LXXXVIII
M. DE CHATEAUBEUiro A H. DE MARCBLUJS.
Paris, 4 mai 1823.
Que me veut donc M. Canniog avec ses chicanes presque grammaticales? La dépêche au comte de la Garde, dont il argumente, n'est pas exacte. Au lieu de ces mots : Lord Fitz-Roy Somerset et sir H^\ À'Court n'ont pas été plus heureux, la minute porte ne seront pas plus heureux. Cette lettre était chiffrée; y a-t-il eu erreur dans le déchiffrement? a-t-on mis le passé pour le futur ? ou bien Terreur vientelle des copies infidèles répandues? C^est ce qu'on ne peut savoir aujourd'hui; mais il reste prouvé que ce document, tel qu'il a été présenté au parlement britannique, n'est point authentique, et n'a aucun caractère officiel. Une lettre confidentielle, transmise à un ambassadeur de France à Madrid, une lettre tronquée, dont on n'a point l'original, une lettre dont la copie altérée n'a pas même été livrée par le gouvernement espagnol, ne peut être reconnue, ni par le ministre qui a écrit, ni par le gouvernement français qui a dicté. — En vérité, cela est trop petit, et je ne répondrai pas autre-
ment ni ailleurs à ce point traité dans une de vos dernières dépêches officielles.
Mandez-moi, je vous prie , quand s'assemble la société pour secourir les hommes de lettres; je veux lui écrire. J'avais parlé de SO livres sterling ; doublez la somme, en donnant ma lettre.
Nous serons le 25 à Madrid. Mina fuit comme le reste; on ne peut parvenir à joindre celte espèce de lièvre et de renard, qui met toute la meute en défaut. G.
M. DE MARCELLUS A M. DE CHATEAUBRIAND
Londres, 6 mai 1823.
Voici un incident plus bizarre et plus significatif que tous les commentaires officiels et documents diplomatiques déposés sur le bureau des deux chambres. — Je savais , depuis quelques jours , qu'on faisait circuler différentes versions plus ou moins mensongères de ma conversation avec Georges rv, dans l'audience publique du 21 avril. Le Times les a reproduites en leur donnant un caractère violemment outrageux, dans un article dont je joins ici la traduction.
226 POLITIQUE D£ LA RESTAURAÏIOIN .
— « Nous nous méloD8 bieu rarement des opi* a nions politiques de la cour. Les sentiments poli* « tiques des nations sont en général , à nos yeux, « (l'une importance suffisante pour occuper notre a attention et attirer celle de nos lecteurs. Mais il a court en ce moment une histoire si curieuse, que c nous nous croyons obligés de la reproduire, en « y joignant une ou deux remarques de notre pro- « pre fonds. On dit donc que M. de Marcellus n'a oc pas seulement été accueilli, au lever de lundi derc nier, avec une déférence particulière, mais encore a que les vœux les plus sincères lui ont été expria mes en faveur de Tentreprise Bourbon contre TEsa pagne. — a Dites à votre maitre que je désire ses ce succès de tout mon cœur, qu^il a mes meilleurs a souhaits ; » — ou quelque chose approchant. Nous « ne croyons point à cette histoire. Mais, si elle « était vraie^ nous dirions que Tesprit de celui qui « parle ainsi est dans un état à donner bien plus a de chagrin et d'inquiétude au peuple anglais que <K la goutte ou toute autre souffrance physique, « même violente , de ce même personnage. Car il « faut remarquer que le vœu exprimé ici est opposé « directement, non-seulement au vœu des ministres « que le roi garde à son service , apparemment « parce qu'il partage leurs opinions, mais encore au « vœu de tout autre habitant du royaume, doué d*un
CORRJ^SPOJSDAVGË. 227
a jugement sain. Comment donc expliquer une exci centricité de cette sorte? Et, en outre, à quoi ser- « viraient, en pareil cas, les souhaits stériles d'un a roi d'Angleterre lui-même? Sans doute, un homme a dans ce rang élevé, s'il avait joui de toutes les a facultés de son esprit, aurait caché des vœux aussi « inutiles ; ou, s'ils s'étaient échappés de ses lèvres, a il les aurait du moins confiés à quelque cœur cUs'- « cret, et ne les eût jamais proclamés là où ami et <c ennemi les pouvaient entendre. Que nul donc ne « se vante de la perfection de son intelligence , et « ne triomphe de la supériorité de son génie : car a il ignore combien rapidement ces avantages peQ'^ « vent lui être enlevés, etc., etc. » —
Aussitôt , cédant à un premier mouvement dont je ne me suis pas senti le maître, j'ai écrit d'un trait à M. Canning la lettre suivante :
Portland-PlAce, a mti tB2 3.
Monsieur, Vous avez quelquefois écouté mes plaintes, et j'ai souvent reçu les vôtres contre les témérités des journaux. Mais, aujourd'hui, je ne saurais trop tôt vous exprimer le dégoût que je ressens en lisant l'article du Tintes. Je proteste entre vos mains contre les paroles qu'on ose mettre ainsi dans une bouche auguste; et, comme si j'avais besoin de vous prouver à vous-même leur inexactitude, je
joins à ma lettre un extrait de la dépêche dans laquelle je rends compte à ma cour de Taudience publique dont il s'agit.
Je ne puis mieux déposer mon ressentiment que dans votre sein^ Monsieur, puisque, par une suite des bontés auxquelles vous m'avez accoutumé, vous étant placé près de moi quand le roi me parlait , vous avez comme moi entendu notre entretien.
Je suis, vous le savez, Monsieur, d^un sang royaliste; et vous me pardonnerez s'il s'est ému quand j'ai vu s^élever d'un écrit public des soupçons qui pouvaient mêler mon nom à une insulte envers Sa Majesté Britannique.
Vous avez bien voulu, en quelques circonstances, placer sous les yeux du roi certaines de mes communications : je vous demande la même faveur pour ces lignes où Sa Majesté lira mon démenti formel , ma juste indignation , et mon profond respect pour sa personne.
J'ai l'honneur, etc., etc.
Le Vicomte de Marcellus.
J'ai fait suivre cette lettre du paragraphe de ma dépêche n** 86, où je cite Verbatim toute la conversation que j'ai eue avec le roi. — M. Canning a transmis le tout sur-le-champ à Sa Majesté, qui, aussitôt, m'a fait témoigner, par le gentilhomme de sa chambre en service, combien elle en était satisfaite.
GOBU£SPONI)ANGE. 229
L'affaire n^en est pas restée là. J'ai apprishier matin, de M. Peely que l'Opposition, éveillée par cet article du Times, se préparait à interpeller les ministres sur ce même sujet. Ceux-ci; de leur côté, ont vu, dans l'attaque du Times, une atteinte à la dignité royale, et ils se sont réunis pour décider si ce journal devait ôlre déféré aux tribunaux. Ma lettre a fait trancher la question par la négative ; et ma démarche , révélée par M. Ganning à la haute Opposition, a fait renoncer aux interpellations projetées.
Le roi, piqué de cette insulte publique, a dit : —
K Je n'ai point tenu à M. de Marcellus le langage
« qu'on me prête : mais ces vœux pour la cause de
« la France sont au fond de ma pensée, et je de-
« vais en bonne justice, au chargé d'affaires fran-
« çais, l'accueil qu'il a trouvé près de moi. Quoi !
« pendant qu'il lutte contre la malveillance, exposé
«aux conspirateurs de tous les pays, pardonnes
« mais non corrigés (1 ) , je l'abandonnerais aussi ,
(I) « Dieu n'enjoint à l'homme de pardonner qu'en prescri- « Tant à la société de punir. La yindicte publique ne prend « Jamais le nom odieux de vengeance. Quand le pouvoir lé- « gitime se trouve entre deux partis , l'un pour lui, l'autre « contre lui , Il doit appuyer l'un et écraser l'autre. Lorsqu'il > 7 a des crimes commis et des coupables connus, il faut pu- « nir. Voilà le dogme. Et l'amnistie, étendue à tous les cri- « mes et ù tous les coupables^ est un déni de justice ; or, le
230 POLinQUK DE LA RESTAVRATIOH.
« et le doc de San-Lorenzo sera porté en triomphe a par la populace! il sera invité, caressé par mes mic nistres , et ces ministres viendront en plein parti lement lancer des vœux contre la France , avec ff laquelle nous sommes en pleine paix ! Est-ce là la cr neutralité, et une honnête neutralité ? J'ai souffert « de celte conduite dont TEurope aurait pu accuser a mes principes politiques, et j^ai cherché à réta- « blir la balance , en montrant à M. de Marcellns a tout rintérôt qu'on a témoigné exclusivement jus- « qu^ici aux agents des Corlès. » —
Telles ont été les paroles du roi ; elles m^ont été révélées par le cœur discret qui les a recueillies : j^ou may reljr upon iL M.
« déni de Justice, de la part de celui qui doit la rendre, est le « plus grand crime, et même le seul que le pouvoir puisse R commettre comme pouvoir. »
(Extrait des Lelireê nuMUseriiês de M, le frieomte de Banald.)
CX>RBESPOHIU]rGE. 23 1
M. DE GHATBAIJBKUIID A ■• DB NABOSLUJS.
Paris, 5 mi 18M.
Raison reslera, enfin, au bon droit : après bien des dangers , des outrages et des menaces , nous sortirons avec gloire d^une entreprise qui assure à jamais la dynastie des Bourbons.
Mon dernier discours a produit un effet prodi* gieux sur le corps diplomatique, et môme sur sir Ch. Stuart. Et voilà que Ganning, de son côté, disait, enfin, de moi quelque chose d'honorable. Il faut profiter du moment.
Nos succès vont croissant en Espagne. Tout se soulève ou se rend à notre approche. M. le duc d'Angouléme part aujourd'hui même pour Burgos, et sera le 25 à Madrid. Une régence, un gouvernement provisoire y sera créé, reconnu par nous et par toute l'Europe continentale. La Russie , l'Autriche et la Prusse vont faire partir leurs ministres pour TEspagne, avec notre, ambassadeur. Naples et Turin se joignent à nous , et Rome renverra son nonce à Madrid. Dans cette position , voici ce que je vous recommande, en agissant avec la plus ex-
trôme circonspection , et en traitant TafTaire seulement de vous à moi.
L'Angleterre va se trouver dans la situation la plus fausse. Son ambassadeur, geôlier à Séville du roi Ferdinand, tandis que tout le corps diplomatique résidera à Madrid , ce sera un fait monstrueux. Le gouvernement anglais ne pourrait-il pas alors faire dire, par sir W. A^ Court aux Certes, qu'il faut qu'elles se décident à en finir ; qu'elles avaient prétendu avoir la nation pour elles , et que cette nation est décidément contre elles ; que l'Angleterre n'entend pas lutter seule contre la nation espagnole et contre le continent , et qu'un ministre anglais ne peut pas être maintenu à Séville, dans cette étrange position? L'Angleterre, par ce moyen, déciderait subitement la paix, et elle nous trouverait prêts à accepter tout ce qui serait raisonnable. Vous voyez qu'il faut dans tout ceci une grande dextérité.
Il ne faut pas que M. Canning suppose que vous ayez reçu aucun ordre, ni que vous sachiez rien 'de positif : tout doit venir comme de vous, et comme raisonnement hypothétique. Il ne faut aussi rien dire de clair sur le plan que vous devez ignorer. Vous ne devez point parler de cela à vos collègaes, mais seulement leur dire qu'ils devraient inviter l'Angleterre à se joindre à nous tous à Ma-
OOmUSSPONBAlIGE. 233
d rid, poar mettre à fin cette affaire d'Espagne. Vous me rendrez compte de tout ceci dans vos lettres particulières y et jamais dans vos dépêches. Vous n'en laisserez pas non plus de trace à l'ambassade. Je le répète, c'est une chose de vous à moi (i).
J'ai regu votre dépêche du 3 mai, et votre lettre particulière de la même date. Elles ne changent rien à ce que je vous mande. J'oubliais de vous dire que Yalladolid s'est déclaré pour nous. C.
(1) Je me détermine d'aatant plus volontiers à faire oonnattre ici la saite de notre correspondance» qne M. de Chateaubriand, on le voit, n'en a laissé lui-même aucune trace au ministère des affaires étrangères, ni par conséquent aux arcliives de l'État, et que le Jour où il déménagea en quelques heures de son camp posé sur les boulevards, ainsi qu'il disait parfois, il en emporta la copie de ses lettres faite à c6té de lui par son secrétaire intime en même temps qu'il emportait les miennes; l'original tracé de la grosse écriture da ministre étant resté depuis, par sa volonté, entre mes mains. C'est dans cette correspondance de lui à moi qu'il a puisé celles de mes lettres qu'il a Jugé à propos de publier en 1S38 dans son Histoire du Congrès de Vérone.
S34 POUTIQUB BB LA BSSTAURATIOlf.
M. DE MARCELLUS A M. DE CHATEAUBRIAND
LoBdreft, 9 mai 18)1.
Après m^étre bien pénétré de la commission délicate que vous m'avez confiée dans votre lettre du 5 , je me suis rendu chez M. Ganning , qui me reçoit à toute heure et en dehors des formes cérémonieuses auxquelles le corps diplomatique est astreint.
J'ai traité d'abord , dans notre conversation , le gros des affaires dont vous rend compte ma dépêche n^ 92; puis j'ai donné au ministre, qui m'en demandait, des nouvelles de notre armée. J'ai annoncé que Yalladolid était pour nous, que M. le duc d'Angonléme serait bientôt à Madrid ; j'ai parlé du départ du prince de Carignan pour l'Espagne, accompagné du chargé d'afTaires sarde près de Sa Majesté Catholique, comme si la cour de Turin était pressée de rétablir des relations régulières avec la nation espagnole. — « Ne pense-t-on pas aussi , à (( Paris , à créer une nouvelle ambassade en Espace gne ?» — Quelques jeunes aspirants diplomati-
GORRKSPONDAIICE. 235
quesy ai-je répondu , me récrivent comme un bruit qui court. Ce serait une mesure parfaitement naturelle. Nos résolutions vont être promptes et décisives. SAr de la neutralité de TAngleterrei certain des vœux de l'immense majorité du peuple espagnol, le ministère français est aujourd'hui libre et fort. 11 n'y a plus maintenant qu'à diriger les partisans de la monarchie, à pacifier enfin ; et dès que le prince généralissime sera à Madrid, il ne sera plus qu^un puissant médiateur entre tous les partis. — « Ah! cependant, » m^a dit le ministre, « il faudra agir encore vers Séville « ou Cadix, et l'intérieur de TBspagne présentera un « aspect étrange : car alors on verra à Madrid une « capitale et un gouvernement sans roi , et a Séa ville, un roi sans gouvernement ni capitale. » — Pourquoi donc ne pas tout confondre, ai-je repris ? Pourquoi ne pas faire, sous un même roi , une seule capitale et un seul gouvernement? Sir W. A' Court me semble merveilleusement placé pour opérer ce changement de scène. ^- « Sir W. A' Court , » a répondu M. Canniug, « ne peut plus agir en conci* « liateur que sur des bases stables et convenues « d'avance ; je vais vous lire ce que j'ai écrit à sir « Cb. Stuart, le 6 mai, à ce sujet. » —
Vous devez avoir connaissance de cette longue dépêche, dans laquelle M. Ganning déclare que la versatilité des ministres français a fait échouer ton-
236 POUTIQUE DE LA BESn:AI]RATIOR.
tes les négociations précédentes ; qa'il ne parle pas ainsi pour s'en plaindre, mais pour éviter cet inconvénient à l'avenir ; et que désormais, pour user de V intefvention amicale de l'Angleterre, il faudra que les intentions de ia cour de France soient précises et irrévocablement fixées. — (Et c'est M. Canning qui nous reproche notre versatilité!!!
Quis tolerit Gracchos de seâitione querentes. )
« Depuis cette lettre, » a continué le ministre, « sur une ouverture plus explicative et plus prèsa santé de M. de Chateaubriand , sir Gh. Stuart a « pris sur lui d'écrire à sir W. A' Court tout cet « entretien , et de demander en quelque sorte ses « bons offices. Nous avons blâmé cette démarche ; tt et, pour en prévenir l'effet, j'ai envoyé, par un bà- « timent de guerre, des instructions à Séville. L'Ana gleterre restera spectatrice inactive jusqu'à ce « que le plan du gouvernement français lui soit « clairement connu. Alors nous travaillerons de noce Ire mieux à terminer la lutte. Mais, d'avance, si a vous rétablissez le despotisme, je vous prédis une « prochaine et sanglante révolution. » — Le despotisme ! Mais est-il en vigueur chez nous? Qui donc en veut maintenant? Ferdinand YII lui-même n'a-t-il pas dit, dans sa proclamation de 1808, répétée en 1814 : J'abhorre le despotisme? Louis XVIII
CORBESPOKDANCE; 237
lui-même a toujours pensé qu^une monarchiei pondérée par des institutions représentatives, une fois établie à Madrid, doit afTermir sa famille en Francei et consolider deux trônes au lieu d'un. Je ne puis donc croire que ma cour soit favorable au despotisme; mais, si vous le craignez sérieusement, cherchez à vous en éclaircir ; proposez vos idées , dé^ taillez V09 projets : ils seront combinés avec les nôtres 9 et de là peut naître une pacification solide. — oc Soit 9 » a repris M. Canning; a je vais écrire à « M. de Chateaubriand dans ce sens. Mes lettres c seront pour lui et pour M. de Villèle. Celte corce respondance peut encore amener une intelligence c prompte et un véritable succès. » J'ni assuré le ministre que vous recevriez ses lettres avec plaisir , et j^ai cherché à détruire les soupçons que sir Ch. Stuart jette dans son esprit sur une certaine mésin* telligence entre M. de Villèle et vous. Cet ambassadeur représente le premier ministre comme jouissant d'une autorité croissante et d'une influence exclusive. Les bruits qui en courent ici sont de nature à ne pas trouver place même dans cette lettre toute confidentielle.
Voilà ce que m'a laissé entrevoir une première conversation y dans laquelle j'ai cherché à mettre toute la réserve que vous me recommandiez. Vous pourrez, dans votre réponse à M. Canning, s'il
Y0U8 écrit, poser des questions directesy si vous voulez leur donuer plus de poids, ou bien me lais* ser faire, si vous craignez de leur en donner trop.
Malgré Tbonneur que me destinait le lord-maire, d'ouvrir à Mansion-House son grand bal avec sa fille, je n^ai point paru à cette fête. Un toast en faveur des Certes y a été porté en présence de M. Ganning, et sous la présidence du duc d'York. Je l'avais prévu. Je n'irai à aucune de ces assem* blées, pas même au meeting des secours aux littérateurs. J'y enverrai la lettre que vous m'annoncez avec votre offrande, et quelque chose pour moi.
M. DE BIAECELLOS A M. DE CHATEAUBRIAND
Londres, 10 mai 1823.
AU terme de la résolution du 28 novembre der* nier, à Vérone, au sujet de la traite des esclaves, une conférence s'est tenue hier. M. Ganning m'en avait prévenu par sa note d'avant*hier. Dépourvu de toutes instructions à ce sujet, j'ai laissé vide le fauteuil qui m'y était destiné. Les ambassadeurs
GORRESPONDAKCE. 239
d'Autriche^ de Russie, le ministre de Prusse, M. Ganniug et le duc de Wellington y assistaient. Mon ami et collègue Neuman y tenait la plume, et n^a pas eu grand' chose à écrire.
Car, après quelques paroles de M. Ganning pour expliquer que le congrès des États-Unis venait de se séparer sans s^occuper de la question, comme il demandait des démarches collectives envers le Portugal et le Brésil , les ambassadeurs ont dit qu'ils n'avaient point à Lisbonne de représentant accrédité , et qu'ils n'avaient pas encore reconnu l'empire du Brésil ; puis, le comte de Lieven ayant fait remarquer mon absence, on est convenu, d'un com* mun accord, de regarder oe qui venait de se dire de part et d'autre comme non avenu , et d'attendre ma présence ou ma réponse. M.
M. DE GHATBACBRIAND A M. DE MARCELLVS.
Paris» 12 mai 1823.
Voici ce que vous avez à faire pour celte conféreoce sur la traite des noirs. Vous y assisterez une fois : vous y parlerez très - philantbropiquement ;
mais vous ferez voir comment , dans l'état actuel des choses et de la politique en Europe et en Amérique , il est difficile d'arriver à une mesure géoéraie. Vous éviterez ensuite de nouvelles conférences le plus que vous pourrez, et la chose en restera là. C.
H. nB HARGBLLUS A M. DE CHATKACBRIAHD.
Londres, 16 mai 1833 (i).
Voici ce que je viens de répondre à la note que m'a adressée M. Ganning pour les conférences sur l'esclavage.
« Le soussigné » (après les formules d'usage, etc., etc.) ce s'empresse de déclarer de nouveau que a sa cour réprouve , autant qu'aucun gouverne- « ment de l'Europe, ce trafic odieux que repous-
(1) On a pu observer déjà, et on observera encore dans le courant de cette correspondance, que les dates ne se suivent pas aussi régulièrement que les numéros. Autant que Je l*ai pu sans trop blesser la chronologie, j'ai placé à la suite les unes des autres les lettres qui, soit à Paris, soit à Londres, traitaient des mêmes sujets.
CORRËSPOJNDAIIGE. 241
c seot les mœurs et les sentiments de la nation « française, et qu'elle partage à cet égard tous les « vœux de ses alliés. Dans le but d'adhérer à leurs « désirs, le gouvernement français a autorisé le « soussigné à assister à la prochaine conférence « qui doit s'ouvrir à Londres, relativement à Ta- « bolition de la traite, etc., etc. »
M. Canning avait besoin de ce semblant de conférence pour la motion que M. Buxton avait annoncée dans la chambre des Communes à ce sujet.
M. DE GHATEAUIIRIAHD A M. DE MAEGELLCS.
Paris» 11 mai 1823.
Je vous fais mon compliment sur votre conduite dans raiïaire du Times et de la prétendue aberration d'esprit du roi d'Angleterre; c'est à la fois d'un cœur loyal et d'un diplomate habile. Il m'arrive de plus d'un côté que ce trait, qui vous honore, a été fort apprécié à Carlton-House et à Londres; vous apprendrez avec plaisir qu'il en a été de même aux Tuileries et à Paris.
Multipliez les détails; ne vous refroidissez pas en raison de mes courtes répliques. J^ai si peu de temps à donner à chacun de œes collaboraleure hors de France ! C.
M. DE MARCELLUS A 81. DE CHATEAUBRIAND ( 1)
Londres, IS mai 1823.
Diaprés ce que je vois chez les ministres et leurs HmiSy ce que j'entends chez l'Opposition, et d'après les observations de mes collègues, notre cause me parait s'améliorer sensiblement. Gel effet est principalement dû, on ne peut le nier, à la modération et à l'éloquence de votre dernier discours. Notre marche triomphale en Espagne a détrompé bien des esprits, et M. Canning lui-même disait récemment que cette guerre, à peine commencée, touchait déjà à sa fin. 11 ne regarde plus le succès comme douteux, et il n'a plus qu'une pensée : c'est celle de le partager. Le ministère entier éprouve ce sentiment;
(1) Lettre publiée par M. de Chateaubriand dans le Congrès de Vértme.
CORHIESPONDAMGE. 2'l3
ils comprenoeril qu'ils ont besoin, pour leur popularité et leur position envers le parlement, de reparaître .médiateurs et actifs sur le théâtre de la Péninsule. M. Canning a beau déclarer qu'il n'agira plus sans avoir des points fixes et des bases de né* godation arrêtées ; il agira à la moindre demandei et tout ce qu'il craint au monde, c'est qu'on ne se passe de lui.
Lord Melville m'assurait avant-hier qu'aucune floue ne parlait pour Gibraltar; mais six jours suffisent pour cet équipement. Les révolutionnaires exaltés seront accueillis sur les vaisseaux anglais ; le roi même pourra y être conduit par eux, et de là| le cabinet de Londres traitera des institutions à donner à l'Espagne. Il faut tout prévoir, même cette bizarre complication d'événements. D'un autre côté| si on réclame Vmteivention amicale de l'Angleterre, M. Canning, pour donner plus de poids et d'éclat à cette médiation ^ ira jusqu'à envoyer le duc de Wellington, dont il s'est moqué dans ses discours ; car il veut agir à tout prix. La session va se terminer; et, s'il n'a pu défendre cette année que des plans arrêtés avant son entrée au ministère, il voudra se présenter l'année prochaine au parlement avec la pacification de l'Espagne, la reconnaissance de l'indépendance des colonies espagnoles, et peutê(re du Brésil, etc., etc. Il lui faut ces succès exté*-
244 POLITIQUE DE LA RESTAURATIOIf.
rieurs poar faire oublier son silence sur la question calhoiique el sur la réforme parlementaire.
M. Canning nous revient, monsieur le vicomte; la correspondance quMl veut rouvrir avec vous le prouve. Éclairé comme vous Têtes sur son caractère, vous dirigerez cette correspondance avec avantage, et dans le sens de nos vues ; il a fait quelques pas vers la modération, et, subtilisant sur un de ses discours : « J^ai sans doute exprimé des « vœux pour TEspagne, a-t-il dit, mais point pour a les Gortès ; j^ai souhaité la prospérité de TEspa- « gne, mais non le triomphe du parti des exaltes. « J'abhorre l'intervention armée de la France, » continuait-il ; « elle est injuste et coupable en prince cipe, mais je dois avouer qu'elle rend la paix u plus facile et plus prochaine, et elle aura beaua coup contribué au repos intérieur delà Péninsule. » Par ces contradictions pénibles, le ministre n'exprime autre chose que le désir d'intervenir luimême : il feint une grande frayeur du despotisme, et il s'appuie dans ses raisonnements sur toute la haine qu'on porte unanimement ici au roi Ferdinand. Il parle fréquemment de sa destitution ou de son abdication comme possible et désirable. Vous m'avez recommandé de ne traiter ces divers points politiques que dans des lettres particulières , et je continuerai jusqu'à nouvel ordre. M.
GOBBESPOBDAlfGE. 245
xcvn.
H. DE CHATEAUBSIAND A M. DE MAE€BLUJS.
Paris, 14 nui 1823.
J^attends les lettres de M. Canning , que votre réponse du 9 semble m'annoDoer. Cela ne mènera à rien ; mais cela peut entretenir une bonne intelli^ gence telle quelle.
Toutes les petites nouvelles que Ton débite à Londres ont été débitées ici primitivement; elles n'ont pas le sens commun. Il en est ainsi de ma prétendue mésintelligence avec Yillèle. Nous sommes très-bien ensemble.
On fait courir aussi mille bruits absurdes sur Tarmée de Catalogne. I^ première estafette détruira encore une fois tous ces mensonges libéraux , qui renaîtront bientôt après ; il faut se faire à cela.
Ces petitesses ne doivent pas nous faire perdre de vue notre but essentiel. Le fond de notre affaire, c'est, contre tout opposant^ de rajeunir la vieille gloire de la maison de Bourbon, et de faire de ses princes des héritiers complets du roi vai/lant, le Béarnais !
m. DB MARCBLUTS A M. DR CHATBAVBRUirB*
Londres, 14 mai I8S3.
Hier encore, j'espérais que Fauteur du Génie, le chantre des Martyrs, le voyageur inspiré de i7/inéraire, ferait entendre en faveur des lettres queU ques accents poétiques, échappés à sa voix entre une dépêche et Tautre , et je ni^apprétais à les faire résonner, de mon côté, dans les salles du Liite^ rafy-Meeting. Taurais voulu montrer ici , dans le prétendu perturbateur de TEurope, l'écrivain qui Ta si longtemps charmée ; mais certaines indécisions pour désigner un président {chairman)^ qui enfin a été le duc de Sussex, ont empêché de connaître d'avance le jour du dtner. Il a lieu demain : il n'est plus temps de recevoir votre lettre. J'y ai suppléé tout prosaïquement par celle-ci, que j'ai adressée au trésorier, et non pas au président.
— Au Trésorier de la Société instituée pour secourir les gens de lettres, à Londres. — Monsieur,
M. le vicomte de Chateaubriand, ministre des affaires étrangères de France, n'a point oublié à
GORRESPONDANCfi. 247
Parift les sages et honorables institutions qu'il a justement appréciées pendant son séjour à Londres. Il a conservé précieusement le souvenir de Thonneur que lui fit la Société littéraire en l'admettant , Tan passé, dans son sein; et ne pouvant, cette année, prendre part en personne aux travaux de cette salutaire association, il a désiré y concourir malgré son absence. Il m'a spécialement chargé, Monsieur, de déposer en vos mains la somme de 40 livres sterling (4000 fr.), pour être appliquée aux besoins que cette noble institution s'empresse de soulager. Permettez-moi d'y joindre en mon nom une faible offrande de 5 guinées, et veuillez agréer, etc.
Le vicomte de Marcellus.
Vous souvient-il de ce que M. Gan|iing dis'ait de vous, Tan dernier, devant trois cents hommes de lettres dans ce même meetingy au'{uel nous assistions ensemble? « M. de Chateaubriand défendit les M principes du christianisme et exposa son Génie ^ « puis il défendit les principes de la monarchie légi- « lime; et il arrive enfin dans ce pays pour lier les «r deux États par les chaînes communes de la monar- « chie et des vertus chrétiennes. » — Ces paroles n'ont pas cessé d'être vraies; M. Canning oserait-il encore les prononcer?
Vous aurez remarqué cette phrase de lord Grey,
248 POLITIQ€£ DE LA BESTAUfiATION.
le rade critique de M. Canning, dans son dernier discours à la chambre des lords ? a La France joue a gros jeu ; mais si elle réussit, le pouvoir des Boura bons reposera sur une base plus solide que ja- « mais. » M.
M. DE CHATEAirBRURD A M. DE BIAECELLUS.
Paris, 16 mai 1833.
J'ai tout à fait oublié de vous écrire depuis deux jours; mais avec vous il n'y a point de péril en la demeure. Je profile ce matin d'un courrier que M. Vincent expédie à Londres avec une réponse très-favorable pour nous du prince Metlernich au duc de Wellington. Votre dépêche n® 93 et votre lettre particulière m'arrivent à l'instant. Ce que vous m'apprenez est très-bon. Je pense comme vous sur tout ce que veut faire M. Ganning.
 Madrid commenceront les grandes affaires. Si TAngleterre veut en être, nous en serons charmés. Dites à madame de Lieven que, accoutumé à répondre des politesses à mes ennemis, je me mets respectueusement à ses pieds. G.
CiORlUESPOirDANGB. 249
M. DE CnATBAIJBRIAin» A M. DE HAIGELLUS.
Parte, 17 mai 18)3.
Votre lettre à la Société littéraire est très-bien. Sans doute , en d'autres temps , j'aurais aimé à y dire quelque chose de ce chétif littérateur en herbe, mourant de faim en 93 , dans ces mêmes rues de Londres qu^il devait traverser, pompeux ambassadeur, en 1822 ; c'est une pensée, vous le savez, qui ne m'a jamais quitté pendant mon dernier séjour en Angleterre. Mais le chant qui doit rester dans la mémoire de tous ne s'improvise pas comme un son balbutié à l'oreille d'un diplomate : depuis que je broche des dépêches, et que je me suis lancé dans les orages de la politique, je ne fais plus rien.
Hass secessum scribentis et otia quœrunt; Me mare^ me ventî, me fera jactat hiems (1).
(1) Ovide a dit : Carmina (Tristes , liv. I, ép. I, v. 41); M. de Cliateaubriand a dit : Musas, Les muses n'out-ellespas, en effet, présidé à la prose de l*écrlyain français, presque toujours en disgrâce, aussi bien qu'aux vers du poète latin, mort en exil ?
M. DE MAECBIXUS A H. DE CBATEAUBRIAIVD.
Londres, 17 mai 1823.
M. CanDiDg va répétant sans cessa que, la médiation de l'Angleterre ayant été refusée une fois par nous dans les affaires espagnoles , il ne Toffrira jamais plus. Il en parlerait moins si c'était chose arrêtée. Je crois même que les instructions envoyées sur ce point à sir W. A'Court étaient fort conciliantes. Toujours est-il que la majorité du ministère britannique veut sincèrement ce que nous voulons nous-mêmes, la fin de la guerre, comme la tranquillité intérieure et totale de la Péninsule. M. Ganning mêle à ces dispositions , qui lui sont imposées par ses collègues, un fond d'aigreur qui lui est propre, et la honte d'avoir été vaincu en procédés généreux dans la lutte des tribunes française et anglaise. Il n'ose plus néanmoins renouveler ses tentatives de désunion sur le continent; et la constante intelligence, l'unité de vues que nous avons toujours manifestée ici , mes collègues et moi, quand nos cours n'étaient pas tout à fait dans la même voie , ont déconcerté plusieurs des tentatives du ministre.
CORnEBPORDAHGE . 251
Ainsi quand, sur un article d*UQ journal allemand, M. Canning conçut l'espérance de détacher de l'alliance continentale la cour d'Autriche, et, déclinant rintervention de l'ambassade impériale à Londres, s'adressa droit à M. de Metternich , la confidence que j'en fis le premier au prince Esterhazy détermina cet ambassadeur à expédier sur-le-champ un courrier à Vienne. Ce courrier prévint les démarches directes de M. Canning , et éteignit l'espoir d'une désunion.
Ma lettre au trésorier de la Société littéraire a été lue au dessert ; et votre don a été accueilli avec une unanimité d'applaudissements {cheerings) fort honorable. Le duc de Somerset, vice-président, est venu chez moi pour me prier de vous remercier au nom de la Société. Sir Th. Lawrence a fait la môme démarche.
Ces bulletins de nos moindres mouvements en Espagne, que, par vos ordres, le télégraphe transmet périodiquement à Calais, et que de là nos courriers m'apportent très-rapidement , ont un grand effet ici. Je crois vous avoir déjà dit que j'ai une voie certaine, quoique indirecte, de les faire parvenir au roi. Ils m'attirent de nombreuses visites de négociants spéculateurs, de journalistes, de banquiers, et des propositions de toute nature , qui ne peuvent trouver leur place ici , malgré le vaste
champ que vous avez ouvert à ma correspondance.
Le maréchal Béresford est venu me voir hier, a Youssavez^ » m'a-t-il dit, « que je suis un in va* a riable partisan de notre vieille Angleterre, et, par « suitej de toutes les monarchies. J'ai donc vu avec s joie votre expédition au delà des Pyrénées contre « le libéralisme : vous avez tons mes vœux; et j'y a joins une prédiction basée sur l'expérience de nos « guerres dans la Péninsule. Ne vous amusez pas « à enrégimenter vous - mêmes les Espagnols ; ne a vous mêlez ni de leur organisation militaire , ni a de leurs dissensions civiles. Ce système nous a flc trompés quand nous avions en face de nous de « bien plus rudes jouteurs : que notre exemple vous « serve. Poussez hardiment et promptement vos a troupes vers Cadix, sans vous inquiéter du reste. « Vous aurez bientôt délivré Ferdinand, et mérité « les suffrages des hommes de guerre de tous les <K pays. »
Je n'ai pas^cru devoir déguiser, à cet acteur considérable de l'ancienne querelle espagnole d'un autre temps, que la création d'une armée éprouvée, Gère d'une campagne de plus, et dévouée à la race antique de nos rois, était la pensée intime de mon gouvernement; qu'il était temps de jeter sur les soldats de la France monarchique un reflet du grand éclat militaire de la France impériale; qu'au lien de
€0RRESP01IDANC£. 253
provinces conquises et de capitales en vahies, nous ne cherchions plus qu'à guérir les plaies, à relever les ruines, à donner le repos et la prospérité aux peuples; et qu^ici nos armes, loin de provoquer les désastres des nations étrangères et les nôtres, s'ho* noraient de les prévenir.
Le déchaînement de la presse de TOpposition m'alarme peu. Le lecteur sérieux s'arrête à peine à ces articles où l'injure se mêle au sarcasme ; bientôt même Tintérét général se porte ailleurs , et Ton oublie jusqu'au déplaisir qu'ils ont causé : comme ces piqûres qui font saigner d'abord , mais qui ne laissent après elles ni venin ni douleur. M.
M. DE CttATEAUBaiAND A M. DE MARCELLUS.
Paris, 19 mai 1823.
Je réponds à la hâte à deux points de votre dépêche n** 94 et de votre lettre particulière.
i^ La publication des papiers sur Tarmement en course blesserait dans ce moment T Angleterre, et il faut la ménager, pour qu'elle nous aide à délivrer Ferdinand ;
254 POUTIQUS DE LA BESTAU RATION.
2^ Si M. CaDDing vous parle de notre ambassade en Espagne, il faut lui dire que le plan de la France et de ses alliés a toujours été d'établir un gouver* nement provisoire à Madridi pour administrer l'Espagne pendant la captivité du roi ; que les quatre puissances continentales et plusieurs autres petites puissances reconnaîtront ce gowernement et accréditeront des ministres auprès dudit gouuerne^ ment (1). Nous espérons bien que TAngleterre ne se séparera pas de nous , et qu'elle agira pour ob* tenir la liberté de Ferdinand , ce qui mettra fin à la guerre d'Espagne. Au reste, cette guerre n'existe déjà plus par le fait : toute TEspagne ne reconnaît plus les Corlès. Nous avons joué un grand et beau
(1) « Eu affaires^ » me disait H. de Chateaubriand^ « le style « ne saurait être trop clair, et il ne faut pas craindre de ré- « péter les termes pour élacider la pensée. » Il a suivi le précepte dans cette phrase^ où le mot de gouvernement^ déjà assez embarrassant par lui-môme (soit dit sans malice), se reproduit par trois fois. «Mettre /è, la, lui, celui ou celle, » me disait-il, « à la place d'un substantif, c'est dans bien des cas « rendre la phrase obscure ou amphibologique au lieu de « l'abréger; presque toujours ce substantif répété vaut mieux. « Et J'applique, quant à mol, la même règle aux descriptions, « raisonnements ou narrations historiques, poétiques même, « où la clarté, sans être aussi obligée, ne cesse pas d'être « une vertu. »
rôle ; et nous ne Tavons pas acheté trop cher au prix de quelques injures.
Vous êtes destiné à une belle carrière diplomatique, et une ambassade ne peut vous fuir, surtout si je reste ministre des affaires étrangères; et je ne vois pas de probabilité pour que le roi confie le portefeuille à d'autres mains. Si la paix se fait promptement, je puis être longtemps où je suis ; et il faut convenir que j'ai un peu acheté ma place (1).
(1) M. de Chateaubriand, si étonnant prophète en politique, a pourtant Ici mal deviné deux fols eu quatre lignes. D'abord, en ce qui le concerne ; et ce fut plus qQ*uu malheur, ce fut presque une calamité publique : ensuite, pour moi, ce qui n'importe guère. Et, comme je lui rappelais, en 1837, ce double pronostic démenti : « Les petites passions des hom- « mes, » me répondit-il en souriant, « se prêtent aux conjec- « tures beaucoup moins que les grandes révolutions des États. « Tenez , continua-t-i1, lisez ce que J'écrivais ce matin ; et, « cette fois encore , je ne crois pas me tromper. — Le siècle « avance ; la démocratie s'accroît': si les caractères en déca- « dence peuvent la supporter, les rois, à l'heure providen- « tiellc, abdiqueront volontairement ou seront obligés de se « retirer. SI les peuples corrompus, sans laisser venir les « jours, sans écouter personne, se Jettent du haut eu bas, loin « de tomber dans la liberté ils s'engloutiront dans le despo-
M. DE HAB€ELLUS A M. DE CHATEAUBEIAND.
Londres, 23 mai 1823.
J'ai eu avec M. Canning une longue conversation où il a mal déguisé le dépit que lui causent Tharmonie contiuentale et les préparatifs des négQcialions à Madrid. Il en savait les préliminaires; et j'ai demandé alors très-explicitement si TAnglelerre se séparerait de l'alliance ^ et si elle n'aiderait pas à la délivrance du roi ?
a Tout ceci est énigmatique pour nous, » m'a répondu le ministre : « que voulez-vous? Quelle forme ce d'institutions imposerez-vous à l'Espagne? Ëtesc( vous bien libre de dicter? La Russie ne veut-elle c< pas le despotisme? L'Autriche, sans le vouloir « aussi hautement, ne penche-t-elle pas pour le gou« a vernement absolu?); — « Neutralisons une place,
« tisme ; et, pour dernière calamité^ ce despotisme ne sera • pas permanent. »
Cette prophétie se retrouve textuellement imprimée, en 1S38, dans l'Histoire du Congrès de Vérone (t. I, p. 271).
CORRESPOSDAKCE. 257
a dit M. de Chateaubriand, et traitons-y des intérêts a de l'Espagne d'accord avec son roi libre. » — a Mais ce roi y mènera-t-il ses Certes et son minis- «c tère? Ferdinand libre de donner à ses peuples de a nouvelles institutions ! Mais ce Ferdinand vous ff est-il connu? Je le connais si bien, moi, que, si sa (c prétendue liberté d'agir à sa guise était dans mes « mains, en mon âme et conscience je ne devrais V point Ja lui accorder. Mais est-il donc réellement a captif, ou seulement empêché? Et ne vous souc( venez-vous pas que, dans toutes les guerres ci- « viles, la personne et le gouvernement du roi sont (c d'un côté, tandis que, de Taulre, on invoque l'aua torité du monarque , et on déclare en même temps « sa captivité et son impuissance. En vérité, je « ne vois point comment tout ceci finira. Le roi a d'Espagne aux Canaries ? c'est un rôve des exal-
« tés Le faire passer sur un vaisseau français?
« autre rêve qui pourrait être sanglant ! » — C'est justement, ài-je répondu , celle conformité des destinées de Louis XVI et de Fçrdinand VII jusqu'ici qui effraye à bon droit l'Europe. Elle ne veut voir, dans ce monarque menacé, que le prélude si connu et si redouté des révolutions de France et d'Angleterre : chaque trône est ébranlé des outrages qu'il reçoit. — Puis j'ai parlé d'un gouvernement provisoire établi à Madrid et reconnu par l'Europe, d'une admi-
nislration organisée... — « Tous cesfails sont obscui^^ » a répliqué le ministre. « Nous ne comprenons rien a ici aux projets des puissances continentales , ni à « leurs principes appliqués en partie ou en totalité a à l'Espagne , ni au concours qu'elles peuvent souff haiter de nous. » — La cause des Bourbons, ai-je repris , en France comme en Espagne, est en ce moment la cause universelle. C'est la lutte des institutions monarchiques sagement et lentement progressives, parce qu'elles reposent sur une patiente hérédité, contre les révolutions brusquement novatrices, ou contre de temporaires usurpations; et c'est ce que de toutes parts on vous demande de reconnaître. —
Le ministre a continué , après un moment de silence , et sans répondre à mes dernières paroles : « Mon ignorance du système arrêté m'a fait retarder « ma lettre à M. de Chateaubriand jusqu'après les événements de Madrid ; tout sera plus clair alors et peut-être. » — Ceci n'est qu'une esquisse rapide de notre longue conversation.
La secousse du mécontentement de l'Europe septentrionale aux discours du parlement s'est fait enfin sentir à Londres. Vos collègues de Vérone s'ébranlent; leur courroux se prononce; et, tandis qu'au mois de mars ils osaient à peine mettre en doute les opinions monarchiques de M. Canning, ils le
CORRKSPOHDÀIÎGE. 259
DOmmenl aujourd'hui honwie faux , inconsistant ,
sans délicatesse, jacobin M. de Lieven a regu
de sa cour des plaintes beaucoup plus vives encore contre ie langage et la conduite de lord Liverpool et de M. Canning, que contre les vociférations de M. Brougham. Mais ces cris et ces menées ne provoqueront pas la chute du ministre. M.
M. DB aiATBAUBBUJBn» A IL M MABCEIXVS.
Pariii 23 mi t82S.
Tâchez de découvrir les intentions de M. Canningy s'il en a. Il parait certain qu'il voudrait sortir de la position difficile oii il s'est placée et se mêler diplomatiquement à l'affaire d'Espagne. D'après des propos échappés à sir Ch. Stuart, M. Canning pencherait pour entrer en arrangement avec nous et les alliés , si on pouvait sauver son amour-propre. Or, il n'y a rien de si aisé que de lui présenter la transaction sous le point de vue le plus honorable pour lui. Voici la chaîne du raisonnement.
Le gouvernement britannique a pensé ne pas de*
260 POLITIQUE DE LA, BESTAUnATIOlC.
voir se séparer des Certes, tant qu'il a cru qu'elles avaient pour elles le vœu de la nation espagnole. Or, il est démontré aujourd'hui que Timmense majorité de cette nation rejette la constitution des Certes. Il est encore prouvé que le roi ne Ta signée que par force , et qu'il ne laisse échapper aucune occasion de faire connaître à ses alliés ses sentiments à ce sujet. Alors , comment l'Angleterre se déclarerait-elle favorable* à une constitution rejetée à la fois du roi et du peuple ? Ces faits une fois reconnus , elle n'a plus de motifs d'adhérer aux Certes ; et comme , d'un autre côté, son intérêt est que la paix règne en Europe et que les Français se retirent de l'Espagne, il est clair qu'elle peut déclarer aux Certes qu'elle est dans Timpossibililé morale de les soutenir : elle doit leur dire encore qu'elle ne souffrira jamais qu'elles emmènent le roi hors de l'Espagne, ou qu'elles le retiennent en otage dans Cadix, ce qui exposerait la paix du continent pour l'intérêt particulier des membres qui composent les Certes. Quant à ces Certes, on leur ferait un pont d'or pour relâcher le roi, et on leur accorderait les conditions les plus favorables. L'Angleterre jouerait, dans ce cas, un rôle superbe : elle ioterviendrait pour finir toute celte affaire d'Espagne; elle obtiendrait la liberté du roi, et pourrait en même temps stipuler pour la liberté des peuples. Elle viendrait se
COBRESPONDAlfCE. 26 1
réunir à Madrid à ses alliés, et ne serait plus seule gardienne, et pour ainsi dire geôlière, d*un roi cap^ tif entre les mains de quelques factieux.
Vos collègues ont dû parler sur ce ton à M. Canning. Pozzo et M. Vincent ont envoyé, pour le même objet, chacun un secrétaire de légation à Londres. Sondez le terrain, et voyez ce qu'il y a à faire.
Le duc de San-Carlos, que nous avons fait venir de Genève; les ducs de YInfantado et San-Fer^ nandoj qui sont à Madrid, voilà notre régence à peu près trouvée. C'est une grande et importante chose.
Vous avez un ambassadeur : c'est Jules de Polignac. Mais gardez le secret; il faut que sa nomination ne soit connue que quand la session parlementaire sera close. Si M. Canning vous questionne, vous pouvez lui dire que vous présumez cette nomination, mais que vous n'en avez aucune certitude. Le mieux est de n'en pas parler du tout.
Je suis désolé du mauvais état de la santé du roi d'Angleterre; je suis sincèrement attaché à ce prince si généreux et si noble. C.
262 POLITIQUE DB LA RB8TAD1ATION
M. DB MABCBLLCS A H. MB CHATEAIJBBUini.
Londres, 26 mai I823.
Ma dernière lettre du 23 mai a répondu en partie à celle que vous m'avez écrite le 22. Je continue à traiter le gros des affaires dans mes dépêches, comme vous Tavez voulu , et ici les intérêts que vous m'avez recommandés confidentiellement.
Je suis entré hier chez madame Canning, quand le ministre d'Espagne y était encore. La conversation se tenait en espagnol, que M. Canning, sa femme et sa fille ont appris à Lisbonne. L'amiral Jabat, avec lequel j'ai parlé caslellano pendant trois ans sur les bords du Bosphore , m'a interpellé en cette langue pour me demander quelles nouvelles de l'armée. Je n'en avais pas depuis Baytrago. — ce Vous devez être à Madrid , » m'a-iril dit; « jusquea là point d^obstacles ; mais c^est là que la guerre et va commencer. x> — C'est bien plutôt là qu'elle va finir, ai-je dit. — « Ah! mon cher ami, vous (X ne connaissez pas notre caractère rétif et létu « {reacio/testarudo).» — Non, mais je connais votre amour pour vos anciens rois, pour vos antiques
GORIU5SP09DAKCE. 263
coutumes. Je vois votre peuple unanimement prononcé contre la constitution des Certes , et je retrouve là le verdaderoj-Jiel Espagnol. — « Âdiosj cr adioSf s m'a dit M. Jabat en me serrant la main, « con la paciencia iodo se logra (la patience vient « à bout de tout). » — Et il s'est retiré.
« Il vous disait vrai , n a continué M. Canning en me prenant sous le bras, et me conduisant dans ses jardins {pleasure grounds) , où nous sommes restés seuls. Là, pendant plus de deux heures, le ministre m'a promené dans tous les détours de son petit parc, de sa capricieuse politique; et si j'aimais les jeux de mots , je ne saurais dire lesquels sont les plus sinueux. Reprenant alors la conversation où M. labat l'avait laissée : — « Il vous dite sait vrai : nous n'avons jamais mis en doute votre « arrivée à Madrid » (vous voyez que, sur ce point, le ministre n'a pas la mémoire longue) ; « et si « quelque chose nous étonne , c'est que vous n'y er soyez pas entrés plus tôt. Ce que vous faites le ff 25 mai , nous pensions que vous l'auriez Fait le « 25 avril. » — Moi. Ce ne sont pas les obstacles militaires qui ont retenu notre marche, mais bien notre propre volonté, notre modération ; et, sous ce point de vue , vous devez approuver nos délais. — M. CAif^mc. « Certainement, ces délais sont bien calci culés ; et la conduite de monsieur le duc d'An-
(c gouléme est digne de toute noire estime. » — Moi. Mais si, comme vous le prétendez, nos progrès rapides ont été de tout temps prévus en Angleterre, ils nous ont , quant à nous , démontré une Vérité bien souvent contestée à Londres, même dans le parlement : c'est que la très-grande majorité du peuple espagnol est pour nous contre la constitution des Cortès. Nous le savions quand vous en doutiez, parce que, alliés et limitrophes, nous devions être mieux instruits que vous de l'esprit des provinces. — « J'en conviens, » a dit le ministre, a vous avez pour vous le peuple ; mais les grands « vous fuient. » — Ne serait-ce pas aussi le cas d'un certain ministre en Angleterre, ai-je repris, et en marche-t-il moins sûrement vers son but? — « Bien « touché! » a répliqué M. Canning en riant; « mais c( ici les grands sont comme un est à quatre; et, en « Espagne, ils sont encore comme trois est à cinq. » — Vous êtes mal informé, ai-je dit à mon tour : les ducs de Vl/ifantac/o, de S an-Fernando, de San-Car* /os sont et travaillent pour nous. — Le ministre a paru frappé de ces noms et de cette nouvelle. — Il ne nous manque que le roi, ai-je continué, sans remarquer son étonnement; et nous aimerions à vous devoir sa présence à Madrid. — M. Canning. « Mon Dieu ! « nous n'y pouvons rien encore; les événements ne « sont pas mûrs; nous ne connaissons pas vos pro-
GOHBESPONDANCB. 265
« jets. Cette race royale espagnole mérite si peu de a confiance ! Et Ferdinand libre noas épouvante,
< Détériore luto pravus quem condidSt auctor. » —
Moi. Tels qu'ils sont ! leur pays les aime; et d'ailleurs nous ne nous entendons point à ce sujet. Nous ne demandons d'abord que la liberté matérielle de Ferdinand; et celle-là, l'Angleterre Tavail garantie, si je ne me trompe, dans le Mémorandum de 1820. Quant à la liberté morale, et quant au choix des institutions, roi et sujets se consulteront d'abord , puis ils consulteront leurs conseillers. — « Ah! oui, leurs conseillers armés! » a dit ironiquement le ministre. — Non, ai-je interrompu, leurs conseillers neutres; mais je pense bien qu'ils consulteront aussi leurs libérateurs. — M. Canning. < Tetf nez, je ne puis raisonner sur des points vagues, a Nous ne savons rien de vos plans ; et ce vaisseau a de guerre que j'ai fait partir depuis près d'un c mois n'est point encore arrivé à Séville. » — Doitil remonter le Guadalquivir ? ai-je dit sans affectation. (Je cherchais ainsi à savoir s'il n'était pas destiné à servir d'asile au roi.) — « Non, » m'a répondu le ministre, « il doit stationner à l'embouchure pour « attendre les dépêches de sir W. A'Court.
« En tout ceci, nous ne partons pas du même « principe que vous. Ferdinand ne nous parait point
266 poLiTiQuc nn la bestauratiob.
«t captif y malgré ses dernières lettres et ses impru- <r dentés démarches pour implorer votre assistance, a II est clair qu'il adopte certaines mesures admia nistraiives contre sa volonté. Mais quel roi fait « toujours ce qu'il souhaite ! Ces branches de lilas « qui nous embaument, je les ai forcées à se cour* « ber en berceaux sur nos tètes, et à me donner « leurs fleurs. Allez->vous dire que je les retiens pri« « sonnièresy et qu'elles en ont moins de parfum ? « Ferdinand n'est que contraint aussi , mais point « captif. » — Moi. L'empécherez-vous donc d'être transporté aux Canaries ou emprisonné dans Cadix ? — M. Canniiio. « Nous blâmerons la chosey si elle a « lieu. Mais nous n'avons ni les moyens ni le droit ce de nous y opposer. » — Ainsi donc, ai* je continué, TAngleterre qui a participé jusqu'ici à toutes les résolutions des cours du continent, qui a joué un si grand rôle en tête des négociations européen* nés, demeurera maintenant, dans la question la plus importante qui ait surgi depuis 18i5, obstinément inactive et silencieuse ? Je me perds peut-être dans mes suppositions; mais il me semble que si uneréu* nion publique (j'ai évité le mot de congrès^ que je sais être particulièrement désagréable à M. Canning) ou secrète des cinq puissances avait à stipuler des institutions de l'Espagne, la France et FAnglelerre, par la nature de leurs propres gouverne-
OOBUSSFOHDAHGB. 267
ments, se troaveraient les plua rapprochées de principes et de volontés.
A cette insinuation y le ministre s'est arrêté lont court auprès d'une touffe de ces mêmes lilas emblématiques ; et comme j'ajoutais : Les Certes obtien* dront de nous des conditions raisonnables, — « Un a moment, » m'a^^t^il dit, « il faut que je vous inter* cr rompe pour vous faire une confidence. Ce que et vous me dites à Tégard des Certes est la pensée M de M. de Chaleaubriand ; il l'a également expri- « mée à sir Ch. Sluart, qui m'en rend compte dans ce sa dépêche officielle. Mais , en même temps , dans tf une lettre particulière, pour éviter le danger d*une « manifeste contradiction, cet ambassadeur rapporte « et m'envoie une lettre de M. deVillèleàun homme ce puissant; lettre qui dit tout le contraire, et déclare cr qu'on ne peut traiter avec les Certes. Ce n'est pas «r la première fois que je m'aperçois de celte divera gence d'opinion entre MM. de Yillèle et de Chacc teaubriand sur la question d'Espagne; et cela fait
cr qae nous ne savons à qui nous fier Au
cr reste, j'ai des données sûres sur votre position in* a térieure. La guerre d'Espagne vous coûte un milcr lion par jour ; vos cent millions vous mèneront cr jusqu'à la fin de juillet; là il vous faut de nouveau « convoquer les chambres, et leur demander encore et hommes et argent. » — Je ne crois, ai-je repris,
ni à ces confidences détournées, ni à ces conjeCitares de divisions intestines , ni à ces calculs finan* ciers. L'armée espagnole nous donnera elle-même des hommes. Le duc de Wellington recommande de la reformer promptement sur nos derrières, pour dégager et fortifier ainsi uos bataillons d'avantgarde. Quant à nos finances» il faudra bien les ménager, ai-je ajouté en souriant : car ce ne serait pas aux vôtres que nous pourrions recourir. La réduction de vos taxes, la diminution de Tarmée, que le cri public vous impose , votre sinking-fund (caisse d'amortissement) presque nul, ou du moins presque absorbé par les dépenses de l'année , ne vous •permettraient pas en ce moment d'être d'une grande ressource pour vos voisins ; et je vois bien que, comme vous avez refusé de l'argent aux Espagnols, vous nous en refuseriez aussi par esprit de neturo" lu t. Nous tâcherons de nous suffire à nous-mêmes...
Ainsi devisant de ces choses et de beaucbup d'autres que vous disent ou vous diront mes dépêches, M. Canning, sans quitter mon bras, m'a conduit à ma voiture, en me témoignant plus de prévenance et de familiarité que jamais.
Si j'osais conclure, après cette conversation entrecoupée et vagabonde, que, malgré ma prolixité, je suis bien loin de rapporter tout entière, je dirais que le ministère anglais, et même M. Canning, sont
GORRESPONDAKCE. 269
fort désireux d'agir diplomatiquement en Espagne , mais qu'ils n'interviendraient pour la délivrance du roi) qu'après avoir connu la forme des institutions nouvelles, et surtout après avoir appris, d'une manière certaine, si elles doivent venir d'un gouvernement provisoire, du roi, des Cortès, de Paris, de Vienne ou de Saint-Pétersbourg. M.
M. DE CHATEACBftlAND A H. DB MAECELLUS.
Paris, 2A mai 1831.
Je n'ai rien à vous dire aujourd'hui ; il no Faut pas se le dissimuler, rien n'est fini tant que nous n'aurons pas le roi. Comment l'avoir? C'est là la diFficulté; et c'est en cela, je le répèle, que TAngleterre pourrait avoir une influence immense. Sir Henry Wellesley (1 ) m^a dit quelque chose sur ce point de la part de M. Canning; mais lout cela a été vague et sans conclusion. Mon opinion est qu'on n'aura le roi que par un coup monté à Séville ou à Cadix. Ne pourriez-vous trouver à Lon-
(1) Depuis Jord CoMrley,
270 POLITIQCK DB LA BISTAURATION.
dres quelques-uns de ces hommes entreprenants si communs dans ce pays, qui l'enlèveraient pour on ou deux millions? Songez à cela (1). C.
M. DB MABCBLLIJS A H. DB CHATBAUBBIAIID.
LondreB, 24lmai 18».
J'apprends par nos chancelleries qu'il est question, dans nos bureaux de la rae des Capucines, de réorganiser les agences consulaires du Levant. Permettez-moi de placer sous vos yeux le petit travail que j'ai présenté, il y a bientôt trois ans, sur ce sujet, à Tun de vos prédécesseurs. Il divise en quatre
(1) Je ne répondis rien à cette ouverture de H. de Cliateaubriaod \ mais pea de mois après J'appris que quelques Anglais avalent proposé à M. de Villèle de se rendre à Cadix avec un bateau à vapeur d'uue marche supérieure, et d'y enlever le roi par un Jour de calme. Le ministre les avait refusés, dans la crainte que les Cortès ne vinssent à s*emparer de ce dcnoûment pour emmener le roi en Afrique ou aux (Canaries, et que la barque mercenaire, loin d'aider à la déiivraiiee, ne fit que resserrer la captivité.
CORRESPORDAKGE . 27 1
classes dislincles ces pelits consulats : les trois premières classes seraient rétribuées suivant leur im* portance; la quatrième, pour laquelle le titre est une faveur, et non une charge, resterait honoraire.
Une bien modique somme de vingt mille francs, répartie d'après mon tableau, suffirait pour mettre au-dessus du besoin des fonctionnaires chez lesquels flotte le pavillon du roi.
Par pitié, soyez bon pour Milo^ qui m'a cédé sa belle Vénus;
Et aussi pour Naxos, hérissée d'écueils;
Lesbos la dii^ine;
LemnoSj d^un difficile abord;
Et r humide Samos !
Homère, qui les a ainsi décrites, il y a trois mille ans, vous en saura gré.
Qu'ai-je besoin de vous recommander Zéa, le séjour du vieux Pangalo , qui vous accueillit si bien au sein de sa nombreuse famille ? Famille dans lu'^ quelle le consulat de France existe depuis le gh^ rieux règne de Louis le Grand, qui a signé le brevet de notre aïeul! — Ne m'avez- vous pas fait lire vous-même ce témoignage dans une lettre du jeune agent de Zéa ?
Grâce pour ces souvenirs de nos beaux voyages ! L'Archipel est, comme Jérusalem ( mais Jérusalem avant tout), un de ces points brillants qui, vus une
272 POLITIQUE DE LÀ RESTAU RATIOll.
fois, attirent sans cesse la pensée ou le regard intérieur. M.
A propos d'agents consulaires, je viens d'écrire à tous nos consuls dans les trois royaumes de m'aver* tir directement de toute tentative d^armement en course dans leurs ports , et j*ai recommandé au baron Séguier et à M. Nettement la même vigilance sur la Tamise.
M. DE CHATEAUBRIAND A M. DE MARCEtLUS.
Paris, 27 mai 1822.
Je VOUS remercie de m'avoir un moment arraché à tout ce farragc) de dépêches, et à mon cabinet des boulevards, pour me faire encore une fois promener avec vous dans les Cyclades; vous dites vrai : la Grèce apparaît toujours comme un de ces cercles éclatants qu'on aperçoit en fermant les yeux.... () ubi campi?... Quand reirouverai-je les lauriers-roses de l'Eurolas et le thym de THymette? Là je n'entendais que le bruit des vagues du Pirée vers le tombeau détruit de Thémistocle, et le murmure des lointains souvenirs!!!....
GOBRESPONDAKCE. 273
Revenons à T Archipel. Je ne négligerai rien, je vous jure, pour que votre projet et vos chiffres triomphent des lenteurs nonchalantes, des demi -concessions et des affirmatidtas négatives des bureaux. Que ne puisje enrichir ces lies, que nous avons vues, vous et moi, si pauvres ! Atva beata , dmtes et insulas, comme disait Catulle ; ce profane Catulle, si vrai poëte, que Fénclon a cité, comme je le cite moi-même, dans son admirable lettre à Bossuet sur l'Orient! Relisezla , pour oublier un instant les affaires , et même M. Canning(l). C.
M. DE BIARCBIXUS A M. DE GHATEAUBAIARD.
Londres, 17 mai 1833.
Vous avez lu ce que je vous écrivais hier 26. — Aujourd'hui 27, tout est changé. Voici les nouvelles qui, sans doute, vous sont connues. Je les cite néanmoins, et sans commentaires.
(1)M. de Chateaubriand, qui gardait copie de presque toutes ses lettres, a remanié celle-ci dans ses Mémoires d autre' tombe; mais la révision et la paraphrase de l S89 lui ont 6té beancoap de sa primitive simplicité.
274 POLITIQUE* DE LA R£8TACRATIOIf.
Ud courrier de Madrid du i 7 annonce que celle capitale nous souhaile ^ nous implore ; qu^Abisbal et divers aulres chefs demandenl eux-mêmes des changements à la constitution ; qu'ils secondent nos vœuX| et se rendent ainsi médiateurs entre Madrid et Séville. — D'un autre côlé , deux courriers de Séville, venus par mer, partis le 9 et le 15, dénoncent une complète anarchie; désertion générale; pas une piastre. On ne crainl plus ni Cadix ni les Cana* ries; le roi va être libre ; les Cortès vonl se rendre , et tout se décide en notre faveur.
Sur ces faits, consignés dans des dépêches offi* cielleSy je n'ai point cherché M. Canning : n'est-ce pas à lui à me chercher? Il a eu hier une audience du roi, que depuis un mois il n^avait pas vu, pour lui communiquer ces heureux événements. Le roi les a accueillis avec joie, oubliant quelle bouche les donnait, et en a fait part au duc d'York : celui-ci les a répétés ; la société en est pleine : l'Opposition en est abaltue : voilà la fin de la guerre. On m'entoure, on vient à moi ; et hier , ce matin même encore , voici ce que me disaient le duc de Wellington, lord Harrowby, M. Peel , lord Westmoreland , les soussecrétaires d'État, les amis de M. Canning, ses confidrats intimes, etc. , etc. : « La Providence est pour <c vous : vous aviez raison. Voilà la dynastie des « Bourbons à jamais consolidée ! Vous avez conquis
GORRESPONDAN CE. 27 5
a une influence réelle sur le continent; une armée
« fidèle ; des finances florissantes ; un héritier de la
R couronne qui s'est acquis autant de gloire par
« son courage que par sa modération ; deux minis--
« très hommes d'État, MM. de Chateaubriand et de
« Villèle, qui se sont assis pour longtemps au gou-
« vernaiK Qu'ils achèvent! Qu'ils fassent taire les
ce haines, les rancunes! Dites-leur de ne pas abuser
« du triomphe, de ne pas nous négliger. Qu'ils ou-
« blient notre jalousie, nos injures! Qu'ils nous ad-
« meltent à leurs conseils; qu'ils ne repoussent pas
« nos avis ! Ils sont maîtres d'imposer toute institu-^
c( tion à l'Espagne ; mais que ces institutions soient
a basées sur une liberté raisonnable! Us auront ainsi
a à la fois pacifié la Péninsule, et vaincu l'Angleterre
ff en générosité. Vous avez été l'interprète de nos
a excès, M. de Marcellus; vous en avez souffert;
« vous avez été inquiété, insulté; oubliez tout vous-
K même, et ménagez ce rapprochement. »
Je n^exagère pas : voilà le langage que j'entends
de tous côtés depuis vingt-quatre heures. Je réponds
en parlant de la haute sagesse de monseigneur le duc
d'Angouléme, des sentiments si noblement exprimés
dans vos discours, et du penchant secret que je vous
ai toujours connu pour T Angleterre , véritable sol
de la liberté; penchant que ses récentes injures
n'ont pas affaibli.
Si I en effet , nous sommes déjà vainqueurs et arbitres des institutions 6n Espagne , ne seraitril pas utile autant que généreux d'appeler aujourd'hui rÂDgIeterre à la discussion? Et si, comme je le pense, et ne puis que le conjecturer, nous désirons un gouvernement représentatif en Espagne, le cabinet de Londres ne pourrait-il nous servir de contre-poids envers le cabinet de Saintr-Pélersbourg?
ex.
M. JHE CHATEAUBEURO A M. DE BUEGELLUS.
Paris, 29 mal 182S.
Je reçois votre lettre du 37 au soir. Nous ne croyons pas ici à toute l'étendue de ces bonnes nouvelles, que nous ne savons encore que par Londres. Mais, comme vous, nous croyons que nous touchons au dénoûroent. Une chose excellente , c'est d'avoir trouvé à Madrid YlnfanUido, qui a vu monseigneur le duc d'Ângouléme, et qui accepte la présidence de la régence qu'on va former. La défection d'Âbisbal est aussi très-certaine ; mais elle n'a pu
GOBBESPONDAHCE. 277
produire 8oa fruit immédiatement. Eu tout, vous pouvez regarder la chose comme à peu près finie. Il dépend de l'Angleterre de mettre un terme à cet à peu près, en réclamant à Séville la liberté du roi. Son rôle sera encore superbe; mais elle n^a plus qu'un moment pour le jouer : car, si elle ne veut pas se mêler de la fin , la fin arrivera sans elle.
Oui, j'aime l'Angleterre et son gouvernement. Je suis prêt à me réunir au cabinet britannique pour établir la paix et une sage liberté en Espagne. Mais pourquoi ce cabinet ne connatt*il pas mieux ses intérêts et ses amis? Pourquoi ne profite-lril pas du dernier moment qui lui reste pour couper court à cette agonie de la faction des Certes en Espagne? Qu'il parle à Séville; et, sur un mot ferme^ Ferdinand revient dans sa capitale, et tout est fini.
M. I« HARCXIXI» A M. m CHATEAVBftlAlHI.
Londres, 30 mai 1813.
Il me parait que le 27 de ce mois, date de votre dernière lettre, vous ignoriez à Paris les change-
278 POLITIQUE DB LA RESTADRATIOlf .
ments sorveDus dans les affaires d*Espagne. C'est de Séville que nous sont arrivées les lettres de Montijo et d'Abisbal. Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que les conditions proposées par ce dernier sont telles que nous eussions pu les dicter nous-mêmes dans un conseil tenu aux Tuileries. Je dois croire que ma lettre du 27, que je vous ai expédiée avec toute la promptitude possible, vous a annoncé, la première, ces grandes nouvelles, et la forte impression qu'elles ont produite ici. Je vous répète que les Certes sont désunies , qu^elles n'ont pas un denier; que la division est dans Séville et dans les provinces avoisinantes; qu'on attend chaque jour Tévasion ou Tenlèvement du roi; qu'on ne pense point à aller aux Canaries; et pourtant je ne sais quoi me dit que nous ne sommes pas encore an bout. — Ici néanmoins, depuis trois jours, même langage, même confiance en nos succès. Les mêmes parieurs qui gageaient pour nos revers, gagent pour nos rapides triomphes. On regarda la guerre comme terminée; et tous les esprits se tendent, comme les regarda , vers les négociations constitutives, a Tout va au mieux, » me disait hier M. Peel; « vous avez bien mérité de l'Europe , et même de a l'Angleterre. » — « Achevez votre ouvrage, » ajoutait lord Westmoreland : « chassez tous ces conspic rateurs réfugiés, et pendez sir Robert Wilson. i»
. . OOilMfirollPÂKCK, 979
J'ai répondu, à ces ministres, qu'aprèe comme avant , nous n'avions qu'un langage et qu'une pen^ sée ; que le roi , d'accord avec ses sujets , devait choisir ou régler leurs institutions, et que nous nous bornerions aux conseils.
Si, comme je le pense, nos vœux sont pour un gouvernement monarchique et représentatif, l'An** gleterre nous prêtera son appui, et c'est alors qu'un rapprochement réel peut s'opérer entre les deux cabinets. Le bruit court que le général Pozzo part pour Madrid. Voulez-vous m'en croire? demandez la délivrance de Ferdinand à l'Angleterre , en lui disant que vous souhaitez une monarchie représentative, et que M. le duc d'Angoulôme attend le duc de Wellington pour en causer à Madrid avec lui d'abord, puis avec les autres plénipotentiaires du continent, et ses anciens amis de la Péninsule. Ici, vous plairez à tout le monde, et vous aurez ce que vous voudrez.
Un mot sur l'esprit des gazettes de Londres en ce moment. Le Courier, presque hostile depuis un mois, et jouant à la baisse, déclare cependant le premier que la guerre d'Espagne touche à sa fin. Le StoTj devenu l'interprète irrégulier et indirect de M. Canning, annonce le prompt retour de la paix. Le Moming^Chwnicle n'ose plus en douter; mais il blasphème contre pacificateurs et pacifiés. Le Times
280 POUTIQCB DE LA BESTAVEATION.
avoue comme malgré lui que les circonstances sont favorables au ministère français; et le New^Times, en provoquant la coopération de TAngleterre, proclame d'avance notre modération et notre générosité. M. Bresson , qui revient des États - Unis , m*a donné 9 sur la situation deTAmérique, les informations qu'il vous porte , et qui vous paraîtront pré« cieuses sans doute. Je le recommande vivement à toutes vos bontés. M.
cxn.
M. 0B GHATBACBEIAND A M. 0B MABGBIX1TS.
Paris, 3 juin 1823.
Je vous dirai y en grande confidence, que nos alliés du continent, inquiétés et jaloux de nos succès, mettent quelques entraves à la réunion d'un corps diplomatique près de la régence à Madrid; c'est le prince de Metternich qui est l'àme de cette intrigue, et qui a chapitré le bon vieux roi de Naples, entre une chasse et l'autre, pour contrarier notre marche et notre plan. Celui-ci élève tout à coup des prétentions comme héritier direct de la couronne d'Espagne, et il veut que tout se fasse en son nom. Rien
GOBUSPONDAIfCB. 281
ne sera légitime à Madrid, sMl n'a d'abord reconnu cette légitimité, pas même la régence actuelle. Louis XYIII est furieux ; et le chef des quatre branches de la maison de Bourbon, piqué au jeu, se retourne contre ses cadets. Ne laissez rien voir de tout ceci à vos collègues; seulement épiez les paroles qui pourraient jeter quelque lumière sur ces ténébreuses menées du prince de Metternich, auxquelles l'Angleterre pourrait bien n'être pas étran- , gère, et que Tun de ses ministres au moins verrait sans beaucoup de déplaisir. J'espère toujours que les événements iront plus vite que la malveillance. Gardez cela pour vous, je vous prie.
L'affaire d'Abisbal vous a plus occupés à Londres que nous à Paris. Je vois que, si nous avions eu des gens plus adroits auprès de monseigneur le duc d'Angoulème, on aurait pu tirer grand parti de cet incident.
ParUf 2 jain 1823 (à deux heom de raprès-midi).
Je reviens sur quelques détails. La Russie a définitivement nommé son chargé d'affaires auprès de la i*égence, et donne ainsi le signal et l'impulsion. Cet agent part cette semaine avec notre nouvel ambassadeur. Cela démanche l'affaire du prince de Metternich; il sera à son tour obligé de suivre. Tout cela pour vous seul. C.
319 POLITIQUa DB LA BMTAiniATIOir.
■. 0B MABCBIXVS A M. 0B CHATBAITBBIAIIll.
Londres, S jntn 1833.
Voici ce que je connais des dispositions actuelles de M. Ganning. J'en juge de loin, car n'ayant rien de nouveau ou rien de précis à Ini dire, je n'ai point cherché à le voir. On n'a pas de Séville des nouvelles plus récentes que celles du 17 mai, dont je vous ai rendu compte dans ma dépêche officielle. Le porteur en était M. Ogorman, secrétaire-interprète de la légation anglaise en Espagne, lequel appot-tait aussi la ratification définitive de Tarrangement conclu pour les réclamations du commerce britannique; car, tout en brouillant les affaires des autres, M. Canning n'a pas négligé de faire, ou du moins de régler les siennes. Ces nouvelles du 17 présentaient, comme les précédentes, un caractère tellement favorable à notre cause et à une fin de crise, qu'elles ne purent rester cachées; mais bientôt le ministre, revenant sur l'effet qu'elles avaient dû produire, affecta de soutenir que rien n'était changé dans la position des choses, que de Séville étaient parvenus peu de détails fixes ou importants^
C0RHB8P01IDAHGB. 283
que rentrée à Madrid, depuis longtemps prédite, ne pouvait surprendre personne, ni donner lien à de nouvelles combinaisons. Tel était son langage public; car il est trompé dans ses vœux, dans ses prophéties : nos succès le blessent et font ressortir davantage Tinconvenance de ses discours parlementaires et de sa partialité. Dans le secret de son ca* binet, il convient cependant que nous approchons de la fin ; il souhaite même agir pour la hâter : mais il a un prétexte pour l'inaction, dans Tignorance profonde où on le laisse, dit-il, sur les projeta des puissances continentales à Madrid. Il répète à ce sujet que les deux chefs du ministère français ne s'entendent pas, et que la divergence d'opinion, si frappante depuis le début des affaires d'Espagne, entre MM. de Chateaubriand et de Vilièle, n'a jamais été plus signalée qu'aujourd'hui. Il ne serait pas éloigné même de désigner une ville d'Espagne, Cor* doue par exemple, pour y traiter des grands intéréls de la Péninsule; mais il conclut en disant que les Certes, d'un côté, n'indiquant point les termes de leur capitulation, la France, de l'autre, n'expliquant ni ses projets ni ses vœux pour les institutions futures de l'Espagne, l'Angleterre ne peut rien tenter, ni même rien promettre pour la délivrance de Ferdinand.
Ceci m'était répété hier, mais en termes moins
précis et moins hostiles par lord Liverpool. Ce premier ministre a ajouté que si la faible division existant dans le conseil britanniquci et qu'il était inutile de me dissimuler, est préjudiciable aux intérêts d'une puissance neutre; la division évidente du ministère français est bien plus pernicieuse encore, puisque la France est belligérante et active.
J'ai tout nié; mais je ne puis me flatter de vaincre à moi seul les salons de Paris et les lambeaux de nouvelles de sir Ch. Stuart, dont vous avez reconnu là l'influence.
tf Voilà la fin des affaires d'Espagne, » me disait récemment le duc de Wellington, «je l'avais prévu, « et j'avais souhaité vos succès, tout en blâmant a votre intervention ; mais j'ai blâmé plus encore a nos emportements parlementaires, notre humeur « et notre partialité politiques. Ils ont placé l'Angleff terre dans la position la plus fausse ; ma consa cience est tranquille du moins, et , quant à moi, (c je n'ai rien à me reprocher. » M.
GORBESPOlfDAIlCB. 285
M. DB GHATEAUBRIAim A M. DE MARCELLUS.
Paris, 5 jnio 1823»
Depuis ma dernière lettre, il m^esl arrivé un courrier de Pélersbourgy et un autre de Vienne. Le prince Mettemich m'écrit, de sa propre main, une lettre tout obligeante et pleine de reconnaissance pour ce que j^ai fait. li parle à peine du roi de Naples, et m'annonce qu'il a envoyé à Madrid un agent diplo* matique; c'est M. Brunetti. — De la part de la Russie, même concours. L'empereur me comble personnellement de bontés , et Pozzo reste libre d'aller lui-même à Madrid, ou d'y envoyer M. Bulgarie qui serait bientôt suivi d'un ambassadeur. Ainsi voilà les affaires bien arrangées. Castelcicala et Metternich ont renoncé d'eux-mêmes à une petite intrigue qui nous aurait pu faire bien du mal. Gardez encore le secret sur tout cela.
Estait vrai qu'un banquier, M. Coke, ait prêté deux cents millions aux Certes? Cela parait de la démence. Tâchez de savoir le fond de cette affaire.
BordesouUe a dà se mettre en marche sur Sévilie le 2 de ce mois. Il y arrivera le 17, et alors que sera
286 POLITIQUB DE hk BBSTADRATION.
devenu le roi? Ne parlez pas de ce mouvement, parce qu'il est possible que quelque chose le contrarie.
Le Moniteur d^aujourd'hui contient l'ordonnance pour la vente de nos vingt-trois millions de rente. N'est-ce pas prodigieux de nous voir, au milieu d'une guerre, nous débarrasser de nos dettes, et nettoyer le trésor du papier qui l'encombrait? Ce coup hardi ne peut avoir que le meilleur eflTet sur l'esprit public, et donner une idée juste et honorable de notre crédit , de notre résolution et de nos ressources. G«
M. DE MARCKIXUS A H. 0B CHATEAUBEIAED.
UNidres, 6 joia 1623.
Vos deux lettres du 2 juin m'ont donné avis des obstacles mis par les cours de Vienne et de Naples à nos négociations à Madrid. M. Canning me parait en être instruit : car il m'a demandé , avec empressement et d'un air narquois , si le chargé d'affaires d'Autriche près de la régence partait aussi
CORRB8PONDAHCE. 287
avec notre ambassadeur. Le comte de Lieven, reculé et à l'abri derrière les glaces du Nord , ignore enlièremenl jusqu'ici celte intrigue méridionale^ dont je n'ai laissé rien entrevoir à personne. Le prince Esterhazy a regu un courrier de Vienne, et Ta réexpédié sur-le-champ. Je ne lui en demandais pas le motif; voici celui qu'il m'a donné. Les dépêches qu'il avait à communiquer ici^ soit en les remettant , soit en les lisant, comme c'est l'usage de sa cour, lui ont paru trop tranchantes et trop vilupéralives de la conduite de TAngleterre. II a pris sur lui de les supprimer entièrement et de solliciter des documents plus conciliants et plus adoucis. « Il est « essentiel, » m'at-il dit, « que le système si heuce reusement adopté à Londres entre nous, Lieven, « Werther, vous et moi , si fermement défendu conce tre tes attaques de tout venant, n'éprouve aucune « atteinte , et qu'aucune des nuances d'opinion qui c( peuvent séparer les quatre cours sur le continent « ne se reproduise dans ses quatre représentants « ici. »
En effet , M. Canning ayant cherché a nous di? viser à Vienne, à diviser le gouvernement à Paris, cherche encore à nous diviser à Madrid, et à diviser monseigneur le duc d'Ângoulême des deux chefs de notre ministère. Sa conduite nous a donc déterminés ici à nous montrer bien plus unis d'intentions
et de principes que nos cours ne le sont réellementy et à lui présenter toujours un front inexpugnable.
Si les prétentions de la cour de Naples, soutenues ou suscitées par la cour de Vienne, sont un mystère impénétrable à Londres, l'action du ministère anglais à Séville ne Test pas moins. Mais les inquiétudes de M. Canning et ses impatiences me prouvent qu'il a transmis à sir W. A'Court des instructions pour agir, et pour agir dans un sens favorable. De longs entreliens ont eu lieu entre lui , lord Liver^ pool et le comte de Toreno. Les autres ministres n*en sont point; le secret n'a pas encore transpiré.
M. Canning m'a prié de le voir, et il n'avait rien à me dire ; il voulait m'écouter , et je ne parlais pas. Enfin, Rien de nou^^eaUf m'a-t-il dit; c^est toujours ainsi qu'il commence. Tout va bien, ai-je dit à mon tour; c'est toujours ainsi que je réponds. — a Oui, vous avez Tolède, et vous poussez une ce pointe vers Séville. Je ne me rends pas bien a compte de ce mouvement. Sir Gli. Stuart ne m'en ce parle pas. (Test peut-être un coup de partie. » — Les événements vont vite, ai-je repris, et cette affaire d'Espagne touche à sa fin. — « Nous sommes a toujours ici dans la même incertitude, » a-t-il continué. « Qu^exigez-vous des Ck)rtès? Quelles institu- « tiens donnerez-vous à l'Espagne? Quelles condi- (( tions voulez-vous imposer à la capitulation de
GMWESPOMDAIIGE. 289
«c Séville ? Voilà fe qu'il nous faudrait savoir pour « coopérer à la délivrauce du roi. » — Ce sont autant de questions à adresser à ma cour, ai - je répondu; mais il n'est peut-être plus temps de négocier à Paris et à Londres y quand tout se traite entre Séville et Madrid. —
Lord Liverpool est entré. Nous avons suivi ensemble les mouvements de nos armées sur la carte. <x Où donc est Abisbal ? » m'a demandé le premier ministre; « sert-il vos projets? Sur sa lettre, nous «c avions cru tout terminé ; mais il n^est plus ques- « tion de lui. » — J^ai laissé ensemble les deux ministres; et, en me reconduisant, M. Canning m'a dit : — « J'attends impatiemment un courrier de (c Séville; venez me voir, je vous prie, dès que « vous le saurez arrivé. »
Le duc de Wellington ne s'écarte en rien de son système. Dans leslellres qu'il décrites régulièrement à Alava et à ses amis, il n'a cessée m'a-t-il dit, do leur expliquer qu'il était insensé de compter sur la défection de l'armée française , ou sur la résistance du peuple espagnol ; qu'il fallait négocier et céder à la raison et à la modération , « surtout , » a-t-il ajouté en souriant, « quand elle était la plus forte. »
2V0 rOLlliqtli m la MUtAUlUTIOBi.
ex VI.