‹ Souvenirs diplomatiquesChapitre 19 sur 31 · DE HARCiaXVS A M. DE CHATEAUBRIAED · texte numérisé non relu

DE HARCiaXVS A M. DE CHATEAUBRIAED

Londres, 13 «Tril 1833.

Voire courrier extraordinaire , arrivé hier, m^a remis votre lettre particulière; mais, de deux piè^ ces ci-jointes, point. Vos expéditeurs les avaient oubliées à Paris; vous verrez, dans ma dépêche, que j'ai réparé de mon mieux leur négligence. Mon précis historique est arrivé à temps. M. Canning s'en est servi pour parler dans le sens que nous souhaitions; et nous n'avons pas à craindre ici de complication nouvelle de ce côlé. C'est bien assez de tant d'autres.

Mes dépêches officielles vous racontent longuement toute l'afraire des armements on course. Notre note, si noble et si adroite en même temps,

196 POrJTIQtE DE LA lU:STAL«ATION.

qui déclare que nos vaisseaux ne courront pas sur les marchands espagnols , a tout à fait déconcerté M. Canning. — « Ah! vous voulez être neutres sur a mer , quand vous êtes hostiles sur terre ! » — Pourquoi pas ? ai-je répondu. Si c'est bizarre, c'est encore plus généreux. Au reste, en demandant sur ce point le concours des puissances maritimes, c'est surtout l'Angleterre que mon gouvernement a en vue, et c'est vous qui allez réellement retirer ou délivrer des lettres de marque contre le commerce espagnol , en refusant ou en promettant de concourir. — oc Le fin mot de nos hésitations, » a dit le ministre embarrassé , « c'est que nous craignons le fc blocus, qui peut amener une collision d'intérêts ce funeste! w — Comment nous en abstenir? ai-je répliqué, quand vous avez permis l'exportation de munitions de guerre pour TEspagne? Vous n'imaginez pas y sans doute , que nous regarderons , les bras croisés , débarquer tranquillement dans la Péninsule les fusils et les balles que l'on va diriger contre nos soldats ? —

Plus tard, le ministre, toujours gêné par notre déclaration, m^a assuré qu'il ne répondrait pointa ma note, et même il m'a prié de la retirer : ce que j'ai refusé péremptoirement. J'ai même ajouté que j'allais lui en adresser une seconde, pour demander une prompte réponse à lu première. — « Mon Dieu ! w

m'a-t-il dit alors, « nos décisions seront sans doute a conformes à vos désirs; mais nous serions plus à <K notre aise si votre note n'existait pas. Nous agiff rons de nous-mêmes, par un mouvement spontané^ «mais non point à la demande de la France ou ce d'accord avec elle. » — Ainsi vous trouvez quelque déshonneur à vous associer à nous pour un acte de générosité? — « Non, certes; vous ne m'en- « tendez pas : ce n'est point un déshonneur ; mais « cet acte doit être combiné avec notre législation a maritime et nos intérêts politiques. »

Je n'ai pas voulu redoubler les anxiétés bien évidentes du ministre; mais, comme des négociants anglais ont recouru à moi pour des lettres de marque, j'ai fait insérer et développer dans les journaux les lignes suivantes, sans leur donner un caractère plus officiel. J'ai cherché ainsi à détourner l'attention publique des débats parlementaires, si défavorables à notre cause, sans indisposer le conseil des ministres , qui , jusqu'ici , est le seul confident de ma note et de son commentaire.

a Un fait venu à notre connaissance ne laisse a plus aucun doute sur la modération de la France tf dans la guerre qu'elle entreprend. Quelques néa gociants anglais ayant recouru à l'ambassade frana çaise pour obtenir des lettres de marque contre a l'Espagne, le vicomte de Marcellus leur a répondu

198 iH>LrnQiJE de la restauration.

ce que, loin (raiitoriser led armements en conrse cod* ff tre les propriétés et le commerce des sujets du roi « Ferdinand, Tinlention formelle de sa cour était « de s'opposer à de pareilles entreprises, parce « qu'elle ne veut que la prospérité et la tranquillité « intérieures de TBspagûe, soti ancienne alliée et sa € plus proche voisine. »

La nf*utmHté professée aujourd'hui, tant bien que mal, par le cabinet, sera soutenue par une majorité nombreuse dans le parlement; et Georges lY, je le sais de bonne part, a tenu un langage un peu hardi peut-être dans la bouche d'un roi d'Angleterre. « Il est temps , » a*t-il dit , « que mon gou- « vernement sorte de cette incertitude honteuse ce qui me livre aux soupçons de l'Europe , et peut a faire croire que je balance entre l'ordre et Taa narchie. »

Voilà le résumé un peu long de l'affaire des armements en course. J'écris trop vite pour être court. M.

G0IIBEdt>01f bAIItlE. 1 99

M. DE CHATEAUBBIAND A M. DE MARCEIXCS.

Paris, 14 anil 1823.

Je ne puis voas dire (|u'an mot. C'est sir Ch. Stnart qui m'a montré imprimée la dépêche dont Canning accompagne les documents. J'y regrette toujours celte phrase : — que nous n'avons pas pu donner de preuves comme quoi on avait essayé de corrompre notre armée ; — tandis que les preuves sont partout : témoin l'affaire de la Bidassoa !

— Je regrette aussi de ne vous avoir pas dit d'avance que cette nouvelle de notre flotte, partie de la Martinique pour attaquer Cuba, est un véritable fagot. Nous ne voulons rien prendre ni rien garder. Nos jeunes soldats viennent de se battre comme des lions sous les murs de Saint-Sébastien. Voilà la cocarde blanche assurée à leurs shakos. Cela est immense ! C.

M. DE HABCELLI» A M. DE GHATEAUBBIAHD.

Loodm, 14 avril 18U.

Voilà Forage vena. Je Tentendais gronder. Ma dépêche vous dit tout. Vous y verrez , en détail , t horreur et le dégoût qu'inspirent à M. Canning le discours du roi de France , les sarcasmes dont il cherche à le flétrir; comment, tandis qu'il présage et hâte l'émancipation des colonies espagnoles, coup si terrible pour le cabinet de Madrid , il espère vwe^ ment que V Espagne sortira triomphante de la lutte où elle est engagée : le tout assaisonné de la neu^ trtdité franche et réelle ÙQ l'Angleterre; enfin, comment, effrayé d'aveux si naïfs, ou accablé sous le poids des applaudissements de l'Opposition , il a brusquement terminé sa harangue. Oui, M. (^anning a fait des vœux pour TEspagne et contre nous, au milieu des plus vives acclamations de l'Opposition, qui se répercutent aujourd'hui dans la rue, et pendant le silence embarrassé de ses amis. C'est bien sa véritable pensée; son secret lui est enfin échappé. L'amour de la popularité l'emporte. Adieu le passé monarchique et le culte de Pitt!

GCttBESPONOANCE. 201

Je le redis néanmoins au plus fort de la tempête : il n'y a ici, pour notre affaire d'Espagne , rien à espërer ; mais il n*y a non plus rien à craindre.

M. DB CBATEAUnUAHD A H. M HABCBLUIS.

Paris, 17 «Tril 1S33.

J^ai reçu ce matin les pièces anglaises déposées officiellement. (Test un fatras bien peu digne d'un gou* vernement qui se respecte; et les commérages de sir Ch. Stuart , et ces petits morceaux de conversation, sont de singuliers documents diplomatiques. Je m'applaudis de la seule pièce qui soit de moi ; et, au milieu de ces insipidités, elle est au moins grave et logique. — Je ne connais encore que par extrait les discours de lord Liverpool et de M. Canning. Je Tavais prévu : c'est la neutralité avec force injures pour le roi| pour la France, pour le gouvernement, et pour moi brochant sur le tout. L'Angleterre sent que cette guerre nous rend notre influence sur TEspagne, et nous replace à notre rang en Earope : elle doit être irritée et malveillante. L'amour-propre

202 POLITIQCTS te lA ttESTAtnATIOH.

de Ml Cannitig est compromis : dô là bû violence et 90Û humeur. Je n'ai pas dissimulé à sir Ch. Stuarl que des vœux contre la France, en pleine paix, exprimés par un ministre anglais , en gardant la neutralité, étaient chose toute nouvelle dans Thistoire des nations. Je vous recommande de le dire vousmême et de ma part à M. Canning, et de vous montrer désormais froid et réservé avec lui. Vous mettrez à cela la mesure convenable ; mais il est bon qu'il s'aperçoive que nous sommes sensibles à une inimitié que nous n'avons pas méritée. Soyez poli , mais causez peu ; et qu'il s'aperçoive, à votre manière, que le gouvernement français connaît sa force et défend sa dignité. — Je vous ferai donner des détails exacts et réguliers sur la marche de nos troupes , afin que vous puissiez répondre à tous les mensonges dont vous allez être étourdi. — J^espère que mon ami Cobbett me protégera contre Broogham, et même contre Canning. • — Donnez des fêtes, et faites danser miss Canning. Cela prouvera que nous n'avons pas peur de son père. C.

COflt(1»PO!IDAllC£. 208

M. Dfc lÉAtGfetxmi A H. 0S GIlATttAlJMtAlIll.

Lotidrei, 30 atrll isil

J'ei donné bal et concert dans le mois de mars ; huit cents personnes de la haute et de la moyenne société se sont présentées alors à l'hôtel de l'am-*bassadé , et en sont sorties avec des dispositions bienveillantes. J'ai dansé et danserai encore avec miss Canning, tant que cela vous fera plaisir : certes , la chose en soi n'a rien de désagréable ; mais je garde rancune à son père.

Depuis cette trop dramatique séance, j'ai rencon* tré M. Canning chez le duc de Devonshire« à Chiswick. •— « Fous l'avez voulu, vous l*a\fez voulu, Georges Dandinï » m'a-t-il dit, en supprimant cette fois ses sarcasmes anglais, pour emprunter une raillerie à Molière. — ^Ah! ne triomphez pas si vite, ai-je répondu ; ces mêmes vœux contre celui que vous ap« peliea alors le tyran du monde , et que vous faisiez applaudir, en 1810, à un parlement unanime, vous venez de les répéter, avec moins d'écho, oontre les pacificateurs de l'Espagne. Vous vous êtes trompé d'époque. . . — Et la foule nous a séparés.

204 POLITIQUE DE Lk RESTAU RATIOU.

Vous remarquerez, en passant, que Fironieest toujours la figure de langage favorite de M. Canning, et qu'il la manie avec une malice sans égale. L'ironie Ta fidèlement suivi dans son bagage de rhéteur, à travers la transformation de son éloquence. Elle se mêle à ses grandes images et à son style élevé d'aujourd'hui, comme elle animait son abondance et son érudition d'autrefois; il s'en sert au parlement, dans les salons et dans son intimité avec une aisance toute particulière, et sans jamais s^arréter devant les blessures ou le danger qui en résultent. J'étais, comme vous l'avez vu, depuis quelques semaines en défiance vis-à-vis de lui. Je me tiens en pleine réserve maintenant. Il me cherche pourtant^ et me cajole. Dernièrement, dans le grand dîner d'usage qu'il donnait pour le jour de naissance du roi , vers le dessert, il m'a provoqué, d'un bout de la table à l'autre, à boire un verre de vin avec lui ; et, comme je m'inclinais en signe d'assentiment : — « Que voulez- vous boire? Du vin d'Espagne, sans « doute ?» — Oh ! non ; nous allons en avoir à re- . vendre. Plutôt du vin de Portugal , qui doit être si bon chez vous. — « Tombons d'accord pour le « claret, » a repris le ministre. « Il est doublement c( votre compairiote ; puissiez - vous nous le livrer a toujours en bons voisins , et ne pas nous en se- « vrer, comme sous l'Empire ! »

CORRESPOINDANCE. 205

Vous le voyez, je réserve pour une lettre particulière, et pour vous seul, comme vous l'avez souhaité, les communications intimes, les petits détails, les conversations en guillemets , enGn tout ce style négligé et décousu qu'excuse peut-Àlre le peu de de temps qui me reste pour l'écrire, après mes autres travaux. A part ce dernier point, sur lequel, je le crains, ne peuvent rien vos ordres et vos exemples, quand il vous plaira qu'il en soit autrement, vous me le direz.

M. de Bourqueney, que je fais porteur de cette lettre et de mes dépêches de ce jour, bien plus importantes, y ajoutera quelques développements verbaux dont je l'ai chargé. Sa collaboration m'est précieuse , et je vous prie de me le renvoyer le plus tôt possible. M.

M. D£ GHATBAUBBURD A H. DE MARGBLLUS*

Paris, 21 avril 1823.

Enfin, me voilà vengé même en Angleterre. Celle abominable querelle de Brougham et de Canning perdra peut-être ce dernier, ou du moins lui apprendra combien il a eu tort de quitter ses anciens

206 POLITIQUE Of LA RESTAUBATION.

amis et ses anciens principes pour se jeter dans les bras et dans les doctrines des jacobins. — Je comprends que, sous le feu de la tribune, rencontrant ensuite dans les salons les auteurs de toutes ces injures, et gêné ainsi dans lous vos rapports de politique et de société I vous ayez fini par beaucoup soufTrir. Je suis bien plus à mon aise à Paris , et c'est tout simple. Aussi , que m'importe une nouvelle scène à la chambre des lords? On ne peut produire aucun document écrit par moi qui ne porte le cachet de la modération et de la loyauté : c'est là l'essentiel. — Vous demandez des directions dans vos dépêches; mais il n'y en a point à vous donner : vous allez très-bien. Vous avez jfait merveilleusement de ne pas retirer la noie des armements en course; et si M. Canning ne répond pas, comme vous lui en avez annoncé une seconde dans le même sens, dites que vous avez, pour cela, des ordres précis de votre cour; et ces ordres, ma présente lettre vous les donne officiellement. — Tout ce que vous voyez autour de vous n'est que de la rage impuissante. Si le gouvernement anglais finit par se dégrader tout à fait dans le Jugement de l'Europe, il devra ce malheur à l'impétuosité de M. Canning. La France est grave, patiente, réservée : elle poursuit la guerre avec autant de force que de sagesse; elle vient de resserrer ses liens

conaJsspoNDAncE. 307

avec rEurope , et désormais elle est à Tabri môme d'un revers.

Hier, si je m'étais trouvé à la chambre des dé^ puiés lorsque M. de Hyde de Neuville a parlé, j'au*rais répondu : j'aurais blâmé son attaque contre TAngleterre, et j'aurais dit des choses poliesi même à M. Brougham ; mais cela se retrouvera.

Si on vous parlait d'une proclamation de la Junte ^ dites que nous ne reconnaissons que nos propres paroles , et que toute notre politique est dans la proclamation du généralissime; qu'au reste, celte proclamation de la Junte a été donnée de toutes les façons y et que nous ignorons laquelle est l'originale; qu'après tout, ce ne sera pas la Junte, mais nous-mêmes qui ferons la guerre ou la paix.

Je vous recommande une chose fortement : n'allez chez M. Ganning que pour des visites courtes et froides, et ne lui parlez plus de TEspagne sans y être provoqué. Un homme qui a fait des vœux publics contre la France^ doit n'avoir plus que les rapports les plus indispensables avec le représentant de la France. Nous sommes assez forts pour qu'il n*y ail aucun danger à ce qu'on remarque votre réserve. Bien entendu que tout cela doit être fait sans affectation, et dans la mesure qu^il faut mettre à tout. Sir Ch. Stuart est devenu ici très-caressant. On dirait qu'il a ei^ ordre de se rap-

208 FOUTIQUE DE LA RESTAURATIOU.

procher de moi, et de me faire des espèces d^excuses. Je n'ai pas fait entendre une plainte. Je sais qaMI fait de grands éloges de ma modération et de mon temper.

Vous vouliez des directions : il me semble qu^en voilà. J*ai passé une partie de ma nuit à écrire pour le MonUeur et pour vous.

P. S. Quelle scène que ce duel d^injures, dans la chambre des Communes, entre M. Canning et M. Brougham ! Le roi m*a demandé si ce M. Banks, qui y joue un petit rôle tout malicieux, est le fils de sir Joseph Banks, le grand navigateur, qu'il a connu à Londres. C.

K. DB MAmCBIXUB A M. DE €HATBAUBE1AHD.

Londres, 25 avril 1823.

M. Banks n'est pas le fils du grand naturaliste, compagnon de Cook, que le roi a connu à Londres; il en est le proche parent, ou peut-être même le neveu. Il se distingue de l'oncle en ce qu'il n*a jamais consenti à publier une seule page de ses longs

voyages, ni à graver le moindre croquis de ses nombreux dessins. Et c'est à remarquer dans un temps où il n'y a si mince touriste anglais qui, s'il est allé . du côté de Gorfou ou de Malte, ne s'imagine devoir jeter à la tête du public un ou deux in^octai^Oj suivis d'un gros atlas sur TOrient. M. Banks, d'un autre côté, n'est guère moins célèbre que son oncle ; mais c'est à ses saillies bouffonnes, à ses hardiesses excentriques, et à sa manière de les raconter, qu'il doit la réputation dont il jouit en ce moment dans la bonne compagnie.

D'abord, après avoir escaladé les pics du Liban, et forcé la porte de la citadelle que lady Ësther Stanbope ferme si hermétiquement au nez de ses compatriotes, il se brouilla avec elle pour quelques spirituelles impertinences dont elle s'est plainte à moimême. Ensuite, s'altaquant toujours aux difficultés, il pénétra dans le temple de Salomon à Jérusalem, interdit aux chrétiens sous peine de mort, ainsi que vous l'expliquez dans V Itinéraire. Voici comme il procéda :

Caché sous une robe turque et sous un turban jaune, il débarque en Palestine. (Il prétend qu'il n'osa pas risquer le turban vert, signe distinctif des émirs, qui eût doublé ses périls en l'approchant de trop près de la descendance de Mahomet.) Ainsi affublé, il enfourche à Jaffa un coursier du désert, qui

le rend en dix heures à la petite eptrée du (emple, à côté (le8 raiqes da prétoire de Pilate. Là» met^qt pied à terre, il traverse lentement les grandes cours, se promène sous les portiques, médite dans les par* viS| entre soiis le dôme, s'y agenouille, ou plutôt s'y prosterne à la façon musulmane, murmure uqe prière du l)Out des lèvres : puis, deux heures après, il reprend son cheval, qu'il avait attaché à la grille de la grotte de la Flagellation , dans la Voie Douloureuse ; et celui-ci le ramène tout aussi vite à sa barque dans le port de Jaffa. Enâui il était à trois lieues en mer, qufind le mollah du ten^ple apprit le stratagème. J'aurais pu douter du fait, bien qqe M. Qanks me Tai^ raconté une fois à Gonstantinople et une seconde fois à Londres, si le gouverneur de Jérusalem ne me l'eût confirmé lui-même, en ajoutant qu^il avait aussitôt expédié sur tous \e^ points de la route pour saisir le profanateur, et pour en faire justice.

Enhardi par de tels succès, M. Banks a tenté ici une troisième aventure. J'ai le temps de vous la raconter ; je ne sais si vous aurez le temps de la lire.

Vous souvient-il de f ateck^ petit roman anglais, plein de grâce, qu'on croirait une légende orientale? L'auteur, M. Beckford, père de la duchesse de Uamilton, après avoir longtemps habité les Grandes-Indes, possède à quelques milles de Salisbury

la magniâque seigneurie de Fonthill-Àbbey. Figurez-vous un paradis terrestre en dedans d'un mur élevé qui a plus de sept milles de circuit. Près de la vieille abbaye, qui tombe en ruines, sont de grands bois abandonnés. Pnis vient la nouvelle abbaye, immense édifice, que le propriétaire, autre original, a eu, dit-on, la fantaisie de faire bâtir, en très-grande partie, à la lueur des torches, afin que, se plaçant à distance pendant la nuit, il pût donner à ses yeqx la distraction de ces mille lumières vagabondes.

Dans ce parc, ni pagodes, ni chaumières, nikios* ques ] points de grottes, ponts ou cascades, point d'allées même : partout le plus vert gazon qui vient mourir aux pieds des murs. Les plus superbes arbres indigènes ou exotiques; le plus beau lac livré exclusivement aux cygnes et aux canaMs sauvages; des collines et des vallées ménagées si artistement qu'el"les semblent naturelles. Au centre de cette pompeuse solitude est le couinent y demeure du mattre, plus pompeuse encore, surmontée par une tour gothique, haute de deux cent soixante-dix pieds. Là s'entassent, dans une vaste symétrie, de hauts vestibules, de sombres galeries et de longues salles; des nunneries ce]« lules de religieuses, des tribunes pour l'orgue ou pour les chanteurs, des croisées ogivales à vitraux tout neufs; la grande bibliothèque d'apparat, res* plendissante de maroquin et de dorures; puis la

petite bibliothèque usuelle de Fauteur de Vateck; partout des tableaux sans nombre, et autant de curiosités des arts on de Thistoire... — A côté d'un vase d^agate et de pierreries de Gellini, la première porcelaine chinoise arrivée en Europe, portant les armes de la reine Jeanne de Naples ; un plateau en cuivre donné à Diane de Poitiers par Henri II , représentant Âctéon et les nymphes; la cassette en laque et or du cardinal Mazarin; que sais-je?... Enfin, une suite de somptueux appartements; et dans le salon de Lancastre, la couche d'honneur de la duchesse de Hamillon, en bois d'ébène, recouverte d'une courtepointe en dentelle de Bruxelles. Ceci, dans sa magnificence, a bien plus l'air d'un lugubre mausolée que d'un bon lit.

Cet ensemble prodigieux, longtemps éloigné de tous les regards, se vend, par un autre caprice du possesseur, en gros ou en détail, et s'étale aujourd'hui à tous les yeux. J'ai vu moi-même toutes ces merveilles avec une stupéfaction véritable, et j'en ai encore l'esprit saisi.

C'est donc là que M. Beckford vivait seul et barricadé, lorsque M. Banks, importuné du bruit do tant de beautés encloses sou^ les grilles do l'inaccessible pacha, résolut à tout prix de mordre à ce fruit défendu. Les prières et l'or ayant échoué devant les consignes rigoureuses des concierges, notre aven*

GOIUUSSPON DABICE . 213

lurier oriental, vêtu en gentleman cette fois, 8e mit à faire le tour des murailles, et, après de longues recherches, par une belle matinée, il en découvrit

10 défaut. Une brèche s'y trouvait, par laquelle le rusé investigateur s'introduisit. Une fois dans le parc, il se dirigea de son mieux à travers les prairies et les bosquets, prenant pour phare les flèches de la tour située sur l'une des plus hautes éminences de ce pays très-plat, mais que les sinuosités artificielles du sol lui dérobaient de temps en temps.

11 échappa à ce labyrinthe de verdure que, par une autre bizarrerie du propriétaire, ne coupe et ne traverse ni avenue ni sentier; et il arriva, non sans peine, à l'ombre de la nouvelle abbaye.

Aperçu aussitôt et entouré, M. Banks fut gardé à vue par les domestiques; mais il se nomma et les pria de demander pour lui à leur maître la permission de le saluer. M. Beckford répondit aussitôt que, très-fàché {ver}- sorry) d'êlre retenu par quelques affaires, il ne pourrait qu'un peu plus tard partager avec M. Banks un léger rafraîchissement {some refveshmenis) (je me sefs, vous le voyez, des termes anglais du narrateur;) mais que, en attendant, il le priait de visiter à son aise les appartements et le parc, qui allaient lui être montrés sans réserve.

Le soir venu, M. Beckford fit lui-même au visiteur les honneurs d'un repas splendide^ et se livra à

Une conversation aussi bienveillante que brillante et enjouée. Enfin, comme dans l'épanchement qui suit les libations prodiguées au dessert, M. Banks, tout attendri de Taccueil, se laissait aller à dire que le monde était bien injuste, que nul n'était plus aimable et plus hospitalier que le seigneur de Fonihill- Abbey. — « Attendez, ne jugez pas si vite, » dit son hôte en disparaissant. — Resté seul avec les bouteilles, M. Banks prend d^abord patience; puis il se lève et se rassied, se promène et s'arrête autour de la table, écoute et n'entend rien. Enfin, après une longue attente, il sonne. Un domestique parait. — Que souhaitez-vous, sir? — M. Beckford. — Il est couché, sir. — Qu'il veuille bien m'indiquer comment je dois faire pour me retirer. — Mon maître m'a chargé de vous dire de faire pour sortir comme vous avez fait pour entrer, sir, — Puis, avec deux flambeaux en croix, le serviteur conduisit M. Banks vers la grande porte en chêne sculpté, de trente pieds de haut, pesant deux mille livres, et roulant par une manivelle, qu'il ouvrit d'une main pour l'exclure, et referma de l'autre, en ayant soin de la verrouiller du haut en bas.

— Eh bieti ! que f îtes-vous alors ? demandais-je avant-hier à M. Banks, dont vous avez reconnu le récit. — « J'enrageais, » m'a-t-il répondu, « et j'eric rai pendant bien des heures à travers l'immensité

cbiiRÉspoii DÀncis. 2 1 5

« du parcy dans le silence universel et la nuit noire. a Tantôt essayant de relMjiiVer Tabbaye, dont toutes a les lumières étaient éteintes et les cerbères sourds; a tantôt die glissent d'âhbbë etl afbrO, débbirant a mes pieds et mes mains aux buissons épineux et <c aùk rôticéSy ttl*arrétant instinctivement aux bords « des pièces d'eau, et devenu presque aussi tict mide que lés lièvres partant au bruit de mes pas. cr Finalement y vers Taurore , je retrouvai moii « heureuse brèche, tant cherchée le jour, plus désià rée encore la nuit; et je la franchis, en me disant a à moi-même, qu^il valait mieux affronter le déa plaisir de la pythonisse du Liban, ou même la cocc 1ère du mollah de lérusatem, que les politesses de «r mon compatriote Beckford. »

Tout cela m^était conté d'un ton piquant que je ne puis reproduire, avee des clignements d'yeux, des sourires ironiques, et même certaines grimaces, lesquelles, jointes à ses interraptions adroites et malignes dans le parlement, ont fondé dans les salons de cet hivet* la vogue incontestable de iH. Banks.

216 POUTIQUf DE LA BESTAURATION.

M. BB GHATBAVBBUH0 A M. M MAECaUXlTS.

Paris» 16 iTril 18S3.

Voilà la nealralité de l'Angleterre hors de doute; je m^y attendais. — Ne vous fiez pas aux cajoleries de M. Canning. Il remue là-bas, et il essaye de remuer ici en dessous et de côté. Quant à moi, je ne récriminerai jamais avec les Anglais. le ne vais'lenr répondre jeudi que par des politesses ; mais leurs lâches insultes m^ont donné la mesure de la capacité et de rhonneur de ces hommes, et j'ai fini avec eux. G.

M. DE MABCELLUS A M. BE CHATEAUBBCARD.

Londres, 29 tTril 1823.

Je le vois bien ici, l'humeur et la colère sont de mauvais conseillers. Il est temps de mettre fin aux récriminations. Elles ne doivent rien modifier de

GOEEESroilDAIIGE. 217

notre système à Paris, et elles ne renverseraient pas M. Canning à Londres. Ces altercations de tribune ou de cabinet ne dominent point sans doute les nobles caractères de deux hommes supérieurs; mais elles peuvent laisser quelques nuages dans les esprits les plus élevée et les plus fermes.

Vous verrez, dans ma dépêche n^ 88, tout ce qui touche à la déposition des documents diplomatiques.

Après quelques questions sur notre marche en Espagne, auxquelles j'ai répondu en traçant sur la carte nos progrès, M. Canning m'a lu le brouillon de la note responsive qa'il prépare sur les armemeuts en course : la voici en gros :

— L'armement en course est toujours défendu en Angleterre, ainsi que Tenrôlement pour l'étranger ; mais après de longues excursions sur le terrain de rhisloire maritime aux États-Unis, en France même, le gouvernement britannique se déclare impuissant à proscrire la vente des prises. —

Vous lirez mes objections et mes répliques dans ma dépêche : en voici de plus vives que je n'ai pas épargnées au ministre.

— Quoi ! vous défendez l'enrôlement pour Tétranger, et sir Robert Wilson annonce dans tous les journaux son départ pour TEspagoe, enrôle vingt officiers anglais, s'embarque à Falmouth sans obs-

318 POLITIQtlÈ b£ LA RE^tÀURATIOlf.

taiilë; Vobs ti'emt)éctie2 Héri, et voils nWéz le dtoh de les punir qti'à leur tetôtir? ÎI est Vrai, ai-je ajouté, que, s'ilà font face à hotre artnée, ils ohl quelque chance de ta^ {)as rëVenir du tout.

Vous dites aussi que leë puissances neutres otit toujours ouvert letlrs ports auk prises; tllais jamais t)Ui8sancë belligératite ledl* a-t-ëlie fèroié les siens? Et c^est cependant ce tioble exemple que k Fraubé vous donne! — Le reste dans ma dépêche. M.

M. DB citAtCAbBRlAND A M. bÈ SIaRCELLIiS.

Paris, 30 avril 1828.

Il y a bieh longtemps que je faWais H de si bon cœur. Votre M. Bâhks a fort dtnusé le roi, qui aime bëduôoup lés histoires, et déploie aussi un vrai talent mimique en les racontâtll. Je t'ai régalé de votre lettre, à notre dernier conseil, àti grand déplaisir de mes collègues ; mais c^était pour Tempécher de dormir. Il s'en tenait les côtés. Il n'a point oublié , m'at-il dit, le récit de votre visite à lady Stanhope, que le duc de Richelieu et M. Pasquiér lui ont fait lire.

GOtlRCSt»ÔlfDANGE. 219

Ne changez rien au mode ni au style de votre correspondance, et ne rougissez pas du négligé, on du décousu, comme vous dites. La familiarité du récit viéiit eti aidé à sa blarté. Le trii^inl théine sert dans les affaires, et vaut toujours mieux que le guindé. C.

M. DK CHATEAUBRIAND A M. bB HABCELLuS.

Paris, 1*' mai f M3.

Voici mon discours à la chambre des pairs. Je serais curieux de savoir comment les Anglais auront pris cette réponse à leurs outrages; il est possible qu'ils n'en sentent pas ta noblesse, mais Georges tV doit être content.

Sir Gh. Stuart m^a prié de vous expédier aussitôt noire dernière dépêche télégraphique. Je doute qu'elle vous soit arrivée à temps pour que M. Ganning ait pu en faire usage dans ses explications au parlement. G.

220 poLrriQUB de la bestaubatioh.

M. BB MAECEIXVS A M. BB GHATBAVBRIAMD.

Londres, 3 mai ISSS.

Votre discours est d^un merveilleux effet. Le Mornwg'Chronicle lui-même en fait l'éloge ; le duc de Wellington en est ravi, a C'est ainsi, »dit^il, «qu'il tf fallait répondre; c'est là le discours que j'aurais « voulu dicter, si j'en avais eu le talent. » — Puis, se tournant vers lord Harrowby avec une franchise toute militaire : « Voilà comme parle un vrai gentil- K homme ! noblesse, loyauté, absence de ressenti- « ment, bon sens, tout est là; depuis deux mois « nous n'avons rien dit ni rien entendu de ce genre. »

Le duc de Wellington a conservé dans nos épreuves tout l'honneur de son caractère. Traduit devant l'opinion, calomnié à Westminster, accusé d'impéritie, de faiblesse d'esprit, abandonné par celui de ses collègues qui était son défenseur naturel, M. Canning, il a bravé les injures, les sarcasmes^ et jamais une parole équivoque n'est sortie de sa bouche contre les alliés, la France, son roi ou ses ministres. Bien plus , quand des vœux imprévus et hostiles retentissaient au parlement, le duc de Wellington

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me cherchait avec amitié, me rassurait en secret sur l'issue de ces tristes débats, et présageait nos succès en Espagne. « Ce ne sont point des troupes ce qu'il faut pour cela, » me disait-il hier, « mais oc de l'argent. Vous aurez toute l'Espagne, dès que a vous la payerez. J'ai distribué moi-même, chaque « année, cinquante millions de subsides à ce noyau « d'armée espagnole que j'avais formé, et cepeni< dant je ne soldais que les troupes enrégimentées « autour de mes camps. » M.

3r. DE CHATEAUBRIAND A M. DE MARCELLUS.

Paris, 4 mai 1833.

Ma dépêche vous dit l'essentiel : tout continue à bien aller. Nous sortirons de là avec honneur. M. Canning a été mal pour nous; il est mieux aujourd'hui; il sera bien demain et mal après-demain : c'est là sa nature. Le Courier^ qui éiB\i pour^ est devenu contre. Dieu sait ce qu'il a. En tout, l'Angleterre a perdu dans celle session parlementaire , et nous avons beaucoup gagné. Notre alliance avec le continent se resserre de plus en plus. Voilà ce

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qu'a produit la fausse politique du cabinet ]:)ritannique. Ce cabinet a bien peur de la réunion du corps diplomatique de l'Europe à Madrid y et il fait tout ce qu'il peut pour Tentraver.

Dites au duc de Wellingloq, lai qui connaît les caippsi que nos troupes sont animées du meilleur esprit, et que, malgré notre Opposition , qui af&che le patriotisme en déconsidérant nos armées, elles resteront fidèles. D'ailleurs , les voilà en Espagne. Et si quelques officiers à la demi-solde , dans les loisirs d'une garnison , crient parfois : Fà^e la Ligue ! le soldat français criera toujours, sur le champ de bataille : Fii^e le roi! C.

M. DE MAECELLUS A M. DP GHATEAUBBIAND.

Lopdrwy 6 niai 1823.

Depuis les souhaits hostiles de M. Canning, je ne le cherchais pas, et mon silence semblait attendre ou provoquer de sa part une sorte de palinodie. C'est lui qui me cherche maintenant, et qui me revient* Je disais hier, devant lui, an prince Esterhazy,

CORR^SPqifDAKG£. 3^3

sans affectation , que le télégraphe de Calais m'apportait régulièrement les plqs promptes nouvelles de France et d'Espagne. Un moment après , le ministre 19*9 pris h l'écart : — « S^n^-vous «issez bon « pour me transmettre ces bulletins télégraphiques a doQt vous parliez tout à l'heure?» — Moi. Je Taurais déjà fait ; mais comme ils annoncent nos succès, j'ai pensé qu'ils vous seraient désagréables , à vous qui souhaitez nos revers. — M. Cahning. « Oh I « voqs attachez trop de sens à un mot. » — Moi. C'est ipi mon tour de vous répéter ce que vous me disiez, il y a un mois, de mes explications : des confidences commentent toujours mal des déclarations publiques. — M. Camning. a Allons! allons! pas de a rancupe , et envoyez-moi vos bulletins. » — Mou Dès ce soir même , à la condition qu'ils passeront sous les yeux du roi, qui prend, vous le savez, un grand intérêt à nos opérations militaires.

Au reste, je n'ai pas attendu pour ce fait la bonne volonté du ministre ; et j'ai pris des moyens pour transmettre promptement et directement à Georges lY toutes les dépêches que le télégraphe de Calais m'apporte. M-

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