H Croyezsse être
'ii'WB'iïBiW'S''"'"'"
d'Assas où le régiment se rassemblait. On prétendait que nous devions aller au Port-à-l'Anglais, mais quand on nous eut distribué des cartouches, des vivres pour quatre jours et qu'on se fut mis en marche, au lieu de descendre vers l'avenue d'Italie, la colonne obliqua à gauche, dans la direction des Invalides, et nous comprîmes qu'on nous acheminait vers quelque destination mystérieuse. Sur l'esplanade, on nous passa en revue, puis le régiment traversa la Seine, monta vers TArc-de-Triomphe, et s'engagea dans l'avenue de la Grande-Armée. Enveloppés par la nuit brumeuse, nous cheminions silencieusement, tous passablement inquiets de la route qu'on prenait et nous demandant pourquoi on nous emmenait aux avant-postes de la rive droite. Quand nous fûmes à Gourbevoie, il était neuf heures; on commanda halte, et par de petites rues caillouteuses on nous mena vers un vaste bâtiment qui avait été aménagé avant la guerre, pour une pension de demoiselles. Ghaque escouade s'empara des pièces qui lui étaient assignées et, comme ces cinq heures de marche nous avaient un peu vannés, après avoir grignoté un morceau de pain, assaisonné d'une tranche de lard, chacun s'étendit, roulé dans sa capote, la tête sur le sac, en se promettant de passer une bonne nuit...
Il pouvait être trois heures à peine, quand le sergent entra dans notre chambrée et nous réveilla en sursaut, en criant :
— A quatre heures, tous les hommes sur le quai avec armes et bagages, et qu'on ne laisse rien ici, pas même un bouton !
— On ne peut donc pas dormir une minute en paix! geignit en bâillant, le jeune gandin « qui regrettait le tyran ».
— Il paraît que c'est pour aujourd'hui, la fameuse trouée !. . . reprit de son ton goguenard le féroce Lecadre, en roulant sa couverture. Puis il se mit à chanter d'un ton funèbre :
J'ai mis mon liabit bas.
Mon sabre au bout d'mon bras,
Et je me suis battu
Comme un vaillant soldat l...
Après avoir achevé mon paquetage, je suivis les camarades qui descendaient en faisant résonner la crosse de leur fusil sur les marches. Au dehors, nuit noire et humide. Le bataillon alla se masser le long du parapet, tournant le dos à la Seine dont on entendait par moments le glou-glou plaintif. En face de nous, les maisons du quai de Gourbevoie se profilaient en noir sur le ciel gris. Au long de la chaussée, des régiments s'écoulaient lentement vers l'avenue ; dans la nuit montaient des piétinements d'hommes et de chevaux, des jurons, des cris de commandement et, tout au loin, le roulement sourd de l'artillerie. Après une heure d'attente, nous reçûmes l'ordre de marcher à notre tour et nous nous engageâmes dans la longue avenue montante. Au milieu des fourgons qui obstruaient les contre-allées, les troupes de ligne, les gardes nationaux, les mobiles s'avançaient péniblement sur trois files parallèles. A travers le tumulte, du côté de Paris, et par intervalles réguliers, nous percevions les lointaines détonations des obus prussiens éclatant sur la rive gauche. Cette lugubre clameur du bombardement, était accueillie, je dois le confesser, avec une sorte de sauvage satisfaction par des mobiles de province qui côtoyaient notre bataillon :
— Tant mieux ! s'écriait Tua d'eux, en se tournant vers nous, qu'on leur en f... des obus, à ces Parisiens, c'est pain bénit î
— Oui, reprenait un second; nous en avons assez reçu... Nous ne sommes pas pour la lutte à outrance, nous autres !
— Hé ! hé ! murmurait derrière moi le sceptique normalien, disciple de Hegel et de Hartmann, ils ne sont pas très patriotes, les moblots î
A chaque instant, les troupes se heurtaient et il fallait s'arrêter. Le jour se levait, maussade, à travers le brouillard, quand on approcha du fort du mont Valérien. Dans la froide clarté matinale, on distinguait les faces pâles et déjà fatiguées des hommes. Quelques-uns s'étaient assis sur des tas de pierres et attendaient sans impatience l'ordre de se remettre en marche; d'autres fumaient en tirant des bouffées avec une hâte nerveuse. Une détonation partit du fort, et peu après la fusillade commença de pétiller de l'autre côté du mont Valérien. La marche en avant reprit au bruit des coups de fusil et on contourna le fort, qui de temps en temps envoyait des obus sur les bois d'en face. Les projectiles filaient avec un strident sifflement et allaient éclater dans les fourrés d'où s'élevaient des flocons de fumée. Il était près de dix heures quand nos bataillons dévalèrent sur le versant opposé au coteau de Buzenval. Dans ce pli de terrain, des troupes nombreuses attendaient, l'arme au pied, tandis que des régiments escaladaient lentement la pente qui conduit au parc. A droite, du côté de la Jonchère, l'action était engagée. On voyait, à la lisière du bois, les hommes s'avancer en courant, tirer, se replier, puis disparaître dans les fumées blanches qui rampaient sur les champs. Dans
le parc, les détonations étaient répercutées, multipliées par les échos des murs et déjà des cacolets descendaient des hauteurs de Mont retout, ramenant des blessés vers lac ferme de la Pouilleuse, transformée en ambulance, et dont les toits bruns émergeaient du brouillard.
Au moment où nous nous alignions à notre tour, au bord d'un champ, un obus prussien éclata à une centaine de pas. C'était le premier que je voyais de si près et je fus secoué de la plante des pieds à la nuque comme par une décharge électrique. Beaucoup de nos camarades avaient éprouvé la même émotion, car notre colonel, dont le cheval se cabrait, jugea à propos de nous exhorter au calme. 11 mit êon sabre au clair, galopa en avant de notre alignement et nous interpellant avec violence :
— Tonnerre ! cria-t-il du haut de sa tête, tâchez de vous tenir mieux que çal... Le premier qui flanche, je le tue comme un chien.... Il faut que le 49® ne rentre à Paris que victorieux !
— Il est bon, là, le. colonel, ronchonnait mon voisin, le normalien, sans doute le 19® rentrera à Paris — nom inalement -^ mais chaque homme en particulier est-il sûr d'y rentrer sans être endommagé? Voilà le hic!...
Après un repos d'une demi-heure, employé à un frugal déjeuner de pain et de chocolat, nous reçûmes Tordre de marcher : « Par sections, en ligne, en avant! » Les bataillons traversèrent le fond de la vallée, puis commencèrent à gravir un coteau de vignes et de plants d'asperges qui nous séparait du bois tout fumant de coups de fusil. Dans un replat de cette colline, le mur et les arbres noirs du parc se détachaient sur le ciel neigeux. L'ascension n'était pas commode, au milieu de
cette terre détrempée par un récent dégel et où Ton enfonçait jusqu'à la cheville. Les canons et les mitrailleuses faisaient un continuel tapage, et les balles parties du bois bourdonnaient autour de nous. Les rires et les causeries avaient cessé. Un frisson me courait le long de l'échiné. Je ne pouvais m'empêcher de songer que mon* village natal, Marly-le-Roi, était là-bas, de l'autre côté de la colline, et je me disais : « Est-ce que par hasard le bourg où je suis né verrait aussi mon cadavre étendu piteusement dans la terre rouge des vignes? » Tout en glissant dans la glaise, nous montions néanmoins. A mi-côte, une capote grise chancela; c'était un homme du 18* bataillon, atteint au front par une balle. Ce fut Taffaire d'une seconde, il lâcha son fusil et tomba la face dans la boue. « Holà! me dis-je, il m'en pend autant à l'oreille... Recueillons-nous au moins avant de sombrer dans l'éternité ! » J'essayai de penser aux miens, à tout ce que j'allais peut-être quitter... mais les vulgaires accidents de la marche, l'arme à maintenir, le sac trop lourd, l'équilibre à garder sur ce sol gluant, détournaient à chaque instant ma pensée; mes facultés mentales étaient absorbées par une seule préoccupation : ne pas tomber dans la boue; et je fus forcé de reconnaître qu'en pareille circonstance, il n'est pas déjà si facile de se préparer à mourir en philosophe... • ^
Enfin on atteignit le replat tout voisin du mur du parc. « Halte !- » et chacun essoufflé, éreinté, se laissa choir sur la pelouse sèche, ayant à peine conservé la force de porter le bidon de rhum ou d'eau-devie à ses lèvres. Nos bataillons devaient rester là en réserve. Cela nous laissait le temps de souffler et de regarder ce qui se passait. Dans le bois, la fusillade était
Les hommes défilèrent deux à deux à travers une brèche pratiquée au mur et s'engagèrent dans le bois, en suivant une allée sablonneuse. Le bruit de la fusillade se rapprochait, les conversations de nouveau avaient cessé, chacun serrait fortement son fusil sur répaulô et préparait ses cartouches. A un endroit où le chemin bifurquait, des balles sifflèrent dans les branches. Il y eut un moment d'hésitation dans cette troupe d'hommes mal aguerris et peu disciplinés. Quelques gardes, perdant leur sang-froid, armaient leur fusil et tiraient à l'aventure ; d'autres s'étaient éparpillés dans la futaie. Je fus rejeté, avec une partie de ma compagnie, dans un sentier qui descendait brusquement vers le large entonnoir où étafit situé le château de Buzenval. Là, on se trouvait en plein dans la fournaise; les balles hachaient les branches, enlevaient l'écorce des troncs d'arbre, ricochaient sur le sol friable. Nous atteignîmes ainsi le fond de l'entonnoir, au bord d'une pièce d'eau en partie couverte de joncs desséchés. En face, les bâtiments du château miraient sinistrement dans l'eau noire leurs murs troués et leurs vitres éborgnées. Au pied d'un massif de pins, une compagnie de lignards s'était abritée en attendant le moment de retourner au feu. Les troupiers, dont les pantalons rouges tranchaient sur la verdure du talus, demeuraient assis, leur fusil entre les doigts et contemplaient d'un air goguenard cette volée de gardes nationaux, errant désorientés, au milieu des balles qui s'aplatissaient contre les arbres :
— Ohé ! les capotes noires, cria l'un d'eux, comment trouvez- vous la guerre à outrance f Aimez-vous cette musique-là?... Allons, les gaillards, remontez donc avec les camarades faire la grande trouée !
Leurs railleries nous redonnèrent du cœur au ventre. Honteux, de notre effarement, nous nous remîmes d'aplomb, et comme on venait de leur commander de marcher, nous les suivîmes à la lisière du bois, où fourmillaient les tirailleurs.
L'étendue du plateau disparaissait sous des nuages de fumée, à travers lesquels on ne distinguait plus le mur de clôture. Les gardes nationaux/ épuisés par une marche de vingt-quatre heures et peu habitués au feu, perdaient visiblement du terrain, ils se repliaient en désordre parmi les arbres ou derrière des cubes de moellons, d'où ils se remettaient à tirailler. Le feu des Prussiens redoublait de furie et les mobilisés commençaient à Idcher pied. Un garde, appartenant à notre bataillon, sortit soudain du bois. C'était un ancien directeur de théâtre de province, nommé Ruyn de Fié. Avec sa haute taille, ses robustes épaules, sa barbe poivre et sel, il avait grand air sous sa capote noire tachée de boue. « En avant! s'écria-t-il, vive la république! » Et comme il mettait son chassepot en joue, une fusillade violente, partie du mur prussien, l'abattit dans la fumée blanche. Derrière le tas de moellons où je m'abritais pour charger et décharger mon arme, j'avais pour voisin un garde en capote verte, qui se tenait comnae moi agenouillé, mais gardait une immobilité absolue. En voyant tomber Ruyn de Fié, je me retournai vers mon silencieux camarade pour lui communiquer mon émotion et, comme je lui secouais le bras, je m'aperçus avec horreur que j'avais affaire à un cadavre déjà raidi...
Je n'oublierai jamais cette dramatique tombée du jour dans le parc où crépitaient les balles, et où, pardessus les arbres, le sifflement des obus déchirait le
Nv
ciel déjà plus sombre... Vers six heures, des clairons sonnèrent la retraite ; le mouvement en arrière commença. Nous redescendions lentement dans le taillis ténébreux, enjambant des corps étendus de tout leur long dans les feuilles sèches, et tâtonnant dans la plaine boueuse et noire, où, çà et là, au loin, s'allumaient des feux de bivouac.
A huit heures, notre bataillon avait regagné la Pouilleuse. Ereinté et mourant de soif, je^m'étais dirigé vers les jardins de la ferme où il y avait une source. Mais le réservoir était tellement entouré par la foule des soldats qui se disputaient pour en approcher que je né réussis pas à remplir mon bidon. Je me rabattis vers les bâtiments transformées en ambulance. Lorsque je pénétrai dans la ferme, elle était déjà encombrée de blessés. A chaque instant, des brancardiers apparaissaient, portant un fardeau sanglant. Sous la voûte, une lanterne était accrochée au mur. La lumière rouge tombait d'aplomb sur un angle ou l'on avait déposé des gardes nationaux roulés dans leur longue capote. « Ceux-là n'ont plus besoin de rien ! » murmura un infirmier qui me coudoyait. — En effet, ils étaient morts. Je m'éloignai tout frissonnant, sans me douter que dans ce monceau de cadavres gisait Henri Regnault, et que le beau garçon, si plein de jeunesse, de talent et de verdeur, que j'avais vu pour la dernière fois dans les bois de Satory, venait de tomber dans -le parc, à la chute du jour, tué par une balle prussienne.
!fl
le cœur. Ce jour-là, on put appliquer aux Parisiens le fameux vers d'Alfîeri :
Servi siam, si; ma servi" ognor frementi.
Dans tous les quartiers les foules frémissaient de colère, et, tant que les Allemands campèrent entre l'Arc-de-Triomphe et la place de la Concorde, on redouta un de ces coups de désespoir, qui aboutissent aux pires désastres.
Pendant ce temps, Guillaume trônait à Versailles, et Paris, où la garde nationale seule n'avait pas été désarmée, était tenu en suspicion par la province tout entière, qui ne lui pardonnait pas sa résistance obstinée et ses chimériques rêves de lutte à outrance.
Les élections eurent lieu en février, et les députés élus, qui appartenaient en majorité au parti monarchiste, allèrent siéger à Bordeaux. Je continuai encore jusqu'à la fin du mois mon service dans la garde nationale ; mais les communications ayant été à peu près rétablies avec les provinces de l'Est, je ne pus résister plus longtemps au désir de revoir ma famille, dont j'avais été violemment séparé depuis le 1§ août 1870. Le 12 mars, en compagnie de mon compatriote Jules Develle, alors secrétaire de Grévy, noué gagnâmes Pantin qui formait la tête de ligne du chemin de fer de l'Est et, le même jour, à huit heures du soir, nous descendions à la gare de Bar-le-Duc, occupé militairement par une garnison prussienne. Les rues de ma petite ville étaient déjà solitaires ; les habitants restaient calfeutrés chez eux, laissant les patrouilles allemandes circuler à leur aise dans les quartiers déserts. Avec un battemeijt de cœur, je m'arrêtai devant la maison paternelle, où seule, à une fenêtre du premier étage, une
faible lumière filtrait à travers les persiennes. Je sonnai. Gè fut un soldat de la landwehr qui vint m'ouvrir et m'accueillit avec une large grimace qui voulait être un sourire. J'arrivais encore tout bouillant de colère patriotique et d'idées de revanche ; la jovialité de ce pauvre diable m'indigna et le rouge me monta à la figure. Ce fut bien pis quand j'entendis, dans une pièce du rez-de-chaussée, les voix gutturales et les gros rires tudesques monter en chœur. Nous logions un officier et huit soldats. Au fond, je dois avouer qu'ils n'étaient pas méchants. Le Herr Leutnant, à la vérité, couchait tout botté dans son lit et contait volontiers fleurette à la servante; mais il faisait de louables efforts pour paraître aimable. Les hommes occupaient leurs loisirs à des besognes ménagères ; ils promenaient les enfants, allaient ouvrir la porte et puiser de l'eau. Eux aussi, étaient las de la guerre et poussaient de profonds soupirs en parlantdes provinces rhénanes où ils avaient laissé femmes et enfants. Ils ne devenaient réellement insupportables que lorsqu'ils avaient bu trop d'eaude-vie. Je me souviens que, dans le courant de mars, ils fêtèrent bruyamment je ne sais quel anniversaire. Toute la garnison était en liesse ; on rencontrait par les rues des officiers supérieurs fortement éméchés par le Champagne, et leurs ordonnances avaient grand'peine à soutenir leurs pas titubants. Quant aux hommes, après avoir longuement trinqué autour des tonneaux de schnick installés chez les. marchands de vin, il^ emplis-, saient de leur tapage les maisons où ils logeaient, et menaçaient de dégainer aux moindres observations. Les habitants, cette nuit-là, dormirent mal et rêvèrent de viol et d'incendie.
J'avais à peine eu le temps de me réaccoutumer aux
douceurs de la vie de famille et de renouveler connaissance avec les choses et les gens, quand les journaux nous apprirent l'insurrection du 18 mars, la retraite du gouvernement sur Versailles et l'avènement de la Commune. Bien qu'avant de quitter rtiris, j'eusse déjà senti dans l'air un souffle de tempête et d'émeute, la nouvelle de cette désastreuse complication me désespéra. Je vis la France déchirée par la guerre civile, après avoir été meurtrie et ruinée parla guerre allemande, et je la crus irrémédiablement perdue. L'établissement de la Commune était dû à des causes très complexes. La méfiance maladroite que l'Assemblée nationale avait témoignée à Paris, les souffrances du siège, les déboires de la capitulation y entraient pour une large part; mais les menées bonapartistes et les machinations prussiennes ne furent pas étrangères à ce coup de folie. L'insurrection était trop profitable à l'Allemagne pour que celle-ci ne l'encourageât point, et plus tard Bismarck ne déclara-t-il pas en plein Reichsrath, avec son ton cyniquement ironique, que « la Commune avait du bon » ?
Pendant les premières semaines, je vécus dans une sorte de torpeur mentale. Je n'avais plus de goût à rien et ne trouvais plus la force de réagir contre cet état de dépression en me raccrochant au travail. Néanmoins, comme on s'habitue à tout, même aux crises les plus douloureuses, je finis par me résigner à ce cauchemar qui menaçait de durer longtemps. Je ne pouvais songer à rentrer dans Paris, et mon administration, mal installée à Versailles, m'avait invité à rester en province jusqu'à nouvel ordre. La Commune me faisait des loisirs ; j'en profitai pour revisiter les paysages familiers d'autrefois. Le printemps commençait et s'annonçait
comme devant être exceptionùcllement beau. Dès le matin, je fuyais la ville où le spectacle des Prussiens établis en maîtres m'écœurait, et je m'enfonçais dans la campagne solitaire. Les hêtres de nos bois bourgeonnaient et les premières floraisons d'avril s'épanouissaient sous les fourrés. Dans la plaine, les blés verts étaient déjà hauts. Je me demandais pourquoi, à cette heure où le pays agonisait, il y avait des fleurs disposées h éclore et des oiseaux affairés à bâtir leur nid. Tandis que je longeais un champ où deux paysans étaient en train de sarcler, une alouette sortit d'une touffe d'herbes et, battant des ailes, monta vers le ciel en gazouillant. L'un des deux sarcleurs se* redressa et dit à son compagnon, avec un accent qui me toucha : « — Pauvre petite alouette, comme elle chante ! » .
Il y avait dans cette exclamation attendrie comme un écho de mes propres pensées, — un mélancolique étonnement d'entendre un chant d'oiseau après tant de malheurs, — et, il y avait aussi une espérance de jours meilleurs, une affirmation de confiance dans les ressources de cette race française, gaie, courageuse et chantante ainsi que l'alouette. La mélodieuse envolée de l'oiseau et l'exclamation du paysan retentirent comme un sursum corda, et mon esprit, au lieu de se complaire en des idées noires, prit son essor à son tour vers le coin de ciel bleu qui apparaissait soudain entre les nuées. Je me dis que la nature était la grande consolatrice, et je résolus de me remettre plus étroitement en communication avec elle. La vue de la lisière des bois du Haut-Juré, qui commençaient à se colorer d'une fine teinte de cendre verte, réveilla en moi avec plus de vivacité le souvenir de mon ami Tristan, en compagnie duquel j'avais tant de fois cherché soûlas et réconfort à
travers les forêts d'Auberive et les prés delà Touraine. Depuis la fin du siège., j'avais reçu de lui une seule lettre ; je savais qu'il n'avait pas quitté la Haute-Marne, et je m'étais déjà proposé d'aller l'embrasser dès que les communications seraient rétablies entre Bar-le-Duc et Langres. Aussitôt rentré au logis, je lui écrivis pour lui demander où il campait et où je pourrais le voir. La réponse ne se fit pas attendre. Tristan gîtait pour le quart d'heure à Bourmont et m'y donnait rendez^ vous.
Bourmont est une petite ville perchée à la crête d'une haute colline qui domine la lisière des Vosges. Elle a un aspect monastique. La principale rue, 'abrupte et caillouteuse, est bordée de vieux hôtels noircis, construits par les familles nobles qui s'y réfugièrent après que Louis XIV eut fait raser la ville forte de La Motte, appartenant au duc de Lorraine. La physionomie du bourg est revêche et maussade, mais on contemple de là-haut un magnifique horizon de plaines et de forêts accidentées. Je partis pour Bourmont à la fin d'avril, et je trouvai Tristan qui m'attendait eu bas de la côte de Saint-Thiébaut.
A peine rejoints, nous décidâmes de nous replonger pendant des semaines en pleine vie forestière. Nous partions dès l'aube et ne rentrions qu'à la nuit close. Le temps était d'une merveilleuse beauté et fait à souhait pour la vagabonde existence que nous désirions mener. Tout ce pays, qui confine aux Vosges, est semé de grandes forêts, entrecoupées de prairies. Les bois drapent de leur verdure des collines escarpées et découpent sur le ciel leurs croupes moutonnantes, leurs pitons jumeaux peuplés de hêtres et de chênes. Au milieu de ces frondaisons printanières, nous nous
330 JOURS D'ËTI^:
croyions revenus aux jours de notre première jeunesse. Nous oubliions Paris, nous ne lisions plus de journaux, nous redevenions sauvages et vivions dans un rêve fleuri et verdoyant. Je me rappelle qu'un jour, au sortir du village des Gouttes, après avoir gaîment dîné au cabaret, nous arrivâmes à une gorge boisée, au milieu de laquelle une allée moussue courait dans la futaie. Cette allée était bordée de robustes hêtres dont les troncs argentés et marbrés de lierre formaient comme une auguste colonnade. De chaque côté, sous les molles retombées des branches, des muguets foisonnaient sur le sol, et le parfum capiteux de leurs grappes couleur de lait nous montait au cerveau. Nous avions Timpresî^ion d'entrer dans un bois sacré, et nous n'eussions été nullement surpris de voir soudain l'écorce argentée des /"rti/arcZs s'ouvrir pour livrer passage à une hamadryade demi-nue. Il nous semblait entendre au loin soupirer la syrinx du dieu Pan et, dans notre enthousiasme, nous souhaitions d'avoir en main des coupes rustiques que nous remplirions de la sève printanière du bouleau, afin de faire des libations aux divinités de la forêt. Nous nous exaltions si fort à l'envi l'un de l'autre, que nous finîmes par nous égarer en plein fourré. Nous ne retrouvâmes notre chemin qu'à la tombée du jour.
Une autre fois, ayant aperçu dans les tranchées des bois de Graffigny une profusion de cette petite plante à fleurettes blanches, que les botanistes appellent l'asperule odorante, et que nous nommons chez nous la reine des bois, l'envie nous prit d'en cueillir une provision et de confectionner, avec les sommités fleuries, cette liqueur connue en Allemagne sous le joli nom de vin de mai. Nous nous rappelions les lyriques effusions
des poètes allemands en l'honneur de cette enivrante boisson, qui semble faite avec la sève des plantes prinlanières, et ce souvenir nous mettait d'avance l'eau à la bouche. Au retour, nous fîmes infuser soigneusement les. aspérules dans du vin blanc et, le lendemain, la mixture nous paraissant à point, nous invitâmes à dîner le notaire de l'endroit, afin qu'il pût savourer avec nous la délicieuse liqueur forestière. Au dessert, on servit le vin de mai en grande cérémonie ; on le versa dans des verres de luxe, et nous nous mîmes à le déguster avec des mines de connaisseurs et de laudatifs clappements de langue. Nous n'avions isans doute pas la bonne recette; car, malgré notre emballement, le vin de mai Se trouva être un breuvage à saveur pharmaceutique et plutôt écœurante. Néanmoins, nous ne voulions pas en démordre et, tout en y trempant les lèvres, nous célébrions alternativement les vertus de cet élixir de printemps. Par politesse, le notaire n'osait nous contredire et en avalait courageusement des lampées ; si bien que le lendemain il fut abominablement malade. Quant à nous, nous avions probablement l'estomac plus solide ou bien notre amour-propre d'auteurs nous soutenait davantage; nous.en fûmes quittes pour quelques nausées, mais, depuis ce jour-là, nous ne bûmes jamais plus de vin de mai.
Cette vie de bohémiens était trop charmante pour pouvoir durer. Au bout de quinze jours, il fallut nous séparer. Je rentrai chez moi juste pour apprendre les dernières et tragiques convulsions de la Commune. Le dénouement terrible de la semaine sanglante me replongea dans un cruel découragement. Au commencement de juin, j'appris que l'administration du ministère des Finances s'était réinstallée dans les bâtiments
^iiSifltâisiri^iS.- poste.
^!a.*aiifS'«}»îti«»>i>«iie
senti- 'iest une
'9} jn|^*^«9*§'||(^is ma- QfSRsMi^aiSyCS^' moral,
^n^/fi|'fg)^^i||ns avec
©!'i^-f f tist^5f " ■
Iff.
Après les plus violents cataclysmes, la toute-puissante Nature trouve en elle-même des ressources merveilleuses pour réparer ses désastres et panser ses blessures. Quand l'organisme est sain, le môme miracle s'opère dans la vie sociale. Deux mois à peine après l'agonie de la Commune, Paris se remettait visiblement des coups que lui avaient portés la guerre étrangère et la guerre civile. Seules les ruines noircies des Tuileries, de la Cour des Comptes, du Ministère des Finances et de l'Hôtel de Ville attestaient les tragiques et derniers épisodes des batailles de là rue. Les habitants, encore consternés par la sauvagerie du dénouement, reprenaient possession d'eux-mêmes. A la suite de la tempête où le pays avait failli sombrer, les meilleurs esprits pensaient que le relèvement national ne se ferait que par une transformation des mœurs, un retour énergique au travail et le ferme propos de ne plus retomber dans les vieux péchés. Un moment on put croire qu'une réforme intellectuelle et morale allait s'accomplir, grâce au concours de toutes les boniies volontés. Malheureusement, tout cet effort n'aboutit qu'à un chauvinisme sentimental et enfantin. Le tempérament gaulois reparaissait; cette faculté d'oubli, qui est l'une des marques caractéristiques de la race, triomphait des
belles résolutions. On continuait à prêcher la revanche, bien qu'au fond chacun fût convaincu qu'une guerre était impossible. On se grisait de nouveau avec des mots, et, peu à peu, les gens du monde donnant les premiers l'exemple, on revenait à la vie de plaisir, à la dissipation insouciante et frivole des dernières années de l'Empire.
Les salons se rouvraient, les théâtres aussi. En septembre, je fus prévenu que les répétitions de Jean- Marie allaient recommencer. On comptait jouer ma petite pièce pour la réouverture de l'Odéon, qui devait avoir lieu en octobre; seulement deux des interprètes avaient disparu. Pierre Berton était engagé au Théâtre- Français et Laray avait été remercié; Sarah Bernhardt restait seule. On procéda à une nouvelle distribution : Porel fut chargé du rôle de Jean-Marie; ïalien prit celui du vieux Joël, et on se remit allègrement au travail. Cette fois, chacun fut exact et les répétitions marchèrent sans encombre. Les deux hommes étaient contents de leur rôle et l'étudiaient avec ardeur ; Sarah était toujours enchantée du sien et s'y montrait excellente. Au commencement d'octobre, la pièce était sue et la direction décida qu'on passerait le 11, avec une comédie de Cadol : les Créanciers du bonheur.
Oh ! cette représentation du 11 octobre, quand j'y pense, je sens encore le frisson de peur et d'angoisse qui me secouait tout entier, tandis que je gravissais les marches de l'escalier de l'administration. Depuis mon examen du baccalauréat, pendant l'heure mortelle qui s'écoula entre la version et l'épreuve orale, je n'avais plus été saisi de pareilles transes. Bien avant que le gaz fût allumé, je me promenais ainsi qu'une âme en peine dans les couloirs. Gomme je montais l'escalierdes loges,
je rencontrai Sarah qui sortait de la sienne, déjà habillée et charmante sous la coiffe et la collerette plissée des filles de Fouesnant. Elle vit mon agitation et, très nerveuse elle-même, murmura :
— Hein ! vous avez le trac ?
— Oh ! oui... très fort
— Eh bien! embrassez-moi, je vous promets que tout ira bien.
Nous nous embrassâmes au nez de l'habilleuse. J'ai toujours su gré à Sarah d'avoir deviné mon anxiété et de m'avoir réconforté par ce baiser si gentiment et spontanément offert. On commença par jouer, en lever de rideau, le Dépit amoureux. Pendant ce temps, la salle se garnissait, et avant la fin de la pièce elle était comble et très brillante. On planta le décor de Jean-Marie, qui n'était autre que celui du premier acte de François le Champi. Je continuais à errer derrière les portants, et chaque coup de marteau appliqué par les machinistes me résonnait douloureusement dans le crâne. Sarah devait être en scène, au lever du rideau, et filer au fuseau en chantant le premier couplet d'une complainte bretonne. Au moment où elle se posait près de la fenêtre, elle m'interpella dans la coulisse :
— Je ne me souviens plus de l'air, chuchota- t-elle..
— Ah ! mon Dieu, balbutiai-je atterré, attendez, je vais vous le fredonner.
Mais moi-même je ne retrouvais plus la première note de la mélodie composée par Artus. Elle me vit bégayant et livide, et s'écria :
— Allez-vous-en 1 votre figure me fait peur. . .
Je ne me le fis pas répéter ^ et me réfugiai près du pompier de service, tandis qu'on frappait les trois coups.
■etrouvé fraîche
■TT^'H^iBUl^ftit joué
.utres...
delà
jii::|:f:
^)^^^a chaque ^^P'^ conquis i*£:Smes. Du
)<tL%E%ression.
^S^îs^q uein e n t
"^TC:3Krsqu'elle
S^^^i^* donnait
" SÎH^' Dès que
""ïent ; les
E^t quand
l>Duque»-
Klaat ses
syllabes : « C'est un succès ! » — En effet, — tandis que les Créanciers du bonheur disparaissaient au bout de quinze jours, Jean-Marie continua à tenir Taffiche et fit, de Taveu des directeurs, la recette à lui tout seul. Le lendemain, Lemerre, à son tour, me résuma, à sa façon normande l'opinion des gens de lettres et des journalistes qui fréquentaient chez lui :
— Gela ne sera pas un gros succès comme le Passant, mais c'est tout de même un joli succès et vous devez être content...
Jean-Marie réussit au delà de tout ce que j'espérais. On le représenta partout, et je crois qu'il est peu de comédiens qui ne l'aient joué à leurs débuts. On le joue toujours, en province et à l'étranger, et aujourd'hui qu'il fait partie du répertoire de la Comédie-Française, ce petit acte de 500 vers rapporte encore, bon an mal an, de 1500 h 2000 francs de droits d'auteur, presque autant qu'une ferme de chez nous.
Je profitai du bruit que mène toujours autour d'elle une œuvre de théâtre, pour publier mon second volume de vers : le Bleu et le Noir, et comme l'appétit vient en mangeant, afin de ne pas laisser se refroidir les bonnes dispositions des directeurs de l'Odéon, j'écrivais pour eux un drame en cinq actes, tiré de mon roman sur les verriers de l'Argonne. J'y employai tout l'hiver de 1872, mais quand, au printemps suivant, j'apportai mon manuscrit à ChiMy, le vent avait tourné, la direction avait d'autres projets. On lut cependant mon drame, et on déclara tout d'une voix qu'il n'était pas suffisamment scënique. La chose était fort possible, et je crois que l'auteur manquait surtout d'expérience et de métier. Cet échec me fut pénible, mais ne me découragea pas de travailler pour le théâtre. Je méditais
déjà une seconde pièce, — en vers, celte fois — quand, en octobre 1872, Buloz, avec lequel j'étais complètement raccommodé, me demanda une nouvelle. Je lui donnai Une Ondine, qui parut en avril 1873, et qui eut l'heur, non seulement de plaire aux abonnés, mais de satisfaire le difficile maître de la Revue. Il me fit comparaître en son cabinet directorial et me conseilla, cette fois, d'écrire un roman, qu'il promettait de publier avant la fin de l'année. Cette proposition exceptionnellement aimable indiquait que mes actions avaient monté. Buloz me répéta que le roman était ma véritable voie, qu'il y avait là une bonne place à prendre, et me fit entrevoir que, « s'y j'écoutais ses conseils », je pourrais devenir l'un des rohianciers habituels deJa Revue. Je sortis, enchanté de l'entrevue, mais cependant troublé et fort perplexe. La reprise de /ean-J/aWe, qui avait lieu à ce moment même à l'Odéon, avec ^|me Broisat dans le rôle de Thérèse, m'avait plus que jamais redonné le goût des planches et le désir de tenter de nouveau la fortune théâtrale. Mais pour réussir, il fallait écrire exclusivement pour le théâtre et laisser tout le reste de côté. Je consultai là-dessus la chère « Payse », dont le jugement sûr et net m'inspirait une absolue confiance. Gomme Buloz, elle fut d'avis qu'il y avait dans le roman une place à prendre, et me conseilla d'accepter les propositions qu'on venait de m'adresser.
Les romanciers attitrés de la Revue des Deux Mondes étaient alors George Sand, Octave Feuillet et Victor Cherbuliez. M"* Sand vivait sur son ancienne renommée ; son style se conservait toujours éloquent, abondant et pur ; mais elle n'avait plus la même fraîcheur d'imagination, le même charme dans la peinture de la
JOUHS D*ÉTÉ 339
passion et du paysage, la même sûreté de main dans le dessin des caractères. Çà et là on retrouvait encore des pages dignes de Fauteur de Mauprat, de Valentine, de la Mare au Diable ou des Maîtres Sonneurs, mais elles étaient noyées dans des longueurs ; l'intérêt languissait, et les personnages qu'elle créait paraissaient de plus en plus chimériques. Octave Feuillet continuait à raconter avec un art parfait et une savante délicatesse les aventures des belles mondaines, délicieusement coupables ou idéalement vertueuses, qu'il avait mises à la mode au beau temps du second Empire. — Seulement, depuis l'époque de ces grands succès, la société s'était profondément modifiée ; de nouvelles générations de lecteurs avaient surgi avec d'autres admirations littéraires, d'autres habitudes et d'autres exigences. Ce monde-là, il ne voulait pas le connaître, encore, moins l'étudier. Entre l'auteur de M. de Camors et le> public d'après 1870, un large fossé s'était insensiblement creusé. Octave Feuillet gardait encore ses fidèles d'autrefois, mais ce bataillon sacré diminuait de jour en jour, et les nouveaux venus ne savaient plus rendre justice à l'écrivain qui avait enchanté leurs mères. — Cherbuliez était, par excellence, le peintre des situations romanesques et des caractères ingénieusement exceptionnels. On l'aimait pour son talent de psychologue et d'humoriste, pour son ironie spirituelle, sa large et savoureuse culture intellectuelle, son style amoureusement travaillé; Toutefois il n'avait d'action que sur un nombre assez restreint de lecteurs curieux et raffinés. Il se montrait plutôt en séduisant dialecticien qu'un romancier proprement dit, et on reprochait à ses personnages de parler tous comme eût parlé Cherbuliez lui-même.
jugement sévère était le plus audacieux, lé plus génial des nouveaux romanciers. Ses premiers livres : Thérèse .Baquirij la Curée, la Conquête de Plassans annonçaient un observateur doué d'une vision aiguë et très personnelle, un écrivain connaissant à fond son métier et les secrets de son art, un coloriste fougueux, un esprit hardi, combatif et indépendant. Il y avait dans sa manière quelque chose de la plantureuse abondance de Rabelais, de la pittoresque exubérance d'un Jordaens. Pour mieux caractériser les tendances de l'école dont il était le chef, il avait inventé le mot un peu gros et vague de « naturalisme ». Mais son œuvre, pour être remarquée et classée très à part, n'aurait pas eu besoin de cette épithète plus bruyante que juste. Sa libre imagination volontiers grossissante s'exaltait parfois jusqu'à donner l'idée d'un romantisme exaspéré. Dans la Faute de Vabbé Mouret, par exemple, on rencontrait de magnifiques morceaux, éclatants de couleur où Zola faisait bon marché de la nature et de la vérité. — Le seul écrivain qu'on pût à ce moment qualifier de romancier réaliste était Ferdinand Fabre. L'auteur des Courbezon et de VAhbé Tigrane s'était consacré à l'étude de la vie cléricale en province. Il connaissait admirablement son sujet. Il y employait un talent rude, sobre, rocailleux comme ce pays des Gévennes où il plaçait ses personnages ; ses romans avaient une sauvage saveur et un vif accent de vérité. — Le plus jeune enfin et le plus séduisant de tous, Alphonse Daudet avait déjà conquis la faveur du public avec les Lettres de mon Moulin, Tartarin de Tarascon, les Contes du lundi, où s'étaient révélées d'exquises et bien françaises qualités de conteur, et il allait remporter une victoire plus brillante et plus décisive avec le
»«9Ni«lial8Jter aîné.
mm
^mrptSmliVVSV retrouvât WW Ô'fWfÇj'-aient, les 'â^£IS^IB' »-rfum pro-
l'Ta*ffll»tnçaiscs du CT.^iSH fllftulais qu'on tSiIfâ'â «IVils rappclia.f^I>l}f*e»l aussi
forçai d'ap-
Mademoi-
embre 1873
lent aprt^
Charpen-
I m'offrait
de rentrer
s blanches
!|î^^^té si dure-
bliothèqu'^
la Revue,
si fort le
lenta pour
francâ au
'année en
année. J'étais devenu un collaborateur régulier de la Revue, quand Buioz fut emporté par la diabète. On peut dire que cet infatigable et rude directeur mourut sur la brèche. Jusqu'au moment où il fut forcé de s'aliter, il lut et corrigea les épreuves de son recueil. Dans es derniers jours, et alors qu'il ne pouvait plus tenir une plume, on lui apporta sur le même plateau un bol de tisane et le numéro de la quinzaine, dont il avait dû abandonner la confection à- son fils. Il se redressa sur son séant, parcourut le sommaire de la livraison, avala une gorgée de la potion et repoussant le tout brusquement, il murmura : « Dieu ! que c'est mauvais ! » Puis il se retourna du côté du mur et ne parla plus. Et on n'a jamais su si cette peu aimable exclamation s'adressait au bol de tisane ou bien au numéro composé et corrigé par d'autres que par lui.
Charles Buloz devint le directeur de la Revue et nos relations continuèrent en s'améliorant.
Chez Charpentier, mes premiers romans ne s'étaient, tout d'abord, écoulés que lentement. Peu à peu, ils se tiraient à 5, puis à 6 et 8 000 exemplaires. J'avais réussi à me former une clientèle de lecteurs qui me restaient fidèles et dont le nombre croissait insensiblement. En même temps, à la Revue, on augmentait progressivement le prix de ma rédaction. J'avais à peu prèfe réalisé mon rêve et je pouvais vivre de mon travail d'écrivain. Sur ces entrefaites, la « Payse », qui avait été mon inspiratrice, ma meilleure conïieillère, devint libre et je l'épousai. L'ami Tristan, qui venait de publier enfin son recueil de nouvelles, fut mon témoin et, le lendemain, nous célébrâmes tous trois, par une longue promenade dans «les bois, cet événement joyeux qui mettait fin h ce que