RÉPONSE A LA RE^VE D'EDIMBOURG
Je buis hop protoudémeut recounaissaut, el en même temps, oserai-je Tavouer, trop fier de Taccueil que le public vient de faire à mon dernier ouvrage, pour ne pas braver le danger ou même le ridicule d'y ramener une fois de plus rattention, et de parler encore du jeune chargé d'affaires de France à-Londres, (rente ans après le peu de bruit qu'il a pu y faire ; matière, dans tous les cas, m-> ferlile et petite^ comme disait La Fontaine. Mais j*ai pensé que la bienveillance de mes lecteurs el les nombreux et obligeants commentaires de la presse quotidienne m'imposaient le devoir de les mériter encore, ou de les justifier du moins autant qu'il dépendait de moi.
ai
366 80UVK)|l||ti DI^LOIJIATIUUES.
J'ai trouvé, il est vrai, dans les suffrages de luon pays assez^ de douceur pour compenser r^mertume qui m* arrivé eu ce moment d^outre-Manche ; mais je n'en suis que plus déterminé à affronter de nouveau la défaveur naturelle qui s'attache à tout écrivain loi^sqûc, même pour défendre la plus juste cause, il fait résonner sous sa plume la note incessante du moiy grelot si importun à IV)reille d'autrui. Mes anciennes relations politiques, et le malhenr ([ue j'ai eu, sans le vouloir et sans le prévoir surtout, de réveiller de vieilles inimitiés, me font une loi de venger ma propre querelle, puisqu'elle se résume en outrages contre la mémoire des hommes éminents dont j'ai aimé la personne ou servi les desseins.
C'est dans ce but que j'essaie d'opposer quelques raisonnements rapides à l'article de la Revue ^&dimbourg concernant l'écrit que j'ai fait paraître au mois de décembre dernier. Son titre est la Politique (h la Resêautaiion' en 183i ei 1823; et je suis surpris que mon Aristarque n'ait pas ouvert la liœ par une attaque contre cet intitulé beaucoup trop pompeux peut-être.
Il faut que j'en convienne tout de suite. Les hos« tilitéâ véhémentes et le style injurieux que je ren«» contre dans les pages écossaises ne me sont pas nouveaux, le crois y sentir encore la pointe de ce
M)LVENmS DIl^LOliATlQCES. fiel
fer acéré qu'avec plus de violence que de courtoisie le Morning Chronicle de K 823 dirigeait contre les souverains étrangers, contre M. de Chateaubriand et ses collègues, surtout contre S. M. le roiGeorgesIV, et ses ministres tories ou wliigs à demi, enfin contre la haute opposition britannique elle-même : Jgnosco veteris vestigia flammée.
Mais si je remarque chez le critique anonyme d'Edimbourg certains vestiges de la haine presque radicale que manifestait alors une partie de la presse anglaise envers les gouvernants, a-t-il pu de son côté signaler avec équité chez moi ce royalisme enthousiaste (1) dont il cherche à tne stigmatiser aux yeux de ses coreligionnaires politiques^ Hélas! l'enthousiasme n'est plus de mon âge ; mais le sentiment instinctif appuyé sur une conviction raisonnée )ui survit, et je pourrais confesser aussi ingénument que jadis cette foi de ma jeunesse applaudie par M. de Chateaubriand, partagée ou pardonnée par M. Canning, que l'atteinte des révolutions n'a pu affaiblir encore.
Je me mets donc encore une fois en présence de (^ette presse britannique dont je disais jadis, avec plus de bravoure que je n'en montre aujourd'hui :
« Le déchaînement de la presse de l'Opposition
(1) Roytlism enlhoMtftic (p. f)14\
368 HOUNF.MRS UlFLOMATlgtks.
ic m'alarinc [jeu. l.e lecteur sérieux s'arrête à peine « à ces articles où Tinjure seulo se mêle au sara casme. Bientôt uiArne l'intérêt général se porte « ailleurs, et Ton oublie jusqu'au déplaisir qu'ils « ont causé, comme ces piqûres qui font saigner
a d'abord, mais qui ne laissent après elles ni venin « ni douleur. » [Polit, de la Restaur.^ p. 253.)
Maintenant, refroidi par Tàge, privé de cette autorité que donne la conscience du devoir diplomatique accompli, vaincu du temps , comme dit Malherbe, témoin et victime des tempêtes politiques, j'ai à peine la force de parer les coups de mon adversaire, réduit que je suis à ne plus attaquer moimême. Je voudrais avant tout éloigner ses traits de la poitrine de deux hommes d'État qu'il meuace à droite et à gauche, ou qu'il enveloppe parfois, en dépit de la Manche, dans un commun assaut. Je voudrais, dis-jo, les proti^ger de mon corps, le seul qui reste aujourd'hui après tant de vicissitudes, et pour cet effet je le livre à mon rude antagoniste tout entier, moins le cœur.
Et d'abord; serait-ce donc pour diminuer la confiance due à mes récits, ou pour mieux faire éclater mon inexpérience des choses britanniques, que le critique d'Edimbourg me représente comme débutant à Londres en septembre 1822, peu de jours avant le départ de M; de ChatRaubriand pour Vé-
SOl'VBNIHS DIPLOMATIQL'ËS. 3tt9
rone(i)? Mon séjour dans la capitale de T Angleterre date de plus loin ; qu'il me permette de le lui apprendre. Après avoir, eu 183i, fait partie de Tambassade extraordinaire envoyée par LouisXVIII pour le représenter au couronnement du roi Georges IV, j'étais à Londres en qualité de premier secrétaire de l'ambassade ordinaire» sous les ordres de M. le vicomte de Chateaubriand , dès le mois de janvier 1822 , c'est-à-dire neuf mois avant l'époque où le rectificateur écossais, qui a cherché vainement à me prendre en défaut sur les dates, m'y fait débarquer pour la première fois.
Et, puisqu'il s'agit de supputations chronologiques, je le supplie de ne point me lancer sur la mer Egée en compagnie de M. de Chateaubriand, ou de ne pas nous réunir dans l'Orient de si bonne heure (2); car, si, comme il le dit souvent pour en argumenter à mon désavantagée, j'avais vingt-quatre ans en
(i) Il wa» upou ilie 16ii> of Septerobcr 1922, thatM. GaDniiig...rê* ceiTcd... the »caU of tlie foreign-onice, and M. de Marcellui, theo a young diplomalist of twenty-four, had jusl joined the erobatsy as hin iiecretarT (p. 515). -« M. de Ifarcellus, wliu bad joined tlie embasiy only a few days before, was leftin (he responsible position oî chargé d'affaires (p. 514).
(2) Ghîiteaubriand and Marcellas h^d met in the Easi^ and were afterwards wont to console theniself es for the fogs of London, and the tmmioil of diplomacy, by wafting a fîgh lolhe Egpan for the glory and freed^m of (2ri>ere... (p. H44].
S70 snrvhitms nil*LO!wVTiot'tes.
Ï823, il m'eût été bien difficile dip fcoiiri^ avet pH:>Ri il la rencontre oU à la poursuite de l'ntiteur de 17liV- ' miœ en 1806 ; et je ne saurais comment pët*stiadér au public que le goôt des voyages et mon peUt^hdnt pour les écrits de M. de Chaleaubriandi tfui me sont arrivés ensemble et que Je ressens si vivement encore, m'ont pris si jeune.
Je ne veux, pas cependant insister sut* ce pbitat, oti je triomphe, parce que j'ai besoin de toute Tindul* gence de mbu Zolle pour une irrégularité de rédàction, de fbrcé à ^vl près pareille, où je sùôcombe évidemment. Il est très-vrai que, par inadvertance, pah ignorahce plutôt, tranchons le mot, j'ai écrit le nom de M. Bankes, membre de la chambre des OomrtUhes, en le privant de IV qui sépare les déuk consonnes finales. Cette bévUe, qui m*a Tait confondre là famille dit touriste orientai avëb celle dh circumnavigateur, compagnon de Cook, ne trouve son excuse ni dans la môme méprise qu'en avait fbité Louis XVIH parlant à M. de Chateaubriand, ni dans le quiproquo, source de tout le mal, qui échappait a lady Ësther Stanhopet s' entretenant avec moi de ces deux voyageurs (Banks et Bankes), sur un pic du Liban. C'est une faute impardonbable chez . lady Esther, sans doute , mais ce Q*est, il me sem- ' ble^ chez moi, qu'une pecoadille t Ignoscenda qmtfem scirent si if>nosrere,..,.. Toutefois, je ne mâtî-
sovvknihs diplomatioiî)^'^. . 371
querai pas de la corriger dans la prbchâittô édition de ittes Souvenirs de C Orient ^ ou elle se trouve malheureusement consignée, et d'y remercier Tannotateur clàii*voyant qui m'a mis en mesure de la relever.
Âidsi doné, après avoir demandé au critique écossais pardon de mon péché d'abréviation envets M. BankeSy quMI qualifie ôl absurdiix {\), le^XxA Tais remise de son efreur chronologique envers moi, que Je nomme simplement négligence; et, après lui âvbit* fait observer que la rectilication des datés constitue une des conditions de l^histoire plilà essenlielie peut-être que le redressement de l*orthographe des noms propres, je passe à des points pluis gravés.
a Kous ne pouvons, » dit l*écrivairl anôhymé, tt apporter à celle partie de 1* ouvrage, qui consisté « en réminiscences écrites trente ans après les évétt neinents et les conversations, le même degré de a croyance iqiié nous attachons à une correspôha dàncé portant la date de Tépoque. »
D'accord : celte dislinctiori est naturelle et jiistè dans presque tous les cas ; mais ici les rémitiiscences résultent de notes écrites sur place et d'Un joûr-
{{) f^or does the ex»chargé d*afiair6s appear even now In liaTe discovered ihe ahsnrdity of his blundcr (p. 5z0).
Mi I»OUVKNIRS DIPLOMATIE tF.S.
nal (f uoUdieu tenu à Tépoque précise des événémeats. Les faits ne sont donc pas moins exacts, qu'on ait la bonté de le croirai pour n'avoir pas été au mo* ment même compris dans une correspondance secrète ; ils se retrouveraient plus développés encore dans la correspondance officielle rédigée périodiquement sous les mêmes dates et de la môme main, s'il valait la peine d'y recourir. Quant aux « conversa- « tions, qui i»emblent consister en fragments des « discours publics de Canning, rhabillés avec plus (( ou moins de vraisemblance (1), » je défie toute la pei^picacité de mon contradicteur de découvrir dans le chapitre auquel il fait allusioui qui est le premier de mon ouvrage, le moindre trait des ha* rangues de M. Canning : d'^abord, parce que, depuis sa nomination au ministère des affaires étrangères, il avait habilement évité toute occasion de se prononcer sur sa politique jusqu'au 14 avril, date de son premier discours à la chambre des Communes; ensuite parce que, si Ton en excepte le bai de Carltofi- House, tant controversé et sur lequel nous reviendrons, ce même chapitre ne traite que de faits antérieurs à cette même date du 14 avril. Un seul de mes entretiens répète, à peu de chose près, les
(1) The confersattons appear to consist of fragments of Ganatiig's public speachei, dressed np with more or less verîfiiniilîliide (p. K18).
SOL VFN lits UllM.UM.VriQL'KS. 373
arguments que le ministre britannique adressait contre la guerre d'Espagne à M. de Chateaubriand dans une lettre que celui-ci a imprimée en 1838, au tome premier de V Histoire du Congrès de Vérone. Mais qu'y a->l-il d'étonnant et quoi de plus simple, de la part de M. Canning, que de communiquer au disciple les lettres destinées au maître, et qui m'étaient remises ouvertes pour la plupart du temps ?
« Quant à \ absurdité r^ (et de deux !) « de la con- « versation confidentielle où un ministre de la «Grande-Bretagne avouait à un chargé d'affaires « de vingt-quatre ans ses dissidences avec le roi (1 ) , « le réviseur d'Edimbourg semble oublier avec* intention que sur ce point M. Canning n'avait rien à m'apprendre; que la répugnance du roi pour le ministre des affaires étrangères, au début de ses fonctions, n'était un secret pour personne; enfin, que le Tirnes^ reproduit par toutes les gazettes des trois royaumes, la proclamait journellement. Encore un coupy dans cette occasion, ce n'était pas un ministre britannique et un diplomate français échan-
(1] The obflurdity of a confiJential ron?ertation of Ihit kind belweeD a minister^ and a French chargé d*affaires of IweDtj-four, ttpon the repugnnnc<» ihen sti1»isling between thaï mÎDÎsCer and tha king^' (p. M 8).
:n4. ROtiVF.NIRS DIPLOMATIQUES.
geânty dans Downing-Stréet, sur des fauteuils officiels, les lieux commuas de la politique courante; mais c'était M. Canning se promenant, bras dessus bras dessous, avec Télève de M. de Chàteaubriabd, son ami, dans un cabinet dePortlatid-Ptace, elpar-tant plus bas à mon oreille, ce que Tinterprète d'Edimbourg a cru devoir rendre, pour le besoin de sa catise, par ces mots s parlant à haute voix {speaking loud).
Puis viennent ces terribles paroles : La tête à couronnei* estlà;ei à propos de Téphitêlô, puisi{ue mon Aristarque s'étonne de cet adjectif terrible appliqué à la révolution d'Angleterre, t)OUrrait-il me dire comnlebt tltiô révolution qui fait tomber sous la hache du bourreau la tête d*un roi ne mériterait point, par ce fait seul, quelles qu'en soient les conséquences, cette qualification de terrible?
Eh bien ! ces paroles, dont mon ironique adversaire a serait si curieux de trouver la trace ailleurs a que dans inon écrit (i), »» se lisent textuellement conservées, ainsi que sur mes minutes, dans mon rapport du 31 janvier 1823, portant le numéro 52 de ma correspondance officielle^ rapport dont M.. le
(1) We Ère curious to learn whelher anj trace of sucb a stalement U to be foiind in ttie fecordt of his regu)ar officiiil corretpondMicf (p. 519).
coiiile de la Ferronnays m'a dit maiotôs fois ayoir reçu à Pétersbourg une copie à lui expédiée par M. de Chateaubriand, afin d'être aussitôt mise sous les yeux de l'empereur Alexandre. Or, je Taftirme une fqis pour toutes, <;ette dépécUe prqphélique, comme l'autre dépêche révoquée également en doute par mon défiant examinateur, laquelle, sous là date du 8 juillet et le numéro 1 1 i , contient les libertés que le roi Georges lY prenait envers son ministre, et le propre sentiment de Sa Majesté sur le gouvernement constitutionnel adapté aux États conlineq* taux, ces deut dépêches, je le répète, pour satisfaire la curiosité de mon controversiste, reposent ensemble, tracées tout entières de mon écriture, dans le gros volume de ma correspondance relié et conservé aux archives du ministère des affaires étran* gères, et je les y ai vues de mes yeux, ile mes pror près yeux vuesj pendant la courte durée de mes fonctions de sous-secrétaire d'État en I8S9, quand l'accès m'en était facile encore.
Or, si ces preuves irréfragables venaieqt h m'élre contestées à Edimbourg ou interdites à Paris, les témoignages vivants à Tappui ne me manqueraient pas, et, depuis la publication de la Politique de la Restauration, j'ai recueilli de quelques hauts personnages contemporains les attestations les plus authentiques et les moins provoquées sur la scrupu-
376 SOLVEMKS DIPLOMATIQUES.
leuse exactitude de lues récils, ou, si I ou \eut, de mes contidences.
Non, il n'est pas vrai, Dieu le sait, que j'aie cherché à faire jouer à Georges IV (1) un rôle peu digne de ce monarque ; il suffit de me lire sans passion pour s'assurer du contraire. Je n'ai pas voulu davantage me donner une importance exagérée, comme le prétend mon adversaire (2), et me mettre plus haut que le point, fort en vue pendant quelques mois, où les circonstances et un heureux hasard diplomatique m'avaient placé. Cet éclat fortuit fat si éphémère qu'on aurait mauvaise grâce à me le disputer; on serait i)lus mal venu encore de soupçonner la véracité du narrateur : elle ressort de chaque page de mon écrit, de son ton, de sa forme, de sa nature. D'ailleurs, les sources d'information ne sont pas restées uniquement en mes mains. On ne fiira pas apparemment que mes lettres à M. de Chateaubriand n'ont pas été écrites. J'ai ses réponses, toutes, sans exception, de sa grosse et lisible écriture, eft il avait indubitablement la mienne sous les yeux quand il en détachait les fraginents qu'il a
(J) The picluieof George iV is too Inirlu^que lu be credi-
ted (p. 527).
(2) We eau place nu iroplieit relintice on the tidelity of M. de Mnrcellus's narrative, for he has eviilciitly eza|f^erated ihe importaui-e «r l!ic pari lie pliiyed (p. 550),
SOtVËMKS Uli*LOMATlUIJES. ^77
publiés sous mon nom dans son Histoire tlu Ikm^ grès de Férone. Or ses dignes héritiers n'auront pas anéanti inutilement les preuves d'une gestion politique et les traces d'une correspondance qui fait tant d'honneur à sa mémoire.
Pour mon compte, je conserve aussi précieusement ses écrits que je cherche à imiter ses leçons, et j'entends toujouis retentir à mes oreilles ce précepte qu'il me répétait sans cesse : — « En politique, « comme en littérature, apurez d'avance les faits ou « les raisonnements, comme si tout devait vous être « contesté. »
Qu'on me pardonne d'appuyer cet axiome sur une digression, et d'emprunter, pour cet effet, une anecdote à mon Introduction aux Chants du Peuple en Grèce,
— En 1828, je suivais à Rome M. de Chatfr'Ubriand dans une de ses promenades à la villa Paniphiii, lorsqu'une pomme détachée de ces grands pins d'Italie à pignons, qui dominent de si haut les allées, tomba à ses pieds et resta enfoncée dans le sol au creux qu'elle avait fait en tombant. « — Voilà, « sans doute, toute la ressemblance que j'aurai ja* « mais avec Homère, » me dit en souriant l'auteur du Génie du Christianisme, « J'ai lu, je ne sais où, « q^^me pomme de pin faillit le tuer endormi X sous un arbiHi, et qu'il s'en vengea par une cpi-
378 âOtVKNIHS UlPtOIIATlUUli^^*
« grâmiue. Si j'étais vipdicaiif ou poêle, j'aurais « beaucoup à vemfier contre cee pommes de pin « ensorcelées qui m'ont porté malheur.
K A mon retour de TOrienti certains membres de ce rinstituty dont je n* étais pas encore le collègue^ « aocouiumés à diriger, sans contradiction de ma « part, de vives critiques contre /itala, attaquèrent « aussi y Itinéraire. Je m'étais permis de dire fort « limidement que la coutume actuellement en vi* <K gueur dans certaines parties de la Grèce de faire a infuser les pommes de pin dans les tonneaux , si (c elle descend de l'antiquité, expliquerait pourquoi «( le pin est consacré ù Bacclms.
« Mon innocente conjecture fut prise au sérieux a et alluma la controverse ; on nia l'infusion antique « h^e perpétuant dans la moderne. On fit défiler dece vaut moi lous les vins catalogués dans Athénée, ce pour démontrer ({ue j'avais rêvé l'infusion) et je u serais demeuré solennellement bafoué, en ma qua» « lilé d'érudit, si, la choae me piquant plus qoe de ce raison, je n'avais essayé à mon tour de justifier a mon assertion maloncoiitreuse.
« Je déchaînai coni re Athénée P lutarque ; je lis \ oir, « fort de cette dernière autorité, d'abord qùe,ai tous les ce anciens Grecs, sans exception, enduisaient de poix (c leurs vaisseaux viiiaires, beaucoup aussi mêlaient ce la résine au vin lui*niéme , et ensuite que le pin
90UVKMia8 DIPtOMATlUUBS. 379
« était c«>D8acré à Baochus pai'ce qu'il donuait au ' « vin u/i certain fnoelleuxy selon Fexpression de « Piutarque. Grâce à lui, vainqueur sur toute la « ligue, j'ajoutai que je me reconnaissais néanmoins « coupable sur un chef : c'était d'avoir trouvé un
u goût de résine désagréable et amer au vin classi- « que d'Athènes. Or la faute en était à lui plus qu'à « moi. » —
Après ce récit, oii raml>assadeury en déployant ses riches, facultés d'ironie, avait souri maintes fois et montré les belles dents dont il était fier, il reprit plus gravement : « La leçon^ bien que peu méritée, « a porlé son fruit ; je sais aujourd'hui que, dans c( un siècle plus enclin à douter qu'à croire^ l'écri- « vain ne doit jamais, même en matière futile, rien • « affirmer au hasard. »
J'arrive maintenant au reproche qui m'a été le plus sensible et sur lequel j'hésitais à m'expliquer pour ne pas aggraver ma faute, si faute il y a , et pour ne pas donner à un badinage de M. Canning plus d'importance qu'il n'en a eu originellement. Voici le fait.
Tai, à la page 313, assez à tciounUe peut-être, mais certainement sans songer à mal^ cherché à éclaircir une ol)scurité du texte par une note et quel* (|ues lignes extraites de mou journal quotidien relatives à une appellation dont M. Canning me saluait
3Ht) SOUVEMIRS UIHLOMATIQDKS.
parfois en ri»nt ; la cause en remontait ao Tinuis^ que j'ai cilé expressément, et que de son c6té mon • inquisiteur a . soigneusement oublié de nommer. >f. Cannfng lisait avec assiduité ce premier de» journaux britanniques. La plaisanterie qui regsortait de Tune des volumineuses pages , et que je ne rappellerai pas autrement ici, resta dans sa mémoire après avoir excité sa gaieté. La nouvelle du Times passa en France, retentit dans les salons de M. de Chateaubriand et en revint sans avoir pris plus de consistance [K>nr cela ; voilà toute la vérité. Plus tard, je n'ai ajouté à ma note qu'une seule réflexion rétros))ective, qui s'était naturellement présentée à mou esprit en la transcrivant; je dois même avouer, dans ma naïveté, que,^ depuis les cinq moi> cjue cette note est imprimée, •
« Je n'avais pas compris toute son énergie^ »
et que, bieii loiu d'en reconnaître l'inconvénient, j'en avais retiré quelque profit littéraire. S'il faut tout dire, un de nos plus judicieux et spirituels critiques, écrivant pour nos plaisirs dans les Débats fet il me semble que j'étais fondé à poser l'autorité académique de ce journal vétéran de la presse française en coiltre-poids avec le jugement d'Edimbourg), M. Saiut-Marc Girardin venait de rappeler une contredanse qui figure dans mon épisode pour en déduire
loè conséquenceb que je me penueU^ de copier m ;
» Que M. de Marceilus, diMl, ne K'aoouse pas « Irop de ce souvenir, car, parmi tous les récite pç- « Utiques qu'il nous ftiil, le récit ou le «ou venir de a iSèWe contredanse me charme aussi } et je sais biep « pourquoi : c'est que dans le diplomate j'aima à « retrouver Thomme; c'est qu'un détail vrai et grar « cieux vaut tous les débats politiques { c'est quet « les choses ont beau faire, elles ne valent paa « rbomme, et que ppur une émotion vraie et ten* a dre je donnerais à certains moments tous les uyvt «c tèmes politiques du monde» Youlez^vous donc, « *me dira-tron, que les diplomates nous racontent << leurs bonnes fortunes à travers leurs dépêches?"-^ « Non, pas leurs bonnes fortunes, iQais leur^ émo- « tions, surtout si elles ont été un peu romanesques, « comme celles de M. de Marcelbis, Je me soucie <c peu du récit des faits, mais j'a|me les confidences « de ceux qui, même en veillissant, gardent enoofe « au cœur un peu de chaleur de leurs jeunes an- « nées. C'est là où je trouve l'homme. »
Je m'endormais donc pleinement sur la foi dé Ces émotions, très-justement taxées de romanesques,, que je devais à la bonne grâce de l'obligeant académicien français, et qui, après tout, me semblaient bieii ^)Uftisant^s pour un diplomate éméiite, quand tout à ix>up je me hens tiré de mon «oui-
38â SOUVBNIRS DIPLOHATiijUKS.
meil et de tna sécurité par le carillon des cloches critiques d'Edimbourg. Le vigilant gardien des» mœurs écossaises a sonné le tocsin en ajjercevant dans la note suspecte les indices d'un feu que personne n'y avait découvert; il a aussitôt transformé Tunique bal risqué par le chargé d'affaires, pour contrebalancer Timpopularité de la rue(l)y en un système dé fêtes multipliées dans un but de séduction prémédité; il a métamorphosé par sa puissante baguette -le ministre britannique en père imprudent, te diplomate étranger en présomptueux dandy d'Aimacks, et il a failli me persuader à moi-même que ce que j'avais pris jusqu'ici pour un dpux et innocent souvenir de ma jeunesse devait peser sur mes vieux jours comme un remords...
Sérieusement, je désavouerais sur l'heure ce trait de mes réminiscences juvéniles si à Edimbourg ou ailleurs on s^obstinait à y voir autre chose que ce qui est dans le fond comme dans l'expression de *ma pensée : je veux dire mon respect sincère et mon affection de tous les temps pour la famille de M. Ganning. Je ne puis pas davantage, je l'avoue, me
(ij He contiaued to give bails... (p. 525). — ... He was again dri- ^ * Ten to hts last expédient ofgiving u bail (p. o:25). — In spite of liis success ttt Âlmack*i> M. Je Marcel lus had to hold fais ground.agatnsl the àW and unaniiuous expression orEuglish popular feeling {ibid.)
SOUVKNIRH DIPL01M4T1UURS. * 3Mi{
reconnaître sous Timage d'un dandy ^ et ce n'est pas l'impression que j'ai dû laisser à Londres 4 si l'on s'y souvient encore d'un diplouiale trente ans après, son passage. Quant à inoi^ au lieu de cette injusti-" fiable vu/ii'fé {V) dont on me décore bien gratuite^ ment, je n'ai rapporté d'Angleterre qu'une reconnaissance profonde et une satisfaction sans mélange pour l'accueil cordial que J'y ai constamment rencontré auprès de tant d'hommes bien élevés et de femmes distingaées. Âh! combien j'eusse aimé a les y retrouver un jour, si le temps, qui a tant frappé autour de moi, n'avait aussi laissé de si dou-» loureux vides dans leurs rangs!
Parmi eux, en première ligne, je placerai M. John Wilson Croker, dont on peut, et je le dis sans l'avoir prévenu de mon appel, consulter sur tout ceci la fidèle m^oire. Gomme moi il a vu les actes, entendu les paroles, et mieux que moi il en a pénétré la portée et les mystérieux effets. Dans sa vieillesse pleine d'expérience, il doit jeter encore un regard attentif sur son siècle, et parfois un coup d'œil rétrograde vers les glorieuses époques où il participait a l'administration de son pays. Si donc cfs
(1) And the tolerniinn of En^li»h sociely for his Tnnity and pre- «iioiption (p. 527). '-.
384 SOCVKMHK UlPLOMATIQt'RS.
ligaes parveDaieni jamais jusqu^à lui, ja Muliaiie qu'il y lise un désaveu complet de la familiarité inconvenante que la Reme et Edimbourg met si mal à propoft dans ma bouche. « J'ai vu Croker; il est estcellenti » fait-elle dire, dans un style de /a^Aib^ nabie en délire, au jeune chargé d'affaires de France, pour essayer sans doute de jeter ainsi le Marne d'une approbation étrangère sur le spirituel secrétaire de l'amirauté; mais ces paroles^ outre* cuidantes et déplacées si elles avaient été pronon* cées à Londres par un diplomate de vingi^uatn ans^ reprennent toute leur physionomie et leur signification à Paris sous la plame de M« le vicomte de Chateaubriand. C'est là qu'elles figurent^ dans la lettre lxxi qu'il m'adressait le 6 avril, et non dans mes réponses.
C'est encore ainsi qu'il est juste de rétablir ua sens altéré, très«probablement dans le dessein de me faire commettre une troisième absunlii^, Convenez, me disait en souriant le duc de WeU « lington, que vous avez à Paris des gens bien dérai-* <c sonnables. — Sans doute^ répliquai-je, mais ils « y sont en minorité; avouez qu'il n'en est pas Ab M même à Madrid, et qu'il y en a aussi passable* « ment à Londres. ■ — Ici mon partial interprète, sans respect pour mon texte, me fait embrouiller les deux dernières capitales en une seule épi-
gr«aHa&(i)) ia»pertiQM«e ttigoalée vis-à^^vis ùê TAii-r glelerre^ que je tenvôie à èOD auteur ; car, tandis qu^ le Moàf dans le tumulte de boq eugoueraent pour k oonstitulion des Cortè»> m'insultait au milieu dôla rue et cassait mes vitres^ je rendais pleine justice^ daaê le sileDoe de mon cabinet| <c à cette nation ginérsj^ ^ « ment amie dos convenances et des égards sociauxi >» ÇPaiit, de la liesi.^ p. 148.)
Je réunis ensuite en un faisceau toutes l^^ùi^mn pHeties que le jouteur ineisif fait jaillir dé m0e^ pages sous le choc de aes sarcasmes, à mesure que j'avance dans la réfutation do'son exafiaen. Je n'ai jamais ignoré, comme tout bon habitant de Londresi que la Gt)mmune (Pmrish) de Afary-le^Bone était sous robligation de réparer, chez moi comme obez tout autre pamissien^ les dommages causés par la populaoe sur son territoire (S); et eeries je Bê pou-
' (1) But (liey are în ii inlnoplly, wliicli U tudre thah tAtk bé ftAiâ al ■idrid ur iû Uiidlml (p. Ktl).
(S) Wbao Vhé Duke «f Si-Loradlo arrived io LoadMi, tMTiag btM compelled bj Ihe rupture of the bvo courts to withdraw firom bis post of âpanish amWsaaor in Paris, he was recèived widi popular addattiatiott^^ whilsl tbe Mob tlir^w- dlrt and hffké Itlli^w» ai Un French embassy in Portiand-placc, ihe Parisb of Mary le Bone offered to pay ifae damage. But ibis parochial indeinnity was daeiined by tbe aggrieved diplomatist, wbo seems perfeclly unconscious thaï it was effered to Ulrn as the Itgal cotapennâlioB ftfr a breach of p4àre /p. K27).
dêê SOUVBmilS OIPLOMATIOUKS.
va» me méprendre sur la nature légale de sa démarche pour en tirer vanité et l'attribuer à la défé* rence de^ la Commune, quand la rue, les provinces et la Cité ne me laissaient aucun doute sur leurs dispositions universellement hostiles, et que je me trouvais à peu près seul de mon côté contre tous.
le relève un peu plus loin une autre interprétation erronée {misconslmction) du rédacteur, qui me bit rehausser Timportance politique du lord-maire ( 1 ) par-dessus celle des ministres dirigeants; ce qui tendrait à démontrer itérativement combien j'étais mal instruit des usages anglais et arriéré dane la science de la préséance {precedency). — Malgré les ovations récentes que Téchevin annuel d'une partie de la capitale britannique a reçues dans Tenceinta r^ublicainiB de Paris, je tiens à ce que l'on sache que je ne suis point coupable d'une telle infraction à l'étiquette, et l'on peut s'assurer, en compulsant mon ouvrage lui-même, que cette innovation n'est nullement de mon cru. J'ai voulu seulement faire contraster la présence du premier magistrat de la Cité chez moi «vec la défaveur que me témoignaient
(1) It was hononred, he iafom» kis govenimeiiti by tli# promet Af ail Ihê minitterH, and eTon of iho \wà mayor (p. ?fiS4).
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les citoyens dans la rue, et je n'ai poiiH dit aulre chose.
Ne serait-ce pas ici le lieu d'appeler à moa tour Tattention du lecteur sur cette méthode facile, mais un peu perfide, du traducteur^ que je ne veux appeler ni un art, ni un artifice, mais qui consiste à tronquer les textes selon les nécessités de la cause, et à arranger les passages conformément à la fan<^ taisîe ou à la commodité de chacun, V4>nfingi ad Ubidinem qass cui commoduiHj comme disait Poli» tien? C'est un procédé dont j^aurais fort à me plaindre, et il ne m'a élé épargné dans aucun des paragraplies que mon vérificateur écossais a jugé à propos de dter^ pour tenter d'exprimer, à l'aide de phrases tordues, 4in venin qui ne se trouvait pas dans la pensée de l'auteur, ou pour en élaguer tout ce qui eût gêné sa critique. Cette manœuvre me remet en mémoire certains jardiniers fantasques, lesquels, par des rigoles détournées, amènent Teau sur la plante spéciale dont ils veulent forcer la végétation, et laissent tout le reste languir, sans soin, sous la sécheresse.
En général, mon contradicteur me parait avoir presque toujours méconnu le caractère familier de ces relations à la fois politiques et privées dont les fastes de la diplomatie offrent, il est vrai, de rares exemples. Tantôt, pour rapprocher méchamment
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SmithOeUl €t GarlIon-^House, il ftiii ube grosse af* faire d'une ^Idiisauievie de post-scriptum {i); taoiô^ oti m'^bjectanl une ladite du roi Geoi^ges IVj il oublie que j*ai placé en regard^ jppur la réfuter, \A magnittque improvisation do M. Canning à Liverpool en 181 i, et que lui-même^ le Seotch^Ret^/e^'er, il a usé d'une bien autre malice en rappelant sans nécessité ce qu'il nomme le nfwf^fVœui^re des in-l'évincés de lord Brougham (3). Kt heureusement que, tout préoccupé des points d'histoire, il fait peu de oas des réminiscences scolastiques ; sans quoi il se serait, sans nul doute^ scandalisé de Tincorreo* tion typographique de quelques mots anglais ou allemands, et surtout d'une erreur de prote^ qui fuit attribuer par M. de Chateaubriand à GatuUê un vers d'Horacei Certes, M. Canning lui-même eât
(!) We are compelled to place ihe g^oed bresdiiig and Uië {dnil MiMt of Ml dt Mlrteltat on tb» samo level as fais veraaity, as wft fiod in aiioiher passage of this correspondence tbal be (boiigbt it iocumbcnt on bim to report for the informalion of liis most Cbrîstian Ma* jesty'« govenimeiit tbe fact tbat a sudden rise bad ju«t laken placfe iti I Ike pHte bf ^lve<t «I 8mlliintt!d-Mitkél..j we are tempted to cIlM bis
I reeolUclUns nf CdrlloinHoiise and Smitblleld on tbe same bead
(2) A mastpr-piece of inveclUe (p. .119). — M. Brougham deliv^f€i\ ohe of the most ^pteAdid ahil int^:npeNl(e nrellénl of M» whftle
été plussévèra en ptreilie rencontre; car, au milieu des cilationfi latines dont ses harangues et sa con» versalion abondaient, il n'entendait pas raillerie sur les conrusions d'auteur ou les altérations de texte. Mon adversaire et lui ne doivent pas être sortis du même collège. Je me hasarde à le conjecturer^ puisqu'il m'est interdit de connaître son nom; mai9^ au mépris qu'il témoigne envers les Géorgiques, à son hnmeur contre les épanchements de M. Carniing^ qu'il qualifie d'Eglogucs (l), on voit bien que Va** mour de Virgile, réiégance du langage et Tobserva" tion des règles de Turbanité ne sont pas les fruits qu'il a retirés de ses études.
Je me résume, et je passe exprès sous silence \m allégations réitérées de manque de dignité^ û!éduûationif de moraliié poliiique et de bonne fm (3)^ que
(4) Thé tentiimlion of ihis Bromploa eclogiie wd» a âtrftngô iltd abrupt one, ihe Minisler whote uTtrwroiighl ot rvet kad Miiglil rekef io iha Georgics that morningy cxclaimed ia a voicc of ihundtT... (p. 520).
(f) IiDpeftlhent levitjr And bad faitli ^vitb wliicli the (ransaclîons w«#e côhducted (p« 5S7).<*^ Si rangé abience of jtfdg(iieiil,(eiDper atici moderalîoii of M. Cdoning (p. 5iS). -«• W«int of politieal morality of Mi de Chateaubriand (p. 627}. — Insatiable vaDÏty and ambition of thiit singular personagc (p. 5J5). — So low au impression of thn \iiik(!ofri, (hé dignitf and the good faiUi of ilie pet^snnujTPft iiho figUr^ most GonjtpîcuouHly in thèse curions pa|*es (p« MO).
l\90 SOUVKNmS OIPLOMATIQIKK.
je partage d^ailleurs, sous la plume anière de luan commentateur, avec M. CanniDg et M. de Château^ bnand ; car, au risque de se contredire, il a mêlé dans ses accusations les deux grands ministres et leur humble intermédiaire.
Pour ce qui me r^arde, je demande la permission de ne pas m' attirer une seconde fois de tels reproches en y répliquant, et de me souvenir que M. de Chateaubriand m'a donné l'exemple ou même imposé la loi de cette réserve dans la lettre où il me dit : « Je parlerai des injures de ce radical « avec ces convenances et ce ton de la bonne corn- « pagniedontun Français ne s'éc-arte jamais. ^{Polù. delà Rest.j p, 169).
Je ne prétends pas non plus défendre sur tous ces points la mémoire de M. Canning contre son compatriote; elle se protège assez d'elle-même, et il est de ces attaques que repousse, sans auxiliaire, leur simple énoncé. Je dirai seulement que, si le ministre britannique ne présente pas encore dans mon livre la grande figure qu'il porte aujourd'hui dans Thistoire, c'est que la haute position qu'occupait M. Canning à \yestminster échappe à la nature des confidences épistolaireS; et qu'une correspondance intime en est un miroir mort, pour ainsi dire, bien insuffisant , en tout cas , pour reproduire l'éloquence vivante du Parlement.
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Je crois néanmoins , en plus d'une cii^'onslaQce, avoir rendu pleine justice à la prépondérance naissanle du « puissant ministre » (J'olit. de la Jftest. , p. 382) y et je ne pense pas m' être jamais montré, en parlant de sa pe^onne, peu reconnaissant de la familiarité dont il m*bonorait. Ce n'est pas nous qui avons essayé de rabaisser son mérite ou de déprécier son caractère quand il combattait nos projets; ce n*est pas nous qui avons dit de lui tout ce que repète la note du critique d'Edimbourg; ce n'est pas nous, enQn , qui avons prononcé cette phrase célèbre, mais dont heureusement la langue française ne peut qu'atténuer la virulence : « Il nous donne le plus ince croyable exemple de monstrueux abandon de cK principes, dans le but d'arriver aux emplois, que « l'histoire universelle des tergiversations politiques a puisse offrir ;1). » (Brougham, Seàfice à Lon^ i/res de la chambre des Conumines du 15 avril 1823.) Et tandis que ces paroles outrageuses, oii la Ranœ (t Edimbourg peut reconnaître la verve mordante d'un talent qui lui fut dévoué, retentissaient sous les voûtes de Westminster, la tribune française faisait entendre cellerrci :
(i) A si|iecimeu, tlie inosi incredible specîmeu of iiioastrous Iruckliog for the purpose of obUiniug office, Ibat the wliolç bUlory of po< )itic4l iergi\er;atiou could furnisli.
6{H SOUVfiNIH» OlPLOMATIIlUItt».
« On a ftiitdes vœux contre nous; souhaitons la. a prospérité à toute puissance avec laquelle nout> (c conservons des i^elations amicales. On a osé élever ce la voix contre le plus sage des rois et son auguste « famille! Qu* avons-nous à dire du roi d'Angleterre, (f sinon qu*il n'y a point de prince dont la politi- « que soit plus droite et le coeur plus généreux ; « point de prince (jui, par ses sentriïients, se» ma- « nières et son langage , donne une plus juste itié*" du monarque et du gentilhomme? On a traité avec A rigueur les ministres français ! ]e coupais les mi- « nistres qui gouvernent aujourtl'hui l'Angleterre. « Ces personnages éminents sont dignes de l'estime « et de la considération dont ils jouissent. J'ai élé « l'objet particulier des insultes! Qu'importe, si (f vous trouvez , Messieurs , que je les ai méritées « pour avoir bien servi mon pays? » (M. de Chateaubriand, Sffance ^ à Paris, de la chambre des Pairs du 30 r/mV<823.)
Quant à M. de Chateaubriand, j'aurais souhaité, il est vrai, que le réviseur d'Edimbourg ne l'eAt pas, à ses risques et périls, exclu, par un seul trait de plume, du rang élevé qu'il occupe, sans contestation, parmi les serviteurs politiques de la couronne de France (1 ) ; mais la renommée du dominateur de
1] Allliougli wlic l'uniiui place M. de CliHiraiibriHiid iii llie liipt
SOtVBNlRti lUPLOMATlQUIs^é. . itU^
la litlérature moderne peut aossi se pasiter de moii secoui^ y et ^ avant de se lancer contre ce eoloasa^ peiit«élre la Hcifua dÉdimtbourg aurait^elle bien fait de se recueillir un moment dans son passé et de se ressouvenir {/iememùer !..,)', car elle n*tt pas toujours été heureuse dans ses assauts contre le génie; on pourrait , en remontant avec elle vers les âges, raviver les blessures que lui Ql, à son début, un barde anglais maltraité; elle en porte encore, si je ne me trompe, les cuisantes cicatrices.
Trêve à ces récriminations» Terrassé ou vainqueur, j*ai hâte, après la lutte, de tendre la main à mon antagoniste, et, comme à ses injures il a bien vqulu entrelacer parfois quelques éloges^ je ne veux pa^ être en reste avec lui. Ainsi donc, sans lever la vir sière de son casque, je vais essayer de le faire briller quand il a cherché à m' éteindre, et de le grandir quand il m'a rapetissé. Pour cet effet, je lui fais, en terminant, Thommage, non pour désarmer sa colère, mais pour rendre justice à son talent, de la traduction suivante de son remarquable tableau de la Restauration; il l'a tracé comme préambule à sa censure, et^ bien que tout n'y soit pas de mon goàt, on le devinera sans peine à plus d'un trait en le lisant,
vduk ul'tlie potitical servants of tlic crown of France, tbis privute aud ^uthenltc correspotidence h cxlrciiiety csracterUlîc (p. MÉ),
:i9i SOtVKNlRS IIIFLOMATIQUKS.
je lui promets d'avance de ne point en alt^'er voloutairemeut les couleurs:
« M. de Chateaubriand a fait observer quelque « part que le gouvernement de Louis XVIII était le «c meilleur temps d'arrêt de la France sur jia pente a des révolutions. »
• Ne changeons rien au texte. M. de Chateaubriand, malgré ^es rancunes politiques^ n'a pas restreint sa réflexion au règne de Loius XVIII ; il Ta étendue au règne de Charles X , et il a dit dans V Histoire du Congrès de Vérone que « cette Restauration tant « oubliée était notre meilleur temps d'arrêt sur la « pente des révolutions, m {Polil. delà Hesl.y p. 53.) C'est ainsi qu'il s'exprimait sur ces quinze années, en ajoutant avec Tacite : Grande morlalis œvi spatiîun. Je continue à traduire.
« La justesse de cette remarque est démontrée « par rimpartialité des temps à mesure qu'ils avan- « cent, et par l'expérience faite de vicissitudes plus « déplorables. Aujourd'hui y les quhize années de « la Restauration méritent d'être citées comme une « ère qui promettait extraordinairement, et nons « n'en pouvons que mieux regretter la bigoterie et V les folies qui hâtèrent sa fin si malheureuse et si « prématurée.
« Ix gouvernement de la Restauration française « avait su réunir les talents \arfés et abondants de
SOUVENIRS DIPLOMATtQUES. 39o
(( plus que d'une seule époque. Parmi ses premiers « serviteurs et conseillers, les traditions élevées , les « grands noms, les manières polies de Tancienne «c cour de France se perpétuaient quand le duc de (< Richelieu et le duc Mathieu de Montmorency pré- « sidaient à ses conseils. Il faut y joindre la prudence '< d*h6mme d'État de M. de Villèle, le jugement de c< M. de Serre, le brillant et Téloquence de M. de u Chateaubriand. La chambre des Pairs , héré- <c ditaire par son rang et indépendante par sa « position , renfermait tous les personnages émi- « nents dans le service civil ou militaire de TEmft pire comme du parti royaliste. La chambre des >( Députés était alternativement dominée par « Taustère gravité de M. Royer-Collard et par » la véhémente éloquence de Manuel ou du général Foy. Les écoles regorgeaient sous Tensei- « gnement et la faconde des premiers penseurs du a siècle.
« Guizot invoquait le génie de l'histoire philoso- (c phique et du gouvernement constitutionnel ; Victor c( Cousin rallumait parmi les concitoyens de Desi< cartes les traditions sublimes,mais presque éteintes, « de l'école de la philosophie idéale; Villemain donce nait une vie nouvelle à la critique littéraire, « tandis que Thierry, Thiers et Mignet commençaient
« leur carrière par le récit de ces mêmes révolutions
•( dont l'influence s'accroissait sous l'énergie et Texac- « titude de leur langage.
et La poésie elle-même renaissait encore sur le sol ce delà France devenu si prosaïque. Lamartine, dans » ses vers méditatifs* ouvrait une source de sentice ments qu'aucun de ses concitoyens n'avait tentée ce jusqu'alors. Casimir Delavigne et Victor Hugo <c donnaient une couleur romantique à la poésie ly- « rique renouvelée ; et Béranger, le plus national ce des écrivains français depuis La Fontaine, trouvait^ ce dans la légère mélodie de ses chansons, l'art de ce faire vibrer les cœurs du peuple. Mais pourquoi c( rappeler ces souvenirs, vieux à peine d'un quart ee de siècle? Nous ne saurions retracer dans les ee choses humaiues un revers de fortune plus énigee matique que celui de cette courte et brillante ee période
F as est et. ab hoste doceri.
Comte de MAKCELLUS.