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Souvenirs diplomatiques

« Jamais la paix n'a été aussi solidement assurée, » disait M. Emile Ollivier, le 30 juin 1870, et le 6 juillet, l'Europe était brusquement réveillée par les véhémentes déclarations de M. de Gramont. On ne se méprit pas sur la portée de ce coup de théâtre. Il révélait de profonds, de secrets ressentiments. Le gouvernement français rappelait le cabinet de Berlin, publiquement au respect des convenances internationales ; il lui notifiait que la France, déçue, froissée, était résolue, désormais, à ne plus tolérer aucune atteinte aux intérêts traditionnels de sa politique. Pour les esprits clairvoyants, il était évident que

la question de prépondérance posée entre la France et la Prusse, depuis Sadowa , allait se dénouer violemment. Il n'avait pas dépendu de M. de Bismarck qu'elle ne fût résolue déjà, en 18G7, lors de l'affaire du Luxembourg.

La mise en demeure qui partait si inopinément de la tribune française à l'adresse de la cour de Prusse, causa en Allemagne une indicible émotion. On en fut atterré à Berlin. « C'est donc la guerre, et nous n'y sommes pas préparés! » s'écria, plein d'angoisses, le Prince Royal, en apprenant, dans un château de la Silésie, l'incident qui s'était produit au Corps Législatif. Le général de Moltke lui-même ne put se défendre d'un sentiment d'inquiétude: « Il faut que mes agents m'aient bien mal renseigné, disaitil au baron Nothomb, pour que la France, à moins de céder à un accès de folie, avec d'aussi faibles effectifs et une préparation à peine ébauchée, nous jette un pareil défi ! »

La presse prussienne, sous la première impression, donna libre cours à ses passions. Mais dès le lendemain son attitude se modifiait. Un mot d'ordre parti de Varzin lui prescrivait le calme et l'effacement. Parler de la candidature Hohenzollern avec indifférence, dégager entièrement la responsabilité du gouvernement prussien, signa-

1er et reproduire les attaques des journaux français, sans les relever par des commentaires, telle était la consigne.

M. de Bismarck était dérouté par les confidences intempestives que Prim avait faites à notre ambassadeur. La candidature du prince de Hohenzollern nous était révélée prématurément par suite d'une dépêche chiffrée, mal traduite, mal interprétée. Elle devait rester secrète jusqu'à la réunion des Cortès. Le hasard avait dénoué une trame savamment ourdie.

L'opinion allemande se refusait à comprendre la pensée qui avait pu déterminer le gouvernement prussien à exposer l'Allemagne à un conflit avec la France, dans le seul but de satisfaire l'amour-propre de la maison de Hohenzollern.

« Le cabinet de Berlin, à en juger par le désarroi de sa presse, écrivais-je de Hambourg, le 9 juillet, a été surpris, bouleversé par la révélation prématurée de la candidature du prince de Hohenzollern au trône d'Espagne. Cet incident éclate inopportunément pour les convenances de sa politique; il se voit, sans pouvoir invoquer l'intérêt allemand, mal engagé dans une grosse question européenne et fâcheusement compromis par les menées ténébreuses de sa diplomatie. Aussi ses journaux, contrairement à leurs habi-

tudes agressives, se renferment-iis dans une réserve significative, obéissant à un mot d'ordre parti du ministère des affaires étrangères. lisse bornent à dégager l'action personnelle de M. de Bismarck des arrangements intervenus entre le gouvernement espagnol et le prince de Hobenzollern, tout en déplorant que le gouvernement de l'empereur, dans ses déclarations à la tribune du Corps législatif, ait mis le cabinet de Berlin violemment et publiquement en cause, sans tenir compte de ses légitimes susceptibilités. Ces directions si conciliantes données à la presse serontelles maintenues? Je ne voudrais pas en répondre. Je serais plutôt tenté de croire à un retour offensif dès qu'on aura repris contenance. Les agents prussiens ne dissimulent pas leur irritation; ils se sentent profondément atteints dans leur amour-propre; ils ont peine à s'expliquer, tant leur mortification est vive, la condescendance de leur gouvernement en face des provocations de notre presse et des manifestations qui se sont produites au Corps législatif. 11 faudrait peu de chose, je le crains, pour pousser la Prusse à des résolutions extrêmes. Mais reste à savoir si le roi et son premier ministre, qui évidemment se sentent mal engagés, sur un mauvais terrain, voudront, dans de fâcheuses conditions morales,

se jeter, sans la certitude du succès et sans le prétexte d'une agression, dans une lutte à outrance. On se plaît à en douter ; on croit plutôt qu'ils persisteront à ne pas se départir d'une conduite modérée, contents d'avoir réussi à nous mettre aux prises avec les susceptibilités nationales de l'Espagne et heureux d'avoir trouvé, à la veille des élections, un moyen infaillible de conjurer le conflit qu'ils redoutaient avec le Parlement du Nord sur la question militaire. »

L'agitation était grande des deux côtés du Mein. Les ennemis du chancelier relevaient la tête ; ils s'attaquaient à ses procédés. Sa politique était l'objet d'amères critiques, jusque dans les rangs de sa diplomatie. 11 était désapprouvé par le comte de Bray et le baron de Varnbùhler ; il ne pouvait compter ni sur l'assistance du Wurtemberg, ni sur celle de la Bavière. Notre langage résolu paraissait légitime et, comme l'écrivait M. de Saint-Vallier, si la Prusse pendant la première semaine du différend, du 3 au \\ juillet, avait posé à Stuttgard et à Munich, la question du casus fœderis, elle se serait heurtée contre un refus péremptoire. La neutralité des royaumes du sud, eût enlevé à la guerre tout caractère national, elle eût maintenu la route ouverte entre la France et l'Autriche ; c'étaient cent cin-

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quante mille combattants de moins sur les champs de bataille, dans les rangs de nos ennemis. Jamais M. de Bismarck ne s'était trouvé dans une situation plus scabreuse. Il fallait son sang-froid, son audace, les ressources de son esprit et aussi le bonheur qui préside à sa fortune pour sortir de l'impasse où il se trouvait acculé. Il sut conjurer le danger et nous battre sur le terrain où nous devions triompher en restant maître de lui-même. Il n'avait pas de parti pris ; il s'en remettait, comme le grand politique dont il s'est assimilé les procédés, aux circonstances et aux sottises de ses adversaires, pour régler son plan de conduite. Il spéculait sur nos passions, sur nos maladresses, sur les adversaires de l'empire, sur la révolution. Il n'ignorait pas les causes qui avaient déterminé le ministère du 2 janvier à prendre de si haut l'incident espagnol. Il savait que derrière l'irritation qui se manifestait au corps législatif, se cachaient des intrigues parlementaires, des arrière-pensées dynastiques ; que l'extrême droite voulait à tout prix renverser le cabinet et que pour atteindre son but elle était résolue à donner à la candidature du prince de Hohenzollern , les proportions d'une question nationale. Peut-être connaissait-il aussi les espérances qu'on caressait dans

les entours immédiats du souverain. On se flattait qu'une guerre heureuse affermirait la dynastie et permettrait, en vue de la consolidation de la régence, de revenir sur les concessions libérales faites par l'empereur.

M. de Bismarck suivait, depuis Varzin, les péripéties de cette crise; il guettait le prétexte qui devait lui permettre de rentrer en scène. Il désirait la guerre, mais il ne se souciait pas d'en assumer la responsabilité. Il manœuvrait de façon à nous réserver l'odieux de la provocation. Tandis qu'il envoyait le comte d'Eulembourg à Ems pour faire connaître au roi l'irritation du sentiment public et l'indignation de l'armée, en face de son excessive mansuétude vis-à-vis de la France, il agissait à Vienne, à Florence et surtout à Pétersbourg ; il correspondait avec M. de Moltke qui déjà préparait, silencieusement, la mobilisation de l'armée.

L'Allemagne, qui n'était pas dans le secret de ses desseins, s'alarmait à l'idée d'une guerre dont les causes étaient équivoques et dont l'issue lui paraissait chanceuse. La France avait encore du prestige, on savait que depuis 1866 elle avait armé sans relâche ; on ne soupçonnait pas qu'elle fût sans alliés, on la croyait militairement et diplomatiquement prête à toutes les éventualités

Il semblait que le gouvernement de l'empereur venait de saisir une merveilleuse occasion d'isoler la Prusse, de rendre illusoires les traités d'al- « liances qu'elle avait imposés aux États du Midi, en séparant sa cause de celle de l'Allemagne. On s'attendait à voir nos généraux procéder d'une façon foudroyante. Déjà, avant la rupture des relations diplomatiques, le bruit courait qu'un corps d'armée marchait sur le Luxembourg et que les avant-gardes françaises pénétraient dans la Palatinat. On craignait que l'armée prussienne ne fût surprise avant d'être concentrée. Je cédai, je l'avoue, plusieurs jours à ces illusions. Je n'étais pas seul à les partager *. Je m'imaginais, en

1. M. Georges Le Sourd, notre chargé d'affaires à Berlin, m'écrivait à la date du 13 juillet : — « Mon cher ami, j'ai lu vos dépêches avec le plus vif intérêt, je n'ai pas besoin de vous le dire, et je vous remercie beaucoup de me les avoir si généreusement communiquées. Quant aux miennes elles ne vous apporteraient réellement aucun fait ni aucune appréciation d'une valeur réelle. Je n'ai fait qu'une communication à M. de Thile, le 4 juillet, sur une dépêche télégraphique de Paris, qui est la seule parole officielle que j'aie eu du ministère avant comme après la foudroyante déclaration du Duc. Thile a immédiatement et par une consigne formelle, qu'il exécute comme un factionnaire, décliné tout entretien sur cette affaire, que le gouvernement prussien considérait comme n'existant pas; je me suis borné à lui faire connaître, en l'accompagnant des arguments ad hoc, l'impression d'élonnement légilime que nous avions ressentie. — Depuis, rien. — A'ous connaissez le résumé du premier entretien de Benedetti avec le roi, je ne sais pas

voyant le gouvernement de l'empereur si résolu, si cassant, que la guerre, poursuivie et préparée de longue main allait éclater dans des conditions certaines de succès, que nous avions cinq cent mille hommes sous la main pour les jeter en moins de quinze jours, au cœur de l'Allemagne3 que nos escadres réunies à Cherbourg n'attendaient qu'un signal pour appareiller et débarquer sur les côtes danoises un corps d'armée qui forcerait la Prusse à se préoccuper de la défense de Berlin. Je me plaisais à croire aussi, que la

ce qui s'est passé depuis lors; les nouvelles manquent. Ce qui les a terrifiés ici, dès l'origine, c'est l'énergie violente de notre première déclaration ; ils y ont vu un parti pris de guerre. Le langage agressif de nos journaux et l'ensemble de notre situation les a convaincus que nous voulions une rupture. Ils ont reculé devant cette extrémité, comme ils le feront toujours, à moins que le sentiment national ne vienne forcer la main du roi ou à favoriser les plans de M. de Bismarck. Il est évident que voila une reculade. ; on a connu la renonciation hier soir, à dix heures; Bismarck était arrivé de Varzin à six heures, il comptait partir ce matin pour Ems. Il a annoncé le désistement au ministre d'Italie; on croit qu'il repartira ce matin pour Varzin. L'incident est donc clos, mais la sécurité n'est pas rétablie et la partie n'est probablement que remise. Il faudrait presque regretter une solution, qui ajourne une guerre, que nous eussions entamée aujourd'hui, si toutefois nous sommes prêts, dans d'excellentes conditions. — On s'est surtout plaint de notre animosité, de l'attidude comminatoire du Duc, de la précipitation de notre courroux, de ce que nous avons formulé un ultimatum sans avoir rien entendu, etc., etc. Le fait est un succès pour nous, mais je vous le répMe, nos rapports avec Berlin vont deyenir bien difficiles et nous allons en pâtir ici.

Russie était pressentie sur son attitude éventuelle, que nos alliances étaient conclues à Vienne, à Florence à Copenhague, qu'au premier coup de canon l'Autriche et l'Italie procéderaient à des concentrations de troupes sur les frontières allemandes. Je ne pouvais pas me douter, à plus de deux cents lieues de Paris, sans instructions, sans avoir été interrogé sur les dispositions du Nord de l'Allemagne, qu'on passerait outre, sans avoir tout prévu, sans être en quelque sorte mathématiquement assuré de la victoire.

L'erreur fut courte ; bien avant la déclaration de guerre, je vis le piège, je mesurai le danger, je compris que nous étions perdus.

Le 12, à six heures du soir, M. de Bismarck accourait à Berlin, anxieux, déçu par la tournure que prenaient les événements. Sa résolution était arrêtée, il comptait, partir aussitôt pour Ems, stimuler le roi et le prémunir par son intervention dans ses colloques avec notre ambassadeur, contre de nouvelles défaillances, lorsqu'à dix heures il reçut la dépêche qui annonçait le désistement du prince de Hohenzollern. C'était un grave échec pour sa politique, l'aventure avait mal tourné, il en sortait amoindri, humilié; la Prusse, pour la seconde fois, avait reculé. Mais la France, en formulant de nouvelles exigences, allait renouveler

la faute que l'Autriche avait commise au mois de juin 1866, lorsqu'elle refusait le congrès. Il eut suffi alors d'une sage inspiration du cabinet de Vienne pour rendre imminente la chute d'un ministre impopulaire, réduit au rôle d'agresseur.

Le 44 juillet, dans la matinée, M. Olozaga était informé que le prince Antoine de Hohenzollern, venait de notifier au maréchal Prim, par le télégraphe, le retrait de la candidature de son fils. Quelques heures plus tard, M. Benedetti avisait de son côté le duc de Gramont, que le roi lui avait promis une réponse pour le lendemain et qu'il approuverait le désistement dès qu'il lui serait communiqué. — La dignité du roi était en jeu, il se refusait de céder ouvertement à nos injonctions, mais pour éviter une rupture, il promettait à notre ambassadeur de ratifier la renonciation spontanée du prince de Hohenzollern, dès qu'elle serait connue de l'Europe.

Il avait suffi d'élever la voix pour obtenir une légitime satisfaction. La Prusse reculait devant nos véhémentes apostrophes, mortifiée, atteinte dans son prestige, et son ministre pris au piège qu'il nous avait tendu, était rejeté dans ses embarras intérieurs; il subissait un de ces échecs dont les plus audacieux ont peine à se relever.

L'Allemagne ne s'y méprenait pas. Les adversaires de M. de Bismarck, proclamaient au Nord et au Midi sa déconvenue ; ils illuminaient à Stuttgard.

La France, après bien des mécomptes, venait de remporter un éclatant succès; l'Europe, tenue en haleine depuis Sadowa, approuvait la leçon si vertement infligée à la politique turbulente, agressive du cabinet de Berlin. Le gouvernement de l'empereur, malheureusement, ne comprit pas la portée des concessions qu'il avait si rapidement obtenues; au lieu de les tenir secrètes et de ne s'en prévaloir que du haut de la tribune, il les compromit aussitôt en les ébruitant prématurément, Fier d'avoir préservé la paix, M. Emile Ollivier porta à la Chambre la bonne nouvelle ; il laissa circuler de main en main, le télégramme de Sigmaringen, que venait de lui communiquer l'ambassadeur d'Espagne, sans se préoccuper de l'adhésion du roi de Prusse, qui seule devait clore l'incident. « Nous avons obtenu ce que nous désirions, disait-il à M. Thiers, nous tenons la paix, nous ne la laisserons pas échapper. » Le Garde des Sceaux, subordonnait aux élans de sa joie, la raison d'État. Il oubliait le parti de la guerre, il ne prévoyait pas que le désistement de Sigmaringen, présenté sans l'adhé-

sion d'Ems, loin de calmer les passions, servirait de thème à de perfides interpellations. Le ministère espérait monter au capitole, il allait être traîné aux gémonies. On lui reprochait d'avoir été joué par la cour de Berlin, on disait ironiquement que le télégramme du « père Antoine » était une satisfaction dérisoire, que l'incident Hohenzollern était secondaire, que la Prusse seule était en cause, qu'on ne pouvait lui permettre de se désintéresser du conflit, qu'il fallait une participation saisissable du roi à l'acte de renonciation, on réclamait des garanties formelles. M. de Gramont perdit contenance. Il savait par la dépêche de M. Benedetti que le roi ne nous refusait pas sa participation, qu'il approuverait sans ambage la renonciation dès qu'il en serait officiellement avisé par le prince de Hohenzollern1. Il lui suffisait de s'expliquer à la tribune pour dissiper le malentendu et faire triompher la sagesse. Mais excité par les généraux qui répondaient de la victoire, dominé par les intrigues de la Cour et de la Chambre, impressionné par les attaques de la presse, grisé par les manifestations tumultueuses de ses adversaires,

1. M. de Saint-Vallier télégraphiait, à la suite d'un entretien avec la reine Olga, « que le roi Guillaume avait prié le prince Antoine de détourner son fils de l'aventure espagnole et de lui rappeler la fin tragique de Maximilien. »

il estima que l'approbation verbale était insuffisante, il réclama des garanties écrites pour l'avenir.

Ce n'est pas ainsi que notre politique avait procédé dans des circonstances d'une bien autre gravité, au mois d'avril 1867. Notre honneur national était alors réellement en cause, il s'agissait de renoncer publiquement à une province que la Prusse nous avait promise et que déjà le roi de Hollande nous avait cédée. Mais, pressentant le piège, le gouvernement impérial refusa de jouer le jeu de son adversaire; il resta impassible devant des excitations calculées ; il réussit par sa sagesse, par sa modération, à s'assurer le concours des puissances. Par une évolution habile, faite sous le coup du danger, il força la Prusse à évacuer le Luxembourg, malgré de solennelles déclarations. « Il prouva, sans rien sacrifier de sa dignité, que le gouvernement d'un grand pays choisissait son heure et n'exposait pas les forces dont il était le gardien, aux convenances d'un homme d'État téméraire (1). »

En face de nos exigences, les sympathies des puissances, qui nous étaient acquises, se reportèrent du jour au lendemain, vers la Prusse. Elle avait fait à la paix des sacrifices inat-

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