‹ Souvenirs diplomatiquesChapitre 9 sur 31 · V. DE GHATEAUBBIAIÏD ▲ ^. DE WABOHXUS · texte numérisé non relu

V. DE GHATEAUBBIAIÏD ▲ ^. DE WABOHXUS

Paris, 28 Septembre 1822.

Voici ma lettre de compliment à M. Canning sur sa nomination :

Q3ilB86P0IOA]IGE. 95

DW9 quinze jours je serai à Vérone; j*aurai^ de là-bas, UD œil dirigé sar le congrès, et an autre sor Londres , ou j'espère vous embrasser avant le J*'' janvier.

Merci de votre avis pour la traite des Noirs. Je me tiendrai sor mes gardes, et ne serai pas dope de la philanthropie britannique. Je la connais : e'est peutêtre charité chrétienne chez quelques membres du parlement hors du pouvoir; mais, chez les dirigeants, c'est pur égoïsme politique.

Que font-ils donc dans les Grandes-Indes, pour la liberté de cent millions de blancs ou de jaunes, ces hommes d'État devanus tout d'un coup si scrupuleux et passionnés de si frido^ date pour la liberté des nègres ?

M. 0S MAACKUiJS à il. J>B CaATEAiWUAllD.

Umdret, 3 oolobre i8n.

Celte lettre vous atteindra à Vérone à votre dé^ botté, ai elle ne vous y précède.

Soit que vous y décidiez une puissante interveor tion diplomatique ou une campagne, ne comptez pas

96 POLITIQUE BE LA HESTAURATIOir.

sur r Angleterre. Elle se refusera à toute mesure , même pacifique, et cachera sous l'apparence de quelques démarches sans force réelle son indifTérence profonde des intérêts purement continentaux. Ce système de séparation ou d^égoïsme est imposé à M. Canning par ses amis , et surtout par son intérêt. Cet intérêt même peut le pousser à des concessions d^opinions personnelles qu'on n'eût jamais obtenues du marquis de Londonderry. Ainsi, on le verra reconnaître Golumbia pour gagner le commerce, épouser la cause des Noirs pour plaire au parlement, puis suspendre son action jusqu'ici favorable à la réforme catholique. Enfin il fera tout pour accroître cette popularité à laquelle il devra son maintien , comme il lui doit son élévation.

Encore un mot de Golumbia. Notre commerce , dans les ports de cette nouvelle république, ne peutil donc lutter contre celui de T Angleterre ? Ces climats de l'Amérique n'accueilleraient-ils pas de préférence nos soieries , nos draps légers et nos vins ? Les productions de nos colonies n'y trouveraientelles pas un utile débouché , et ces colonies ne deviendraientrelles pas alors pour nous de précieux entrepôts? Pourquoi donc, par une initiative de reconnaissance, ne pas nous assurer de tels avantages ?.... M.

GORBESPONDAnCE. 97

M. DB CHATEAUBEIAND A M. DE ■ABGEIXUS.

Paris, 4 octobre 1S22.

Je pars demain pour Vérone ; les nouvelles destinations du duc de Wellington et de M. de Montmorency , qui se sont dirigés sur Vienne , ne me préoccupent ni ne m'arrêtent. On ne peut rien faire sans moi , car je suis porteur des instructions et des pleins pouvoirs.

Continuez à m' écrire à Vérone , comme vous venez de le faire à Paris , toute la marche des affaires britanniques. Quant à moi ^ je vous tiendrai au courant de tout ce que je pourrai vous dire.

M. DE HARCELLUS A H. DE CHATEAUBRIAND

Londres, 24 octobre lft22.

Je continuerai à vous obéir , et à extraire en gros des événements ou de mes dépêches à M. de Villèle ce que je croirai de nature à vous intéresser.

Le roi est à Windsor biea portant , quoiqu'on ait dit et imprimé qu'il y était malade de la contrariété d'avoir M. Ganning pour ministre. Georges lY a trop d'esprit , et il est trop robuste pour laisser craindre rien de pareil. D'un moment d'humeur , on a fait dépit concentré, fièvre, douleurs nerveuses, délire, etc., etc. Ainsi procèdent les dires et les menus propos. — Vous le voyez , en attendant les nouvelles politiques que vous confectionnez assez lentement là-bas, nous fabriquons rapidement ici des bruits de bourse. En voici d'autres :

Notre déclaration de guerre à TEspagne ; le retour subit du duc de Wellington ; le congrès de Vérone dissous ; Tabdication du roi de Naples en faveur d'un prince de la maison d'Autriche ; la mort du pape ; Rome gouvernée par un archiduc ; soixante mille hommes envoyés par le Portugal sur les Pyrénées pour faire face à nos armes, etc.^ etc.

Tout cela ne veut dire autre chose , sinon que les capitaux surabondent et que l'agiotage est le Dieu du jour. On ne vit jamais une telle fureur de spéculation. Ghili, Pérou, Naples, Espagne , tout emprunte et prospère. Un Mac-Gregor^ à la tête d'une petite tle indépendante , ouvre un emprunt de cinq millions; en dix jours il est rempli, et les fonds sont à 85. Golumbia a atteint presque à sa naissance

OOBBESPORDAJIGE. 99

le (aax des fonds français , aux conditions de six poar cent il est vrai.

Pendant cette fièvre , des courriers partis d'heure en d'heure portaient à Paris les agitations de la Cité } et ces secousses financières se communiquent à toutes les capitales, qui sont devenues de grandes maisons de banque solidaires entre elles.

Je m'arrête y car M. de Yillèle n'aura pas manqué de vous donner avis direct de toutes ces étincelles électriques qui se dégagent des nuages de Vérone y et communiquent leurs commotions à toutes les bourses. M.

M. DE CBATSAUBEUHD A ■• DE HAECBULUS.

Vérone, 25 octobre 1822.

Il y a bien longtemps que je n'ai entendu parler de VOUS f et je m'en plains. Ici nous ne faisons pas grand' chose ; je me promène souvent , et parfois je me figure que je suis accrédité auprès de la tombe de Juliette bien plutôt qu'à un congrès européen (1).

(1) c Ce congrès de Vérone, avec ses fêtes et ses opérasyme

100 POLrriQCE DE LA RESTAUEATION.

Cependant la France jouit d'ane grande considération. L^union entre les souverains est intime y et la révolution a pour jamais perdu son procès au tribunal de la Sainte- Alliance.

Je reste toujours sauvage et un peu à Técart ;

« représente un peu les festins de Babylone. Ce contraste de « plaisirs et de mallieors, cet enfiantillage jeté à travers les « convulsions sanglantes des peuples, au milieu de si grands « intérêts et de si déplorables calamités, est lui-même une « calamité, car il est à mes yeux un grand scandale. Deux « politiques vont partager les souverains, leurs ambassadeurs « et leurs ministres : celle des monarchies et celle de la révo- « lution ; la politique anglaise et la politique russe. On va « prendre, tel est Tesprit du siècle, un milieu entre les deux. « Je ne vois là que des vanités diplomatiques, et pas une con- « ception forte, et Je persiste à dire , même après le congrès « de Vérone, que l'Europe attend quelque chose ou quelqu'un; « que TAngleterre perd le monde, et que toutes les illusions « ou les perfidies politiques nous viennent du pays où régnent « toutes les erreurs religieuses...

« Hélas I mon cher ami, y aura-t-il des miracles pour guérir « toutes ces maladies des nations? Les années s'écoulent ; les « sessions se succèdent, et le crêpe funèbre qui s'étend sur « l'Europe s'épaissit de plus en plus. Les individus n'ont que « des médecins pour leurs malaises, et ces médecins n*ont « reçu mission que de leurs talents toujours bornés, et de leur « expérience si souvent fautive ; tandis que les nations chré- » tiennes ont des rois pour les préserver des maladies, des rois

GORRESPONDANGE. 1 1

peut-être cela tient-il à mon borrear pour le congrès de Vienne, aïeul du congrès de Vérone. Vous la connaissez , et je ne Tai jamais déguisée. C.

« qai sont l'iniage de Dieu, et qai doivent être ses premiers « ministres. Lorsqu'ils oublient par qui et pourquoi ils sont « envoyés, la société ne peut attendre que des événements « terribles qui les remettent dans la bonne voie, si même il « leur est possible de la retrouver... Pour moi, Je commence « à croire que les rois sont tout à fait exclus de Tœnvre de la « restauration sociale, s'il doit y avoir restauration; qu'ils ont « tons été pesés dans la balance et trouvés trop légers. »

( Extrait d*une lettre inédite de M, le vicomte de BoncUd à M. le comte de Marcellus, 13 décembre 1822.)

Ce découragement momentané que M. de Bonald puisait dans l'ardeur de sa foi religieuse n'altérait en rien sa foi monarchique. Il savait que la légitimité , patiente parce qu'elle a l'avenir, doit triompher tôt ou tard des obstacles passagers élevés contre elle par les fureurs de ses adversaires, ou même par les faiblesses de ses aveugles amis; car elle seule, par sa durée et sa force, a la vertu de donner aux peuples leurs vraies libertés , et d'amener, par un progrès continu, le triomphe de l'Église universelle, c'est-à*dlre catholique.

102 POLITIQUE DE LA BESTAtJRATION.

H. DE HAECEtLrS A M. DE GHATEAUBBIAND.

Londres, iO noTembre 1S32.

Vous auriez peine à recooDatlre Londres sous les brouillards jaunes et épais qui en font presque une demeure souterraine. Il n'y a plus , en ce moment , que le mouvement de l'industrie et de la bourse. Le gouvernement semble en avoir disparu. On n^y compte pas un seul ministre actif , pas un membre du cabinet; nul prince n'y habite. Les palais sont fermés et les offices déserts. Deux ou trois secrétaires généraux suffisent au courant de toutes les affaires. Je n'ai donc aujourd'hui rien à vous dire d'Albion. Tous les yeux se tournent du côté de Vérone ; et, pour charmer Tennui de Londres désert^ je viens d'étudier un point de représentation parlementaire que je trouve piquant de vous soumettre , pendant que vous êtes attablé au grand banquet des empereurs et des despotes. Ma voix sera sans doute la seule qui parle à Técho de Vérone de prérogatives populaires.

La question est neuve et sans précédents; je la prends de loin.

Quand un membre de la chambre des communes

GOBRKBPOKDAHCE. 103

reftifio son mandat, ou s'en démet dans Tintervalle des sessions , le décret qui ordonne de procéder à une élection nouvelle ne peut être promulgué que par la chambre à sa réunion prochaine ; dans le cas de mort, l'Orateur {speaker) doit, en Tabsence de la chambre , publier le décret électoral : tels sont les règlements. M. Smith , député pour Tuniversité de Cambridge, vient de mourir. L'Orateur, M. Manners Sutton , a en conséquence produit le décret d'une nouvelle élection; puis, chose inouïe, il s'est présenté lui-même pour candidat. Ici s'offre une difficulté '. nul député ne peut être candidat, s'il n'a cessé d'être député ; mais un article des mêmes règlements dit que tout membre de la^chambre des communes, acceptant une place du gouvernement , perd son caractère, et par là redevient éligible. Dans le cas présent, l'Orateur, pour satisfaire à la loi, va donc solliciter et obtenir une des sinécures conservées ad hoc sous un nom saxon [chiltem-hundreds) : cette place , d'un revenu de 20 ou 25 livres sterling (KOO*), suffit pour lui faire perdre la qualité de dé* puté des communes (eo/n/Tzo/z^r), d^Orateur par conséquent, et pour le rendre candidat légal. Ainsi M. Ch. Manners Sutton redevenu simple particulier, et employé postiche du gouvernement , se trouve éligible à Cambridge. Or^ s'il souhaite ardemment ce poste représentatif, c'est que les députés des uni-

versités jouissent à la fois d^une bien plus grande considération, et d'élections ou réélections plus faciles et moins coûteuses. Ceci explique l'intérêt que M. Sulton met à échanger son mandat actuel de Scarborough {bourg-'pourri) contre celui de l'université de Cambridge.

Mais , en cessant d'être député , M. Sutton cesse aussi d'être speaker^ et la chambre se trouverait jusqu'à sa prochaine réunion sans président; alors si dans cet intervalle un député meurt) il n'y a plus là d'Orateur pour décréter une élection nouvelle; et il n'y a point de vice-président en Angleterre. Le règlement a prévu ce cas : l'Orateur, avant de se démettre de ses fonctions, a dû nommer une commission de membres de.la chambre qui le suppléent dans cetle partie peu importante de ses attributions.

Dans tout ce détail, qui me parait à moi-même assez embrouillé et que j'aurais voulu vous expliquer plus clairement , vous remarquerez néanmoins un singulier effet de cette confiance en une majorité compacte et pour ainsi dire disciplinée que le gouvernement crée ici pour lui : un membre de cette majorité ne craint pas, pour un faible avantage , de se dépouiller du caractère de député et des fonctions de président , sûr que des électeurs nouveaux vont lui rendre ce caractère, également sûr que la chambre des communes lui rendra ces fonctions*

GORKESPONDAlfGE. 165

Cependant, malgré ses espérances d'élection à rUniv ersité de Cambridge , l'Orateur a abandonné hier ses prétentions à cette candidature. M. Canning a fait observer à M. Manners Sutton que c'était montrer pour le choix de la chambre des communes une sorte de dédain, et risquer de la blesser, que de se dépouiller volontairement du titre de son chef pour un avantage léger et incertain. M.

M. DB GHATEAVBRIAND A H. DE IIARCEX.LUS.

Vérone» 22 Dovembre 1822.

M. de Montmorency, qui part aujourdliui même, se charge de ces lignes que je trace à la hâte. J'ai gardé pour moi les curieux détails des caprices électoraux de M. Manners Sutton. Je le croyais un homme plus grave sous la lourde perruque dont je Tai vu affublé. Nos empereurs et nos rois n'auraient rien compris à ces délicatesses représentatives , et la Monarchie selon la charte elle-même, qui a coûté si cher à son auteur , ne fait pas ici beaucoup de prosélytes.

Comme vous l'aviez pressenti , la question de la

106 POLITIQUE DE LA BESTAlTRATTOlf.

traite des Noirs va être agitée. Je in*y prépare, et je ne dirai rien , soyez-eo sûr, qui ne soit conforme à nos intérêts, comme à notre dignité. C.

mm

M. DE MABGELLCS A M. DE CHATEAUBRIAND

Londres, 30 noTembre 1822.

On a dû vous envoyer à Vérone la vigoureuse note que j'ai passée ici, le 26, au cabinet britannique sur ses négociations à Madrid. Nous y déclarons qu* une décision immédiate de la France doit résulter des explications qui vont nous être données.

— a Nous avons beaucoup d'affaires arriérées a avec TEspagne, » m'a dit à ce sujet M. Ganning, a mais elles ne méritent pas vos soupçons. La ma- « rine espagnole a insulté, capturé, détenu plus de a vingt vaisseaux anglais depuis dix ans dans les « mers occidentales, et nous sommes à Madrid en a termes de créanciers et non d*amis. Nous avons 8 prescrit à notre ministre de réunir en un seul a corps ces réclamations, d^évaluer les pertes, et de « demander des indemnités en un seul chiffre. Les « cortèe ont peut-être délibéré sur le mode d'acquit-

GORRESPOITDAlfCB. 107

« teroent de cette dette , et le gouvernement frana C^is aura pris un mémoire à payer pour un traité M de commerce. » — Toute négociation à Madrid , ai-je interrompu , pendant qu'on décide à Vérone le mode de réprimer le désordre et Tanarchie dans la Péninsule, a droit de nous surprendre, et appelle notre attention. Les cours alliées s'en étonneraient comme nous ; et c'était dans le but de prévenir ces complications qu^elles avaient fait une démarche collective auprès de vous pour suspendre l'arrivée de sir W. A'court à Madrid. —

a J'ai compris alors , et je comprends encore auc jourd'hui vos appréhensions et vos intérêts, » a répliqué le ministre; « les nôtres diffèrent comme noff tre conduite; mais ce traité de commerce qu'on « redoute m'est tout à fait inconnu. » — J'ai insisté. Cependant les journaux dénoncent un nouveau tarif de douanes. — «Pas plus de taxations de doua^ a nés que de traité de commerce, » a répondu M.Canning ; « toutes nos affaires avec la cour de Madrid a sont celles que je viens de vous indiquer. »

Pais , quand il m'a remis sa note responsive , comme je lui faisais observer que nous ne pouvions être satisfaits de ces explications qui avaient l'air de défaites, j^ai ajouté que, dans mon opinion personnelle, il existait ou il allait exister un nouveau traité entre TAngleterre et l'Espagne. Le ministre, tout en

niant encore, a fini par sourire. Puis il m'a dit : « A vous la gloire milit^aire suivie de désastres et de (c ruine matérielle ; à nous les transactions prosaï- « ques de Tindustrie et une prospérité croissante ! tt Trahit sua quemque voluptas. » M.

M. DE GHATBAUBRIAIID A H. DE HARCELLUS.

PariB» 19 déoembre 1821.

J'ai repassé les Alpes et j'arrive. J'ai besoin d'oublier pour quelques jours la politique.

Savez-vous que le mobilier de notre grand salon revient à quarante mille francs, au lieu de vingtquatre ? J'espère au moins qu'il nous fera honneur. J*ai réglé avec M. Hérard. Toutes les choses restent comme vous les avez arrangées.

Je crois bien vous revoir à Londres dans le courant de janvier, sauf le chapitre des déceptions , toujours long dans ma destinée. C.

GOBRESPONO ANGE . 1 09

M. DE BIARCELUJS A M. DE CHATEAUBBlAlfD.

Londres y 31 décembre 1822.

Le Moniteur de dimanche 29 est arrivé cette nuit. Nous y lisons l'ordonnance royale qui place en vos mains le portefeuille des affaires étrangères. L^ambassade de Londres est sans doute la seule où cette nouvelle soit accueillie sans plaisir. Vous êtes entouré de tant de félicitations, que vous voudrez bien nous permettre de n'en point mêler à nos regrets.

« Quoi donc ! » me disait hier M. Canning , a M. de Villèle , que le duc de Wellington a trouvé « entièrement prononcé contre le système hostile , « l'emporte; et M. de Montmorency, qui voulait à « Paris comme à Vérone l'entrée en campagne, « quitte le ministère. Au reste, sa retraite, si elle c est un gage de paix, ne sera certes pas vue a ici avec peine; mais je ne comprends guère en « tout eela l'attitude que va prendre M. de Ghaa teaubriand. » — Il vous l'expliquera lui-même, ai-je répondu. Mais d'avance, croyez bien que la France ne se relâchera en rien de ses mesures , et

110 POUTIQDJI D£ LA BESTAURATIOlf.

qu'elle adoptera les dispositions les plus efficaces pour arrêter en Espagne la révolution et T anarchie. M.

M. DE GHATEAUBUAlfD A M. DE HARCELLUS.

Paris /,a8 décembre 1822.

Me voilà sur un théâtre bien orageux. J'en descendrai peut-être bientôt comme tant d'autres ; mais enfin je ferai tout ce que je pourrai pour n'en pas tomber sans honneur.

Ci-joint une lettre particulière pour M. Canning. Je vous envoie aussi ma première dépêche. G.

M. DE HASCELLCS A H. DE GBATEAUBEIAffD.

Uodres, i** jufTier ia2d«

J'ai remis votre [lettre à M. Canning : « M. de « Chateaubriand aime les crises, d m'a-t-ii dit»

QOBBESPORDiJrCX. 1 1 1

— Non, mais il aime à en sortir, ai-je répondu.

P. S. M. Desmousseaux de Givré , attaché à l'ambassade, vous porte mon expédition de ce jour et ces lignes. Je le recommande à vos bontés. Je lui ai confié sans réserve mes dépêches et mes rapports avec le cabinet britannique ; je ne puis trop louer son zèle assidu et son expérience des affaires, que des études administratives avaient déjà mûris. M.

H. DE GHATBAU1IB1A1I0 A M. DE HARCELLUS.

Paris, 2 Janvier 1813.

Tout le bruit qu'on fait à Londres passera. L'Angleterre peut aimer la souveraineté du peuple ; mais nous , nous ne la reconnaîtrons jamais. Vous avez très-bien dit pour les crises. Je ne les aime ni ne les redoute. La France répondra à tout, et n'a peur de rien. C.

1 12 POLITIQUE DE lA BE8TAUIU.TION.

H. DE MARCELLUS A M. DE CHATEÀUIIRIAKD

Londres y 4 j«n?ier 1823.

a En vérité , » me disait hier M. Canning, « la « conduite du ministère espagnol prend, à Madrid, « un caractère factieux. » — Que ne le lui dites -vous à lui-même , ai-je répondu ; il se découragera , et changera de voie. — « Je ne le puis , » a répliqué le ministre. « L'Autriche , la Prusse et la Russie reti- « rent leurs légations ; la France menace. Nosrepré- <c sentations arriveraient là comme le sixième acte « d'un drame, et ne feraient qu'irriter. » M.

M. DE CHATEAUBRIAIID A H. DE MARGELLOS.

Paris, 6 janTÎer 1823.

Après les réponses de Madrid , nous serons sur un nouveau terrain. Dites à M. Cauning que j'ai reçu sa lettre, que je serai charmé d'entrer en correspon-

CORRESPOlfDAJVGE. 1 1 3!

dance inlime avec lui , et qu'il peut m'écrire en anglais tant qu'il voudra.

Il faut toujours dire : La. France, sans doute, veut la paix ; mais sa sûreté et son honneur avant tout. L'Angleterre peut tout finir en décourageant les révolutionnaires en Espagne. Ne sortez pas de là. C.

M. INS MARCEIXUS A M. DE GBATEATBftlAND.

Londres, 7 janvier 1823.

Le premier effet de votre accession au ministère a produit l'applaudissement ; je commence à ressentir aujourd'hui le contre-coup des malicieux comment taires de notre capitale ; mais on ne redit qu'en plaisantant à Londres ce que Tacharnement des partis rend à Paris presque sérieux.

Salons ! dangereux salons, que Napoléon, prié de désigner sa plus pénible conquête, se vante peut-être à faux d'avoir domptés ! (Mémoires récemment publiés à Londres.) Aa milieu de ce choc des opinions, les uns vous plaignent, d^autres regrettent que vous n'ayez pas préféré une longue ambassade en Angleterre à un ministère passager. Je réponds que, con-

114 POLITIQUC DE LA RESTAU RATIOU.

séquemment à toute votre vie, vous deviez accepter des fonctions difficiles , dès que les plus précieux intérêts de la France vous les imposaient ; enfin , je mets à faire comprendre votre attitude tout le zèle d'un disciple.

A ce titre, souffrez que je jette avec vous un regard rapide sur ma position particulière depuis votre départ. Resté représentant de la France auprès dû roi et du ministre qui seuls manquaient à Vérone ; chargé de surveiller le début de ce ministre dans une carrière qu'il a renouvelée , rajeunie , et qu'il va parcourir avec d^éclatants succès y je n'ai eu ni instructions primitives ni directions régulières. A mes nombreuses dépêches , trois lettres ont répondu en quatre mois, approuvant mon langage quand j'ai parlé , mon silence quand je me suis tu , mais ne disant jamais si je devais à l'avenir parler ou me taire. Enfin , les propositions de ma propre cour au congrès ne m'ont été révélées que par les communications de mes collègues chargés d'affaires comme moi. Dans ce tableau de mon délaissement, je n'exagère rien ; et comme votre dépêche et votre lettre particulière l'ont fait cesser, je ne crains pas de vous demander pour votre ambassade de Londres cette confiance dont vous connaissez mieux que moi tout le prix. M.

CORBJSSPONDAlfGE. 1 1 5

M. DE GHATEAUBRIA!fD A M. DE HARGELLUS.

Paris, 10 jaoTier lB2d.

Je vous comprends , et voici ce que je vous recommande : écrivez-moi sans ménagements y sans réticence. Je vous répondrai sur le même ton ; brièvement sans doute , car ma correspondance intime et de ma main va aux quatre coins de TEurope, et je n'en laisse le soin à personne. Nous nous parlerons à cœur ouvert. Ne craignez pas d'être trop long. Votre dépêche générale et officielle traitera du parlement y des finances ; du courant des affaires des trois royaumes, des Indes et des colonies. Réservez tout le reste à vos lettres particulières, dont j'extrairai ce qu'il faudra pour le conseil et pour le roi. N'oubliez pas que le roi aime les détails, les historiettes, les noms propres, et connaît personnellement presque tous les hommes qui ont joué ou vont jouer un rôle sur le théâtre où vous êtes placé. G.

M. DE HAECELLUS A M. DE CHATEAUREUND (i).

Londres, lOjanTier 1823.

Je me suis empressé de porter à M. Canning les assurances dont vous m*avcz chargé dans votre dernière lettre; je lui ai annoncé que vous désiriez, comme lui, une correspondance privée dont les résultats devaient être avantageux à la cause et aux principes que vous défendez tous deux; et j'ai ajouté qu'il pouvait vous écrire en anglais. Il a saisi avec empressement ce projet de relations intimes, et il a rapproché son existence politique de la vôtre ; il en a fait ressortir avec finesse l'étonnante ressemblance, et il en a conclu que tout devait vous lier étroitement. «M. de Chateaubriand, a-t-il ajouté, est-il ciussi parvenu au ministère contre la volonté du roi ?» — J*ai répondu qu'ayant longtemps vécu loin de la France, je ne pouvais connaître l'intérieur des Tuileries -, mais qu'il existait entre vous et lui

(1) Première lettre publiée par M, de Chateaubriand, dans son Catigrès de Vérone.

CORBESPOTVDANCE. 1 1 7

une harmonie de plus, puisque, depuis votre commune accession au pouvoir, les rois de France et d'Angleterre montraient, pour Tun comme pour l'autre, une faveur et des bontés bien plus signalées.

« Nous devons, » a dit M. Canning, a tirer un ff grand parti de notre union dans la circonstance ce présente. Nous pouvons agir d'accord à Madrid, « sans paraître nous entendre, et toujours chacun « dans la ligne de nos intérêts respectifs; nous parce viendrons ainsi, j'en ai Tespoir, à maintenir la « paix; et le bonheur du monde sera notre ouvrage, ce Si M. de Chateaubriand approuve ce plan, qu'il « me dise dans ses lettres particulières ce qu'il atoc tend de nous, en spécifiant aussi ce qu'il veut de a la part des Espagnols ; je répondrai en lui expri^ flc mant franchement ma pensée. Nous réunirons nos « idées, nos projets; nous préparerons notre action à a Madrid : pour réussir, elle doit être simultanée « sans doute, mais pourtant séparée. »

J'ai exprimé d'avance tout votre empressement à commencer ces rapports d'intimité. S'il m'était permis de vous communiquer aussi ma pensée, je croirais que vous pouvez user avec fruit de ces liaisons directes, et de la haute estime que je vois à M. Canning pour votre caractère. Je suis persuadé qu'en raisonnant dans sa position, en reconnaissant ce

qu'exige de lui sa situation nouvelle vis-à-vis le parlement et le commerce, en repoussant officiellement, puisqu'il le faut, le principe de la question d'Espagne toute française^ mais en admettant confidentiellement quelque chose de ce principe qui^ au fond, nous est honorable, vous obtiendrez le concours réel et efficace de M. Canning à Madrid.

Je vous parle avec un grand abandon, livrant sans réserve mes raisonnements à votre approbation ou à votre blâme ; je ne retranche rien de ma pensée quand je vous écris, et je n'y joins que l'assurance de mon dévouement illimité dans les nouveaux devoirs que vous venez de me prescrire, comme Texpression de mon respectueux attachement.

H. DB GHATEAUBBIAHD A M. DB HAROBLLI».

Paris, 14 janvier 1823.

Ne vous effrayez ni de la baisse des fonds publics ni de tous les bruits de gazette. Nous marchons bien, et nous marcherons mieux encore; toujours noblement et dignement. C'est une crise y puisque crise

coauspoif BAorcE . 119

il y a. Il faut la laisser passer } mais notre succès est au bout. C.

M. DE HARGELLUS A M. DE CHATEAUBRIAND

Londres, 12 janyier 1823.

Voici ce qui m'est arrivé avant-hier. Vous n'avez pas oublié sans doute miss White. Chez elle se réunissent les hommes et les femmes de lettres honorés ou ridiculisés du nom de Blue-StockingSy depuis le temps de lady Montagu, l'amie de Pope. Elle m'avait écrit pour me demander si quelqu'une de vos plumes ne traînait pas encore à l'ambassade à côté de votre écritoire, et si je ne pourrais pas m'en dessaisir en sa faveur. Elle sollicitait spirituellement la plus usée. Je lui portai avant-hier, à la grande réunion où elle m'avait convié, le souvenir qu'elle réclamait avec tant de grâce, et j'espère que vous ne désavouerez pas, en cette occasion, votre négociateur. 4

La plume fut fort fêtée, et eut l'honneur de passer successivement sous les yeux et dans les mains de

ThomaB Moore, de Soufhey, de iady Morgan, du docteur Young, l'archéologue; de sir Humphrey Davy, le grand chimiste; de sir Th. Lawrence, le peintre , et de sir William Ouseley, fancien ministre en Perse, orientaliste et voyageur.

Dans le cours de la soirée, miss White me présenta à plusieurs autres célébrités, et à quelques ladies^ entre autres à une assez jeune femme qui voulut m'étre nommée, et qu'elle appela Iady Parker. Celle-ci me pria aussitôt de m'asseoir un instant à ses côtés; et, tout de suite, elle me dit : « J'ai beaucoup désiré vous voir, Monsieur; car j'ai « appris que vous aviez approché de Iady Esther « Stanhope dans le Liban. Or, comme les Anglais flc sont bannis de sa présence, je souhaitais obtenir <r de vous quelques détails sur cette femme si exa traordinaire. » J'essayai de satisfaire de mon mieux la curiosité de Iady Parker ; et , après mes dires : — « Ces renseignements, » reprit-elle, « ne « sont pas en tous points conformes à ce que race conte de Iady Esther un voyageur qui l'a vue en « Orient quelque temps avant vous, M. Bruce. » — A ce nom, il m'échappa un malin sourire; et avec l'inconséquence de mon âge, impardonnable chez un grave diplomate, j'expliquai que M. Bruce pouvait être suspect et entaché de partialité dans ses récils, car la chronique orientale prétendait qu'il

GORRBSPOIVBAKGE. 121

était resté longtemps attaché aa char de la reine du désert. « Qu*osez-vou8 dire? » interrompit brusquement lady Parker, en se levant comme pour fuir mes révélations, «M. Bruce est mon mari!... » Elle se rassit pourtant, pendant que je maudissais par devers moi cette coutume que j^avais crue exclusivement continentale, par laquelle une femme prend d'un homme, en Tépousant, tout excepté son nom. Et, comme je tentais de recoudre tant bien que mal la blessure, « M. Bruce est là, » dit-elle, a et je vais « vous le présenter. »

Nouvel embarras pour moi. Ce M. Bruce est le même homme qui, avec déjeunes ofQciers anglais, prit part à l'évasion de M. de Lavalette, en 1815. Au reste, il me tira lui-même de peine ; et après la présentation cérémonieuse de lady Parker, il me demanda en souriant si certains événements de sa vie passée ne l'avaient pas mal posé dans mon esprit. Je compris quMl ne pensait plus à lady Stanhope, dont sa femme se souvenait trop bien , et qu'il faisait allusion seulement à M. de Lavalette. Je lui répondis alors que notre ressentiment de son heureuse entreprise n'avait pas duré bien longtemps, et que dans toute TaiTaire nous avions été bien plus cléments que le gouvernement britannique, puisque M. le duc de Richelieu avait recelé le condamné sous les voûtes mêmes de Thôtel du ministère des

affaires étrangères, tandis que sir Robert WilsoQ avait été rayé des cadres de l'armée anglaise pour avoir favorisé sa fuite.

Enhardi par mon indulgencCi M. Bruce me demanda encore si je ne craindrais pas de lui donner un passe-port pour Paris, où quelques intérêts privés rappellent. Je lui promis cette faveur en l'assurant que notre cruauté ne sun^imit pas à notre colère. Je ne sais si M. Bruce comprit l'à-propos de cette citation de Racine, bien digne du temple littéraire où nous nous trouvions; mais il s'inclina, et il a mis une carte chez moi ce matin.

Je suis, comme vous le voyez, parti d'un peu loin pour vous avertir que je vais donner un passe-port à M. Bruce, et que la chose me parait sans nul danger. M.

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