temps jadis : Agnès Sorel, Diane de Poitiers, Marguerite de Valois... Sur leur passage, le soleil un instant se voilait puis rayonnait de nouveau, et à chaque soleillée tout le paysage resplendissait : un ruissellement de lumière baignait la richesse des prés mûris, la verdure frissonnante des arbres, la majestueuse coulée du fleuve.

A ce moment la souveraine beauté de la Tourainc me fut tout à coup et pleinement révélée. — Quand on

ne fait que le traverser, la réputation du « Jardin de la France » semble d*abord surfaite. Il faut avoir vécu longtemps dans Tintimité de la joyeuse province pour en comprendre Tenchaûtement. Il faut avoir parcouru les vallées si différentes d'aspect, si peuplées de merveilles d'architecture, si diversement colorées, où la Creuse, la Vienne, l'Indre et le Cher vont mêler leurs eaux poissonneuses h celles de la grande Loire ; il faut avoir longuement respiré cet air lumineux, contemplé la splendeur des couchers de soleil, savouré la douceur du climat, connu l'opulence des printemps, la gloire des automnes tourangeaux. Alors on sent tout le charme de cette terre d'élection et, comme je le fis par cette splendide matinée de mai, on salue avec amour la Touraine aux claires rivières, au ciel clément, aux larges horizons ; la Touraine riche en fleurs et féconde en fruits !

Tandis que je m'initiais avec ferveur à la beauté des paysages tourangeaux. Napoléon III déclarait la guerre à TAutriche. L'attentat d'Orsini avait produit un fruit que n'attendaient guère les conservateurs impérialistes ni même les libéraux : l'Empereur de Décembre, obsédé par le testament du condamné, avait résolu de travailler à l'émancipation des peuples et il venait d'entrer en Piémont, en promettant à ses alliés de rendre l'Italie « libre des Alpes à l'Adriatique ». Déjà nous parvenaient des bruits de combats heureux, et instantanément les rues se pavoisaient de drapeaux. La fibre patriotique était joyeusement remuée par ces premières victoires; même les ennemis du second Empire se sentaient disposés h beaucoujp pardonner à l'homme du coup d'Etat, en considération dé cette liberté qu'il voulait donner aux Italiens.

Au comnaencement du mois de juin, nous vîmes débarquer à Tours une trentaine d'officiers autrichiens. Ils avaient été faits prisonniers à Magenta et, entre plusieurs résidences offertes à leur choix, ils avaient désigné Tours, probablement à cause de cette qualification de « Jardin de la France » qui leur sonnait agréablement aux oreilles. Us arrivaient, endoloris par les tristesses de la défaite aut^-nt que par les fatigues

de la route ; vêtus encore de leur uniforme de toile blanche, noirci par la poudre. L'accueil qu'ils reçurent, l'aspect aimable de la ville où ils allaient être internés, leur remirent un peu de gaîté au cœur. On les traitait, du reste, avec une cordialité que ne connurent guère, après 1870, nos propres officiers prisonniers en Allemagne. On les laissait libres sur parole, à la seule condition de rentrer tous les soirs en ville. Enseignes, lieutenants ou capitaines, le plus âgé n'avait pas trente ans, et la jeunesse eut vite fait de prendre le dessus. En quelques jours ils s'apprivoisèrent, endossèrent des vêtements civils et trouvèrent dans les quartiers commerçants des chambres meublées où on les choyait.

J'avais pour commensal h l'hôtel du Faisan un jeune Berlinois, docteur es lettres, venu à Tours pour étudier les manuscrits précieux que possède la bibliothèque locale. Comme je m'occupais de littérature allemande, nous étions devenus bons amis. Tout naturellement il se mit à la disposition des officiers autrichiens, dont la plupart ne savaient pas deux mots de français. Je me trouvai ainsi en communication avec les nouveaux venus et, chaque soir nous allions en bande explorer les environs de la ville. Pendant la première semaine, ils demeurèrent fort mélancoliques. Ils racontaient avec un feu sombre et des paroles amères les combats qui avaient précédé Magenta. Tous rendaient justice à la bravoure des soldats français, mais tous aussi, d'une commune voix, ne ménageaient pas leur mépris pour les Italiens : « Ein miserabels Volk ! » s'écriait l'un d'eux, un petit Viennois, mince, blond et svelte ; puis laissant errer ses yeux tristes à l'horizon et aspirant fortement l'air de la nuit, il ajoutait avec un accent

qui serrait le cœur : « Ach! wo ist nun meinRegi- .ment?,.. Ah! où est à cette heure mon régiment? » l^arfois, daps nos promenades nocturnes, nous pous- •>iions jusqu'à Saint-Avertin, et nous nous arrêtions f?ous la tonnelle cj'un cabaret. Nos compagnons appréciaient fort le vin de Touraine ; ils le dégustaient à pïein verr'e ; les crus de Vouvray, de Bourgueil ou de Ghinon, leur déliaient la langue. Ils chantaient alors en chœur des lieder de Heine, et leur mélancolie s'évaporait avec Içs chansons du pays natal. .;

Je m'étais surtout lié avec un jeune capitaine nonimé Friedrich dé Holzhausen, originaire de Francfort et cousin éloigné de Gœthe. Il parlait assez bien français et avait une culture d'esprit très supérieur^ à celle de ses camarades ; de plus, il était poète lui- môme, ce qui rendait notre intimité plus étroite. Je retrouve dans un de mes cahiers seize vers écrits de sa main, dont la sobre énergie ip'avait fortement empoigné ; la pièce est intitulée les Cigognes :

Avant que les montagnes du Nord — se revêtent de leiu* robe de neige — les prévoyantes cigognes se rassemblent — pour émigrer en pays étranger. Elles essaient sagement leurs ailes, — avant de prendre leur rapide essor, — afin de s'assurer si, pour le grand voyage, -r- elles ont toutes une suffisante vigueur. — S'il en est une, à l'heure du départ — vieille et faible, à laquelle la force fait défa;ut, — les autres se hâtent de la tuer, — afin que le froid ne la tue pas en route. ,

— Pourquoi n'en est-il pas de l'homme — comme de ces oiseaux*?

— Quand les ailes de son esprit défaillent -r- la mort devrait aussi le frapper dès le seuil de la porte.

c II y a presque jour pour jour, cinquante ans que ces ,vers ont été copiés sur mon cahier ; l'écriture menue

semble dater d'hier, et je crois voir encore, dans ma chambre de la rue de la Grandière, celui qui les écrivait : — 'de taille moyenne, les épaules robustes, le visage rose, encadré dans des favoris roux et illuminé par deux yeux bleus un peu saillants, le front haut, la bouche bonne sous de grosses moustaches. Nous ne nous quittions guère. Nous passions de longues soirées avec le D*" Wollenberg en tiers, à lire Herman et Dorothée dans le texte. Mais tout en payant à son glorieux cousin un juste tribut d'admiration, Holzhausen avait une préférence marquée pour un illustre poète autrichien : Nicolas Lenau, dont la plassion mélancolique et le lyrisme fougueux répondaient mieux à son propre état d'âme. — Quand nous étions en tête-à-tête, dans la chambre haut perchée qu'il occupait rue du Grand- Marché, c'était toujours à Lenau que nous en revenions. Nous traduisions ensemble cet étrange poème dç Mischka qui a tant d'analogie avec la musique endiablée, et si sauvagement triste des Tziganes, où bien ces Schilflieder d'une mélodie si légère et si subtile, — une musique de rêve entendue la nuit sur le bord d'un lac. Quand nous étions las de lire, Holzhausen me racontait sa propre histoire, idyllique et sentimentale comme les premiers chapitres du Werther de son arrière-cousin.

Il était cadet de famille, sans fortune et pour cesdeux raisons, il avait pris du service en Autriche. Le dépôt dei son régiment était à Troppau (Silésie autrichienne). Pendant l'année qui précéda la guerre d'Italie, il avait longuement séjourné dans cette silencieuse petite ville de province et s'y était sérieusement épris d'une jolie fille nommée Tonele, qui vivait seule avec sa mère. Leur liaison avait été bientôt très

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intime ; il n'y manquait que le sacrement. En un discours enthousiaste, entrecoupé de maints soupirs de regret, Holzhausen me disait le charme à la fois sensuel et naïf de sa Gretchen silésienne, aux joues roses et aux yeux bleus comme la fleur du lin ; il ne tarissait pas sur la joie des calmes et amoureuses soirées d'hiver, passées au logis de Tonele, tandis que des pommes de terre rissolaient dans le four du poêle de faïence, et que la Mutler indulgente s'assoupissait en filant son rouet. Il croyait au reverdissement, à la régénération de la vieille noblesse par un croisement avec la race plébéienne, et il eût désiré immédiatement épouser Tonele ; malheureusement, la fillette ne possédait pas la dot réglementaire et lui-même vivait uniquement de sa solde de capitaine. Lors de la déclaration de guerre, à l'heure où le régiment quittait Troppau, la séparation avait été navrante. Tout en pleurant, les deux amants s'étaient juré une persévérante fidélité et la jeune fille avait fait promettre au capitaine que, pendant la durée de l'absence, il n'embrasserait aucune femme « sur la bouche ».

— Je le lui ai promis, ajoutait gravement Holzhausen, et je tiendrai ma parole.

Ça, c'était bien allemand, mais en ma qualité de Français sceptique et léger, je ne pouvais m'empêcher de sourire. Je- songeais à la fragilité des «serments et au péril des tentations; j'admirais la candeur de ce brave poète, je la trouvais touchante ; et en mon pardedans je répétais un peu comme Ninon : « Le bon billet qu'a Tonele ! »

A quelque temps de là, un soir du commencement de juillet, j'emmenai le capitaine à une foire aux fleurs, qui se tenait place d'Aumont. Pendant toute une

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semaîne/les jardiniers y exposaient, sous des tentes dé toile, leurs plantes, alignées sur des gradins. A la brune, des quinquets suspendus parmi les touffes verdoyantes y mettaient comme une clarté de féerie. Le?* allées étaient grouillantes de promeneurs et de promeneuses; les grisettes de Tours venaient s'y approvisionner de résédas et de basilics. Cette profusion de fleurs embaumait et tout l^haut, dans le ciel assombri, les tranquilles étoiles semblaient regarder curieuse^ ment le va-et-vient de cette foule à la fois flâneuse et affairée. Holzhausen et moi, grisés par Todeur des héliotropes et des jasmins, émoustillés aussi par le frôlement des jeunes femmes qui nous coudoyaient et que rendait plus attrayantes cette denài-obscurité fleurie, nous commencions h être pris d'un appétit de galantes aventures. A ce moment nous avisâmes deux ouvrières jeunettes et accortes, qui se faufilaient devant nous avec des mines demi provocantes, demi effarouchées, et nous les suivîmes. Pour toute emplette, elles tenaient chacune à la main un chapelet d'échalotes. Le capitaine en son jargon mi-français et mi-allemand leur demanda pourquoi, au lieu de fleurs, elles avaient acheté des oignons. Elles partirent d'un éclat de rire, n'ayant rien compris au charabia de mon ami ; je le leur traduisis, en leur offrant d'échanger leurs échalotes contre une botte de roses, et elles acceptèrent. Cette première requête une fois accueillie, nous leur en adressâmes hardiment une seconde*: c'était de venir souper avec nous h Saint-Avertin, dans une bonne voiture que nous prendrions chez le plus prochain loueur. Elles n'eussent été ni grisettes ni Tourangelles, si elles avaient boudé devant la perspective d'une partie de campagne. Après quelques

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hésitations poiir' la forme, elles se laissèrent enlever. Nous voilà partis, à la nuit, dans un landau fermé, ayant chacun le bras autour de la taille xle nos compagnes de promenade. Les ouvrières de Tours sont coquettes et presque toujours gçntiment atournées. <]elics-ci étaient vêtues de robes claires et coiffées du petit bonnet tuyauté qui leur seyait à merveille : elles avaient de dix-huit à vingt ans, paraissaient fortement délurées, et n'en étaient certainement pas à leurs débuts. L'aînée qu'avait choisie Holzhausen se nommait Constance, — probablement par antiphrg^se, — ^^La plus jeune répondait au nom biblique de Noémi. C'était une brunettQ svelte et souple, aux cheveux nattéâ sur le front , çt retroussés de chaque côté des tempes ; elle avait le nez au vent, de mignonnes lèvres et des yeux noirs, vifs comme la poudre. A Taubergé. de Saint- ^vertin> on dressa notre couvert au premier étage. Les fenêtres de la chambre s'ouvraient sur une île du Cher et sur des prairies d'où une odeur de foin fauché nous arrivait dans l'obscurité. On servit une volaille froide, des fruits, du café, du Vouvray mousseux, et nous fîmes honn^iir au souper. Au dessert, assis tous quatre sur le rebord des croisées, nous trinquions bruyamment à la nuit et à l'amour. Les étoiles se miraient dans l'eau, les feuillées. de l'île frissonnaient, les lumières du village tremblotaient doucement entre les -peupliers. Holzhausen chanta le tied de Heine : « Du .hast Diamanten und Perlen », si ironiquement amoureux ; Constance entonna une chanson populaire tourangelle : « Belle rose du rosier blanc... )) Jusque-là tout s'harmonisait, avec la tiède et poétique nuit du dehors, mais bientôt les choses se gâtèrent : Noémi so plaignit que des gens attablés dans le jardin ricanaient

en la regardant; elle les traita de butors, ils ripostèrent et finalement, comme un seau d'eau sale, la grisette répandit sur eux toute une potée d'injures grossièrement rabelaisiennes. Il se faisait tard, on nous mit à la porte, et je remontai en voiture un peu dégrisé.

Avec son réalisme ordurier, cette Noémi, dont la mignonne bouche ne s'ouvrait que pour lâcher des crapauds, comme la fille du conte de fées, avait tué en moi la fantaisie pour ne laisser subsister que l'animalité du plaisir charnel. Lorsque nous rentrâmes chacun en notre chacunière, le cynisme de ses façons acheva de me la dépoétiser. Elle était sèche, sotte et vulgaire, et au matin nous nous quittâmes froidement. J'allai rendre visite à Holzhausen. Au rebours de moi, il étail enchanté de son aventure.

— Cette petite, me dit-il, est très amusante ; il n'y a que les Françaises pour mettre autant d'esprit à faire l'amour... \

— Ha ! ha ! répliquai-je railleusement, eh bien, et Tonele... ; et votre promesse ?

— Je l'ai tenue, répondit-il gravement, je n'ai pas embrassé Constance sur la bouche...

Cette façon de pratiquer la fidélité me parut aussi commode que réjouissante. Le capitaine pensait de même sans doute, car il continua pendant tout son séjour à mettre ainsi d'accord son plaisir et sa conscience. Les occasions ne manquaient pas et les Tourangelles semblaient avoir à cœur de dédommager les officiers autrichiens des ennuis de la captivité, qui d'ailleurs ne dura pas longtemps. Le 11 juillet 1859 la paix fut signée à Villafranca et dans les premiers jours d'août, les prisonniers furent mis en liberté.

JOUKS D'ÉTÉ 163

Je^vis partir Holzhausen avec grand'peine. Pendant deux mois, notre intimité avait été si étroite, nous nous sentions en une si sympathique communion de goûts et de sentiments que nous nous regardions comme de vieux 'amis. J'allai le conduire à la gare, nous nous embrassâmes tendrement en nous promettant de nous écrire; je lui jurai même que j'irais le voir h Troppau. Quand le train eut disparu dans la direction de Saint-Pierre-des-Gorps, je m'en revins très triste et très esseulé vers mon logis de la rue de la Grandière. Au bout d'un mois, je reçus de là part du capitaine un volume des poésies d'Uhland, avec un signet placé à la page où se trouvait le lied du Bon camarade. Nous échangeâmes quelques lettres de plus en plus espacées hélas! car en dépit de notre bonne volonté les préoccupations de la vie opéraient leur travail de dessaisissement. L'éloignement mit entre nous, non pas l'oubli, mais le silence. En 1889, pendant l'Exposition, j'eus un soir la visite d'un fonctionnaire autrichien. Il était inspecteur des forêts à Troppau et m'apportait des nouvelles du capitaine.

Une bonne et chaude émotion me dilata le cœur et en l'écoutant, j'éprouvai un soudain rajeunissement. Comme par un brusque coup de soleil, je revis les chemins tourangeaux où le capitaine et moi avions flâné ensemble, la petite chambre où nous lisions les poèmes de Lenau :

— Que fait-il maintenant? dcmandai-je à mon visiteur.

— Il a pris sa retraite et s'est fixé à Troppau.

— Et... etTonele?

— Il l'a épousée et ils ont six enfants...

'lifi^F^rj^

3 0UUS D ETE

Je chargeai Tétranger de remettre raon dernier livre au vieil ami d'autrefois, et je suis bien sûr que> s'il est encore de ce monde, mon brave Holzhausendonine. souvent, comme moi, un souvenir c^mu au. bon temps do la Touraine. - v

Après le départ des officiers autrichiens, je me replongeai en pleine solitude. Je n'ëtais jusqu'alors ofitrc en relations avec aucun des jeunes gens appartenant à là société locale. Ceux que je rencontrais par hasard ne me semblaient que médiocrement sympathiques. Bien élevés, aimables, mais absolument dépourvus de culture intellectuelle, uniquement préoccupés de plaisir, ils passaient leur temps à jouer, h souper, à conduire des cotillons et à rêver de mariages riches. Le monde tourangeau ne me séduisait guère davantage. Je sentais que si je me laissais prendre dans l'engrenage des dîners en ville, des visites et des bals officiels, c'en était fait de mes ambitions littéraires, et je luttais courageusement pour sauvegarder la liberté (le mes soirées. J'y fus aidé du reste par une heureuse conjonction d'étoiles. J'avais eu la chance, fort appréciable pour un fonctionnaire de mon espèce, de tomber sur un directeur veuf, valétudinaire et misanthrope : il ne sortait jamais, ne recevait personne et se souciait peu que son collaborateur fût ou non un mondain, pourvu qu'il expédiât lestement et habilement la besogne administrative. Mes occupations consistaient à préparer la correspondance avec les agents du département et avec l'administration centrale ; à examiner les

questions contentieuses et à rédiger les mémoires en matière de procédure fiscale. En ce temps-là, et je suppose qu'il en va de même aujourd'hui, l'idéal administratif était d'éviter les procès et de terminer les affaires à l'amiable. « Surtout pas d'instances, pas de conflits ! » me répétait le patron en me remettant le courrier quotidien. Je le servais à souhait. Outre que j'avais le travail facile, je possédais h fond l'art de « tordre le cou à une affaire » et « d'enterrer un dossier ». Mon directeur était content, et ma besogne ne me prenait que six heures par jour, de sorte que mes matinées et mes soirées demeuraient libres. J'employais mes loisirs h lire, à vagabonder et à rimer. Ma promenade à Saint- Avertin en compagnie de Noémi m'avait dégoûté des aventures galantes avec les grisettes. En dépit des influences amollissantes du climat de la Touraine, je vivais très tenté, mais fort chaste, et mon isolement ne me pesait pas trop.

La poésie me servait de dérivatif salutaire. Très voluptueusement troublé par la sensuelle beauté de la Touraine, j'essayais de rendre la griserie qui me montait à la tête. Je cherchais à condenser en de courts poèmes d'une quarantaine de vers tout le charme du paysage : — Tair imprégné d'une langueur amoureuse, le ciel d'un azur si léger, les prés d'une verdure si grasse, et les larges rivières sinueuses, reflétant pendant le jour la blanche silhouette des châteaux Renaissance, puis, à la tombée de la nuit, étalant silencieusement leur nappe d'un bleu sombre où venaient se mirer les étoiles. — Dans ces menues compositions, je m'efforçais de donner l'impression et comme le parfum de cette terre fleurie et lumineuse. Mon rôve était de fuir l'amplification et la rhétorique, de demeurer naturel et sincère, de trans-

porter en un mot, dans mes idylles, le sentiment, la sobriété et la simplicité des chansons populaires. Dès que j'avais composé une dizaine de morceaux, je les envoyais à la Revue des Deux Mondes qui les publiait, et alors je constatais avec ennui combien le. résultat obtenu était loin encore de l'idéal rêvé.

L'automne tourangeau, si admirablement tiède et coloré, se passa à cette occupation. De temps à autre, je recevais des lettres de mon ami Tristan. Tout ce que je lui écrivais des splendeurs et des joies de la Touraine lui mettait l'eau à la bouche. Il commençait à se lasser des âpres solitudes boisées du Ghâtillonnais et me suppliait de le faire venir auprès de moi. De mon côté, je désirais fort cette réunion. L'ancien compagnon des bois d'Auberive avait les mêmes goûts et les mêmes ambitions que moi et j'aurais été heureux de trouver dans mon voisinage un ami avec lequel je pusse reprendre cette douce intimité littéraire, dont j'étais sevré depuis mon arrivée à Tours. Je connaissais à l'Administration centrale quelques gros bonnets dont je résolus de stimuler la bonne volonté et, à force de les éperonner, je finis par obtenir la nomination de Tristan au Grand-Pressigny, un bourg situé dans la région qui confine à la Vienne et à l'Indre. Au milieu du mois de mars, mon ami arriva tout émoustillé et j'allai moi-même le conduire jusqu'à sa nouvelle résidence. Mais Tristan était du nombre de ceux que la nouveauté rend mélancoliques. Il ressemblait étrangement au Hans von Grûnenwald de la chanson allemande : a Ce qu'il n'avait pas, il le voulait ; mais ce qu'il possédait, il n'en voulait plus... » Dès qu'il touchait le ^pays désiré, il était tourmenté du pays qu'il venait de quitter. A peine installé depuis trois semaines

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à Pressigny, il exhalait en phrases désolées son désenchantement :

« Mon cher, m'écrivait-il, il y a quelque quinze ans qu'on me donna en prix : les Fleurs de l'éloquence, un volume relié en basane qui contenait une description de la Touraine; Mon imagination se .mit à chevaucher et je m'écriai : « Oh ! si jamais j'allais en Touraine !...» C'était pour moi le pays où les citronniers fleurissent... J'y suis et je sens déjà sur mes lèvres la saveur amère de la désillusion. Comme toute chose s'embellit en proportion de l'éloignément ! Notre âme est le rebours d'une lanterne et elle n'éclaire qu'au loin. Je ne me î^uis encore promené que très peu. La Creuse coule h six kilomètres, mais je ne l'ai pas. vue.' La Creuse ne v^audra pas la Prêle, je le sais d'avance. Les bois d'ici ne valent pas non plus nos forêts de Grancey : ce sont des bois de pins, et l'immobile verdure grise des arbres résineux à feuilles persistantes ne dit rien à mon cœur. Qu'on me rende mes sympathiques futaies de hêtres, si fraîches en été, si majestueuses en hiver! les doux liens de l'habitude, quelle peine on éprouve en les dénouant!... Si Grancey n'avait qu'une main et que franchissant l'espace, elle vint se poser là, sur ma table, je crois que je l'arroserais de, mes larmes... Ah ! mon cher, j'ai la nostalgie de Grancey. »

Ces regrets rétrospectifs dénotaient un état d'àuK» inquiétant. Très alarmé, je résolus de profiter du premier jour de liberté pour essayer de raccommoder mon ami avec sa nouvelle résidence. Je débarquai chez lui un soir d'avril. Il était logé un peu en dehors' du bourg, chez de respectables vieilles filles qui lui avaient cédé deux chambres au premier étage. On y accédait par un escalier en échelle de meunier. Les deux pièces blan-

<îhies à la chaux, carrelées de brique rouge, étaient sommairement et pauvrement meublées, et l'aspect de ce gîte dépourvu de confort m'expliqua la nostalgie de mon ami. J'eus tout d'abord un remords confus d'avoir contribué à l'envoyer dans ce pays perdu et je crus devoir débuter par des paroles de condoléance. Mais le vent avait déjà tourné : le printemps était venu avec sa profusion de fleurs, ses chants d'oiseaux, sa belle lumière argentée et je trouvai Tristan tout rasséréné. — « Ne me plaignez pas, s'écria-t-il, j'ai un bon lit, <leùx bonnes chambres bien isolées, deux portes bien closes. Ma cheminée est un amour de cheminée. La rivière coule sous mes fenêtres, derrière un rideau de peupliers ; l'été, en ouvrant les croisées, j'entendrai le chant de la fauvette des roseaux se détacher sur le bourdonnement de l'eau courante, et dès maintenant, chaque soir, je suis réjoui par la musique des cloches : de tous les bouts de ma vallée, j'entends tinter l'Angélus. »

Il avait en effet complètement repris racine et s'était remis au travail. Des projets de contes rustiques bourdonnaient dans sa tête : il se sentait heureusement inspiré par ce pays verdoyant, où tout était nouveau pour lui : la physionomie, les coutumes et jusqu'à la flore des prairies et des bois. De fait, ce coin de la Touraine, encore assez distant des chemins de fer, avait gardé une intimité charmante, une sauvagerie originale. Deux rivières : l'Égronne et la Glaise enserraient le fond de la vallée dans leurs souples bras d'argent et mêlaient leurs eaux bourdonnantes à la sortie du bourg étage sur l'un des versants, d'où surgissait la svelte tour hexagonale d'un donjon du xiii® siècle. A une lieue et demie, de l'autre côté d'un plateau boisé, la verte et

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sier abondamment affruité est pour moi comme le symbole de notre commune existence, pendant la période de séjour en Touraine. Durant quatre années, nous y avons délicieusement partagé les mêmes plaisirs, les^ mêmes lectures et les mêmes rêves. Vers le rnois d'août, le gouvernement nous octroyait à chacun un congé de vingt jours, et nous en profitions pour donner carrière à notre humeur bohème. Nous ne connaissions ni la mer ni la grande montagne et nous ne résistions pas à la tentation des longs voyages. Nous avions commencé par l'Océan ; une fugue en Bretagne, une flânerie de cinq jours le long de la côte rocheuse qui va du Groisic au bourg de Batz, nous avait mis en appétit. L'année suivante, nous partîmes pour les Pyrénées. Je me rappelle notre émotion lorsque à Tarbes, dès le matin, nous vîmes devant nous surgir la chaîne bleue et dentelée des pics de Bigorre et de Cauterets. Dans une caserne du voisinage, une musique joua juste au même moment le Chœur des soldats de Faust, et ces allègres notes cuivrées furent un prélude à souhait pour notre entrée en montagne.

Puis vint le tour de la Suisse. Nous la parcourûmes dépuis Bâle jusqu'au canton du Tessin et quand, au col du Saint-Gothard, nous vîmes moutonner les châtaigneraies d'Airolo, quand nous entendîmes pour la première fois résonner à nos oreilles la langue italienne, pris d'une belle exaltation, nous ôtâroes nos chapeaux et nous nous mîmes à danser sur la route, pour saluer l'Italie qui bleuissait là-bas à l'horizon. Le lac Majeur, le!s îles Borromées, la route du Simplon nous virent passer, alertes, joyeux, les yeux écarquillés par l'admiration, et nous nous en revînmes en Touraine, fourbus, mais émerveillés. Nous étions pauvres et nous mena-

gions parcimonieusement notre mince budget. Nous voyagions à pied, sac au dos ; nous logions dans de médiocres auberges et il nous arriva plus d'une fois de coucher dans le foin, sous la toiture à claire-voie d'un chalet; mais nous faisions bon marché du confort, nous étions riches de poésie et de jeunesse ; il n'y avait qu'une chose sur laquelle nous ne lésinions pas : l'enthousiasme.

L'hiver, au coin du feu où pétillait la vive flammé des pommes de pin, nous remâchions nos souvenirs de voyage et nous formions de nouveaux projets d'excursions pour l'année suivante. Je récitais à Tristan les vers que je venais d'achever pour la Revue de Buloz et,, à son tour, il me lisait le manuscrit d'un conte villageois. Impitoyablement sévères l'un pour l'autre* nous ne nous épargnions pas les critiques. Nous les supportions mal et nous nous rebiffions mutuellement. Mais quand le premier moment d'amertume était passé, nos bouderies ne duraient pas ; nous finissions par convenir de nos erreurs, et plus d'une fois nous jetâmes dans la braise des pommes de pin la page de prose ou de^ vers qui avait déplu.

Une nouvelle jouissance d'art, la musique, s'ajouta bientôt à nos tranquilles joies de l'hiver. Nous avions fait la connaissance d'un de nos collègues des Domaines, qui se nommait Berruyer et qui gérait le bureau de Sainte-Maure, situé à moitié chemin de Tours et de Pressigny. Berruyer était un garçon de notre âge, plein d'entrain, tête vive et cœur chaud, peu curieux de littérature, mais ayant un sérieux talent de violoniste. Il était marié à une charmante femme aussi bonne musicienne que lui. Tous deux, possédant une fortune indépendante, vivaient fort largement. Ils habitaient assez.

loin du village une ancienne maison de pôsle aux vastes couloirs sonores, au large escalier de pierre, où Ton- croyait entendre encore sonner les bottes des voyageurs de marque qui, au temps du premier Empire, y avaient fait halte aux heures de relais, en allant de Paris à Bordeaux. L'appartement du rez-de-chàussée, aux spacieuses pièces hautes de plafond, avait été décoré à la fin du xviii* siècle. Souvent, pendant les dimanches d'hiver, nous nous y donnions rendez-vous, Tristan et moi. L'hospitalité était cordiale ; les dîners exquis. La femme de Berruyer recevait avec une infinie bonne grâce et avait l'art de mettre ses hôtes à l'aise. Le soir, après le café, on passait au salon. M™* Berruyer s'asseyait au piano ; un ecclésiastique, ami de la nmison, l'abbé Mercier, avait apporté son violoncelle ; Berruyer tirait son violon de l'étui, et les trois virtuoses exécutaient avec amour des trios de Beethoven, de Mozart et de Haydn. Nous étions leurs seuls auditeurs et nous dégustions avec délices cette musique tantôt passionnée, tantôt idylliquement suave, qui S'harmonisait si parfaitement avec la décoration du salon aux boiseries blanches, relevées d'un filet d'or assourdi. Tout en savourant un adagio ou un scherzo, nos yeux se reposaient agréablement sur les aimables physionomies des exécutants : la maîtresse du logis, au calme visage amène et aux doux yeux dé violette ; l'abbé Mercier, replet et remuant, avec sa grosse figure rubiconde et spirituelle ; Berruyer, petit, alerte, le nez en bec d'oiseau, l'œil émerillonné, maniant aon archet avec un entrain endiablé. Dans la haute cheminée de marbre noir veiné de jaune, les bûches se consumaient silencieusement, le cartel Louis XVI tintait discrètement; les heures s'envolaient légères/ mélodieuses, et

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Je me remémore également avec un indicible charme une autre promenade printanière, au retour d'une visite à la Trappe de Fontgombault. La Victoria suivait lentement les bords de la Creuse encaissée dans des rochers. De chaque côté de la route, des acacias fleurissaient et Tair était saturé de leur parfum. Heureux tous quatre, nous nous acheminions vers la vallée de TEnglin, où nous devions coucher. A un tournant, nous eûmes tout à coup la vision du vieux château d'Angles, dressant au sommet de la colline ses ruines ébréchées, que le soleil déclinant teintait de rose. Tout au fond de la vallée étroite et boisée, l'Englin au cours capricieux serpentait entre des peupliers aux jeunes feuillées. Le disque rouge du soleil s'enfonçait derrière les bois et la pourpre coloration des nuages se reflétait dans l'eau calme, où un pêcheur manœuvrant sa bartjue, allait et venait occupé à relever des verveux. A cette heure pacifique, voisine du crépuscule, les acacias plantés en bordure continuaient d'exhaler leur odeur mielleuse et leurs fleurs pleuvaient dans l'air léger. Nous eûmes tous quatre en même temps la sensation rapide d'une plénitude de joie et, pris d'une tendresse émue, nous nous serrâmes les mains en murmurant: « La Touraine !... C'est là seulement qu'il fait bon vivre !... »

Un dernier souvenir encore avant de dire adieu à « la molle terre » dont les vins sentent la framboise ; aux ciels légers, aux paresseuses rivières, aux maisons tapissées de roses et de jasmins du pays tourangeau.

Un matin d'été, Tristan m'avait écrit : « Mon cher, le notaire d'ici marie sa fille demain et on dansera après la cérémonie. Si vous désirez voir un bal de la bourgeoisie campagnarde et faire des observations pour votre futur roman, arrivez vite à Pressigny et

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apportez votre habit ; je vous mènerai à la noce. . . » Jo partis par le premier train de l'après-midi et l'idée me vint de m'arrêter à Sainte-Maure pour y prendre Berruyer, dont je savais la femme momentanément absente, et dont je connaissais l'humeur vagabonde.

*-r Mon cher, lui criai-je en faisant irruption dans son bureau, Tristan m'écrit qu'il va ce soir h une noce de campagne et me convie à lui tenir compagnie... Plus on. est de fous, plus on rit... Je vous emmène, vous, votre cheval et votre voiture... En marchant bon train, nous serons à Pressigny juste pour la première contredanse.

— Mais... je ne suis pas invité ! ,

— Ni moi, peu importe !... Tristan nous présentera... D'ailleurs, emportez votre violon ; vous passerez pour un virtuose en tournée et les artistes sont partout reçus à bras ouverts...

Berruyer se laissa séduire. Il aimait à s'amuser et cette partie de bal improvisée n'était pas pour lui déplaire. Nous dînons lestement, on attelle, et nous voilà roulant sur la route. Le crépuscule veloutait finement les collines ; l'odeur des foins coupés, montant du fond de la vallée, achevait dans nos cerveaux la griserie commencée par une bouteille de Vouvray vidée au dessert. Nous plaisantions sur l'ébahissement de Tristan quand il nous verrait deux au lieu d'un, et d'avance, nous nous réjoaissions de la surprise. Bref, au moment où la nouvelle lune montrait son mince (Toissant au-dessus de la tour de Pressigny, nous débarquions chez notre ami avec de larges éclats de rire.

Pour une surprise, oui, c'en était une. Tristan ne

m'ayant pas vu descendre de romnibus à f heure du dîner, ne m'attendait plus. A l'aspect de Berruyer en habit, balançant sa boîte à violon et chantant à tuetête le La, ci darem la mano de Don Juan, il écarquilla les yeux, resta bouche bée et nous considéra avec l'indulgente pitié d'un homme à jeun, qui écoute les divagations de deux aimables pochards.

— Gomment ! m'écriai-je, vous n'êtes pas prêt?... A quelle heure commence donc le bal?

— Le bal? répliqua-t-il en bâillant, je n'y pensais ma foi plus... Ne vous voyant pas venir, à six heures, j'ai cru que vo\is y aviez renoncé et j'allais me coucher.

Jç protestai, Berruyer fit chorus ; et le brave Tristan s'étant résigné à endosser son habit, nous nous dirigeâmes vers le bourg où la maison du notaire, illuminée et résonnante de musique, égayait seule l'obscurité de la rue endormie.

La fête battait son plein. Les invités avaient. été choisis parmi la fine fleur de la bourgeoisie et de la gentilhommerie des environs. Toutes les pièces du rezde-chaussée étaient converties en salles de bal ; des feuillages verts tapissaient les murs, et le carrelage de briques était pour la circonstance tendu de toile cirée. Tristan, d'un air gauche et penaud, nous introduisit en bredouillant je ne sais quelle explication ^ A notre entrée les quad'rilles s'interrompirent et les notables dévisagèrent, non sans défiance, ces deux intrus que personne ne connaissait. Pour s'excuser de son indiscrétion, Tristan se faufilait h travers les groupes et vantait tout bas « l'immense talent de Berruyer, un artiste de première force sur le violon ». Moi, je lorgnais les danseuses et tout d'un coup mes regards en-

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chantés s'arrêtèrent sur une jeune fille assise non loin de Torchestro.

Elle pouvait avoir dix-huit ans et elle était fort jolie : une taille souple, un corsage mignonnement modelé, une bouche charnue, souriante, et d'épais cheveux châtains encadrant un teint mat, moucheté d'un signe noir au coin de la joue. Avec ses grands yeux bruns mystérieux, elle avait dans sa robe'de crêpe blanc la pâleur et l'indéfinissable attrait d'une ondine. Les lis d'eau qui fleurissaient sa coiffure aidaient, à l'illusion. Pareil au berger de Théocrite, je la vis, je l'admirai et comme, depuis de longs mois je vivai§ en cénobite dans la solitude et l'abstinence, une chaude boufTée d'amour me riionta au cœiir. Brûlant déjà d'un beau feu, j'^lai tout droit inviter la jeune fille pour la première contredanse. Elle accepta. Au rebours des jeunes bourgeoises auxquelles on recommande de ne répondre aux danseurs que par monosyllabes, elle n'était ni prude ni guindée et causait gentiment, avec un abandon naïf. Pendant les repos, nous devisions familièrement ; on eût dit que nous nous connaissions depuis des années. Elle m'apprit qu'elle était du pays de M™® Sand et que, comme son illustre compatriote, elle se nommait George de son nom de baptême. La singularité de ce prénom lui donnait à mes yeux une pointe d'étrangeté et je l'en trouvais encore plus séduisante. Elle s'en aperçut et ne s'en offusqua point. Au contraire, clic me prouva qu'elle était flattée de mon admiration, en me donnant la préférence pour une valse qu'on joua après le quadrille.

Peu à peu, ma tête se montait en écoutant son babil ingénu, en sentant plier sous mon bras sa taille ronde et flexible. Mon imagination, depuis longtemps sevrée

de nourritures amoureuses^ se forgea insensiblement de sentimentales chimères.

De temps à autre, en mon isolement de célibataire, des idées de mariage me traversaient l'esprit, semblables à de timides oiseaux qui se posent un moment sur une branche avant de reprendre l'envolée. Elles me revinrent soudain avec plus de persistance, au milieu de la joie honnêtement bruyante de ce bal de noce. Je me disais, tout en valsant: « Qui sait? le bonheur passe peut-être en ce moment près de moi ; on ne le rencontre guère plus d'une fois h portée et si ce soir je le laisse fuir, je risque fort de ne plus me croiser avec lui... Epouser cette charmante fille, avoir une maisonnette au bord de la Creuse ou de TEnglin, vivre en ïouraine pour le restant de mes jours et y faire souche de robustes enfants... cela ne vaudrait-il pas mieux que d'aligner des vers ou de la prose que personne ne lira?...;)

Un intermède de musique succéda à la valse. Berruyer, cédant aux sollicitations de la maîtresse du logis, consentait à payer son écot en donnant aux invités un échantillon de son talent. Accompagné au piano par la mariée, il exécutait VAve Maria de Gounod. Tandis que les notes s'envolaient vers le plafond, je regaj:*dais George assise en face de moi, le coude au genou, le menton dans la main. Je lui trouvais une vague ressemblance avec la Polymnie. Parfois nos regards se rencontraient et, fondus l'un dans l'autre, suivaient de concert le courant de la mélodie. Ils y voguaient ensemble comme sur un lac enchanté. Le dernier coup d'archet de l'exécutant se perdit au milieu d'un tapage de claquements de mains, puis les danses reprirent plus familières, plus abandonnées, . surtout après le

souper précédant le cotillon. Le petit jour qui pointait nous surprit, George et moi, accoudés à une fenêtre ouverte sur le jardin, où les merles et les loriots flûtaient déjà. La jeune fille me décrivait sa maisoû paternelle, une modeste gentilhommière enfouie parmi les •châtaigniers, à cent pas au-dessus de la Creuse, et je lui promettais de l'y aller voir :

— Vous la reconnaîtrez facilement, me disait-elle Avec un confiant sourire ; des berges de la rivière on aperçoit les deux tourelles grises où' une vieille glycine monte jusqu'au premier étage. La fenêtre de la tourelle où grimpent les plus grosses branches est justement celle de ma chambre...

J'écoutais ces confidences où son cœur naïf s'épanchait pour la première fois ; je me grisais de son sourire. Des réminiscences de Hermann et Dorothée mettaient pour moi comme un nimbe de poésie autour du pale visage de mon interlocutrice. Je voyais en imagination la tourelle fleurie do glycines lilas. A mesure que l'aube rosait le ciel de mai, une divine aurore m'illuminait intérieurement. Je murmurais des mots de tendresse et, en les écoutant, George rougissait à l'égal du ciel empourpré...

jours dorés de la jeunesse où tout semble facile, où à chaque détour s'ouvrent des routes verdoyantes nous invitant à cheminer d'un pied allègre vers le pays de Fantaisie!... Berruyer et moi, nous quittâmes Pressigny le lendemain et, depuis, je n'ai plus revu la jeune fille aux cheveux châtains semés de lis d'eau. Je ne suis jamais allé visiter la châtaigneraie qui se mire dans la Oense, ni la maison aux tourelles vêtues de glycine. Peu de jours après, je quittai la Touraine et mosr Joli roman d'amour finit là. Le souvenir seul est resté ; le

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souvenir, cet embellisseur de toutes choses, qui a l'impalpable délicatesse des arbres reflétés dans le courant d'une rivière. L'eau s'enfuit et se renouvelle incessamment; seul, le reflet demeure, toujours insaisissable et délicieusement tendre.

Au retour du voyage en Suisse (août 1862), nous étions rentrés en Touraine, Tristan et moi, pleins d'ardeur au travail et bien décidés à écrire une œuvre où nous donnerions enfin la mesure de nos aptitudes littéraires. Nous voulions faire un sérieux effort et, une fois réinstallés, lui à Pressigny, moi à Tours, nous nous étions enfermés chacun dans notre hofne. Nous y piochions ferme, dès le fin matin, et, le soir, jusqu'à minuit. J'avais entrepris de mener à bien un poème d'un millier de vers, une sorte d'idylle forestière que j'appelais Sylvine. Tristan, lui, travaillait à une nouvelle intitulée : le Cousin, et il s'y était mis tout entier, fermant sa porte aux fâcheux et vivant comme un cénobite. « Je suis dans tout le feu de mon Cousin, me mandaitil ; le plan est fini et vingt pages sont déjà recopiées. Je pense vous lire cela à 'la Toussaint. Je crois que le Cousin vous plaira; je soigne le style, vous verrez!... 11 y a du cœur et des réflexions, seulement ce ne sera pas également intéressant pour tout le monde... Aussitôt après mon dîner, je pars pour les bois où je cueille les idées qu'à mon retour je jette sur le papier. Je suis content do m'être à nouveau affirmé à moi-même. Je ne dis pas que le Cousin soit bon, mais je dis qu'il est meilleur que tout ce que j'ai encore fait... »

Nous étions convenus de nous revoir à Pressigny pendant les fêtes de la Toussaint et de nous communiquer nos œuvres terminées. Je fus exact au rendez- vous, mais je n'apportai point mon poème qui «tait encore sur le métier. En revanche, Tristan avait achevé sa nouvelle. Le soir môme de mon arrivée, après souper, il m'installa au coin du feu, avec toutes les attentions et les gâteries réservées à un auditeur sympathique, auquel on va lire un manuscrit de soixante pages, puis il entama le premier chapitre du Cousin, Le sujet était en effet intéressant ; il s'agissait d'un, timide curé de campagne, entré au séminaire à la suite d'un amour contrarié, et qui, plus tard, dans sa paroisse, recueille un orphelin, s'attache à cet enfant adoptif, en fait un homme et rêve de le marier avec la propre fille de la bien-aimée d'autrefois, de celle qui, à vingt-ans, l'a dédaigné pour en épouser un autre. Toute l'ambition de l'abbé est de faire naître et fleurir en ces deux enfants l'amour dont lui-même a été sevré. Cette donnée heureuse était traitée avec une inexpérience d'écolier. Lés caractères maladroitement esquissés demeuraient ^vagues : le milieu où les personnages vivaient et agissaient se trouvait à peine indiqué. Le récit, à part quelques pages émues et d'une jolie intimité', se noyait dans des longueurs ^t des enfantillages ; enfin le dénouement était tout à fait raté. Je le déclarai net à Tristan, sans lui ménager les critiques. 11 se rebiffa tout d'abord et n'accepta point mon jugement. La nuit passa làdessus et, le lendemain^ au réveil, la discussion recommença. 11 était déjà moins épris de son œuvre et moins rebelle aux objections. «Votre idée première, lui dis-je, est une trouvaille ; vous avez déterré une pierre fine, mais la pierre est mal taillée, et montée dans du

chrysocale. Si j'étais le possesseur de votre sujet, j'en ferais certainement tout autre chose. Voulez -vous reprendre le récit à nous deux? Vous me confierez votre manuscrit ; je le remanierai, je me réserve même le droit de modifier les personnages et d'en introduire de nouveaux, si besoin est. Ce travail terminé, nous présenterons notre œuvre h une Revue/sous une signature commune. En un mot, nous ferons ce que font, depuis trois ou quatre ans, Erckmann et Chatrian. Réfléchissez, et si la proposition vous agrée, apportezmoi le manuscrit à Noël... »

Il fit d'abord la sourde oreille et essaya de remanier sa nouvelle en tenant compte de mes critiques ; puis, convaincu de son impuissance à tirer h lui seul le Cousin hors de sa gangue, il m'arriva à Tours, la veille de Noël, avec son manuscrit et me donna pleins pouvoirs. J'en avais fini avec mon poème et, tenant ma promesse, je me mis immédiatement à relire son œuvre, plume en main. Mon premier travail consista à pratiquer des coupes sombres dans le fouillis enchevêtré de mon ami ; je me préoccupai ensuite de situer son récit dans un milieu réel, exactement décrit et suffisamment pittoresque. L'intimité de la nouvelle et les caractères des personnages me décidèrent à choisir pour le lieu de la scène ce cher pays tourangeau où je vivais depuis quatre années, et de faire évoluer mes héros aux environs mêmes du bourg où demeurait Tristan. Mais tandis que je me livrais à ces opérations préliminaires et que j'écrivais à mon ami : « Dès demain j'entame le Cousin... », un changement de résidence venait brusquement m'interrompre. Le jeune rédacteur qui remplissait les mêmes fonctions que moi à Bar-le-Buc, — et qui est aujourd'hui sénateur après avoir été premier

président de la Cour des Comptes, — M. Boulanger, avait reçu de Tavancement et l'Administration m'avisait que j'étais appelé h le remplacer dans la Meuse. Ma famille habitait Bar-le-Duc oii j'avais été élevé ; elle désirait me garder le plus longtemps possible auprès d'elle : refuser le poste qu'on m'offrait eût passé pour égoïsme et sécheresse de cœur. Je pliai donc bagage fort tristement. Cela me peinait de quitter la Touraine où j'avais vécu d'une vie studieuse, libre, ignorée et charmante. Le soir où je reçus avis de ma nomination, j'allai promener ma mélancolie sur le Grand-Pont. La nuit descendait, le ciel était d'une rare beauté. Le couchant vermeil se striait de nuées lilas, au milieu desquelles brillait l'étoile de Vénus. Du côté de l'est, montait une légère brume argentée par la lune. V Angélus sonnait au couvent des Dames- Blanches. Je me sentais pris d'une tendresse profonde pour ce délicieux pays de Touraine et je m'en arrachais à regret. — Le dimanche suivante Tristant vint me rejoindre à Sainte-Maure, chez notre ami Berruyer, et là, nous bûmes le vin des adieux. Son dernier mot fut : <c Surtout quand vous serez là-bas, n'allez pas oublier le Cousin ! »

Je m'arrêtai à Paris pour y prendre l'air de la Revue et je fus reçu par M. de Mars. Sans se départir de ses façons de sacristain funèbre, il me déclara que mon poème de Sylvine avait plu aux lecteurs de la Revue et me demanda de la copie. Je lui confiai alors que je travaillais à une nouvelle ; je lui contai l'histoire de ma collaboration avec Tristan et il fut convenu que je lui enverrais le manuscrit du Cousin, dès que la refonte serait terminée. En quittant la rue Saint-Benoît, je grimpai sur l'impériale d'un omnibus qui allait à Passy. Un de mes camarades de Tours m'avait donné une lettre

pour Jules Janiîi, qui était un peu son parent, et je me réjouissais d'être admis à contempler le célèbre critique des Débais. On entrait en plein printemps ; le ciel était bleu ; la Seine transparente et ensoleillée ; les marronniers et les lilas, couverts de fleurs ; enfin un aprèsmidi à souhait pour visiter un des princes de la littérature de ce temps-là. La rue de la Pompe où il habitait n'était alors qu'une sorte d'impasse bordée de murs. Je sonnai, le cœur battant, à une petite porte bâtarde et une vieille domestique m'introduisit dans un jardin fleuri, au milieu duquel se dressait une sorte de chalet, avec des galeries enguirlandées de vigne vierge et un escalier extérieur. Je trouvai le critique assis à l'ombre de cet escalier et lisant. Il était obèse, avec des jambes courtes et des pieds enflés par la goutte. Son visage rond et grassouillet, ses lèvres charnues et gourmandes s'harmonisaient avec cet embonpoint de chanoine ; ses yeux pétillaient de malice, de gaîté et de jeunesse. Je lui tendis ma lettre d'introduction ; il la parcourut^ me demanda des nouvelles de son parent, puis se déclara tout disposé à m'aider de son influence, lorsque je publierais mon premier livre. 11 m'avait fait asseoir en face de lui et m'intercogeait d'une voix sonore agréablement timbrée. On devinait qu'il aimait à causer. Sa conversation gauloise était assaisonnée de mots ' très salés dont s'étonnait un peu ma pudibonderie provinciale. Quand il souriait en lançant ces « mots de gueule », sa physionomie avait une épicurienne expression d'aimable polissonnerie. Il me faisait l'effet d'un Chérubin de cinquante-cinq ans...

— J'aime les poètes, moi, s'écria-t-il , et j'aime la poésie! Je lis tous les vers qu'on m'envoie et j'apprends par cœur ceux qui me plaisent le mieux...

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Faites une comédie en vers, n'eût-elle qu'un acte... Je lui avouai que j'avais peu la veine comique et que je préférais la poésie intime et agreste.

— Vous aimez la poésie rustique?... Je comprends ra... Il y a tant de choses à décrire dans la campagne, quand on sait observer... Tenez, voyez-vous là-bas ce lilas en fleurs?.... Eh bien! je le contemple pendant des heures sans me lasser... N'importé, essayez d'écrire une comédie en vers ! . . .

La poésie rustique nous avait amenés à parler de Théocrite et il en causait en homme très documenté, avec un sincère enthousiasme. Je faisais chorus. Nous nous rappelions l'un à l'autre les Magiciennes, les Tlialysies, les Pêcheurs, et aussi le Moretum de Virgile. A propos de ce dernier poème, je lui citai un passage de son roman des Gaîtés champêtres, où il avait très ingénieusement transporté le début du Morelum. Un jeune sourire épanouit sa bouche gourmande.

— Ha ! ha l s'écria-t-il avec satisfaction, vous vous en souvenez?... Eh bien^ croiriez-vous que personne n'en a rien dit, h l'exception de Sainte-Beuve?... Vous êtes le second qui ayez remarqué ce passage. Le livre est oublié ; il s'est mal vendu ; c'est pourtant un de mes meilleurs... J'aime mes livres ! je n'en parle pas le premier, mais quand on m'en parle, je ne fais pas la bégueule... Oh! les poètes grecs, leurs moindres fragments sont des pierreries lumineuses qui mettent l'esprit en joie... Vous rappelez-vous ce vers d'Homère, h propos d'un jeune homme tué dans la mêlée : « 11 tomba, sourit et mourut... » Est-ce beau?... Il ne s'arrêtait plus, les citations poétiques coulaient sur ses lèvres, tandis que le soleil de mai inondait le jardin, que les fauvettes rossignolaient et que les lilas balan-

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çaient leurs tiges empanachées. J'admirais cet <îsprit alerte et bienveillant. Il venait d'échouer à l'Académie et il n'avait pas une parole amère contre ceux qui lui avaient préféré Dufaure. Une heure s'était passée. Je me levai tandis qu'il répétait encore avec une sorte de délectation : « Il tomba, sourit et mourut... »

— C'est beau, le printemps, reprit-il, c'est beau, la jeunesse !... Tenez, hier, à cette place, j'ai ramassé un moineau, un paillard de moineau... Il s'en était tant donné qu'il ne pouvait plus bouger... Eh bien, il en est revenu, le drôle !... et il a repris-sa volée pour aller de nouveau courir le guilledou... Ma parole, il me faisait envie !

Lk-dessus, toujours riant, il me tendit la main et comme je touchais le seuil, il me cria encore ; « Quand votre volume aura paru, apportez-le-moi !... » Je m'en allai, enchanté de ma visite et, le lendemain, je pris à regret un train qui me déposa à Bar-le-Duc dans la soirée.

Pendant le premier mois qui suivit ma transplantation, j'eus grand'peine à me ravoir. Le temps était pluvieux ; les rues solitaires et boueuses donnaient à la ville l'aspect d'un grand village maussade. J'avais la nostalgie de la Touraine. A travers la pluie, la vallée de rOrnain étroite et monotone, balayée par un vent âpre, m'apparaissait, inhospitalière et sans couleur. Un dimanche soir pourtant, après une ennuyeuse journée de visites officielles, comme je descendais de la ville haute, j'aperçus, par delà les coteaux de vignes, nos bois de hêtres aux cimes moutonnantes. Je les revoyais pour la première fois, les bois de ma prime jeunesse ! et j'éprouvai tout à coup une sourde joie, une réconfortante émotion, pareille à celle de ces soldats grecs

dont parle Xénophon, lorsque, après les anxieuses péripéties de la retraite des Dix-Mille, ils virent enfin la mer de Grèce bleuir à l'horizon. Le temps qui était redevenu plus aimable, m'aida à me réaccoutumer h nos modestes collines où les vignes allaient fleurir, h nos forêts où les muguets foisonnaient. Ce pays du Barrois est généralement sec et un peu uniforme. Les collines sont basses ; les horizons bornés ; les plaines sans relief; mais les forêts y sont étendues, accidentées, profondes et cela sauve tout. C'est une nature sobre, assez rude, mais elle a la saveur d'un pain de ménage odorant et sain, qu'on goûte d'autant mieux, après s'être nourri de pain de luxe. J'arrivai ainsi insensiblement à savourer les humbles beautés de la terre natale ; je pus de nouveau travailler et annoncer à Tristan que je m'étais remis au Cousin, et que je comptais le lui envoyer, complètement refondu, vers la fin du mois de juin.

J'espérais, en effet, en avoir fini avec mon manuscrit à l'époque indiquée, mais j'avais compté sans les distractions imprévues qu'allait m'offrir la vie de province, si calme et monotone d'ordinaire. Par suite de circonstances exceptionnelles et trop longues à détailler, il y avait en ce moment dans ma petite ville une société mondaine très en l'air et fort amoureuse de plaisir. Elle était composée de citiq ou six jeunes femmes et jeunes filles du cru, de professeurs du lycée, tout frais émoulus de l'Ecole normale, et d'un jeune ménage parisien en villégiature. Pendant les chaudes soirées d'été, cette société se réunissait dans un bois voisin des faubourgs, on y soupait et on y jouait des charades sous les arbres, Avec accompagnement de musique. Les musiciens étaient recrutés parmi les harpistes napolitains qui

erraient sur le champ de foire et qu on embauchait pour la soirée. J'avais été choisi comme imprésario et chargé de composer le scénario de ces comédies improvisées. Rien d'exquis comme nos réunions à la nuit tombante, tandis que la lune se levait h l'horizon et qu'au loin scintillaient les lumières de la ville assoupie. Dans l'air tiède flottait l'odeur des vignobles en fleurs, qui avoisinaient le taillis. Les jeunes femmes en robes claires, avec des roses au corsage et dans les cheveux, jouaient leur rôle à merveille. C'était un aimable décaméron où chacun se livrait librement aux fantaisies de son imagination. Dans ce milieu très artiste, un peu fou et nullement prude, on se serait cru à cent lieues de la province. Les massifs de verdure étaient semés de lanternes vénitiennes, qui éclairaient d'une mystérieuse lueur les mousselines neigeuses, les bras nus, les yeux brillants et les têtes enguirlandées. On se promenait en groupe sur les terrasses, on fleurelait, on se murmurait des madrigaux, et parmi les feuillages argentés par le clair de lune, le long des allées de rosiers, planait comme un .ressouvenir des fêtes galantes de Watteau.

Parfois aussi, avant lo dîner, on exécutait des fugues à travers les champs et les vignes. Je me rappelle toujours, sous l'oblique soleil de juin, un grand champ de blé onduleux, où les jolies promeneuses disparaissaient jusqu'à mi-corps ; on n'apercevait plus que le haut du buste légèrement décolleté et les figures rieuses aux cheveux envolés. Et ce fut, dans ce carré de blé doré, que je rencontrai pour la première fois la charmante fée, qui devait dix ans plus tard être pour moi la compagne des bons et des mauvais jours, et que j'ai chantée sous le nom de « la Payse ». En ce temps-là.

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elle comptait vingt ans à peine : grande, Svelte, blanche avec les cheveux d'un blond fauve frisottants sur le cou, elle avait toutes les grâces de l'esprit et du corps. Elle habitait Paris, mais était Lorraine d'origine, avait été élevée dans un village, et unissait h une culture raffinée un goût très vif pour les choses et les gens de la campagne. Primesautière, naturelle et franche, elle était surtout d'une beauté et d'une sensibilité rares. Comme une source limpide, une réveillante gaîté jaillissait de ses lèvres spirituelles, tandis que parfois, cependant, une soudaine tristesse embuait ses exprèssifs yeux verts. Je la revois encore faisant parmi les épis une razzia de coquelicots et de bluets. A un certain moment, une tige rebelle ne cédant pas assez vite sous ses doigts impatients, elle se pencha, la bouche entr'ouverte, et se mit en devoir de couper la plante avec ses dents. Gomme je lui remontrais qu'elle risquait de se meurtrir les lèvres, nos regards se croisèrent et je demeurai troublé par la magnétique lueur de ses grands yeux verts. Je ne me doutais guère alors de ce qu'elle serait pour moi dans l'avenir, mais ce regard me remua jusqu'au fond du cœur et je cheminai tout rêveur dans le sentier, tandis que les promeneuses en robes blanches s'en revenaient coiffées de folles herbes et de fleurs sauvages...

Cette existence dissipée n'était guère propice à un travail suivi; néanmoins elle me mettait en verve et donnait à mon imagination un branle et une envolée dont la nouvelle, je crois, profita. Vers la fin de juillet, j'adressai à Tristan le manuscrit entièrement refonda : « Voici le Cousin, lui écrivais-je; comme vous le verrez) il a été un peu changé en nourrice. Le débuta été abrégé; dans la seconde partie surtout, le récit a

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été remanié et j'y ai ajouté trois chapitres entièrement neufs. Lisez attentivement et indiquez vos observations à l'encre rouge ; j'en tiendrai compte en recopiant le manuscrit que j'expédierai ensuite à Buloz. » Cinq jours après, Tristan ravi me répondait : « J'ai relu plus de trois fois la nouvelle et je la trouve maintenant très intéressante, très poétique et bien menée. Mes compliments pour les chapitres qui sont de vous seul et mes compliments pour les corrections. La lecture de cette œuvre refondue a été pour moi une initiation, une leçon de goût, de tact et d'art... Je suis persuadé que la /^crùe acceptera le Cousin... Bravo... collaborons encore ! »

Tandis que je recopiais le manuscrit, mon ami rece* vait à son tour son changement et, par une heureuse coïncidence, il était nommé sous-inspecteur à Langres, dans le pays même où nous nous étions connus et liés. Le Cousin fut envoyé à la Revue vers la fin d'août et j'attendis impatiemment une réponse. Les jours s'écoulaient, je ne voyais rien venir et je passais par toutes les alternatives de l'espoir et du désenchantement. Tantôt je me disais que le Cousin ne pouvait être refusé, je m'en remémorais toutes les belles qualités et le succès me paraissait certain; tantôt je ne lui voyais que des défauts, des longueurs, des invraisemblances et des fadeurs, et je n'aurais pas mis un liard dans son jeu. Le temps lui-même, devenu mauvais, ajoutait à mes tristes pressentiments; l'automne était grincheux: un grand vent mêlé de pluie courait dans les arbres, les premières feuilles jaunes tourbillonnaient. Partout un parfum de déclin et de défaillance. Au fond de mon cabinet d'étude, j'entendais la rafale pleurer dans les couloirs; les gouttières ^des toits s'écoulaient avec des

clapotements monotones et dans un angle des boiseries, une araignée ourdissait sa toile, avec un petit bruit semblable au tic tac d'une montre. Je me sentais imprégné de découragement et de mélancolie... Enfin la réponse de la Revue arriva en octobre. Le Cousin était reçu et on me l'envoyait en première épreuve. « 11 ne reste plus, écrivait de Mars, que deux questions : le titre et la signature. Sur ce dernier point, nous croyons qu'il y a moyen de tout concilier. Cette première œuvre devant être suivie de quelques autres, au lieu d'une signature collective nous pensons qu'il vaudrait mieux adopter une signature alternée — tantôt la vôtre, tantôt celle de votre collaborateur. La série pouirràit prendre un caractère d'unité, grâce à un titre général : Etudes ou Récits de la Touraine. Pour le moment, op placerait votre signature au bas de la première nouvelle, et un autre récit, dont vous réuniriez tous deux les éléments sans peine, porterait la signature de votre ami,.. Quant au titre, je proposerais « 'l'Abbé Daniel » avec un sous-titre, indiquant une série. J'attends sur ce point un mot de vous, avec l'épreuve que vous recevrez ce soir.., »

En ce monde il n'est point de parfaite allégresse.

Cette question de la signature me laissait tout; décontenancé. Je communiquai immédiatement la lettre de M. de Mars à Tristan. Par retour du courrier celui-ci me répliqua : « Quant à la signature, je m'abandonne entièrement à vous. Tout ce que vous ferez sera bien fait. J'aurai le moins d'arrière-pensée qu'il sera possible à mon égoïsme... Ce n'est pas vous qui avez demandé cela. On nous y contraint. Ou la nouvelle ne paraîtra. pas ou elle sera signée d'un seul nom, et

j'aime mieux qu'elle paraisse sous votre nom seul que de, ne paraître pas. Insiste» encore cependant pour la double signature, mai^ tout en insistant, ne résistez pas et n'en faites pas une condition sine qua non. Si vous ne réussissez pas, signez seul, je vous y autorise et je vous le demande... » Mon insistance, hélas! se heurta contre le parti pris de Buloz et la nouvelle parut le 1" novembre 1863, sous ma signature et sous le titre de V Abbé Daniel, étude de la vie de campagne.

Quelques jours après la publication, je reçus une nouvelle lettre de M. de Mars : « M. Buloz, qui est absent, a fixé avant son départ le montant de vos droits pour l'Abbé Daniel et je vous envoie la somme qui vous est allouée sur le taux de deux feuilles, selon l'ancien usage de la Revue (400 fra^ncs). » La nouvelle avait trois feuilles, mais l'usage établi par le Directeur voulait que les deux premières feuilles comptassent seules pour le paiement. Buloz prétendait qu'il agissait ainsi pour forcer les auteurs h être concis et sobres! M. de Mars ajoutait : « Le numéro du 1" novembre a été envoyé à votre collaborateur. Nous espérons que la série ainsi commencée se continuera, que votre ami y interviendra à son tour, comme signataire, et nous ne demanderons pas mieux que de resserrer, par le roman, les liens qui s'étaient déjà formés entre nous par la poésie, » J'expédiai à Tristan la lettre et la moitié de nos honoraires. D'après ce qui me revenait de droite et de gauche, VAbbé Daniel avait un joli succès; on louait la ^simplicité émouvante de cette idylle tourangelle, la fraîcheur des paysages et surtout le caractère original de l'abbé. Il fallait battre vivement le fer et j'exhortai mon ami à profiter de la réussite pour reprendre promptement notre collaboration. Tristan

éperonné par Taubaine des 200 francs, et par la perspective de signer seul notre prochaine œuvre, se mit h la besogne et m'envoya six semaines après le scénario de la seconde nouvelle. Cette fois, il contait l'histoire d'un amour très pur, éclos au fond de la campagne entre un juif et une jeune fille catholique. Gomme pour le Cousin, il ne s'était nullement préoccupé de préciser le milieu ; cela se passait dans un village imaginaire quelconque. De plus, les caractères étaient à peine dessinés et le sujet, moins intéressant que VAhhé Daniel, manquait de nouveauté. Il fallait se rattraper sur les détails. J'eus fort k faire pour mettre la nouvelle sur pied. Je la récrivis tout entière, je m'efforçai de donner de la vie aux personnages et de les bien envelopper dans l'atmosphère du pays tourangeau où je les avais placés ; j'y ajoutai des scènes de mœurs locales et je m'ingéniai à trouver un dénouement moins prévu. Quand j'eus terminé mon travail, qui me prit une partie de l'hiver de 1864, je communiquai le manuscrit à Tristan; il approuva ce que j'avais fait el j'adressai le récit à la Revue... 11 fut accepté, — mais à correction. On demandait des coupures, et en même temps quelques additions pour rendre le dénouement plus neuf; enfin on me priait de renvoyer le tout avant le 15 avril. Je m'exécutai; mais je ne me dissimulais point que, malgré les remaniements, Suzanne (c'était le titre ds la nouvelle) ne valait pas l'Abbé Daniel. « Telle qu'elle est, écrivais-je à Tristan, je ne la crois pas très empoignante; et j'ai bien peur que Buloz n'élève encore des objections. » Enfin les premières épreuves arrivèrent; seulement, ainsi que je l'avais prévu, elles étaient accompagnées d'une lettre où M. de Mars demandait un autre dénouement. Cela devenait

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grave et je partis pour Paris afin de m'en expliquer verbalement avec les gens de la Revue. Je fus reçu par Buloz, que je trouvai tisonnant au coin du feu. En me voyant entrer il prit son air le plus grognon : « J'ai passé la matinée à vous lire, ah !.., ça ne vaut pas VAhbé Daniel!... Les per&onnages manquent de relief et puis il y a trop de religiosité et de sentimentalisme, il faut revoir tout cela et changer le dénouement. » Là-dessus, je m'emportai. Je déclarai que la nouvelle me semblait suffisamment intéressante, qu'il ne s'agissait pas de religiosité, mais d'une question religieuse qui était dans l'air, et que, de plus, les personnages avaient du charme et de la vie. Je fis en outre remarquer au féroce Directeur de la Revue, qu'il trouvait mauvais tout ce que M. de Mars avait précisément trouvé bon. « De Mars ne fait que des sottises, s'exclama Buloz; je lui ai cent fois répété que lorsqu'un manuscrit ne l'empoignait pas à la première lecture, il fallait le refuser!... Or votre nouvelle n'e$t pas empoignante... Elle finit en queue de poisson!... Tenez, passez dans la pièce à côté, on vous donnera une plume et de l'encre et vous récrirez le dénouement... Il faut que vous nous tiriez de là! » Pour le coup, je me révoltai tout net; je lui déclarai que je n'étais pas homme à improviser un dénouement, le couteau sur la gorge, et que je refusais de me laisser claquemurer. Je consentis néanmoins à remporter l'épreuve, j'y opérai quelques retouches et la renvoyai, en jurant que je ne la modifierais plus.

Je supposais que Buloz ayant dépensé 200 francs de composition et de corrections, finirait par s'amadouer et publier le récit tel qu'il était; mais j'avais affaire à plus entêté que moi. Le numéro du 1" mai parut sans nouvelle ni roman et je n'entendis plus parler de rien

jusqu'au 16, où je reçus une épître écrite de la propre main du tyran de la Revue, qui me pressait de lui donner satisfaction : « Votre silence, me disait-il, m'a fait relire deux fois votre nouvelle pour savoir froidement si je me trompais. Faut-il vous le dire, monsieur, je ne me suis trompé qu'en étant plutôt indulgent que sévère. Je suis sûr que vous conduiriez votre ami à un échec certain. Voilà pourquoi, dans son intérêt et dans le vôtre aussi, bien que vous ne signiez pas, j'ai cru devoir différer la publication de Suzanne. Et pourtant, si vous vouliez écouter les conseils de ma longue expérience, si vous étiez surtout disposé à faire un effort, vous pourriez tout réparer... Mais il faut un effort sérieux. Pour moi, je crois que vous devez au moins le tenter, d'autant mieux que c'est la signature de votre ami qui est en jeu... »

Gomme la sœur de M. Dombey, dans Dickens, il répétait : « Faites un effort » ; mais je n'étais plus d'humeur à l'écouter et la seule idée de relire Suzanne me donnait des nausées. Je répondis que je me sentais incapable de trouver un autre dénouement et je le priai de s'adresser directement à Tristan, qui se montrerait peut-être plus docile. Ce fut ce qu*il fit, et Tristan, moins sage ou moins entêté, consentit à tenter l'effort demandé. On lui renvoya les épreuves et, pendant deux mois, il se retourna en vain les ongles pour satisfaire les gens de la Revue qui sollicitaient toujours de nouveaux remaniements; un beau jour, n'en pouvant plus, il jeta le manche après la cognée, et la malheureuse Suzanne resta sur le marbre.

Je m'imaginais que tout était fini et j'en avais fait mon deuil, quand, un an après, à Paris, je reçus la visite d'un secrétaire de la Revue. La, nouvelle était

toujours sur le marbre, Buloz s'impatientait et tenait à ne pas perdre ses frais de composition ; il me conjurait de me laisser attendrir et de trouyer un dénouement. Je l'envoyai promener, mais il ne se tint pas pour battu. Ce diable d'homme avait l'âme persévérante. Chaque année, pendant quatre ans, vers la fin de décembre, je voyais arriver un de ses secrétaires : « M. Buloz est désolé, murmurait-il, il voudrait en finir avec Suzanne. . . Ne pourriez-vous faire un dernier .

effort?» Je m'obstinais à répondre : «Jamais de la I

vie ! » et nous en restions là pendant un an.

Dans l'intervalle, j'avais publié deux nouvelles qui avaient été bien accueillies et Buloz me traitait déjà avec plus de confiance. A la fin de 1869, il me dépêcha de nouveau Deschamps, l'administrateur de la Revue, qui recommença l'antienne : « M. Buloz vous supplie en grâce de terminer Suzanne'', vous lui rendrez un signalé service et il vous en saura gré. » L'entêtement de l'ours savoyard me touchait, et de guerre lasse je répondis : «Eh bien! dites à M. Buloz que je lui rendrai le service qu'il demande, à une condition : c'est qu'à l'avenir, il me paiera mes vers. » Deschamps jura que son patron en passerait par où je voudrais, et on m'envoya une épreuve. A cette époque, j'avais déjà plus d'expérience et plus de métier. J'inventai un dénouement heureux, je récrivis la fin de la nouvelle (^t elle parut le 15 janvier 1870, avec la signature de Tristan, sous le titre de : Suzanne Descharmes, Souvenirs du Poitou.

Seulement quand, confiant dans la parole du patron. J'envoyai un mois après un paquet de vers à la Bévue y Buloz ne refusa pas de les payer, oh! non...; mais il refusa le manuscrit, sous prétexte qu'il était trop long...

L'histoire de VAbbé et àQ Suzanne m'a entraîné plus loin que je n'aurais voulu. Je reviens en arrière et reprends le récit de mes impressions en pays barrois. Je savais que j'y devais rester un an tout au plus, et maintenant que j'étais ressaisi par le charme de cette province oii s'étaient écoulées mon enfance et ma première jeunesse, je me hâtais d'en déguster l'originale saveur, d'en respirer à pleins poumons la senteur forestière. J'avais été introduit dans la famille d'un pasteur protestant qui habitait la Ville haute et dont les ancêtres avaient émigré en Angleterre, à la révocation de l'Édit de Nantes. Je rencontrais chez lui une petite colonie anglaise installée dans les quartiers solitaires de la vieille ville, et je m'étais lié notamment avec une dame écossaise, nommée Mrs Jenkin, qui collaborait à plusieurs périodiques d'outre-Manche. Elle avait déjà publié à Londres deux ou trois romans : Cousin Stella,' Skirmishing, etc., très appréciés de l'autre côté du détroit, et elle correspondait amicalement avec Ruffini, Lanfrey et Henri Martin. C'était une femme d'une quarantaine d'années, peu jolie, assez bien faite, avec de petits yeux perçants et très spirituels. Aimable et bonne, ayant une grande largeur d'esprit, elle appartenait au parti protestant libéral et

comptait pa^mi les fervents partisans de l'unité italienne.. Abonnée de la Revue des Deux Mondes, elle y avait lu Sylvine et, comme elle aimaU la poésie, elle m'accueillit avec cette cordialité britannique qui vous met sur-le-champ ai home. Je passais dans sa maison de nombreuses soirées, et je m'y trouvais en plein milieu, lettré et artiste. Je m'étais remis à l'anglais; nous lisions ensemble Wordsworth, Keats, Shelley, Tennyson, et de plus j'entendais chez elle d'excellente musique. Son salon, dans ce petit coin du Barrois, était pour moi une véritable oasis poétique ; elle joignait à une culture variée, un jugement très sûr, un goût très exercé, et ses conseils me faisaient grand bien.

Après avoir redouté le séjour de Bar-le Duc, j'y vivais au demeurant fort heureux, partageant mes journées entre un agréable commerce littéraire et de longues promenades à travers bois. Pendant les premières semaines de l'été, la vallée de l'Ornain est pleine de fraîcheur; toutes les nuances du vert s'y succèdent: vert doré des prairies, vert tendre des vignobles, vert bleu et vaporeux des forêts à l'horizon. Au mois de juin, ces forêts du Barrois sont adorables. Partout des chants de rossignols, des sifflets de merles, des roucoulements de ramiers et le double appel mélancolique du coucou invisible. Partout un foisonnement de fleurs sauvages dont les noms seuls suggèrent des rêves idylliques et de mythologiques symboles : l'ancolie bleue, l'acte en épis, la circé, l'anémone Sylvie, la dame d'onze heures, l'aspérule odorante, le mayanthème... Je me plongeais dans la verte profondeur des futaies comme en un bain enchanté. J'y évoquais des ombres fuyantes de dryades et de napées. C'était une amoureuse griserie, mais tout autre que la sensuelle griserie

de la Touraine. Elle avait quelque chose de plus pur, de plus fort, de plus idéal. Je trouvais dans, la verdure de la, forêt une inspiration féconde, réconfortante, autrement efficace que dans la molle atmosphère tourangelle. J y buvais une sève de poésie tonique et salubre, et j'en revenais mieux préparé à la lutte pour la vie.

j'allais, en effet, avoir besoin de toutes mes forces pour triompher des résistances opposées à la réalisation de mes projets. J'arrivais h un tournant de route où devait se décider mon avenir. J'attendais chaque jour ma nomination à un emploi supérieur, mais je n'avais aucune ambition administrative et mon seul désir était d'obtenir un poste à Paris. Ma famille, au contraire, voulait me conserver près d'elle et m'y voir suivre tranquillement la filière. Or plus que jamais je me répétais le mot de Balzac : « Tout artiste qui reste en province passé trente ans est perdu pour l'art. » Je sentais qu'à Paris seulement je pourrais trouver un éditeur, publier mes vers et me frayer un chemin dans le monde des lettres. Je ne me souciais pas de contrecarrer ouvertement la volonté paternelle, en donnant ma démission et en me jetant sans ressources pécuniaires dans les hasards de la vie parisienne. Il me fallait donc avant tout m'assurer d'une position qui me permît de vivre honnêtement à Paris, en attendant que la littérature me donnât le moyen de subsister sans rien coûter à ma famille. Précisément mon nouveau Directeur général venait de créer des emplois de rédacteurs à l'Administration centrale et les titulaires devraient être choisis parmi les rédacteurs de province. C'était tout à fait ce qu'il me fallait; seulement il y avait beaucoup d'appelés et peu d'élus : neuf ou dix

tout au plus pour toute la France. Je posai bravement ma candidature et je fis plusieurs voyages à Paris afin de me ménager des intelligences dans la place. Malheureusement je n'avais au ministère aucun ami influent et on ne me cachait pas que les protecteurs jouaient un grand rôle dans l'affaire. Je savais toutefois que le Directeur général, ayant lu l'Abbé Daniel, se montrait bien disposé et j'espérais un peu être compris dans la première promotion. Il n'en fut rien; au lieu de m'appeler à Paris, on me nomma à Amiens où je fus chargé du service domanial maritime dans la zone comprise entre la baie d'Authie et le Tréport. A la vérité, on me fit entrevoir que ce n'était qu'un acheminement vers l'Administration centrale et, avec ce bon billet à la Châtre en poche, je m'en allai prendre possession de ma nouvelle résidence.

De ce séjour dans la Somme je ne garde en mon souvenir que l'impression confuse de six mois de vie nomade et laborieuse. Allées et venues continuelles d'Amiens à Saint- Valéry, pérégrinations à travers les renclôtures de l'Authie, les dunes du Grotoy, les sables mouvants de Gayeux et les prés salés de la Bresle. Sur le fond grisâtre de cette existence vagabonde deux ou trois épisodes à peine se détachent' avec un peu de netteté et de couleur :

D'abord mon passage h Paris au moment de ma nomination. Je me revois dans une chambre de V Hôtel Sainte-Marie, en compagnie de l'ami Tristan qui est venu y passer cinq jours avec moi. La matinée est pluvieuse, le jour maussade. Tristan, encore au lit, me regarde d'un air apitoyé endosser ma redingote noire et. me préparer à rendre visite aux gros bonnets de l'Administration, Tristan n'a pas un grain d'ambition

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et, en se recroquevillant dans ses couvertures, il me plaint ironiquement de courir au ministère par cette pluie battante. Me voilà cheminant le long des arcades de la rue de Rivoli et de la rue Castiglione. Je monte avec un léger frisson Tescalier J de l'administration des Domaines et j'entre dans l'antichambre encombrée de solliciteurs. Enfin mon tour arrive et je suis admis dans le cabinet directorial : une grande pièce à boiseries blanches, décorée dans le style du premier Empire, avec, au milieu, un magnifique bureau aux cuivres ciselés p<ar Gouttières et qui a dû appartenir à quelque fermier général. Mon grand chef est adossé à la cheminée; c'est un homme d'une quarantaine d'années, svelte, maigre, blond et pâlot, avec des moustaches et une impériale, des yeux vifs, froidement fouilleurs.ll est vêtu négligemment d'une jaquette noire, <^'un pantalon à carreaux bleus, dans les poches duquel ses mains s'enfoncent sans souci du décorum. Je le remercie de m'avoir nftmmé à Ainiç^Sj mais je ne lui cache pas que mes prédilections sont, toujours pour l'emploi de rédacteur à Paris. Il sourit vaguement et me répond d'un ton bref que le nombre des emplois disponibles est petit et le nombre des solliciteurs très grand, mais qu'il se souviendra de moi, le. cas échéant : a Je sais, ajoute-t-il, que vous vous occupez de littérature ; mon Dieu, je rie m'oppose pas à ce que mes agents emploient leurs loisirs « à des jeux d'esprit » ; mais leurs loisirs seulement!... Je vous ai nommé à un poste de combat, t4çj[iez.,de vous y distinguer...» Puis avec un beau i^(^f^4^dministratif : « Allez, et faites-nous de bonne he^jjgne!... » Et me revoilà dans l'escalier, regrettant dç n'avoir pas insisté davantage...

..TTT Saint- Yalery, au mois d'août, pendant les régates.

Un matin bleu et limpide. J'ai quitté la ville en compagnie d'un ancien camarade de collège retrouvé à Amiens, et bâton en main, nous avons projeté de longer la mer jusqu'au Tréport. Nous gagnons Cayeux, un triste village à demi enfoui sous les sables et où l'on a comme un avant-goût du Sahara. Un talus de galets sépare la dune de la mer grise et sauvage, dont le ressac bat la grève avec un bruit lugubre. De là, en cheminant sur le sable à marée basse, nous atteignons le Bourg d'Ault, qui semble un village breton égaré en Picardie. Bâtie dans l'échancrure de deux hautes falaises crayeuses, l'unique rue du Bourg dévale vers la mer, avec ses maisons à pignons sculptés et la vieille tour normande de son église rongée de mousse. Nous y faisons halte pour déjeuner et n'en repartons qu'au soleil déclinant. Le soir tombe, une cloche tinte dans l'église ; des baigneurs et des baigneuses regagnent languissamment leur logi^ et; dans le fond, la mer houleuse et verdâtre poursuit sa plainte. N(fus grimpons sur la falaise et nous continuons notre route dans une demi-obscurité. La nuit est tout à fait descendue; un profond silence nous enveloppe; le ciel fourmille d'étoiles. A cent pieds au-dessous de nous, nous entendons les vagues qui s'enflent et remontent à l'assaut du rocher. Puis la lune qui se lève du côté de Dieppe, jette sur la Manche un long réseau d'argent et nous permet de nous rendre compte de la beauté dé cette mouvante étendue. Au loin, le phare tournant de Dieppe apparaît et disparaît tourna tour comme un énorme feu follet. Pas un bruit, si ce n'est la profoiule respiration de la mer. Nous montons et redescendons un sentier capricieux qui longe la marche de la falaise. Nous récitons des vers, nous évoquons les souvenirs

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communs dé notre vieux collège et notre enthousiasme nous empêche de nous apercevoir de la fatigue. Knfm vers dix heures nous distinguons les lumières du Tréport et nous y descendons, affamés, pour souper et nous coucher...

— Saint-Valery encore, mais cette (fois par un tiède déclin d'automne. La saison tire à sa fin ; pourtant on prend encore des bains dé mer mitigés d'eau de Somme. Dans cette modeste station assez mal fréquentée, tout est à l'avenant : demi-toilettes, demi-fortunes, demi-monde, demi-vertus. Un après-midi, à l'heure du bain, nous voyons arriver sur la jetée deux dames très coquettement habillées. La plus jeune a dix-huit ans au plus; la mère, assez bien conservée, est une petite brune, grassouillette, avec des traits chiffonnés et fanés. La jeune fille est bien faite, agréablement formée, brune comme sa mère, avec un teint d'une blancheur éblouissante. Tandis que la maman s'assied à l'ombre pour lire un roman, la fille, entrée dans une cabine, eu sort dix minutes après, vêtue d'un costume de bain très collant, très écourté, et coiffée d'un filet de chenille rouge qui emprisonne la masse de ses cheveux noirs. Elle descend vers* la plage, plonge dans l'eau, s'y ébroue, puis brusquement enlève sa résille qu'elle lance sur le sable. Son opulente chevelure ruisselle, encadrant étrangement ce blanc visage, où brillent deux yeux noirs, vifs et câlins..: — Le soir, je les retrouve à la table d'hôte. La mère est veuve d'un gentillâtre du voisinage, qui l'a épousée in extremis pour régulariser une liaison déjà ancienne et pour légitimer la petite, qui se nomme Jacqueline. Ces dames habitent hors de la ville, aux Gorderies, un pavillon situé à la lisière des bois. Entre baigneurs,

on se lie vite... Je suis le voisin de table de Jacqueline et je ne me prive pas de causer avec elle. — Intelligente, expansive, nullement façonnière, elle a une certaine culture et semble fort avancée pour son âge. Elle a dû être élevée à la diable, dans un milieu demi-artiste et demi-bohème ; mais elle garde avec cela des étonnements candides et une inconscience (Ju mal qui empêchent de pï'endre avec elle de trop grandes libertés. Sa conversation est assez amusante. Elle raffole de Musset et a lu Balzac. Un soir. que nous dissertons sur les parfums préférés, je lui cite un passage du Lys dans la Vallée où Vandenesse parle de la senteur qui émane des prés en fleurs : « Une petite herbe, la F louve odorante, est un des principes de cette harmonie de parfums amoureux. Aussi personne ne peut la garder impunément près de soi... »

— Vraiment, dit Jacqueline, en ouvrant tout grands ses yeux noirs humides, il y a une herbe pareille?... Je voudrais la connaître !...

La mère ne gêne nullement nos entretiens ; au contraire, elle paraît charmée de cette intimité. J'accompagne ces dames à la promenade ; nous prenons le thé ensemble, en rentrant — et parfois, avec quelques baigneurs et baigneuses, nous organisons des piquenique aux environs. La campagne est charmante : très verte, très accidentée, ayant déjà la fraîcheur plantureuse et robuste de la nature normande. Un après-midi, nous allons dîner en bande au bois des Bi*uyères. La compagnie est assez mêlée : le côté des hommes, où des peintres et des officiers de la garnison prochaine sont en majorité, a encore un peu de tenue ; mais le côté des dames exhale une forte odeur de balais rôtis. La présence de Jacqueline, la seule jeune fille de cette

société panachée, ne refrène ni les langues ni les gestes ; elle n'arrête ni les plaisanteries s^alées, ni les privautés gaillardes. Au dessert, on se jette des fruits à la tête et on boit dans le verre de sa voisine. Agacée et très nerveuse, Jacqueline se lève brusquement et annonce qu'elle va cueillir un bouquet dans les prés. Je quitte ma place à mon tour et j'offre de l'accompagner.

— C'est ça, dit la mère avec empressement ; allez, jeunesse !... Ne vous perdez pas en chemin surtout...

— Appelez-nous quand vous partirez, recommande la jeune fillq, nous vous rejoindrons sur la route !...

Serrée dans un mantelet, dont ses bras croisés tendent l'étoffe sur son jeune buste ; avec une ondulation lente de tout le corps, elle descend un sentier caillouteux. Je la suis, admirant la grâce voluptueuse de sa démarche. Derrière nous, le jour se meurt doucement ; lèvent nous apporte les rires des convives du piquenique. Nous arrivons à la prairie déjà veloutée par la vapeur du soir.

— Voici, dit Jacqueline en riant, le cas de nous édifier sur la flouve odorante. Trouvez-moi cette herbe merveilleuse...

Je lui montre la frêle graminée aux épis blonds, qui donne au foin son odeur amoureuse. Elle cueille çà et là des menthes, des reines des prés et des flouves, penche son blanc visage sur ce sauvage bouquet et entre les tiges, je vois luire ses yeux ensorcelants. Cependant la prairie s'enténèbre ; il est temps de revenir sur nos pas. Nous regagnons la 'pelouse où on a dîné... Plus personne ! Nos compagnons sont partis sans s'inquiéter de nous. Jacqueline reste suffoquée et se mord les lèvres. Elle essaye de sourire d'abord pour masquer son humiliation, puis ses yeux se mouillent et tout d'un

coup son chagrin éclate violemment. Je veux la consoler, je lui prends affectueusement les mains. Dans une crise de larmes, elle se laisse tomber dans mes bras en sanglotant :

— Voyez comme on me traite I... Ma mère me plante là... Pourvu qu'elle s'amuse., le reste lui importe peu... Ah ! je suis trop malheureuse !. . .

Ces larmes, cette jolie tête roulée sur ma poitrine, le parfum de ces cheveux noirs à portée de mes lèvres, me troublent absolument ; je murmure des phrases incohérentes, je couvre de baisers les yeux et le cou de Jacqueline... Elle se serre tendrement contre moi en criant: — Je suis lasse de cette vie-là... Je voudrais m'en aller bien loin... bien loin ! "

Ces derniers mots me ramènent dans le sentier battu de là réalité. Je compte repartir le lendemain pour Amiens. Je ne veux ni épouser Jacqueline ni abuser de cette minute d'abandon ; par conséquent je m'efforce de rattraper mon sang-froid.

— Calmez-vous, dis-jc paternellement, votre mère a sans doute pensé que nous prenions les devants... D'ailleurs, les Gorderies ne sont pas loin et nous y arriverons dans une demi-heure.

Je lui offre mon bras et nous cheminons rapidement le long de la route obscure. Elle est devenue taciturne. Un frisson lui secoue les épaules ; de temps à autre elle lève vers moi un regard humide qui semble me murmurer : « Emmenez-moi... voulez- vous? » et qui me met une inquiétante chaleur dans les veines. Mais je tiens bon, je suis héroïque. Nous continuons à marcher silencieusement et nous atteignons enfin les Cordcries, où je remets mon Ariane entre les mains de sa mère, plus surprise qu'émue de nous revoir sitôt... On

m'invite à entrer, je refuse... Alors Jacqueline se retourne vers moi, m^ lance un regard farouche : «Adieu! » s'écrie-t-elle et elle disparaît...

— Et maintenant je me revois encore à Amiens par une sombre matinée de janvier. Je suis en train d'écrire à la lueur de ma lampe. Ma porte s'ouvre comme poussée par un coup de vent et mon Directeur, le sourire aux lèvres, s'avance avec une lettre à la main :

« Gachotier, murmure-t-il, tous mes compliments ! Vous nous quittiez et vous ne nous en disiez rien ! »

Je le regarde ébaubi ; il me tend la dépêche officielle et je la parcours avec un sursaut de joie : le ministre m'informe que je suis nommé rédacteur à TAministration centrale et m'invite à me rendre à Paris avant le ISjanvier,..

Le jour de mon arrivée au ministère, le premier camarade qui me fit accueil fut Edmond Gondinet. II avait été nommé rédacteur un an avant moi et je l'avais connu pendant les voyages que je faisais à Paris pour poser ma candidature. Un commun point de dépari avait servi à nouer notre intimité — tous deux fils de fonctionnaires, nous étions entrés dans l'administration pour obéir à nos familles et tous deux nous désirions en sortir, dès que la littérature nous assurerait le pain quotidien. — Nous nous rencontrânies dans un couloir, au moment où, sur le coup de midi, il grimpait Tescalier qui menait à son bureau. Il portait la moustache et rimpérialc, ce qui lui donnait une allure militaire qui le faisait prendre, sur le boulevard, pour un officier habillé en civil. Sa physionomie ouverte, éclairée par de beaux yeux au regard fin et pénétrant, souriait avec une expression de bonne humeur. Toute sa personne avait une rondeur cordiale, une simplicité bonne enfant, qui vous mettaient immédiatement à Taise.

— Ha! ha! s'écria-t-il en m'apcrcevant, vous voici enfin des nôtres ! Tant mieux !... Vous verrez qu'on est très bien ici pour travailler... »

Il y était très bien, en effet. Même il avait installé

dans son cabinet un hamac afin de pouvoir y rêver plus à son gré. On lui laissait les coudées franches. Grâce à Tamitié d'Augustine Brohan, qui l'avait recommandé à un personnage haut placé dans le monde officiel du second Empire, on ne le tracassait guère sur l'emploi de ses heures de bureau. Son chef, beau-frère de Sully-Prudhomme, aimait passionnément le théâtre et s'efforçait de lui ménager des loisirs. Gondinet demeurait hors de Paris, à Fontenay-sous-Bois, et ne donnait son adresse à personne, afin, disait-il, de dépister les fâcheux. 11 arrivait de la campagne vers midi ; sitôt installé dans son étroit cabinet éclairé par le jour terne d'une cour intérieure, il endossait son veston do travail, coiffait sa calotte noire, puis tirait d'un carton une cafetière à la Dubelloy et une lampe à esprit-devin. C'était l'heure du café et on voyait entrer à la file deux ou trois camarades qui venaient « tailler une bavette », tandis que la bouilloire chantait sur la table encombrée de paperasses. On tournait la clef en dedans ; on lisait les journaux, on récitait des vers ; des discussions politiques ou littéraires s'engageaient, on s'invectivait même un peu, et tout cela était entrecoupé de sonores éclats de rire qui scandalisaient fort les employés sérieux du couloir.

Vers deux heures, chacun retournait à sa besogne. La mienne consistait dans « la suite et la surveillance du travail » des agents d'une vingtaine de départements. Sous la revision de mon chef et de mon administrateur, j'examinais les rapports des employés de la province, j'appréciais les résultats de leurs recherches et de leur contrôle, et je distribuais avec impartialité l'éloge ou le blâme. Il y fallait du tact et du flair, mais, en somme, ce n'était pas la mer h boire. Au bout do

quelques semaines, j'avais acquis le tour de main nécessaire pour rédiger avec concision et mesure les brèves réponses qu'on envoyait dans les départements. Sauf pour les circonstances graves et exceptionnelles, cela se bornait à une série de formules, dont on se servait invariablement quand les mêmes cas se représentaient. C'était comme une collection de moules à gaufres de toute dimension : « L'Administration regrette que l'emploi du temps soit si mal justifié... L'Administration exprime à M. X toute sa satisfaction... Si M. Z continue à manquer de zèle, l'Administration se verra obligée de lui infliger un blâme sévère. » Tout en itie servant de mes clichés, je me rappelais la crainte respectueuse avec laquelle les vieux employés de province accueillaient ces admonestations. Je revoyais mon père parlant avec une religieuse terreur des décisions administratives: «Si l'Administration le savait... » ou bien: « Qu'en pensera l'Administration?... » Dans mon cerveau d'enfant je me figurais cette sacro-sainte Administration comme une vieille dame sévère et rechignée, armée d'un martinet et d'une balance, occupée sans cesse à peser rigoureusement les méfaits des employés et a leur donner de la férule sur les doigts. Et tout d'un coup j'étais pris d'un fou rire, en songeant que pour le quart d'heure cette vénérable « Administration », c'était moi, un jeune poète plus affairé à" trouver des rimes riches qu'à tourmenter les malheureux agents... J'expédiais rapidement l'éloge et le blâme, et souvent après « la collation » je remontais dans le bureau de Gondinet, pour lui lire un fragment de poème ou un scénario de nouvelle. 11 me donnait d'excellents conseils, car il avait une entente parfaite de l'art de la composition. Ses qualités d'homme de théâtre lui faisaient deviner

sur-le-chàmp les détails dont on pouvait tirer un effet et qu'on devait mettre en saillie. A quatre heures, il quittait ponctuellement le ministère, courait à ses affaires, puis, rentré à la campagne, travaillait une bonne partie de la nuit.

Il achevait à ce moment une comédie en trois actes en prose: les Victimes de V argent. Quand la pièce fut au point, on réunit ce le Cénacle » dans le cabinet du troisième étage pour en entendre la lecture. On avait choisi un après-midi où les administrateurs étaient rassemblés en Conseil et où Ton risquait moins d*étrc dérangé. La lecture prit trois heures et je vous réponds qu'elles furent bien employées. Tout d'une voix on proclama que les Victimes étaient une œuvre remarquable et qu'aucun directeur ne s'aviserait de les refuser. La pièce fut reçue, en effets, au Gymnase, et jouée en plein été. Elle n'eut qu'un succès d'estime et fui fort malmenée par les critiques du lundi. Le bruit courait dans les couloirs du théâtre que l'auteur était fonctionnaire et qu'il avait usé d'influences politiques pour faire jouer sa pièce. Il n'en fallait pas davantage, en ce temps-là, pour indisposer la presse et on le fit bien voir à Gondinet. Saint-Victor et Sarcey furent particulièrement durs. Barbey d'Aurevilly, dans le Figaro, traita dédaigneusement l'œuvre et l'auteur, auquel il reprochait jusqu'au peu de prestige de son nom : « Il s'appelle Gondinet, » écrivait-il, et usant de cette jonglerie de mots dont il était coutumier, il ajoutait : «Gondinet, pas même un gond !... »

Le lendemain, au ministère, les camarades qui n'étaient pas du <( Cénacle » se jetèrent sur les journaux et, non sans une intime satisfaction, commentèrent les sévérités de la critique avec des mines hypocritement

condoléantes. Les employés piocheurs avaient pour la littérature la haine sourde du bureaucrate absorbé tout entier par sa besogne et par. les préoccupations de l'avancement. Quand on n'y a pas vécu, on ne se doute pas de ce qu'il s'amasse de sourdes animosités, de mesquines jalousies, de venimeuses rancunes dans ces capucinières administratives des ministères. L'esprit s'y rétrécit, le cœur s'y endurcit, la dignité s'y abaisse et la fierté s'y perd. Pour une décoration, pour une augmentation de cinq cents francs, ardemment convoitées, on ne ménage ni les intrigues, ni les démarches humiliantes, et quand cette croix, quand ces cinq cents francs, si impatiemment attendus, sont distribués ailleurs, h la suite d'un caprice ou d'un passe-droit, il faut entendre les désespoirs, les cris de colère, les récriminations amères de la troupe déçue. On s'y chamaille, on s'y déteste avec d'autant plus de virulence qu'on est condamné h demeurer porte à porte. Dans tous ces cerveaux irrités par la convoitise se développent rapidement des germes de Vilenie et de férocité. Derrière les piles des cartons verts, des machinations perfides s'ourdissent silencieusement. On ne pardonnait pas à Gondinet les loisirs qu'on lui avait ménagés dans sa division, et les collègues, jaloux de nos réunions intimes à « l'heure du café », se rattrapaient en prenant texte des feuilletons du lundi pour dauber le malheureux auteur et lui refuser toute espèce de talent.

Gondinet laissait gloser ; l'insuccès des Victimes l'avait attristé, mais non découragé. « Je me suis trompé, disait-il, c*est à recommencer. » Il se remit au travail, passant les nuits, rebâtissant vingt fois une scène, réduisant trois actes en un seul, luttant contre les mauvais vouloirsj avec cette dignité modeste, cette

JOUUS D'ÉTÉ 215

énergie têtue dont sont doués les talents réellement viables. En 1866, il reparut au Gymnase avec un acte en vers: les Révoltées, qui fut très bien joué par M"« Delaporte et M"*® Fromentin et eut un nombre assez respectable de représentations. Le succès néanmoins resta douteux et la presse ne désarma pas encore ; mais Gondinet, pendant les répétitions, avait conquis l'ami- . tié de Montigny. Le Directeur, reconnaissant en lui un homme de théâtre, l'engagea à écrire pour le Gymnase une nouvelle pièce en vers et h la fin de Tannée, notre ami lui apportait la Cravate blanche: une saynète à trois personnages, en vers libres, pleine de mouvement et de gaîté. Cette fois' te succès fut très franc et la pièce très applaudie. Blanche Pierson, qui y jouait un rôle d'ingénue, nous séduisit tous par sa grâce et sa beauté printanière. Je retrouve dans un vieux carnet, de ce temps-là un sonnet que je rimai pour elle, au sortir de la « première » et que Gondinet lui apporta le lendemain :

Elle est blanche, elle est blonde et son grand œil mutin

A travers les cils bruns luit, noyé de tendresse ;

Son épaule pulpeuse a des tons do satin ;

Ses pieds sont d'une enfant, ses bras d'une duchesse.

Mais ce qui charme plus encor, c'est la jeunesse Et l'exquise fraîcheur de son rire argentin : Le rire aime sa lèvre, il y revient sans cesse Comme Tabeille d'or revole aux fleurs du thym.

Sa gaîté jaillit comme une source d'eaux vives. Elle a ces airs de vierge et ces mines naïves Qui font perdre la tête aux Chérubins rêveurs.

C'est une comédienne et c'est une ingénue :

Sa grâce prend les yeux, son talent prend les cœurs

Et TArt à sa beauté chante la bienvenue.

216 JOUnS D'ÉTÉ

Le nom de Gondinet émergeait de la pénombre. Un détail caractéristique affirma pour nous cette notoriété naissante. A partir des représentations de la Cravate blanche, l'escalier administratif qui conduisait au bureau du rédacteur fut souvent gravi par de jolies personnes qui venaient solliciter un rôle ou une audition. Les quêteurs de collaborations commençaient également à envahir le cabinet aux cartons verts. Dès cette époque, Gondinet savait mal résister aux demandes des fâcheux et nous voyions se succéder chez lui d'excen- Iriques visiteurs au cerveau plein de chimères, aux poches bourrées de manuscrits. Il y avait, entre autres, un musicien grec auquel Edmond avait eu Timprudence de parler d'un projet de drame épique sur les Souliotes et Ali de Tebelen. Ce Grec, qui s'exprimait dans un étrange baragouin levantin, s'était offert à collaborer à la pièce pour la partie musicale. Chaque jour, on l'entendait du fond des couloirs entonner d'une voix de fausset de prétendues mélodies albanaises.

Gondinet le recevait avec sa bonté ordinaire, mais il n'utilisait pas une note de sa musique, et ce fut, je crois, Léo Delibes qui se chargea de l'orchestration, lorsque le drame de Libres, fut représenté à la Porte- Saint-Martin. A cette époque, Edmond avait totalement oublié le musicien grec, quand tout à coup il vit surgir ce Levantin qui réclamait sa part de collaboration. Il menaçait de faire un procès et Gondinet ne se débarrassa de ses récriminations qu'en lui signant un bon sur la caisse de la Société des Auteurs.

A périodes fixes, on voyait aussi apparaître un grand garçon, expéditionnaire ou commis d'ordre aux Douanes. Il s'asseyait résolument au coin du feu, tirait de sa poche une comédie en cinq actes en vers, et la lisait

tout d'une traite sans laisser à l'auditeur le temps de dire ouf! Inutile d'ajouter que la. pièce était inepte. Gondinet essayait de le décourager en douceur. L'autre écoutait avec déférence, saluait... et reparaissait, la semaine d'après, avec une nouvelle pièce en cinq actes, mais en prose, cette fois. Trop bienveillant pour le mettre à la porte, Edmond aux abois s'avisa d'un biais pour réconduire. Dès que le gêneur était installé avec son manuscrit, le garçon de bureau auquel on avait donné le mot, entrait d'un air de pontife et s'exclamait : « Monsieur Gondinet, on vous demande chez M. l'administrateur pour TafTâire Pallix... » Gondinet s'excusait, reconduisait poliment Thomme aux manuècrits jusqu'au bout du couloir et revenait chez lui s'enfermer à double tour.

Vers janvier 1868, il donna au Gymnase une comédie en vers, le Comte Jacques, qui réussit médiocrement et ne tint pas longtemps l'affiche. Il avait travaillé sa pièce avec amour et espérait un succès. Néanmoins ce mécompte ne découragea ni l'activité d'Edmond ni le bon vouloir de Montigny. Le directeur avait foi en l'auteur débutant, et il lui suggéra l'idée d'un acte où se trouveraient groupées toutes les actrices du Gymnase — il y en avait beaucoup et de très charmantes. — Au bout de quelques semaines, Gondinet paracheva le joli tableau de genre qui a pour titre : les Grandes Demoiselles, et après ^ quinze jours de répétitions, la pièce fut représentée. Elle réussit merveilleusement. Tous ceux qui fréquentaient le théâtre, h cette époque, se souviennent de ce petit acte mis en scène avec un goût parfait, oii une action rapide et légère montrait dans leur prime fleur la beauté et le talent de M*^®^ Pierson, Angelo, Massin, Judic et Céline

Chaumont ; où la gaieté et la verve pétillaient comme la sève mousseuse d'un vin généreux. Tout Paris venait it applaudir les Grandes Demoiselles, et Fauteur passait

brusquement du demi-jour à la pleine lumière de la notoriété. Il était lui-même stupéfait de ce succès inesl ^ péré, arrivant tout à coup à propos d'une piécette à

I laquelle il avait attaché si peu d'importance. Il ne réflé-

^i'. chissait pas que c'est là un phénomène assez fréquent

i dans la vie littéraire. Chez un écrivain bien doué, les

I tentatives mêmes infructueuses servent au développe-

ment du talent ; la production persévérante accumule en lui, à son insu, des forces cachées, des ressources nouvelles^ qui n'attendent qu'une secrète conjonction d'astres pour se manifester d'une façon éclatante. Vienne une' occasion propice, et le succès récompense largement l'auteur de tous ses efforts obscurs, de tous ses recommencements douloureux.

Maintenant la fortune souriait à Gondinet. Les directeurs le choyaient. Il était dans le plein épanouissement de ses qualités "maîtresses : l'esprit alerte avec une fine pointe d'observation railleuse, le rire sain et franc sans grossièreté, la mesure et une certaine délicatesse même dans le gros comique, le don du mouvement et une remarquable entente de la scène. Il résigna ses. fonctions de rédacteur au ministère et se donna tout entier à la littérature théâtrale. C'en était fini de nos journées de camaraderie et de bon voisinage. Le courant de la vie littéraire nous emportait dans des directions différentes et, absorbés tous deux, lui par des sujets de pièces, moi par mes projets de romans, nous passions des mois sans nous rencontrer. Mais je prenais part aux émotions de chacune de ses « premières ». Elles se succédaient avec une étonnante hipidité. Pen-

dant vingt ans, la fécondité |dè Gondinet fit Tadmiration des gens de théâtre. Comédie sérieuse ou bouffonne, drame, opéra-comique, saynète et féerie, il abordait tous les genres avec la même périlleuse habileté. Beaucoup de ses pièces réussissaient à souhait comme Gavant, Minard et C^®, Le plus Heureux de Trois (avec Labiche) ; le Panache, le Club, le Homard, Télé de Linotte ; d'autres avaient un succès contesté; quelques-unes tombaient à plat. Il jouissait des victoires ou subissait les revers avec une égale philosophique bonne humeur. « J'ai, me contait-il en riant, un excellent critérium pour être fixé sur la valeur de mes pièces. Quand, au lendemain d'une première, je me promène sur le boulevard et que de simples connaissances viennent me taper dans le dos, je me dis : « Je tiens un succès ; » si, au contraire, je vois mes amis faire un écart et se dérober, je n'ai plus de doute : « c'est un four. »

L'habileté scénique de Gondinet l'entraîna malheureusement sur une pente où il ne trouva que les mécomptes et les fatigues d'un travail excessif- Les directeurs abusaient de lui et l'engageaient, souvent à son insu, dans des aventures dont il acceptait ensuite vaillamment la responsabilité. Les débutants dont la pièce ne marchait pas le harcelaient pour obtenir un conseil ou une promesse de collaboration. En vain il se réfugiait aux environs de Paris, en des retraites mystérieuses où ses plus intimes amis n'avaient même point accès ; les solliciteurs le guettaient à la porte des théâtres ou sur le seuil des gares. Pris tout le jour par des répétitions, passant une grande partie de la nuit à écrire ses pièces ou à rebâtir celles des autres, il se surmenait à ces besognes fiévreuses. Un jour, je le

rencontrai, excédé, énervé; découragé. « Ah ! mon ami, s'écria-t-il, que vous êtes heureux de faire des romans... Au moins, vous, vous avez la sécurité dans le travail... Au théâtre, on ne peut compter sur rien et c'est toujours à recommencer ! »

Sa santé s'altérait. On lui ordonna de se reposer et de voyager, mais .il ne pouvait supporter l'oisiveté et revenait impatiemment se remettre à la chaîne. La dernière fois que je l'aperçus, ce fut à une messe de mariage. Je le trouvai terriblement changé et vieilli. 11 ne put rester jusqu'à la fin de la cérémonie et, quand je le cherchai pour lui serrer la main, il avait déjà regagné sa chambre de malade.

Je ne devais plus revoir que son cercueil voilé de noir et jonché de fleurs, au seuil d'une villa de Neuilly, où il mourut en novembre 1888. Tandis que les feuilles des arbres plei^vaient silencieusement sur la pelouse du jardinet où nous attendions le départ pour l'église, je songeais aux années lointaines et à cet étroit cabinet où j'avais connu Edmond Gondinet si vivant, si affectueux, si plein d'entrain. Je me rappelais nos bonnes heures de causerie, alors quer nous nous lisions nos scénarios de pi;èces ou de romans, et je pensais que tout cela n'était plus qu'un impalpable souvenir. Démoli, le petit cabinet aux cartons verts; disparus pour la plupart, les camarades qui s'y réunissaient, et mort aussi; le garçon au cœur loyal, à l'esprit charmant, qui nous y accueillait avec un rire si cordial!... A la place qu'occupaientnosbureaux,rhôtelContinental allonge maintenant ses files de chambres banales, qui servent de gîte à des botes d'un jour sans cesse renouvelés.

Quand on me nomma à Paris, je crus tout d*abord avoir ville gagnée. Attaché au ministère à poste fixe, avec des fonctions agréables et faciles, je me voyais déjà dans le plein courant de la vie littéraire et mes plus ardents désirs se trouvaient réalisés. Il me semblait qu'il me suffirait de tendre la main pour atteindre et cueillir les succès que j'ambitionnais. Je m'aperçus bien vite que j'étais loin de compte. D'abord, à part quelques amis de ma famille, bons bourgeois paisibles qui se souciaient de la littérature comme d'une guigne, je n'avais à Paris aucune relation d'intimité. Mon refus de remanier de nouveau Suzanne m'avait à demi brouillé avec Buloz ^t il venait de me siip primer le service de la Revue. Mes anciens amis de l'Ecole de Droit étaient tous retournés en province. Quant aux camarades de l'Administration, je vivais en bons termes avec eux ; mais au coup de cinq heures, à la sortie des bureaux, chacun tirait de son côté, et notre camaraderie cessait au seuil du ministère.

En attendant de pouvoir me mettre dans mes meubles, je m'étais logé économiquement dans un modeste hôtel de la rue Jacob, où je prenais mes repas à table d'hôte; ma sauvagerie provinciale m'empêchait de me lier avec mes commensaux, qui d'ailleurs m'attiraient médiocre-

22â JOURS D'ÉTÉ

ment. Après dîner, peu tenté de remonter dans ma chambre, dont la banalité lamentable me dégoûtait du travail, j'errais mélancoliquement par les rues du quartier latin. J'entrais dans un café ou dans un cabinet de lecture; mais, bientôt fatigué de cette claustration dans une salle à l'atmosphère surchauffée et aux lumières aveuglantes, après avoir parcouru un journal ou feuilleté un livre, je me remettais à longer les trottoirs. Semblable à l'homme dont parle Edgar Poe. je recherchais les rues où la foule grouillait épaisse et bruyante. La sensation de mon lugubre isolement n'en devenait que plus pénible. La nuit d'hiver était le plus souvent pluvieuse et maussade. Je stationnais devant les magasins les mieux éclairés, amusant mon désœuvrement à la contemplation des boutiquières accoudées à leur comptoir. Je suivais d'un œil d'envie les couples d'étudiants et d'étudiantes qui montaient gaiement vers Bullier. Puis, las d'errer sans but, je reprenais, h travers les rues boueuses, le chemin de mon hôtel. Dans mon esseulement, j'éprouvais une sorte de soulagement à être frôlé et interpellé au passage par les filles qui cherchaient aventure à l'angle des carrefours. Je subissais jusqu'à la nausée l'horreur de la solitude en plein Paris, cent fois plus affreuse et déprimante que la solitude de la province, et je rentrais découragé dans mon inhospitalière chaaibre meublée.

Pour comble de malchance, je tombai malade. 11 y avait dans mon quartier une épidémie de petite vérole, et, en ma qualité de nouveau venu, je fus l'un des plus sévèrement atteints. Pendant un mois, je restai claquemuré dans ma chambre, en compagnie d'une garde loquace et vulgaire qui m'assommait de son bavardage. Ma seule consolation était de conter ma détresse

à l'ami Tristan. Quant à me plaindre à ma famille, je m'en serais bien gardé. J'avais voulu venir à Paris, et je sentais bien que je devais supporter seul la responsabilité de mes actes. Enfin le vent contraire qui m'avait accueilli à mon arrivée, se lassa de souffler. Dès que je fus sur pied, je résolus de quitter l'hôtel, de chercher un gîte meilleur, où j'aurais de l'air et de la lumière et que je meublerais à ma fantaisie.

Après bien des perquisitions, je découvris, rue de Fleurus, un petit appartement au cinquième, qui me sembla tout à fait à souhait et où je m'installai aux premiers jours de printemps. Mon cabinet de travail et ma chambre à coucher donnaient sur la rue. Les fenêtres ouvraient sur un balcon d'où mes regards embrassaient les verdures du Luxembourg et les coteaux de Sèvres et de Meudon. C'était un vrai nid de poète et dès que je l'eus accommodé à mon gré, je repris goût au travail. Levé avant cinq heures, je voyais les premiers rayons roses courir sur les cimes moutonnantes des marronniers; la rue, tout au fond, était encore silencieuse, mais déjà les martinets viraient dans l'air bleu en jetant des cris aigus; l'Angélus sonnait à Saint-Sulpice, aux Carmes et dans tous les couvents du voisinage, et ces notes matinales étaient comme une allègre invitation à l'activité de l'esprit.

J'avais résolu, cette fois, d'écrire une œuvre en prose et de la faire accepter à la Revue. Je commençai un petit roman de la vie de province — l'histoire d'un amour délicieusement coupable, qui se développait en pleine nature, dans un coin du Poitou où j'avais vécu autrefois, et qui finissait d'une façon tragique. Je travaillais avec un entraînement joyeux a cette nouvelle qui avait pour titre Lticile Désenclos et que je terminai

vers la fin de 4865. Je la portai à de Mars, qui me promit de lire promptement mon manuscrit; malheureusement une maladie de cœur l'emporta dans le courant de 1866 et ce fut à Buloz en personne que j'eus affaire, lorsqu'il s'agit de la lecture et de l'acceptation définitive de ma copie. Cela n'alla pas tout seul. CiQ fut alors que j'appris à bien connaître ce terrible homjne, bourru et hérissé comme la bogue d'une châtaigne, et chez lequel tant de solides et de rares qualités s'unissaient à d'insupportables défauts de caractère. Ce fut aussi sous sa férule que j'appris sérieusement mon métier. Il avait le verbe amer, la main rude et ne ménageait pas l'amour-propre des jeunes auteurs. Dur pour lui-même et pour les siens, il frappait comme un sourd sur ceux qui l'entouraient. Très chiche de compliments, il était en revanche prodigue de remarques désobligeantes. Ses remontrances, si elles avaient le mérite de la franchise, n'en étaient que plus cruelles et il ne se lassait jamais de les répéter. Il avait l'humeur hargneuse et les tenaces morsures d'un bouledogue. Sa bouche chagrine semblait avoir désappris de sourire. Ses enfants tremblaient à son approche. Ayant, à dix ans, débuté par garder les troupeaux dans les Alpes savoisiennes, il avait été amené à Genève par un pasteur, M. Naville, étonné de sa précoce intelligence. D'abord apprenti imprimeur, puis prote, il était devenu, à force d'énergie, directeur de Revue, puis Administrateur du Théâtï-e- Français ; mais il avait gardé ses rudes habitudes de pâtre. Il entendait mener les artistes, les gens de sa famille et ses collaborateurs, comme les moutons qu'il faisait paître jadis sur les versants du Salève.

Oui, Buloz était un terrible homme, mais c'était un caractère et une volonté. Il a été pour beaucoup de ses

collaborateurs un désagréable mais précieux éducateur. Il était doué d'un impeccable flair littéraire. Quand il vous avait signalé, avec sa rudesse coutumière, un passage défectueux, il était incapable d'indiquer lui-même ce qu'il fallait faire pour le corriger, mais on pouvait être sûr qu'il avait raison et que la phrase ou la page marquée au crayon rouge devait être remise à la forge. Les longueurs, les obscurités, les fautes de composition n'échappaient jamais à son attention sans cesse en éveil; il mettait sûrement le doigt sur les morceaux mal venus et les auteurs se repentaient rarement d'avoir écouté ses conseils tyranniques. Pour mon compte, pendant les mois qui précédèrent la publication de Lucile, je reçus plus d'un coup de boutoir et je passai plus d'une heure pénible en tête à tête avec ce directeur têtu et bougon, mais ce douloureux apprentissage me fut profitable. J'y appris à être court et à chercher le mot juste, à établir les préparations nécessaires à la clarté du récit et à la logique du dénouement. Je dois beaucoup à Buloz et je me fais un devoir de rendre h sa mémoire ce témoignage de reconnaissance. Bien qu'il fût ménager de son argent, il ne lésinait pas sur les épreuves et ne se plaignait jamais quand on les lui renvoyait zébrées de corrections. Tout en regimbant contre ses exigences, je remaniais, je raccourcissais ma nouvelle et j'étais forcé de reconnaître la justesse de ses objections. Buloz ne vivait que par et pour sa Revue et il avait réussi à donner à ce recueil périodique une autorité et une notoriété jusque-là inconnues en France. Parfois, le. matin, je le trouvais au coin de son feu, assénant avec colère des coups de pincettes sur ses tisons et rêvant sans doute qu'il tapait sur l'un de ses rédacteurs. « Gomment allez-vous, Ijii deman-

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dais-je timidement. — Mal, répondait-il d'un air maussade, mal... puisque votre nouvelle ne marche pas... » Lucile parut enfin, en octobre 1866, diminuée de moitié, mais certainement ayant gagné comme forme et comme intérêt. Il me la paya à raison de deux feuilles, suivant les habitudes de la Revue, mais il n'ajouta pas à mon salaire la moindre parole complimenteuse. J'ai déjà dit qu'il était chiche de paroles aimables ; il pensait sans doute que les éloges gâtent les écrivains et leur suggèrent des prétentions fâcheuses. Je ne lui ai entendu exprimer sans réserve son admiration que pour deux de ses collaborateurs : Alfred de Musset et Henri Heine; — il est vrai que tous deux étaient morts. — «Ah! me disait-il, Heine, quel homme! quel génie J... Quand il m'apportait de la copie, je n'avais jamais rien à y corriger !.,. » H était, du reste, peu expansif et peu charitable, quand il parlait des contemporains... surtout de ceux qui avaient cessé d'écrire dans la Revue. Dans les derniers temps de sa vie, cependant, son humeur était moins acre et son caractère s'était assoupli. H causait plus volontiers et avec plus de bonhomie. Un soir, chez lui, à dîner, on parlait des relations de Musset et de M"*® Sand : « J'ai gardé, dit-il, toutes leurs lettres et la véritable histoire de leurs amours est là, dans mon secrétaire. » Je lui demandai s'il était vrai que Musset eût battu M™® Sand, et je lui citai un passage d'une des Cause7Hes du lundi où Sainte-Beuve prétendait avoir assisté dans les bureaux de la Revue à une scène très vive entre le poète et l'illustre romancière. D'après le critique, Musset aurait môme levé sur son amie une badine qu'il tenait à la main, et chaque coup, cinglant la robe de la dame, marquait une raie de poussière sur la jupe de

velours mal brossée... « Sainte-Beuve, interrompit Buloz, était une méchante langue. Non, une seule fois Musset s'est livré à des voies de fait... George et lui demeuraient alors quai Saint-Michel, et moi, j'habitais, rue des Beaux-Arts, un petit appartement contigu avec les bureaux de la Revue, Une nuit, on frappe à ma porte, j'ouvre et j'aperçois Sand qui se précipite che2: moi, le visage bouleversé et les cheveux en desordre. « Alfred m'a battue, me dit-elle, j'en ai assez et je ne veux plus rentrer quai Saint-Michel... Pouvez-vous, pour cette nuit, me donner l'hospitalité ?... — Dame ! repartis-je, je n'ai qu'un lit... Mais si vous voulez en accepter la moitié!... » Elle réfléchit un moment, ajoutait naïvement Buloz, puis elle rouvrit ma porte en disant : « Eh bien ! non, décidément j'aime encore mieux retourner là-bas... »

Tandis que j'écrivais Lucile Désenclos, j'avais fait la connaissance d'André Lemoyne, un poète vers lequel depuis longtemps je me sentais sympathiquement attiré. 11 aimait comme moi la nature et trouvait pour exprimer la beauté des paysages normands ou parisiens des notes très justes, un sentiment très délicat. J'ai rarement vu un poète plus convaincu, plus épris de son art, plus noblement et simplement courageux qu'André Lemoyne. Ayant perdu sa fortune, il avait accepté à l'imprimerie Didot un emploi de 2.400 francs qui l'astreignait à travailler pendant dix heures chaque jour, dans un grand hall vitré où étaient rassemblés tous les commis de la maison. Il expédiait consciencieusement sa besogne et trouvait encore le temps de composer d'exquis petits poèmes qu'il publiait en de précieuses plaquettes tirées à un nombre très restreint d'exemplaires. Petit, maigre, alerte, avec un profil

d'oiseau, l'œil émerillonné et la bouche gourmande sous une moustache coupée en brosse, il avait à cette époque dépassé la quarantaine, mais paraissait plus jeune que son âge. Vif et léger cemme une alouette, il traversait les chemins de la vie en les effleurant du bout de l'aile et ne s'y posait que lorsqu'il rencontrait une place ensoleillée à son gré. Pour lui, il n'y avait de sérieux au monde que ce qui touchait à son art. Le reste, philosophie, politique, morale, était classé dans la catégorie des choses prosaïques et ennuyeuses. Chercher le mot juste, l'épithète rare, faire chanter un beau vers, rendre avec précision un coin de paysage, c'était son unique préoccupation. Il produisait peu, travaillant mystérieusement et minutieusement. De temps à autre, il publiait dans une revue un court poème d'une forme irréprochable, plein de détails charmants et vrais. Dès qu'un peu d'argent lui tombait du ciel comme une manne, il satisfaisait voluptueusement une enfantine sensualité d'artiste, plus éprise de la sonorité des mots que de la réalité des choses. Son enthousiasme montait comme une mousse de Champagne, à propos d'une fleur nouvelle, d'un beau vers, d'un joli profil de femme ; et de même, cette exaltation tombait à plat pour un rien : — une page mal écrite, une fausse note, une pluie intempestive...

Nous nous étions intimement liés et nous dînions souvent ensemble, tantôt rue Jacob, en compagnie de Georges Lafenestre, un autre délicat poète très épris de l'art italien ; tantôt à la pension Laveur où nous nous asseyions avec le paysagiste Lansyer, à la table où pontifiait Courbet, qui ressemblait à frère Jean des Entommeures. Ce dernier nous chantait au dessert des chansons populaires comtoises. Quand il en avait trouvé

une à son gré, il la commentait avec une verve amusante et en détachait les plus jolis vers, qu'il répétait à satiété, en les faisant valoir comme autant de joyaux.

« Ses cheveux qui flottent au vent Ont une odeur de marjolaine... »

« Hein ! s'écriait-il en caressant sa barbe assyrienne, est-ce beau? Votre Homère n'a jamais rien dit de mieux!... »

Le dimanche, en été, nous nous en allions, Lemoyne et moi, déjeuner dans la vallée de l'Yvette ou aux Vaux de Cernay. La campagne le grisait comme un vin pur. Le passage d'un martin-pêcheur au fil de l'eau, la trouvaille d'une fleur non encore vue, le mettaient en verve. Il daubait alors les ingénieurs et les architectes, ses deux bêtes noires. Il les accusait d'avoir la haine des arbres et l'amour de la ligne droite. Or s'il y avait au monde une chose que détestât l'ami Lemoyne, c'était le plus court chemin d'un point à un autre. 11 adorait les sentiers perdus, dont on ne voit pas la fm et, par une curieuse contradiction, ce poète naturaliste avait un faible pour les faux semblants et les belles chimères. Quand il mangeait, dans une auberge de village, un maigre poulet, il se récriait sur la saveur de cette volaille, « qui avait été certainement rôtie au feu de bois » : pour lui, un vin décoré d'un nom sonore était toujours excellent. Quand on essayait de le tromper, son visage se rembrunissait et il vous en voulait longtemps de lui avoir ôté ses illusions.

Peu à peu, je rompais ainsi la solitude dans laquelle j'avais mélancoliquement vécu en arrivant à Paris. Un jour, un professeur de chant, Antonin Guillot de Sainbris, auquel j'avais accordé l'autorisation de mettre la

Chanson du Vannier en musique, m'invita à dîner chez lui, et je devins bientôt un des habitués de ce salon Sainbris où une hôtesse aimable se plaisait à réunir chaque vendredi un groupe d'artistes et de poètes, tous jeunes pour la plupart et avides de se faire un nom dans les lettres ou dans les arts. Le premier soir où je vins dans cette hospitalière maison, la maîtresse du logis avait rassemblé autour de sa table Gounod, Amédfle Achard, Sarasate, Diémer, Nadaud et un jeune poète, Sully-Prudhomme, dont le premier recueil : Stances et Poèmes, venait d'éveiller l'attention, non seulement des gens du métier, mais aussi du public lettré. Ce fut une fête charmante où la poésie alternait avec la musique. Sarasate et Diémer exécutèrent une fantaisie sur les motifs de Faust ; Gounod chanta lui-même de sa voix à la fois voilée et pénétrante, deux de ses mélodies encore inédites : Medjé et le Printemps ; et Sully-Prudhomme, pour se mettre à l'unisson, dit un sonnet qui devait faire partie de son nouveau livre : Les Epreuves, où se trouvent ces beaux vers :

La note est comme une aile au pied du vers posée ; Gomme l'aile des vents fait trembler la rost3e, Elle le fait frémir plus sonore et plus frais...

A ce moment (1866), Sully était dans le plein de sa jeunesse ; svelte, élégant, il avait un profil qui rappelait celui de Musset : la bouche légèrement sensuelle, à demi cachée sous une barbe châtaine ; des yeux bleus imprégnés de rêverie et de tendresse, et d'épais cheveux bruns onduleux. Sa parole discrètement vibrante, était câline et persuasive. Sa personne charmait comme une suave mélodie de Mozart, comme une limpide ma-

tinée d'été. Il était précisément à l'aube claire de sa i^enoiAmée. Applaudi et fêté par les poètes, il avait conquis également la sympathie des femmes ; leurs lèvres ravies répétaient avec admiration les jolis vers du Vùse brisé. Étrange et capricieuse destinée des poèmes ! Dans ce premier volume des Stances, on rencontre de nombreuses pièces où la pensée est plus profonde, le sentiment plus intime, la forme plus parfaite. Il y a la Chanson de Vair, les Yeux, la Mémoire ; il y a ces belles strophes qui commencent par :

Le meilleur moment des amours N'est pas quand on a dit : Je t'aime î...

et ce magnifique poème intitulé : Dans la rue, où le poète chante l'agonie d'un grand arbre traîné, verdoyant encore, dans les rues de Paris, au milieu de la foule qui s'arrête, rêveuse, à contempler le géant mutilé.

Car ce chêne avait l'air d'une forêt qui passe. Et son dernier frisson serrait le cœur d'ennui...

Mais non, le public routinier et moutonnier s'est buté à cette petite pièce dont l'ingéniosité le charme, et pour beaucoup de bourgeois, Sully-Prudhomme est resté longtemps « l'auteur du Vase brisé )>.

Quelle hospitalière et délicieuse maison que celle des Sainbris, et comme l'accueil y était cordial, comme on y respirait un bon parfum d'art et d'intimité! Tout l'hiver, on y entendait d'excellente musique et on y rencontrait la plupart des jeunes d'alors, devenus plus tard presque tous célèbres : Henry Regnault y fréquentait, et Saint-Saëns, aussi François GOppée ; Goquelin aîné y disait des monologues, Henri Cazalis, Villiers de

risle-Adam, Armand Renaud, d'autres poètes encore, y apparaissaient par intervalles. Quand Thiver finissait, les réunions se continuaient, plus attirantes et plus intimes, à Versailles où M™® de Sainbris possédait une agréable habitation, dans le voisinage des bois de Satory.

Au commencement de juillet 1866, la maîtresse du logis m'y avait invité à dîner : « Ne manquez pas de venir, m'écrivait-elle, vous vous trouverez en compagnie de fervents amis de la poésie ; de plus, je vous ménage une surprise, pour le dessert. » Je n'avais garde de faire faux-bond. A six heures, je débarquais à Versailles, et gagnant l'une des plus calmes rues du quartier Saint-Louis, je sonnais à la porte d'une blanche et avenante maison, qu'entourait à demi un jardin plein de grands arbres et de rosiers en fleurs. La plupart des convives étaient déjà là. J'en connaissais quelquesuns de nom, pour avoir lu leurs vers dans le premier Parnasse contemporain. L'un d'eux Villiers de l'Isle- Adam, petit, pâlot, l'air fatal, le sourire sardonique et l'œil un peu égaré, était le plus intransigeant des Impassibles. Pour lui, la poésie consistait uniquement dans le choix et la juxtaposition de certains mots étranges, aux sonorités bizarres, aux assonances suggestives. A ses yeux, un sonnet sans défaut était celui où l'on faisait entrer le plus possible de coupes ingénieuses et d'épithètes rares, sans un soupçon d'émotion ni même d'idée. Gomme je lui objectais qu'une pareille poétique devait produire des œuvres d'une froideur glaciale, il me lança un regard de dédaigneuse pitié et me répondit avec une solennité hiératique : « Monsieur, le marbre aussi est froid. » Un autre, Henri Gazalis, l'œil extatique, le sourire aimable ; très naïf et

très enthousiaste malgré ses poses d'homme désabusé, chantait le Nmanah et la vanité des illusions terrestres. Il nous récitait d'un air bon enfant des vers tout embrumés de mélancolie :

Oh l je suis hanté, hanté par un rêve, Une idée étrange à me rendre fou î Le soir, quand, sur moi la luné se lève.

Je sens qu'en mon crâne il se fait un trou...

La maîtresse de la maison, avec un sourire indulgent, écoutait cette poésie funèbre, tout en parant la table qu'on avait dressée dans le jardin, sous un couvert dé tilleuls. Nous étions déjà assis autour du potage, quand un dernier convive arriva en coup de vent. C'était Henri Regnault. Je fus très fortement frappé de l'impétueuse énergie, de l'originale physionomie de ce garçon loyal et prime-sautier. Il y avait de la jeunesse et de Ven-avant dans toute sa personne ; dans sa tête fière au front large, surmontée d'une forêt de cheveux crépus ; dans ses yeux chercheurs, profonds, étincelants ; dans sa voix vibrante. Il était en loge depuis quelques semaines, à l'Ecole des Beaux-Arts, d'où il s'échappait pour venir dîner avec nous. En proie à la fièvre de l'exécution, il nous contait, tout en s'attablant, les doutes et les préoccupations qui l'énervaient. Il s'était mis avec ardeur au travail, très emballé d'abord par le thème imposé aux logistes : Thétis apportant à Achille les armes forgées par Viilcain. Mais l'inspiration ne venait pas, la figure de sa Thétis lui déplaisait ; il la trouvait banale et, n'ayant plus que deux semaines devant lui avant la clôture des concours, il se décourageait et voyait déjà tout compromis. Néanmoins, la jeunesse remontait à la surface de ce découragement, et

il faisait gaiement honneur à Texcellent dîner de notre hôtesse.

Le vin de Bourgogne avait délié les langues ; les discussions sur Tart et la poétique parnassiene recommençaient de plus helle, quand un froufrou de jupes soyeuses frôlant les bordures de buis, nous fit tourner la tête. C'était la surprise annoncée pour le. dessert. t

Dans l'encadrement fleuri des massifs de rosiers une jeune fille de dix-huit ans s'avançait. Assez grande, admirablement faite, blanche, blonde, avec des yeux et des sourcils noirs, un large front intelligent, une bouche mignonne et impérieuse, des traits fermes et purs, elle avait la démarche d'une jeune déesse. Je viens de re|;rouver et de relire des vers écrits en son honneur; (nous lui en avons tous fait, alors, car tous nous avions pris feu h première vue). J'essayais à mon tour de rendre l'impression de cette

Figure saisissante A la lèvre mobile, à la mate pâleur :

Blonds cheveux, longs yeux noirs, narine frémissante, La bouche d'une enfant et le front d'un penseur...

Je la reconnus tout d'abord pour l'avoir remarquée au concert Pasdeloup, où elle applaudissait frénétiquement la symphonie en lU mineur et leprélule de Lohengrin. Pendant que les parnassiens s'empressaient autour d'elle, M™® de Sainbris me conta en quelques mots son histoire. Elle se nommait Augusta Ilolmès et habitait Versailles avec son père, un vieux savant qui l'avait élevée d'une façon excentrique. Très musicienne, remarquablement douée, elle composait des mélodies d'une couleur singulièrement origninale sur des-vers qu'elle

rimait elle-même. Après qu'on eut pris le café et fumé au jardin, on rentra et la jeune fille se mit au piano sans se faire prier... On ne nous avait pas trop vanté son talent. Pendant plus de deux heures, elle nous ensorcela avec son étrange voix de contralto, tantôt sourde et presque rauque, tantôt extraordinai rement vibrante. Ses mélodies d'une éclatante couleur avaient un rythme bizarre, caressant et berceur comme le murmure d'une source ; saccadé et emporté, pareil à une galopade de chevaux sauvages. Elle les chantait d'un air inspiré ;1a tête haute, les narines palpitantes, avec la fougue capricieuse des tsiganes.

Nous battions des mains, nous ne nous possédions plus. Regnault surtout était enivré par l'originalité de cette musique et par la beauté de la chanteuse. Dans son enthousiasme exubérant, il s'écriait: « C'est une déesse, c'est une Walkyrie !... » Quand le piano fit silence, il était près de minuit; mais nous étions montés h un tel diapason que nous ne pouvions plus nous quitter. Quelqu'un suggéra une promenade dans les bois de Satory; on accueillit la proposition avec des cris de joie, et nos hôtes, toujours indulgents, eurent la bonté de nous accompagner, ne voulant ni gâter notre plaisir ni laisser sans chaperon la jeune musicienne, au milieu de cette bande de poètes écervelés. Nous voilà grimpant le long des sentiers de chèvre jusqu'au sommet du bois.. La nuit était tiède, le clair de lune promenait sa féerie à travers les futaies ; les châtaigniers en fleurs exhalaient une odeur pénétrante. De temps en temps une voix chantait, ou bien une furieuse discussion esthétique s'élevait sous les branches. Henri Gazalis, très monté, lançait des imprécations lyriques aux bourgeois:

Vivez donc, mangez donc, dormez comme des bêtes,

Mais n'allez pas dans nos chemins, Et prenez toujours garde, en raillant les poètes,

Aux foudres qu'ils ont dans les mains.

Je ne suis pas bien sûr qu'à ce momentrlà chacun de nous ne fût pas sérieusement persuadé qu'il était en train de passer demi-dieu, tout au moins. Regnault inquiet et nerveux, allait d'un groupe h l'autre, parlant de poésie, de musique, puis tout d'un coup tombant en de profonds silences.. A une lisière, les étoiles reparurent; on se mit à causer astrologie et Au gusta Holmes proposa à'Regnault de lui dire la bonne aventure. Je la vois toujours, la tête à demi encapuchonnée dans un châle rouge, tenant gravement la main de l'artiste, tandis que Villiers de l'Isle-Adam frottait des allumettes pour permettre à la devineresse de distinguer la ligne de vie de la ligne de chance...

Nous revînmes par la pièce d'eau des Suisses. En rentrant à Versailles, près de la grille qui ouvre sur la rue de l'Orangerie, les gens de l'octroi, dévisageant d'un œil soupçonneux cette bande de promeneurs attardés, nous demandèrent si nous n'avions rien à déclarer:

— Nous avons de la poésie ! cria l'un des plus emballés, et nous continuâmes notre route, en emplissant de rires fous la. rue ensommeillée. Gela dura jusqu'au petit jour et les premières roseurs de l'aube nous surprii-ent groupés autour de Villiers qui récitait à voix haute le monologué de Hamlet...

Oh ! l'heureux temps des illusions toujours renouvelées et des enthousiasmes sans rime ni raison ! Nous croyions tous n'avoir qu'à tendre la main pour cueillir la renommée comme un beau fruit, aux branches du

chemin. La tête pleine de rimes, de projets de drames et d'épopées, nous partions à la poursuite de la gloire ainsi que les Argonautes à la conquête de la Toison d'Or...

Quelques semaines après, Texposition des concours de peinture pour le prix de Rome s'ouvrait à l'Ecole des Beaux-Arts. J'y courus et la première chose qui me frappa dans la toile d'Henri Regnault fut la tête de Thétis, où je retrouvai la saisissante figure de notre chanteuse des bois de Satory. C'étaient bien les traits purs et fiers, l'attitude, Vincessu patuit dea d'Augusta Holmes. Le lendemain de notre course à travers bois, le peintre était rentré tout en fièvre dans sa loge, il avait bouleversé son tableau, modifié la composition et substitué à la Thétis banale et conventionnelle cette jeune et majestueuse déesse qui s'avance en soulevant le rideau de la tente, la tête haute avec une épaisse chevelure d'or retombant sur son dos comme une crinière. Regnault eut le prix et partit pour Rome en 1867. La blonde musicienne de Versailles continua, avec une persévérance et une force de volonté, rares chez une femme, à marcher en quête de la Toison d'Or. Bientôt le grand public connut et applaudit l'œuvre d'Augusta Holmes, et aujourd'hui beaucoup de ses mélodies sont devenues populaires... Quant à l'hospitalière maison de Versailles, elle est depuis longtemps close et la mort a emporté les hôtes excellents qui nous y accueillaient si cordialement. Les enthousiastes compagnons de notre poétique nuit d'été se sont dispersés ou ont disparu. Villiers de l'Isle-Adam s'est éteint, non sans gloire, dans un lit d'hôpital, et tout le monde connaît l'héroïque fin d'Henri Regnault. Coïncidence étrange : ce sinistre bois de Buzenval où le grand artiste

238 JOURS DÉTÉ

expira frappé par une balle prusienne, est séparé par deux lieues à peine de la futaie de Satory où jadis Augusta Holmes, encapuchonnée dans son chdle rouge, avait dit à Henri la bonne aventure, à la clarté des étoiles...

J'étais installé depuis tantôt deux ans à Paris, et ne me voyais guère plus avancé qu'au premier jour de mon arrivée. Je publiais de loin en loin dès vers dans^ la Revue des Deux Mondes, mais je n'avais pas encore réussi à découvrir la librairie providentielle qui consentirait à les éditer. Buloz, à la vérité, m'avait donné une lettre pour les Lévy et, un soir du printemps de 1866, je m'étais acheminé vers la rue Vivienne, oiise trouvait à cette époque la fameuse librairie des deux frères. Après un quart d'heure d'attente, je fus admis en présence de Michel. C'était un homme aimable et courtois. Il me fit bon accueil, me complimenta sur VAbhé Daniel; mais quand je lui demandai d'éditer mon volume de vers, il se refroidit notablement : « Si vous aviez un volume de prose, me dit-il, je le prendrais volontiers: les vers ne sont pas « une affaire » ; le public ne les achète pas. Publiez encore deux ou trois récits comme l'Abbé Daniel, puis revenez nous voir, nous pourrons alors nous arranger; j'éditerai vos vers gratuitement en échange de vos nouvelles. » Gela me renvoyait *aux calendes grecques. Je m'en allai fort déconfit et, quelques jours après, je me décidai à frapper à la porte de l'éditeur Charpentier. On m'introduisit dans un cabinet fort coquet, aux meubles tendus de

velours gris, où des vitrines, aménagées dans les boiseries peintes en blanc, laissaient voir toute la série des volumes jaunes formant la v bibliothèque Charpentier». Une porte s'ouvrit et je me trouvai en présence d'un petit homme au teint bilieux et à la mine médiocrement avenante. Dès que j'eus exposé le motif de ma visite, le visage peu ouvert du libraire se renfrogna encore davantage. « Je n'édite pas devers, me répondit- ' il brièvement, ou du moins je ne publie que ceux des poètes devenus presque classiques. » Comme, pour le rassurer, je lui déclarais que j'avais l'intention de payer mon volume : « Inutile, répliqua-t-il sèchement, ma maison ne fait point de ces.afîaires-là.... Adressez-vous à Dentu! » Là-dessus, il me congédia et je. redescendis, fort penaud, l'escalier de la librairie. Je ne me décourageai pas cependant et je m'adressai, non à Dentu, mais à lïetzel. La réponse de ce dernier fut également négative : « La poésie ne se vend pas et, depuis longtemps, j'ai renoncé à publier des volumes de vers.... » Et ils disaient vrai, hélas î... A cette période du second empire, la poésie était absolument dédaignée non pas seulement par le gros des lecteurs, mais aussi par les lettrés, qui se contentaient de lire Hugo et Musset, et accueillaient avec une froide méfiance les vers signés de noms nouveaux. Malgré leur rare talent, Gautier, Leconte de Lisle et Banville ne se vendaient pas. Baudelaire, seul^ trouvait quelques acheteurs. L'attention et le goût du public allaient ailleurs, vers les romans et surtout vers le théâtre. Les volumes de poésie, publiés aux frais des auteurs, demeuraient ' enfouis dans les catacombes des librairies ou venaient s'entasser dans les boîtes des bouquinistes du quai Voltaire. Jamais les poètes ne connurent de plus ter-

ribles années de sécheresse et d'isolement que celles qui s^écoulèrent entre 1851 et 1866.

Complètement désemparé, j'allai confier mes tris-^ tesses et mes mécomptes à mon ami André Lemoyne. Les ayant lui-même maintes fois éprouvés, il avait Tame compatissante et, avec une souriante philosophie, il essaya de me remonter : « Je connais, dit-il, un jeune éditeur qui aime la poésie et les poètes; il a le courage de son opinion et vient de rééditer luxueusement les Poèmes antiques et les Poèmes barbares de Leconte de Lisle. Toute la jeune école se réunit dans sa librairie et y fait paraître périodiquement les fascicules du Parnasse contemporain. Vous verrez là des garçons de beaucoup de talent : Léon Dierx, SuUy-Prudhomme, François Coppée, Verlaine et plusieurs autres. Lemerre publie leurs vers sur papier de luxe et en caractères elzéviriens, avec fleurons, culs-delampe, etc., comme au bon temps du xvi® siècle. Je vais vous mener chez lui et il consentira sans doute à éditer les vôtres, aux mêmes conditions, c'est-h-dire à vos frais, car il n'est pas riche et ne peut courir les risques d'un bouillon

probable » J'acceptai avec joie et, le soir même, par

une petite pluie battante, nous nous rendîmes au passage Choiseul, où la librairie d'Alphonse Lemerre occupait alors l'encoignure du couloir qui débouchait sur le Théâtre-Italien. Cette étroite boutique, où s'est installé ensuite un marchand de parapluies, je la connaissais depuis longtemps. C'était là qu'à mon premier voyage à Paris, en 1851, j'avais acheté les Comédies et Proverbes de Musset. Cette coïncidence me parut un heureux présage et j'entrai gaiement dans la librairie, où Lemoyne me présenta à l'éditeur.

Je vis un jeune homme de vingt-huit à vingtTûeuf

ans, solidement charpenté, au teint clair, aux beaux yeux intelligents, surmontés d'un front carré sur lequel des cheveux châtains poussaient droits et courts. Il avait la mine avenante et ses lèvres souriaient finement dans sa barbe blonde. Lemoyne dit que j'étais un des collaborateurs de la Revue des Deux Mondes et expliqua l'objet de ma visite. En quelques instants l'affaire fut conclue. Lemerre accepta d'éditer mon volume, tiré à cinq cents exemplaires, et de le déposer chez ses correspondants. Il faisait l'avance des frais d'impression, montant à huit cents francs environ ; je m'engageais à les lui rembourser au moyen du versement de deux cents francs comptants et du règlement du surplus en billets échelonnés de trois mois en trois mois. C'étaient les conditions qui avaient été stipulées pour la publication de recueils de deux jeunes débutants : Paul Verlaine et François Goppée, et je les acceptai avec empressement. Je partis enchanté et nous allâmes, Lemoyne et moi, dîner en tête à tête au cabaret, où nous trinquâmes au succès du futur volume.

Dès le lendemain, je me mis à préparer mon manuscrit et à trier sur le volet les vers que j'avais publiés dans la Revue. Je me montrai fort sévère. En relisant ces petits poèmes écrits de 1857 à 1866, je rejetai impitoyablement tout ce qui me semblait faible d'expression ou d'une facture défectueuse. Je ne pris que la Heur du panier, de manière à obtenir un ensemble harmonieux, ayant une saveur personnelle et une forme suffisamment artiste. « Ne bourrez pas trop votre volume, me disait Lemoyne, et n'ayez pas peur des pages blanches; le blanc, c'est le linge des livres de vers. » Je lui obéis et portai, quelques jours après, à Lemerre ma copie revue et très émondée. Le volume

devait avoir tout au plus 200 pages et paraître au commencement de mars 1867. Dans cet intervalle, la correction des épreuves me ramena souvent passage Choiseul et peu h peu je devins l'un des habitués de cette librairie, qui vit Téclosion et le développement d'ui;i nouveau groupe littéraire et d'où sortit Técole parnassienne.

Quel curieux spectacle offrait alors, entre cinq et sept heures, cette modeste boutique, composée d'un étroit magasin de vente au détail et d'un plus étroit entresol, auquel on accédait par un escalier en colimaçon ! Tous les jeunes poètes, amis des beaux vfers et préoccupés de rendre à la poésie lyrique la place qu'elle avait perdue dans le domaine de l'art pur, s'y donnaient rendezvous, au sortir du bureau où pour la plupart ils gagnaient le pain quotidien. L'encombrement parfois était tel qu'on s'y coudoyait et que les derniers venus se voyaient obligés de refluer sur les marches de l'escalier. C'était une ruche bourdonnante. On y entendait voler des mots sonores, des exclamations admiratives, et souvent aussi des huées où l'on conspuait les rimeurs de l'école « du bon sens » ; on y récitait des sonnets, on y disputait à grands cris sur la césure mobile et la consonne d'appui; si bien que les passants intrigués s'attroupaient devant la porte ouverte en toute saison, et que les clients effarés par ces clameurs hésitaient à entrer. Le commis préposé à la vente, un petit bossu^ nommé Emile, s'indignait de ce tapage qui effarouchait la clientèle. Il tenait en un profond mépris ces rimeurs aux longs cheveux, aux faces rasées ou barbues, qui n'achetaient jamais un livre et désachalandaient la maison. Le jeune éditeur lui-même, malgré sa foi robuste, ne pouvait réprimer un anxieux sourire ; tout en distribuant des poignées de main à ses turbulents amis, il se

244 JOURS D'ÉJÉ

sentait troublé dans ses habitudes de commerçant correct et se demandait avec inquiétude s'il n'était pas en train de lâcher la proie pour l'ombre. Gomme pour confirmer ses craintes, le vieux" romantique Asselineau, drapé dans sa cape à la mode de 1830, debout sur la plus haute marche de l'escalier en colimaçon, criait de son ton de pince-sans-rire, à travers le brouhaha : (f A vendre après faillite, le fonds de la librairie Lemerre! » De formidables éclats de rire accueillaient cette mauvaise charge et, derrière son comptoir, le bossu Emile haussant ses épaules inégales, bougonnait piteusement : « Ils sont tous mûrs pour Charenton ! »

Us étaient un peu fous, en effet, fous de lyrisme et ivres de jeunesse. 11 faudrait un dénombrement à la façon homérique pour citer touslesjeunes gensqui s'agitaient dans ce coin du passage Choiscul et qui pour la plupart sont devenus des écrivains aimés du public. Il y avait Albert Mérat et Léon Valado son inséparable ; Léon Dierx, Henri Gazalis, Anatole France, Stéphane Mallarmé et Villiers-de-l'Isle-Adam; Catulle Mendès, beau comme un jeune Christ, mais un Christ ironique à la façon de Léonard de Vinci. A côté d'eux, José- Maria de Heredia, exubérant, fier comme un caballero de la vieille Castille, dissertait avec le blond et rabelaisien Armand Silvestre, sur les beautés des sonnets impeccables. Puis venaient xVndré Lemoyne, Georges Lafene'stre, fraîchement arrivé de Florence, Sully-Prudhomme à demi enfoncé dans un rêve philosophique ; Paul Verlaine, avec sa face camuse de satyre mélancolique ; François Goppée, aux cheveux noirs, aux beaux yeux bleus, au visage pale, scrupuleusement rasé,, dont le profil ressemblait à celui de Bonaparte, premier consul; et enfin le plus jeune de tous, Jean Aicard, âgé

JOUftS D'ÉTÉ 245

de vingt ans à peine, mais ayant Taplomb et la fougueuse intrépidité d*un Provençal qui ne se laisse pas intimider par les gens de Paris.

De loin en loin, Théophile Gautier, Théodore de Banville, Leconte de Lisle apparaissaient dans la boutique du passage, et on les entourait d'un respect que ne connaissent plus guère les jeunes écrivains d'aujourd'hui. Le bon Théo, déjà un peu alourdi, était sobre de paroles et nous traitait avec une bienveillance endormie. Banville, au contraire, se montrait un merveilleux causeur, plein de grâce, de verve, et de malicieuse bonhomie. Ses yeux pétillaient dans sa face glabre de mime ; de ses lèvres fines les saillies très parisiennes, les contes salés, les paradoxes littéraires, s'envolaient ainsi que des abeilles d'or, et ces abeilles ne se contentaient pas de distiller le plus exquis miel attique; elles savaient au besoin se servir de leur dard pour infliger de cuisantes piqûres. Ceux qui ne connaissent Banville que par ses vers, d'un art raffiné mais froid, et d'une émotion factice, ne peuvent s'imaginer quel charmeur il était dans la conversation. Dans un seul livre, il s'est laissé aller à sa belle humeur naturelle: je veux parler de son Traité de pi'oso die ^qu' il faut lire parce qu'il est d'une fantaisie très spirituelle, mais dont il faut n'adopter les doctrines qu'avec une sage circonspection. L'absolue intransigeance des théories de Banville sur la rime a certainement déterminé cette réaction qui nous a valu l'école de l'assonance et du vers libre.

Bien plus magnifiquement doué et ayant au plus haut point le respect de son art, Leconte de Lisle ne comprenait la poésie que comme la souveraine expression de la Beauté, et cette beauté des choses, il s'efforçait

de révoquer à l'aide de suggestives et nobles images. Il était lui aussi un intransigeant, mais son intransigeance s'attaquait plutôt aux idées qu'aux questions de forme. Il détestait les élégiaques, prêchait l'impassibilité et proscrivait l'émotion ; or, par une contradiction singulière, aucun poète n'a enfermé dans ses vers ptus de passion concentrée, plus de farouche amertume... S^s cheveux rejetés en arrière et légèrement bouclés, son front despotique, son œil à l'éclat ironiquement aigu, son visage rasé, ses lèvres minces, dédaigneuses et désillusionnées, lui donnaient l'air d'un prêtre en habits laïques. Il avait du reste des façons de pontife et parlait peu ; sa bouche sarcastique ne s'ouvrait guère que pour laisser tomber des paroles virulentes et acérées, dont la pointe était bien autrement cruelle que les innocentes piqûres de Banville. Cet homme, qui avait le mépris des foules, ne pardonnait pas au grand public d'ignorer ses œuvres. Les succès bruyants et productifs des romanciers ou des dramaturges, qui ne le valaient pas, l'irritaient sourdement; les plaisanteries des petits journaux l'exaspéraient. Tout cela contribuait h l'enfoncer dans un impitoyable pessimisme. Bien que fort pauvre, il vivait dignement et honorablement. Tous les samedis soirs, il recevait les jeunes poètes du Parnasse, dans le modeste appartement qu'il occupait au cinquième d'une maison du boulevard des Invalides. M°^^ Leconte de Lisle, petite, brune et vive, faisait les honneurs du logis avec beaucoup de grâce. Lemerre et presque tous les habitués de sa librairie y venaient assidûment ; on y rencontrait également Henry Iloussaye et Judith Gautier, alors dans la prime fleur de sa blanche et placide beauté. On y disait des vers inédits, on y jouait du

Wagner; on y médisait aussi du prochain, tout en buvant une tasse de Ihé. C'était un milieu éminemment intellectuel, très imprégné d'art et de poésie, mais un milieu peu charitable. Les visiteurs pressentaient vaguement qu'une fois dehors, on n'attendrait pas qu'ils fussent en bas de l'escalier pour dauber sur leur compte; celui qui partait le premier était sûr de son affaire. Aussi s'arrangeait-on généralement pour s'en aller en bande, au coup de minuit.

On se retrouvait presque tous les dimanjfehes chez Pasdeloup, au Cirque d'hiver. On s'y grisait de musique. Coppée, bien que médiocrement mélomane, y venait avec Judith Gauthier, Cazalis et Catulle Mendès; on y voyait aussi Augusta Holmes, remarquable à ses blonds cheveux, à son profil d'impératrice et à sa chemise russe d'un rouge éclatant. Villiers-de-l'Isle-Adam ne manquait pas une séance et lorsque l'orchestre jouait le Prélude de Lohengrin ou l'ouverture du Vaisseau-Fantôme , il se renversait dans son fauteuil, en roulant des yeux et en faisant des gestes de convulsionnaire extatique. Pas un jour ne se passait sans qu'on se rencontrât. On se serrait les coudes, on sentait le besoin de faire tête à l'ennemi, c'est-à-dire au bourgeois, et comme tous ces jeunes poètes étaient également inconnus, aucun d'eux ne jalousait encore les camarades.

Vers la fin du mois de mars 1867, mon volume de vers parut sous le titre : Le Chemin des Bois. Imprimé par Jouaust, en caractères italiques, sur un joli papier légèrement teinté; il avait très bon air et je savourai délicieusement la sensation de tenir enfin entre mes doigts mon premier livre artistement édité. J'en distribuai une centaine d'exemplaires à la presse, aux amis

iés par jnt tou-

ik'ais 1 I bureau:

'êl^chaiite

J'avais espéré mieux et je le lui avouai, mais il me répéta qu'à Theure où nous étions, le public se préoccupait de tout autre chose que de poésie. — « C'était déjà bien joli que cent bourgeois se fussent trouvés d'humeur à tirer trois francs de leur poche pour lire un volume de vers.., »

En effet, l'Exposition de 1867 venait de s'ouvrir et c'était la grande affaire. Après l'accalmie qui avait suivi la guerre austro-allemande, l'Europe se ruait chez nous pour y jouir des attractions et du merveilleux spectacle que lui offrait la capitale. Paris devenait l'auberge du monde et le rendez-vous des têtes couronnées. Le second Empire connut alors quelques mois de splendeur et de magnificence inoubliables. Ce fut comme la fête de Balthazar avant l'apparition menaçante du mystérieux et omineux Mané, TheceL Phares. L'Exposition était admirablement réussie dans l'ensemble et dans les moindres détails. Elle donnait l'illusion d'une grandiose féerie. Les types, les physionomies, les couleurs y prenaient une intensité qui tenait du rêve. Pour les artistes et les poètes, elle gardait des trésors en réserve. Nous y passions des journées entières, attirés par des spectables tout nouveaux et singulièrement suggestifs : la galerie des tableaux de l'école anglaise, la musique endiablée des tsiganes de Patikarius, Visba rus^e, la petite maison japonaise, et le grand cirque où Strauss, avec ses valses viennoises, faisait courir dans les foules des frissons de voluptueuse sensualité.

Pour récréer les hôtes illustres qui arrivaient de tous les coins du monde, il avait été décidé que les théâtres subventionnés remonteraient les principaux chefsd'œuvre de leur répertoire et, quand on en vint à la Comédie-Française, il parut difficile d'éliminer complè-

tement le théâtre de Victor Hugo. Malgré l'opposition d'une partie de l'entourage impérial, il fut convenu qu'on réprendrai Hernani. Ce qui détermina peut-être cette apparente condescendance, ce fut chez beaucoup la conviction que la pièce réussirait médiocrement. La plupart des critiques des grands journaux, les chefs de la direction des Beaux-Arts et les acteurs eux-mêmes ne croyaient guère qu'à un succès d'estime. La nouvelle de cette reprise transporta de joie les poètes du passage Ghoiseul et nous fîmes des bassesses pour assister à la première. Grâce à Vacquerie et à Meurice, nous fûmes tous casés à la troisième galerie, La reprise eût lieu en juin devant une salle comble. La pièce était parfaitement montée: M""® Favart jouait Dona Sol; Worms, Charles-Quint; Dressant, Hernani; Maubant, Buy Gomez. Dès la seconde scène du premier acte, dé soudains-applaudissements éclatèrent au parterre et dans les galeries supérieures. Toute la jeunesse des écoles était là, et aussi les vieux de 1830. Des rafales d'enthousiasme montaient du rez-de-chaussée houleux jusqu'aux frises; les bravos grondaient comme des coups de tonnerre. Les vers pouvant donner lieu à des allusions étaient immédiatement soulignés par de longs et bruyants battements de main. Lorsque Hernani s'écria : "

J'écraserai dans J'œuf ton aigle impériale,

des centaines de spectateurs se levèrent, tournés vers la loge occupée par le prince Napoléon, et applaudirent ironiquement. Interrompus à chaque instant par des salves frénétiques, les. comédiens se regardaient, quasi désorientés. Aux premières loges, les personnages officiels contemplaient avec effarement cette salle orageuse

comme une mer démontée. Les critiques qui avaient prédit un four semblaient absolument démoralisés ; Sarcey, qui s'était signalé parmi les plus sceptique?, exécuta un mouvement tournant et se décida à applaudir. Quand le rideau tomba, ce fut du délire ; la moitié du public était debout^ trépignant, criant : « Vive Hugo ! )) Il semblait que la salle allait crouler. Le père Dumas, dans une loge de second rang, pleurait comme un jeune veau. Au foyer, Tenthousiasme reprit de plus belle ; on se serrait les mains ; pourun peu, on se serait embrassé. Naturellement, les poètes du Parnasse figuraient parmi les plus allumés et les plus tumultueux ; Mérat, Verlaine, Goppée, Valade, Mendès, Cazalis, Villicrs se démenaient fiévreusement. Uil rédacteur bonapartiste, remarquant notre groupe extravagant, et vexé de nous voir si expansifs, s'écria : « Quel tas de vilains bonshommes ! » Nous accueillîmes cette exclamation par des huées, et, ramassant l'épithète qu'on nous lançait, nous résolûmes, séance tenante, de fonder un dîner mensuel qui s'appellerait : a Le dîner des Vilains Bonshommes, )) D'acte en acte, le succès devenait formidable, et notre enthousiasme se changeait en une tapageuse folie. Au sortir de cette représentation mémorable, Jean Aicard et Elzéar Bonnier, complètement grisés de poésie, s'en allèrent par les rues, déclamant des scènes entières d'Hernani. Au soleil levant, ils se trouvèrent dans la plaine de Montrouge, au milieu des blés mûrs, sans savoir comment ils y étaient venus. Quant à moi, j'avais applaudi avec tant de violence que pendant trois jours les paumes de mes mains en restèrent endolories.

Le lendemain, Coppée moulait mon escalier de la rue de Fleurus et m'emmenait au café de Bobino, où les

poètes de passage étaient en train de rédiger une adresse h Victor Hugo. Dans ce manifeste nous exprimions au maître exilé à Guernesey la joie causée par le triomphe d'Hernani, nos regrets de son absence et « notre admiration sans bornes ». L'adresse, signée par Goppée, Dierx, Heredia, Lafenestre, Mérat, Silvestre, Sully-Prudhomme, Valade, Verlaine et moi, fut publiée par la plupart des journaux de Paris et suivie de commentaires plutôt ironiques. Un échotier de la Liberté^ après avoir cité les noms des signataires, ajoutait dédaigneusement :

Si j'en connais pas un, je veux être pendu î...

En effet, aux yeux du public des journaux, ces poètes nouveaux venus manquaient absolument de notoriété; mais il faut convenir qu'ils se sont bien rattrapés depuis!... Victor Hugo nous remercia par une lettre collective où, dans son style métaphorique, il déclarait que nous étions « la couronne d'étoiles de son ciel poétique». En outre, en réponse aux regrets que nous témoignions de sa persistance à demeurer en exil, il adressa séparément, à chacun de nous, deux pages arrachées aux Châtiments, signées V. H., et où se trouvait souligné de sa main le vers fameux :

Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là...

Peu de jours après, le premier dîner des Vilains bonshommes eut lieu rue Cassette, à l'Hôtel Camoens, dans une petite cour que décoraient des caisses de fusains et de lauriers-roses. Parmi les convives figuraient Philippe Burty, Goppée, Mérat, Lafenestre, Lemoyne, Aicard et Camille Pelletan. Le menu était sobre et tout à fait en harmonie avec la minceur de nos

porte-monnaie; mais tandis que les cloches de Saint- Sulpice tintaient dans le crépuscule, . Coppe'e nous lut son poème d'Angelus qu'il venait de terminer, et la poésie remplaça le dessert absent. — Nous nous étions tous reinis au travail et la ruche du passage Choiseul recommençait à bourdonner. Lemerre réunissait les éléments de son beau livre Sonnets et eaux-fortes, où parut pour la première fois le célèbre sonnet de Heredia qui a pour titre Les Conquérants; SullyrPrudhomme •corri créait les dernières feuilles de son recueil des Épreuves, où la rare perfection de la forme s'unit à la hardiesse et à la profondeur de la pensée; Verlaine composait ses Fêtes galantes. Quant à moi, j'étais revenu à la prose et j'essayais de peindre dans un roman campagnard les mœurs si originales des derniers gentilshommes verriers de TArgonne. La plupart d'entre nous avaient à cœur de sortir de l'obscure pénombre où nous reléguaient ,les dogmes un peu étroits de l'école parnassienne. Nous avions la conviction que l'heure était proche où nous pourrions élever la voix. Pareils à ces Conquérants, que chantait J. -M. de Heredia, « dans la rougeur du ciel occidental »,

Nous regardions monter des étoiles nouvelles...

et nous nous demandions si la nôtre n'allait pas se lever à son tour.

L'un de nos collègues des Vilains Bonshommes, Philippe Burty, était rédacteur à la Gazette des Beaux- Arts, et Lemerre Tavait chargé de s'aboucher avec les artistes qui devaient concourir à l'illustration du livre des Sonnets et Eaux-fortes. Mon sonnet, un souvenir des futaies du Bas-Bréau, fut confié à Michelin, jeune aqua-fortiste plein de talent qui mourut peu de temps après. Quand l'eau- forte fut terminée, Burty, qui désirait me montrer l'une des premières épreuves, m'invita à passer une soirée chez lui. Il habitait tout près des Gobelins, rue du Petit-Banquier. J'y allai un soir d'hiver avec Goppée. — Quand nous arrivâmes, plusieurs visiteurs étaient déjà réunis dans le salon. Parmi eux, deux hommes de quarante à quarante-cinq ans causaient alternativement d'un ton bref, quasi tranchant, et on les écoutait avec unç visible déférence. L'un, petit et d'apparence délicate, avait des façons élégantes, une physionomie très parisienne et très raffinée; l'autre, grand, robustement charpenté, avec une forêt de che-' veux bruns, un front volontaire, un œil vif et fouilleur sous d'épais sourcils, des mâchoires saillantes et une forte moustache masquant à demi une bouche peu bienveillante, donnait l'impression d'un gentilhomme campagnard intelligent et brusque. Un détail surtout me

frappa : ces deux causeurs affectaient de parler commet s'ils n'eussent été qu'une seule et même personne. Ainsi l'un d'eux commençait : « Je suis allé voir Edouard Thierry... », et l'autre reprenait: «11 m'a dit que le Comité serait convoqué très prochainement pour entendre notre pièce... » Après quoi, le premier continuait: « Je compte lire moi-même le manuscrit aux comédiens. » Je demandai à Coppée quels étaient ces singuliers discoureurs et il me chuchota : « Ce sont les frères Goncourt »

Ma curiosité fut d'autant plus éveillée, que le nom des Goncourt figurait dans les souvenirs de ma première jeunesse^. Ils étaient d'origine lorraine et j'avais connu une deleu^s tantes qui habitait Bar^le-Duc. Leurgrand-pèî:e, député à la Constituante pour le baillage de Neufchâteau, s'appelait simplement Iluot, et ce ne fut que plus tard, pour se distinguer sans doute d'autres Huot, qu'il ajouta à ce nom patronymique, celui du village de Goncourt où se trouvaient les propriétés de sa famille. La tante deBar-le-Duc ne portait que ce nom très plébéien de HUot. Mais les deux Goncourt l'avaient radicalement supprimé et semblaient tenir très fort à leur noblesse de fraîche date. Ils se montraient même très ombrageux sur ce point. Vingt ans après cette première rencontre, dans des « Souvenirs d'enfance » que je publiais à la Revue bleue, il m'échappa de mentionner cette tante qui s'étaitmariée à un ancien soldat du premierEmpire, très original et brasseur de son métier. A quelques jours de là, je rencontrai Edmond de Goncourt chez Lemerre : « J'ai lu, me dit-il, l'article oii vous citez mon nom à propos d'une de mes parentes de Bar-le-Duc... — Oui, repris-je, sans pensera mal... Je l'ai beaucoup connue, elle avait épousé un de nos voisins. » Il resta un

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moment pensif, puis répliqua sèchement: « En effet... C'était une mésalliance... »

A l'époque où je vis pour la première fois, chez Burty, les deux Goncourt, ils venaient de publier Manette Salomon et avaient déjà fait représenter à la Comédie-Française Henriette Maréchal. Peu lus par le gros public, ils étaient très appréciés par les lettrés et les artistes. Manette, Sœur Philomène, Germinie Lacerteux, Renée Mauperin — leur chef-d'œuvre — ainsi que des études èur la Société française au xviii® siècle et sous le Directoire, leur avaient assuré une place à part, et non des moindres, parmi les écrivains du second Empire. Doués d'une originalité native, ils s'étaient efforcés de l'accuser davantage en se façonnant un style parfois étrange, souvent précieux et entortillé, mais très propre à exprimer le déséquilibre, la nervosité et les plus subtiles nuances des états d'âme de la société contemporaine. Leur langue curieuse, chatoyante, grouille de néologismes et d'épithètes rares, de vocables dont les couleurs vives papillottent; mais ce grouillement et ces couleurs sont suspects ; ils présentent les symptômes d'un organisme en voie de décomposition. Sans le vouloir, les deux frères ont eu une influence détestable sur les jeunes écrivains qui se sont succédé de 1875 à 1885 et qui ont cherché, en les imitant, à exagérer leurs défauts. Cela nous a mené tout droit au charabia de l'école décadente. Comme romanciers, les Goncourt avaient le don de la vision, de l'observation aiguë; mais, hantés par la chimère de « l'écriture artiste », il leur arrivait de sacrifier la vérité à la recherche de l'etfet. Avec une apparence d'exactitude minutieuse, leurs descriptions bourrées de détails rpanquent de sincérité. Souvent, ainsi que l'a

remarqué Tourgueneff, on pe«t les prendre en faute sur ce point. Il cite à ce propos certaine peinture de la campagne à la tombée du jour, où les nuances des saulaies sont indiquées avec une précision purement imaginaire, car à cette heure ducrépuscule où les feuillages s'enlèvent en noir vers le ciel, il est absolument impossible d'en distinguer les teintes. — On peut appliquer cette critique à maints passages de l'œuvre des deux frères. On y sent je ne sais quoi de factice et d'artificiel. Ce défaut est bien plus visible dans les livres écrits par Edmond seul, après la mort de Jules, qui date de 1870. La sensibilité y laisse à désirer autant que l'invention ; ce ne sont, à proprement parler, que des squelettes de romans. Dans cette collaboration fraternelle, il semble qu'Edmond était surtout le collectionneur de notes et de menus faits, tandis que Jules était vraiment le romancier, — le poète — à prendre ce mot dans l'acception que lui donnaient les Grecs.

Tout en forniulant des réserves, j'étudiais alors avec un très vif intérêt l'œuvre des Goncourt, car, h ce moment, je m'essayais moi-même à écrire un roman et j'expérimentais toutes les difficultés de l'exécution. Gomme tous les débutants, j'étais tenté d'imiter quelqu'un de mes devanciers et j'avais grand'peine à échapper à l'influence de l'école naturaliste^ alors à l'état naissant. Pour ne point succombera là tentation, je résolus de ne peindreque les milieux où j'avais vécu, et de rendre les impressions reçues, très simplement, très sincèrement, en cherchant à faire passer directement mes sensations et mes émotions dans le cœur du lecteur: Il n'est pas besoin de beaucoup de mots pour exprimer un état d'âme ou un paysage ; mais il faut que les mots choisis soient à la fois justes et suggestifs;

ils doivent évoquer, comme des magiciens, dans l'esprit de celui qui nous lit, la vision nette et lumineuse des choses et des gens dont nous les entretenons. Je m'évertuai h mettre en pratique cette théorie dans le roman €ur les verriers de l'Argonne, que j'avais intitulé : Madame Véronique. J'y travaillai jusqu'au commencement de 1868 et, quand l'œuvre me parut à point, je remis mon manuscrit au fils aîné de Buloz qui remplissait momentanément les fonctions de secrétaire de la Revue, en attendant qu'on trouvât à de Mars un digne successeur. — Ce ne fut pas facile. Pendant quelques mois, Challemel-Lacour, revenu d'exil, accepta cet emploi près de Buloz; mais entre ces deux hommes également volontaires et intraitables, la paix ne dura pas longtemps et, après une discussion des plus orageuses, on se quitta fort mal. — Louis Buloz, lui, était un garçon bien élevé, intelligent et aimable ; seulement, s'il n'avait rien de la rudesse paternelle, il ne possédait par contre ni l'expérience ai le flair intuitif, qui étaient les qualités maîtresses du fondateur de la Revue. Il me promit de lire promptement mon manuscrit et me tint parole; mais les mœurs et les caractères singuliers de mes personnages l'effarouchèrent ; il souleva de telles objections, me demanda de si radicales modifications que je repris ma copie. M. de Kératry venait de fonder la Revue Moderne^ à l'aide de laquelle il comptait préparer sa candidature au Corps législatif. Séance tenante, j'allai lui porter mon roman. Il le lut, le trouva de son goût, l'accepta sans la moindre objection et, au mois de mai, la publication de Madame Véronique commença. Elle occupa trois livraisons. Hélas! personne n'eut l'air de s'en douter. Gomme tous les périodiques qui débutent, la Revue moderne, malgré l'habileté de son direc-

teur, était ignorée du public; elle n'avait que très peu d'abonnés et la vente au numéro était nulle. Ce fut alors que je compris, à mon dam, la différence qui existait entre la Revue des Deux Mondes et les recueils qui essayaient de lui faire concurrence. Toujours est-il que le complet silence dans lequel fut enseveli mon infortuné roman me mortifia à fond et me plongea en una noire mélancolie.

J'en fus tiré par un événement heureux et inattendu. Sur les conseils de quelques amis, j'avais envoyé le Chemin des Bois h l'un des concours de l'Académie française. Je ne connaisssais aucun académicien et ne fondais pas grand espoir sur cette tentative. L'examen de mon livre échut à Pierre Lebrun, l'auteur de Marie Sluart, et il rédigea un rapport favorable. Sainte-Beuve, de son côté, plaida chaudement ma cause, et l'Académie me décerna un prix de 1.500 francs. Je courus remercier les membres de la commission et principalement M. Lebrun, qui occupait un appartement au cinquième, sur le quai Voltaire. J'eus la chance de le rencontrer. C'était un grand vieillard de quatre-vingts ans, très droit et très vert encore. Il me reçut avec affabilité, loua beaucoup le sincère sentiment de la nature dont mon volume était imprégné, et m'assura que son opinion avait été partagée par tous les membres de la commission. Gela me remit un peu de baume au cœur et, comme les bonheurs vont parfois deux à deux, dès que la décision académique fut publiée dans les journaux, la vente du Chemin des Bois, qui s'était fortement ralentie, repartit de plus belle, de sorte qu'en moins d'un mois la première édition fut épuisée.

Dès que j'eus touché mes 1.500 francs h la caisse de Pingard père, je résolus de les employer à un voyage.

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on accompagnait en bande les peintres qui allaient travailler au Riz, à Tréboul, ou sous les vertes hêtraies de Ploaré. A sept heures, on se retrouvait autour de la table commune et la soirée s'achevait, soit en intimes causeries sur le banc de Thôtel, soit en promenades sur le môle, devant la mer phosphorescente.

Quel sëjour heureux et quel pays suggestif pour un poète 1 La première fois que j'aperçus la l)aie de Douarnenez des hauteurs de Plô-mâr, je demeurai muet d'admiration. Il me semblait entendre chanter eu moi comme un sursum corda. A mesure que les vapeurs du matin se dissolvaient à la chaleur du soleil, je distinguais les barques des pêcheurs doublant l'extrémité du môle et s'éparpillant, toutes voiles ouvertes, sur la mer d'un bleu laiteux. Insensiblement l'air devenait d'une limpide transparence. La nappe azurée avait d'éblouissants scintillements argentés, et le profil des côtes rocheuses s'accusait plus net. La lumière tombant d'un ciel bleu sans tache revêtait les îlots, les pointes de granit, les landes lointaines, d'adorables couleurs qui allaient du gris rosé au lilas foncé. A gauche, au delà de Tréboul, la côte fuyait à perte de vue avec ses plans étages, ses pointes dentelées et battues du flot; à droite, au-dessus des sables dorés de la lieue dégrève, la montagne du Méné-hom découpait sa double croupe aux nuances mauves. Le ciel était traversé par de blancs vols de mouettes, la mer était semée de voiles blanches. Des cris d'enfants et des grincements de poulies montaient du port ensoleillé ; des bruits de battoirs tintaient à l'ombre des lavoirs de Plô-mâr. Et dans ce tapage matinal, dans cette fine lumière, dans cette profonde étendue de la mer céruléenne et des côtes d'un lilas clair, il y avait une fraîcheur, un essor, une gran-

deur, qui emportaient l'âme bien haut, vers une atmosphère d'idéale sérénité. Je n'ai rien vu de plus merveilleux que ce paysage de mer. Et aujourd'hui encore, tandis que j'écris ces ^lignes en face de cette radieuse baie de Douarnenez, j'éprouve, après trente ans passés, les mêmes impressions de fraîcheur rassérénante et de lumineuse beauté.

En ce coin de la Cornouaille, dont les chemins de fer n'avaient pas alors altéré la physionomie, les paysagistes trouvaient des aspects de nature très neufs et très variés : — pâtis ombragés par de vieux arbres dont les branches trempaient jusque dans la mer, chemins creux fleuris de digitales roses et de silènes rouges; antiques manoirs enfouis sous les chênes et devenus d'humbles métairies ; vastes landes onduleuses, embaumées de chèvrefeuille, où parfois une source solitaire dormait parmi les touffes d'iris, et où de loin surgissait l'aiguille d'un menhir, dominant quelque pointe battue par le flot. La marée montante de la civilisation n'avait pas encore enlevé au 'pays sa couleur locale et ses vieilles mœurs. Les femmes étaient fidèles à leurs costun^es si pittoresques ; les paysans conservaient les braies'et les longs cheveux tombant sur l'épaule. On pouvait faire des lieues sans entendre parler d'autre langue que le brezonnec, la vieille langue des Celtes, aux notes gutturales et austères. A chaque pas, dans la campagne, on se sentait pénétré par la mélancolique et sauvage poésie des races celtiques. Pour mon compte, j'en goûtais avec délices l'âpre saveur. Les moindres manifestations de la persistance des traditions bretonnes m'imprégnaient le cœur d'une tendresse mystique et me remuaient profondément.

Je me rappelle avec un revif d'émotion une après-

midi passée en compagnie de la famille Breton, au pardon de la Clarté, non loin du village de Kerlaz. La chapelle où se célébrait l'office se dressait solitaire au milieu d'un cordon de vieux chênes. Il n'y avait, sauf nous, que des paysans comouaillais ; les coiffes des femmes agenouillées semaient de taches blanches l'herbe courte du pâtis; autour du chevet de l'église, les hommes en chapeaux ronds à larges bords se tenaient debout; des mendiants dignes deCallot grouillaient aux creux des fossés. Tout à coup, dans l'air léger de septembre, une cloche tinta et la procession déboucha du portail. En avant, deux vieux tambours, aux longs cheveux gris, vêtus de vestes bleues et chaussés de larges braies, battaient énergiquement une marche ; bannières déployées, les filles du rosaire en robes blanches les suivaient escortant une statue de la Vierge, portée à bras ; puis venaient le curé sous son dais rouge, et derrière lui, de longues files de femmes aux coiffes neigeuses, et d'hommes, tête nue, le cierge en main. Aux battements héroïques des tambours, le pieux cortège se déroulait lentement dans la direction d'un calvaire rongé par la mousse. Parmi l'ombre verdoyante des chênes, cette rustique procession avait un caractère de si antique simplicité, de si naïve ferveur, que je sentis la foi morte se réveiller en moi et que mes yeux s'emplirent de larmes.

Quelle vie charmante j'ai menée là, dans la modeste chambre que j'occupais à deux pas de l'église ! Je m'éveillais an tapage des sabots des sardinières, résonnant sur les pavés de la grand'rue et, toute la matinée, je travaillais à condenser en quelques vers les impressions de la veille. L'après-midi était employée en promenades sur la grève du Riz, aux moulins de Tréboul

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Chacun parachevait un poème ou ciselait des sonnets. De tout le cénacle, le plus affairé encore était Goppée. Il venait de publier Les Intimités, une exquise plaquette de vers amoureux et de lins tableaux parisiens, et presque en même, temps, grâce à l'affectueuse entremise de la tragédienne Agar, il avait fait recevoir à l'Odéon un acte en vers ayant pour titre : Le Passant. Le travail des répétitions l'absorbait. Parfois, au sortir du théâtre, il s'arrêtait rue Jacob pour dîner à notre pensioii, inquiet et tout fiévreux des luttes qu'il avait à soutenir pour s'assurer une interprétation selon ses désirs. La première représentation du Passant eut lieu le 14 janvier 1869, en même temps que celle d'une comédie de Du Boys, — un poète dramatique qui jouit pendant quelques années d'une certaine notoriété et qui est maintenant complètement oublié. — La direction de l'Odéon comptait beaucoup sur cette comédie en trois actes. Avec ce flair illusoire dont les directeurs de théâtre se croient doués par grâce d'état, MM. de Ghilly et Duquesnel la regardaient comme le morce'au de résistance de la soirée. Quant au Passant, ils le considéraient comme une saynète sans importance et ne fondaient sur lui aucun espoir. Les trois actes de Du Boys, ennuyeux et incolores, n'eurent pas même un succès d'estime ; ils tombèrent à plat. Lorsque le rideau se releva pour le Passant, sur un charmant décor représentant les jardins d'une villa florentine, baignés par le clair de lune, et qu'on aperçut la blanche et sculpturale forme d'Agar, accoudée à la balustrade d'une terrasse, il y eut dans la salle un murmure de satisfaction qui était de bon augure. La pièce n'avait que deux personnages, interprétés par Agar et Sarah Bernhardt, qui en était alors à ses débuts. Agar, les yeux perdus dans la

nuit, exhalait poétiquement une plainte désenchantée. Soudain la ballade du Passant résonnait dans la coulisse et Sarah, costumée comme le Chanteur florentin de Paul Dubois, surgissait dans la clarté lunaire, ainsi qu'une svelte apparition de la prime jeunesse. Alors, entre Sylvia la courtisane, et Zanetto, le page errant, s'engageait un dialogue d'une exquise fantaisie, d'une grâce savoureuse et fraîche comme la feuillée au printemps. Ce n'était plus le vers traînant, prosaïque et mal rimé des disciples de l'école du bon sens ; c'était la vraie poésie ailée, chantante, pleine d'images neuves et suggestives, de notes tantôt gaies, tantôt émues, qui la rendaient parfaitement scénique. Le public était surpris et ravi. Les applaudissements éclatèrent, sincères et nourris et ne cessèrent plus pendant la brève demi-heure que dura la pièce. Quand ce fat fini et qu'on nomma l'auteur, la salle entière acclama ce jeune talent qui se levait ainsi qu'une vermeille aurore. Nous étions. enthousiasmés. Pendant l'entr'acte, Lemerre, entouré de tous les Parnassiens, agitait triomphalement les bonnes feuilles du Passant déjà imprimé, et lorsqu'au sommet de l'escalier qui conduisait au premier étage, Goppée apparut, encore tout pâle des émotions de la coulisse, nous lui fîmes une ovation.

On sait le succès de ce petit acte. Pendant tout l'hiver, il fut représenté chaque jour et fit {monter la location de rOdéon à des hauteurs que ce théâtre ne connaissait plus depuis Ipngtemps. Dans le magasin de Lemerre, les éditions de la pièce s'épuisaient avec une rapidité inouïe, et le nom de l'auteur, resté jusque-là dans la pénombre, émergeait brusquement en pleine lumière. La gloire lui arrivait avec la popularité, et une popularité de bon aloi puisqu'elle était due à une

œuvre d'art pur. Goppée s'en aperçut du jour au lendemain, en se voyant tout à coup choyé par les journaux et les gens du monde ; il s'en aperçut aussi k un autre signe moins plaisant : l'envie, maladroitement dissimulée, qu'excitait son succès au théâtre. A partir de ce moment, il fut amèrement jalousé, non seulement par certains de ses jeunes compagnons du Parnasse, mais par de vieux maîtres qu'il admirait, lui, dans la simplicité de son cœur^ et qui, eux, ne lui pardonnaient pas d'avoir réussi là où ils avaient échoué.

JOUUS D'ÉTÉ 209

lique du second Empire, qui était dévouée à Tempereur, tout en maudissant la politique italienne et le régime libéral, vers lesquels le fils d'Hortense inclinait visiblement. Elle avait rendu, avant le coup d'État, je ne sais quels services à Napoléon III, qui se 'montrait reconnaissant en la pensionnant sur sa cassette et en la logeant dans un vieil hôtel de la rue Saint-Roch. Les méchantes langues prétendaient même que la dame continuait à le servir en qualité d'informatrice, et qu'elle envoyait des notes à la police particulière du souverain.

Quoi qu'il en fût, les mercredis littéraires de M'"® Waldoi* étaient à ce moment très courus. On y disait des vers, on y jouait la comédie et on y rencontrait une société curieusement mélangée : sénateurs, députés, fonctionnaires de l'Empire, membres du haut clergé, jolies femmes, journalistes et gens de lettres. Des cardinaux et des monsignori en bas violets y coudoyaient des comédiennes aux blanches épaules et ne paraissaient nullement étonnés de cette promiscuité troublante. La maîtresse de la maison semblait très fière d'avoir réussi à réunir dans ses salons, tendus d'une étoffe gros vert, des éléments aussi disparates. A cette époque, Mélanie Waldor était déjà de l'autre côté de la soixantaine. Maigre avec des traits irréguliers ^ elle n'avait jamais dû être jolie, mais ses yeux noirs pleins de feu éclairaient d'une lueur d'orage son visage étrangement passionné. Elle avait conservé une tournure jeune, une taille svelte, de beaux bras, et l'on s'expliquait très bien qu'aux environs de 1832, elle eût régné despotiquement sur le cœur inflammable d'Alexandre Dumas. Elle avait l'art d'attirer les gens chez elle et je me souviens d'y avoir vu Paul Féval, Henri de

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Bornier, Camille Doucet, Hippolyte Lucas, Agar, Hortense Damain, Fan fan Benoîton, Edouard Thierry, administrateur de la Comédie-Française, Marie Rose, le cardinal Bonnet, Conti, le sénateur Larabit et jusqu'au vice-empereur Rouher. Ce monde bonapartiste était une fréquentation singulière pour un poète républicain et parfois je m'y sentais fort mal à Taise; mais dès le premier soir où Edmond Gondinet m'y présenta, j'y fus retenu par un irrésistible aimant.

Au milieu des jolies mondaines qui faisaient le principal attrait de ce salon, j'avais retrouvé la fée aux yeux verts, admirée quatre ans auparavant dans les champs de blé de Bar-leDuc ; la « payse » dont là séduisante beauté et le vivant esprit m'avaient laissé un si exquis souvenir. J'eus un sursaut de joyeuse surprise, quand, sous la caressante lumière des lustres et des lampes, je l'aperçus, assise dans un fauteuil, vêtue d'une robe gris perle et coiffée de narcisses, dont les corolles blanches étoilaient la crêpelure de ses cheveux châtains. Je reconnus immédiatement les profonds yeux verts et le sourire à la Vinci, qui jadis m'avaient ensorcelé. Dans ce salon où s'ourdissaient des intrigues politiques, où s'ébauchaient de frivoles aventures galantes et où les vanités littéraires, le cabotinage des gens de théâtre, mettaient je ne sais quoi de frelaté et de factice, je crus tout h coup, en la revoyant, respirer la salubre verdeur de mes forêts lorraines. Sa beauté était plus accomplie encore qu'autrefois, mais aussi plus imprégnée de mélancolie. Jusque dans le sourire de ses fines lèvres retroussées, on surprenait de loin en loin une expression désenchantée, et une humide lueur de tristesse embuait parfois ses limpides yeux pers. En effet, elle n'était pas heureuse. Mal mariée, presque aban-

donnée à elle-même, il lui fallait toute sa native droiture, toute l'honnêteté de son cœur, toute la santé de son clairvoyant esprit, pour ne point perdre pied dans ce monde plein de perfides embûches.

De communs souvenirs du pays d'origine nous rapprochèrent dès le premier soir et notre amitié, commencée dans la serre chaude de ce salon parisien, se fortifia bien vite en un milieu plus discret et plus sain. Nousnous rencontrions, l'hiver, au concert Pasdeloup, où Beethoven, Haydn et Mozart nous emportaient loin des réalités trop douloureuses, sur une mélodieuse mer de musique et de rêve. Au retour de la belle saison, je partais avec elle et ses filles pour les bois prochains de Bellevue, de Sèvres et de Chaville. Les premières anémones écloses sous les chênes évoquaient devant nos yeux les forêts du Barrois et du Verdunois, et ressaisis par la captivante souvenance du terroir familier, nous nous surprenions à reparler le patois de chez nous. Son sang paysan se réveillait alors dans ses veines. Elle redevenait primesautière, allègre et pétillante ainsi qu'au temps oii elle cueillait des bluets et des coquelicots dans les champs de blé de Bar-le-Duc. C'était comme un coup de soleil filtrant entre deux nuées ; son mobile visage s'illuminait et il me semblait alors voir passer dans ses yeux agrandis tous les paysages de mon enfance, les vignes à la lisière des grands bois, les prairies semées de reines-des-prés et la Meuse courant au travers...

La « payse », à ses précieux dons de spontanéité, de naturel et de franchise, joignait un esprit cultivé, un tact, un goût affinés par la pratique de la vie parisienne et un jugement très droit. Je lui lisais mes vers, mes projets de drames ou de romans; elle me donnait son

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pleine Gornouaille et d'en tirer une pièce en un acte. En quelques semaines, je bâtis le scénario et je me mis à rœuvre. On ne connaît guère en France cette ballade écossaise, qui est très populaire chez nos voisins d'Outre-Manche. C'est l'histoire d'un marin qui a fait naufrage au loin et qu'on a cru mort. Il revient un jour au pays et trouve sa fiancée niariée au vieux Robin Gray : elle lui explique qu'elle ne pensait plus le revoir et qu'elle l'a longtemps pleuré; mais que, restée seule et pauvre, elle a. fini par céder aux prières de Robin et l'a épousé. Le marin, désespéré, se résigne à subir sa destinée et, après un baiser d'adieu, les deux amoureux se séparent pour ne plus se revoir jamais. — Très pénétré des impressions que j'avais rapportées de mon séjour dans le Finistère, je transformai les trois personnages de la ballade en Bretons bretonnants et je les fis vivre sur une plage située entre la lande et la baie de Douarnenez. La poésie, qui demeure inconsciemment fond de l'âme des races celtiques, riveraines de l'Océan, me permettait de faire parler mes héros en vers, sans trop d'invraisemblance, et je m'efforçai de donner à mon drame le caractère de ce pays d'Ar-mor où rien ne meurt, où un obscur idéal s'épanouit encore, vivace comme les rudes fleurs d'ajonc qui parfument la lande. Je n'y réussis pas du premier coup. Je voulais faire œuvre de poète, tout en restant simple et sincère, et j'avais à éviter deux écueils : le vers plat, terre à terre, sans relief et sans couleur, et une forme trop lyrique, manquant de naturel et de vérité. Je tâtonnai longtemps avant de trouver un langage approprié à l'humble condition de mes personnages. Je remis plusieurs fois mes vers à la forge, et le travail d'exécution me prit trois grands mois. Versles premiers jours de 1870^ ma pièce

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perruque bouclée, ses yeux émerillonnés, pétillants de malice, sa bouche ronde aux lèvres sensuelles, lui donnaient l'air d'un chanoine déguisé en laïque. C'était un galant homme, d'un commerce très agréable ettrès sûr; c'était aussi un gai compagnon, très amateur du beau sexe et, comme on disait au xvii* siècle, grand abatteur de bois. Dans sa chambre, décorée dans le style Louis XVI, il y avait un lit de bois peint en blanc, dont les pieds droits étaient finement sculptés et qu'il prétendait avoir appartenu à Marie-Antoinette. Ce lit royal, s'il s'était avisé d'écrire ses mémoires comme le Sopha de Crébillon, en aurait pu raconter de belles sur le compte de son nouveau possesseur?... Si Chantelauze, pour sa part, pratiquait peu la vertu de continence, en revanche il croyait dur comme fer à celle de Marie Stuart. J'ai rarement vu un écrivain plus plein de son sujet que ce consciencieux et enthousiaste historien. Il avait compulsé en France et en Angleterre tous les documents relatifs à son héroïne. Il vivait positivement de la vie de la rivale d'Elisabeth et s'intéressait à ses aventures comme si elles eussent été les siennes. Parfois, quand il apercevait un ami dans la rue, il accourait vers lui de son pas claudicant et l'abordait la mine souriante : «Mon cher, s'écriait-il en l'agrippant par un des boutons de son habit, mon cher, j'ai une bonne nouvelle à vous annoncer! » L'autre, tout entier à ses propres préoccupations, souriait à son tour, alléché par ce préambule, et questionnait naïvement son interlocuteur, croyant apprendre l'heureuse conclusion de quelque affaire l'intéressant directement. « Eh bien ! reprenait triomphalement Chantelauze, je viens de découvrir que le poète anglais Swinburne a menti impudemment en prétendant que Marie Stuart avait eu une intrigue

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libéral, dirigé par Emile Ollivier, avait une mauvaise presse, et l'assassinat de Victor Noir par le prince Pierre Bonaparte marquait ses débuts d'une tache sanglante. Je me souviens que, le soir des obsèques de la victime, je me trouvais chez Auguste Barbier, qui habitait rue de Rivoli. L*auteur des ïambes était alors un petit vieillard timide et doux, qui ressemblait bien plus à un notaire retraité qu'à un poète satirique républicain. Assis au coin du feu, nous causions paisiblement de Brizeux, avec lequel il avait été intimement lié, quand, du côté de la rue Saint-Honoré, nous entendîmes comme un roulement de marée grondante, accompagné de clameurs sauvages. C'était la foule des gens qui avaient assisté à l'enterrement de Victor Noir. Ils défilaient en masses profondes dans la direction du Palais-. Royal et hurlaient des menaces confuses, au milieu desquelles on distinguait parfois le refrain du Ca ira. Le poète qui jadis avait chanté dans la Cvrée

La grande populace et la sainte canaille,

releva vivement sa petite tête placide, dressa les oreilles et montra une mine de lièvre effarouché. Il ne paraissait guère en ce moment enthousiasmé du réveil de la Liberté, « cette fille aux puissantes mamelles ». .

Qui mettait tout le peuple en rut...

Il hocha le menton, tisonna pensivement les bûches et murmura d'un ton mélancolique : (c Voilà un vilain son de cloche !... Mon cher ami, nous vivons dans un temps qui n'est guère doux pour les lettrés et la littéra* ture ! ... »

En dépit de ces fâcheux pronostics, je n'hésitai pas à présenter ma pièce à l'Odéon. Je la déposai moi-môme

• entre les mains du secrétaire du théâtre, qui se nommait Salvador. C'était un petit vieux à la moustache grise en brosse, à l'air sceptique et désabusé de toutes choses. Ancien romantique malchanceux, il terminait sa carrière littéraire en recevant des manuscrits, dans cette nécropole de TOdéon où les siens avaient peut-être

. été refusés jadis. Il prit ma copie, l'inscrivit machinalement sur un gros volume qui ressemblait à un registre d'écrou, la numérota, puis me dit flegmatiquemént : « Vous avez le n° 306... Maintenant attendez voire tour... On vous écrira. »

Je crus voir passer dans ses yeux éteints un faible éclair d'ironie et je retraversai mélancoliquement l'antichambre pleine de comédiens, qui devisaient en compagnie du père Constant, le cerbère du théâtre, h la mine impassible et fermée sous sa calotte noire. J'avais le numéro 306 ! Ainsi depuis le l®*" janvier, 305 pièces avaient été déposées avant la mienne. Qu'allait devenir mon pauvre drame breton, noyé dans ce flot montant de manuscrits? Je ne voyais personne qui pût me recommander aux directeurs du théâtre, où je ne connaissais aucun des artistes influents. Il y avait, par conséquent,

. de nombreuses chances pour que mon petit acte dormît oublié dans les cartons du vieux Salvador. Il ne me restait, selon les conseils du sceptique secrétaire, qu'a me cuirasser de patience. Pourtant, un jour, André ILemoyne, auquel Jean-Marie avait plu, se rappela avoir eu pour commensal un brave opticien qui faisait

. «a partie de whist avec Chilly, et il me promit de par-

. 1er de ma pièce à ce fabricant de lunettes, qui pourrait peut-être user de son intimité avec le directeur de rOdéon pour m'obtcnirun tour de faveur. La démarche bienveillante de l'opticien fut-elle efficace, ou bien la

direction, obligée par son cahier des charges à jouer chaque année un certain nombre d'actes en vers, pratiqua-t-elle une fouille dans les cartons et tomba-t-elle providentiellement sur mon manuscrit, dont la perfection calligraphique devait tirer les yeux du lecteur ? Je l'ignore. Mais au commencement du mois d'avril, je reçus une lettre timbrée de TOdéon, qui me fit sursauter le cœur. On m'y avisait que Jean-Marie avait été lu et on me priait de passer au théâtre, le jour même à une heure précise.

Gomme vous le pensez bien, je fus exact au rendezvous . J'escaladai vivement l'escalier raboteux de l'administration, et l'austère Constant, daignant soulever sa calotte de soie noire, m'introduisit dans le cabinet directorial. Je m'y trouvai en tête-à-tête avec MM. Ghilly etDuquesnel.

(c Monsieur, me dit le premier, nous avons pris connaissance de votre pièce, elle nous plaît... Je l'ai moimême lue à ma femme et elle nous a fait pleurer. Nous ayons donc résolu de la jouer immédiatement et nous vous avons écrit afin de conférer avec vous sur la distribution... Pour le rôle de là femme, je pense que vous êtes de notre avis : nous le donnerons à Sai*ah Bernhardt; lepersonnage de Jean-i^a^^^e sera parfaitement interprêté par Pierre Berton qui est un charmant amoureux... Il ne nous reste plus d'hésitation que pour le rôle du vieux Joël »

Je proposai de le confier à un acteur nommé Laray, que j'avais vu dans le Bâtard de Touroude et dont le jeu plein de naturel et de rondeur m'avait vivement intéressé. On y consentit et il fut convenu qu'on ferait immédiatement copier le manuscrit et les rôles, afin qu'on pût lire dès le surlendemain là pièce aux acteurs.

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pouvait pas dire qu'elle fut belle : elle avait plus que de la beauté, elle possédait un charme étrange et inoubliable. Longue, mince, élancée et souple comme un jonc, elle était maigre, mais d'une maigreur originale. Ses traits légèrement irréguliers avaient une expression saisissante. Le dessin du nez manquait de correction, mais la ÎDOuche était adorable. Les yeux profonds, changeants, tantôt câlins, tantôt tragiques, illuminaient la pâleur d'un visage presque exsangue. Sa voix fraîche au timbre à la fois métallique et caressant, avait des intonations d'une justesse et d'une netteté rares. C'était une délicieuse musique. En scène, le nonchaloir de sa démarche, son débit parfois traînant, et tout à coup d'une ampleur, d'une envolée toute lyrique, agissaient sur les auditeuj's comme une fascinante incantation: Elle savait trouver des attitudes d'une élégance et d'une grâce enchanteresses ; une inexprimable poésie émanait des lignes de son corps flexible et serpentin. L'éclatant succès obtenu par elle dans le Passant avait fait franchir les ponts à sa naissante renommée et tout Paris était en train de s'éprendre de son jeune talent. Ce fut Pierre Berton qui lut ma pièce aux comédiens, et il la lut très bien. Elle eut un franc succès : les hommes essuyaient en tapinois leurs yeux huniides. Sarah pleurait toutes ses larmes. Elle se déclarait enchantée de son rôle et se préoccupait déjà de son costume de paysanne bretonne, Ghilly, d'une voix mouillée, me complimentait, en m'engageant à écrire pour l'Odéon un drame plus importait, en trois ou cinq actes. Bref, nous nous retirâmes très contents les uns des autres. Le lendemain, les répétitions commencèrent et on se mit à déblayer les premières scènes. Pendant quatre jours, tout alla bien, mais le cinquième, nous attendî-

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Pendant les mois qui précédèrent la réception et les premières répétitions de Jean-Marie, je n'avais pas perdu mon temps. Ghantelauze m'ayant mis en rapport avec le directeur du Correspondant, je m'étais engagé à écrire pour cq recueil une œuvre de longue haleine et à livrer mon manuscrit au printemps de 1870. Pour la seconde fois, j'abordai le roman, un roman mi-bourgeois, mi-campagnard, auquel je donnai pour cadre les paysages du Barrois et où je m'efYorçai de peindre avec sincérité et bonne humeur le milieu provincial dans lequel j 'avais longtemps vécu . Le Secret de Gerlrude parut en avril et mai, et malgré les tendances réalistes de l'œuvre, la noble et dévote clientèle du Correspondant lui fit bon accueil. En même temps, je publiais chez Lemerre un volume de prose où j'avais réuni, sous le titre de Nouvelles intimes^ VAhhé Daniel, les Souffrances de Claude Blouet et Lucile Désenclos. Je fondais grand espoir sur ce livre, les deux nouvelles principales, — VAhbé Daniel et Claude Blouet — ayant eu du succès lors de leur apparition dans la Revue des Deux Mondes. Mais j'éprouvai une cruelle déception. Le volume passa inaperçu et on en vendit à peine deux cents exemplaires ; cedontjefus mortifié etmarri, pour mon compte d'abord, puis à cause de Lemerre qui avait édité le volume à ses

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autorité ébranlée, le gouvernement s'était avisé de faire voter un plébiscite ambigu, dont le résultat équivoque n'avait point réussi à dissiper l'orage. A l'extérieur, l'horizon était plus sombre encore. Depuis Sadowa, la Prusse tenait toute l'Allemagne dans sa main et devenait de jour en jour plus arrogante. On prétait à un homme d'État étranger un mot sanglant à propos de Napoléeon III : « Il ne se tient debout, disait ce diplomate, qu'à l'aide des soufflets qu'il reçoit de tous côtés. » Depuis que la presse était libre, les journaux hostiles se multipliaient: le Rappel, la Marseillaise, le Réveil..., et les invectives les plus violentes contre le souverain et son gouvernement emplissaient leurs colonnes. Au milieu de cette tempête, l'Empereur malade et découragé, ne savait plus prendre une décision et subissait avec une apathique résignation la néfaste influence de l'entourage de l'impératrice. Ce fut alors que, dans l'imagination de cette coterie à la fois exaltée et ignorante, germa l'idée d'une guerre destinée à rétablir le prestige et à assurer l'avenir de la dynastie napoléonienne. Malgré de sages avertissements, on ne voulut rien voir : ni l'es préparatifs de la Prusse, ni la situation morale de l'Allemagne prête à se jeter dans les bras deGuillaumej ni notre propre infériorité militaire. La candidature d'un Hohenzollern au trône d'Espagne se produisit juste à point pour servir de prétexte à des provocations belliqueuses et, sans se demander si cet incident n'était pas une combinaison machiavélique, inventée par Bismack pour précipiter les événements, on se complut à une maladroite intransigeance qui rendait tout accord diplomatique impossible ; on se jeta de gaieté de cœur dans l'inconnu et, le 14 juillet, la guerre fut déclarée. On sait quel fut leMamentable résultat de cette poli-

tique à la Gribouille. Malhe,ureusement, au début des hostilités, un coup de folie aveuglait non seulement les hommes placés à la tête du gouvernement, mais aussi, il faut bien l'avouer, la France tout entière. On était persuadé que les choses se passeraient comme pour la guerre d'Italie, que nos armées habituées à la victoire auraient facilement raison des régiments prussiens ; on se grisait de mots sonores et de chimères patriotiques. Dans les théâtres subventionnés, on chantait le Rhin allemand, et, debout au balcon de l'Opéra, Emile de Girardin donnait le signal de la Marseillaise. Les têtes s'exaltaient aux sons de ces hymnes héroïques qu'on n'avait plus entendus depuis 1848. Je confesse humblement que je fus comme tant d'autre» atteint de la contagion du chauvinisme, et que je rimai à mon tour un sauvage chant de guerre que publia le Moniteur universel. J'en fais ici humblement mon meâ culpâ. On était si bien persuadé que cette folle aventure se bornerait à une promenade triomphante jusqu'à Berlin, que peu de jours après la déclaration de guerre, je fus avisé par la direction de l'Odéon qu'on allait remettre Jean- Marie à l'étude.

Les répétitions recommencèrent, en effet, vers les premiers jours d'août et nous nous mîmes bravement à la besogne. Les comédiens, qui vivent plus que d'autres au pays de Chimère, étaient pleins d'illusions. Sarah parlait avec conviction de l'époque prochaine où l'on irait représenter Jean-Marie à Gompiègne... Hélas! le réveil fut terrible. Coup sur coup des nouvelles désastreuses nous arrivèrent : Wissembourg, Wœrth, Spicheren, Forbach. Partout nos armées en désordre battaient en retraite; les Prussiens victorieux assiégeaient \ Strasbourg et envahissaient la Lorraine... Adieu les

répétitions ! Les théâtres brusquement ferniaient leurs portes. Huit jours plus tard, les journaux annonçaient Toccupation de Bar-le-Duc par le corps d'armée du prince royal et, à partir du 12 août, je diemeurais sans nouvelles de ma faniille. J'étais consterné. A la pensée de la maison paternelle livrée aux caprices des envahisseurs, de mes chères forêts du Barrois saccagées par les soldats de Bismarck, une angoisse me' serrait la gorge et les larmes me montaient au:^ yeux. A Paris, cependant, après les premières heures de désarroi, on reprenait courage et on songeait à s'organiser pour la défense. On s'attendait à un siège et on espérait encore que les . Prussiens viendraient se faire écraser sous les murs de Paris. Bien q«e j'eusse peu la vocation militaire, j'avais pris comme les ^autres un fusil et je m'étais enrôlé dans un des bataillons de la garde nationale. J'apprenais l'école de peloton et je hantais la caserne du Louvre,, où un sergent des chasseurs à pied nous initiait au maniement du chassepot. Le 19® bataillon dont je faisais partie était, surtout recruté parmi les artistes, les professeurs, les gens de lettres qui habitaient le quartier du Luxembourg. J'avais pour compagnons d'armes Carolus Duran, les sculpteurs Falguière, Moulin, Blanchard ; Gaillard, le graveur; Garsonnet, professeur h l'Ecole de Droit ; Albert Dumont, qui revenait de l'Ecole d'Athènes ; René-Paul Huet, le fils du peintre, et bien d'autres encore que j'oublie... Tous s'étaient mis avec entrain et bonne humeur h ce métier si nouveau pour eux et paraissaient décidés à vendre cher leur peau. Il est certain que ces gardes nationaux dont on a tant médit, s'ils avaient été mieux encadrés, plus intelligemment commandés et si on les eût mobilisés plus tôt, auraient pu rendre de sérieux services. Mal disciplinés.

nrais pleins de bon vouloir, à ce moment, ils ne demandaient qu'à marcher. Les mauvaises nouvelles qui nous arHvaient, chaque matin, nous enfiévraient, mais ne nous décourageaient pas. La population parisienne partageait notre fièvre et nos illusions. On vivait toujours dans l'espoir d'une revanche éclatante. Après les batailles qui eurent lieu autour de Metz, le bruit d'une grande victoire courut toute une après-midi. En un clin d'oeil, les rues se pavoisèrent; les boulevards s'emplirent instantanément d'une foule passionnée, ivre de joie. J'ai encore dans les yeux la vision des drapeaux claquant au vent sous un pâle soleil d'orage, des trottoirs houleux oii des milliers de bras s'agitaient, où des milliers de voix acclamaient une artiste de l'Opéra qui,, debout dans une voiture découverte, s'avançait lentement sur la chaussée tumultueuse et chantait la Marseillaise... Hélas I tout cet enthousiasme fiambant s'éteignit comme un feu de pâtre qu'une soudaine pluie inonde. La victoire annoncée était imaginaire : les drapeaux disparurent des fenêtres et une glaciale désillusion tomba de nouveau sur nos cœurs. Les journaux officieux n'en continuaient pas moins à se remplir de dépêches optimistes et d'articles rassurants. Mais, pour moi qui lisais le Times, la réalité se montrait de jour en jour plus navrante. Je savais que l'armée de Bazaine était désormais immobilisée autour de Metz, et le correspondant du journal anglais laissait déjà entendre que l'armée de Mac-Mahon, imprudemment fourvoyée dans les Ardei»ies» marchait peut-être à un désastre plus lamentable encore.

Le. 3 septembre au soir, des rameurs alarmantes circulaient sur les boulevards grouillants de monde, où une foule hostile criait aux escadrons cliar^és de

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balayer la chaussée : « A la frontière, les carabiniers, h la frontière ! » Le lendemain matin, je venais de m'éveiller et je procédais tristement à ma toilette, quand René Huet se précipita dans ma chambre :

. « Savez-vous les nouvelles ? me cria-t-il. L'armée de Mac-Mahon a été écrasée, Sedan a capitulé. Napoléon III est prisonnier. .. Mettez votre uniforme. . . Il s'agit d'aller protester sans armes au Palais-Bourbon et de demander la déchéance de l'Empire... »

J'étais devenu blême. La honte et l'indignation me suffoquaient en même temps. Je me harnachai en hâte et suivis mon compagnon à la mairie du VI® où était le lieu du rendez-vous. Dans une salle du rez-de-chaussée, gesticulaient une cinquantaine de gardes en uniformes, parmi lesquels j'aperçus Garolus Duran et Blanchard. L'un des plus agités était un petit homme à la face pâle, dont la gibbosité soulevait étrangement la vareuse, et je reconnus Alfred Naquet, que j'avais jadis rencontré chez Laurent Pichat. Le commandant du bataillon était absent, mais le capitaine de notre compagnie, un ancien professeur à la mine pacifique, s'efforçait de nous calmer, en nous exhortant à patienter et à attendre la confirmation des mauvaises nouvelles. 11 fut brusquement interrompu par un garde à la barbe noire, qui sauta sur une table et s'écria : « Nous avons assez attendu et les mauvaises nouvelles ne sont pas douteuses. Le temps n'est plus aux tergiversations et aux atermoiements... Citoyens, allons au Corps législatif demander la déchéance de celui qui nous a conduit à la défaite et à l'humiliation 1» C'était Tavocat Hérisson, depuis maire du VP et député. On l'acclama et, en bon ordre, on se dirigea, par la rue Bonaparte et le pont des Saints- Pères, vers le Louvre où le général Trochu, nommé

seule distraction consistait à contempler les gradins et la colonnade du Palais-Bourbon, où parfois apparaissaient des députés de l'opposition qui agitaient les bras en signe d'encouragement. Mais cette récréation était mince et beaucoup commençaient à regretter d'avoir donné dans ce godan de « la démonstration sans armes ». Le soleil monté au zénith nous rôtissait la nuque et les épaules, le miroitement de la Seine nous aveuglait et, par surcroît, n'ayant pas pris le temps de déjeuner avant le départ, nous avions le ventre affreusement creux.

Cependant nous entendions au loin le rappel battre dans les quartiers de la rive gauche et de la rive droite. Insensiblement et de divers côtés à la fois, des bataillons de la garde nationale débouchaient des rues prochaines. Ils n'avaient pas, ainsi que nous, eu la simplesse de sortir sans armes. Ils s'avançaient le fusil sur l'épaule, et, le long des quais, sur les hauteurs des Champs-Elysées, du fond delà rue Royale, nous voyions onduler des ruissellements de baïonnettes qui scintillaient dans la lumière. De moment en nu)ment, leur nombre augmentait. Comme des courants aux étranges lueurs étincelantes, tous ces bataillons descendaient dans la direction du pont de la Concorde. Bientôt l'immense place devint semblable à une éblouissante mer d'acier où de longs éclairs métalliques se mêlaient, sous le soleil, aux gerbes argentées des fontaines jaillissantes. Les terrasses des Tuileries étaient noires de foules curieuses qui applaudissaient. Sans doute, les officiers de la troupe remarquèrent comme nous cette incessante crue de baïonnettes, car tout d'un coup, soit par crainte d'être enveloppé, soit qu'il obéit à un ordre apporté du gouvernement militaire, le régiment mit

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était dans tous les esprits indignés ; ni le ministère, ni les deux Chambres n'avaient plus l'autorité nécessaire pour gouverner; en fait ils avaient disparu avec l'Impératrice régente. Le pouvoir était à terre. En le ramassant, les membres de la Défense nationale, non seulement ne méritaient aucun reproche, mais assumaient une redoutable responsabilité. Le seul blâme qu'on puisse leur adresser, c'est de n'avoir pas immédiatement consulté la nation et réuni une Assemblée constituante.

Loin d'être criminel comme le 2 décembre, le 4 septembre fut un acte nécessaire, puisqu'il substitua un gouvernement régulier à l'anarchie née de la décom position spontanée du régime impérial. Le peuple de Paris est donc très pardonnable d'avoir éprouvé quelques heures de joyeux soulagement et de s'être abandonné un moment à un beau rêve.

Il lui fallut, du reste, rentrer rapidement dans la réalité, et le réveil fut brutal. Guillaume avait rejeté les propositions de paix du nouveau gouvernement, et Jules Favre, en quittant Ferrières, avait déclaré que la France ne céderait « ni un pouce de son territoire, ni une pierre de ses forteresses », — fières mais téméraires paroles, dont Bismarck avait dû cyniquement rire en son par-dedans ! — Les armées allemandes continuaient leur marche sur Paris. Un siège devenait inévitable. A peine installés, les membres de la Défense nationale étaient obligés de se diviser, et une délégation du gouvernement partait pour Tours. Encore quelques jours et toute communication avec le reste du pays allait être supprimée. Les rares trains disponibles emportaient vers le midi ou l'ouest des familles de bourgeois épeurés, qui jugeaient à propos de déménager pour se sous-

traire aux cruelles éventualités et aux angoisses d'un siège. Le 10 septembre, profitant d'un dernier courrier, j'adressais quelques lignes aussi rassurantes que possible à ma famille. En même temps, j'envoyais un suprême salut à mon vieil ami Tristan, bloqué luimême dans la Haute-Marne, occupée en partie par l'ennemi. Je lui écrivais ;

« Avant que nous soyons complètement séparés du reste de la France, je veux que vous receviez encore un mot de moi. Demain, ma compagnie ira pour la première fois aux remparts et dans quelques jours nous entendrons le canon prussien. Je ne vous parlerai pas de la suprême défaite de Sedan, vous en connaissez aussi bien que nous les lamentables détails. Rien que d'y penser, je sens des larmes de honte et des bouillons de colère me monter à la gorge. — Enfin, voilà du moins l'Empire renversé ! Si nous nous tirons du pétrin où nous sommes, il nous faudra vaillamment travailler à faire peau neuve, car ces vingl ans de servitude nous ont considérablement amoindris, moralement et physiquement.... Quand nous re verrons-nous? Quand pourrons-nous causer de nouveau des choses de l'esprit?... En ce moment, nous sommes au milieu d'une trombe et Dieu sait si nous en sortirons entiers ! Dans le cas où j'y resterais, je vous lègue mes papiers, livres et manuscrits. Vous vous entendrez avec mon éditeur et mes amis, lorsque la tourmente sera passée, pour surveiller, s'il y a lieu, la représentation future de mon petit drame. Pauvre Jean-Marie, on 1« répétait encore il y a quinze jours!... Vous trouverez dans mon tiroir un bout de testament où je mets ordre à tout cela.

« Sur ce, mon cher ami, je vous serre encore une

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bonne fois la main, et je porte du fond de mon cœur un tqast idéal à notre vieille amitié, à la rénovation de la France, à des temps meilleurs, à un jour où nous pourrons chanter de nouveau la chanson de Burns : « Les joues verdissent !... » Bien affectueusement à vous. Souvenirs à tous les vôtres. »

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porte d'Orléans et la Bièvre ; les compagnies y passaient chacune à tour de rôle vingt-quatre heures. Le milieu du mois de septembre fut exceptionnellement beau, et • nos premières semaines de service ne nous parurent nullement pénibles. On couchait sous la tente, on faisait la popote en commun, à cinq ou six, et on acceptait gaîment les corvées, ainsi que l'ennui des longues heures de faction. Le métier militaire avait pour nous l'attrait de la nouveauté et, d'ailleurs, à des yeux d'artistes, la vue du rempart offrait un spectacle mouvementé et très pittoresque. On y voyait défiler à chaque instant des bataillons de mobiles, venus de la province, — Bretons, Angevins, Normands, Bourguignons, — aux jeunes physionomies alertes et ingénues, ayant conservé une originale saveur de terroir. On y rencontrait aussi des escouades de francs-tireurs aux uniformes fantaisistes et aux mines d'aventuriers. Il y avait dans ce va-et-vient amusant un côté théâtral qui nous séduisait inconsciemment. Je me rappelle avec quelle sérieuse conviction, dans les commencements, les gardes qui étaient de faction, la nuit, à la crête du rempart, se répétaient solennellement : « Sentinelles, prenez garde à vous ! » Ce naïf avertissement qui circulait nuitamment le long des fortifications et se perdait au loin dans les ténèbres, réveillait en nous de romantiques souvenirs rapportés de l'Ambigu ou de la Gaîté, et nous plaisait par sa couleur mélodramatique. Au bout de huit jours, on s'en lassa et les sentinelles se bornèrent à faire silencieusement leur faction de deux heures.

Après l'exode des Parisiens vers la province, nous assistions, depuis l'investissement, à l'exode des populations suburbaines vers Paris. Les troupes allemandes

s'étaient ^arrêtées en vue des forts et avaient occupé les villages situés en arrière. Mais, dès l'approche de l'ennemi, les populations de la banlieue s'étaient hâtées d'abandonner leurs habitations et cherchaient un refuge à l'abri des fortifications. Pendant huit jours, le mouvement d'émigration ne se ralentit pas. Cette retraite précipitée dans Paris était, elle aussi, d'une couleur dramatique, avec un mélange d'épisodes comiques à la fois et navrants.

Un dimanche, où j'étais de faction à la porte d'Orléans, la longue procession de voitures, des bêtes et des gens, s'écoulait dans la rue sans discontinuer. On voyait passer à la file, parmi des troupeaux de bœufs et de vaches qui meuglaient tristement, de grandes charrettes avec les provisions et les meubles du ménage entassés au hasard. Sur cet amoncellement de lits, de tables et de matelas, souvent on apercevait, juchés, une femme et des enfants, à l'air effaré; parfois aussi une vieille aïeule tenant entre ses bras un chat qui jurait ou une cage où voletaient des oiseaux. L'homme fouettait le cheval, qui n'en pouvait plus, et les aînés de la maisonnée suivaient par derrière. Quelquefois, à cause des exigences de l'octroi, il se produisait devant les grilles des encombrements formidables : les véhicules s'accrochaient, les chevaux .ruaient, les conducteurs s'injuriaient et se menaçaient du fouet, au milieu des cris de terreur des femmes et des pleurs des marmots. Sous le ciel brumeux d'automne, cela avait je ne sais quoi de sinistrement grotesque, qui vous faisait penser involontairement à Callot et aux Misères de la guen^e.

Tandis que, pour exécuter ma consigne, j'essayais de mettre un peu d'ordre dans ce défilé qui ressemblait à une déroute, j'aperçus au milieu des piétons Pierre

Berton et Berton père. Serrés dans leur vareuse, coiffés du képi et le fusil en bandoulière, ils revenaient des avant-postes. Nouséchangeâmee des poignées de mains, puis, au milieu du brouhaha, Pierre Berton se retourna et me cria :

— Hein î... Et Jean-Marie f...

Pauvre Jean-Marie, je ne savais plus guère si on le jouerait jamais. L'Odéon avait été transformé en une ambulance où Sarah Bernardt s'exerçait à l'emploi de sœur hospitalière. Mon petit acte était arrivé à une heure mauvaise et son sort me paraissait bien compromis. Il me faisait l'effet d'un de ces oiseaux malchanceux que la vieille de tout à l'heure, du haut de sa charrette, balançait machinalement dans la cage où ils se recroquevillaient ahuris....

Toute la seconde moitié de septembre 1870 s'acheva sous les caresses d'un radieux soleil d'automne. Les matinées se levaient limpides, les journées étaient baignées d'une molle lumière. Si on n'eût entendu par intervalles la voix brutale des canons du mont Valérien, envoyant des projectiles aux cantonnements ennemis, on aurait pu croire qu'on jouissait comme d'habitude de la douceur des dernières journées de vacances. Les soirées surtout étaient d'une rare magnificence. Depuis une semaine, lé couchant se teignait d'une immense et intense rougeur. Cette extraordinaire coloration, qui se prolongeait longtemps après le crépuscule et qui ressemblait à une aurore boréale, donnait à l'horizon une tragique grandeur. La persistance de ces sanglantes rougeurs, apparaissant ponctuellement à la tombée du jour, effrayait les âmes superstitieuses et elles y voulaient voir les signes fatidiques de prochaines catastrophes. Néanmoins la résolution et l'endurance ne

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Tailhade se chargea de lire mon poème dans une matinée donnée aux Bouffes-Parisiens^ en même temps que M"« Groisette récitaitune Odelette guerrière de Catulle Mendès, et que M""® Favart disait la Stella de Victor Hugo. Le public, très vibrant, faisait un accueil enthousiaste à ces strophes enflammées où l'on ne parlait que de sacrifices héroïques et de sanglantes revanches. Il ne nous ménageait pas les applaudissements, et nous nous en allions tous, contents de notre journée et réconfortés.

Octobre vint avec ses brumes et ses pluies froides qui rendaient les factions du rempart moins poétiques et plus pénibles. En même temps que s'amassaient* les brouillards de Tarrière-saison, les esprits s'assombrissaient. Les mauvaises nouvelles se succédaient et Ton commençait à s'apercevoir que la fameuse « trouée », longtemps espérée en rêve, était infiniment moins réalisable qu'on ne l'avait cru. Le gouvernement de la Défense, constatant cette crise de méfiance et d'aigreur, qui lui aliénait le cœur de la foule, se décidait à associer plus sérieusement la garde nationale aux sorties et aux escarmouches d'avant-postes. Le 29 octobre, notre bataillon reçut l'ordre d'exécuter une reconnaissance en compagnie du 46% sous le commandement d'un capitaine de vaisseau. Nous voilà partis par un temps gris et nous traversons Montrouge dont la grande avenue est coupée de quatre barricades. Nous longeons la route d'Orléans, tandis que les canons des forts de Vanves et de Bicêtre tonnent à qui mieux mieux, comme pour rythmer notre marche au pas militaire. En face de la Grange-Ory, nous obliquons à gauche et nous descendons vers Arcueil, aux rues désertes occupées par des compagnies de lignards et de moblots.

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de l'horizon, la tour deMontlhéry perchée sur son éhainence solitaire. De temps en. temps la redoute envoyait des obus dans la direction de THay ; mais les soldats prussiens ne semblaient en avoir cure. Ils restaient terrés dans leurs trous et ne donnaient pas signe de vie. Le crépuscule qui tombait vint tout submerger dans une brume épaissie. A la nuit, on nous donna l'ordre de regagner Paris. Nous y rentrâmes crottés jusqu'à réchine, trempés jusqu'aux os, mais satisfaits tout de même d'avoir subi avec assez d'entrain cette première épreuve du métier militaire.

L*e lendemain était un dimanche et, comme compensation, je me donnai la récréation d'assister au premier concert de Pasdeloup, en compagnie de celle que j'appelais « ma Payse ». Elle était bravement restée avec ses enfants dans Paris assiégé; elle supportait avec une vaillante bonne humeur, cette existence si différente de celle qu'elle avait menée jusqu'alors et qui devait sembler si dure à une jeune femme habituée aux raffinements, aux gâteries et aux fêtes de la société du second Empire. Le cirque était plein comme aux jours d'autrefois. Sarcey, affublé d'une vareuse de garde national, ouvrit la séance par une conférence où il disserta sur la musique, avec la lourdeur d'un éléphant qui marche sur des roses. Nous entendîmes de nouveau, avec un soulagement d'âme, \^ Symphonie pastorale et un délkieux fragment de q.uintette de Mozart. Gomme nous nous en revenions, heureux et rassérénés, nous apprîmes par les journaux que les Prussiens avaient repris le Bourget, le matin même, après un combat très meurtrier. Ce n'était que la première des mauvaises nouvelles. Dans la soirée, le bruit de la lamentable capitulation de Metz commençait à circuler. Il fut confirmé

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le lendemain et exaspéra si bien la population parisienne, que leparti révolutionnaire en profita pour s'emparer de riïôtel de Ville. Il en fut délogé dans la nuit du 31 octobre au 1®' novembre; mais cette insurrection avortée résonnait déjà comme un funèbre son de cloche , avant-coureur du coup de folie de la Commune.

Au milieu de la perturbation morale produite à la fois par le désastre de Metz et l'émeute mal étouffée, le Gouvernement de la Défense avait compris qu'il était nécessaire de rassurer les esprits par des actes de mâle résolution. Le 9 novembre il décréta la mobilisation d'une partie de la garde nationale. Cette mesure, qui aurait dû être prise dès les premiers jours du siège, enrôlait dans les régiments mobilisés tous les gardes nationaux veufs ou célibataires, âgés de moins de 45 ans. Je me trouvais naturellement appelé à figurer dans les nouveaux contingents, et sur mon journal du siège, je retrouve la date du décret de mobilisation, avec au dessous, cette mélancolique citation d'Horace :

Linquenda tellus, et domits, etplacens Uxor, neque hanim, quœ colis, arhorum Te, praeter invisas ciipressos, Ulla brevem dominum sequetur,..

J'étais, en ce temps-là, maigre, peu résistant, de santé médiocre et je me figurais que je ne réussirais qu'à devenir un piètre soldat. Néanmoins, je me résignai tranquillement à accomplir liion devoir et je pris part sans rechigner, aux manœuvres préalables à l'entrée en campagne. Pendant un mois on nous prépara par des exercices quotidiens à notre nouvelle destination ; puis, quand on nous jugea suffisamment aguerris, le 12 décembre, par une maussade journée de verglas, on réunit

notre bataillon place Saint-Sulpice et on nous dirigea sur Vitry-sUr-Seine, où nous devions faire le service des avant-postes. Nous n'arrivâmes à notre cantonnement qu'à la tombée du jour. On nous logea à l'angle d'un carrefour oii giclait l'eau dune fontaine, dans une vaste maison délabrée, qui avait dû servir de cabaret ou d'auberge et qui, déjà dévastée par les précédents occupants, ayant ses vitres brisées, sa toiture défoncée, était exposée à toutes les intempéries de la saison. Le village, abandonné par ses habitants, était uniquement occupé par des mobilisés, des moblots et des francstireurs. On avait assigné à l'escouade dont je faisais partie deux chambres carrelées, sur la brique desquelles nous couchions tout habillés, quand ce n'était pas notre tour de tranchée. Il y régnait un froid sibérien. Nous le combattions en brûlant d'énormes troncs de bois vert, que nous allions chercher dans un parc voisin, dont on avait coupé à blanc les Vieilles futaies. Gomme, de ces deux chambres, une seule, celle du fond possédait une cheminée, nous nous étions avisés, à l'aide d'une violente poussée, de supprimer la cloison séparatrice et, dans ce grand hall improvisé, nous nous trouvions relativement confortables.

Nos soirées de liberté s'y passaient même assez gaiement, à la lueur des bougies fichées dans le goulot des bouteilles, tandis que les troncs d'arbres flambaient dans l'àtre, en lançant des fusées de vapeur. Même, la veille de Noël, nous avions prémédité d'y réveillonner, en dégustant des crêpes sautées dans la poêle avec de la graisse de cheval. Déjà le cuisinier de l'escouade agitait au fond d'un bidon la pâte liquide; agenouillés autour de la cheminée, nous attisions la braise et nous graissions la poêle, lorsque le sergent-major entra

brusquement et cria : « Tous les hommes sac au dos!... La 2* compagnie est commandée pour aller en grand' garde ! »

Les figures s'allongèrent... Pas déveine! Adieu le réveillon devant une flamme bien clairante ! Il fallait renverser la marmite.. On s'équipa en ronchonnant et, un quart d'heure après, la compagnie filait dans la nuit le long d'un chemin bordé d'ormeaux, dont les fûts s'enlevaient en noir sur la plaine blanche de neige.

A un coude de la Seine, où une canonnière dormait, immobilisée par les glaçons, la tranchée courait en zigzag dans le terrain nu. Non loin de la berge, s'élevait un baraquement destiné h abriter les hommes qui n'étaient pas de. service. Les factions duraient deux heures. J'eus la malchance d'être désigné pour celle de minuit et le caporal de garde me planta, au delà de la tranchée, dans un trou, avec la consigne d'ouvrir l'œil et de m'abstenir de fumer.

Il gelait à 10 degrés au-dessous de zéro; le ciel fourmillait d'étoiles et autour de moi s'étendait une vague blancheur silencieuse. Pas une lueur ne trouait cette ombre transparente ; il était défendu d'allumer du feu dans la tranchée et le baraquement lui-même, où dormaient les camarades, était enseveli dans l'obscurité. Tout d'un coup, du fond de la nuit muette, un chamt monta — une sorte de complainte rustique, fredonnée par un des marins de la canonnière — un Breton, sans doute, qui songeait à son pays et charmait les ennuis du quart en célébrant h sa façon la veillée de Noël. Cette chanson perdue emmi la plaine enténébrée méprit le cœur. J'en suivais avec une attention émue les modulations traînantes et je songeais, à mon tour, à ma petite ville envahie, où les carillons de Noël tintaient jadis si

mélodieusement et où, à cette heure, l'étranger seul festoyait. Quand le marin cessa de chanter, j'eus une sensation de détresse, comme si mon dernier compagnon m'abandonnait. Il me sembla que la solitude ambiante se peuplait d'invisibles ennemis et je commençai à trouver les minutes interminables. Je n'avais pas peur du voisinage des Prussiens, je les supposais trop occupés à fêter le Christkind pour que l'idée leur prît d'attaquer nos avants -postes; mais j'étais la proie d'un indéfinissable malaise et, quand le caporal vint enfin me relever, j'éprouvai un soulagement non pareil à m' étendre sur les planches raboteuses de la baraque et à essayer de m'y endormir...

Au réveil, j'eus une agréable compensation. Dans un ciel couleur de perle, le soleil se levait au-dessus des collines vaporeuses de Villeneuve-Saint-Georges. Sa lumière attendrie jetait de délicates touches roses sur l'eau glacée du fleuve; elle donnait à la plaine de neige les nuances irisées d'une opale. Au fond des casernes des forts de Bicêtre et d'Ivry, des tambours et des clairons sonnaient la diane. Essaimes hors de leurs baraquements, des soldats de toutes armes, artilleurs, moblots, mobilisés aux capotes vertes, s'éparpillaient sur la berge. Les uns procédaient à leurs ablutions dans la Seine, aux endroits où la glace était cassée; les autres y emplissaient des bidons destinés à la confection du café matinal. Il y avait dans l'atmosphère diaphane un poudroiement diamantin, une légèreté, une sonorité qui mettaient l'âme en joie. Pour un peu, on eût été tenté de chanter comme les anges sur la route de Bethléem : « Gloire au plus haut des cieux et paix aux hommes de bonne volonté !... » Tout à coup, une détonation éclata dans le fort de Bicêtre. C'était la guerre qui recommen-

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dans Paris et qui en rêvait chaque nuit. Débile et nerveux, le dur service de la tranchée provoquait chez lui des crises de désespoir, pendant lesquelles il maudissait violemment « ce misérable empereur qui avait causé tout le mai ! » Le type le plus original de l'escouade était un peintre du nom de Lecadre. Maigre, sec et raide dans sa capote flottante, la figure en lame de couteau, le teint pâle, la peau couturée par la petite vérole, les yeux d'uu gris farouche, il avait l'humeur qùinteuse et ne dérageaît pas. Il bougonnait tout le jour contre le gouvernement, contre le colonel, les services commandés, l'ordinaire de la cuisine, contre le chaud et le froid. xVvec cela le meilleur garçon du monde, loyal, rigide dans l'accomplissement du devoir et chevaleresque à ses heures. L'injustice l'exaspérait; il défendait le pauvre Jacob contre les brimades de la compagnie et prenait pour son conipte les trop rudes corvées infligées au camarade. Sous son enveloppe rugueuse, il y avait un cœur exquis et, pendant notre séjour aux avantpostes, nous nous étions liés de bonne amitié.

Après la capitulation, et surtout après le 18 mars, chacun tira de son côté et nous ne nous revîmes plus. Lorsque la Commune eut disparu, et que la vie parisienne reprit son train-train habituel, un jour, en traversant le pont des Saints-Pères, je crus reconnaître Lecadre sur le trottoir opposé. Sous les habits civils, c'étaient bien la même raideur, les mêmes yeux gris farouches, le même visage couturé de petite vérole. Je courus à lui la main tendue :

— Bonjour î m'écriai-je, enchanté de vous revoir !...

Et brusquement je m'arrêtai. Ce n'était pas Lecadre ; j'avais été trompé par une fausse ressemblance.

Le monsieur que j'abordais ainsi, familièrement, avait

néanmoins accepté ma poignée de main^ tout en me dévisageant. Pendant le siège, on s'était frotté à tant de monde que, lui aussi, sans doute, crut m'avoir connu quelque part. Pendant quelques secondes, nous demeurâmes immobiles, face à face. Après cette poignée de main échangée, nous nous sentîmes obligés d'échanger aussi un bout de conversation :

— Vous allez bien ? dèmandai-je avec embarras.

— Mais oui, comme vous voyez, et vous ?

— Pas mal.,. Et, repris-je en esquissant un geste vague, vous êtes toujours là-bas?

— Toujours.

— - Allons, au revoir !

Nous nous quittâmes, un peu interloqués tous les deux. Le pis, c'est que le lendemain nous nous rencontrâmes au même endroit, à la môme heure, et que nous nous saluâmes courtoisement. Cela dura pendant plusieurs années. Chaque fois que nous nous croisions dans la rue, nous nous envoyions un aimable coup de chapeau, avec parfois un amical bonjour.

Et nous n'avons jamais su qui nous étions, pas plus que je n'ai jamais revu le vrai Lecadre.

Quand je rentrai avec mon bataillon, le 30 décembre 1870, je trouvai la physionomie de Paris singulièrement changée. Plus de voitures. Les chevaux avaient été réquisitionnés et les fiacres avaient disparu. Seuls les omnibus circulaient encore. Les provisions de charbon étaient épuisées, et le pétrole avait remplacé le gaz pour réclairage des rues. Dès la tombée de la nuit, les voies les plus fréquentées devenaient noires et silencieuses. Sur les boulevards, les cafés, où clignotaient tristement de rares lampes d'huile minérale, prenaient des aspects de caveaux funèbres. L'intérieur des maisons

n'étaitguère plus réjouissant. On y marchait enveloppé de ténèbres et on n'avait même plus la satisfaction, par uii froid de dix degrés, de s'y dégourdir devant une claire flambée. Le bois manquait chez les charbonniers. Les arbres des avenues avaient, à la vérité, été coupés et débités, mais quand on s'était procuré à grand'peine quelques bûches encore humides de neige, on ne parvenait pas à les allumer. Le lendemain de mon retour, je fus réduit à brûler les rayons de ma bibliothèque, et je commençai à regretter notre maison délabrée de Vitry, où nous avions du moins, nuit et jour, un brasier réjouissant. Pour comble de malechance, les Prussiens commencèrent, le 5 janvier, à bombarder les quartiers

(le la rive gauche. Pendant toute la nuit du 8, les obus ne cessèrent pas de pleuvoir sur la rue de Fleurus et le Luxembourg. Leur sifflement sinistre et leurs soudaines explosions, anxieusement attendues, causaient un énervement insupportable. Impossible de fermer l'œil. Je m*étais résigné à me passer de feu, mais non de sommeil. Aussi, le lendemain, j'allai rejoindre mon ami George Lafenestre, qui s'était réfugié sur la rive droite, dans l'appartement inoccupé d'une parente.

Nous avions trouvé dans ce logis, confortablement meublé, quelques stères de bois, et nous pouvions au moins y dormir tranquillement. La vieille dame l'avait laissé à la garde de sa cuisinière et d'un antique perroquet vert, qui passait ses journées à murmurer ce refrain devenu tristement ironique : « As-tu déjeuné, Jacquot?... Oui, oui. )) Nous n'en pouvions toujours dire autant, car si notre intérieur ne laissait rien à désirer au point de vue de l'ameublement, les provisions de bouche y faisaient complètement défaut, et les fonctions de la cuisinière étaient une vraie sinécure. Il nous fallait déployer une remarquable ingéniosité pour nous procurer de quoi manger. Les denrées alimentaires se raréfiaient de plus en plus et atteignaient des prix fantastiques. Les œufs se vendaient 1 franc pièce: un simple oignon valait 50 centimes ; une oie coûtait 60 francs, et un maigre poulet 20 francs. A mesure que les vivres devenaient rares et plus chers, la population était la proie d'étranges hallucinations gastronomiques. Elle se préocupait constamment de questions culinaires et des meilleurs procédés à employer pour accommoder l'équivoque nourriture qu'on lui vendait à si haut prix. Devant l'étalage vide de Chevet, je vis un jour un énorme attroupement. Il y avait \h au moins quarante person-

nés qui contemplaient curieusement une livre de beurre cotée 25 francs, et qui la dévoraient des yeux. Chaque après-midi, nous partions, Lafenestre et moi, à la recherche des éléments de notre dîner, et nous rapportions au gîte les plus bizarres préparations : — côtelettes de chien, prétendues saucisses d'éléphant qui, à l'analyse, se trouvaient être un vulgaire hachis de souris ou de rat. — Parfois aussi, nous rentrions les mains vides et le ventre creux. Un soir, nous discutâmes sérieusement si nous ne mettrions pas à la broche le vieux perroquet vert, qui nous agaçait avec son ironique refrain. La cuisinière lui sauva la vie. Plus débrouillarde que npus, elle avait réussi à acheter de la farine et pendant deux ou trois jours nous vécûmes de crêpes qui nous semblèrent exquises. La disette ne nous faisait pas oublier la littérature ; en guise de dessert, nous lisions h tour de rôle le répertoire théâtral du xviii'' siècle, et nous y faisions d'amusantes trouvailles : entre autres, la Vérité dans le vin, de Collé, qui nous mit en joie pendant toute une soirée.

Quand nous étions las des crêpes, et que notre bourse nous le permettait, nous renversions la marmite et nous allions dîner dans un des rares restaurants encore ouverts. Un soir, nous étions montés dans un salon du Dîner de Paris. Les clients n'abondaient pas. A part nous, il n'y avait à une table voisine qu'un petit vieillard propret et tatillon, qui paraissait être un employé en retraite. Le menu se composait sobrement d'un potage aux pois cassés, d'un bœuf (!) en daube et d'un plat de céleris-raves. Mais tout cela nous parut très savoureux et parfaitement accommodé. La daube surtout était succulente et, dans un élan de gourmandise satisfaite, je dis tout haut à Lafenestre :

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